‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 34 sur 39 · LE JUGEMENT DE DIEU · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT DE DIEU

Quand le geôlier entra dans la prison, il trouva le prince encore étendu, sans mouvement et sans connaissance, devant la fenêtre : c'était cruel alors de le rappeler à la vie ; aussi Yvonnet Bouget s'empressa-t-il

de courir à lui, et le secouant rudement par le bras, il lui cria : Eh bien ! messire, qu' ayez-vous donc ? On tous dirait mort, et cependant il faut vous lever ; vous allez quitter cette prison cette nuit,

— Laissez-moi, dit Gilles, laissez-moi ; je ne veux plus sortir d'ici, je ne veux plus de ma liberté. Qu'en ferai-je maintenant, n'est-d/e pas morte ? ne Vont-ils pas tuée ? Je n'ai plus rien dans ce monde, je veux mourir ici.

— Il vous mèneront mourir plus loin, répondit brusquement Yvonnet : c'est l'ordre de mon très-redouté seigneur, votre auguste et gracieux frère : cette nuit même, on va vous conduire au château de la Hardouynaie.

— Ils ne m'emmèneront d'ici que mort ! répliqua le prince ; et saisissant de ses mains les barreau de fer de la fenêtre, il répéta avec fermeté : J e ne sortirai de cette prison que mort !... je veux rester ici !... D'ici, je vois ia place où elle est avec son enfant !... Yois-tu dans le cimetière, sur la pente du coteau, cette terre fraîchement remuée ? c'est là qu'ils l'on mise, et sur sa bière ils ont placé un tout petit cercueil, c'était celui de ce fils que je n'ai pas vu !... la même terre les recouvre tous les deux, l'enfant est encore là sur le sein de sa mère !... ils m'appellent !... Écoute, Yvonnet, je sais que tu aimes l'or... j'en ai encore. Je ne veux plus acheter ma liberté ; mais si tu veux me promettre de me placer auprès d'eux quand je ne serai plus, je te donnerai tout ce que je possède.

Allons donc vous n'en êtes pas encore là, messire.

Si je suis avec vous plus tard, nous verrons ce que je pourrai faire pour vous. Mais dites-moi, comment

avez-vous fait pour conserver votre or ? où l'avez-vous caché ? Ils n'ont donc pas bien fait leur devoir : il y avait défense de vous en laisser.

Pendant que le cupide et barbare geôlier cherchait par ses questions et par ses regards à découvrir où était cet or, le prince, les mains toujours convulsivement serrées autour des barreaux de fer, regardait le cimetière : ses yeux ne laissaient pas échapper une larme, sa poitrine était péniblement oppressée, une sueur froide découlait de son frond pâle, et des paroles sans suite sortaient de sa bouche.

Yvonnet voyant qu'il ne répondait plus à aucune de ses questions, le laissa seul, se promettant bien de revenir chercher l'or du prisonnier.

La nuit avait tout à fait remplacé les ombres du soir et Grilles comme si ses yeux avaient pu voir encore, restait toujours debout à la fenêtre. Peu à peu les ténèbres s'affaiblirent, une lumière bleuâtre s'étendit dans le ciel et se répandit sur le bois du cimetière. La lune qui se levait alors, laissa tomber un de ses rayons sur la fosse de Françoise... Ta première nuit parmi les morts est belle, ma bien-aimée. Ah î que ne suis-je à tes côtés ! s'écria le malheureux époux. Dis-moi, ne pourras-tu jamais soulever cette terre qui pèse sur toi ? ne pourras-tu jamais venir me visiter avec notre enfant dans tes bras ? Bien souvent, dans nos entretiens, tu m'as assuré que Dieu permettait quelquefois aux morts de se relever de leurs cercueils et de revenir un instant dans notre monde agité . . . Ah ! douce et bonne Françoise, ton âme est restée la même ; tu dois m'aimer toujours... obtiens de Dieu de revenir vers moi, ne fut-ce que pour un instant Je ne te demanderai pas les secrets de la tombe ; je ne veux savoir qu'une chose

de toi : les morts airnent-ils encore ceux qu'ils ont laissé derrière eux sur la terre ?

Pendant qu'il s'adressait ainsi à celle qui ne lui répondait pas, mais qui l'entendait sans doute, il vit quelqu'un se mouvoir sur la fosse : malgré la distance, il crut reconnaître Humfroy ; il priait ; les deux lévriers noirs étaient étendus près de lui, couchés sur le gazon qui entourait la tombe de leur maîtresse.

Ah î si je pouvais parler Relie avec ce vieil ami, pensa le prince, ce serait du moins une satisfaction à ma douleur . . . Mais les hommes cruels qui me gardent ne voudront pas me l'accorder. .. . Elle lui aura parlé . . . de moi ; dans ses souffrances elles m'aura appelé.... et quand son pauvre enfant aura été remis dans ses bras, elle m'aura cherché pour me dire avec sa douce voix : Ami, voici notre fils.

A cette pensée, Grilles cessa de rester immobile près de la fenêtre, il se mit à marcher à grands pas dans sa prison, en répétant d'une voix tonnante : Malheur ! malheur et malédiction sur ceux qui m'ont retenu loin de Françoise ! que leurs derniers moments soient sans paix et sans consolations ! que leur ht de mort soit solitaire et abandonné ! que leur dernier regard ne rencontre pas un ami !.... Malheur ! malheur sur ceux qui ont séparé l'époux de l'épouse bien-aimée !

Yvonnet Bouget, qui veillait dans la chambre voisine, entendant la voix du prisonnier, entra subitement et demanda : Prince que voulez-vous ?

— Ce que je veux, malheureux ! ce que je veux ! répondit Grilles de Bretagne en saisissant avec force le bras du geôlier, je veux aller sur la tombe de celle que vous avez tuée. Elle m'a appelé avant de mourir, et vous m'avez retenu ; maintenant je veux aller pleurer

sur sa fosse.... Puis, d'une voix plus basse, il ajouta: Yvonnet, tu sais que j'ai de l'or, je t'en donnerai. Mènemoi au cimetière où elle repose.

Le geôlier secoua la tête en signe de refus.

— Tiens, vois ces pièces d'or, elles sont à toi si tu laisses Humfroy venir me parier d'elle.

— Quant à cela, je yeux bien y consentir, répliqua Yvonnet ; et il tendit la main. Le prince y laissa tomber dix pièces d'or. L'homme avare et cruel les serra avec joie, et sortit.

— Humfroy va venir ! cette pensée calma un peu la douleur du malheureux époux de Françoise : car c'est une douceur triste dans nos peines, que de pouvoir s'entretenir des êtres chéris qui viennent de nous être ravis par la mort. Quand on a beaucoup perdu, on sent le besoin de compter en détail la grandeur de sa perte, on est avide de recueillir les dernières pensées, les derniers mots de ceux que l'on ne verra plus, et que l'on n'entendra plus ici-bas. + Se les rappeler ainsi, c'est en quelque sorte les faire revivre encore.

La porte de la prison s'ouvrit. Le voilà, dit Grilles. Non, c'étaient dix soldats tout revêtus de fer. Le chef qui conduisait ces hommes avait la visière de son casque baissée ; il ne fit que quelques pas dans la chambre, et ordonna de saisir le prince et de l'emmener à l'instant.

