Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]
Il n'est pas de voyageur, venant de Paris en Bretagne, qui ne donne quelques regards aux ruines du château de Chantocé, placé près de l'étang ou du lac de ce nom, dominant la grande route et les belles prairies de la Loire. Cet ancien manoir des sires de Laval, seigneurs de Eetz, conserve encore de nobles débris: sa haute tour, coupée en deux depuis ses créneaux jusqu'à sa base, semble menacer le passant ; les murs d'oîioaintft écroulés laissent voir l'intérieur du préau et des cours, et sur le flanc du coteau, on oistingue, au milieu des ajoncs et des genêts, les larges et noires ouvertures des souterrains, plusieurs fois fouillés par les paysans de la contrée, qui venaient y chercher des trésors enfouis par Gilles de Eetz, surnommé Barbe- Bleue, et qui n'y ont jamais trouvé que des ossements de petits enfants, des carcans de fer et des restes d'instruments de torture.
Près de l'antique demeure des puissants de leur siècle, des chaumières et des maisonnettes se sont groupées sur la voie publique ; elles sont toutes habitées par des familles nombreuses : le mouvement, le bruit, l'industrie les animent. Mais le château est tout à fait abandonné ; seulement de temps à autre, déjeunes garçons viennent folâtrer où joutaient jadis de si vaillants chevaliers, et, par leurs joyeux cris, chassent pour quelques instants les orfraies et les hibous qui se sont nichés dans les ruines.
Tout triste et désolé que soit cet aspect, il suspend la marche du voyageur et de l'artiste; et nous avons vu plus d'un dessinateur esquisser sur son album les débris que nous essayons de décrire.
L'empereur Joseph II, revenant de Nantes, ne dédaigna pas de faire un croquis de ces ruines. Le souverain philosophe dut faire de sérieuses réflexions. Ces tours, ce manoir, avaient été habités ; des soldats, couverts de fer, avaient gardé ces murailles ; des lances avaient brillé sur ces créneaux ; des bannières avaient
flotté sur ces tourelles, et aujourd'hui rien n'y reste
que le triste abandon. Peut-être aussi qu'un jour Schoënbrunn ! . . . Mais ne nous occupons pas de l'avenir, et racontons simplement les faits du passé.
Il y a quatre cents ans onp lû oLâicau de Chantocé était loin d'être si désert : le 1er septembre 1444 tout y était en mouvement pour recevoir le prince ailles, frère de François 1er, vingt-deuxième duc de Bretagne.
Tous les vassaux étaient accourus sur la route ; les bannerets avec leurs hommes d'armes se distinguaient dans la foule ; leurs armoiries resplendissaient sur leurs vêtements de soie ; les clercs vêtus de noir, les pasteurs en surplis blancs, se voyaient au premier rang;
c'étaient eux qui devaient complimenter le prince, et, au milieu du tumulte, ils avaient un air recueilli, en pensant aux harangues qu'ils allaient prononcer, les uns en latin, les autres en langue vulgaire.
L'attente était générale ; mais dans l'intérieur du manoir l'agitation était au comble. Le vieil Humfroy qui, à la mort du maréchal de Retz, avait été nommé par le duc Jean Y gardien des châteaux d'Ingrande et de Chantocé, se donnait en ce grand jour toute l'importance d'un gouverneur et ne faisait que monter et descendre, que visiter les grandes salles, les galleries ; partout donnant des ordres et des encouragements, partout apostant des sentinelles et des gens, pour l'avertir dès que le prince paraîtrait à l'horizon. " Que tout le monde soit à sa place, que tout le monde fasse son devoir, répétait-il ; car le prince qui nous arrive est le meilleur des princes ! " Et après avoir dit ces paroles dans un lieu, il courait les répéter dans un autre. Toutes les infirmités de l'âge avaient disparu pour lui ses yeux avaient retrouvé de la vivacité, et ses joues les couleurs de l'émotion et du bonheur : il ne prenait de repos que lorsqu'il venait à passer dans la grande salle d'honneur. Là, il admirait son ouvrage, et, la tête penchée sur une de ses épaules, il regardait avec complaisance tons les apprêts de la réception. Ainsi l'on voit un peintre, pour se reposer at ov,** ^~,^i x^ reculer de son tableau, fermer à demi les yeux, incliner la tête, tantôt à droite tantôt à gauche, et jouir avec orgueil de ce qu'il vient d'achever.
