‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 33 sur 39 · LE MESSAGER · texte numérisé non relu

LE MESSAGER

François s'irritant de tons les scrnpnles, de tontes les lentenrs de la jnstice, renonça à la marche régulière d'une procédure, et partit pour Vannes, en chargeant Arthur de Montauban de la garde du prisonnier de Moncontour. Tout pouvoir sur le noble captif fut ainsi remis aux mains de son plus cruel ennemi.

A peine le duc de Bretagne était-il arrivé à Vannes, que Prégent de Coëtivi y vint, envoyé par roi Charles VII : la mission dont il était chargé était de nature à ajouter au mécontentement du duc, il allait être obligé

de lâcher sa proie il avait résisté aux prières de toute

sa famille, aux instances du connétable, aux cris de son peuple, aux cris du sang; sa propre main avait repoussé son frère, il* était resté sourd et insensible aux supplications de sa belle-sœur embrassant ses genoux.... et maintenant il allait être forcé de remettre en liberté celui qu'il haïssait assez pour lui avoir fait rompre les liens de la nature, et lui avoir fait oublier ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes.... Cependant il ne fallait pas montrer ce mécontentement ; au contraire, il fallait presque feindre delà joie, car c'était un frère qui allait être délivré, et vis-à-vis de Charles VII, le duc n'avait jamais cessé d'affecter une grande tristesse d'être forcé, par raison d'état, de sévir contre le prince Grilles.

L'amitié et l'alliance du roi de France étaient à ménager, les Anglais menaçaient encore la Bretagne, et les troupes commandées par Hichemont auraient été immédiatement retirées, si François avait refusé l'élargissement du noble prisonnier. Force était de céder,

la prudence et l'intérêt rirent taire quelques instants la jalousie et la haine.

Le duc de Bretagne eut donc l'air d'accorder avec bonheur, à l'illustre envoyé du roi de France, la liberté du prince Grilles ; il dit même, avec un perfide sourire, en donnant l'ordre d'expédier tout de suite un exprès à Arthur de Montauban : Je regrette de ne pouvoir aller moi-même ouvrir les portes de la prison ; comme frère de Grilles, j'ai longtemps souffert de mes devoirs de souverain, aujourd'hui je suis heureux de la liberté que je lui rends. Amiral de France, dites à mon oncle, votre royal maitre, -que j'ai eu hâte d'accéder à ses désirs : l'ordre de la mise en liberté va être expédié ce jour même à Moncontour.

Plaise au duc de Bretagne, je porterai moi-même au prince Grilles la nouvelle de son élargissement, répondit Prégent de Coëtivi.

J'y consens, repartit le duc, de Bretagne, vous vous entendrez avec mon maréchal, Arthur de Montauban. Pour que, dans son malheur, mon frère trouvât quelques adoucissements à sa captivité, pour que je fusse rassuré davantage, j'avais chargé Montauban du soin de veiller sur le prisonnier ; vous lui donnerez l'ordre qui va vous être remis, les portes de la prison s'ouvriront et je prévois que le premier besoin de mon frère sera de venir se jeter dans mes bras... je l'attends

L'amiral de France attendit en effet peu de temps l'ordre qui venait de lui être promis : mais Pierre La Eose, qui depuis qu'il avait été envoyé par la princesse de Bretagne auprès du duc François, avec une lettre datée du Ghiildo, était resté à la cour du duc, fut vu

montant à cheval et devançant ainsi sur la route de Moncontour tout autre messager.

Quand cet homme prenait un chemin, on pouvait dire, il y aura tromperie et malheur au bout du voyage ! Aussi les amis du prince Gilles furent effrayés en le voyant partir. Messire Prégent de Coëtivi ne sut rien de son départ : il l'aurait su, qu'il n'en aurait pas eu plus de crainte ; il ne le connassait pas.

Depuis qu'Arthur de Montauban avait la garde du prince de Bretagne, il sentait plus que jamais le besoin de s'étourdir et de se distraire ; Jean Hingant, Olivier de Méel étaient avec lui, le séjour de Moncontour leur offrant peu de moyens de distraction et de plaisir, ils avaient invité plusieurs chevaliers et seigneurs des environs à venir au château ; la partie la plus solitaire du vieux manoir était habitée par le prisonnier, mais n'était pas assez éloignée des autres appartements pour que le bruit des banquets, le chant des orgies ne parvinssent jusqu'à la chambre qui servait de prison . . . Souvent les éclats de rire, les plaisanteries d'Olivier de Méel étaient entendus du prince qui, pendant la longueur des jours et la tristesse des nuits, restait seul avec ses souvenirs et ses inquiétudes... quelquefois même le nom de Françoise de Dinan lui semblait avoir été prononcé par ses barbares geôliers . . . alors, lui qui était devenu patient à force de malheur, sortait de cette résignation que son adversité lui avait faite, et au nom de son épouse bien-aimée, ainsi proféré au milieu des orgies, il entrait en fureur, à travers les murs il menaçait ses

lâches gardiens et ses cris d'indignation et le bruit

des chaînes qu'il agitait dans sa juste colère les faisaient rire de nouveau, car ils se sentaient à l'abri de ses menaces. N'avez-vous pas vu des enfante chercher à ir-

riter le lion à travers les barreaux de sa cage de fer ? quand le noble animal trop tourmenté par eux se lève, secoue sa crinière et rugit, leur joie est au comble, car ils n'ont rien à redouter de sa fureur. Il en était ainsi de ces hommes avilis, qui s'étaient appelés les amis de Gilles de Bretagne, et qui depuis étaient devenus ses geôliers.

