CHAPITRE VH
L'étude des changements de signification s'appelle sémantique ou semasiologie'. Au point de vue du sens, chaque mot de la langue a eu son histoire individuelle, dont l'exposé appartient au dictionnaire historique. Nous ne citerons ici que quelques exemples pour indiquer par là les principales manières dont se produisent les changements de signification ,
71. Tout d'abord, beaucoup de mots ont conservé jusqu'à nos jours leur sens latin, comme or = aubum, bœuf ^ BOVEM, tache =^ vaccam, fort = fobtem, finir ^^ pinire, aimer = amare, etc.
L'ensemble des divers emplois d'un mot constitue ce qu'on peut appeler la sphère de ce mot. 11 résulte de cette sphère, pour ainsi parler, une certaine valeur esthétique du mot qu'il ne perd jamais et qui le destine plus spécialement à la poésie ou à la prose, à la langue ordinaii-e ou à la langue technique, au style familier ou au style soutenu. La langue populaire aime l'expression crue et libre; c'est ainsi que déjà le latin vulgaire le plus ancien employait BUCCA = joue pour os ^ bouche, prov. boca, ir. bouche ; GABATA = écuelle pour GENA :^ jouc, prov. gauta, tr. joue ; GAMBA = paturon pour crus =^ jambe, prov. gamba, fr, jambe ; manducare ==, mâcher (expression dont Auguste se
1) Non scmatologie, lerme qui viendrait de *»,«« signe, au lieu de TDfjiaai'a signification.
CHANGEMENTS DE SIGNIFICATION l&l
servait au dire de Suétone) pour edbrb = manger, prov. manjar, ti. manger. C'est ainsi encore que le français tomber a priai itivement signifié « sauter », et a, sans doute, commencé à s'employer dans la Icingue familière au sens du vieux mot cheoir. Dans un style moins relevé, on dit aujourd'hui encore boule pour tète, quille poar Jambe.
Tant qu'une langue garde la conscience de l'étymologie d'un mot, cette étymologie n'est pas sans influence sur la signification de ce mot, et quelquefois même on est dupe d'une étymologie qui est seulement apparente. L'ancien aimant =: adamantem est devenu en français moderne aimant, et comme il y avait un rapport de sens entre le substantif aimant et le participe de aimer dont la forme étai t identique, on a rattaché le substantif en question à la famille de ce verbe. De l'ancien verbe errer, qui signifiait « cheminer », il n'est resté dans l'usage (outre le substantif erre ^= iter qui en est dérivé) que le participe présent dans juif errant, chevalier errant. Mais depuis que la Renaissance a fait connaître le latin errare, il est tout naturel qu'on »onge d'abord, dans l'ancien mot errant, au sens du latin errans.
Dans des exemples tels que ceux-là, il y a une nuance de sens nouvelle, mais non encore un changement véritable. Il ne peut-être question d'un changement que là où le sens moderne est nettement séparé du sens primitif.
Les anciens déjà distinguaient comme principales sortes de changements de sens {rpomt) la synecdoque, la métonymie et la métaphore.
Le phénomène le plus fréquent est la synecdoque, qui consiste soit dans la généralisation des sens spéciaux, c'està-dire dans une extension de sens, soit dans une spécialisation des sens généraux, c'est-à-dire dans une restriction de sens.
Il y a extension de sens dans le mot arriver (proprement : prendre terre, venir à la rive); il est passé au sens général
de : venir à (ua endroit), et cela probablement à cause du grand développement de nos c6tes maritimes. De même équipage (proprement : tout ce qui constitue Végu/'pement, l'apprêt d'un vaisseau) a perdu toute signification maritime dans la plupart des cas. Panier qui désigne proprement une corbeille à pain, a fini par désigner toule sorte de corbeille.
Il y a resiriction de sens dans viande =^ vivenda qui, jusqu'au xvii" siècle, signifie nourriture en général, et depuis celte époque nourriture de chair d'animaux. Succès s'employait encore au xv[i" siècle au sens défavorable aussi bien qu'au sens favorable; aujourd'hui il n'a plus que le sens favorable. Secrer ^= separare signifiait au moyen âge séparer, aujourd'hui, séparer l'enfant du sein. Conroiier^ préparer, devenu corroyer, se dit aujourd'hui de la préparation du cuir'. Traire =: trahere avait encore au moyen âge le sens de tirer, avec beaucoup de significations dérivées de ce sens primitif; aujourd'hui on ne l'emploie plus qu'en parlant du lait.
Il arrive aussi que dans un mot il y ait d'abord spécialisation d'un sens général, c'est-à-dire restriction de sens, puis généralisation d'un sens particulier, c'est à-dire extension de sens ; de sorte qu'alors le sens moderne a perdu tout rapport avec l'ancien. C'est ainsi que excu = scutum a d'abord désigné une monnaie d'argent où était empreint un bouclier ou écu, et est ensuite venu à signifier une monnaie d'arçent de valeur déterminée : de sorte qu'il n'y a plus aucun lien entre l'ancien et le nouveau sens (1° bouclier; 2" pièce d'argent).
La métonymie fait permuter entre eux deux sens que réunit un rapport constant : amour en vient à désigner l'objet aimé ; bouteille, le vin ou le liquide qu'elle contient ; alliance prend le sens particulier de bague.
1} L« métue fait n lieu pour le haut allemand yericen =: prtpareii'i l'allémaDd moderne gerben =s tanner.
