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CHAPITRE PREMIER

Vous souvenez-vous de ce brave curé de la Manche, qui, pour calmer les nerfs de Don Quichotte, a recours à un curatif énergique, emprunté à la thérapeutique féroce de l'Eglise espagnole, V autodafé? Dans le brasier qui en dévore les feuillets écornés, il y a toute sorte de livres. Les aventures d'Amadis de Gaule y coudoient celles de Florismart d'Hyrcanie, et la flamme n'épargne pas plus Esplandian que le Miroir de Chevalerie.

Quelle profonde philosophie I Et quel juste avertissement pour notre orgueilleuse science du xixe siècle ! Si elle s'en était souvenue, elle n'eût pas dogmatisé à faux et tenté des classements, commodes à la vérité, mais que ne confirmait aucun texte d'histoire. Elle n'eût pas, à l'aide de ces classements arbitraires, privilégié certaines œuvres, certains héros et créé le mythe (plus absurde que les mythes solaires d'une certaine érudition) d'une création spontanée et populaire. Elle n'eût pas enseigné aux maîtres et, par eux,

aux élèves, que la poésie narrative du moyen âge comprend : i° des chansons de geste ; 2° des romans d'aventure. Elle n'eût pas réservé aux premières le vain honneur d'un rang supérieur, dû à leur esprit, leurs thèmes et leurs héros. Elle n'eût pas, sous la plume dictatoriale de son plus grand maître français, soutenu que « l'épopée n'appartient pas à toutes les races, ni, dans la nôtre, à toutes les nations » ; qu'elle est exclusivement mythique ou historique et, dans ce dernier cas, suppose « des chants contemporains des événements » (et dont nous n'avons, d'ailleurs, rien conservé) ; que l'épopée nationale en France « est le produit spontané de la société nouvelle sortie de la conquête germanique » et que «les lettrés n'y eurent à l'origine aucune part ». Tandis que le roman, imité de l'antiquité ou non, est << fait pour exciter la curiosité et plaire à l'imagination »l. Comme si l'imagination n'était pas la parure triomphale de nos « gestes », et comme si la curiosité éveillée par leurs narrations n'avait pas été un ferment prodigieux pour notre plus vieille production littéraire!

Querelle de mots? Non, certes. Les mots couvrent ici des idées, ou plutôt des préjugés. Ces préjugés, nous en connaissons maintenant toute l'étendue et tout le péril. Si nos maîtres avaient respecté le sens traditionnel du seul vocable que nos aïeux employaient pour désigner l'aventure de Roland ou celle de Lancelot, ils se fussent épargné bien des mécomptes, et, à nous, bien des erreurs et des regrets.

Ce vocable, tout petit, mais si net et si transparent, avait sept siècles d'histoire, lorsqu'on en mésusa de fâcheuse façon. Chacun l'employait sans scrupule et le comprenait sans peine. Un roman, on savait ce que cela voulait dire. J.-J. Rousseau en interdit déjà dans Emile la lecture à la jeune fille; le vieux Chapelain et le savant évêque Huet s'y délectèrent avec un peu de mystère ; Don Quichotte y trouva de quoi déranger sa cervelle. Ni les uns ni les autres ne se demandèrent jamais si le poison si agréable qui y était enfermé provenait plutôt de la distillation de telle plante vénéneuse que de telle autre plante. Ah ! pourquoi n'avoir pas imité leur discrétion !

Pourquoi, surtout, ne pas s'être demandé quel eût été le sentiment des écrivains des XIIe et xiue siècles sur une façon de scolastique que n'a pas connue l'ancienne Université de Paris ! Ces écrivains allaient leur petit bonhomme de chemin sans souci de nos finesses. Qu'un héros leur plût, et à leur public, il leur importait peu qu'il fût d'Orange ou de Bretagne. L'auteur du Roman du Comte de Poitiers débute tout comme un auteur de chanson de geste, quoiqu'il rime agréablement ces petits vers octosyllabiques qu'on aurait tort de vouloir réserver au roman d'aventure, puisqu'il a été dans leur destinée de servir occasionnellement à la narration épique2. Et ses premiers mots sont des mots de souvenir à l'adresse des auteurs de gestes, ses bons confrères du temps. C'est que les romanciers d'alors ne dédaignent pas plus les pro-

cédés de l'épopée, que celle-ci n'est indifférente aux éléments de renouvellement et de fraîcheur que le roman lui offre.