Arthur de Montauban n'avait pu encore se résoudre à voir celui qu'il était chargé de garder .... comment en effet aurait-il pu supporter un seul de ses regards ? Le prince au contraire cherchait à l'apercevoir, car il sentait qu'un simple coup d'œil de lui serait ressenti par Arthur comme un trait perçant. Mais le maréchal de Bretagne fuyait toute occasion de rencontrer la vue du prisonnier ; quand pour faire distraction à ses remords il voulait s'amuser, il fallait qu'il ne pût pas voir la tour où était sa victime . . . Tout le malheur n'est donc pas pour celui qui souffre ? non, Dieu ne l'a pas voulu, celui qui fait souffrir a aussi ses tourments.

Un soir, les ennemis de Grilles étaient réunis autour d'une table chargée à'épices et de vins; leur fausse gaieté éclatait au dehors, et le prisonnier pouvait distinguer les refrains de leur chants bachiques. Leurs plaisirs s'étaient prolongé fort avant dans la nuit, tout bruit avait cessé au dehors, et déjà les éclats de leurs bruyants plaisirs r commençaient à*s'aiffaiblir,quand on entendit les pas d'un cheval sur le pont, et une voix qui criait : De par le duc de Bretagne, ouvrez la porte du château au messager quHl envoie. Le son du cor avait précédé cette voix, le son du cor lui répondit du haut de la tourelle ; bientôt les portes crièrent sur leurs gonds rouilles, l'étranger fut introduit dans l'intérieur des cours et conduit à la chambre où le maréchal était encore à table avec Jean Hingant et Olivier de Méel.

II ne nous manquait que lui, c'est Dieu qui nous l'envoie, s'écria Arthur de Montauban.

— Ah ? pour parler plus juste, noble maréchal, ajouta de Méel, dites donc le diable, regardez donc si Pierre La Rose n'a pas l'air de sortir de l'enfer? ceux que Dieu envoie sont des anges, lui a l'air d'un vrai démon.

Comme pour rendre la comparaison d'Olivier de Méel plus frappante et plus juste, le messager se mit à sourire de cette plaisanterie ; ce sourire était affreux à voir, c'était celui de Satan.

Le maréchal fit signe à Jean Hingant de donner un siège à Pierre La Rose ; il lui fit aussi verser du vin, en lui disant : Bois, repose-toi un instant, et redis-nous le but de ta mission.

— Oh ! très-illustre maréchal, je ne prendrai pas le moment de repos que vous m'offrez... je ne veux pas vous voler un instant de plaisir que j'ai à vous donner ; messire Prégent de Coëtivi, seigneur de Retz, maréchal de France, ami du roi Charles YII .....

— Achève donc, s'écria avec impatience Arthur de Montauban.

— Eh bien ! messire Prégent de Coëtivi me suit de près, demain il sera ici.

— Qu'y vient-il faire ? demanda Arthur avec une inquiétude marquée.

— Délivrer messire Grilles de Bretagne... — O ciel ! et par ordre de qui ?

— Le roi de France a demandé...

— Grilles n'est pas prisonnier du roi de France, le duc François a seul la justice délies États...

— Le duc François a signé la mise en liberté de son frère, Coëtivi en est porteur...

— Il ne lui manque plus que de signer aussi l'ordre de nous arrêter... Yoilà ce que c'est que de servir les vengeances des autres... nous serons sacrifiés...

— Je vous l'ai répété souvent, maréchal, dit Hingant, et alors vous me répondiez que vous ne serviez la vengeance de personne, que c'était votre propre cause...

— Tais-toi, lâche, tes scrupules n'étaient que des frayeurs, quand je te montrais de l'argent tu n'avais plus de remords.

— Non, non, il n'en avait plus, ils ne lui venaient que lorsque l'ombre du danger paraissait, dit Olivier de Méel, le maître trésorier n'a de conscience que dans l'adversité, aussi pour son salut je lui en souhaite un peu.

— Jean Hingant allait répliquer, Pierre La Eose se hâta de dire en baissant la voix : Ce n'est pas le moment, ce me semble, de se reprocher ses frayeurs et ses craintes, le passé n'est plus à nous, tâchons de faire en sorte que l'avenir ne nous soit pas funeste : il ne faut pas s'aveugler, si Grilles de Bretagne recouvre la liberté, nous avons trop servi ou la vengeance et la haine du duc François, ou notre propre vengeance et notre propre haine envers celui que l'on veut délivrer, pour

que nous soyons en sûreté s'il sort de sa prison Il

faut donc qu'il n'en sorte que pour... Il s'arrêta effrayé de mettre toute sa pensée au jour

— Il a raison, murmura tout bas Olivier de Méel, en jouant avec un des couteaux qui se trouvaient sur la table où il était appuyé ; il a raison, il ne faut pas qu'il soit délivré.

