DÉVELOPPEMENT PHONÉTIQUE DE LA LANGUE LITTÉRAIRE
6. Le but que se proposerait l'historien d'une langue serait d'exposer, dans un ordre strictement chronologique, la suite des changements spéciaux qui ont altéré cette langue; il lui faudrait, en outre, déterminer exactement dans quelles limites s'est produit chacun de ces changements. Cet exposé historique n'a pas encore été tenté pour la langue Erançaise.et les bornes d'un ouvrage sur les principes de la philologie romane sont trop restreintes pour nous permettre de le faire ici. Nous nous placerons donc à d'autres points de vue pour classer les changements subis par notre langue.
Au moyen âge, en France, deux dialectes sont devenus des langues littéraires, l'un au nord, l'autre au sud. D'après les monuments littéraires qui nous sont parvenus à partir du xij siècle, et surtout à partir du xie», on voit que la formation de ces langues a précédé les commencements d'une Jittérature suivie ; elles ne se confondent dans leur ensemble avec aucun dialecte; elles résultent de la combinaison d'un certain nombre de différences dialectales isolées ; et cette combinaison s'était déjà produite plus largement dans l'emploi oral de ces langues, avant d'être fixée par l'écriture.
A part les chansons de geste, destinées plutdtau débit oral, et dont les rédactions les plus anciennes ne nous ont pas été conservées par les manuscrits, la littérature française a
commenoâ à fleurir à la cour des rois anglo-normands, depuis l'époque d'Henri !«r, jusqu'à celle d'Henri II et de ses Bis. Les écrivains de ce groupe se sont servis d'une langue qui n'offrait que de faibles variations dialectales, et que l'on peut, en conséquence, qualifier déjà de langue littéraire, de toivu'. Les variations que l'on constate dans le traitement de cette langue n'ont rapport, pour ainsi dire, qu'à des rajeunissements de sons très légers, comme il s'en produit dans la transmission de la langue d'une génération à la suivante, ou bien à la prononciation, qui, de ce côté-ci de la Manche, n'était pas tout k fait la même que de l'autre c6té. Déjà, au commencement du xii^ siècle, les ouvrages se répartissent en deux groupes : l'un anglo-normand, l'autre continental. Dès le début, les auteurs du premier groupe confondent ie et e, ue et u, réduisant dans les deux cas la diphtongue à un son simple ; de môme, ils confondent ein et ain, ne font pas accorder l'adjectif attribut, et emploient souvent l'accusatif avec le sens du nominatif : ce sont là de petites particularités qui s'étaient présentées sur le territoire anglais peu de temps après la conquête, et qui, du moins pendant une certaine période, demeurèrent inconnues des poètes du continent. Plus tard l'anglo-normand s'est éloigné davantage de la langue continentale. Un important changement, accompli peu d'années après le milieu du XII' siècle", c'est l'assimilation des infinitifs en eir (aoeir ^ habere) aux infinitifs en er ^ latin are {aœr).
Malgré ces écarts, il est évident que la langue littéraire présente, chez les poètes continentaux et chez les poètes anglo-normands, - les mêmes bases dialectales; et c'est là pour nous la forme la plus ancienne du français littéraire. Nous appellerons cette langue du nom de « normand », sans vouloir indiquer par là qu'elle correspond à un dialecte de la Normandie ; elle a, semble-t-il, pour origine bien plus probable le dialecte du duché de France, dont elle ne s'éloigne qu'en peu de points pour se rapprocher du dialecte de la
Nonnandie. !1 est vraisemblable que le dialecte francien, sous Ba forme purement locale, n'étant encore altéré par aucune influence étrangère, a été employé dans la littérature du xii* siècle (Garnier de Pont Sainte-Maxenee) ; toutefois il ne Dous est parvenu aucun manuscrit de cette époque. C'est seulement peu de temps avant le milieu du xiii° siècle qu'il se trouve des textes, écrits à Parisou aux environs, et présentant sous une forme à peu près pure, le dialecte qui s'y parlait, et que peu à peu la France entière adopta pour langue littéraire.
