CHANGEMENTS D'EMPLOI
Les changements d'emploi se produisent tantôt entre les classes de mots en général, tantôt entre les formes du verbe et du nom, tantôt entre les mois invariables. Les phénomènes principaux de la syntaxe historique se ramènent à ces changements.
A. — Passage d'une classe de mots A une autre
72. Tout mot de la langue peut entrer dans la classe du substantif. En ancien provençal la négation s'exprimait par H nos {no avec l'a du nominatif), et les anciens poètes français chantent la bete sans si (c'est-à-dire sans tache]. Béranger s'écrie quelque part': Ah! sans un de j'aurais dû naître! Le fait le moins étonnant, c'est que des adjectifs deviennent substantifs: a. tr. li ceirs, la vérité ;;irf/'e«, le droit; /taper», l'avare. Autrefois, et encore au xvi^ siècle, tout infinitif pouvait devenir substantif; on trouve même dans quelques exemples isolés le pluriel {prov. avers, a. fr. aoeirs, biens, troupeaux, etc. ; aujourd'hui encore acer désigne, à Guernesey, le porc, et, en Provence, les troupeaux de moutons). Les formes plaisir et loisir = placère, licère avaient déjà acquis au moyen âge la valeur de substantifs, tandis qu'on formait de nouveaux infinitifs, p/ai>e, loire.
L'emploi du substantif comme adjectif est très fréquent dans le français moderne : teint rose, forêt oierge, style renaissance.
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Certains mots peuvent, en vertu d'un changement de sens, devenir des mots invariables, et c'est même un des moyens par lesquels s'accroît le nombre de ces derniers. Les substantifs et Ips adjectifs peuvent devenir des interjections, comme le démontrent le prov, pecaire (peccator), le fr. hélas, qui tous deux, malgré la forme masculine, s'appliquent aussi aux femmes. Un changement total de sens se présente dans pas et dans personne, quand la négation doit être suppléée par le contexte (comme dans les réponses). Le nom de nombre un est devenu en qualité d'article indéfini un véritable pronom. Le substantif on (nominatif de home ^ hominem, en a. (r.), les adjectifs plusieurs, différents et certain passent souvent à l'emploi pronominal. Certains cas immobilisés sont devenus des prépositions : casu ablat. de casus (maison), fr. ehet; LATHS, a. fc. let (côté) Aans Neunelle-lès-Ckampliite, Rocheles-Lure; salvum, sauf; foras missum, hormis; aequalb |m), prov. égal, engal ' ; d'autres deviennent adverbes : TEMPORE, a. fr. tempre; got. ^aurp, moyen latin troppus, troupeau, accus, prov. (r. trop. Le neutre de beaucoup d'adjectifs peut s'employer adverbialement. Un pronom peut devenir conjonction {quoi que), et un adverbe, préposition {aouec de apud hoc: prov. em^, autrefois a mai =: ad MAGis>. Les adverbes en, (prov. aussi ne) de inde, et i {y) de iBi sontd'un usage constant comme pronom. Une expression formée d'un adjectif et d'un substantif devient souvent non seulement un adverbe {ioiyours, longtemps, nulle part, beaucoup, a. fr, aussi grant coup), mais même une conjonction {tûute.'bis, a. fr. lotescoies). Une préposition réunie à unsubstantifpeut donner un adjectif comme àans débonnaire de l'a. fr. de bon aire (de bonne façon) ; adroit, fém. adroite, primitivement a droit; a<ise«rfut adjectif jusqu'au xv« siècle (de a seiir, en sécurité). De l'ancien a aise [eslre a aise) s'est formé le moderne aise, parce que la a disparu de la pronon-
1) DiKK. r.r. 3. 183.
158 LE FRANÇAIS ET LE PROVEN-ÇAL
ciattoQ ; aise est aujourd'hui à peu près un adjectif {je suis fort aise, un père toujours aise de noir ses enfanta). Il y a enBudes mots qui, d'abord adverbes, ont été usités ensuite comme adjectifs. Ce phénomène explique l'adjectil prêt, fém. prèle, du lat. praesto; l'a. fr. soventes /ett (dans l'Alexis) de sooent = subinde. Des expressions comme sanseuiûite, sans-soin sont aujourd'hui de véritables substantifs. L'ancien français tira de ai eeo a /aire un substantif a/aire, qui était d'abord nasculin, et qui devint féminin à cause de son e final, ou grâce à l'inHuence du mot féminin ieso^ne. De même on a créé le subslaaUf l'avenir, à l'aide de l'expression le temps à renir {lempus fiLturum); et le substantif ■ pourboire, à l'aide de donner quelque eiutse pour boire.
Des formes verbales peuvent devenir des nots invariables, comme en latin Ucet, et en fr. les conjonctions »«(... soit et sanoir.
Il arrive môme parfois qu'on franchisse la limitequi sépure le mot de la proposition. Dans des exclamations comme eourage! silence! et surtout dans les locutions employées comme interjections, un mot peut à lui seul jouer le rôle d'une proposition. Inversement toute une proposition peut jouer le rôle d'un seul mot. Ex. : naguère de n'a guère ; peut-être. La particule d'aiSrmation oit (auj. oui] est venue de la proposition hoc ille (sous-entendu est), et dans l'affirmation le sujet change quelquefois selon la personne {oje, o nos, o cos). Cf. Ecct;M de ecce eum.
B. ~ Chaogament d'«niploi dans I«s lormes verbales
73. Le verbe et ses formes peuvent aussi s'éloigner de leur emploi primitif, et il en résulte d'importants changements dans leurs fonctions.