Mon jeune seigneur et maître sera content, se disaitil ; et cette pensée redoublait son activité.
Yieux serviteur de Jean Y, Humfroy avait vu naître les fils du souverain de Bretagne, et contre l'ordinaire,
ce n'était point à celui qui devait régner qu'il s1 était attaché. Il savait bien que le séjour de Chant océ était une espèce d'exil ; il n'ignorait pas que le duc François éloignait son frère à dessein, et que les méchants avaient semé des calomnies contre le prince Gilles : il ne pouvait plus conserver de -doutes sur la disgrâce de son maître, et pourtant cette certitude lui donnait un redoublement de zèle. Comme toutes les âmes nobles, Humfroy pensait que s'il y a chance de fortune à suivre le bonheur, il y a gloire à s'attacher à l'infortune : aussi faisait-il tous ses efforts pour que le peuple accueillit avec joie et amour celui qui était banni de la cour de Bretagne. Pour faire aimer le jeune et noble proscrit, il ne fallait que redire sa conduite. Aux soldats, il répétait toutes les preuves de vaillance que Grilles avait données dans les guerres, combien il était affable dans les camps ; il n'oubliait pas de leur dire comment le prince breton avait refusé l'épée de connétable d'Angleterre ; aux vieillards et aux femmes, il vantait la piété filiale que ce fils moins aimé que ses frères avait toujours témoignée à son père infirme et mourant ; aux jeunes filles, il parlait de sa beauté et de son amour pour Françoise de Dinan, sa jeune épouse, perle de noblesse, de gentillesse et de savoir.
Mais ce n'était point assez. Humfroy no s© contentait tïqo ^ ™^oi «un neros, et il ne croyait pas déroger à sa dignité de gouverneur en s'occupant du matériel de la réception. Il venait d'achever le dressoir; il l'avait orné de toute la vaisselle d'argent qui se trouvait au château, et comme elle n'était ni somptueuse, ni magnifique, il avait eu recours aux vases de fleurs et aux guirlandes en festons pour cacher les vides des cinq gradins obliges au vaisselier d'un prince. Sa
longue expérience lui ayait appris qu'on peut se sauver de la pauvreté par la grâce, et que là où. l'or ne peut pas briller on doit appeler l'élégance. Que nos jeunes lecteurs et lectrices ne rient pas de ce mot, l'élégance existait avant eux : elle existait dans ces siècles qu'ils regardent comme barbares ; elle date d'aussi loin que la grâce.
La nourrice du prince vint à passer dans la salle du banquet, tandis que Humfroy contemplait son ouvrage. Ah ! dit-elle, c'est donc là toute la magnificence d'un prince de Bretagne ! Humfroy, vous avez fait de votre mieux ; mais en vérité, j'ai vu de simples gentilshommes compter plus de plats, plus d'aiguières d'argent, que je n'en vois ici!.... Et cette salle! et ces chambres! sontelles dignes des hôtes qu'elles vont recevoir ? n'y a-t-il pas du sang sur toutes les murailles ? et le souvenir d'un crime ne se retrouve-t-il pas sous chacune de ces voûtes, où les chants des orgies, les hymnes sacrées de l'église, les paroles impies des évocations et les cris des victimes ont retenti si longtemps ?
La gloire et le renom du prince que nous attendons, répondit Humfroy, sera comme un feu purificateur... Tenez, Marguerite, regardez comme j'ai déjà décoré ces murs avec de nobles tableaux : ne reconnaissez-vous pas le logis de la Touche, où notre jeune rnaitre est né et où nous avons vu mourir son père le duc Jean Y, de bienheureuse mémoire? Au dessous du manoir ducal, voyez la cité de Nantes, avec ces hautes tours ; la Loire et l'Erdre l'embrassent et la défendent. Au milieu des prairies verdoyantes, ces deux rivières brillent comme des rubans d'argent.