Jusqu'à présent l'on n'a pas une notion plus claire de la fonnation du français littéraire que de l'origine du provençal. Ces deux langues ont également subi des modifications sous l'influence de certaines différences dialectales. Si, par exemple, les premiers troubadours emploientdans leurs vers des formes comme chioau, mau, oaiau, pour chical, mal, osial, des formes semblables sont interdites à partir de la fin du xn" siècle, et blâmées par le grammairien Raimon Vidal '. On n'a pas encore bien établi comment Raimon Vidal pouvait identifier ce qu'il nomme le Dreg proensal (c'est-à-dire le provençal cultivé, littéraire), avec le dialecte limousin en particulier, à côté duquel il énumère les dialectes d'Auvergne, du Quercy et de Provence*; peut-être est-ce parce que le limousin avait plus longtemps conservé intacte l'ancienne déclinaison, qui, au xni' siècle, était, plus au sud, une cause de difficultés pour les poètes?
7. Avant d'entrer plus avant dans l'étude de la formation de nos langues littéraires, nous devons remarquer d'avance qu'il n'y a pas de changements phonétiques dont l'extension corresponde exactement au domaine des dialectes français et provençal ; tantôt l'action de ces changements s'étend au delà des Alpes ou des Pyrénées, tantôt elle n'atteint qu'une portion de la Gaule romane.
Nous devons, en outre, compléter préalablement la distinction générale des dialectes français parlés dans le Nord, et de
l'ensemble des dialectes provençaux parlés dans le Midi, en plaçant à part le gascon (au Sud-Ouest) et le franco-provencal ou moyen-rhodanien (à l'Est) ; ce dernier s'étend & un assez large rayon autour de L^n.
A. — Jtuqti'aii XU* sièele
a. — Voi/elles accentuée»
8. Pour le développement des voyelles accentuées, les langues de la France se sont, pendant un certain temps, trouvées d'accord. Abstraction faîte des quelques changements que les voyelles provençales subissent devant une nasale, le vocalisme provençal représente un état par lequel le français a dû lui aussi passer à une certaine époque.
Ces changements ont été réduits par Ten Brînk à un allongement de la voyelle brève accentuée dans une syllabe libre, allongement qu'indiquent aussi les modifications de la métrique dans le bas latin. L'allongement de la voyelle, dans une syllabe libre, n'entraînait pour a aucune altération importante de son. {t libre (lat. û) et ilibre(lat. f), moins nettement articulés, devinrent ? et e, parce que, selon l'explication de Canello, l'effort de prononciation primitivement affecté h une brève devait désormais suffire pour une longue. çetp ainsi que le latin ae, reçurent, par l'allongement, un double accent (*(ô, éè), qui entraîna le renforcement de la partie accentuée [ço, ee) et la formation des diphtongues le et (io, /e transporta l'accent sur l'e, dont le son était plus plein ; de même pour uo, quand la seconde partie de cette diphtongue se fiit affaiblie en e («e), comme il arriva assez généralement en français, et, au moins dialectalement, en provençal. Toutefois, une différence subsistait encore dans la manière de prononcer le premier élément de la diphtongue : dans une partie du Nord de la France, Vu permutait avec o {poet, puei, ^potest), et par conséquent avait le son ç ;
2f3 LK. FRANÇAIS ET LE PROVENÇAL
mais au Sud, et en Lorraine, la prononciation était u. Indépendamment de l'allongement de la voyelle tonique, la diphtongaison de p et f a trouvé place devant les sons mouillés.
Le Nord de la France a développé en général la diphtongaison plus activement que le Midi. En provençal, elle ne s'est introduite que dans les cas suivants :
lu Devant i et les consonnes mouillées : moi uei =^ hodie, franc, uei ui; puoissas pueissas ^ postea, franc, pueia puis; nuoit nuelt nuock nuech ^= noctem, tranç. nueit nuit; fuolka fuelha = polia, franc, fueilte; ieis = exit, franc. ieisi ist; lieit liech = lectuh, franc. ^''etV Ut; oielhs = VETULUS, franc, vieh.
