REVUE DE L'AN M» DCCC. XIV
core une bonne année de passée. — D^abord, me répondit-il , il n'y a.jamais de bonne année passée : les bonnes années sont à venir; quant aux autres , elles.se ressemblent toutes : e^Ies ont également douze mois et quatre termes ; n^estil pas vrai ? — Contment ! vous n'avez jamais trouvé de différence d'une année à une autre ? — Ah! si fait; l'année de mon mariage, celle où je me suis retiré du commerce , celle où le feu prit dans ma maison par la faute d'un de mes locataires; ces trois années ont fait époque dans mes souvenirs; à cela près, je vous l'avouerai, je ne vois dans le cours des ans qu'un cercle d'événemens semblables : toujours mêmes inquiétudes , mêmes fêtes , mêmes craintes , marnes espérances. — Il me semblait cependant que la révolution n'avait rien laissé à désirer aux amateurs de changeraens, et que chaque année de cette fameuse époque avait un caractère bien distinct? — Aux y^ux des gens qui sont montés sur les toits pour voir de plus loin, c'est possible ; mais moi qui me suis contenté de regarder par la fenêtre, j'ai toujours vu que les choses allaient le même train. En 1789 , qiynd certains mots de grimoire , auxquels je
REVUE DE l'an M. DCCC. XIV. 3
n^ai jamais rien compris , tournèrent en un moment toutes les têtes , je conservai la mienne : tout s'agitait autour de moi , et je restais calme au milieu du tourbillon , en me rapprochant du centre , où le mouvement était moins sensible. J'étais marchand de laine, et je ne voulais pas faire des lois ; je me retirai donc prudemment à l'écart pendant qu'on formait les assemblées , les comités et les clubs. Je payai les impositions qu'on me demanda ; je vendis en assignats , j'achetai an maximum , et à tout prendre ma petite fortune n'en souffrit pas beaucoup. J'étais trop vieux et mes fils étaient trop jeunes quand Bonaparte s'empara du pouvoir pour qu'il lui prit envie de faire de nous des soldats : que m'importait son élévation ? Il a remporté de grandes victoires; l'histoire en est pleine, et je n'ai pas plus gagné aux unes qu'aux autres ; il est tombé du trône , et j'ai applaudi à sa chute, parla raison toute simple que ma maison, qui se trouvait dans l'alignement d'une rue nouvelle-, aurait été abattue s'il n'avait "été renversé luimême. Enfin, tout bien 'Calculé, depuis une soixantaine d'années que j'assiste à la représentation de la vie, je vois de tems à autre changer
4 REVUE DE l'an M. DCCC. XIV.
les acteurs, mais la pièce est toujours la même. » Tant d'ëgoïsme , d^ignorance et d'apathie, ne composent pas à M. Moussinot un caractère à part; son histoire est celle d'une foule de bons bourgeois qui ne remarquent dans les grands évënemens qui changent sous leurs yeux la face des empires , que Tayantage ou Tinconvénient particulier qui doit en résulter pour eux. Le premier moment de crainte passé , ils n'ont vu dans la prise de Paris que l'occasion d'une entrée solennelle , et d'un brillant cortège qui devait passer devant leur porte. Comment croiraient-ils à l'importance des événemens dont ils ont été les témoins , et qu'ils ont lus dans la même gazette où l'on annonçait quelques lignes plus bas le succès ou la chute d'une pièce des Variétés? Ils aiment leur roi.par une sorte d'instinct naturel au cœur français ; mais ils ne connaissent de royaume que la bonne ville , et de patrie que leur paroisse; ils font alternativement des vœux contre la guerre qui fait augmenter les impôts , et contre la paix qui fait augmenter les loyers : ce petit nombre d'idées politiques remplit toute la capacité de leur cerveau.
Nous aurions poussé plus loin l'entretien sur
GUILLAUME
LE
JfrB.