LE BANQUET
Pour annoncer la présence du suzerain au châtel, des feux avaient brûlé pendant toute la nuit dans des trépieds de fer, placés sur la plus haute tour, et dès que la lumière commença à renaître dans le ciel, le gonfalon aux armes de Bretagne fut hissé sur le donjon, dont le toit pointu s'élevait bien au-dessus des créneaux et des mâchicoulis.
Cette bannière hospitalière, flottant sur la demeure du prince, disait aux hommes liges, aux nobles vassaux du sire de Chantocé, d'Ingrande et autres lieux, que le jour de l'hommage était venu; elle apprenait aussi aux pauvres habitants de la contrée qu'un protecteur, qu'un redresseur de torts était arrivé parmi eux, et que justice serait rendu à chacun.
De plus, le gonfalon déployé annonçait encore aux jeunes hommes, aux poursuivants d'armes, que joutes et tournois allaient bientôt s'ouvrir ; à ceux qui aiment les festins, que de grandes tables allaient être dressées ; aux femmes et aux filles du pays, qu'avant peu elles pourraient briller dans les danses et récompenser leurs amants vainqueurs dans les jeux.
Cette bannière brillant des feux du soleil levant, était
donc un signe de joie pour tous; car elle promettait à la fois noble hospitalité, plaisir et justice.
Le séjour du prince de Bretagne à Chantocé était une disgrâce, une espèce d'exil de la cour; mais en même temps c'était un bienfait pour le pays, et Grilles, en venant l'habiter, avait résolu de s'y faire aimer ; car un des meilleurs moyens de nous venger de ceux qui nous font du mal, c'est de mériter que l'on pense du bien de nous, c'est de s'emparer ainsi, à force de vertus, de l'affection du peuple, et de mettre l'opinion publique entre nous et ceux qui nous haïssent. Quand on plaint celui qui souffre, on est bien près de détester celui qui fait souffrir.
Françoise de Dinan sentait l'injustice commise envers son noble époux ; elle n'avait fait qu'entrevoir le séjour qu'elle allait habiter : comparé à la cour de Bretagne, c'était une bien triste solitude ; mais, avec l'heureuse disposition de son esprit, elle arrêta ses idées sur tout ce qu'il y avait de bien dans la position qui s'offrait à elle. Aussi quand ses femmes entrèrent dans sa chambre, elles la trouvèrent aussi gaie, aussi bienveillante que lorsqu'elle s'éveillait sous les lambris dorés du château de Nantes, ou du noble manoir de Dinan.
Par les soins d'Humfroy tout avait été préparé dans la grande salle d'honneur pour la prestation de foi et hommages, et pour l'acquittement des redevances solennelles. Au-dessous du portail de Jean IY, dit le Conquérant, un siège élevé semblable à un trône, avait été placé sur cinq gradins recouverts de tapis ; sur la dernière marche, on voyait un coussin de velours destiné à ceux qui devaient s'agenouiller pour prêter leur serment. Dans la salle voisine, sur une estrade, était la table du prince et de la princesse, et à quelque
distance on avait placé celles des grands officiers, des hauts et puissants seigneurs et des chevaliers admis à l'honneur de manger dans la même salle que le suzerain.
Le sire Arthur de Montauban, maréchal de Bretagne, et ami du prince, surveillait tous ces apprêts ; son regard était vif, ses ordres brefs, sa voix haute et sa démarche hère ; souvent il fesait changer ce que le vieil Humfroy avait arrangé avec soin, et indiquait sans ménagement devant lui les nouvelles dispositions qu'il y avait à prendre.
Humfroy, pour se consoler de tous ces changements, se disait à lui et aux autres : Du temps de mon ancien seigneur et maître, le duc Jean Y, de bienheureuse mémoire, ce n'était point ainsi, et cependant au château de Nantes, au logis de la Touche et au manoir de Couëron, on se connaissait en cérémonial et en manières nobles et princier es ; mais les jeunes gens veulent tout déranger, et bientôt les vassaux seront si rapprochés du prince, qu'il y aura confusion et disrespect. Je le demande, cette table des grands officiers n'étaitelle pas mieux où je l'avais fait placer que si proche de la table d'honneur ?