2" Devant r, o ou it, et c suivi d'une voyelle : muor muer = MORiTUR, franc, mueri; buou bueu ^ boveh, franc, bue/; mueva = moveat, tranç. maecei; luoc luee =: loccm, franc. liu; quier ^ quaerit, franc, quiert; mieu = meum.
3° Dans pMOse pueac =: possum, franc, pueis puis; dans iest = es, franc, iêa es; dans iese = Exeo, franc, ieis, is; de même dans les 1", 2° et 3° pers, sing. et plur. des subjonctifs : puosca puesca, franc, pueisse puisse; iesca, franc. ieisse isse.
Un point commun entre les langues de la France, c'est qu'elles transformaient en e et p les sons ï et « entravés, qui déjà en latin devaient avoir une prononciation ouverte.
Enfin elles ont infléchi en (i le a latin (ayant le son oit) quand il était accentué. Cette inflexion s'étend aussi sur le domaine rhéto-roman, vers l'Est, jusqu'au Val d'Avisio et au Val de Gadera^; en outre, elle s'étend surtout le Piémont, sur le domaine des dialectes ligurien et lombard, et sur des parties de la province d'Emilie. D'autre part, il y a actuellement deux domaines de dialectes populaires qui, bien que se rattachant à la langue française, gardent la prononciation
1) Pour ce dernier. Gartner suppose une influence lombarde. Une autre opinion a été émise par M. Meyer-Lûbke dans s: dea tangues r
DEVELOPPEMENT PHONETiQUK 'il
de 0. latin avec le son ou; ils sont tous deux près do la frontière dialectale allemaDde. Ce soot :
1° Un territoire situé à l'extrême Nord-Est du roman ; il s'étend depuis Waremme vers le sud jusqu'à Marche et Bastogne, et comprend comme ville principale Liège. Exemples, à Liège : rivnou {reBerui) , pierdou [perdu\ touicé {tué), mais ine {une) ; à Malmédy : one {une), foui {/ut).
2° Les deux vallées situées le plus à l'Est du Valais roman, la Vallée d'Hérens et le Val d'Anniviers (EinBscbthal). Exemples empruntés au premier : nuk (avec u prononcé om) = NUDUM, mou (avec ou diphtongue) ^ matcrum.
Ascoli, et d'autres avant lui, ont voulu ramener le changement de u (ou) en uàua fait propre à la langue kymrique ; en effet, en celtiqueaussi, a est devenu ù et même i '.
Il est en somme difficile de préciser jusqu'à quel point le celtique a influé sur le phouétisme roman. 11 faut remarquer toutefois l'accentuation, celtique d'après d'Arbois de Jubainville, des noms TrIcasses, Durôcasses, franc. Troyes, Dreux; cf. Némau3u3, Nimes.
On peut citer encore d'autres cas d'inflexion, relatifs à l'action d'un i posttonique.
Schuchardt rapporte à ce fait le changement de la désinence ÂRius ÂRiA en çrius cria [esp.primero, primera, prov. premier premieira,tra.n<i. premier première). Ce changement est un problème qu'on n'a pas encore résolu avec certitude ; Grober en a récemment donné une autre explication que Schuchardt. Ce qui est sûr, c'est que les formes romanes [excepté le roumain, l'italien-a/o, et des mots empruntés) nous font remonter â une forme -çrius; resterait à savoir si cet -prias est résulté de arius sous l'influence de l'i, en suivant le simple développement phonétique (comme le voulait Schuchardt), ou s'il y a eu assimilation à la désinence latine ^rius, c'est-à-dire action d'analogie (comme le croit Grober),
1) Cf. Abcoli, MÎBcellanca in memoria di Caix e Canello (444),
D.q.t.zsdt)yG00l^lc
Cette inflezioD n'est testée étrangère qu'au r< Gaule domine généralement ier, féminin ieira (franc, ière) ; cependant il y a un domaine du centre auquel appartient notamment le dialecte très répandu de l'Auvergne, où notre suffixe devient er ou eir, fém. era ou eira. Ce fait est étudié par M. P. Meyer '. A Dijon aussi on trouve eir, fém. cire [riveire).
