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Le frère et la sur

Ce livre ne renferme que de bons exemples el (le salutaires maximes exposés avec cei inlérèl et cette élégante facilité de style qui distinguent les ouvrages du même auteur. Noua le recommandons particulièrement, ainsi que tous ceux dont on est redevable à Mme "VVoillez.

Donné à Tours, sous notre seing, le sceau de nos armes et le contre-seing du secrétaire de noire Archevêché, le 21 octobre 1843.

T F.-N. , Archevêque de Tours.

Par maudement de Monseigneur l'Illustrissime el Réréren» dissiine Archevêque de Tours.

P.-A. Vincent, ch. |i. secr.

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C HAPITRE I.

Avant 1789, il existait à deux lieues de Saint-Omer, dans une plaine fertile et riante qu'arrose l'Aa , un magnifique domaine , dont le rtiaitre était généralement connu comme le bienfaiteur de la contrée. Le comte de Barencourt méritait , en effet , ce titre honorable par les aumônes qu'il se plaisait à répandre , par la vive sollicitude qu'il montrait à ses nombreux vassaux , et par l'intérêt compatissant

qu'il témoignait à tous les malheureux qui venaient réclamer ses bienfaits et son appui. Riche sans ostentation , sagement économe jusque dans ses largesses, il ignorait l'art de donner ces fêtes brillantes dans lesquelles un luxe ruineux remplace trop souvent le plaisir, et dont la vanité se fait des titres de gloire, ou Tintrigue des moyens de séduction : chez lui , tout se montrait simple et modeste ; mais , en revanche , l'hospitalité qu'il exerçait était à la fois si empressée et si généreuse , qu'elle lui gagnait tous les cœurs.

il semblait qu'au milieu de si douces jouissances 31. de Barencourt dût couler des jours heureux ; cependant ceux qui possédaient son intime confiance savaient qu'il nourrissait au fond de son dme une de ces douleurs sans remède qui décolorent la vie et la rendent à charge. Une épouse tendrement aimée lui avaient été ravie par une mort prématurée. A la vérité deux enfants lui restaient; mais si leur existence était pour lui une puissante consola*

tion , souvent aussi elle ajoutait à ses regrets , en lui faisant mieux sentir combien leur mère lui eût été utile pour les former à la vertu.

L'aînée de ces enfants était une fille. Douée d'une beauté parfaite , la jeune Aline offrait à M. de Barencourt la vivante image de la femme qu'il pleurait ; elle avait sa grâce , sa douceur, et tout annonçait en elle autant d'élévation dans les sentiments et de supériorité dans l'esprit.

Il avait fallu pourtant que le comte se séparât de cette fille si chère. Se méfiant du choix d'une gouvernante, il avait préféré simposer ce rude sacrifice plutôt que de confier Aline à une femme inhabile ou mal intentionnée. Depuis Tâge de huit ans la jeune fille était donc à Saint-Omer, chez les dames Ursulines, qui jouissaient , à juste titre , d'une haute réputation dans l'enseignement; et le pauvre père ne trouvait d'adoucissement à cette nouvelle privation que dans ses fréquentes visites an couvent.

Plus confiant dans ses propres moyens pour élever son second enfant, qui était un garçon , M. de Barencourt avait gardé celui-ci au château , espérant lui transmettre l'instruction el les vertus qu'il possédait. Ses soins furent d'abord couronnés d'un véritable succès, car la nature avait pourvu Léonce de si heureuses dispositions, qu'il ne fallut que les développer et les entretenir; mais ce que la tendresse paternelle ne vit pas , c'est qu'avec de l'esprit, un excellent cœur et une grande aptitude à tous les genres d'étude , cet enfant était enclin à un orgueil qui , chaque jour, s'augmentait par le respect mal entendu que lui témoignaient les vassaux au milieu desquels il vivait. Fier de ses progrès , de sa naissance , de la haute considération dont jouissait sa famille , le pauvre Léonce finit par se croire d'une nature supérieure à celle des autres hommes, et ceux ([ui savaient le mieux lui prodiguer la flatterie ou de ridicules hommages étaient toujours sûrs de devenir les objets de sa prédilec-

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tioii. Le désir de se faire remarquer et de paraître instruit de choses étrangères à son âge lui fit en outre contracter d'autres défauts non moins graves : il devint curieux , grand parleur, s'habitua peu à peu à rechercher et à divulguer les secrets qu'il pouvait surprendre , soit parmi les serviteurs du château, soit parmi les personnes qui venaient y faire quelque séjour; et il avait à peine quatorze ans, que déjà on le signalait comme Tenfant le plus orgueilleux et le plus indiscret de la contrée.