— Mais comment l'empêcher ? demanda Hingant dont le visage était déjà tout décomposé par la frayeur.

— Il y a plus d'un moyen, répondit le maréchal, qui venait de réfléchir profondément, mais il faut que Pierre La Eose nous prête son secours.

— Je vous entends, repartit le scribe, mon propre intérêt vous assure de mon zèle, il n'y a pas un instant à perdre, et me voilà tout prêt.

— C'est bien, nous ne nous coucherons pas cette nuit, dit Arthur de Montauban, nous comptions veiller pour nos plaisirs, nous veillerons pour notre sûreté : Pierre La Rose, quand crois-tu que Prégent de Coëtivi arrive ?

— Demain de bonne heure, répliqua La Pose.

— Réfléchissons ... il faut qu'à son arrivée ici il trouve quelque obstacle à la mise en liberté... Si je m'absentais . . . mais non, cela ne suffirait pas . . . cela ne serait qu'un jour de retard.... il faut que les grands coups soient portés plus haut, il faut que le duc François luimême soit arrêté dans cet accès de clémence, qui lui vient tout à coup et si mal à propos ; je vous réponds que cet ordre ne part pas de son cœur, je hais le prince Gilles... mais lui le déteste autant que moi, il n'a pardonné à son frère que du bout des lèvres, c'est la peur de perdre son allié le roi de France qui lui a fait signer l'ordre de l'élargissement... il faut qu'il le rétracte . . .

— Mais comment y parvenir ? dit Pierre La Rose.

— Es-tu donc si novice, répliqua le maréchal, que

tu sois réduit à me faire une telle question ! c'est

celle d'un écolier, et tu es passé maître... n'as-tu pas un

talent merveilleux, une facilité unique à imiter toutes les écritures ? à contrefaire toutes les mains ?

— Il est vrai que je suis parvenu au point qu'il est impossible de reconnaître ma main d'avec celles des plus puissants rois ; mais à quoi cela peut-il me servir dans cette circonstance ? . . .

— Ne sais-tu pas d'une manière toute particulière le style, la formule et la manière d'écrire de Henri roi d'Angleterre ?

— Je commence à vous comprendre, très-redouté seigneur, il faudrait donc... ?

— Ecrire au duc de Bretagne une lettre haute, impérieuse, insultante même ; il faudrait qu'il menaçât François de toute sa colère, si à l'instant même son jeune ami, son connétable Gilles n'était mis en liberté ; ce ne serait point assez de ne blesser que la fierté du duc de Bretagne, il faudrait aussi insulter au roi (Je France... Tu sais que d'ordinaire le style de la cour d'Angleterre est orgueilleux et hautain, il serait bien d'ajouter encore à cet orgueil.... Enfin c'est notre dernière tentative, il faut y mettre toute ta perfidie, toute ton adresse, tu es compromis avec nous, il faut que notre salut fasse le tien. •

— Celui qui m'envoie ne veut pas plus que vous, très-redouté seigneur, que le prisonnier soit mis en liberté : quand il m'a chargé d'arriver près de vous, il m'a dit : Tu informeras le maréchal de la position dans laquelle je me trouve. Pour se défendre des Anglais, la Bretagne a besoin du secours de la France, il faut donc ne pas mécontenter son roi ; mais d'un autre côté on a été bien loin avec celui qui a été accusé de les avoir fait venir. A-t-on été jusqu'à ce point pour reculer tout à coiip 1 Moi, a ajoute le duc François,

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j'ai dû montrer un grand empressement à accéder aux désirs de mon royal oncle Charles YII ; mais Montauban peut et doit trouver quelque lenteur, quelques obstacles à la remise immédiate du prisonnier.

— Des lenteurs ! des lenteurs ! voilà toute sa politique. C'est celle des hommes faibles, n'osant rien faire par eux-mêmes, ils s'en rapportent au temps ; moi, je brusquerai tout. Pierre La Rose, suis-moi, nous allons nous renfermer tous les deux, et si ma pensée réussit, mieux aurait valu pour l'époux de Françoise de Dinan que le roi de France ne se fût jamais intéressé à lui.

Après ces paroles, le maréchal et le secrétaire se levèrent de table, et allèrent se renfermer dans une profonde solitude, pour n'être pas troublés dans leur œuvre infernale. Là, ils écrivirent la lettre suivante.

A très-haut et très-excellent prince, notre très-cher et trèsamé cousin le duc de Bretagne.