Voyez, par exemple, le début de la seconde version de Flore et Blanche flor, que Gaston Paris date encore du XIIe siècle, et vous y retrouverez, comme dans le Roman du Comte de Poitiers, les formules d'entrée de nos chansons :

Seignor baron, or entendeiz, Faites pais et sî escouteiz Bone estoire...

En revanche, consultons Thomas, l'auteur de Horn et Rimenhild ; son * poème, qui affecte la forme des chansons de geste, est par le fond tout voisin des romans bretons et des romans d'aventure » (Gastoo Paris). Et de même, c'est en vers épiques de douze syllabes et en débutant par le même prélude :

Oiez, seigneur et dames, et si nous fêles pais, Qu'il n'en soit nus noiseus, clers, pucele ne lais

que le jongleur qui a écrit Gautier d'Aupais nous raconte, dans un langage pittoresque, les aventures de son héros.

Mieux que cela, cette distinction, qui est devenue classique entre romans et chansons, le moyen âge s'en est le plus souvent désintéressé. Est-ce que les auteurs de chroniques ou d'écrits religieux n'enve-

loppent pas dans la même réprobation ou le même dédain les héros et les actes des uns et des autres 3? Et cette manière de confusion, nous la retrouvons chez l'auteur de la deuxième branche de Renart, lui-même un amuseur, lorsqu'il dit :

Seigneur, oï avez maint conte

Qxie maint conteur vous raconte,

Comment Paris ravi Elaine (Hélène),

Le mal qu'il en ot (eut) et la paine,

De Tristan que La Chievre fîst,

Qui assez bellement en dist,

Et fabliau s et chançon de geste...

c'est-à-dire dans un pêle-mêle où les textes épiques occupent la plus humble place, puisqu'on les range après les fabliaux 4.

Au surplus, qu'est-ce qu'un Roman} Prenons la définition de Litiré : « i° Narration vraie ou feinte écrite en vieux langage (ou langage roman), soit en vers, soit en prose ». 2° « Histoire feinte écrite en prose ». Je ne puis m'empêcher de trouver ceci inexact. Car qu'est-ce que Jocelyn de Lamartine, ou Edel de Paul Bourget, ou Jean de Noarrieu de Francis Jammes, sinon des romans?

Roman, en réalité, c'est, ce fut à l'origine, tout

l6 LE FRANÇAIS A LA TÊTE ÉPIQUE.

ce qui est écrit in romana lingua, tout ce qui n'est pas latin, donc l'histoire, aussi bi n que la fiction.

Le récit de Villehardouin est un romanz, comme la Geste des Normands de Wace. S'il a écrit ^Chronique des Ducs de Normandie, qui fait suite à cette Geste, Benoît de Sainte-More, auteur du Roman de Troie, a composé deux romans4.

Ce n'est que peu à peu, vers la fin du xne siècle et même plus tard, qu'on établit la distinction entre textes historiques et romans.

Toutes nos distinctions modernes sont donc absurdes. Les « gestes » sont des romans, comme les autres. Elles racontent Charlemagne et ses pairs, au lieu d'Arthur et ses pairs, voilà tout. Mais Charlemagne n'y est pas plus épargné qu'Arthur ; c'est la fantaisie qui y règne. Les deux plus anciens textes d'épopée qui subsistent sont Roland et le Pèlerinage. Or, dans le Pèlerinage, le vieil empereur est grotesque. Dans Roland, il se laisse insulter impunément par Ganelon :

Ja estes vos vielz e fluriz e blancs, Par tels paroles vos resemblez enfant6.

Mais, m'objectera-t-on, il y a le texte de Jean Bodel (chanson des Saisnes ou des Saxons) :

Ne sont que trois matières a nul home entendant, De France et de Bretaigne et de Rome la grant, Et de ces trois matières n'a nide sambleiant: Li conte de Bretaigne sont si vain et plaisant,

Cil de Rome sont sage et de sen à-prenant,

Cil de France sont voir chascun jor apparant.