Les verbes impersonnels peuvent devenir personnels ; on disait autrefois' i7 me soucient, il m'ennuie, auj. je me souviens, je m'ennuie. Des verbes employés personnellement en
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latin ne sont plus employés en roman qu'impersonnellement. Ainsi CALERE, être chaud, qui en ancien français et en provençal a reçu le sens de » il importe », prov. cal, a. fr. chalt, chaut*. Il n'y a pas lieu de s'éionner davantage du changement de sens de l'a. fr. eaiuet (11 est nécessaîie) paamt qa'tra admette l'hypothèse saiTante : selon nous, ce verbe (infinitif prov. esiober, a. fr. estoveir) repose sur le lalin stupere, qui signifie proprement être raide, et des passages comme itiupueruni verba palato, unda stupet pigro lacu, prouvent que le sens propre du mot était bien vivace en latin. De stupet signifiant « il est raide, rigide, » pouvait facilement venir le sens de m il est nécessaire ».
Leparfaitlatinétaitàlafoisper/eciwm/jraesenseijjer/êc/nni hisloricum (aoriste). Le second sens seul appartient au parfait simple du roman ; le premier a donné lieu à la périphrase de HABEo avec le participe parfait passif, tournure qui était déjà tolérée en latin, mais seulement dans des limites restreintes.
Le plus-que- parfait avait pris en ancien français le sens vague du passé en général, et s'employait encore il n'y a pas longtemps au sens de l'imparfait, plus rarement au sens du parfait ou du plus-que-parfait. En provençal (et même déjà dans la Passioni il a pris, de même que dans les langues du Midi, le sens de ce que H. Faidit appelle Voblatiu [fora =^ fueram «je serais »), qu'il doit à son emploi dans la proposition principale d'une phrase conditionnelle; et, conformément à son origine, il sert surtout de conditionnel du passé. Ce changement de sens est expliqué par Foth à l'aide de celte phrase de Sénèque : Perierat imperium... si Fabius tantum aasus essel.
Cet emploi du plus-que-parfait prouve qu'entre les temps et les modes il n'y a pas une ligne de démarcation bien fixe. C'est ainsi encore que le futur a remplacé en roman le second impératif du latin.
1) Nous avons plus haut expligué cette forme en la ratlachant à
1(Vi LK FRANÇAIS KT LE PHOVENÇAL
Un changement semblable à celui du plus-que-parfaît de rindicatit français a atteint le subjonctiE de ce môme temps dans toutes les langues romanes, à l'exceplion du roumain '■ on a attribué au plus-que -parfait du subjonctif les fonctions du subjonctif imparfait. Folh a expliqué ce changement par le fait qu'un certain nombre de verbes avaient un sens inchoatif. Dans tous les cas, ce phénomène se remarque déjà, et assez fréquemment, chez l'auteur du Bellum Hispaniense'.
On ne rencontre, dans les langues du moyen âge, le plusque-parfait du subjonctif au sens latin, que dans les propositions hypothétiques : ex : Ur-ake en fesisi (:^ aurait fait) son ami, se li leiisi.
Comme on disait ahassem pour amarem on dit semblablement amatus fui pour amatus sum, et amatus sum fut spécialement affecté à l'expression du présent passif.
Pour les modes il ne s'est pas produit moins de changements. 'Da.ns l'oraiio obiiqua, le latin se servait du subjonctif; le roman emploie l'indicatif. Les plus anciens textes présentent encore le subjonctif dans l'interrogation indirecte; mais depuis le xn» siècle l'indicatif l'emporte ; h partir du xvn» siècle il est d'un emploi exclusif. Dans les propositions commençant par quicunque, a. fr, kt que, et autres mots semblables servant k généraliser, l'ancien français et le provençal pouvaient encore comme le latin employer l'indicatif, mais en même temps aussi le subjonctif. Dans une proposition complétive dépendant d'un verbe marquant la crainte, on pouvait, jusqu'au xvub siècle, mettre l'indicatif. La deuxième pers. pluriel de l'impératif a cédé la place à la forme correspondante de l'indicatif.
C'est à l'infinitif que le sens du verbe est le plus vague : on se sert de cette forme lorsque le contexte permet de suppléer aisément la personne, le temps et le mode.
1) V. KÔEiLER. daus les Acta eêminarri. Erlangsnsis i, 418.
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Mais on emploie aussi l'infinitif lorsque le sens particulier et précis est indiqué par les circon stances; par exemple, quand on est obligé d'exprimer le plus promptement sa pensée, sans prendre le temps de donner au verbe la forme exacte qui conviendrait. De là vient l'emploi de l'tnfinitiE avec la négation, si ordinaire dans les avertissements, quand il y aurait danger à psrdre un instant; ainsi dans le sens de l'inipératit de défense en a. fr. , ne comencier! ne te moooirt Si l'on employait une forme personnelle, le mode de la défense serait ordinairement, dans l'ancienne langue, le subjonctif.
Après les propositions, il peut se présenter, en ancien français, au lieu de l'infinitif, une forme en -ant dans laquelle Diez et Tobler ont avec raison reconnu le gérondi! latin. Ainsi l'on disait /e ci en mon dormant une vision grant, jeo m'en cois si déportant pur man quoer recunforfant {Cliardri Piet 110), par pais faisant, por les membres perdant. Quelques traces en sont restées jusqu'à nos jours : se mettre sur son séant, à son corps défendant, de son vivant.
Dans un grand nombre de verbes, l'ancien français employait plus ou moins fréquemment le participe présent au sens pissif; on prêtait mâme ainsi un participe présent aux verbes impersonnels. La langue actuelle connaît encore cet emploi :a/'5e/iieom/)(an(,-po^a/îi (au sens de M tranchant» en parlant d'une couleur) ; il faut y joindre les mots chaland, nonchalant et méchant ' qui ont survécu jusqu'à nous.