" Très-haut et très-excellent prince, notre très-cher et très-amé cousin, depuis un bien long temps nous vous avons fait connaître nos désirs, et jusqu'à ce jour, vous avez laissé nos démarches sans l'effet que nous étions en droit d'en attendre. Notre très-cher et trèsamé cousin, votre frère Gilles, prince de Bretagne, né du même père et de la même mère que vous, est toujours injustement 'renfermé dans une étroite et dure captivité ; le blâme, qui en retombe sur vous, est grand aux yeux de Dieu et aux yeux de tous les princes de la chrétienté ; mais moi j'ai droit plus qu'aucun autre d'élever la voix, et je vous fais sommation pour que notre très-cher et très-amé cousin Grilles de Bretagne, notre vaillant et honoré connétable et chevalier de notre

ordre royal de la Jarretière, soit soudainement élargi et mis en pleine liberté. A défaut de ce faire de votre part, j'enverrai puissance pour le quérir, et telle puis- • sance que ni vous ni le roi de France ne pourrez résister, et qu'il vous faudra en venir à ma volonté qui est justice.

" Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu, notre très-cher et très-amé cousin, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

" Signé, Henri."

" Escrit à notre palais de "Westminster-lez-Londres."

A cette œuvre de mensonge et d'iniquité il ne manqua rien ; la signature du roi d'Angleterre fut imitée avec une merveilleuse perfection, et comme le dit un vieil historien du temps, et y estoit le seing contrefait, et le scel de ce roi si proprement, qu'on n'y eût sceu rien reprendre, ni desconnoistre.

Sans perdre un seul instant, Olivier de Méel fut appelé ; après une rapide communication, il eut ordre de partir avec un messager, pour veiller à ce que la lettre qui venait d'être écrite, fût promptement remise au duc François ; mais il ne devait pas paraître et il aurait soin de faire arriver le porteur de la dépêche par une autre route que celle de G-uildo.

Allons, dit Olivier de Méel en montant à cheval, allons, s'il échappe à celle-ci, il faut que son bon ange soit un fameux gardien ; et il s'éloigna avec le messager qu'il devait surveiller. Le bruit des pas de leurs chevaux se fit entendre pendant quelques instants, et puis tout rentra dans le silence et dans les ténèbres ; car la nuit n'était pas encore achevée.

Le lendemain Arthur de Montauban se hâta aussi

de s'éloigner du château de Moncontour, pour qu'à son arrivée messire Prégent de Coëtivi ne l'y trouvât pas, et fût obligé de l'attendre pour mettre l'ordre du duc de Bretagne à exécution. En partant, le maréchal confia la garde du prisonnier à Jean Hingant, avec l'ordre exprès de ne laisser qui que ce fût communiquer avec lui, et sur la responsabilité de sa tête de ne prendre aucune mesure relative au prince Grilles, sans en avoir préalablement référé à lui, maréchal de Bretagne, qui ne tarderait pas à revenir.

Ainsi, tout était prévu,, tout avait été calculé pour donner le temps à la dépêche mensongère d'arriver à Vannes, avant que l'ordre de mise en liberté pût être exécuté. Le génie du mal est habile, il marche plus vite, et voit de plus loin que celui du bien ; heureusement pour la vertu son règne sera passager, sans cela elle serait trop à plaindre.

LE ÇONVOT.

Sans le moindre retard, au milieu de la nuit, le perfide La Rose était parti avec les instructions qu'il devait remettre à Arthur de Montauban. Pour aller faire le mal, il n'avait point attendu le retour du jour, tandis que l'amiral de Coëtivi, lui, chargé d'un message de liberté et de joie, fut retenu à Yannes par toutes les lenteurs de l'étiquette et tous les préparatifs d'un départ officiel.

Il en est toujours ainsi dans la vie, le crime a des ailes, et la vertu ne marche sur cette terre qu'avec des entraves. L'illustre envoyé du roi de France fut

admis, avec tous les honneurs de son rang, au lever du. duc de Bretagne ; ce fut seulement alors qu'il obtint de ses mains l'ordre de l'élargissement du prince Gilles. En le recevant, le sire de Coëtivi s'inclina et dit : La joie du captif délivré aura peine à surpasser le bonheur de celui qui délivre, très-redouté seigneur, votre clémence a déjà sa récompense. Elle se voit dans vos augustes traits ; ah ! béni soit le jour où mon royal maître m'a député vers vous pour cette œuvre de paix et de réconciliation !

En effet, dans cet instant, le regard du duc de Bretagne avait perdu son expression habituellement sombre et sévère, et en disant : Partez, hâtez-vous d'aller porter la liberté à mon frère, sa voix avait été sensiblement émue... Isolé de ses perfides conseillers, il était revenu à la nature ; il n'entendait plus leurs trompeuses paroles, il ne pensait plus au départ de Pierre La Rose, et ne songeait qu'aux bénédictions de Grilles, de Françoise, du connétable, de Pierre de Gruingamp et de toute sa famille. Ah ! que de princes qui ont laissé une mémoire noircie, eussent passé purs à la postérité, s'ils n'avaient pas trouvé dans leurs vils flatteurs, une si grande promptitude à servir leurs passions !