A quoi je répondrai : tous les poètes du xne et du xme siècle (et même du xixe) ont dit ça ! Que leurs histoires étaient vraies et celles des autres fausses ! Et que signifie cettedistinction ? Telles sont plaisantes, parce que la mode était de les lire ; et c'est si vrai que la Chanson des Saxons est un roman d'aventures et d'amour bien plutôt qu'une geste. Il y est question des Saxons ? Mais il en est question aussi dans Cligès (épisode du duc de Sassoigne qui dispute à l'empereur d'Orient la main de la fille de l'empereur d'Allemagne) . On trouverait, en cherchant bien, des rapprochements historiques pour ce conflit... d'amour. Au surplus, le texte même de Bodel me donne raison en l'essentiel ; car s'il distingue entre trois « matières », il qualifie également de < contes » les œuvres dans lesquelles on les a traitées plus ou moins prolixement.

Un conte, voilà ce que fut, pour un homme du XIIe siècle, l'histoire d'un des pairs de Charlemagne ou d'un des chevaliers d'Arthur. Mais cette dénomination n'impliquait pas alors le sous-entendu dédaigneux que nous y mettons maintenant. On croyait, en ces temps naïfs, à la vérité historique de tant de fictions séduisantes qui, pour le plus grand nombre, étaient tout ce qu'on savait du passé. Quelques bribes de chronologie, quelques noms sonores et

l8 LE FRANÇAIS A LA TÊTE ÉPIQUE.

vénérés, il n'en fallait pas davantage pour la crédulité du lecteur ou de l'auditeur.

Je ne connais pas d'exemple plus éloquent, de cette confusion de l'histoire et de la fable, qu'un passage d'un manuscrit de notre Bibliothèque Nationale, décrit dès 1835 par Leroux de Lincy dans son édition du Brut, c'est-à-dire d'un roman qui a. l'ambition d'être une œuvre sérieuse6. Au folio 112 dudit manuscrit commence l'histoire inventée de Brut et de ses successeurs, sous ce titre significatif : Ch'est li romans des rois d'Engleterre et de leurs œuvres, et le récit est poursuivi jusqu'à l'endroit du texte que voici (II, 76 de l'édition Leroux de Lincy) :

En cet fiais que jo (je) vos di,

Ne sai se vos l'avez oï (ouï),

Furent les merveilles firovées

Et les aventures trovées

Qui d'Arthur sont tant racontées

Que a fable sont atornées (tournées).

Ne tôt mençonge, ne tôt veir (vérité),

Tôt folie ne tôt savoir (sagesse).

Tant ont li conteor (conteurs) conte

Et li fableor tant fable

Por faire contes delitables (délectables)

Que de veritez ont fet fable.

Puis le copiste du manuscrit d'ajouter de son cru :

Mais ce que C restions tesmoigne Porrez ci oîr sanz éloigne (délai) .

Donc, vous n'attendrez pas et vous lire? maintenant le récit de Chrétien de Troyes, témoin précieux de notre histoire. Or Chrétien est le plus bel inventeur et le plus élégant narrateur de contes du xnesiècle, et ce sont, en effet, ses romans qui, dans le manuscrit, font suite, sans autre justification, au roman (c'està-dire à l'histoire) des premiers rois de Bretagne. Vit-on jamais confusion plus complète, et dont on ne s'était jamais aperçu jusqu'au xixe siècle 7 !

J'ai souligné deux mots dans le texte de notre manuscrit. Ce sont les mots merveille et aventure. C'est qu'ils ont été, en ce temps-là, d'un emploi courant pour désigner les contes réputés vrais (et qui ne l'étaient guère) dont se délectait la curiosité du public. Déjà Gaston Paris a reconnu que l'on désignait ainsi <- les récits circulant oralement » 8. Tl aurait pu en dire autant de ceux qu'avait transcrits et ordonnés un auteur. Une aventure, c'est un épisode d'histoire ou un épisode de roman, il n'importe. Les Allemands, qui nous ont tout pris, ont emprunté le mot et la chose, et chaque épisode de leur soi-disant épopée nationale, les Nibelungen, s'intitule âventiure dans les manuscrits. De même les veisions néerlandaises n'ignorent ni le terme ni la signification ».

En ce qui concerne merveille, la complication est plus grande. Tout d'abord observons que le mot reparaît avec une extrême fréquence dans nos vieux textes. Ce n'est pas exagérer que de dire qu'aucun autre n'est, par exemple, proportionnellement

aussi familier à l'auteur du Rom.in de Troie et aussi de la Chronique des ducs de Normandie.