A cet ordre, Gilles a reculé, ce n'était pas de peur ; mais il a voulu s'attacher aux barreaux de sa fenêtre ; s'en emparant de nouveau avec toute la force du désespoir, il s'écria : Yous ne m'arracherez pas d'ici

vous me laisserez mourir dans cette prison ; je ne demande plus justice, je ne demande plus liberté, je

renonce même à la vengeance, si mon tyran vent que je reste à jamais prisonnier. Ce cachot n'est-il pas assez sombre, assez étroit ponr contenter sa haine ? qne mon frère m'y laisse mourir, là, sur ces pierres, auprès de cette fenêtre... voilà tout ce que je demande, tout ce que j'espère de lui... Oh! soldats, vous êtes Bretons comme moi ; allez, je vous en supplie, porter au duc de Bretagne cette dernière prière du fils de Jean Y, votre ancien maître.

— Soldats, n'écoutez pas ce traître, cria le chef, il veut vous détourner de votre devoir... Obéissez.

— Malheur sur le premier qui me touchera, dit le prince.

— Tombez sur lui tous à la fois. Tel fut le commandement de l'inconnu qui restait toujours à l'écart.

Alors (chose horrible à redire!) on vit dix hommes s'élancer contre un captif sans armes, sans défense, et déjà affaibli par la douleur et une longue détention. Ces hommes barbares le saisissent au corps, et mettent toutes leurs forces à le détacher de la grille de fer que ses mains tiennent toujours. Dans cette lutte, un des barreaux est ébranlé, le prince s'en aperçoit et redouble d'efforts, la barre de fer est détachée du mur, et devient une arme pour lui: il frappe de droite et de gauche, les casques se fendent, les armures d'acier se brisent, les soldats tombent sous ses coups . . . Dans son désespoir, la force de Grilles s'est accrue ; l'arme pesante qu'il a arrachée aux murs de son cachot,' semble un bâton léger dans sa puissante main. Il s'avance, par-dessus les corps des soldats renversés, vers le chef; son regard est terrible, son bras menaçant est levé. L'inconnu fuit à son approche en criant : Au secours ! au secours ! rébellion ! rébellion !

A sa voix un nouveau renfort de soldats est accouru, Grilles résiste encore: que lui importe le nombre, il veut mourir... Mais ce n'est pas ceux qui ne veulent plus de la vie que la mort aime à frapper. Le prince ne reçoit aucune blessure grave... Des lâches qui n'osent l'attaquer de front se glissent à terre dans la foule, parviennent jusqu'à lui, et s' emparant de ses jambes, les enlacent de liens et le renversent sur la pierre. . .Oh ! alors, quel horribles cris de joie sous les voûtes du cachot ! les voyez-vous, à la lueur des torches, se jeter sur le malheureux captif? C'est en vain qu'il se débat encore, il est accablé sous le nombre, ses pieds sont chargés de chaînes, le héros est vaincu...

Alors Jean Hingant, car c'était lui qui avait maintenant la charge de resserrer les fers de Grilles, ose approcher et dit d'une voix encore émue: Toute résistance estinuiile: ainsi, Prince, ne. cherchez plus à vous soustraire à notre garde, votre arrêt est prononcé, c'est au château de la Hardouynaie que nous avons ordre de vous conduire; je remplace auprès de vous messire Arthur de Montauban, c'est à moi que vous devrez demander désormais...

— Tais-toi, traître, répondit le prince de Bretagne, je ne veux que la mort, et tu serais trop lâche pour essayer de me la donner, même à présent que je suis enchaîné ; tu as pu accepter la place de goôlier, après avoir été officier de ma maison, tu es assez bas pour en remplir la charge auprès de moi, mais tu n'aurais pas assez de cœur pour être mon bourreau.

— Soldats, s'il continue ainsi, répliqua Jean Hingant tout rouge de colère et de honte, ce ne sera pas assez d° ces chaînes que vous venez de lui donner, il faudra encore lui mettre un bâillon... Mais ne perdons pas un

instant de pins, qu'il soit garotté snr un cheval, et que les ordres du duc, mon auguste maître, soient exactement suivis.

A ces mots les sicaires de Jean Hingant soulevèrent de terre le corps de Gilles qui, frémissant intérieurement d'une inutile rage, fut emporté de la prison où il avait espéré mourir, et attaché sur un cheval entre quatre hommes armés jusqu' aux dents. L'ancien officier de l'hôtel commandait cette escorte ; et, au milieu du silence de la nuit, on entendait ses éclats de rire et ses lourdes plaisanteries.

Après beaucoup d'humiliations, d'insultes et de fatigues, l'illustre captif arriva enfin au château de la Hardouynaie.

De toutes les prisons que la haîne du duc François avait choisies depuis quelque temps pour son malheureux frère, celle-ci était la plus sombre, la plus triste et la plus malsaine.

Accablé de fatigue, et encore plus de douleur, le noble captif se traîna sur le lit qui avait été préparé pour lui dans un coin de sa prison. .. .et bientôt le sommeil vint lui apporter un peu de calme et de repos. A peine était-il endormi, qu'il crut entendre une douce et lointaine harmonie... des parfums plus suaves que la myrrhe et l'encens se répandirent autour de lui, une lumière qui lui semblait descendre du ciel pénétra peu à peu dans le cachot ; ses voûtes noires et abaissées avaient disparu, il ne voyait au-dessus de sa tête qu'un ciel d'azur et des nuages d'une éclatante blancheur; penché sur un de ses nuages, un ange lui tendait les bras, cet être céleste avait toute la beauté de Françoise ; mais cette beauté s'était encore embellie de la gloire des bienheureux ; un petit chérubin,

ayec une couronne de lis et de cyprès, lui faisait aussi signe de quitter la terre et de venir sur le nuage auprès d'eux. Nous venons te délivrer, disait l'ange qui

ressemblait à Françoise Transporté de bonheur,

Grilles étendit les bras vers la vision que Dieu lui envoyait ; dans cet effort il se ré veilla... mais, ô surprise ! il n'avait plus de chaînes, dans son sommeil, les geôliers l'en avaient délivré, toute entrave était devenue inutile dans un cachot d'où il était impossible de s'échapper.

Après ce songe, où il avait vu tant de gloire et de lumière, le cachot parut bien triste et bien noir au pauvre prisonnier. Les êtres célestes avaient fui, la réalité du malheur était resté seule, et pesait sur lui de tout son poids. Oh ! que cette solitude était profonde ! le bruit du dehors ne s'y faisait jamais entendre ; Humfroymême ne venait plus. Où était-il? qu'était-il devenu ? L'inquiétude sur le sort du fidèle serviteur ajoutait encore à tous les ennuis, à tous les chagrins du prince ; ils l'auront puni de son attachement pour nous ! Ah ! il est dans ma destinée de porter malheur à tous ceux qui m'aiment !

La première nuit de captivité dans le cachot de la Hardouynaie passa, le jour vint, mais à peine ses rayons purent-ils parvenir dans la sombre prison : elle était en partie creusée sous terre, et son étroite fenêtre, défendue par d'énormes barreaux de fer croisés, se trouvait dans les douves qui entouraient le château.

C'est donc ici que je dois vivre, ou plutôt que je dois mourir ! dit le prisonnier en se soulevant sur sa couche et en promenant ses regards sur les murs et la voûte basse de son cachot ; c'est un tombeau que mon frère m'a choisi... Allons, sa haine ne se lasse pas. Jusqu'ici

il m'avait laissé l'aspect du ciel, jusqu'ici j'avais pu voir le soleil ; à présent je n'aurai plus qu'une longue

nuit! Oli ! quand viendra celle de la tombe!....

Françoise ! Françoise ! ne pourras-tu donc l'obtenir pour moi ?