Ce portrait au-dessus du grand foyer, c'est celui de Jean IY, aïeul de notre maître ; son casque de fer est
surmonté d'une couronne d'or et de pierreries ; sous sa visière entr' ouverte, voyez le feu de son regard ; il saisit sa redoutable épée, il va gagner son surnom de Vaillant et de Conquérant.
A droite, un peu au-dessous, à cette forte tête, à ces larges épaules, à cette chevelure crépue, à ces sourcils arqués et épais, reconnaissez Duguesclin : il vient de battre Brembro, il est encore tout couvert de sang et de poussière.
A gauche, c'est le terrible Clisson, surnommé le Boucher des Anglais : sa hère divise : Pour ce qu'il me plaît, se lit sur son épée.
En face de vous, ce guerrier debout près de la mer, c'est l'amiral Porhoët ; ces armes brisées qu'il foule aux pieds, ce sont celles des Anglais vaincus par lui...
— Tous ces tableaux, dit Marguerite en interrompant le vieux majordome, intéresseront sans doute notre seigneur et maître ; ils lui parleront de gloire ; mais croyez-moi, Humfroy, le prince sous ces brillantes images, le prince apercevra les murs de sa prison... On a beau orner de feuillage la cage où le jeune aiglon est captif, le jeune aiglon privé de sa liberté languit et meurt bientôt sous ses barreaux dorés.
— Mais vous exagérez le mal, bonne dame Marguerite, répliqua l'honnête et loyal serviteur qui cherchait à s'abuser lui-même, le château de Chantocé n'est point une prison, il fait partie de l'apanage de notre maître, et ici Grilles de Bretagne commandera encore à de nombreux vassaux.
— Commander a-t-il à tous ceux qui étaient faits pour lui obéir ? le partage a-t-il été juste ?
— Chut, dit Humfroy en regardant autour de lui, dame
Marguerite : ce château ya devenir une cour, apprenez à ne pas y parler si franchement et si haut ; croyez-moi, je connais le prince que vous avez nourri, il sera plus fort qu'une disgrâce, ici il sera libre et il s'y plaira.
— Mais sa jeune épouse ! Trouverez-vous ce séjour bien gai pour elle ?
— Elle adore son mari, et partout ou elle sera avec lui, elle doit être heureuse. N'avez-vous pas vu comme j'ai fait arranger sa chambre ? Le lit, large de dix pieds, est en bois de chêne poli ; quatre colonnes torses portent le dais tout parsemé d'hermines et surmonté de panaches ; à droite et à gauche, j'ai fait placer deux prie-dieu, avec des images de nos seigneurs saint François et saint Grilles leurs bienheureux patrons.
— Fasse le ciel que leurs saints patrons leur soient en aide ! pour moi, je ne puis me défendre de craindre pour eux: l'idée de revoir mon illustre nourrisson devrait me transporter d'aise ; et voyez, Humfroy, j'ai des larmes dans les yeux et de la tristesse dans le cœur... Il faut vous dire aussi que depuis plusieurs nuits je fais des rêves affreux ; celui de cette nuit entre autres me semble bien frappant. Écoutez...
Marguerite allait raconter le songe qu'elle croyait prophétique. Tout à coup le son des cors retentit du haut de la tourelle.... C'est l'arrivée ! c'est F arrivée ! s'écria Humfroy ; et courant avec une incroyable rapidité, il répétait partout : Attention ! chacun à son poste ! c'est T arrivée ! c'est l'arrivée !
Et tout à coup dans ce lieu si longtemps abandonné et désert, tout reprend la vie et le mouvement, et les échos se réveillant de leur long silence, répètent aussi l'arrivée ! l'arrivée !
Pauvres échos, ils sont condamnés à répéter bien des cris différents ! ils n'ont de voix que lorsque d'autres voix s'élèvent en face d'eux En ce monde il y a
bien des gens qui leur ressemblent, qui ne pensent et qui ne parlent qu'avec les paroles d' autrui !
l'arrivée.