Or dans les 10 ooo premiers ve rs de ce roman je l'ai relevé 69 fois, avec des nuances indéfiniment variées. De cet abus même qu'on en fait doit résulter un certain flottement dans l'emploi. L'éditeur, M. Constans, traduit : « Conduite, action ou chose étonnante ou extraordinaire, en mal comme en bien». Et il cite 20 passages où c'est « en mal » que l'action (ou la chose) est considérée. Mais il n'en cite pas un seul où ce serait « en bien ». En fait, la valeur péjorative est bien celle qui prédomine, et des associations comme merveille et dolor (p. ex. 24 420) ; ou merveille et martire (p. ex. 15 788 ; 16 009 ; 24 374) ; ou angoisse et merveille (16 443) ; ou merveille et cruauté (21717) ; ou encore la mervalle de sa destrece... (19315) ne laissent aucun doute à cet égard. Toutefois le mot se prête aux extensions les plus imprévues : vers 15 573, il est synonyme de criée (tapage) ; 8 962 il signifie : chance exceptionnelle ; enfin dans le texte de Brut, si bizarrement interpolé, il veut dire simplement : « action merveilleuse» et la conduitedu «poilu»dei9i4-i7enmériterait l'application.

Que conclure, sinon que dans le langage règne alors la même indifférence que dans les idées sur le devoir assigné au détenteur de la vérité historique, le classant bien à part de l'être d'imagination et de fantaisie qu'est le poète, épique ou non? A plus forte raison, n'arrive-t-il pas alors qu'on s'ingénie

à créer une démarcation entre le poète épique et le conteur ou romancier 10!

On s'y ingénie si peu que nos annales les plus scrupuleuses, annales ecclésiastiques comme annales des rois, mêlent impudemment d'absurdes fables au récit des faits les moins contestables, ce qui ne veut pas dire que les règles de la critique historique soient ignorées des clercs érudits du moyen âge, ou qu'ils les aient dédaignées le moins du monde11.

Les siècles passent, ils restent indifférents à la distinction qui nous a hypnotisés; les narrations plaisantes, qu'elles continuent [la série carolingienne ou la série arthurienne, s'entassent sur le même rayon de bibliothèque. Guillaume Guiart, en 1306, les associe dans le même mépris ; car, dit-il, elles

Racontent tant d'abusion Que c'est une confusion... u.

Au siècle ;suivant je ne trouve rien qui contredise cette notion dans les Arts de rhétorique. Celui de J. Legrand définit ainsi la création littéraire : « L'art de fin et l'attencion de poetrie, si est de faindre hystoires ou aultres choses selon le propos duquel on veult parler » 13. Et ces hystoires sont nos romans.

Au xvie siècle, ni Du Bellay, ni Fauchet, ni Pasquier ne font la distinction arbitraire que nous avons eu le tort d'admettre. Fauchet, dans son catalogue qui compte 127 noms, donne pêle-mêle romanciers et auteur de « gestes ». Pasquier, dans ses Recherches de la France, nous entretient du « roman d'Ogier le Danois », qui est une « geste », comme du « Roman des Eles», qui est de Raoul de Houdenc et appartient à la même catégorie d'oeuvres que Lancelot, Yvain et Tristan. Et voici comment s'exprime Du Bellay14 : « Comme luy (Arioste), donq, qui a bien voulu emprunter de nostre langue les noms et l'hystoire de son poème, choysi moi quelques uns de ces beaux vieulx romans françoys comme un Lancelot, un Tristan ou autres : et en fay renaître au monde un admirable Iliade et laborieuse Eneïde. »

Il ne pouvait y avoir d'assimilation plus significative que celle-là. On en retrouve l'équivalent — ou à peu près — dans ce passage de l'Art Poétique de Peletier du Mans : « Je trouve encore noz rommans bien vivantz. Et dire bien ici, au passant, qu'en quelques uns d'iceus bien choisiz, le poète héroïque pourra trouver à fere son profit : comme sont les avantures de chevaliers, les amours, les voyages, les anchantemens, les combats et semblables choses...»15.

