‹ Le frère Didace Pelletier, RécolletChapitre 38 sur 99 · EN MISSION · texte numérisé non relu

EN MISSION

PAR sa profession religieuse le pieux enfant de la bonne Sainte Anne est donc devenu plus que jamais la propriété de Dieu et plus que jamais Dieu est tout pour lui ; désormais, avec entière vérité, le nouveau fils de Saint François pourra répéter le cri d'amour de son séraphique Père : Mon Dieu, mon tout ; et cette devise célèbre sera toujours vraie sur les lèvres du jeune profès, car il ne reprendra jamais rien de son holocauste, et Dieu, qui ne se laisse pas vaincre en générosité, ne cessera jamais de témoigner à son fidèle serviteur sa divine prédilection.

Le Frère Didace demeura encore trois ou quatre ans à Notre-Dame des Anges. C'est là qu'il vit pour la première fois celui qui devait être ensuite son confesseur presque toute sa vie, son supérieur pour ainsi dire toujours et enfin son biographe autorisé : le Père Joseph Denis. Nous avons dit que ce Récollet passa en France pour ses études. Il en revint vers la fin •de l'été de 1682, élevé à la dignité sacerdotale et prêt pour les travaux du ministère des âmes. Les supérieurs de la mission eurent bientôt compris la valeur et la haute capacité de ce jeune prêtre ; aussi lui confièrent-ils la charge ■de fonder les établissements sédentaires que les Récollets se proposaient alors de faire à l'Ile Percée et à Montréal et celui de Plaisance, à Terre-Neuve, que leur offrit en 1689 Mgr de Saint-Vallier. Après l'importante fondation de Montréal, le Père Joseph Denis fut élu Supérieur de toute la mission de la Nouvelle-France, et il exerça cette charge à deux rei»rises. Après avoir été le premier gardien du couvent de Montréal, il le fut aussi de ceux de Québec et des Trois-Rivières ; on lui confia

également la formation des novices ; enfin à trois reprises il fut envoyé en France pour les affaires de la mission. Il décéda le 25 janvier 1736, chargé d'années et de mérites, il avait alors 78 ans, et un mémoire du temps porte qu'il mourut en odeur de sainteté.' Le Père Joseph était né en 1657, la même année que le Frère Didace, mais celui-ci avait quatre mois de plus que lui.

Tel fut l'ange terrestre à qui Dieu confia son fidèle serviteur, le Frère Didace. Il n'est pas probable que le Père Joseph ait connu auparavant le serviteur de Dieu ; il n'a pas assisté non plus à son entrée en religion, ni à sa profession dans l'Ordre Séraphique ; désormais, comme par un dessein exprès de la Providence, il lui sera donné de voir cette fleur virginale,

I. Mémoire pour servir à la généalogie de la famille des Deny5 qui sont en la Nouvelle-France et autres endroits de l'Amérique. Fait à Québec le 6 octobre 1736. (Signé) Uenys de la Ronde, Denys de Saint-Simon. — Copie aux archives du Séminaire de Québec, fournie par M. J. W. Cruzat de la Nouvelle-Orléans.

croître et arriver à son plein épanouissement, plus que tout autre il en savourera le délicieux arôme presque jusqu'au jour où le Divin Jardinier viendra la cueillir pour embaumer les célestes demeures. Alors l'heureux Récollet pourra, d'une main sûre, nous dépeindre la beauté de cette fleur, nous dire la suavité de son parfum.

Dans sa lettre au Procureur des Récollets à Rome, le Père Joseph dit en parlant du Frère Didace : "J'ai cru, mon Révérend Père, devoir pour la gloire de Dieu, dans la personne de son serviteur, me donner l'honneur de vous marquer en peu de mots son caractère et la manière dont il a vécu, personne ne le sachant mieux que moi pour avoir été son confesseur l'espace de quatorze ans et travaillé ensemble à tous nos établissements du Canada. " A défaut d'autres témoignages, celui-là suffirait pour affirmer que le Frère Didace fut le compagnon de travail du Père Joseph à l'Ile Percée, à Plaisance et à Montréal.

Mais avant de suivre le Frère Didace dans ces Pifférents Dostes, il nous faut raconter ici un

LE FRÈRE DIDACE f37

incident de la vie de notre Récollet/ Nous avons rapporté en son temps que Marie Madeleine Pelletier, sœur du Frère Didace, avait épousé en 1675 Nicolas Cliché de Québec. A l'époque où nous sommes arrivés, 1682-1683, les affaires de Nicolas Cliché allaient très mal ; il devait à Monsieur Charles Aubert de La Chesnaye deux mille deux cents livres. Celui-ci pour se faire payer la rente de cette somme fit saisir par deux fois les effets de son débiteur. Malgré que Nicolas Cliché n'eût pas toujours eu une conduite bien réglée, puisque d'après le mémoire de Morel il faisait usage de boisson, les Pères Récollets de Québec s'efforcèrent d'arranger les choses à l'amiable. N')'' réussissant pas, le Supérieur manda le Frère Didace et, avec le mérite de l'obéissance, l'envoya, accompagné

I. Ce qui suit est tiré d'un mémoire écrit par Guillaume Morel, beau-frère du Frère Didace. Ce mémoire, composé après la mort du serviteur de Dieu, et conservé aux archives de Sainte-Anne-de-Beaupré, a pour titre : " Discution des biens immeubles de feux Georges Pelletier et de Catherine Vannier, son épouse. "

de Nicolas Cliché, à Sainte-Anne-de-Beaupré, dans le but de solliciter l'aide des membres de sa famille.

Georges Pelletier, déjà peu fortuné, avait payé à son gendre les deux cents livres qu'il lui avait promises à son mariage et dont il eut quittance par devant le notaire Duquet le 7 septembre 1682. Le beau-père ne crut pas devoir faire davantage et se contenta de redire à sa manière à Nicolas Cliché les conseils et les réprimandes même que les Récollets lui avaient certainement déjà donnés à Ouébec.

Ne pouvant rien obtenir de ses parents, le Frère Didace s'adressa à Guillaume Morel, son beau-frère, et lui demanda de vouloir bien l'accompagner auprès de Monsieur Louis Soumande, prêtre, desservant alors Sainte-Anne. Morel acquiesça au désir du Frère Didace. Mais Monsieur Soumande ne crut pas lui non plus devoir avancer de l'argent sans autre garantie que la bonne volonté actuelle de Nicolas Cliché. Ce que voyant, Guillaume Morel se porta caution pour son beau-frère. Alors le curé de Sainte-Anne versa la somme nécessaire à Nico-

las Cliché pour rencontrer deux ans de rentes ; un peu plus tard Morel remboursa Monsieur Soumande.

Comment se termina l'affaire entre Monsieur de La Chesnaye et son débiteur, nous l'ignorons ; en tous cas Nicolas Cliché continua d'exercer son métier de serrurier ^ à Québec où il mourut en décembre 1687/ Le Frère Didace avait accompli une mission qui lui valut le plaisir de revoir ses parents et Sainte-Anne avant son départ pour des postes éloignés.

Tout d'abord l'obéissance envoya le serviteur de Dieu à l'Ile Percée. Cette place est située sur le golfe Saint-Laurent dans le comté de Gaspé, diocèse actuel de Rimouski, à cent cinquante lieues de Québec. Le village établi en cet endroit et qui abrite aujourd'hui une population d'environ 1500 habitants n'est pas du tout situé sur une île, mais sur la terre fer-

Page 1