LA RENAISSANCE DU LIVRE
78, Boulevard Saint-Michel, 78
A mes collègues français VICTOR BÉRARD
ET
CAMILLE JULXIAN
dont j'admire la pensée érudite et indépendante et à qui j'ai dû de précieux encouragements.
En relisant le manuscrit de ce petit livre, je ne puis m 'empêcher de penser à la Préface que Descartes a mise à La traduction de ses Principes de la Philosophie, faite bénévolement par un de ses amis. Il nous dit qu'il aurait volontiers ajouté, aux explications qu'il juge nécessaires, un mot d'avis au lecteur du traité << qui est, ajoutet-il, que je voudrais qu'on le parcourût d'abord tout entier, ainsi qu'un Roman, sans forcer beaucoup son attention, ni s'arrêter aux difficultés qu'on y peut rencontrer... >>
Je mesure l'infinie distance qui sépare du plus grand philosophe français l'humble auteur de cet essai. Et pourtant je me hasarde à donner à ceux qui voudront bien me lire un conseil à peu près analogue. Certes ils ne trouveront pas
l'intérêt d'un roman dans la bonne centaine de pages du texte de ces cinq chapitres. Mais ils y noteront, j'ose le croire, une suite d'idées claires, suffisamment liées par un même raisonnement. Après cela, il leur sera toujours loisible de parcourir les 150 notes qui ont été, à dessein, isolées du texte. Elles ne constituent pas, d'ailleurs, un appareil de preuves complet, et je prépare un autre livre où quatre mémoires seront réunis, comportant ce que l'argot des savants actuels appelle ambitieusement une documentation, aussi détaillée que mon faible savoir m'a permis de la réunir. On trouvera là, notamment, des études sur la fable animale, sur le Waltharius et sur le soi-disant Rodlieb, ces deux étonnantes compositions cléricales que les Allemands nous ont simplement dérobées. On y trouvera aussi des recherches sur l'évolution du style français jusqu'au xne siècle. Je ne sais rien de plus passionnant — ni de plus méconnu — que les véritables formes de notre pensée littéraire pendant les huit siècles environ qui vont d'Ausone à la Chanson de Roland. C'est dans la reconstitution partielle de ces formes, que la poésie latine nous a fidèlement conservées, que gît la solution du problème de nos origines litté-
raires.^Le reste — thèmes traités, foyers de production, personnalité sociale des auteurs — m'a toujours paru d'un intérêt secondaire, ce qui ne veut pas dire d'une valeur négligeable.
Paris, le 3 février 191 7.