Depuis que Françoise de Dinan avait quitté cette terre, son malheureux époux n'y trouvait plus rien pour y attacher son cœur ; aussi semblait-il être devenu indifférent à tout ce qu'il voyait autour de lui. Jamais il ne faisait aucune question à ses geôliers. Quelquefois ces hommes se plaisaient à lui faire attendre sa nourriture, pour voir s'il ne sortirait pas de sa silencieuse apathie ; mais c'était en vain, Grilles ne se plaignait pas.

Un jour, Yvonnet Bouget, en entrant dans sa prison, le vit étendu immobile sur son lit ; il s'approcha davantage, et le prince ne faisait aucun mouvement, ne donnait aucun signe de vie. Le geôlier fut effrayé, il le crut mort ; sa frayeur ne venait pas de pitié ; mais Yvonnet s'était dit : Mon traitement va finir avec lui, et c'était là la source de ses regrets et de son anxiété. Il se pencha sur le prisonnier, pour s'assurer s'il respirait encore. Dans ce moment, Gilles s'éveilla. Ah ! seigneur, s'écria Yvonnet, vous m'avez bien effrayé ;je vous ai cru mort !

— Plût à Dieu que je le fusse, repartit l'infortuné captif ; mon agonie est par trop longue, et puisque ma mort a été jurée par le duc de Bretagne, pourquoi me faire ainsi languir ? Il serait digne d'un frère tel que lui d'en finir tout de suite avec moi.

— Mais, mon très-redouté seigneur et maître, le duc François ne pense peut-être plus à être si sévère depuis que par sa valeur il a su chasser les Anglais de toute

l'étendue de ses Etats. On dit qu'aujourd'hui il sera plus clément envers celui qui les avait appelés.

A ces mots, malgré son état de langueur et de souffrance, le prince Grilles sentit tout son sang bouillonner au dedans de lui; son regard, son geste trahirent son indignation. Yvonnet en fut effrayé, et recula de quelques pas... et pour apaiser le prisonnier, il ajouta: Oui, messire, on assure que la prison remplacera la mort, et que votre très-gracieux frère se contentera d'une sentence.

— Et de quelle sentence ? demanda Gilles avec anxiété.

— D'une sentence qui ne fera pas tomber un seul cheveu de votre tête, qui n'abrégera pas votre vie d'un seul jour; d'une sentence qui ne vous ôtera que des choses vaines et inutiles à un prisonnier, qui fera raser vos forêts à trois pieds de terre, et qui vous défendra de porter désormais le nom et les armes de Bretagne.

La mort ! cent fois plutôt la mort ! s'écria le prince Breton. Ah ! misérable geôlier, tu savais bien que j'étais résigné à la mort et que je ne l'étais pas au déshonneur, voilà pourquoi tu es venu me parler de cette flétrissante sentence... Comme tous ceux que mon frère emploie savent bien les secrets de l'enfer pour torturer leurs victimes! Mais cette injuste sentence n'est pas encore rendue, elle ne le sera pas : il n'y a pas un juge en Bretagne qui me déclare traître et félon, il n'y a pas un tribunal qui veuille me flétrir du nom de parjure et d'infâme.

Parlant de la sorte avec feu et énergie, Gilles se promenait dans son étroit cachot; sa pâleur avait disparu, le rouge de la colère animait ses joues, ses regards

lançaient des éclairs, et sa voix était devenue tonnante. Oh ! les monstres ! disait-il, ils ont su que la mort me serait un bienfait depuis que Françoise est passée de vie à trépas, et comme je la désire, ils ne veulent plus me la donner ; au lieu de me faire mourir, ils ont résolu d'attacher la honte à mon nom. Dieu puissant ! tu m'avais envoyé assez de malheurs pour me faire souhaiter de quitter la vie, mais tu ne poiirras jamais me donner assez de résignation pour que je me soumette à la honte !

Après un instant de silence, le captif s'arrêta en face du geôlier et ajouta avec un calme apparent: Yvonnet, je veux faire écrire à mon très-redouté seigneur et frère, dis-le à Jean ïïingant ; s'il n'a pas de secrétaire auprès de lui, demande lui de ma part de venir me rendre ce service

— Nous avons quelqu'un ici, quelqu'un de plus habile et de plus expert en écriture que messire Hingant, répondit Yvonnet : c'est Eobert Eouxel, clerc renommé ès-sciences et ès-lettres, c'est lui qui nous a parié le premier de la sentence...

— Ya, cours 1 appeler...

Le geôlier sortit.... Gilles, en proie à une violente agitation, attendait . . . Son impatience lui faisait compter les instants, il entendait les battements de son cœur... et son sang circulait comme du feu dans ses veines....

La porte se rouvrit ; Eobert Eouxel entra.... Il faut qu'il y ait une grande majesté dans le malheur des princes ; car le scribe suppléant de Pierre La Eose, en face de la noble victime, sentit comme du respect.... quelque chose l'empêchait d'avancer.... Gilles fut obligé de lui dire : Eobert, avancez et écoutez-moi

— Parlez, seigneur, votre serviteur écoute, repartit d'un ton humble le secrétaire.

— Tous allez écrire'ici, sous mes yeux, une lettre à mon très-redouté seigneur et frère ; c'est une dernière prière ; c'est plus que la vie que je lui demande...

Le secrétaire regarda autour de lui ; la chambre habitée par le fils des ducs n'avait pour tout meuble qu'une couchette, une escabelie de bois et une petite table, encore ces pauvres objets n'étaient-ils vus qu'à demi, à cause de l'obscurité. Robert Rouxel appela Yvonnet, et lui demanda de la lumière et ce qu'il faut pour écrire. Le geôlier revint bientôt avec ce qui lui avait été demandé. La lampe de fer suspendue à la voûte fut allumée, et celui qui remplaçait Pierre La Rose prit place devant la table pendant que Grilles dictait la lettre suivante.

A mon très-haut, très-puissant et très-redouté seigneur et frère François 1er, duc de Bretagne.

' " Mon très-redouté seigneur et frère,

" Celui qui va mourir vous salue et vous implore ; il vous implore, non pour la liberté, non pour la vie... je n'en veux plus, je n'y* ai plus celle qui me les faisait aimer.... vous.... ({Se reprenant, l'époux de Françoise continue) Dieu me l'a ravie î mais je vous supplie, je vous adjure par la mémoire de notre mère, par la gloire de notre père, par vous-même, de ne pas flétrir mon nom dans la postérité. Que l'infamie retombe sur les traîtres et les parjures : moi, je déclare en face de Dieu et de l'éternité que je n'ai point tendu la main aux ennemis de la Bretagne.... Hélas ! depuis que j'y suis revenu, je n'ai fait que souffrir ; eh bien ! à mon dernier soupir je la regretterai cette terre des aïeux....

Oh ! mon frère faites que mon nom n'y soit pas en horreur, ne prononcez pas cette sentence qni flétrirait à jamais celui qui est né de la •même mère que vous.

" Adieu, je n'ai plus de force pour haïr, je n'en ai même pas pour me plaindre ; mais je rassemble tout ce qui m'en reste pour repousser une honte que je ne

mérite pas.

" Adieu, je prie Dieu, mon frère, qu'il tous ait en sa sainte et digne garde, et qu'il lui plaise m' appeler bientôt à lui...."

Ayant de signer cette lettre, Grilles s'approcha de la table, se plaça à côté du scribe, et lui ordonna de relire ce qu'il venait de lui dicter. Après cette lecture qui lui prouva qu'aucun mot n'avait été changé, il prit la plume et signa.

Le secrétaire lui demanda son scel pour l'apposer auprès de sa signature, Je prince n'en avait plus, il avait été dépouillé de tout ce qui pouvait rappeler son rang et ses droits.

