‹ Le frère Didace Pelletier, RécolletChapitre 77 sur 99 · PORTRAITS · texte numérisé non relu

PORTRAITS

\PRÈs avoir décrit la vie intérieure et les œuvres vertueuses du Frère Uidace, après avoir ainsi fait admirer la beauté de son âme sainte," nous pensons qu'il ne sera pas sans intérêt pour le lecteur de mettre sous ses yeux le portrait non plus moral mais physique de notre Récollet. Nous aimons en effet à connaître et à nous représenter les saints tels que les voyaient leurs contemporains et à retrouver, jusque dans l'enveloppe mortelle qui cache leur âme aux yeux des humains comme un rayonnement de leur beauté inté-

rieure. Il est très facile de nous accorder cette satisfaction à l'endroit du Frère Didace ; déjà ses contemporains ont eu à cœur de conserver les traits de celui qu'ils vénéraient à l'égal d'un saint, et le portrait qu'ils ont pris de son vivant est venu jusqu'à nous. Ils avaient certainement l'intention, en faisant prendre son image, d'exprimer par là leur conviction à l'égard de la sainteté du Frère Didace et à ce titre l'étude et l'histoire des portraits du serviteur de Dieu seront très utiles au but que nous poursuivons.

Nous connaissons deux types de portraits du Frère Didace ; le premier est son vrai portrait, celui qui nous permet de voir encore aujourd'hui la ph vsionomie du Frère ; le second est fantaisiste quant à la ressemblance extérieure, mais singulièrement expressif quant à la sainteté de notre Récollet. Le premier portrait doit être celui dont parle le Père Joseph Denis dans sa lettre au Procureur des Récollets à Rome: "Voilà, mon Très Révérend Père, un petit abrégé de sa vie auquel j'ai prié le Vénérable Frère Pascal Daulé, procureur

général de toutes nos missions de la Nouvelle- France (à Paris), d'y joindre une de ses estampes qui est sa véritable effigie, l'ayant fait tirer de son vivant faisant faire un tableau de Saint Pascal Baylon.' "

Pourquoi les Récollets choisirent-ils à cette occasion le Frère Didace plutôt qu'un autre ? La raison paraît bien être que cela leur permettait, sans alarmer son humilité, de conserver les traits de celui qui jouissait parmi eux de la réputation d'un saint et qui leur rappelait par ses vertus celui qui fut lui aussi un humble

I. Ce tableau a sans doute été fait à Québec ou à Montréal à l'occasion des fêtes que les Récollets du Canada durent célébrer à l'occasion de la canonisation de saint Pascal Baylon, dont le décret, porté par Alexandre VIII, est du 26 octobre 1690.

Dans un recueil de "sermons prêches tant à Québec qu'à Montréal et autres lieux du Canada, par Messire Joseph de la Colombière. . .," il y a deux panégyriques de saint Pascal Baylon. Dans l'exorde du premier on lit ces mots : " Saint Pascal dont on commence à célébrer la fête ..."

Ce recueil, manuscrit, est conservé aux archives de â'Hôtel-Dieu de Québec.

Frère et un grand saint dans la famille franciscaine, saint Pascal Baylon.

Le "vrai portrait" que nous possédons du Frère Didace, a été gravé à Paris par Jean Baptiste Scotin. Ce graveur était fils de Gérard Scotin, graveur lui-même, dont le père Pierre Scotin était sculpteur. Les auteurs de biographies ou de travaux sur la gravure et sur les arts disent que Gérard Scotin était d'origine flamande. En 1655, travaillant à Paris pour le roi, il y épousa Geneviève Bailleul dont il eut plusieurs enfants ; il mourut dans la même ville le 16 novembre 1715. Deux de ses fils suivirent la profession du père : Gérard Jean Baptiste, qui signait ses œuvres : G. J. B. Scotin, quelquefois aussi Scotin l'aîné ou major, et Jean Baptiste Scotin le jeune ou minor, né le 9 juillet 1678 ;^ c'est celui-ci qui a gravé le portrait du Frère Didace.

I. Cf. : Jal : dict. de Biographie et d'histoire. Paris,. 1867, p. 1 1 1 1- 1 1 12.

Dict. iiniv. critique et bibliogr. 1812, t. 16, p. 75.

ROYER PoRTALls ET HENRI BÉRALDI, les graveurs-' du xvin* sièc/e.