Un cas très semblable au précédent, c'est le passage de CERASBA à CERESiA *. W. Forster a traité d'autres sortes d'inflexions "; \\ a le premier montré une action étendue de l'inQexion en roman. A cette loi se rattachent a(u)gurium prov. agur, franc, alir, oUr; tutti prov. franc, tuil; fugit prov. /ug, franc. /ui( (mais l'infinitif en ancien français était foïr) ; COGITAT prov. cuida, franc, cuidet. Un i a été maintenu, grâce à la présence d'un ï dans la désinence, dans viNTi, prov. franc, vint (en face de trenta), aux nominatifs pluriels iat, cist, il, cil, de isti, eccisti, illi, eccilli (et seulement en français dans le nominatif singulier, de même forme, venant de istic, eccistic, illic, eccillic) ; en outre, à la première personne du singulier des parfaits, prov. fis (FEci),jir(«(pRB(N)80,/Mi (fui), dont les troisièmes personnes soalfeti, prea,fo. Selon Neumann, le français a introduit la voyelle inflécliie de la première personne du singulier dans toutes les formes à radical accentué des verbes ci-dessus, ainsi que dans le participe parfait pWs.
9. Les quelques altérations phonétiques qui sont propres au provençal concernent la prononciation de a, e, o devant une nintervocalique : ces trois voyelles ont reçu la prononciation fermée (pan, ben, 6pn) ; e l'a reçue aussi devant n suivie d'une consonne [doleni]. Dans une large région du Midi, une n isolée pouvait tomber à la fin d'un mot ( pa à côté de pan,
1) Roinania, m, 434.
2) Voo. I, 192.
3) Dans la ZeUschr{ft/ûr ram. Pkit., m, 481. (V. aussi Schuchardt, IV, p. 113.)
D.q.t.zsdt)yG00l^lc
DÉVELOPPEMENT PHONÉTIUUB 29
be à côté de ben, bo à côté de bon) : on appelle cette n Va amovible ou indifférente.
Pour les altérations phonétiques françaises, nous examinerons d'abord celles auxquelles participe le dialecte moyenrhodanien.
Dans la plupart des cas au s'est conservé pur en provençal jusqu'à ce jour ; en Irançais et en moyen-rhodanien il a passé à pu, devant les consonnes à o. Ex. : causa, m. rh. cboaa, franc, chose, a (lat, s, X, dans une syllabe libre) est, en français, devenu ai devant m, n : panem, pain, prov. pq{n) ; EXAMEN essaim, prov. eiasam. (Le moyen-rhodanien hésita entre les deux.) Si le son précédent est un c palatal ou un g, le changement en question n'a pas lieu : caneh c'an, puis chien, prov. ca; paoanum, paian, puis païen, prov. paga{n],
La langue du Nord et le moyen-rhodanien ont changé ë en ei, et parallèlement, ô en ou. Quelques mots avaient auparavant changé e en i, ordinairement sous l'influence d'une palatale : ceram, cire : cfr. m. rh. et prov, eiri ; sace- MUM, raisim, m. rh. rayain, prov. raxim; d'autres avaient auparavant abrégé p en û : fr. mustret = mô(n)8trat; dme ^= DuôDEciM ; custet ■::= constat ; cusdre = cOnsuebe. On n'a pas encore expliqué pourquoi jugum, fr. joug, fait exception à cette règle.
Le parallélisme de et et de ou n'est pas complet : ei se présentait aussi devant m et n (strenam fr. estreine, auj. étrenne); ou ne s'y trouve point. En général, on rencontre ei plus généralement que ou, qui en bien des endroits ne s'est introduit que dans des conditions toutes particulières.
De plus, et s'est répandu dans une région beaucoup plus vaste que OK.qui demeura inconnu à l'Ouest. Du moins, dans l'Ouest on ne rencontre ou que dans un petit nombre de cas, et il remonte alors à une époque fort reculée : dous = duos ; toue = tuam ; sotte := suam ; hu ^ lupum.