Tu me demandes mon scel, dit Grilles, je n'en ai plus ; il est entre les mains des traîtres ; ils en ont eu besoin pour tromper le roi de France et mon frère.... Mais pour que François reconnaisse que cette lettre vient de moi, tiens voilà un anel que Jeanne de France, notre bien-aimée mère, m'avait donné quand je reçus Dieu pour la première fois ; mon frère en a un pareil, ma mère y avait fait écrire ces mots : Mes enfants, aimezvous les uns les autres. Je vais attacher cette bague à ma lettre, mon frère la comparera à la sienne, et verra que c'est bien moi, Grilles de Bretagne, qui lui écris du cachot de la ïïardouynaie.

L'anneau fut attaché avec des lacs de soie à la feuille

de vélin, et le fils de Jean Y, regardant sa main amaigrie et dénuée de tout ornement, ajouta : Allons, me voilà dépouillé de tout ce que je tenais de ma mère, ils ne pourront plus m'ôter ni richesse, ni bonheur. La vie qui me reste, je la leur abandonnerai sans regrets, il n'y a que mon nom que je veux conserver pur et digne de mes aïeux

Robert Rouxel avait jusqu'à ce moment vécu auprès de Montauban, de Hingant et de de Môel, sans tremper dans leur méchancetés ; mais il était venu remplir la place de secrétaire auprès du prince, avec l'intention de suivre le système de fourberie et de trahison de Pierre La Eose. Hingant, avant de le laisser entrer dans le cachot, le lui avait bien recommandé ; mais quand cet homme, qui peut-être de sa vie n'avait été ému de pitié, se trouva devant l'illustre prisonnier, il sentit quelque cliose de nouveau et d'inconnu qui se passait en lui, et la compassion et le respect pour l'infortune lui firent venir quelques larmes dans les yeux. Quand il fut prêt à sortir, il s'inclina devant le captif et demanda : Messire n'a-t-il rien de plus à me commander ?

— Non, plus rien, répondit Grilles, seulement, faites remettre cette lettre tout de suite à mon frère. .. . Le maréchal de Bretagne est-il avec lui à Yannes ?

— La cour n'est plus à Yannes, repartit Eobert Eouxel, et messire Arthur de Montauban, maréchal de Bretagne, n'a pas paru à la cour depuis quelque temps, on le dit occupé d'une pieuse retraite dans un couvent des Célestins.

— Arthur de Montauban dans un couvent î répéta le prince, et son regard exprima toute sa surprise,

comme mi sourire passa un instant sur ses lèvres. Et dit-on la cause d'un changement si subit ?

— Non, répliqua Kobert Bouxel ; et cette réponse était de sa part un bon procédé, car il savait comme tout le monde qu'on attribuait cette retraite à la mort de Françoise de Dinan; mais en prononçant son nom, il aurait craint d'ajouter à la douleur de celui pour lequel il se sentait ému.

Le prince lit un geste, le secrétaire le comprit et se retira.

Hingant impatient l'attendait en dehors de la prison ; quand il le vit venir, il se hâta au devant de lui, et lui demanda la lettre ; Rouxel la lui remit, et lui raconta tout ce qu'il avait éprouvé en voyant le fils des ducs réduit à un état si misérable

— Eh bien ! ne vas-tu pas faire comme messire Arthur de Montauban ? ne vas-tu pas t'attendir ? cela te va bien avec ta mine de geôlier ! En vérité, ce diable d'homme que nous tenons sous clef devra aussi être jugé pour sorcellerie, il jette des charmes sur tous ceux qui approchent de lui : n'y a-t-il pas jusqu'à maître Yvonnet qui, aujourd'hui encore, me demandait de laisser venir le vieil Humfroy pour désennuyer le prisonnier !

— Ah ! ce serait grande justice ! Pour celui qui a eu une brillante cour, ce ne serait pas trop de lui laisser un pauvre vieillard, et je suis persuadé que si messire Hingant voyait ce dont je viens d'être témoin, lui aussi se sentirait ému de pitié, et permettrait à Humfroy

— Dieu sait si cet entêté vieillard vit encore ; il a été trouvé gisant comme mort sur la route de Moncontour, et l'abbé de Bouguien, un autre zélé ami du prince, l'a emmené à son abbaye Mais voyons cette

lettre, ajouta Hingant, voyons ce qu'il demande, et comment tu auras profité des leçons de Pierre La Eose.

— Oh î je n'ai pas cherché à me les rappeler, je n'ai fait qu'écrire exactement ce qui m'était dicté... mais la lettre est close et adressée au duc de Bretagne. N'ayant plus de scel, il y a joint un anel donné par sa

mère il faut que cette lettre parvienne ainsi à son

frère il me l'a bien recommandé

— il te l'a bien recommandé, répéta en riant aux éclats l'ancien officier de l'hôtel, il te l'a bien recommandé ! Crois-tu donc que nous soyons ici pour suivre ses recommandations ? Tiens, voilà comme je cède à ses prières. Et pariant ainsi, Hingant avait déroulé la feuille de vélin passée dans la bague, et prenait lecture de la lettre du prince Cette lecture finie, il

dit d'un ton sévère : Maître Eobert, ce n'était pas pour écrire de semblables lamentations que je vous avais envoyé auprès du prisonnier. Cette lettre ne peut parvenir ainsi au duc de Bretagne... Allez, et songez que votre tête répond de votre discrétion ; vous avez été assez longtemps avec nous pour savoir ce que nous réservons aux indiscrets.

Eouxel obéit et s'éloigna de son maître, regrettant bien d'avoir été employé dans cette affaire, et il pensa que le prince attendrait impatiemment une réponse à une lettre qui ne parviendrait pas.

En effet, Grilles comptait les heures, les jours et les semaines, et calculait le moment où son frère recevrait sa lettre et celui où il pourrait avoir sa réponse. Hélas ! les heures, les jours, les semaines passèrent, et le malheureux prisonnier ne reçut rien.

Pierre La Eose ayant été chargé d'un message pour

Hingaiit, arriva an château de la ïïardouynaie. Olivier de Méel trouvait que le zèle de l'ancien officier de l'hôtel se ralentissait trop depuis queque temps. Le duc François ne recevait plus aucun sujet d'irritation contre son frère... Il pourrait ainsi, à la longue, oublier ses projets de vengeance ; et alors que deviendraient-ils, ceux qui avaient mis tant de soins à attiser sa haine ? 11 était donc urgent de faire un nouvel effort . . .Le moment était favorable. L'armée anglaise venait de remporter un avantage sur les troupes bretonnes auprès de Pontorson. Le duc avait commandé en personne à cette affaire, et son orgueil était d'autant plus humilié, qu'on lui répétait que les Anglais avaient mêlé le nom de Grilles à leurs cris de victoire. Olivier de Méel, toujours aux aguets, ne manqua pas de saisir cette occasion, et c'était pour porter ce coup 'décisif qu'il avait expédié Pierre La Rose au château de la Hardouynaie.

Hingant lui montra la lettre dictée par Gilles à Robert Rouxel, et l'infâme La Rose tressaillit d'une infernale joie en reconnaissant l'anel du prince. Ah ! s'écrie-t-il, sa mère lui aura fait là un funeste présent î Cette bague va décider de sa destinée ; sans elle le duc aurait douté de l'authenticité de la lettre que je médite, et qu'il va bientôt recevoir... Pauvre insensé ! en abandonnant l'anel que Jeanne de France t'avait dit de porter toujours, tu as mal fait ; tu nous remets une arme contre toi... une arme qui te sera mortelle.