La gravure exécutée par cet artiste mesure sept pouce et sept lignes de hauteur, cinq pouces et sept lignes de largeur. Elle représente le Frère Didace debout, un peu incliné ; sa main droite soutient une tête de mort, tandis que la gauche est étendue sur la poitrine ; devant lui est une table qui supporte sur un socle un grand crucifix. Sur le coin le plus saillant de la table, l'auteur a gravé son nom : J. B. Scotin. il est aisé à lire sur une photographie de la grandeur de l'exemplaire conservé à Paris, cependant ce détail, bien digne d'être noté, ne paraît pas avoir été remarqué.

D'après la gravure de Scotin, le Frère Didace est de taille moyenne et d'une puissante carrure. Les mains habituées dès le jeune âge aux durs travaux, sont fortes et grandes ; ses traits, réguliers, expriment le calme de l'âme, la bonté et la fermeté. Son front, que des rides commencent à plisser, est encadré de cheveux épais et légèrement frisés ; au bas du portrait on lit cette légende qui fait partie intégrante de la gravure exécutée par Scotin : "Le vrai

portrait du très Religieux Fr. Didace Pelletier, Fr. lai Récollet, natif de Sainte-Anne en -Canada, mort en odeur de sainteté dans la mission de la Nouvelle-France, le 21 février 1699, âgé de 41 ans et 20 de Religion, et que Dieu honore par plusieurs miracles. "

On ne connaît jusqu'à présent que deux copies authentiques et anciennes du portrait gravé par Scotin. L'une vient du couvent des Récollets de Québec, l'autre est conservée au département des estampes de la Bibliothèque Nationale de Paris. La première, curieusement ou mieux providentiellement conservée, a fait connaître la seconde et voici com^ment. Ecoutons Monsieur Georges Frédéric Baillargé, de Québec, ex-député ministre des travaux publics au Fédéral :

"En 1885, mon oncle Louis de Gonzague (Baillargé)' auquel j'avais demandé la permission de faire photographier divers portraits de famille qu'il a en sa possession, me les apporta

I. Avocat, C. R., chevalier-commandeur de l'Ordre de Saint Grégoire le Grand.

avec un autre qu'il me présenta en disant : en voici un ; c'est le portrait du Frère Récollet Didace Pelletier ; mon père l'a ramassé dans le jardin de sa maison de la rue Sault-au-Matelot à la basse-ville (de Québec), le 7 septembre 1796, lendemain de l'incendie de l'église et du couvent des Récollets. Au moment de l'incendie un vent du sud-ouest, très fort, s'éleva, et transporta jusqu'à la basse-ville des bardeaux enflammés et beaucoup de feuilles détachées des livres et manuscrits. Sur l'une de ces feuilles était gravé ce portrait (du Frère Didace)." " La gravure dont un des coins a été entamé par le feu, est très bien exécutée , elle représente le religieux dans l'attitude de la prière, devant un crucifix, la main droite tenant un crâne et la main gauche reposant sur la poitrine-- En 1886, Monsieur Louis de Gonzague Baillargé ayant appris que son ami M. l'abbé Raymond Casgrain devait, vers la fin de l'année, se rendre à Paris, le pria de passer chez lui, dans l'espoir qu'il pourrait obtenir quelques renseignements au sujet du Frère Didace représenté sur la gravure. "

M. l'abbé Casgrain répondit au rendez-vous et examina la gravure qu'il trouva très belle et qui avait, a-t-il écrit, " huit pouces de hauteur sur six de largeur ;' " il promit à M. Baillargé de faire à Paris des recherches tant au sujet de la gravure que du personnage qu'elle représente. Etant à Paris, durant l'hiver de t886 à 1887, le célèbre historiographe canadien n'oublia pas sa promesse. " Je courus à maintes reprises, raconte-t-il lui-même, les boutiques des bouquinistes, rnais sans le moindre succès. Enfin, j'allai consulter la riche collection d'estampes de la Bibliothèque Nationale et à ma grande satisfaction j'y trouvai une copie admirablement bien conservée du bon Frère Didace dont je fis prendre immédiatement plusieurs photographies.^ "

1. Semaine religieuse de (2uédec, 28 mars i8gi,p. 356. Nous avons eu aussi le plaisir de voir cette gravure ; elle est toujours conservée dans la famille Baillargé ; actuellement cette gravure est en la possession de M. W. D. Baillargé, ingénieur de la cité de Québec.

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