Au xvne siècle, les témoignages se pressent en si grand nombre qu'il faut renoncer à les alléguer et à les commenter tous. Depuis Sorel qui, dans sa

Bibliothèque française (1664), parle de nos « premiers romans» sans distinction de variété épique ou non, jusqu'à Boileau, soulignant de son dédain « l'art confus de nos vieux romanciers), tous les critiques s'accordent dans cette mise en commun d'œuvres qu'il nous a plu de séparer arbitrairement.

Je ne demande la grâce d'être entendu que pour un seul de ces critiques, pour celui qui, trop longtemps calomnié, a enfin reconquis l'estime discrète à laquelle il avait droit. Chapelain, qui, devant la postérité, paya si cher la faveur du roi, Chapelain, dont Boileau a fait le portrait que l'on sait, est l'homme de son temps qui a dit les choses les plus justes et les plus fines sur l'utilité de nos vieux romans, sur leur valeur d'information historique et sur l'éternel parfum d'émotion tendre inclus dans quelques-uns d'entre eux.

Il y a, dans son agréable traité De la lecture des vieux romans, un curieux passage, où, dialoguant avec Ménage, l'auteur de la Pucdle se risque à un parallèle entre Tite-Live et... Lancelot du Lac. Ne riez pas. Le parallèle est moins absurde qu'il n'en a l'air. Car l'auteur des Décades et celui du roman se ressemblent «par la vérité des mœurs et des coutumes dont l'un et l'autre fournissent de£ images parfaites* l'un des temps dont il a écrit, l'autre de ceux où il a écrit.» Et, précisant sa pensée, Chapelain affirme que le roman de Chrétien (ou la -ersion en prose, il n'importe), « est une histoire certaine et exacte des

mœurs qui régnaient dans les cours d'alors», en quoi il reprend, en la précisant, une thèse de Pasquier et anticipe sur la doctrine de Taine, dont on n'a pu oublier les jolies analyses de Racine et de La Bruyère. Une comparaison entre Hercule, tueur de monstres, et Lancelot délivrant des femmes, constitue une autre anticipation, au moins imprévue. Car elle évoque le souvenir encore tout proche de certaines vues mythographiques de Gaston Paris et d'autres savants.

L'essentiel est que Chapelain respecte et fortifie la tradition du moyen âge en ce qui concerne la valeur documentaire de nos romans, entre lesquels il ne songe à établir aucune distinction fondamentale de thèmes, ni de héros. Huet, en 1670, dans son Traité de l'origine des romans, ne se séparera pas de son aîné ; il soutiendra du moins que « la vraysemblance, qui ne se trouve pas toujours dans l'Histoire, est essentielle au Roman » et que celui-ci est « un mélange de vrai et de faux ». Après cinq siècles de lectures et de réflexions, le point de vue n'a donc point changé...

Se modifiera-t-il au xvnr3 siècle? Oui, sur la valeur documentaire des fictions du moyen âge. Non, sur leur parenté, ou plutôt sur leurs profondes analogies. Mézeray avait écrit : « Ce brave Roland, que nos romans font invulnérable » 16 ; le père Daniel mentionnera à propos de la glorieuse défaite du héros français les romans qui « nous disent que le

lieu de cette défaite de l'arrière-garde fut la vallée de Roncevaux » 17.

L' Encyclopédie ne connaît d'autre expression que « romans de chevalerie » pour désigner nos anciennes productions. Elle imprime, sous la plume facile du chevalier de Jaucourt : « Durandal est une épée que tous les romanciers ont en vue dans la suite >> 18. Or ces romanciers sont l'auteur de la Chanson de Roland et quelques-uns de ses confrères de la « geste ». Enfin, au début du xixe siècle, ni Népomucène Lemercier19, ni Chateaubriand, ni le reste des critiques ne paraît se souvenir de nos romans; en tout cas, il ne vient à l'idée d'aucun d'eux de les mentionner dans les études consacrées à l'épopée. Celle-ci est grecque ou romaine, et notre littérature narrative commence à Marot. L'auteur du Génie du Christianisme n'hésite pas à écrire, dans ce pieux livre, cette phrase impie : « Sans rechercher quelques poèmes écrits dans un latin barbare (sic) , le premier ouvrage qui s'offre à nous est la Divine Comédie » 20.