Une fallut que peu de temps au perfide secrétaire pour dénaturer entièrement la lettre du loyal et malheureux captif. Au lieu de la noble et touchante prière qu'elle contenait, il la remplit de reproches sur la mort de Françoise et de menaces pour l'avenir ; et ayant parfaitement imité la signature de Gilles, il attacha l'anel, et

porta au duc de Bretgne ce chef-d'œuvre de fourberie et d'iniquité. François, qui croyait avoir droit à des prières et qui recevait ainsi des menaces, entra dans une grande fureur en lisant cette lettre. Il s'écria : Ne trouverai-je donc jamais quelqu'un pour me délivrer de lui !

La haine, l'envie et la plus basse cupidité entendirent ces paroles : c'était une permission d'agir. De Méel partit sans perdre un instant, et Hingant, jugé trop froid et trop peu zélé fut rappelé auprès du duc. Pierre La Rose, qui se rapprochait toujours de l'endroit où le mal devait se faire, arriva tout de suite à la Hardouynaie. Une vieille tradition raconte que lorsqu'un voyageur doit être assassiné sur sa route, les corbeaux viennent se percher près du lieu où le sang doit couler : Pierre La Eose avait cet instinct-là.

Lorsque Jean Hingant arriva auprès du duc, il fut mandé immédiatement devant lui. Il était tard dans la nuit, personne n'entendit leur long entretien : on sait seulement qu'en sortant du palais, Hingant se retira en toute hâte chez lui, bien pâle et bien troublé, et qu'à une heure après minuit, il envoya chercher Olivier du Breil, procureur-général, le conjurant au nom de Dieu de venir le trouver tout de suite avec le plus grand secret, et sans être aperçu des amis de de Méel.

Le sage et vertueux Olivier, espérant retirer Hingant de la route dans laquelle il s'était engagé, ne perdit pas un instant. Il arriva chez le gentilhomme trésorier, qui lui dit avec émotion : Sage et prudent Olivier, pour Dieu, et en ami, conseillez-moi ; le duc François vient de m' appeler près de lui ; il m'a demandé s'il pouvait compter sur mon entière dévotion à sa personne. J'ai répondu : Oui, messire, à jamais, partout

et en tontes choses. Alors il m'a ordonné... il a exigé.... mais je n'ose vous le redire.... J'en tremble encore, et cependant j'ai promis d'obéir. Que dois-je faire ?

— La promesse que vous ayez faites est-elle innocente demanda Olivier ?

— Non, répondit Hingant, puisque j'hésite....

— Eh bien ! il n'y a point à hésiter : Fais que dois advienne que pourra, c'est la devise de nos pères ; suivezla, quittez la cour, et partez avec vos enfants.

Jean Hingant suivit le conseil du procureur général et l'on apprit bientôt qu'emportant beaucoup d'argent, il était parti avec sa famille pour un pays lointain. Le duc François ayant connaissance de cette fuite, dit à son lever et devant tout sa cour : Jean Hingant est le plus avare et le plus lâche de tous les hommes. La voix du pays ne s'éleva pas dans cette circonstance contre la voix du prince.

Quand le méchant n'est plus retenu par la crainte des jugements des hommes, quand il a l'assurance que le glaive de la justice ne sera point tiré contre lui, alors il va vite dans le crime, et s'il sait que son forfait lui sera payé, si on lui montre le prix du sang, alors c'est à pas de géant qu'il avance, Olivier de Méel et Pierre La Rose en étaient là, ils n'avaient plus aucune crainte ; François n'avait-il pas dit : Qui me délivrera de Gilles ? Aussi, a dater du moment où la garde du prisonnier fut confié à Olivier de Méel, on ne donna plus à Gilles de Bretagne que du pain et de l'eau : un jour on manqua même de lui apporter cette chétive pitance ; le lendemain, rien encore.... une fièvre de besoin commençait à tourmenter celui qui avait jadis nourri les pauvres ; de fréquents vertiges forçaient le prince à rester sur son grabat. Quand il voulait marcher, il

était obligé d' appuyer ses mains tantôt brûlantes, tantôt glacées, contre les murs humides du cachot. Pas un rayon de soleil ne pouvait y parvenir pour le réchauffer. Quelquefois, respirant avec peine, il allait chercher un peu d'air à la fenêtre grillée ; mais le froid l'en chassait aussitôt... Ce qui le faisait le plus souffrir, c'était une soif dévorante : pas une goutte d'eau ne lui restait. Yvonnet n'en avait pas apporté depuis deux jours. Gilles souffrait en silence et ne se plaignait pas.

Quand ses barbares gardiens eurent calculé que le besoin de leur prisonnier était venu au point qu'il se jetterait sur la nourriture qui lui serait offerte, ils firent cesser cette cruelle abstinence, et lui envoyèrent les mets qu'il aimait le plus ; mais cette espèce d'égard était une exécrable tromperie, une infâme déception, ces aliments étaient empoisonnés ! Un homme renommé pour la composition des poisons, Thomas Eageort, arrivant de Lombardie, les avait préparés.

Yvonnet Bouget les plaça sur la table ; Grilles, malgré sa faim, ne put s'en rapprocher; il était trop faible... Le geôlier avança la table près du lit... Le prince lui demanda à boire, et du vase qu'il venait d'apporter, Yvonnet, sans que sa main tremblât, versa du vin mêlé d'eau dans la coupe que présentait le captif. Le malheureux la vida avec avidité. Pendant qu'il buvait à longs traits, le monstre le regardait sans changer de visage.

— Oh ! quel est l'homme charitable qui a mêlé du vin à l'eau que tu viens de me donner ? Yvonnet, nomme-le-moi, pour que je le bénisse.

— Tout ici vous vient de votre auguste frère ; c'est par son ordre...

— De mon frère ! répéta Grilles, de mon frère ! et ses yeux, qui semblaient encore pins grands à cause de sa maigreur, se levèrent vers le ciel ; ses lèvres décolorées prononcèrent quelques mots, que le geôlier ne put entendre, peut-être priait-il pour son frère, peutêtre voulait-il le bénir, et que le souvenir de Françoise arrêtait ses bénédictions S'adressant à Yvon-

net, il ajouta : Quel qu'il soit, je dois remercier celui qui a voulu me faire du bien...

Ce bien, c'était la mort ; et le vin n'avait été mêlé à l'eau que pour déguiser le goût du poison.

Yvonnet, avant de se retirer, voulut avoir une satisfaction entière ; il resta appuyé quelques instants contre la porte, pour voir si le prince mangerait des aliments qu'il avait approchés de lui. Il eut ce plaisir ; le prisonnier, tourmenté par la faim, en mangea à plusieurs reprises... Alors il sortit... Olivier de Méel et La Eose l'attendaient. — Eh bien ! s'écrièrent-ils, le trèsredouté seigneur d'Ingrandes et de Chantocé a-t-il daigné faire honneur aux mets que le maître-queux de la Hardouynaie, le fameux Thomas Eageort, avait préparés pour lui ?

— Oui, oui, répondit Yvonnet, jamais il n'avait eu pareil appétit; il est vrai que depuis deux jours j'avais bien pris mes mesures pour cela. Je crois que demain le nouveau venu de la Lombardie n'aura rien à faire : on ne s'asseoit pas deux fois à pareil festin !

Quand les siens finiront, les nôtres commenceront, dit Pierre La Eose.... Savez-vous bien, messire, que les scrupules du maréchal et que la fuite de Jean Hingant vont rendre notre part meilleure ? Le moment approche où celui qui nous a employés nous récompensera. On dit que vous allez être trésorier de Bretagne, et

moi secrétaire conseiller du duc, chargé de la distribution des grâces et des faveurs....

— Quand vous en serez là, messire, vous n'oublierez pas Yvonnet Bouget.. .

