‹ Le frère Didace Pelletier, RécolletChapitre 14 sur 99 · Le costume historique^ vol. IV. Paris. FiRMiN-DiDOT · texte numérisé non relu

Le costume historique^ vol. IV. Paris. FiRMiN-DiDOT

Les Pelletais ont toujours formé le quartier pauvre de la ville de Dieppe ; les professions de matelots ou de pêcheurs qu'ils exerçaient et qu'ils exercent pour la plupart, n'ont jamais été bien lucratives, leurs risques sont trop grands et leurs pertes trop fréquentes. Georges Pelletier suivait-il une de ces carrières avant ,de passer dans la Nouvelle-France, ou bien se livrait-il à quelque industrie connexe avec le trafic de la mer ? Nous ne saurions le dire ; mais nous pouvons avancer qu'il était pauvre lorsqu'il vint en Canada, qu'il demeura toujours pauvre '* de bien temporel, " mais devint " riche en vertu/ "

Il n'est rien d'étonnant que Georges Pelletier et comme lui bien d'autres Normands aient émigré dans la Nouvelle-France, quand on connait les rapports fréquents qui existaient alors depuis longtemps entre la Normandie et le Canada. Il est positivement avéré que le riche armateur Dieppois, Jean Ango, commerçait dans le golfe Saint-Laurent, à Terre-

Neuve, dès l'aurore du seizième siècle ; en 1508 Thomas Aubert fit voile de Dieppe vers le Canada sur le navire La Pensée, appartenant à Ango. L'auteur des Mémoires chronologiques de Dieppe veut même qu'il découvrit alors le Saint-Laurent le jour de la fête de ce Saint dont il donna le nom au grand fleuve qu'il remonta " plus de quatre-vingts lieues.^ " Les rapports des Normands avec le Canada devinrent encore plus fréquents avec les expéditions du Marquis de la Roche, de Chauvin et de Chastes ; celui-ci était alors Gouverneur de Dieppe. De Monts, qui lui succéda dans les affaires de la Nouvelle-France, organisa aussi ses expéditions dans les ports normands, et c'est aussi de la Normandie que Champlain partit en avril 1608 sur le Do)i de Dieic pour aller fonder la Capitale de la Nouvelle-France. L'année suivante, lorsque le fondateur de

I. Vol. I, pp. 99 et 100. Cet auteur connaissait pourtant Jacques Cartier, puisqu'il ajoute : " C'est sans fondement que les Malouins attribuent à Jacques Cartier, un de leurs concitoyens, la découverte du Canada" !

Québec se disposa à repasser en France, il laissa le commandement de " V habitation " au Dieppois, Pierre de Chauvin. C'est de Dieppe que partirent pour le Canada les Récollets Guillaume Galleran et Irénée Piat, en 1622 Nicolas Viel et Gabriel Sagard, en 1623 Joseph Le Caron et Gervais Mohier, en 1626 ^Daniel Boursier et François Girard, en 1628.

Lorsqu'en 1633, Champlain fit voile pour retourner dans sa colonie, restituée par l'Angleterre, il partit de Dieppe le 23 mars, avec trois vaisseaux : le Saint-Picrrc, le Saijit-Jean et le Don de Dieu. Six ans plus tard, un autre départ pour le Canada s'effectuait à Dieppe. Ce départ, qui devait faire époque dans l'histoire de la colonie, fut celui des premières hospitalières et des premières Ursulines qui vinrent fonder le premier Hôtel-Dieu d'Amérique et la première école pour les jeunes filles françaises et indigènes. " Le jour du départ delà petite colonie canadienne, 4 mai 1639, fut un événement pour la 'ville de Dieppe. " Les Religieuses des deux instituts, au nombre de sept, " traversèrent la ville au milieu des

flots d'une multitude attendrie qui les accompagnait d'acclamations sympathiques, de souhaits, de bénédictions et des plus touchants adieux- . . Le vaisseau amiral, le Saint-Joseph, commandé par le capitaine Bontemps--- se balançait sur ses ancres dans la rade. La chaloupe du capitaine les attendait le long de la jetée pour les conduire à bord du navire. Elle sortit du port aux applaudissements enthousiastes de la foule qui encombrait les quais et qui les poursuivait de ses derniers signes d'adieux.' "

Nous pourrions relater encore d'autres faits établissant les rapports fréquents qui exis-

1. His foire de l'Hôtel- Dieu de Québec par l'abbé H.- R. Casgrain, pp. 59, 61, 62. L'auteur met en note, p. 60, les réflexions suivantes : " Dieppe, à qui notre pays doit une dette particulière de reconnaissance, est aussi de toutes les villes de France, celle qui a le plus la physionomie canadienne, et où le souvenir de la Nouvelle- France ^est resté le plus vivace. Outre l'accent qui est absolument le même que le nôtre, le seul nom du Canada-réveille des sympathies qui nulle part ne paraissent si profondes ni si touchantes. "

taient entre Dieppe et la Nouvelle-France. Mais c'en est assez pour faire comprendre que plus d'un habitant de Dieppe ait eu la pensée d'aller tenter fortune en Amérique ; et il ne semble pas nécessaire de rattacher à quelque circonstance particulière le départ de Georges Pelletier pour le Canada. Cependant d'après une histoire manuscrite de Dieppe, il n'en fut pas tout à fait ainsi, et sans l'événement triste et pénible, il est vrai, que nous allons rapporter, le Canada n'eût peut-être pas eu le Bon Frère Didace, lui que nous appelons avec raison le premier Canadien mort en odeur de sainteté. Le fait que nous allons rapporter prouve une fois de plus que Dieu sait faire servir à ses desseins les errements même des hommes et qu'il sait tirer le bien du mal.