Par les curieuses recherches de M. J. Bédier on sait maintenant la part qui revient à Fauriel dans la révolution qui s'accomplit dans notre critique, le jour où il lui prit fantaisie de débaptiser un certain nombre de romans et de les ranger dans une caté-

gorie à part. L'auteur des Légendes épiques a fort ingénieusement opposé le Fauriel de 1830 au Daunou de l'Histoire littéraire de l-a France, champion plutôt morne de la tradition désuète 21. Non que Daunou n'ait évolué, et, plus ou moins disciple de Mme de Staël, qu'il n'ait tenté de « rattacher les romans du xme siècle aux usages et aux intérêts de ce temps » (ce que Pasquier, Chapelain et Lacurne de Sainte-Palaye 22 n'avaient point négligé aux xvie, XVIIe et XVIIIe siècles) ; mais il ignore ou dédaigne cette doctrine qui devait faire une si étrange fortune et qui nous a été enseignée à tous, celle de poèmes épiques à base populaire reposant sur des chants contemporains des événements, c'est-à-dire d'une fermentation poétique aussi vieille que ces événements eux-mêmes.

Telle est la thèse de M. Bédier. Je ne la crois pas tout à fait exacte. D'une part il escamote Mme de Staël, personne volumineuse pourtant, et avec elle ce courant tout français qui, parti de J.-J. Rousseau (bientôt on s'en apercevra), traverse le xviiie siècle et où vont s'abreuver les curiosités allemandes. D'autre part, dès 1800, Fauriel a sa conviction faite ; il l'a, avant tout commerce avec la grosse dame de Coppet ; il l'a si bien ancrée en lui qu'analysant le livre De la littérature dans la Décade de l'an VIII 23, il n'hésite pas à se séparer d'elle sur ce point délicat. Mme de Staël, on ne l'ignore pas, débute dans ce livre par une esquisse, assez superficielle d'ailleurs, de la littérature grecque, et elle y parle d'Homère comme d'un

créateur unique. Fauriel n'est pas tout à fait de cet avis, et, dans des formes respectueuses et prudentes à la fois, il formule déjà la thèse wolfienne, qui est la thèse de l'abbé d'Aubignac ^ plus ou moins défigurée, et il écrit : « Mme de Staël admet sans aucun doute et sans discussion que ces poèmes (l'Iliade et l'Odyssée) sont l'ouvrage du même homme et sont antérieurs à tout autre poème grec. Ces faits ont été souvent contestés, et l'une des considérations qui prouvent qu'ils peuvent l'être encore, c'est l'impossibilité où l'on est de les concilier avec plusieurs des faits les mieux constatés de l'histoire des connaissances humaines » -5.

Donc Fauriel avait été touché de la grâce teutonne, si l'on peut s'exprimer ainsi, dès la fin du xvnr8 siècle. Et d'autre part, il serait excessif de ne voir, en face de lui, qu'un Daunou fidèle à la doctrine du passé en ce qui concerne la formation épique. Page2i2desonZH's«ws, dont M. Bédier nous a donné un curieux extrait, on lit une définition de la chanson de geste, qui, en isolant des œuvres comme Roland de nos romans de chevalerie, trahit une orientation nouvelle. Il y a plus. Cette orientation, encore indécise il est vrai, on la notait déjà dans un autre passage qui fait une suite presque immédiate à celui dont M. Bédier a utilisé les données. Après avoir reconnu qu'il y a eu, dès les xi^-xnr3 siècles, des « romans intitulés histoires » (sic) ailleurs qu'en France, Daunou ajoute : « A proprement parler, il n'y avait point

d'inventeurs ; car on se bornait, en France comme ailleurs, à donner des formes nouvelles, de nouveaux développements aux histoires merveilleuses, dont on avait trouvé le fond dans des fictions orientales et septentrionales et dans des chroniques latines fort antérieures aux croisades » 26.

Évidemment, Daunou ne croit pas aux cantilènes ; mais il admet une tradition érudite. Que disje! Il s'aventure bien au delà, lorsque, page 212 de ce même XVIe tome de Y Histoire littéraire de la France, il affirme que « l'usage de ces chants belliqueux remontait en France au temps de Charlemagne et même bien plus haut ». Il est temps de m'arrêter ; car encore un petit effort, et ce serait Daunou, contrairement à l'exposé de M. Bédier, qui deviendrait le dangereux révolutionnaire, tandis que Fauriel, revendiquant les droits du génie, c'est-à-dire de l'individualité créatrice27, nous apparaîtrait, avec un peu de bonne volonté, comme le défenseur de la tradition.