— Sois-en sûr, repartit Pierre La Eose, je te mettrai sur les rangs pour la place de bourreau : tu as toutes les qualités requises pour bien remplir cet office.

Toutes ces barbares plaisanteries étaient accompagnées de bruyants éclats de rire ; et pendant que les monstres les faisaient, le pauvre captif commençait à ressentir les douleurs de l'empoisonnement ; sa poitrine, sa gorge étaient en feu : ses pieds, ses mains étaient glacées, sa tête brûlante... La nuit entière ne fut pour lui qu'une longue veillée, qu'un continuel tourment.... Quand une faible lumière reparut, Grilles se dit : Yoilà mon dernier jour qui commence, je ne le verrai pas finir : Dieu soit loué, Françoise, je vais enfin te rejoindre.. .11 se trompait, son heure n'était pas encore venue ; il devait encore souffrir beaucoup et longtemps ; sa constitution robuste avait été plus forte que le poison. Yvonnet, en entrant dans le cachot, fut étonné de ne pas le trouver mort.... Eh bien ! messire, demanda-t-il, comment avez- vous passé la nuit ?

— Dans d'affreux tourments.... répondit Grilles... Mais se rappelant qu'il s'était promis de ne jamais se plaindre à ses geôliers, il ajouta : Donnez-moi de l'eau pure., je ne veux plus de ce vin.... Ne m'avez-vous pas dit hier qu'il me venait de mon frère ?.... Yvonnet, au nom de Dieu donnez-moi de l'eau....

La boisson que vous avez là vous ferait plus de bien, répliqua le geôlier..,, mais puisque vous voulez de l'eau, je m'en vais voir... Tout attristé de ce que la victime avait résisté, il sortit et alla rendre compte à Olivier de Méel de l'état du prince.

Hélas ! ce n'était que pour souffrir davantage que l'infortuné n'avait pas succombé au poison.... c'était en vain qu'il avait demandé de l'eau, Yvonnet ne revint pas. Trois longs jours se passèrent ; sa soif devenait de plus en plus insupportable, et il n'avait pas une goutte d'eau ! Sa faim et sa faiblesse augmentaient de moment en moment, il ne trouvait pas une miette de pain... Alors, malgré toutes ses résolutions de souffrir sans se plaindre... il ne pouvait plus s'empêcher de faire retentir son cachet de ses gémissements. Il se tramait près de la petite fenêtre, et criait d'une voix lamentable : Du pain ! du pain ! et un peu d! eau pour T amour de Dieu et de miséricorde ! Du pain ! du pain au fils des ducs de Bretagne ! Et quand il voyait que ses cris n'étaient pas entendus, il revenait près de la porte de son cachot, et espérant que sa voix parviendrait jusqu'à ses geôliers, ils rapprochait ses lèvres de l'énorme serrure, répétait encore : Du pain pour T amour de Dieu ! un peu d eau et de pain à votre prisonnier /.... Mais, au lieu de répondre aux cris de l'infortuné Grilles, Olivier de Méel disait aux joyeux convives qu'il rassemblait dans de splendides orgies : Amis, chantez bien haut ; vos gais refrains m'empêcheront d'entendre les lugubres plaintes de cet homme qui ne veut pas mourir... Et il y avait des êtres assez cruels pour céder aux désirs de de Méel ; le bruit de leur joie aussi bruyante que barbare descendait jusque dans la profondeur du cachot... Le prince ne les distinguait presque plus ; la nature était épuisée... Faute d'aliments, la vie allait s'éteindre... Des nuages continuels passaient sans cesse devant la vue du prisonnier, des mouvements convul-

sifs agitaient ses membres Quand la lampe va finir,

elle jette un faible redoublement de lueur avant que tout soit ténèbres : il en est de même de la vie : avant

que l'âme ne s'échappe du corps, le mourant retrouve un petit moment de force. Gilles profita de ce moment. Avec bien de la peine, il alla coller son visage baigné d'une sueur froide contre la grille de la fenêtre, et cria : Du pain ! du pain et un peu d'eau pour l'amour de Dieu et de miséricorde ! du pain ! du pain au fils des ducs de Bretagne /... 0 bonheur ! cette fois ses cris ont été entendus ! et la pitié, la charité y répondent. Une pauvre femme, vieille et infirme, rôdait autour du château ; les gardes l'avaient aperçue depuis quelques jours et l'avaient éloignée. Mais dans l'obscurité de la nuit elle est revenue. La voix, les gémissements du prisonnier parviennent encore jusqu'à elle ; elle n'hésite pas : portant du pain et une cruche d'eau, elle se laisse glisser dans la douve, remonte par le terrain à l'endroit de la grille de la chambre basse, et pose sur la fenête le pain tel qu'elle l'avait. Les mains du captif affamé s'en saisissent avec avidité ; le prince de Bretagne dévore le pain noir de l'aumône, et la femme qui est venue le secourir pleure en lui versant à boire à travers les barreaux de fer du cachot. 0 seigneur Jésus ! s'écrie-t-elle en sanglotant, est-ce bien là messire Grilles de Bretagne, le plus beau des princes !

Grilles, après avoir apaisé les angoisses déchirantes de la faim et de la soif, serra de sa main pâle et amaigrie celle de l'inconnue, en disant : Que Dieu vous récompense, bonne et compatissante étrangère, du bien que vous venez de me faire !

— Ah ! ajouta la vieille femme, je suis donc devenue une étrangère pour messire Grilles ! Ses yeux et son cœur ne me reconnaissent plus... Il est vrai que tous les bienfaits que vous avez jadis répandus sur moi doivent vous empêcher de me reconnaître sous les haillons de

la misère. Mais les méchants qui vous persécutent, m'ont aussi rendue pauvre ; il m'ont réduite à mendier mon pain.

— N'achève pas, n'achève pas, cria le prince ; à présent je te reconnais... tu es Marguerite, ma bonne nourrice ; c'est toi qui m'avais nourri dans mon enfance, c'est toi qui m'empêches de mourir aujourd'hui.

Et avec une sainte exaltation, Grilles a saisi de nouveau les mains de la pauvre femme ; il les baise avec transport, il les arrose de larmes ; ce ne sont plus des larmes de douleur et de désespoir ; ce sont des pleurs de reconnaissance... de reconnaissance d'avoir obtenu un morceau de pain.

Pendant six semaines la bonne Marguerite revint ainsi toutes les nuits. Pendant le jour elle n'osait approcher du château, à cause des gardes qui l'avaient maltraitée. Elle raconta une nuit au prince, comment elle avait été chassée du G-uildo, après le départ de madame Catherine de Eohan.

— A ce nom, Gilles l'interrompit en s' écriant : Oh ! comme elle aussi doit être malheureuse !

Mais la vieille nourrice s'empressa de continuer le récit de ses souffrances pour faire diversion à la douleur de l'époux de Françoise. Elle lui redit aussi tout ce qu'avait souffert Humfroy, qui était encore retenu à l'hospice d'un couvent voisin.

— Tu le vois, bonne Marguerite, tout ce qui s'intéresse à moi est atteint de malheur. Toi-même tu seras punie de la compassion que tu as eue de moi. Ecoute, maintenant que tu as donné la nourriture à mon corps et le pain de cette vie, amène-moi un saint homme de religion pour qu'il donne à mon âme le

pain céleste. Tu vois bien que je ne puis résister longtemps... O Marguerite ! ne perds pas un instant, et que la nuit prochaine je puisse confesser toutes mes

fautes.