Le duc de Bretagne, après avoir remis au sire de Coëtivi l'acte de grâce et de justice, se hâta d'aller trouver Isabelle d'Ecosse, sa tranquille et froide compagne, pour lui annoncer cet acte de clémence. Quand il entra chez elle, elle était occupée de ses deux petites filles, Marguerite et Marie, et leur apprenait déjà à tenir quenouille et fuseau ; il lui dit en entrant : Madame, vous m'avez une fois demandé que je misse mon frère Grilles en liberté.

— Oui, très-redouté seigneur, répondit Isabelle en se levant, oui, je tous l'ai demandé ; vous m'avez dit alors de ne jamais vous en parler, oncques ne l'ai fait depuis....

— Eh bien ! repartit François, aujourd'hui votre souhait est accompli ; je viens de remettre au sire de Coëtivi un ordre pour son élargissement.

— Béni soit Dieu ! dit Isabelle, et elle fit un signe à ses petites filles, qui coururent embrasser leur père . . . François en se penchant pour recevoir leur caresses, sentit tomber une larme de ses yeux...

Plaise à monseigneur, ajouta Isabelle, que j'envoie à notre belle-sœur, Françoise de Bretagne, un exprès pour lui apprendre la liberté de son époux.

Oui, oui, dit le duc en sortant ; que cette nouvelle aille tout de suite à elle et à notre oncle Arthur de Eichemont ; ils m'en ont assez voulu de ma justice, qu'ils sachent aujourd'hui ma clémence, qu'ils rétractent aujourd'hui leurs malédictions.

Isabelle pour cette fois mit un peu d'empressement dans sa démarche. Elle se hâta d'aller faire faire une lettre pour sa belle-sœur qu'elle plaignait depuis longtemps, mais qu'elle plaignait sans rien dire, car elle aurait craint d'offenser son époux en témoignant trop d'intérêt à la femme du prisonnier.

Une seule fois, comme on vient de le voir, elle avait osé élever la voix en faveur de Gilles ; François lui avait imposé silence sur ce sujet ; et depuis elle avait scrupuleusement obéi ; elle pensait que sa première vertu devait être la soumission, et pour rester fidèle à ce principe, souvent elle paraissait froide... Françoise l'avait trouvée telle, quand elle l'avait implorée en

faveur de Gilles ; mais à présent qu'elle avait la permission d'en croire son bon cœur, Isabelle était empressée de faire connaître à sa sœur la fin de ses soucis et de ses larmes.

Hélas ! Françoise, déjà trop livrée à l'espérance par tout ce que lui avait appris Humfroy, faillit mourir de joie en recevant cet exprès ; son cœur, si longtemps comprimé sous le poids de la douleur, battit avec des mouvements violents et déréglés quand le chagrin ne pesa plus sur lui. — J'ai supporté les tourments de l'inquiétude, disait-elle à Humfroy, est-ce que je ne pourrai soutenir les délices du bonheur ? Oh ! Dieu de miséricorde, tu as eu pitié de mes maux ; encore quelques jours et je le verrai. Vieux compagnon de mon malheur, demain nous partirons pour Moncontour Si

je pouvais être la première qu'il vît en sortant de prison, il me semble qu'il en aimerait encore mieux la liberté.... Je sens que j'aurai encore assez de force pour aller jusque là.

L'abbé de Bouguien, devant lequel elle parlait ainsi, cherchait en vain à la retenir à Dinan ; Humfroy, malgré son respect eux silence, trouvait aussi le moyen de faire entendre qu'il pensait qu'il était imprudent d'entreprendre un tel voyage à cause de sa santé Mais Françoise résista à tout, et le lendemain une litière ayant été préparée, elle partit de Dinan avec le pieux aumônier et le fidèle serviteur. Peut-être ces deux anciens amis de Grilles eussent-ils été plus éloquents pour dissuader la princesse d'aller

voir délivrer son époux mais eux-mêmes avaient

au fond du cœur un grand désir de revoir celui qui avait été si longtemps captif : quand on ne s'oppose à une chose que par raison, quand en faveur de cette

raison, on combat ses propres sentiments, on est rarement entraînant et persuasif.

Malgré tout l'empressement de la jeune épouse, elle n'arriva à Moncontour qu'après le sire de Coëtivi ; il n'avait pu remettre encore l'ordre dont il était porteur au maréchal de Bretagne, qui avait eu soin de s'absenter pour donner "h temps à la lettre écrite par lui et par Pierre La Eose de parvenir au duc François.

L'amiral de France s'irritait de ce retard, Françoise s'en désolait aussi... Enfin, Arthur de Montauban, au bout de quelque jours, revint ; malgré son bonheur, la princesse ne pouvait s'empêcher de regretter que ce fût le maréchal qui dût ouvrir les portes de la prison.... elle se disait: De lui je n'attends rien d'heureux.... Hélas ! elle ne se trompais pas.

Lorsque l'amiral de Coëtivi se présenta devant Arthur, avec l'ordre de l'élargissement du prince Grilles, signé du duc de Bretagne, le maréchal avec une feinte douleur lui montra un nouvel ordre qu'il venait de recevoir, et qui resserrait plus que jamais les liens du prisonnier....