Mais c'est trop insister peut-être sur cet épisode de notre histoire scientifique. Tl reste établi qu'aux environs de 1830 les fameuses théories de Wolf et de ses élèves, dont Jacob et Wilhelm Grimm furent les plus illustres, avaient trouvé des cerveaux complaisants en France. L'année précédente, dans son cours de la Sorbonne, Villemain restait fidèle aux points de vue du xviue siècle. Les seules variations qui lui soient personnelles, sur ce vieux thème de l'inspiration che-

valeresque, consistent en un couplet sur l'adoration de la femme, et aussi dans la substitution assez imprévue du cycle du Cid à celui des Amadis dans la division tripartite qu'avait adoptée Daunou et où figuraient en première ligne les romans de Charlemagne et en seconde ceux d'Arthur de Bretagne. On piétinait depuis longtemps, et, s'il était besoin d'un renouvellement, c'est du dehors qu'il fallait l'attendre.

Herder collabora au moins autant que Wolf et ses disciples à ce renouvellement, qui devait avoir de si étranges effets. Ce n'est pas le lieu d'essayer une biographie de ce « génie profiteur», comme on l'a appelé spirituellement, et de dresser la liste de ses obligations à nos écrivains et à nos penseurs. Luimême, par échappées, a avoué son admiration intéressée pour Buffon, et il suffit d'avoir feuilleté ses Ideen pour être édifié sur ses emprunts à Montesquieu, à Voltaire, à l'abbé Dubos, etc.

En fait, si lourd qu'il paraisse déjà, le bagage remporté par lui d'un voyage à Paris serait bien léger, si l'on mettait en regard une série d'autres acquisitions qui sont certaines, mais dont il est malheureu sèment plus malaisé de définir la provenance, de dire quand, comment et de qui Herder les a faites, en se gardant bien de nous avouer ses larcins.

Pourtant on le devine mettant le nez, soit à Riga, soit plutôt en cours de route, soit enfin, au milieu de sa féconde solitude de Buckebourg, dans les tomes

austères de l'Encyclopédie, où il trouvait pour la première fois, inventoriées avec indépendance, lesconnaissances humaines. C'est là, notamment, qu'il a dû lire les pages du Chevalier de Jaucourt sur les origines de la poésie, l'article Epopée de Sulzer, comme il a lu les livres de Mallet sur l'ancienne Scandinavie, certains mémoires de l'Académie des inscriptions, où s'élaboraient des théories encore nébuleuses sur l'âme populaire, trésor de sagesse et de bonté qui surpasse l'individualité littéraire de toute la puissance de son mystère 28.

Tout cela était écrit depuis longtemps déjà, lorsque Herder publia (1778) sa Voix des Peuples précédée de ses Extraits d'une Correspondance sur Ossian et des Chansons des Anciens Peuples, où il prétendait, sans même citer Mallet, se raccorder aux recherches de l'Anglais Percy et à celles de Gerstenberg sur l'ancienne poésie Scandinave. Or qui donc avait compulsé la première édition de YEdda, publiée en 1765 et dédiée au roi de Suède Frédéric Ier? Qui donc en avait donné une analyse ingénieuse, érudite, en s'aidant des conseils d'un Islandais et de plusieurs Scandinaves? C'était Mallet qui avait enseigné les belles-lettres à Copenhague à partir de 1752 et qui, en 1756, publiait son Introduction à l'histoire du Danemark, Où l'on traite de la religion, des mœurs, des lois et des usages des anciens Danois. Traduit aussitôt en danois, plus tard dans d'autres langues, dont l'allemand, ce livre présentait un long exposé