Quelques siècles plus tard, les éléments des diphtongues et et ou ont été différenciés en oi et eu. Ici encore les domaines
■iO LK FRANÇAIS KT LE PROVENÇAL
de ces deux sons ne coïncident pas. L'Ouest a gardé et, l'Est (wallon, lorrain, moyen-rbodanien), ou. A Paris on ne trouve oi qu'au xeu» siècle ; eu dès le xii".
Ces diphtongaisons sont déjà proprement françaises. De même pour l'élévation de la voix sur a. MM, Ascoli et Paul Meyer ont justement utilisé cette sorte de rehaussement vocal, comme signe distincti! important dans la répartition des dialectes romans de la Gaule. Le changementeut lieu d'abord après les palatales, et cette situation s'est maintenue dans le moyen -rhodanien. Exemples pour Lyon : taillier, pteydier, mais alar, assemblar. Exemples français : amdd ^ amatum devient amed; nos ^r^NASUM devient nés; pa{d]re ^:= patrem devient pe(d)re. Devant l la langue hésite : mal lai, met tel. Là oii le français ne change pas a en e, on peut admettre que précédemment l'a s'était abrégé (amas, amat, as, at, oaA, Bat, na] ; de même devant un i, et devant le son i qui précède une consonne mouillée : amai =^ amavi, esclar^at ^ exclariat; et dans les désinences abte et abde {amable ^ AMABiLEM ; sa(b)de, sade ^ sapidum).
a est devenu ie en français dans les cas suivants :
1° Après ( : palier ^ pacare; preiier ^ precahi.
2" Après les palatales c, cA, g : noncier =^ nuntiare ; chacier ^ captiare ; chien :^ canem ; chier ^ carum ; tengier = viNDicARE ; nagier := navigare.
3* Après les consonnes mouillées : moiilier, vergoignier, laiasier, baisier, pitié, aidier, atrier, am,is(ie{d), acointier ; de même après s'm et s'n : aproismier, maisniee.
e et ie, qui au début avaient le son ouvert, ont ensuite été renforcés en e et ie.
De la rencontre de ë ou ô accentué avec i est née la triphtongue iei ou uei, p. ex. lieit ^ lectum ; nueit = noctem. II y a, tout au Nord de la France, une région, où est compris Paris, qui réduit cette tripbtongue à i ou ui : tieit devient tit, et nueit, nuit.
Les ^'oyelles nasales, dont notre langue abonde encore
aujourd'hui, ^e distinguent des voyelles ordinaires en ce qu'elles se prononcent grâce à un abaissement du voile du palais. En ancien français, la nasalisation était encore bien plus étendue qu'actuellement; elle se produisait Don seulement devant m et «suivies d'une consonne (comme maintenant), mais aussi devant toute nasale mouillée, redoublée ou simple : par ex. dans les mots Bretaigne, femme, aimet, peine, et même dans blasme. Par exception, la nasalisation n'a pas eu lieu dans la désinence inaccentuée ent des troisièmes personnes du pluriel.
A quelle époque remonte cet abaissement du voile du palais dans la prononciation des voyelles nasales? Sur cette question, les avis sont partagés. M.Gaston Paris, remarquant que dans les poésies assenantes une voyelle suivie de n a^sooe avec la même voyelle suivie d'une autre consonne [ainsi fin avec amis), croit pouvoir en conclure que la voyelle en question n'était pas encore devenue nasale devant n. Nous n'admettons point les prémisses de cette conclusion, desquelles il ressortirait qu'en ancien français on n'avait pas pu faire assonet une voyelle nasale avec la voyelle orale (non nasale) correspondante. Nous nous rangeons à l'avis de Diez qui admet, dès le ix* siècle, la nasalisation de o*. Selon nous, toutes les voyelles ont été nasalisées à la même époque. Si en ancien français on ne trouve jamais assimilés les sons de e ou a nasal avec ceux de e ou a pur, l'empêchement venait, non de la nasalisation elle-même, mais du changement de son que subissait la voyelle sous l'influence de la nasalisation. Sou?! cette influence, le son des voyelles p, a, ç, e était abaissé, de sorte que, devant les nasales, il n'y avait pas de différence entre pet p, e et ^ ; de là en ancien français respçnt := respondet; açme ^ {sauma) sagma ; cm ^ intus.