L'exactitude est la politesse des rois, a dit un roi luimême ; cette pensée est juste, et ceux que tout le monde attend ont de la grâce à ne pas trop se faire attendre.
Une attente trop prolongée devient impatience, et de l'impatience à l'injustice il n'y a qu'un pas. Voulezvous être bien accueilli de ce peuple assemblé pour vous recevoir, soyez exact, et ne laissez ni la poussière, ni la chaleur, ni la pluie, ni le temps étouffer ou éteindre l'enthousiasme qui l'a fait accourir sur vos pas.
Ces réflexions que nous faisons aujourd'hui, il paraît que les instituteurs de Grilles de Bretagne et de Françoise de Dinan les connaissaient et les avaient fait faire à leurs élèves: car les deux nobles époux devancèrent de quelques minutes l'heure fixée pour leur arrivée.
Il n'était que six heures du soir, l'angélus venait de sonner, lorsque le cor retentit du haut de la tourelle. A ce son éclatant, tous les habitants de la contrée, hommes, femmes, enfants, vieillards, qui s'étaient assis par groupes sur les bords du chemin, se levèrent à la
fois et tournèrent leurs regards vers un gros nuage de poussière qui s'avançait en rasant la campagne. Le soleil baissant dans le ciel dardait ses rayons d'or sur les coteaux, les champs et les prairies du paysage, si magnifique par lui-même et si animé alors par la foule de peuple qui y était pittoresquement dispersée ça et là. Les longues ombres du soir se projetaient dans les prairies qui bordent la Loire et qui s'étendent au-dessous de la route comme un vaste tapis ; les coteaux, les villages, les arbres, la foule même s'y dessinaient en noir sur un fond éclairé, tandis que toutes les hauteurs, frappées par les rayons d'un beau soleil de septembre, semblaient illuminées pour la fête de l'arrivée ; à gauche du chemin, et par delà le fleuve, on apercevait l'antique clocher de Saint-Florent et le château de Montjean plus en arrière ; on distinguait à l'horizon la haute tour de Serrant. La Loire aussi prenait part à la fête, et sur ses eaux qui reflétaient la beauté du ciel, on comptait mille bateaux pavoises : joignez à ce tableau tous ces vassaux vêtus de bure d'une couleur brunâtre, ces femmes, avec leurs hautes coiffes blanches et leurs jupes bariolées, ces enfants grimpés sur les arbres pour mieux voir passer leur suzerain, ces notables du village, ces prud'hommes, ces syndics des corporations, qui se placent en avant pour avoir le premier regard du prince; par-dessus cette multitude, les fers de lances des hommes d'armes, les croix d'argent des paroisses, les bannières portant de saintes images, les gonfalons des chevaliers aux armoiries déployées : tous ces objets qui se meuvent et s'agitent, qui s'inclinent et se relèvent, brillent de l'éclat du soleil et forment un de ces magnifiques effets qu'un pinceau habile peut rendre, mais que la plume ne peut décrire.
Quel est ce mouvement dans la foule ? pourquoi ces hommes, ces femmes, montés sur les revers des fossés, descendent-ils et se pressent-ils sur la route ? C'est un officier du prince qui cause toute cette agitation : il court en avant, quelques cavaliers le suivent. Malgré la rapidité de la course, le peuple a vu le beau panache que le vent courbait sur son casque et a remarqué la bonne mine et l'air noble de l'étranger, ?et déjà mille voix ont crié : Noël ! Noël ! c'est Gilles de Bretagne ! c'est notre seigneur et maître !
Cette erreur se renouvelle plusieurs fois ; enfin ce nuage de poussière que l'on avait vu dans le lointain s'approche davantage, et se dissipant laisse voir la magnificence qu'il recelait.
En avant de tous, deux trompettes avec des tuniques de velours rouge, brodées d'or, des toques de la même couleur, ornées de haut panaches, et montant des chevaux d'une éclatante blancheur, font retentir l'air de bruyantes fanfares.