On ne se joue pas ainsi d'un envoyé du roi de France ! s'écria Coëtivi avec fierté.

On ne menace pas impunément un duc de Bretagne ! dit Arthur sur le même ton ; prenez-vous-en au zèle maladroit de Henri d'Angleterre : le prince Gilles allait être rendu à la liberté, vous en aviez l'ordre, toute dissension de famille allait cesser... Mais Henri, tout à coup, menace le petit-fils de Jean-le-Conquérant ; il lui ordonne, comme à un humble vassal, d'élargir à l'instant son connétable, Gilles de Bretagne, chevalier de son ordre de la Jarretière : eh ! bien, qu'il vienne le délivrer. . . Il dit qu'il amènera une telle puissance, que ni la

France, ni la Bretagne ne. pourront résister Mon

maître est résoin à attendre l'efïet de ces insolentes menaces, le roi sentira comme lui l'insulte qui est faite à tous les deux ; moi, je ne tous cache pas ma pensée, illustre amiral, hier il y ayait justice à mettre le prince Grilles en liberté, aujourd'hui il y aurait lâcheté... hier je m'en suis réjoui, aujourd'hui je serais humilié de voir un roi d'Angleterre dicter ainsi la loi à mon pays...

L'amiral de France, tout en regrettant de voir sa mission finir ainsi, sans résultat heureux, ne pouvait s'empêcher de penser qu'il était mieux d'attendre, et que les choses les plus justes ne doivent pas être faites, quand elles son insolemment commandées.

Ces raisons pouvaient paraître suffisantes à un homme d'État, à un loyal et brave chevalier ; mais Françoise était plus difficile à tromper.... La princesse devina tout de suite d'où partaient ces nouveaux obstacles à la liberté de son époux.... La haine qu'ils lui portent, s'écria-t-elle, ne pourra donc jamais être vaincue ! La voix du roi de France ne sera pas plus entendue que la mienne ; l'intérêt de la Bretagne ne sera pas plus écouté que le cri de la nature :.... Hélas ! c'en est fait !..

j'ai eu un moment d'espoir il a été court ; il a été,

dans mes longues douleurs, comme un de ces instants de calme que l'on voit quelquefois aux malades peu d'heures avant leur mort.

En parlant ainsi, Françoise pré disait sa destinée

Elle ne devait plus avoir d'espérance, tout allait finir pour elle ici-bas. Le roseau av ait plié pendant l'orage, il avait été couché jusqu'à terre par les vents déchaînés, mais il s'était relevé après la tempête... Yoici venir le

jour où il sera déraciné et emporté par le torrent

par ce torrent qui entraîne dans ses ondes et le chêne

qui a résisté aux siècles, et la fleur qui s'est épanouie le matin.

L'épouse de Grilles de Bretagne avait épuisé toutes les peines, elle n'avait plus qu'à mourir ; pâle et agitée de tremblements convulsifs, elle prit le bras de l'abbé de Bouguien. Allons, dit-elle, avec quelque chose de bref et de vif dans la parole, allons essayer encore une fois d'aller jusqu'à lui, prêtez-moi votre appui, je pourrai me traîner jusqu'à la porte de la prison, et si on ne veut pas me l'ouvrir, je m'y coucherai pour mourir ! Allons, mon père, hâtons-nous.

Le prêtre effrayé du changement des traits de la princesse, s'approcha d'elle avec Humfroy ; une de ses femmes accourut aussi pour la soutenir ; elle voulut se lever, mais des douleurs violentes la firent retomber sur sa chaise ; déjà toute la pâleur de la mort s'était étendue sur cette jeune épouse, sur cette jeune mère, qui ne devait pas voir sourire son enfant.... Le poids de ses maux avait été trop lourd, elle allait succomber... Le prêtre à ses côtés lui disait :

Ma fille, votre journée a été courte dans le champ de la vie, mais elle a été pleine de travail ; vous n'avez pu achever le sillon commencé, mais ce n'est pas faute de courage ; ayez confiance dans le Seigneur, il a vu votre zèle, il vous récompensera ; ma fille, ayez bon espoir, vous avez encore un devoir à- remplir.... Françoise serra la main du saint vieillard et lui fit un signe de la tête mais elle ne parla pas ; elle n'était plus pâle, des plaques d'un rouge foncé se voyaient sur ses joues ; le prêtre alla* chercher le Dieu qui donne la force de mourir ; pendant ce temps, des femmes la portèrent sur un lit.... Humfroy ne sortait de la chambre de la malade que pour aller regarder la prison.... Ah ! se disait-il, si

mon seigneur et maître pouvait seulement venir un instant auprès d'elle, cet instant lui rendrait la vie. Plein de cette pensée, il court offrir de l'or au geôlier, il court se prosterner aux pieds de Montauban, il lui apprend que la fille des comtes de Dinan est mourante, dans une pauvre hôtellerie de la ville, non loin de la prison. A cette nouvelle, Arthur s'écrie : Quoi ! Françoise est mourante et l'on ne m'avait pas averti ! malheureux vieillard, hâte-toi de me conduire près d'elle.