— Ah ! noble prince, dit la nourrice, vos fautes, je ne vous en connais pas ; et si vous en avez commis, n'avezvous pas assez souffert pour les expier ! Mais soyez en paix ; je vous amènerai un vénérable religieux quand la prochaine nuit viendra. Ayez bon espoir ; Dieu est tout-puissant ; il peut vous sauver.

Malgré la nourriture que lui apportait Marguerite, malgré la consolation que le dévoûment de cette excellente femme lui avait donnée, Grilles sentait qu'il approchait de la fin de ses souffrances ; et comme il avait souffert en chrétien, il voulait aussi mourir en chrétien.

Pendant toute la journée qui précéda l'arrivée du prêtre, il se prépara à la sainte action qu'il méditait. Comme le cerf altéré désire l'eau des montagnes ainsi le prince avait soif des divines consolations. Dans sa ferveur, il voyait Françoise qui l'appelait, et qui lui répétait : Ami, rends-toi digne du ciel.

La nuit tant désirée arriva enfin ; les ombres étaient épaisses, le vent gémissait dans les arbres et contre les hautes murailles du château. Grilles, à genoux dans l'obscurité, priait avec ferveur. Il entendit au dehors les pas de quelqu'un, et la voix bien connu de Marguerite qui lui disait : Le voilà.

A ces mots, il se leva et alla s'agenouiller près de la fenêtre. Dans cet instant, la lune se dégageant de dessous d'énormes nuages noirs, laissa tomber sa lueur au fond des douves du château, et lui fit apercevoir la

pauvre femme à genoux à quelque distance, et le prêtre qui s'avançait vers la grille. Quand il y fut arrivé, il s'assit sur le rebord de la fenêtre, et Grilles lui dit : Bénissez-moi, mon père, parce que j'ai péché ; et à travers les barreaux de fer, il confessa toutes ses

fautes Le pieux cordelier lui parla longtemps du

Dieu qui éprouve et qui console ; ses exhortations étaient souvent entrecoupées de sanglots: Grilles ne pleurait pas ; la paix d'en haut était déjà descendue dans son

cœur Le confesseur lui demanda : Yous avez

beaucoup souffert ; pardonnez-vous à ceux qui vous ont fait tant souffrir ?

— Oui, répondit le frère du duc de Bretagne, oui, je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du mal.

— Pardonnez-vous tout le mal qui vous a été fait ?

— Oui, je pardonne même la mort de Françoise et la mort de mon fils.

— Alors, que Dieu vous pardonne aussi... Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, je vous absous de tous vos péchés.... Puis bientôt, se mettant lui-même à genoux devant la fenêtre, le religieux tira de son sein une hostie consacrée ; et, à travers la grille, le captif qui allait mourir reçut dans son sein le Dieu qui apprend à souffrir, le Dieu qui est la résurrection et la vie... Pendant la communion, Marguerite s'était rapprochée.. C'était là toute l'assistance de cette pieuse cérémonie. Un rayon de la lune l'éclair ait, et montrait les mains blanches et la pâle figure du prince collées à la grille de la fenêtre ; on eût déjà dit un spectre à l'entrée du sépulcre.

Comme le religieux se relevait, Gilles lui dit d'une voix solennelle : Mon père, sans esprit de rancune et de vengeance, je vous adjure d'aller trouver mon très-

redoute frère François, duc de Bretagne ; dites-lui en mon nom de se préparer au jugement : avant cinquante jours il y sera appelé, et là mes torts et ses actions seront jugés... Je vais devant, il me suivra de près.

— Il en sera selon vos ordres, messire, repartit le prêtre, et il s'éloigna.

— Je reviendrai demain, dit Marguerite, le jour va bientôt paraître, il faut m'en aller.

Elle revint dans la nuit du lendemain Mais le

prisonnier ne parut pas à la fenêtre ; elle l'appela, il ne répondit pas. Le matin même qui avait suivi sa communion, ses infâmes et cruels geôliers, irrités de le voir résister si longtemps, étaient descendus au nombre de six dans le cachot. Olivier de Méel conduisait les assassins ; Pierre La Rose, Yvonnet Bouget, Jean de La Chaise, Robert Maletouche et Thomas Rageort se jetèrent à la fois sur le prince qui dormait d'un paisible sommeil; réveillé en sursaut, il reconnut les monstres.. et se soulevant sur son lit, il leur cria d'une voix forte encore : Vous être six contre moi, contre moi exténué par la faim, affaibli par la maladie, eh bien ! qui d'entre vous osera venir seul lever la main sur moi ? En parlant ainsi, le prince de Bretagne avait encore dans son regard et dans son geste la fierté du guerrier... Les lâches eurent peur, aucun d'eux n'osa avancer seul, mais tous à la fois, comme des tigres féroces, se précipitèrent sur leur victime. L'ayant jeté sur son lit et placé entre deux matelas, ils pesèrent de tout leur poids sur le malheureux prince qui ne se débattait plus que faiblement, et dont les cris ne se faisaient presque plus entendre . . . Au bout de quelques instants, il n'y

eut plus de mouvement plus de bruit, les assassins

avaient achevé leur œuvre, le frère de François n'était

plus et ils pouvaient maintenant aller dire au duc

de Bretagne : Nous vous avons délivré de lui, donneznous le prix du sang.

Quand les meurtriers virent que tout était consommé, ils se dirent entre eux : Il faut que le duc de Bretagne sache seul ce que nous avons fait pour lui, et que le peuple ignore à jamais que nous avons prêté les mains à la mort de cet homme ; car on nous montrerait au doigt, et l'on crierait : Voilà les assassins. Lavons donc son visage, faisons disparaître toute marque de violence et plaçons-le sur son lit ; nous irons ensuite avec équipage de chiens et chevaux courre le cerf chez quelque gentilhomme du voisinage, et l'un de nous, qui sera resté en arrière au château, accourra ensuite en grande hâte et en grande désolation nous apprendre que le prince prisonnier vient de passer naturellement de vie à trépas.

Cette proposition, faite par Olivier de Méel, fut approuvée par ses complices ; quatre d'entre eux montèrent à cheval et le suivirent chez un seigneur

voisin Ils étaient au fort de la chasse quand Pierre

La Rose arriva avec toute l'apparence du désespoir et de la censternation, annoncer la mort du prince Gilles que l'on venait de trouver sans vie étendu sur son lit.

A cette nouvelle ils jetèrent des cris de surprise et de douleur ; et, parmi tous ceux qui apprenaient cette mort, on n'en voyait pas qui eussent l'air aussi affligé que les six meurtriers. Ils invitèrent avec instance leur hôte et les gentilhommes qui s'étaient trouvés à la chasse avec eux, à venir à la Hardouynaie pour rendre honneur au prince mort, ayant grand soin de faire remarquer qu'ils étaient absents du château lorsque le malheur était arrivé.

La peine que de Méel et ses compagnons prirent pour faire constater cette absence, donna quelques soupçons, et de fâcheux bruits començant déjà à s'élever, ni leur hôte, ni aucun des autres convives ne voulurent les accompagner.

Bientôt une clameur de pitié pour le prince et de haine pour les assassins retentit dans tout le pays ; dans les campagnes environnantes on n'entendait que le glas des morts, et le menu peuple du canton répétait : Nous avons perdu notre meilleur soutien, allons prier pour lui.

Les religieux d'un couvent voisin vinrent processionnellement et en grande pompe avec leur abbé à leur tête (c'était l'abbé de Bouguin), pour faire l'enlief du corps de très-haut, très-puissant et très-redouté Gilles, prince de Bretagne, mort prisonnier au château de la Hardouynaie.