L'auteur de l'histoire manuscrite, dont nous parlons, cite d'abord un extrait de l'histoire de Dieppe par Guibert^ ; nous le résumons en

I. Michel Claude Guibert, né à Dieppe le 8 août 1697 et ordonné prêtre vers 1730, devint curé de Saint-Remy, une des paroisses de sa ville natale, qu'il desservit jus-

quelques lignes : Les Dieppois étaient déjà irrités par les exactions de quelques usuriers, lorsqu'ils apprirent qu'un " monopoleur était venu à Dieppe pour mettre un impôt sur le blé. " Il faut peu de chose pour faire éclater la colère du peuple, et transformer des gens ordinairement doux et paisibles en de véritables furieux. L'arrivée de ce monopoleur était plus qu'il n'en fallait pour déchaîner le mécontement populaire. Une émeute éclata le 20 juin 165 1 ; la foule nombreuse et exaspérée se rua sur les bureaux où se percevaient les divers impôts et les pilla ; il y eut des morts et des blessés. Le torrent de la colère du peuple étant passée, l'autorité fît arrêter quelques-uns des mutins, en fit fustiger plusieurs, en bannit d'autres, et " condamna à la potence un

qu'à sa mort arrivée le 24 août 1774 ; il était âgé de 87 ans. L'histoire 'de Dieppe, dont il est l'auteur, a pour titre : « Mémoires pour servir à l'histoire de la ville de Dieppe, composés en l'année 1761, par Michel Claude Guibert, prêtre de Saint-Remy de Dieppe ». L'original de ce travail est conservé à la bibliothèque de Dieppe. L'abbé Cochet, Galerie Dieppoise, Dieppe, 1862.

nommé Peltier pour avoir injurié et proféré de nombreuses invectives contre le Gouverneur et les officiers municipaux ; et sa tête fut exposée sur la porte du pont du Pollet. Mais M. de Champigny, intendant du roi, étant venu à Dieppe sur ces entrefaites, il lit retirer du pont la tête de Peltier et la fit enterrer en terre sainte à la prière des habitants de Dieppe et du Pollet. " On pourrait peut-être conclure de cette demande unanime que le malheureux Peltier n'avait pas été plus coupable que bien d'autres, mais qu'il avait expié de sa vie la faute de cette émeute populaire.

N'importe ; voici ce qu'ajoute au récit de Guibert, l'auteur dont nous avons parlé : " Le dit Peltier avait un frère cadet qui, pour se soustraire à l'ignominie de son frère aine, quitta le pays et passa en Canada. Il s'y maria et eut un fils qu'il nomma Didace. Didace Peltier se fit religieux Récollet... ' " Ces détails

I. Histoire chronologique de Dieppe par François Thomas, contrôleur^du poisson à Dieppe, écrite en 1770. Manuscrit gros in-4°, déposé en 1893 à la bibliothèque de la maison d'arrêt du Pollet, à Dieppe.

ne laissent aucun doute sur l'identité entre ce Peltier émigrant au Canada et Georges Pelletier, Cet auteur qui donne encore d'autres renseignements très intéressants sur notre Récollet, se trompe toutefois en affirmant que Georges Pelletier se maria dans la Nouvelle- France et qu'il appela son fils Didace ; le père du pieux serviteur de Dieu se maria à Dieppe et peut-être même au Pollet ; il épousa Catherine Vannier/ Sur les antécédents de celle qui eut l'honneur d'être la mère d'un saint, sur la date précise de son mariage, nous ne savons rien. Les registres de l'état civil auraient dû nous fournir des renseignements, mais ceux que l'on conserve à Dieppe commencent en

I. Deux documents de beaucoup postérieurs aux événements que nous rapportons donnent un autre nom à l'épouse de Georges Pelletier ; ils l'appellent Catherine Loquet. Ces deux documents, dont le 2* nous a été communiqué par le R. P. Girard, sont : i" le contrat de mariage de Guillaume Morel avec Catherine Pelletier, 30 octobre 1679, Aubert, notaire ; 2" une quittance de Nicolas Cliché du 7 septembre 1682, Duquet, notaire. — Greffe de Québec.

1710 seulement. ' Par d'autres sources nous savons que Georges Pelletier et son épouse étaient du même âge, qu'ils avaient chacun vingt-sept ans en 165 i, et qu'ils étaient nés par conséquent en 1624. Quant au nom de Uidace, le fils de Georges Pelletier ne le porte que depuis son entrée chez les Récollets, ainsi que nous le dirons en son temps.

I. C'est ce que nous apprend une lettre reçue du greffe de Dieppe, en date du 17 avril 1907.

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