L'HEURE PRESENTE
La circulaire 17 était inapplicable parce qu'elle péchait contre la clarté de la lettre et contre la pédagogie. Puisque le docteur Merchant, dans son rapport (23) de 1912, recommandait l'usage de la langue maternelle comme véhicule logique de l'enseignement anglais, il s'ensuit que la sous-section I de la section 3 de cette circulaire, qui limitait l'emploi du français au premier cours ( Form 1 ) , allait préparer des élèves comme ceux dont parle Owen Edwards (24) ; quand il dit :
C(I1 lit des mots auxquels il ne trouve aucun (,c sens, et on lui défend l'accès au mot écrit qui " évoquerait immédiatement une idée et qui stimule- 11 rait son intelligence... son livre ne lui dit rien... il " ne peut pas comprendre la langue qu'il lit, et il ne 11 sait pas lire la langue qu'il comprend."
Plus loin, la circulaire chassait complètement le français de l'école en prescrivant que l'enseignement serait exclusivement anglais dès que l'enfant comprendrait suffisamment cette langue ( 25 ) . Elle place même l'enseignement du français sous la direction d'un inspecteur anglais qui n'est pas tenu de savoir un mot de français et q«ui de fait ignore absolument notre langue. 1/ enseignement français ne devra pas dépasser une heure par jour dans chaque classe. C'est une arme à deux tranchants qui attaque l'instruction des enfants dans son principe. Si l'instituteur s'en tient à la lettre de cette loi, — l'esprit en est incompréhensible, — il pourra chaque jour fermer sa classe française dès qu'il aura enseigné une heure, parce que ses élèves ne comprennent pas encore l'anglais. S'il a plusieurs classes, il n'aura pas le temps de donner en plus de l'heure française dans chaque classe, un seul moment d'anglais à ses élèves. Dans une école de huit classes, deux par cours, il pourra y avoir huit heures de français sur six heures d'enseignement.
D'autre part, si l'inspecteur surveillant tient à l'heure de français dans chaque PIECE au lieu de chaque classe, nous obtenons un résultat mirifique : il est des écoles d'une seule pièce où il y a jusqu'à huit classes ou divisions. Cela donne donc sept minutes et demie d'enseignement français dans chaque classe. Comme il y a quatre matières autorisées en français ( 26 ) , il restera donc une inimité et sept-huitièmes pour chaque matière. Divisez cela, entre les vingt élèves qui composent généralement une classe, et cela vous donne cinq secbndes et trois cinquièmes par élève. Puis, il y a la revue de la leçon précédente. L'éaolier aura donc en vérité deux se-
condes et treize-seizièmes de lecture, d'épellation, de grammaire et de composition françaises par jour. S'il ne devient pas savant avec un semblable programme, c'est qu'il sera bien mal partagé sous le rapport de l'intelligence.
Et pourquoi borner, aussi, l'usage du français au premier cours de l'année 1912-13 ? L'enseignement du français ne sert à l'enfant qu'à condition d'être bien fait. Pour cela il faut donner le temps voulu à l'élève pour l'apprendre, et non pas se contenter de lui montrer quelques bribes insignifiantes de connaissance puis passer à l'étude d'une langue dont il ne comprend rien encore.
On s'est étonné de l'attitude des catholiques français à l'endroit des inspecteurs anglo-protestants. Cette attitude était pourtant naturelle. La clause 93 de l'Acte confédératif garantit les droits des écoles séparées et permet l'appel au Parlement et au Gouverneurgénéral-en-conseil si, ces droits sont lésés dans une province quelconque. La province de Québec donne à la population anglo^pr;otes:tante liberté parfaite de régler ses propres affaires scolaires. Le comité protestant du Conseil de l'Instruction publique est libre de gérer ses maisons d'éducation comme il l'entend. Pourquoi l'Ontario ne ferait^l pas de même à l'égard de la minorité' francocatholique ? Il n'y a pas de religion d'Etat en Ontario ni dans une autre province du Canada. Il n'y a pas de provinces anglaises au Canada. Il n'y a que des provinces britanniques. Pourquoi nous imposer un inspectorat protestant quand on sait bien que jamais la venue d'un inspecteur catholique n'a été et ne sera tolérée dans les
écoles protestantes de la (province ? On pourrait citer de nombreux exemples de catholiques, enseignant dans les écoles publiques, qui ont été destitués dès qu'on a su qu'ils étaient catholiques.
Pour couvrir cet inspectorat protestant, on prétend que nos écoles sont immensément inférieures aux écoles publiques. Comment alors expliquer que la proportion des candidats heureux, aux examens de promotion, est plus forte chez les élèves des écqles séparées que dans les écoles publiques, et plus forte dans les écoles bilingues que dans les autres écoles séparées ? Les rapports publics sont là pour le prouver. Cependant les élèves des écoles bilingues affrontent rarement les, examens d'entrance parce que leur connaissance du français, en plus de leur instruction anglaise, ne leur sert de rien aux yeux des examinateurs officiels. Le prétexte est donc mal choisi par le gouvernement quand il nous impose des inspecteurs protestants.