— Très-certainement, répondait en soupirant Marguerite ; mais que voulez-vous y faire ? ce sont les mœurs du jour. Dieu sait où cela s'arrêtera.
— Cela ira loin, si l'on en croit ce sire de Montauban : il est si lier que bientôt il voudra marcher l'égal du prince.
A cet instant, les deux battants de la porte s'ouvrirent, et les pages, marchant sur deux lignes, la tête découverte et la toque à la main, précédaient l'illustre
couple qui se rendait à la chapelle du château pour y entendre la messe.
Le premier page, celui qui marchait le plus près de Françoise de Dinan, portait un superbe missel à fermoirs d'or, recouvert de velours violet, avec les armoiries de la famille de Dinan, relevées en bosses de perles et de pierreries.
Près de Grilles, un aumônier tenait un autre livre d'heures : d'après les devoirs de sa charge, ce prêtre devait toujours être aux côtés du prince, du moment que celui-ci entrait à l'église, pour lui lire les prières de la messe, les psaumes des vêpres et les hymnes du salut ; car les princes d'alors (et parmi eux il y avait de grands hommes) savaient gouverner leurs états, rendre leur peuple heureux, combattre et remporter des victoires, mais savaient peu de latin, et force à eux était de recourir aux clercs pour se faire expliquer épitres et évangiles.
Les pauvres et ceux qui souffrent savent bien que le chemin de l'église est le chemin des aumônes; celui qui va demander ne donnera-t-il pas à ceux qui lui demandent ? Ces rois avec leurs couronnes, ces chevaliers avec leurs armures, ces femmes avec leurs riches atours, quand ils se prosternent au pied des autels, ne viennent-ils pas y tendre la main, et révéler à Dieu la misère de leur cœur et leurs ennuis cachés ? Ces riches du monde ne viennent-ils pas mendier auprès du souverain dispensateur de tout bien l'aumône des consolations ? Que les pauvres alors se présentent à eux et leur voix sera écoutée : car celui qui veut que sa prière soit exaucée, exaucera celle du mendiant. Il y a peutêtre dans cette charité comme une arrière-pensée d'égoïsme ; mais ne sondons point le cœur de l'homme
qui donne, et s'il secourt son semblable dans le malheur, bénissons-le.
A la porte de la chapelle du château, un grand nombre de mendiants, d'ayeugles et de pauvres estropiés s'étaient rassemblés. Le sire de Montauban fit donner ordre de les éloigner. Françoise l'entendit, et lui dit :
Maréchal, rappelez l'écuyer que vous venez d' envoyez vers ces pauvres.
— Mais, madame, répondit le maréchal, ils ne peuvent rester ainsi sur votre passage.
— Et pourquoi n'y seraient-ils pas ?
— Il me semble que ce n'est pas là leur place.
— Leur place, répliqua Françoise avec ce ton que les princes savent prendre quand ils veulent être obéis, leur place est auprès de Dieu, qui a dit : Ce que vous leur donnerez, je vous le compterai comme si vous me V aviez donné à moi-même.
Le sire de Montauban, avec un mécontentement visible, rappelant l'officier, lui donna contre-ordre. Mais la contrariété qu'il éprouvait n'échappa pas au prince de Bretagne, qui lui dit avec un sourire de bonté, en lui montrant Françoise : Mon pauvre ami, elle te contrarie toujours et dérange tes dispositions d'ordre ; mais ne lui en veux pas, elle aime tant les pauvres, que je crois, en vérité, qu'elle les préfère
— A ceux qui les méprisent, se hâta de dire la princesse. Et comme elle prononçait ces paroles, on crut remarquer que son regard s'était un instant arrêté sur le maréchal de Bretagne.
Dans une petite tribune en face de l'autel étaient placés les prie-dieu du couple auguste ; une boiserie
légère et toute découpée à jour par de jolis dessins gothiques séparait le prince et la princesse du reste de l'assistance; l'aumônier seul y était entré et se tenait debout près de Grilles. Françoise, aussi remarquable par son savoir que par sa beauté, lisait elle-même dans le magnifique missel, ouvert devant elle.