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La métaphore fait permuter entre eux deux seiiB entre lesquels il y a similitude -.feuille s'applique proprement à une plante, puis à un livre; chenet désigne d'abord un petit chien, aujourd'hui un ustensile de cheminée; ne/ se disait autrefois d'un vaisseau, aujourd'hui d'une église.
Une forme spéciale du changement de sens, c'est celui qui ne se produit pas pour un mot en particulier, mais qui résulte d'une eUipse|brachylogie)lorsquelapersonnequi parle néglige certains éléments d'une expression et laisse à celle qui écoute le soin de les suppléer par le contexte ou par la situation. D'ordinaire, dans ce cas, le mot déterminant s'emploie seul, et l'on supprimele mot déterminé. Ex. : ANIMAL sincolare fr. sanglier, le solilajre, l'animal qui vit à part '. Scutum bccculabe fr. escu{d) bocler, puis simplement boeler, bouclier. Lac PORMATicoM, lait pris dans un moule, a. fr. formage ou fromage. De nos jours on a des exemples analogues dans les locutions du Champagne pour du ûin de Champagne, un ordinaire pour un diner ordinaire, un oermicelle pour un potage au 'vermicelle, un bonnet pour un chapeau de bonnet, la Saint-Jean pour la fête {de) Saint-Jean, un bas pour un bas de chausse (locution qui remonte à l'époque où l'on disait encore un haut de chausse).
La brachylogie peut entraîner un changement de genre, comme le montrent des exemples tels que le Languedoc pour le pays de langue d'oc, le vapeur pour le bateau à vapeur.
Quelquefois des expressions techniques, prises au figuré, s'emploient dans un sens général, et des mots de signification générale se réduisent à un emploi technique propre et tout spécial. C'est ainsi que le mot hasard, les locutions il a le dé, je me suis blousé (d'après blouse = trou sur les côtés d'un billard) sont proprement des expressions de jeu, et Darmesteter fait en outre remarquer que acharner, dessiller et déluré (de leurre, celui qui ne se laisse plus prendre au
1) Cf. l'allemand Eber de ab.
leurre) sont empruntés au langage de la chasse au faucon. D'autre part, autrefois brochier signifiait piquer en général (quelquefois éperoDDer un cheval), aujourd'hui brocher se dit du tisserand qui fabrique certaines soies, ou du relieur ; de même tasseau = taxiUus désignait autrefois un dé, aujourd'hui un morceau de bois ou de pierre qui soutient une tablette; priser signifiait jadis (aire cas de quelqu'un ou de quelque chose, aujourd'hui évaJuer un prix, estimer. Il est clair que ce dernier phénomène a enlevé des mots à la poésie, tandis que le premier lui en a donné.
Un cas remarquable du changement de sîgntScation, c'est celui qui repose sur la confusion de mots semblables par la forme. Déjà dans le lalin vulgaire serra (proprement scie) s'est dit dans le sens de sera, verrou; de là le verbe prov. aerrar, fr, serrer. En provençal (/-«(Ve^^TRAHERE se trouve souvent dans le sens de tradere (trahir), et essausar élever ' au sens de essauxir, écouter : le français a ici suivi le provençal {exhausser, exaucer). Au moyen âge on confondait iai7/ïe/-, donner, avec bailiir, gouverner; et au xvn» siècle on se servait de recouvrir pour recouvrer, d^éconduire au sens de l'ancien escondire, et de consommer au lieu de consumer '.
Signalons encore un cas particulier à remarquer, le passage d'un nom propre à l'emploi de nom commun. L'inverse est si ordinaire (nom de lieu comme Laral, Villeneuve, noms de personnes comme Aimé, Désirée), qu'il est à peine besoin d'en donner des exemples. Le renard s'appelait en a. fr. goupil =^ vulpeculam, et dans les fables seulement, Renart (prénom masculin); de là Romam de (non du) Renart. Peu à peu Renard est devenu un nom commun, et goupil est oublié.
Dans le mot actuel lulin se retrouve vraisemblablement le nom du dieu Neptunus. La forme ancienne luiton d'où est
1) Molière. Dé/yft <im., m, 9.
venu ItUin par contusion de suffixe, s'est employée jusqu'au xvii" siècle. Autrefois ce mot avait encore la forme nuiton ou noiton [sous l'influence de nuit ou de nuire). La forme la plus ancienne est sans contredit neutun. On désignait par là spécialement certains esprits de l'onde, comme le prouvent Benoît de Sainte-More qui, dans son Roman de Troie V. 14680, identifie noituns à monstre» marins, et encore la langue des xv|B-xviie siècles, qui disait communément luitnn de mer K
Parfois certaines locutions, qu'on emploie sans en comprendre tous les détails, renferment des noms propres dont l'origine est oubliée depuis longtemps. M. Gaston Paris a démontré que dans l'expression mettre Jlamberge au vent on retrouve le nom de l'épêe que possédait le liéros d'un livre populaire (Galien le Restoré); et la tournure^er comme A Waèan, usitée surtout dans le Midi de la France, a pour origine un i>ei- Ronnage du roman de Cléopâlre par La Calprenfde.
BEBLIOGRAPHIE
A- Darmesteter, tho Li/e of words as thc Symbols ofideas, 1886. La 2° éd. est en français : La oie des mots, 1887. — H. Lehmanti, 'ier Bedeviungsurant/el in> Franaôsïschen , lb84. — A. Rosenstein, die psrjchologisckcn Bedingungen des Bedeulungsieeckscls der Wôrtor, 1881.
1) Thurot, 1,433.
CHAPITUE VIII