— Ah ! très-redouté maréchal, répondit Humfroy, ce n?est pas vous qui lui rendrez la vie, la vue seule du prince son époux....

— La vue seule du prince son époux ! répéta Arthur avec une effroyable expression de fureur ; la vue seule du prince ! j'enjure par ma damnation éternelle, cette vue, elle ne l'aura jamais....

Humfroy, effrayé de ces transports du maréchal, hésitait à obéir. Le maréchal lui ordonna de nouveau de le conduire vers Françoise. C'est là, dit le vieux serviteur, dans cette pauvre maison, qu'est gisante sur un grabat, la fille des comtes de Dinan, la princesse de Bretagne, ma très-illustre et très-aimée maîtresse.

Arthur voulut entrer, l'abbé de Bouguien étendant les bras en travers de la porte lui demanda : Maréchal, où allez-vous ?

— Yoir la princesse de Bretagne, qu'on ma dit être ici, souffrante et en danger de mort.

— Elle n'y est plus.

— Où est-elle ?

— Au ciel, avec un jeune ange qu'elle vient d'y porter....

Prêtre tu me trompes ; laisse-moi passer, je veux

la voir !

— Si elle vivait encore, je m'y opposerais, mais ses yeux sont fermés pour toujours aux choses de la terre... Allez, approchez de son lit, elle ne verra plus ses bourreaux en mourant elle leur a pardonné, elle a

prononcé votre nom...

Le maréchal entra, l'aumônier ne l'avait pas trompé ; à la lueur de deux cierges qui brûlaient près du lit, il vit son beau visage déjà pâle comme de l'ivoire, ses bras croisés sur son sein y retenaient enveloppé de langes un petit enfant nouveau-né.

Immobile, les yeux fixes, Montauban contemplait son ouvrage: C'est moi qui l'ai tué, se répétait-il... Yoilà le lit de parade de celle qui s'asseyait près du trône, le voilà entouré de toute la solitude de la pauvreté. A tous leurs maux, j'avais donc aussi joint la

misère allons j'ai bien tenu le serment de haine

que j'avais fait... Mais non, il me reste encore une victime, Grilles n'a perdu que la liberté, la vie lui reste... eh bien ! par le sang de Dieu, je le jure, je le laisserai vivre, cette morte me prie pour lui, me demande d'abjurer ma haine....

Puis mettant un genou en terre près du lit, il ajouta 0 ! Françoise, écoute-moi, pardonne-moi, tu es maintenant au ciel, implore pour moi miséricorde et pardon... Après cette prière, le maréchal sortit de la chambre funèbre. Ni Hingant, ni Olivier de Méel, ni aucun de ses officiers, ne purent parvenir jusqu'à lui ; Prégent de Coëtivi même, au moment de partir pour retourner à la cour de France, ne le vit pas. Personne dans le château ne sut à quoi il avait employé sa journée ; seulement vers le soir, il donna une lettre à un de ses pages ; elle était adressée au duc François. Le page

monta à. cheval, sortit du château, mais on raconta bientôt qu'il avait été arrêté sur la route ; d'autres ajoutaient que la lettre dont il était porteur lui avait été arrachée et remise à Olivier de Méel.

Malgré les gardes qui veillent à l'entour, malgré les hauts murs qui la défendent, il n'y a point de prison si bien gardée, où les bruits du dehors ne parviennent à la longue. Grilles avait appris par les propos des soldats, qu'un haut et puissant seigneur de la cour de France avait été envoyé par le roi Charles Vil, au duc de Bretagne, pour obtenir sa liberté, et que François n'avait pas rejeté cette demande ; quelques prévenances, des égards plus marquées de la part de ses geôliers, lui prouvèrent que cette nouvelle pouvait être vraie.... Il livra donc son cœur à l'espérance.... Il s'attendait à chaque instant avoir Humfroy, c'était toujours son messager de bonheur.... Bientôt, sans doute, il arriverait et lui apprendrait que la princesse était déjà à Moncontour, qu'elle y était venue pour voir tomber ses chaînes et hâter le moment de sa liberté.

Cette pensée avait soudainement changé l'aspect de sa prison : depuis qu'il espérait, elle ne lui paraissait plus ni si sombre, ni si étroite. Une pensée d'espoir est pour le malheureux comme un rayon du soleil ; elle dore tout de son reflet.

Humfroy n'arrivait pas... il ne se pressait que lorsqu'il avait de la joie à apporter. Grilles se souvenait de ce qu'il lui avait dit dans la Tour-le-Bat, à Rennes. Il se répétait ces paroles de sa bien-aimée Françoise : Chaque matin, quand ï Angélus sonnera, je penserai à Gilles, et si je suis rapprochée de sa prison, je chercherai alors à le voir. Ainsi à V Angélus du matin, à celui de midi, et encore à celui du coucher du soleil, qu'il vienne à la fenêtre de sa chambre, il aura chance à me voir.