Les seigneurs, les chevaliers et les pages occupaient le bas de la chapelle. Une balustrade de bois doré formait barrière entre eux et les dames de la cour.
On retrouvait dans ce petit oratoire (aujourd'hui entièrement détruit) des restes de la somptuosité de Grilles de Eetz; la voûte de pierre, peinte en azur, était toute parsemée d'étoiles d'or. Les cannelures, les chapiteaux, les corniches, imitant des touffes de feuilles, étaient aussi dorés. Les couleurs les plus vives brillaient sur les vitraux. On retrouvait enfoncés dans les parois des murs les clous qui avaient servi à tendre ce drap d'or qui coûtait 600 francs l'aune, et dont Grilles de Retz faisait recouvrir les murailles dans les grandes solennités. Tout dans cette chapelle rappelait les folles prodigalités de cet homme, qui voulait que ses chapelles particulières fussent des cathédrales, et ses simples aumôniers des évêques. On voyait les douze stalles de ses chapelains à l'entour de l'autel. Une d'elles était plus élevée que les autres ; c'était là que son premier aumônier siégeait comme un évêque avec la mitre en tête.
Le souvenir que faisaient naître tous ces objets était pénible, car ce Grilles de Eetz avait commencé par la gloire et fini par le crime. Sur un champ de bataille sa vaillance l'avait fait nommer maréchal de France, et sur un bûcher la torche du bourreau lui fit expier ses cruautés et ses affreux sacrilèges.
L'idée d'habiter ce séjour, témoin de tant d'horreurs, pesait sur l'âme du prince de Bretagne : on le voyait au nuage qui assombrissait son front: il voulut s'en distraire en faisant du bien, et dès que la messe fut terminée, dès que lui et sa noble compagne eurent reçu l'eau bénite et l'encens, il dit en s' arrêtant sur le perron de la chapelle :
"Aujourd'hui on va me rendre ce que l'on me doit, mes vassaux vont venir me prêter hommage et me jurer leur foi.
"Aujourd'hui je veux aussi rendre ce que je dois à mon seigneur et maître, à Dieu, dont je suis le trèssoumis vassal; et pour que mon hommage lui soit agréable, je veux l'adresser aux pauvres nécessiteux d'après le vieil usage. C'est aujourd'hui que nous devions pendre la crémaillère, nous la pendrons ; mais le premier festin qu'elle aidera jà faire sera pour ceux qui n'ont pas de pain. Humfroy ajouta le prince, va chercher de ces convives qui ne nous manqueront pas, comme à la noce du saint Évangile que nous venons d'entendre. Amène les aveugles, les borgnes, les boiteux, les vieillards et les jeunes gens, les petits enfants et leurs mères." Puis regardant Françoise, il lui dit : " Je suis bien sûr, ma douce mie, que ce banquet vous plaira."
— Oh! oui, mon très-aimé seigneur, et je veux y servir, cela vous portera bonheur.
Heureux de la pensée de son maître, Humfroy obéit avec un redoublement de zèle. Dans une longue galerie des tables furent dressées, une forte crémaillère ornée de rubans et de verdure fut accrochée au vaste foyer des cuisines ; le feu eut bientôt brûlé ses orne-
ments, et la première soupe qu'elle aida à iaire fut la soupe du pauvre.
C'était sans doute un étrange spectable que de voir cette réunion de malheureux, sous la livrée de la misère, assis dans une salle de festin à l'entour d'une table chargée de vins et de mets abondants, tandis qu'un prince et une princesse, suivis de leurs grands officiers et de leurs pages, servaient de leurs nobles mains ceux qui n'avaient point de serviteurs, et offraient le luxe d'un banquet à ceux qui n'avaient pas un morceau de pain dans leur pauvre logis. N'étaient-ce pas là les saturnales de la charité ? Françoise jouissait de la joie de tous ces êtres dont les pleurs étaient un instant arrêtés; mais quand elle revenait à penser que cette joie passerait vite, et que la misère reviendrait bientôt pour eux, le plaisir s'en allait de son cœur. Livrée à cette pensée, elle dit à Grilles de Bretagne : " Puissant seigneur, vous ne voudriez pas que la faim et la soif, et toutes les horreurs du besoin, ressaisissent tous ces hommes qui dépendent de nous. Il faut que leur bonheur dure plus d'un jour. Yous emploierez leurs bras par d'utiles travaux, et moi j'aurai soin des vieillards, des petits enfants et des infirmes."