de la mythologie Scandinave et une comparaison très suggestive entre les vieilles croyances des peuples du Nord et celles des Grecs et des Romains. Que Herder lui soit redevable29, c'est ce qu'un examen même superficiel met hors de doute ; mais il n'est pas moins significatif que Mallet ait intitulé une nouvelle édition de la seconde partie de son ouvrage : « Edda ou Monuments, de la Mythologie et de la Poésie des anciens peuples du Nord » et qu'il ait confondu dans une même analyse les Celtes et les Germains comme les Anciens l'avaient fait à l'occasion de telle peuplade particulière : « Que les savants, écrit-il, appellent en France cette religion gauloise, en Angleterre britannique, en Allemagne germanique, etc., il importe peu ». Il importait davantage que ne le croyait le bon Genevois Mallet ; mais le xvnr3 siècle n'y regardait pas de si près, et alors nul ne s'offusqua de le voir utiliser un passage de Macpherson. où une tradition religieuse des Orcades vient appuyer une hypothèse formulée par lui sur un prête-nom d'Odin (Remarques sur la Première Fable) . Macpherson avait alors force de loi, et le titre même du traité de Herder nous montre et l'universalité d'une ferveur crédule dont il bénéficiait, et la source probable où s'était abreuvé le métaphysicien allemand.

Mais laissons Mallet et Macpherson, et revenons à l'Encyclopédie, dont l'auteur des Idecn devait se servir avec tant de dextérité. Il y trouvait, en effet, ud excellent résumé des théories nouvelles, qui allaient

ébranler peu à peu l'édifice vingt fois séculaire de la Poétique aristotélicienne. A la vieille et sage hypothèse d'une création personnelle, le mysticisme ambiant tend à substituer, dès 1750, l'étrange croyance en une génération spontanée du chef-d'œuvre. De même que le sauvage passera, par la volonté du Suisse Rousseau, pour le type idéal de l'être humain, de même le cri à peine articulé de l'homme des cavernes et des forêts va prendre peu à peu la valeur d'une mélodie que l'Art n'aura plus qu'à instrumenter. « L'imitation de la nature par le chant a dû être une des premières qui se soient offertes à l'imagination. Tout être vivant est sollicité par le sentiment de son existence à pousser, en de certains moments, des accents plus ou moins mélodieux, suivant la nature de ses organes : comment, au milieu de tant de chanteurs, l'homme serait-il resté dans le silence? »

Ces premiers chants vont devenir un thème de méditation, et Herder, après les deux Genevois qui s'appellent Mallet et Rousseau, et dont il a connu l'œuvre à Paris, n'aura plus qu'à s'adresser à un troisième Suisse, Bodmer, à demi Germain celui-là, pour être ramené à ses propres origines et à l'orgueil de sa race.

Cette race, Rousseau l'avait, comme tant d'autres, exaltée uniquement en haine de cette culture supérieure, dont il semblait qu'elle l'éclaboussât dans son orgueil de roturier. Dans son premier Discours,

il met une insistance malicieuse à opposer au tableau des nations que le luxe et les richesses ont corrompues « celui des mœurs du petit nombre de peuples qui, préservés de cette contagion des vaines connaissances, ont par leurs vertus fait leur propre bonheur et l'exemple des autres nations... Tels les Germains, dont une plume, lasse de tracer les crimes et les noirceurs d'un peuple instruit, opulent et voluptueux, se soulageait à peindre la simplicité, l'innocence et les vertus».

Voilà ce que lut Herder, et voilà une des raisons de sa sympathie pour Jean-Jacques, sympathie qui devient une passion frénétique chez sa fiancée, Caroline Flachsland : « Je ne fais à la maison, » écrit cette folle, doublée d'une pédante, <? que prêcher Rousseau et j'ai déjà réussi à persuader à M. le Conseiller de lire l'Emile ; mais je sais bien qu'il ne fera que le lire. Quant à moi, i 'ai déclaré que tous mes garçons et mes filles seraient élevés à la Rousseau». Et dans une autre lettre : < J'étudie le français avec ardeur. C'est un travail ingrat que d'apprendre par cœur des mots ; mais que ne ferais-je pas pour Rousseau? C'est pour moi un saint, un prophète, je l'adore presque ! »

De Rousseau à Mme de Staël, de Mme de Staël à Fauriel, la filiation est facile à établir. Non que je veuille ignorer ou réduire la part d'intoxication allemande dans notre mal, ou, si l'on veut, dans le mal de nos aînés. Mais j'ai cru ces quelques rectifications

nécessaires. Elles ne gêneront point M. Bédier dont elles laissent intact l'essentiel d'une thèse, qu'il nous convient maintenant, après l'étude de tous ces tâtonnements, d'envisager dans son ampleur.

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