Après eux, entre deux hérauts d'armes, un chevalier, tout couvert d'acier, porte la noble bannière de Bretagne : elle flotte, déployée à la brise du soir, des hermines noires tranchent sur un fond de moire d'argent.
A quelques pas derrière l'étendard, viennent deux cents cavaliers : ils sont vêtus de justaucorps bruns et de hauts-de-chausses blancs, larges et à mille plis ; un manteau d'une couleur sombre est jeté avec dignité sur leurs épaules ; un chaperon à bords étroits leur tient heu de casque ; leur teint est clair et coloré, leur cheveux longs et blonds retombent autour de leur cou nu ; une ceinture de cuir attache un petit sabre à leur
côté ; ils portent aussi une longue lance, mais ils dédaignent les boucliers et les armures : les chevaux que montent ces hommes renommés en' Bretagne, et pour leur probité et pour leur valeur, sont d'une taille moyenne, à forme rondes, courtes et ramassées.
L'aspect simple et sévère de ces guerriers rustiques ne faisait que mieux ressortir l'éclat du groupe qui les suivait, et qui n'était composé que de hauts et puissants seigneurs, d'écuyers et de pages. Ici, rien de sombre : tout brille tout éblouit ; l'or et l'argent rehaussent en bosses les armures de fer et d'acier, les pierreries resplendissent sur le velours, le brocard et la soie, les plumes ondoyantes jouent gracieusement et ombragent les cimiers ; les couleurs variées du blason tranchent sur les écusqui retentissent aux bras des chevaliers ; des peaux de tigres et de léopards à griffes d'argent tiennent heu de selles aux beaux et orgueilleux coursiers que montent les amis de Grilles de Bretagne.
Témoins de tant de magnificence, les paysans émerveillés ne peuvent croire que ceux qui sont pour ainsi dire vêtus de splendeur et de gloire, ne soient pas des être intermédiaires entre Dieu et eux, pauvres gens de campagne : aussi leur admiration est mêlée d'hommages et de respects, et leur cri de joie est un cri religieux.
No'êl! Noël! ce cri de rédemption, était la vieille acclamation de bonheur de nos pères, quand un roi, quand un prince leur venait : c'est celle qui retentit sur la route pendant que le cortège défile ; mais cette acclamation, mais ces transports redoublent à la vue de G-illes de Bretagne et de Françoise de Dinan : l'or, l'argent, les pierreries, sont éclipsés par la majesté et la grâce du prince et de sa jeune épouse.
Le fils des ducs de Bretagne, la fille des sires de Dinan, avaient reçu en partage ce charme qui séduit et captive ; aussi la foule admirait-elle plus la majesté, la jeunesse et la grâce de leurs personnes que l'éclat de leurs somptueux atours. Françoise de Dinan venait d'atteindre sa dix-septième année: ce n'était plus le bouton, ce n'était pas encore la rose ; jamais la fille de l'Armorique n'avait été ni plus blanche, ni plus belle ; l'hermine, si pure, si fine et si gracieuse, était devenue son emblème, et un vieux poëte de son temps avait dit, lors de son union avec le prince Grilles :
Gente Hermine de Dinan S'est donnée au plus vaillant.
Montée sur un blanc palefroi, Françoise, vêtue d'une robe bleu-de-ciel lamée d'argent, tenait d'une main une bride de pourpre et modérait avec habileté l'ardeur de son coursier, et de l'autre saluait la foule. Ses blonds cheveux, séparés comme un double bandeau, laissaient voir toute la jeunesse de ce front de dix-sept printemps ; mais ce front si jeune était, suivant la mode du temps, surmonté d'une haute coiffe de dentelle d'une blancheur et d'une finesse extrême, qui s'élevait de plus de dixhuit pouces au dessus de la tête, et du sommet de cette coiffure * (encore en usage dans plusieurs endroits de Bretagne) retombait en arrière un long voile pendant à plis onduleux. Le mouvement de la marche et la fraîche haleine du soir agitaient ce voile qui semblait jouer autour de la princesse, tantôt s' élevant au-dessus d'elle comme un léger nuage, tantôt Rabaissant et l'enveloppant de sa transparence, comme pour diminuer
les VII
Appelée hennius, et fort à la mode sous Charles VI et Char-
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l'éclat de sa parure et le feu des pierreries qui brillaient .sur son sein.
