SCÈNE VI il
DOMINIQUE
Devant l'aveu de son frère, l'aîné de nos amants crut devoir refouler sa passion dans son âme. Comme il n'avait parlé de cet amour à personne, personne ne sut ce qu il souffrit. D'ailleurs, il parait qu'il fit très-bien les choses, et ceux qui étaient près de lui l'ont toujours vu sourire... Pendant un mois, les autres s'aimèrent sous ses yeux... il regarda tout en souriant. Pendant un moi*, on parla d'avenir et de bonheur devant lui. ..il écouta tout en souriant. Le jour des noces arriva, il souriait encore. Le prêtre unit les deux amants, il souriait toujours. Mais quand le soir fut venu, un peu las d'avoir tant souri et ne pouvant sourire davantage, le pauvre aîné s'enfuit de la maison paternelle, en pleurant toutes les larmes de son corps.
ANDRÉ, sanglotant.
Tais-toi!... Tais-toi!...
DOMINIQUE
Le malheureux erra pendant quatre ans... pendant quatre ans, il essaya d'oublier; il oublia peut-être. Au prix de quels tourments? au prix de quelles fatigues? l'histoire na le dit pas. On raconte seulement qu'un jour, se sentant le cœur plus calme, cet homme voulut tenter une dernière épreuve et voir s'il pourrait vivre à côté des deux époux. Et alors, il revint, et alors... et al... Non! décidément cette histoire est trop *<riste... Je n'irai jamais jusqu'au bout...
Silence.
ANDRÉ, s'approchant de lui.
Dominique, mon frère, au nom de notre vieille affection... DOMINIQUE, sans l'écouter.
Tu voulais savoir pourquoi j'étais parti ce fameux soir d'il y a quatre ans; maintenant, tu le sais. (Baissant la vqix.) Je suis parti, parce que tu m'as dit que tu l'aimais; mais tu as menti, tu ne l'aimais pas! Ah ! c'est que j'ai le droit d'être difficile... Voyons, crois-tu que j'aurais fait ce que tu as fait, moi? Si
j'avais eu comme' toi, le bonheur de posséder ce trésor; si, comme toi, j'avais eu la douleur de le perdre, aurais je songé à le remplacer! Dis, le crois-tu?... Voilà! moi, je l'aimai3, et toi, tu ne l'aimais pas. (Brusque.) L'as-tu rendue heureuse, seulement? Ah! c'est que je te connais maintenant!... j'ai fait le tour de ton cœur. Tiens, il est grand comme ça, ton cœur.
ANDRÉ
Dominique, je t'en supplie, tais-toi... tais-toi... Je ne puis pas t'entendre plus longtemps me parler de la sorte.
DOMINIQUE
Oh! j'ai fini; tu ne m'entendras plus. J'ai dit tout ce que j'avais à dire. Maintenant, je vous prie de faire descendre mes malles et de dire aux postillons d'atteler.
CLAIRE, à André.
C'est impossible!... il ne peut pas s'en aller ainsi. ANDRÉ, avec un sanglot.
Il faut vous occuper de ce départ, Claire; moi, je n'en aurais pas le courage.
Ils sortent par la porte de gauche.