‹ Le frère ainé; drame en un acteChapitre 7 sur 20 · SCÈNE IY il · texte numérisé non relu

SCÈNE IY il

DOMINIQUE, le regardant attentivement.

Et maintenant, tu es toujours aussi heureux?

Pourquoi me demandes-tu cela, Dominique ? Tu sais bien que je ne puis pas répondre.

DOMINIQUE

Y songes- tu, frère? que viens-tu de me dire? Est-ce que ton bonheur n'est pas le mien? Pourquoi ne veux-tu pas que je te demande si tu es heureux?

ANDRÉ, avec effort.

Est-ce de mon bonheur présent, est-ce de mon bonheur passé que tu veux que je t'entretienne?

DOMINIQUE

Je... ne... te comprends pas, André!... tes paroles sont singulières. A t'entendre, on dirait qu'il s'est passé dans ta maison quelque chose que j'ignore...

ANDRÉ, effaré.

Comment! ... Tu ne sais pas ?

DOMINIQUE

Quoi ? que veux- tu que je sache ? Moi, qui ai vécu quatre ans loin d'ici, à l'autre bout de l'univers! iMais parle, parle vite, je t'en prie, tu me fais mourir.

AN'DKÉ.

Ah ! misère et malheur !... et moi qui ne lui disais rien !... La joie de le revoir m'a donc rendu fou?

DOMINIQUE, à part, regardant autour de lui avec inquiétude.

Pourquoi Suzanne... n'est-elle pas ici?... (il court vers la portedu fond et appelle.) Suzanne!... Suzanne!... (Revenant subitement vers André.) Suzanne! où est Suzanne, André?

ANDRÉ

Mais Suzanne esi morte I

Morte!... Suzanne est morte! Que dis- tu làl c'est impossible ! Ce n'est pas vrai; je t'en supplie, André, dis-moi que ce n'est pas vrai...

ANDRÉ

Suzanne est morte !

DOMINIQUE

Miséricorde ! Et c'est pour entendre cela que je suis revenu... Ah! les pauvres absents apprennent parfois d'étranges nouvelles au retour, (silence.) Frère, donne-moi ta main, ta chère main dans la mienne. Va, le coup qui t'a frappé me frappe cruellement aussi, oh ! bien cruellement, je te le jure. Mais n'importe! A travers nos larmes, il faut encore bénir le ciel qui m'envoie vers toi pour t'aider à porter ta douleur. Quand on pleure à plusieurs, vois-tu, les larmes sont moins amères. (Laissant aller la main d'André.) Dis-moi,il y a donc bien longtemps qu'elle est morte que tu ne portes déjà plus son deuil ?

ANDRÉ, à demi-voix.

Il y a trois ans.

DOMINIQUE

Trois ans... grand Dieu!

ANDRÉ

Et impossible de te l'apprendre ; savais-je où tu étais ? DOMINIQUE, gravement, après une panse.

C'est égal, frère, c'est égal, le deuil d'une affection pareille doit se porter éternellement. Tu as eu tort de quitter le deuil.

ANDRÉ, se détournant, à part.

Ah! maintenant, comment lui dirai-je? Gomment pourraije lui avouer?

DOMINIQUE, avec exaltation.

Certes, celui qui dira que ce n'est pas la main du Dieu sauveur des hommes, qui tout à l'heure m'a retenu ici, malgré moi, celui-là en aura bien menti... Morte !... morte!... Il y a de ces mots qu'on prononce sans couvoir les comprendre.

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