|3i — Voyelles atones 10. La question des modiSoations principales subies par
les voyelles atones se réduit à celle de leur maintien ou de leur chute. Les langues se sont peu à peu débarrassées des proparoiytons {sdruccioli) ; elles en ont fait des paroxytons, d'abord en employant, l'une et l'autre, des moyens identiques, puis des moyens différents. Ce fait est déjà accompli en latin dans beaucoup de mots, comme caldo8,
FRIGDUS, VIROIS, D0MNU8, LAMNA, ALTRUM ', ASPRUM (Probl
Appendix), masma (de maxima; deuxième siècle)*. Pour certaines formes les langues de la France sont d'accord : ainsi almosna (forme provoquée par alere) de eleemosyna ; prov. clergue, franc, clerc :^ clericum ; prov. franc, amable = amasilem; net =: nitidum [mais en moyen-rhodanien nerfe) ; prov. âopta, franc, doute = dubitat; prov. colpa, fraJiQ. coupe ^ colaphat. Pour d'autres mois, le français a opéré la s3Ticope avant le provençal : prov. pieute, franc. puce = puLicEM (c ne s'est affaibli qu'entre des voyelles) ; prov. deuda, franc, dete ^ débita (de même ( n'est réduit à d qu'entre des voyelles} ; prov. tebe, franc, iiede = tepidum ; prov. tebeta, franc, iiede ^ tbpidam ; prov. jonher, frang. joindre = jungere; prov. jooen, franc, juecene = juvenem. Quand les voyelles finales atones sont tombées, le français a épargné celles des proparoxytons; l'avant dernière syllabe était évidemment déjà affaiblie à cette époque, de manière k n'être plus perçue que comme syllabe accessoire. Le provençal, au contraire, a perdu la finale dans les proparox3^ns (tébedo, jÂnkere, jôoene], tout comme dans les paroxytons {amàdo, vedére, pane] : tandis qu'en français c'est l'avant dernière syllabe qui est tombée dans la prononciation [tiebedb, liebdb, tiède), le provençal arrive à la nouvelle forme grâce à une sorte de dégradation de l'accent sur lés diverses syllabes du mot (tébèSo, iébèS, iebe). La chute de la voyelle finale correspondait, selon la for-
1) BucHBLER, GrundriBS d. lut. DecUnation, p. 86.
DÉVELOPPEMENT PHONÉTIQUE -Vd
mule, donnée par Darmesteter', à la chute de la voyelle protonique. Les voyelles m, o, e, i (mais non a) tombaient dès qu'elles se trouvaient immédiatement après l'aceent principal ( ' ) ou l'accent secondaire (' ) , sauf les cas où elles étaient absolument nécessaires à la prononciation : àmbulâre, prov. amblar, franc, ambler, ou (car ici i! peut y avoir eu une influence de l'accentuation mobile du présent Xmbulat) ràdicl'nam, prov. razina, franc, racine, àdjutàRë prov. aidar franc, aidier.
Dans vÀLER(E-H)ÀBeo la chute de e est tout k fait régulière, et il n'est pas nécessaire de reconstituer un infinitif * valëre d'après voirai, oaldrai.
£n français les désinences se sont maintenues à l'état de syllabes entières dans les premières et secondes personnes de l'indicatif parfait ; chantam.es, chantastes, sentimex, senliates, fumes, fastes , et dans les formes de présent somes, estes, f aimes, faites, dimes, dites.
En provençal la voyelle de la désinence est restée quand elle était entourée d'à -.florisses ^ florescis, verses = ace. plur. VERSUS, ^^ea ;= falsus.
Les pronoms lo et los perdaient aussi leur o toutes les fois que la syllabe précédente était accentuée et finissait par une voyelle : ego (il)lum, franc. Jà lo,jol, prov. eu lo, eut, ou ieu lo, tel ; qui (il)los, franc, ki los, kils, puis kis, prov, qui los, quiis. En provençal on trouve abrégés de la même manière me, te, se, nos, cas (en français, me, te, se seulement à l'époque la plus ancienne).