Françoise ne détournait ses regards de la foule que pour les reporter sur son noble époux ; ce regard lui disait : Vous serez aimé ici,fy serai donc heureuse !
Grilles n'eût point été prince, que la yoix du peuple l'eût encore appelé le plus beau des enfants de Bretagne. Sur un cheval blanc comme celui de la princesse, il se montrait à côté d'elle : c'était la force et la majesté auprès de la pudeur et de la grâce.
Il était vêtu d'une camise de pourpre, descendant un peu au-dessus du genou et rattachée autour de sa taille svelte et élancée par un ceinturon tout parsemé d'émeraudes et de rubis. Une épée, dont la poignée en forme de croix étincelait de diamants, pendait à sa gauche ; des bottines rabattues, portant l'éperon recourbé des chevaliers, laissaient voir les belles formes de sa jambe, qui se dessinait sur la peau de lion jetée, en guise de housse, sur les flancs de son cheval. Le front du prince portait une toque fourrée d'hermine et surmontée d'une haute aigrette de plumes flexibles et sans tache ; sur ce front fait pour la couronne, l'observateur aurait pu apercevoir un reflet de tristesse ; quelque chose qui ressemblait aux soucis s'y voyait déjà, et cependant Grilles n'avait que trente-deux ans !
Mais comme un paysage peut être riant malgré l'ombre partie d'un nuage, de même l'expression de ses traits était encore douce et affable, malgré cette légère trace de ressouvenir ou de préoccupation. Né au village, Grilles n'eût été que beau ; né sur les marches du trône, il avait de la mélancolie dans sa beauté ; l'atmosphère des cours vieillit plus vite que l'air pur des champs.
L'ébène de ses cheveux faisait ressortir la pâleur de son teint; ses joues, brunies dans les camps, n'avaient plus les couleurs du jeune âge ; son regard était fier comme celui d'un homme fait pour régner, triste comme celui d'un homme destiné à souffrir.
Entourant son cou nu et retombant sur sa poitrine on remarquait le nouvel ordre de l'Epi, qui venait d'être créé par son frère le duc François 1er. Le collier, composé d'épis d'or et de nœuds en lacs d'amour, portait une hermine de nacre, avec cette devise : A ma vie.
Tant de magnificence unie à la jeunesse et à la beauté cachait aux yeux du peuple cette légère nuance de tristesse dont nous avons parlé tout à l'heure. En général, la foule qui se presse sur les pas des grands, qui accourt pour voir passer les rois, n'aperçoit que la splendeur et l'éclat qui les environnent ; elle ne fait qu'envier le sort de ces heureux du monde : hélas ! elle pourrait souvent les plaindre ! Sous cet or et cette pourpre, il y a des soucis et du malheur comme sous l'habit de bure du serf et du vassal.
Quel est ce vieillard qui s'avance au milieu des chevaux et des soldats ? Son front découvert est radieux de joie et de fierté. C'est Humfroy ; il porte dans une aiguière d'argent, à son seigneur et maître, lîevin de l'arrivée. Marguerite hâte le pas pour le suivre ; elle tient une large et antique coupe.
Voilà de vieux amis, s'écria le prince en les apercevant, l'âge les empêche d'aller vite : courons à eux. Et avec grâce et légèreté il saute à terre et va presser dans ses bras celle qui l'a nourri, et le fidèle serviteur de son père, celui qui a guidé ses premier pas. A cette vue,
les cris redoublent, et l'attendrissement se mêle a l'admiration. Noël ! Noël ! entend-on de toutes parts ; honneur et amour à ceux qui nous arrivent !
Essuyant de douces larmes, Grilles reçoit des mains d'Humfroy et de Marguerite le vin de l'arrivée. Il le porte à ses lèyres, et présente la coupe à sa jeune épouse. Elle la lui rend bientôt et le prince la vide en buvant au peuple qui l'entoure.
