‹ Le frère ainé; drame en un acteChapitre 3 sur 20 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

MASCARAT.

Je m'appelle... je m'appelle comme mon parrain, et je vous préviens que si vous venez pour chercher de mauvaises raisons aux gens, il y en aura qui sauront vous répondre.

DOMINIQUE

Allons, ca!me-toi, fougueux montagnard. Voyons, sais-tu où est ton maître?

MASCARAT.

Mon maître visite une de ses vignes à quelques pas de la maison, et j'aurai vite fait d'aller le quérir si je ne suis pas assez fort pour vous pousser dehors à moi tout seul.

Eh bien! écouto, mon garçon ; tu vas aller tout de suite chercher ton maître; tu lui diras que quelqu'un... veut lui parler ici-même...

MASCARAT.

Qui, quelqu'un?

DOMINIQUE

Va toujours, il le verra bien; et pour tout le mauvais sang

que tu te fais depuis un moment, voici une belle pièce

blanche qui te rassurera sur mes intentions, (h lui tend un écu.)

Allons, prends, de quoi as-tu peur? Elle n'est pas fausse...

MASCARAT, prenant la pièce que lui tend Dominique.

Eh bien! là! aussi vrai que je m'appelle Mascarat... du nom de mon parrain... vous n'avez pas l'air d'un mauvais homme, et je veux bien vous contenter en allant pré\enir monsieur. Seulement... (n va à la porte à reculons.) comme en ne se connaît pas encore très-bien, et que, pendant mon absence, vous allez être seul à garder la maison, je m'en vas, avec votre permission, vous enfermer ici jusqu'à mon retour 1

Il sort bru?quement et ferme la porte.

DOMINIQUE, se levant.

C'est cela, mon brave Mascarat, enferme-moi 1 L'idée est excellente I Encore un tour, là 1

MASCARAT, d» dehors.

Co n'est pas que je me méfie, voyez-vous, non ! c'est seulement pour être plus tranquille; d'ailleurs, vous n'attendrez pas longtemps .

bCÈNE II

DOMINIQUE

Allons, Dominique, prépare-toi! l'heure est venue! Plus d'hésitation, plus de défaillance. Dis à ta tète d'être ferme, à ton cœur de ne plus broncher; songe que tu es parti depuis quatre ans, que tu vas ia revoir et que c'est une terrible épreuve ! Elle va venir à toi, affectueuse et souriante ; elle va te dire: « Bonjour, mon frère... » en t'apportantson beau front, et toi, tu l'embrasseras ! tu m'entends bien, tu l'embrasseras! Puis tu vast'asseoir à leur foyer, entre ce frère que tu aimes comme un fils et cette femme que tu dois aimer comme une sœur, et chacun d'eux prendra une de tes mains avec tendresse, et alors les explications, et alors les grands reproches. Ils t'appelleront méchant!... Ils te diront avec des larmes dans les yeux : « Que t'avions-nous fait, Dominique, que t'avions-nous fait pour nous quitter ainsi, au lendemain de notre mariage?... Est-ce notre joie qui t'a fait fuir? Ah! le cruel ami de nous laisser ainsi pendant quatre ans sans lettres, sans nouvelles, ignorant tout de lui, et ne pouvant lui apprendre rien de nous. » C'est ainsi qu'ils parleront, et toi, tu écouteras en souriant, et ton cœur ne battra pas plus vite au son de cette voix aimée; et ta main ne frémira pas au contact de cette main d'enfant, et rien dont tu puisses rougir ne se passera dans ton âme... Si tu fais cela, vois-tu, Dominique, décidément tu seras un homme très-fort ! (Tressaillant.) Hein ? on ouvre une porte !... Non ! personne (il commue à marcher avec agitation, puis s'arrêlant.)

SGÈNE II 5

Je parle de ma force et le bruit d'une porte me fait peur ! Eh bien!..- oui... j'ai peur! peur de la revoir, peur do l'aimer encore, peur de ne plus pouvoir partir si je l'ai revue une fois!... Oh !... non, non, je ne tenterai pas cette épreuve ; je m'en irai, je serai vaillant jusqu'au bout... Il y a parfois du courage à fuir... Quatre ans ne m'ont pas su 68 pour étouffer ma passion, huit ans me suffiront peut-être, et si ce n'est pas encore assez de ces huit années, eh bien ! Allons, ta place n'est pas ici, va-t-en. (il fait deux pas vers la port*, puis s'arrête.) Venir de si loin et s'en aller ainsi, sans les voir! Non, je ne puis pas ! (Il s'assied dans le fauteuil.) Je ne puis pas 1...

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