Cessant alors de s'abuser et |se reprochant amèrement d'avoir laissé croître de tels défauts dans son fils, le comte s'appliqua à les corriger; mais le chagrin intérieur qu'il nourrissait lui avait enlevé dès longtemps une grande partie de la force morale dont il eût fallu user en pareil cas ; aussi les moyens dont il se servit pallièrent le mal sans le détruire.

Malheureusement, à cette époque, des craintes plus sérieuses, quoiqu'elles eussent une autre

cause, Tinrent frapper l'esprit de M. de Barencourt et le rendirent moins propre encore à diriger lui-même l'éducation de Léonce. La révolution avait éclaté : de toutes parts les hommes , semblables aux flots que la tempête soulève et précipite, se jetaient en aveugles au milieu du parti qu'ils voulaient suivre; la méfiance ou l'inimitié gagnait tous les cœurs ; le pauvre se faisait l'ennemi du riche, dont il convoitait la dépouille, et ce dernier ne trouvait plus dans les avantages qu'il prisait tant naguère que des menaces de mort , qui trop souvent paralysaient son courage et lui enlevaient les moyens de pourvoir à sa sûreté.

Au milieu de cet état de choses , et quelles que fussent ses appréhensions pour un avenir si gros d'orages , le comte s'occupa bien moins de lui-même que de ses amis , déjà en butte à la haine publique. Secourable à tous et continuant à répandre les bienfaits d'une active charité, il jouit longtemps encore d'une tranquillité que rien ne semblait troubler extérieu-

rement, mais qu'il achetait par une foule de préoccupations et d'inquiétudes secrètes qui finirent par altérer sa santé d'une manière sérieuse. Ce fut seulement alors qu'il rappela près de lui son Aline, dont la présence était toujours un soulagement à ses peines.

Dans toute autre circonstance , la jeune fille eût obéi avec une grande joie à l'ordre de sou père, car elle eût eu l'espérance de revoir ses compagnes, ainsi que les excellentes maîtresses auxquelles, depuis huit ans, elle devait les plus doux témoignages d'affection ; mais , à cette époque, les craintes générales avaient pénétré au fond des cloîtres. Aline, devenue l'amie de ses mères adoptives , eût voulu ne pas s'en séparer au moment où mille dangers allaient peut-être les atteindre ; elle ignorait d'ailleurs l'état de souffrance de son père , et pendant quelques instants son cœur fut partagé entre la joie de retourner auprès de lui, et la peine qu'elle éprouvait en quittant le saint asile où son enfance avait été élevée. Pressée dans

les bras de toutes les bonnes religieuses , elle écouta ensuite en pleurant les derniers avis de la mère Sainte Angèle, qui s'était plus spécialement occupée de son éducation.

« Du courage , ma fille , lui dit l'excellente femme ; séchez vos pleurs. En nous quittant , vous allez retrouver un père , pour lequel vos soins et votre tendresse seront une grande consolation. Si quelques épreuves vous arrivent pendant ces temps calamiteux, n'oubliez pas que Dieu soutient ceux qui le servent. Faites qu'il trouve toujours un autel dressé au fond de votre cœur, et qu'une entière confiance dans son appui vous fasse marcher d'un pas ferme au milieu des écueils qui pourront se rencontrer sous vos pas. La fidélité, la patience et la résignation sont des vertus qui conduisent au ciel. Vous avez tout ce qu'il faut pour les acquérir : que toutes vos pensées, toutes vos prières tendent à ce but; vous pourrez alors défier le malheur, si la Providence vous destine à le connaître. »

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En finissant ces mots d'une yoix émue , la pieuse femme pressa de nouveau son élève sur son cœur, puis s'éloigna avec précipitation, pour lui dérober les larmes qu elle ne pouvait plus retenir.

Aline s'avança alors vers ses jeunes compagnes , qui étaient accourues pour lui exprimer leurs regrets. « Adieu, leur dit-elle en les embrassant tour à tour; ne m'oubliez pas; priez pour moi, comme je prierai pour vous. » S'arrachant ensuite à ces douces étreintes , elle jeta un dernier regard sur les murs du couvent, et prit la route du cbàteau de son père, avec la personne qui était venue la cbercber.