Les hommes qui l'avaient tué l'avaient retiré du sombre et humide cachot où ils l'avaient fait souffrir si longtemps ; ils avaient placé leur victime dans une chambre haute, sur un lit de parade, et lui prodiguaient maintenant des honneurs, d'hypocrites larmes et de stériles regrets.

Quand les religieux furent entré dans la chambre funéraire, on vit, à la lueur de toutes leurs torches de cire jaune, un vieillard en pleurs venir se jeter sur le corps de l'illustre mort.

Oh ! mon maître ! oh ! mon excellent maître ! à votre dernier moment vous n'avez point vu votre vieil Humfroy à vos côtés ! avez-vous pu croire qu'il vous eût aussi abandonné ! avez-vous pu le compter parmi les ingrats et les traîtres ! oh ! bien-aimé seigneur, voilà la

pensée qui m'est insupportable, et qui abrégera mes jours ! Ah ! que ne suis-je déjà ayec vous !

Le vénérable abbé de Bouguien vint à Humfroy, et, lui prenant la main, lui adressa ces paroles : Fidèle sénateur, ce ne sera pas moi qui vous dirai de ne pas pleurer l'excellent prince que nous pleurons tous, et que je dois regretter plus que tout autre, puisqu'il m'avait été confié dès sa plus tendre enfance ; mais Humfroy, vous êtes chrétien, et devant la croix il faut savoir modérer les plus cuisants regrets : en face de la croix le désespoir doit se taire, et la prière s'élever.

Les chants des prêtres retentirent alors ; pendant que l'on répétait les versets du De profundis, le corps du prince fut placé dans le cercueil : Humfroy, cherchant à contenir ses sanglots, aida à rendre ce pieux et terrible devoir. L'abbé de Bouguien, le cœur navré de tristesse, marchait à côté des restes de son noble élève ; malgré tous ses efforts, on voyait des pleurs s'échapper de ses yeux. Arrivé au monastère, il fit inhumer celui qu'il avait aimé comme un fils, dans une chapelle dédiée à saint Gilles.

Le lendemain de l'enterrement, Humfroy vint trouver le vénérable abbé et lui dit : Je n'ai plus rien.... plus rien sur la terre ; je ne vivais que pour aimer et servir celui qui est là (montrant la chapelle de saint Gilles). Révérend père, ayez pitié de moi ; permettez que le peu de jours qui me restent se passent près de sa tombe.... Hélas ! je ne puis plus le servir, je veux

prier pour lui Admettez-moi parmi les frères lais

de votre sainte maison. Au nom de celui que vous avez aimé, ne rejetez pas ma prière

Ce fut avec satisfaction que l'abbé de Bouguien accorda la demande du fidèle serviteur, et depuis on vit

souvent les deux vieillards venir ensemble s'agenouiller devant l'humble tombeau du noble et infortuné prince qui avait eu sur la terre de rapides instants de gloire et de bonheur, et des années de souffrance et d'adversité.

Le cordelier qui était venu le confesser et lui donner le pain du ciel à ses derniers moments n'avait point oublié la mission dont le prince mourant l'avait chargé ; sans un instant de retard, il s'était mis en route pour aller trouver le duc de Bretagne. Arrivé à Pontorson, il demanda où était le duc François; on lui dit qu'il venait de prendre Avranches, et qu'il devait y rester plusieurs jours. Comme il entrait dans cette ville on lui montra le duc sur la plage de sables qui s'étend entre Pontorson et le mont Saint-Michel ; le religieux se hâta de marcher à sa rencontre : de loin il voyait sur cette vaste et blanche étendue un groupe de chevaliers ; leurs armures brillaient aux rayons du soleil ; au milieu de ce rassemblement de plus de deux cents seigneurs bretons, on distinguait François, monté sur un blanc palefroi, et quand le religieux fut plus près, il le reconnut encore à une couronne d'or placé sur son casque de fer. Pendant qu'il songeait à la manière dont il accomplirait son message, le duc et sa suite le regardaient aussi venir vers eux : sa taille était haute et imposante, son front était chauve, sa barbe longue et grise tombait sur sa poitrine, sa démarche n'était pas ralentie par l'âge, et cependant il paraissait avoir vieilli dans les austérités. Lorsqu'il fut parvenu au groupe qui composait l'escorte du duc de Bretagne, il n'hésita point, et allant se placer à l'encontre du cheval du prince, il dit :

Messire, plaise à vous de m' entendre seul et sans témoins.

— Que me voulez-vous ? demanda François, cherchant à calmer son cheval qui s'était cabré à l'approche du religieux ; que voulez-vous me dire révérend père ?

— Ce qui vous importe le plus, repartit le cor délier.

— Chevaliers, éloignez-vous ordonna le duc : et il ajouta : Restez à quelque distance et attendez-moi.

Alors le duc de Bretagne et le moine furent laissés seuls. .. . François attendait avec anxiété les premières paroles du religieux. Il était descendu de cheval ; et s' appuyant sur sa longue épée, il tenait ses regards abaissés sur le sable. Le religieux, rempli de cette émotion que l'on ressent quand on vient parler au nom d'un mort, hésitait à rompre le silence. François répéta : Parlez, mon père.

— Ce n'est pas en mon nom que je parlerai, c'est au nom de messire Gilles de Bretagne, votre frère : c'est lui qui m'envoie : il m'a adjuré de venir vers vous avant d'être délivré des chaînes que vous lui aviez données ; il m'a chargé de vous dire qu'il vous pardonnait...

— Mais où est-il donc maintenant ? s'écria François ; qui a pu le délivrer ?

— La mort, dit le prêtre, la mort qui délivre de tout.... c'est elle qui a fait tomber les chaînes de votre frère.

A ces paroles, le duc cacha son visage dans ses mains, et l'on ne put voir s'il répandait des pleurs.

L'étranger continua : Après avoir reçu de mes indignes mains les sacrements de notre sainte mère l'Église votre noble frère m'a adjuré, au nom du Dieu vivant, de venir vous trouver, très-redouté seigneur, et de vous dire de vous préparer au jugement de Dieu ; qu'avant cin-

quante jours, vous y seriez appelé, et que là, devant le juge que ïon ne peut tromper, ses torts et vos actions seraient jugés

Après m'avoir donné cet ordre, Messire Grilles votre frère est passé de vie à trépas, ayant chrétiennement pardonné ses longues et cruelles souffrances à ceux qui les lui avaient fait endurer. .. .

Le religieux avait fini de parler, que François ne relevait pas encore la tête ; il restait profondément absorbé. Il entendit le bruit des chevaux, alors il regarda. Sa suite venait le chercher. Mais le cordelier avait disparu ; on ne le voyait même plus sur la grève.... Les paroles dites par le religieux restaient pesantes sur le cœur du duc. Il remonta à cheval ; mais ses mains froides et tremblantes tenaient à peine les rênes. Il fut triste et sombre pendant toute la route. Arrivé à Yannes, une fièvre qui ne le quitta plus se déclara avec d'alarmants symptômes. Le mal fit des progrès rapides ; dans ses souffrances et sur son lit d'agonie, il cria vers le Dieu qui pardonne, et se repentit des mauvais traitements qu'il avait fait endurer à son frère.

Avant que les cinquante jours ne fussent écoulés, il fut appelé devant le juge où Grilles l'avait sommé de comparaître, devant ce juge incorruptible qui pèse toutes les actions, et dont la justice ne peut être désarmée que par le repentir.

La mort de François 1er, duc de Bretagne, dit un vieil historien de notre province, doit servir ^exemple à tous princes d'estre sages à croire, et ne se donner en appétit, ny aux passions de ceux qui les approchent ; car les hommes ri ont que trop à refréner et gouverner leurs propres passions sans boire celles de leurs courtisans.

Page 1