Oh. ! tempêtes du ciel, maintenant déchaînez-vous ! que la bruyante voix des orages s'élève, que les vents rugissent dans les bois, qu'il n'y ait plus de calme, plus de silence autour de la prison, pour que l'époux de Françoise n'entende pas la cloche qui annonce la prière du matin et du soir... Mais non, tout se tait, la nuit va finir, Grilles n'a pu trouver le sommeil, une vive espérance l'éloigné presque autant que le chagrin ; dans sa longue insomnie, il s'est souvent souvenu de ces autres paroles de la princesse : Gilles, écoute bien dans le silence des nuits, si tu entends chanter T hymne de Noël, ce sera un fils qui te sera né.

Au milieu des ténèbres, et loin dans les campagnes, il a cru entendre une voix s'élever... il a prêté l'oreille... Hélas î ce n'était qu'un laboureur chantant la monotone chanson du pays en conduisant ses bœufs... Cette fois-ci il ne s'est pas trompé, la cloche a retenti : c'est l' Angélus ; déjà il est à la fenêtre grillée, le soleil est encore caché dans les nuages'; mais une douce lumière s'échappe de l'orient et le précède : c'est comme la grâce avant la majesté. Les frimas de l'hiver ont disparu, les feuilles du printemps ne sont point encore tout à fait ouvertes ; mais les haies des champs ont déjà repris une teinte verdâtre ; sur la pente des fossés la hâtive primevère étale ses bouquets jaunes, et la violette, cachant sa fleur, répand ses parfums. Les oiseaux se réjouissant du retour de la belle saison, secouent leurs ailes humides, et chantent leur hymne du matin. Yoilà ce qui frappe la vue du prisonnier ; Mais à tout ce qu'il voit Françoise manque encore. Elle va venir, se répète Gilles.

Elle ne vint pas à l' Angélus du milieu du jour, et quand la cloche annonça pour la troisième fois la salutation angélique, au milieu des ombres naissantes du

soir, l'époux de Françoise, appuyé sur les barreaux de fer de sa fenêtre, cherchait à découvrir celle qu'il attendait encore plus que sa liberté.

Le château de Moncontour était, comme toutes les nobles demeures d'alors, placé un peu en dehors de la petite ville qu'il protégeait et commandait à la fois. Un vallon creux et étroit formait entre le château et la ville, comme une douve profonde ; sur le même coteau que le manoir gothique, s'élevait une vieille église seigneuriale, dédiée à Notre-Dame-des-Anges ; un bois de châtaigniers l'entourait, et sous son ombre noire, on apercevait ça et là quelques pierres blanches et des croix au milieu des hautes herbes : c'était le cimetière. Les regards impatients du prince se portaient tour à tour sur tous les points du paysage qui s'étendaient devant lui. La cloche continuait à sonner, mais ses

sons étaient devenus lents et lugubres Elle teintait

une agonie ou des funérailles.... Au-dessus des arbustes du vallon, Grilles a vu briller une croix d'argent. Il a distingué deux prêtres qui la suivent. Leurs voix s'élèvent par moments, et chantent un verset de l'office des morts, et puis ils font une pause, et l'on n'entend plus que les pas de ceux qui suivent le convoi ; leur marche est ainsi entrecoupée de chants et de silences. Et ces élans de la prière ressemblent aux soupirs de la douleur.

Le prince de Bretagne, qui dans le cours de sa vie a souvent ressenti de tristes pressentiments, et rêvé au malheur, n'est point averti, par la scène lugubre qui passe sous ses yeux, que le malheur est tout près de lui ; dans son cœur il ne sent de la pitié que pour ceux qui viennent de voir mourir un être chéri. Des larmes de compassion sont venues mouiller ses yeux.... Ah!

malheureux époux de Françoise, garde, garde ta pitié pour toi-même, ne pleure que sur toi !.... Tu as reconnu maintenant ces deux cercueils : ce grand, c'est celui de Françoise ; ce petit, c'est celui de ton fils.... de ton fils que tu n'a pu voir, et qui n'a eu qu'un seul baiser de sa mère ; de ses bras où il ne s'est reposé qu'un instant, il s'est envolé vers le ciel, et ce nouvel ange a conduit vers Dieu celle qui lui avait fait entrevoir la vie. Tout se découvre à présent à l'infortuné Grilles ; ce vieux prêtre, c'est l'abbé de Bouguien ; ce serviteur en pleurs, c'est Humfroy ; c'est deux lévriers noirs, sont ceux qui ne quittaient jamais la princesse, elle les avait reçus dans une fête, ils l'accompagnent à sa dernière demeure. Yoilà tout le convoi de la fille des comtes de Dinan, toute la pompe funèbre de la princesse de Bretagne !

Gilles en a troj) vu pour pouvoir résister davantage : le chêne à force d'orages finit par être renversé ; l'époux de Françoise a jeté un grand cri, un cri qui a fait arrêter ceux qui portaient les cercueils ; ils ont levé les yeux, et ils ont vu un instant le prince étendant les bras vers celle qu'ils emportaient. Puis tout à coup ils

cessèrent de l'apercevoir Il était tombé comme

mort devant la fenêtre et gisait évanoui sur les pierres de la prison.

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