— Il en sera selon vos désirs, vous serez l'ange de ce pays, comme vous l'étiez du pays où vous êtes née. Oh ! bonne et douce Françoise, je me souviens toujours de cette foule qui vous entourait à genoux quand je vous emmenai du château de Dinan. A travers les pleurs et les sanglots de ce peuple désolé, je n'entendais que ces mots ; " Nous n'avons plus qu'à mourir, car notre ange s'en va ! "
A cet instant le sire de Montauban se trouva près du prince, qui continuant sa pensée, lui dit : " Beau
sire, vous avez yu la fille des comtes de Dinan entourée des yassaux de son père: n'était-elle pas adorée par eux tous, ne l' appelaient-ils pas leur autre providence ? "
Le maréchal allait répondre, Françoise s'empressa de dire : " Je ne yeux de louanges que de yous, mon bien-aimé seigneur. " Et elle s'éloigna en s' appuyant sur le bras de son époux.
Après ces mots: Je ne veux de louanges que de vous, mon bien-aimé seigneur, Françoise, en quittant la salle du banquet des pauyres, ayait jeté un regard sur Arthur de Montauban ; et ce regard ayait achevé de lui faire comprendre que c'étaient ses louanges à lui que l'on dédaignait.
Sa fierté, son amour-propre, s'irritaient de son mépris, et dans son cœur il méditait la y engeance. Oiiyier de Méel, son confident et son ami, le vit plongé dans de sombres réflexions, fronçant le sourcil et se mordant les lèvres.
" Et bien ! que fais-tu donc là avec cette figure de conspirateur? dit en plaisantant le jeune gentilhomme de l'hôtel; est-ce là un air de fête? est-ce que ce banquet de manants ne t'aurait pas plu, noble maréchal?
— Silence répondit Montauban, point de plaisanteries, et suis-moi." Tous les deux sortirent. Le maréchal prit le bras de son ami et l'entraîna rapidement dans une longue et étroite allée de charmille ; et là, loin de toute la foule, il lui dit :
" Olivier, tu sais que cette superbe Françoise ne m'a pas toujours traité avec autant de dédain. Son père m'avait promis sa main, et elle-même, par l'ordre du sire de Dinan, m'en avait donné le gage. Ce gage je l'ai
encore. Tiens, regarde." Et le maréchal tira de son sein un cœur d'or, sur lequel on lisait cette devise :^A un seul. " Eh bien oui, ajouta Arthur de Montauban, en proférant un affreux jurement, elle sera à un seul, car Vautre disparaîtra. Olivier, épie tout, ne laisse rien échapper. Moi, je ne puis endurer plus longtemps les tiers mépris de celle que j'ai regardée longtemps comme ma future épouse. Quand son père me l'avait promise, alors elle n'était pas si superbe et si dédaigneuse. Pour me venger d'elle, pour parvenir à mon but, je renverserai tout ce qui se trouve entre moi et elle.
" Gilles paiera cher les courts instants de bonheur dont il aura joui. Je ne l'ai suivi ici que pour le perdre. Malheur à lui!"
— Ce n'est pas moi, dit Olivier de Méel, qui te conseillerai de ne pas te venger; mais ce sera moi qui te rappellerai que la main de l'ami doit cacher le poignard, que les paroles flatteuses, que les protestations de dévouement doivent couvrir les sentiments haineux de nos cœurs. Un éclat perdrait tout.
— Me crois-tu donc un enfant, repartit le maréchal, pour me donner de tels conseils ? Breton, je parlerai de ma franchise bretonne, et je saurai me venger. On ne vit pas longtemps à la cour sans apprendre à voiler ce qui se passe au fond de l'âme, et depuis mon adolescence j'ai grandi à cette école de duplicité ; sois donc tranquille, je saurai cacher à tous les yeux la rancune qui ne quittera mon cœur que lorsque mon but sera atteint.
IY