" Le vin de Chantocé, dit-il en appuyant la main sur l'épaule d'Humfroy, est meilleur que le vin de Berligou 1 ; " et il ajouta : " Te souvient-il combien le duc Jean mon père vantait son vin des coteaux de Couëron?"
— Oh ! mon jeune maître repondit l'heureux vieillard, je me rappelle qu'il le mettait avant tout et qu'il soutenait souvent à sa noble épouse, votre excellente mère, Jeanne de France, que le vin de Bretagne était un vin de roi, et que ses cousins les ducs de Bourgogne et les comtes de Champagne n'en avaient pas de meilleurs dans leurs celliers les plus renommés.
Pendant ce peu de paroles, le cortège s'était arrêté, et Françoise de Dinan était aussi descendue de cheval : Grilles lui présenta Marguerite, en lui disant :
Yoilà ma seconde mère, elle a eu grand soin de moi, madame, ayez grand amour d'elle ; je veux que notre premier enfant soit bercé sur ses genoux.
La vieille nourrice, transportée de joie, s'écria : Omon Sauveur Jésus ! tu peux maintenant m' envoyer des croix ; je les porterai toutes sans me plaindre ; voilà des
1 Vin des environs de Couëron, provenant d'un crû appelé Berligou, fort estimé alors, et appartenant aux ducs de Bretagne.
paroles qui me donnent du bonheur pour le reste de ma yie !
Françoise ôta son gant parfumé d'ambre, et donna sa jolie main à baiser à Marguerite, qui la mouilla de larmes, de reconnaissance et d'amour.
On était arrivé en face de l'église, dont toute la sonnerie était en branle, et dont le clocher, mince et pointu, était pavoisé de banderolles de diverses couleurs.
Le doyen des prêtres de la seigneurie, qui, à cause de son grand âge, n avait pu aller avec les clercs au devant du prince, s'était fait porter à l'entrée du cimetière ; là, il était assis entre les tombes de ses anciens paroissiens, et entouré de petits enfants qu'il élevait à aimer Dieu. Quand le prince et sa suite se détournèrent du grand chemin pour venir à l'église, il fit un signe à ces enfants qui étaient groupés près de lui, et aussitôt ils se levèrent du gazon où ils étaient assis, et, chantant un compliment rimé, ils marchèrent en ordre audevant de Grilles de Bretagne et de Françoise de Dinan.
Ces enfants, vêtus de blanc, avec des ceintures bleues, des ailes dorées et des couronnes de fleurs, représentaient les anges, et venaient montrer
A la vaillance, A la beauté, A l'innocence, Chemin du paradis.
Tout en chantant ces paroles sur un air d'église, les petits chérubins dansaient en cadence, et jetaient des palmes, des lauriers et des roses effeuillées sous les pas du couple auguste qui venait prier à l'église,
Première et meilleure hôtellerie, Sur le chemin du ciel.
Un théâtre que l'infâme Grilles de Retz avait fait construire pour la représentation des Mystères, était resté à Chantocé ; et le vieux curé, l'ayant découvert dans le garde-meuble du château, l'avait demandé à Humfroy pour faire jouer une moralité en honneur de l'arrivée du prince.
L'échafaudage était construit en face de la grande porte de l'église, et la scène regardait le sanctuaire.
Le prince et la princesse de Bretagne prirent place dans une tribune préparée pour eux. Les seigneurs, les chevaliers et les pages, la toque et le chaperon à la main, étaient débout à droite et à gauche de l'estrade.
Le curé, inquiet comme un auteur à la première représentation de sa pièce, s'était fait placer près du théâtre.
Des musiciens cachés jouèrent des noëls, et la pièce commença.
On vit d'abord un préfet de l'empereur Yalérien et son confident. Le général romain disait : " J'ai vaincu toutes les nations de la terre ; tous les peuples me regardent comme le vainqueur des vainqueurs, et m'honorent : les chétiens seuls ne veulent pas m'honorer."
