‹ Le français et le provençal: Trad.par P. MonetChapitre 32 sur 38 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

CROISEMENT SYNTAXIQUE

Parfois plusieurs tournures équîvaleatea se présentent à l'esprit; il se peut qu'alors on emploie une expression qui les résume et les confonde. Il se produit, en somme, sur le ten-ain de la syntaxe, un phénomène analogue au croisement. On peut, selon nous, ranger dans cette catégorie les exemples particuliers suiv;ints. Souoenir était en a. fr. un verbe impersonnel, qui signifiait a revenir à la mémoire. » En (r. mod. il est devenu personnel, et la langue a prêté à soutenir la construction de rappeler. Malherbe emploie encore S(JMDe/n> surtout à la forme impersonnelle; depuis Racine, la construction personnelle domine.

92. Dans de ce n'estaei cuidier ', cuidier a évidemment pris le sens de douter.

Dans : je suis blessé pour /usqu'au tombeau (Diderot) il y a croisement de pour toujours ^vea Jusqu'au tombeau.

Le prov. et l'a. fr. pouvaient renforcer comme les adjectifs un certain nombre de substantifs, non seulement à Paide de plus', mais aussi à l'aide de -si, tan/, mont, bien, par exemple Si mes(/-e|Parc., 33800', si peeherin (Wace., Conc, 51), tant prud e bacheler (Garnier, Vie de saint Thomax^, un moût (bien) prodom '. De m6me que bacheler dans l'exemple cité,

1) BlSCHOFP, p. 53.

S) Dont DiBZ donne dea ex. Gramm., S, 64; 3, 16. 3) Zeitachr.f. ôat. Gymn., 1873, p. 153.

CK0I3ËMENT SVNTAXigUK 191

virgene {si oirgene et si pure'] et baron au cas suj. sg. fier {=^ brave, U enpereres en est e ber e riches Roi. ; al rey baron, dans le fragment d'Alexandre) sont aussi traités comme des adjectifs. Les tenforcements exprimés à l'aide de plus comme les plus nouoelles que cous ouyitesoncques {Jean de Paris, p. Qi), ne peuvent plus s'employer auj. ; cependant l'ancienne forme la plus part est restée jusqu'à nous [la plupart), et les renlorcements comme tant homme» de bien, les plus gens de bien, si femme de bien sont encore familiers aus écrivains modernes.

Un usage remarquable de la proposiiion en se rencontre dans l'a. fr. aler en messagier, dans le fr. mod. parler en ami. On pouvait dire également parler en amislié et parler com amis; peut-être l'emploi de en ami est-i! résulté du croisement de ces deux constructions. Diez cite comme le tour le plus ancien de ce genre aler en messagier '. Ce n'est peut-être pas le hasard qui nous présente, comme le plus ancien exemple de cette construction, le mol « messagier». U existait une autre locution, aler en message, où l'emploi de en est identique; or, le double sens de messa^^e {nouvelle, — messager) .ipu entraîner une contusio;) Axn^messagier. Pott* rappelle, à propos de cet emploi, le latin in booem (= in modum bovis) mugire.

La langue a suivi un autre procédé en ce qui concerne un emploi particulier de la proposition pour. On disait jadis -.ja ne me releoerai sus De ci por force que je aie ;=^ « à cause de la force quelconque que je puisse avoir. « De là est venu le sens de '( quelque tor^ie que je pui-ise avoir, h et, comme il s'y milait l'idiSe de « si fort que je sois », on employa plus tard pour fort que je sois'.

Quand en français le parfdît des verbes réfléchis est

1) ZeitMhr.. I, SM.

2) Gr., 3. 172.

3) Ueber Lex satioa, p. 153.

4) V. ToBLBH, dans la Zeitachr., xi, -US.

192 LK phaNçaIs et le PHOVEN^AL

lormé avec être, c'est qu'il y a, selon Tobler, une combinaison du parfait réfléchi actif avec le parfait passif de Jo m'ai lacé et jo sut fut)» (tous deux s'employaient au moyen Âge dans le même sens) est venuyo me sui lavez (non lacé en a. fr.). L'exemple le plus ancien de cette combinaison est un passage du fragment de ioaas(<iiuandilaeerent contera). Cette combinaison a également lieu en prov. et en italien.

L'emploi de la négation ne après les verbes de la crainte, repose sur un croisement de l'idée de crainte avec l'idée de ce que l'on désire.

Ainsi s'explique aussi l'emploi de la négation (que d'ailleurs on pouvait encore omettre au xviie s.), dans ta proposition introduite par que, dépendant d'un comparatif, Cette proposition avec que sert, pour ainsi dire, à mesurer la proposition principale, comme dans l'allemand ah qui primitivement signifie» comme, » et peut-être le latin quam (il a ici la valeur d'un relatif, dont le corrélatif est iam). Le terme employé comme mesure n'a pas au m&me degré que le terme mesuré la propriété dont il est question, et c'est l'influence de cette pensée qui a introduit la négation dans la proposition complétive.

Autrefois il était permis de faire suivre le que comparatif d'une proposition, servant de sujet ou de complément, introduit par que. Aujourd'hui il ne reste plus de ce tour que la négation seule de la proposition complétive. Il eaut mieux tuer le diable que nonpus que le diable nous tue. C'est une tournure essentiellement française, et que Littré regrette de voir peu à peu disparaître.

Burgatzcky voit, sans doute avec raison, un croisement de deux constructions dans la tournure maneçoient lesHaynuiera que d'i/ans oenir fous ardoir (Froiss^rt) : la seconde partie de la phrase commençant par que, on attendrait ensuite une proposition complète, avec mode personnel ; maislsC tournure change brusquement, et jue est suivi de l'infinitif avec de. Ce cas particulier de croisement fait songer à l'anacoluthe.

CROISEMENT SYNTAXIQUE 193

Hgure de grammaire parente du croisement, dans laquelle on réunit deux constructions différentes, dételle sorte que la proposition , comioencée avec l'une de ces constructions, s'achève avec l'autre. C'est ainsi que souvent, dans une proposition complétive dépendant d'un verbe de volonté et introduite par gue, l'injonction s'exprime par le mode direct au lieu du mode indirect; par exemple : Je te requier qu'en guerredon d'un, de ces cierges me foi don; et encore : garde que tu n'en menger '.

1) TOBLliK, S5.

Le Français et le Procençal 13

D.q.t.zsdbyG00l^lc

Page 1