De même l'article s'unit avec les prépositions de, a(d], en : dé lo, à lo, en lo, deviennent en français del, al, enl (Eulalie, Psautier de Cantorbéry), el, ou ; en provençal del, al, el. Dé los, à los, en los, deviennent en français des, as (Wace, Psautier d'Oxford), ai (Dialogues de Grégoire), es ; en provençal dels, als, els. La perte de l en français (cfr. plus haut
1) Romania, v, 140.
Le Français et le Proeençal. 8
kis, de QUI iLLOs), s'explique par la situation proclitique des mots (etr. prav. pu» de plus); elle peut avoir eu lieu d'abord devant des mots débutant par plusieurs consonnes (delà
De même l'abréviation française de noatres, costrea, en nox, poï (auj. nos, pos), dont le picard a dérivé une forme dans l's de flexion [no, bo] doit s'expliquer par la position proclitique.
D'après Schuchardt',I'affaiblis8ementetlaehute des voyelles atones sont en rapport avec la diphtongaison des toniques ; les deux faits résultent d'une même cause fondamentale, à savoir d'un renforcement de la syllabe tonique, qui fut prononcée avec deux points ou sommets d'accentuation, et de l'affaiblissement simultané de la syllabe atone, dont l'accentuation fut aussi réduite que possible.
Ascoli a désigné le moyen-rhodanien par le nom de francoprovençal. Cependant, le français et le provençal n'entrent pas dans la même proportion comme éléments constitutifs de ce dialecte : le moyen-rhodanien se rencontre avec le français pour les changements phonétiques les plus importants; et là où il est d'accord avec le provençal, c'est toujours parce que ses formes reposent sur le son latin non modifié. C'est pourquoi je préfère le terme de moyen -rhodanien.
Il y a un point par lequel le moyen-rhodanien est à vrai dire le dialecte le plus archaïque de la France : il n'a pas affaibli oen e. Cfr.prov. /(ôz-e franc, libre m. rb. /t'oro^LiBRUM ; prov. dezire franc, (surtout wallon) désire m. rh. desirro ^ DEsiDERo ; de même, prov. foron, franc, furent, m. rh.
/liront -^^ FUERUNT.
Le provençal a affaibli o atone en e dans les finales où il s'était conservé, et il ne l'a toléré après l'accent que dans les troisièmes personnes du pluriel en on[t]. (Le limousin, observant plus strictement le principe, présente déjà dans
1) Zeiischnn fur rom. Philologie, iv, US.
Boèce la forme -en), i atone devient e en français et en provençal ; a atone devient e en français seulement. Dans le moyen- rhodanien le premier s'est maintenu, le second devient e devant s ou t Bnal. De là alteri, m. rh. autri, prov. franc. alire autre ; litteram, prov. m. rh. letra, franc, letre ; LiTTERAS, prov. letras, m. rh. franc, letres ; causam, provcausa, m. rh. cAoaa, franc. cAose; causas, prov. causas, m, rh, frang. choses ; donat, prov. dona, m. rh. franc, donet ; dona- BAT, prov' donava, m. rh. donacet, français de VEsXdoneivet, mais français de l'Ouest donowel donoui.
Dans la dernière forme on trouve le plus ancien exemple de l'e sourd devenant muet. Les désinences abat et ébat avaient d'abord en français la forme owei et eiet ; elles pas- . sèrent, — comme nous le prouvent les textes du x° siècle, qui nous sont parvenus — à out et à eil. ouel ainsi que oui, était limité à l'Ouest (et au Nord, d'oii cette forme fut bientôt chassée par eit). eit était commun à tous les dialectes français ; il s'étendait aussi au moyen-rhodanien, et se retrouve peut-être dans l'e du gasicon occidental [ace ^ ha- BEBAT, fate = faciebat, emendere ^=- emendare uabbbat, usités depuis Bordeaux jusqu'au Béarn, mais pas plus loin vers l'Est).