Il faut les faire mourir, répondait le confident. Ceux qui ne fléchissent pas les genoux devant vous, ô puissant seigneur, sont des impies ; de plus, les chrétiens sont riches, et leur mort vous donnera des trésors.
Alors le guerrier païen, aussi avare que cruel, faisait
venir devant lui un diacre chrétien, le jeune Laurent,
et lui ayant dit : Si tu ne me montres pas tous les
trésors de ton église, tu mourras aujourd'hui; s'éloignait, laissant le saint diacre dans une grande affliction. On le voyait à genoux, priant et pleurant ; et tout à coup tin ange, porté sur de grandes ailes de cygne, et vêtu d'une tunique de gaze d'or lui apparaissait; et se penchant vers lui, lui indiquait, dans une langue inconnue, un moyen de sortir d'embarras.
La scène changeait, et représentait l'extérieur d'une vieille basilique. La porte en était fermée. Le préfet et sa suite arrivaient, et des soldats, armés de haches, frappaient à coups redoublés à la porte de l'église ; enfin elle s'ouvrait, et le valeureux chrétien paraissait.
Livre-moi tes trésors, disait le Eomain. Livre-nous tes trésors répétait la foule.
Et Laurent répondait : Yous voulez les trésors de l'église de Jésus-Christ ? les voici.
Un grand rideau se levait alors, et tous les pauvres, les boiteux, les aveugles, les veuves dans la misère, et les petits orphelins en haillons, s'offraient à la vue, rassemblés pêle-mêle dans le sanctuaire. " Yoilà, voilà les trésors de Jésus-Christ, confiés à ma garde," répétait le diacre. Et dans ce moment, un ange venait toucher les yeux et le cœur du prince païen, qui tombait à genoux en demandant le baptême.
Le succès de cette moralité fut complet. Grilles et Françoise mêlèrent de bonne foi leurs applaudissements à la foule, et leurs compliments, quand l'auteur s'approcha d'eux, furent sincères. Le Prince dit au vieux curé :
Monpère, j'ai compris la morale de votre chef-d'œuvre, et voici une bourse pour vos pauvres, pour le trésor que vous gardez avec tant de soin.
Seigneur, répondit le vieillard, je n'ai qu'une chose pour vous remercier, c'est la bénédiction du ciel ; je vous la donne. Et comme le prêtre étendait la main pour bénir le prince, Françoise se rapprocha de son époux, pour que la bénédiction tomba aussi sur elle.
Après une courte prière à l'église, l'auguste couple et sa suite entrèrent au château.
Le pont-levis, le passage sous la voûte du donjon, l'intérieur de la cour étaient jonchés de verdure et de fenouil odorant ; de grosses torches de cire attachées aux murailles éclairaient la scène de l'arrivée : quand la lueur venait à diminuer, les soldats avec le fer de leurs lances, touchaient la mèche de ces flambeaux qui se ranimaient aussitôt, et répandant des milliers d'étincelles, jetaient une clarté plus vive. Les armures, les casques des chevaliers, les broderies d'or et d'argent, brillaient à cette lueur. Dans les cours, dans les passages, tout était en mouvement : les varlets retenaient ou conduisaient les chevaux de leurs maîtres, les chevaliers s'enquéraient des logements préparés pour eux. Humfroy se multipliait pour répondre à tous ; tantôt du haut du perron, tantôt penché en avant à une croisée, il donnait les indications demandées ; mais malgré tous ses soins, il n'avait pu empêcher un peu de désordre, et les jeunes pages en profitaient pour se mêler aux femmes d'atours de la princesse, et les aider malgré elles à porter les cassettes de joyaux, les caisses et les cartons.
Bientôt ce bruit, cette agitation diminuèrent peu à peu : les cours, les corridors, les galeries redevinrent déserts, et l'on n'y entendait plus que les pas mesurés des sentinelles ; les lumières qui avaient brillé à travers les vitraux de croisées s'éteignirent tour à tour, et le
silence, le sommeil et les ténèbres revinrent régner sur le château : une personne cependant y veillait encore, c'était Humfroy : car le zèle d'un vieux serviteur est le dernier à s'endormir, comme il est le premier éveillé.