Dans la jeunesse, et Aline n'avait pas encore dix-sept ans, les impressions, quelques vives qu'elles soient, se modifient par les objets extérieurs, et l'espérance qui lui sourit ofl're presque toujours une beureuse compensation à ses chagrins. Ainsi, lorsque la jeune pension-

naire eut dépassé les ponts-levis de la ville et qu'elle put contempler la campagne, ses pleurs coulèrent avec moins d'amertume , et ses idées commencèrent à prendre un autre cours. Elle songea au bonheur de revoir son père, à celui d'embrasser son cher Léonce, qui devait être bien grandi depuis leur dernière entrevue; et elle se fit une peinture si riante de tous les plaisirs qui l'attendaient sous le toit paternel , que, sans oublier son couvent , elle se consola de l'avoir quitté.

Ces doux rêves de son cœur se rembrunirent bientôt en apercevant les ravages que la maladie avait faits sur l'auteur de ses jours. Il parut toutefois si heureux de la revoir, qu'elle lui déroba ses larmes, afin de ne pas troubler ce moment de bonheur. Non moins joyeux que M. de Barencourt, Léonce ne se lassait pas de contempler Aline et de lui témoigner son affection.

« Maintenant , lui dit-il , je ne ferai plus de

CCS tristes promenades (;ui m'ennuyaient tant lorsque André seul m'accompagnait; nous parcourrons ensemble nos champs, nos belles prairies, nos bois touffus; nous irons aussi voir passer les bélandres (1) sur la rivière; puis je t'apprendrai à monter à cheval ; tu seras partout avec moi , ma bonne petite sœur ! N'est-ce pas y mon père, que vous la laisserez venir? A^ous viendrez vous-même, car, maintenant que votre chère Aline est avec nous , yos souffrances vont finir, vous allez être heureux. »

A ce discours, le comte sourit doucement; mais, à travers ce souriie, sa fille, dont les inquiétudes étaient éveillées, aperçut un sentiment de tristesse si profond, qu'elle fut d'abord dans l'impossibilité de répondre à son frère. Peu à peu, cependant, quelque calme rentra dans son cœur, parce que le coQîte , s'efforçant de se montrer plus gai devant elle, parvint à lui persuader qu'il était beaucoup mieux, et

(1) Pelils bàlimeiilsde iraiisporl.

que les efforts mêmes qu'il fut obligé de faire réussirent , en effet, à diminuer ses souffrances physiques.

Ce fut alors seulement qu'Aline connut le bonheur que Ton goûte au sein de sa famille, et qu'elle vit se réaliser les riantes espérances dont elle s'était bercée en arrivant au château. Se prêtant volontiers à partager les amusements de Léonce, quoiqu'elle fût plus âgée que lui de deux ans, elle devint sa compagne lidèle, et prit en même temps sur lui un tel ascendant , qu'elle put, sans le blesser, lui donner des conseils auxquels il se soumettait presque toujours. Ainsi , s'apercevant qu'il était porté à s'enorgueillir de sa naissance et à traiter les personnes d'une classe inférieure avec une fierté .dédaigneuse, elle lui fit remarquer combien ce défaut était propre à lui attirer la haine.

« Cher Léonce, lui dit-elle un jour, il ne faut croire personne au-dessous de soi , car, outre que l'humilité doit être la première vertu d'un

chrétien, il arrive bien souvent que l'on méprise des gens qui ont , aux veux de Dieu , des mérites qui surpassent de beaucoup ceux que l'on s'attribue , et Ton blesse ainsi en même temps la charité et la raison.

— Cela peut être vrai quelquefois pour les personnes d'un certain rang ou d'une certaine instruction, répondit l'orgueilleux jeune homme ; mais quant à ces pauvres hères qui peuplent nos campagnes , et dont un grand nombre viennent mendier des secours au château, tu conviendras qu'ils sont trop grossiers , trop dépourvus d'intelligence pour qu'on puisse leur supposer les mérites dont tu parles, et pour qu'on s'astreigne à leur parler chapeau bas.

— Eh quoi ! reprit Aline , est-ce donc ainsi que tu as profité des leçons et des exemples de notre bon père? As-tu oublié qu'il nous a dit bien des fois que tous les hommes, pauvres ou riches, nobles ou roturiers, instruits ou

ignorants , ont une même origine et une même destination; que tous, par conséquent , doivent s'aimer, s'entr'aider comme frères , et que si parmi eux beaucoup sont privés de nobles aïeux , d'instruction ou de richesses , c'est une raison de plus pour leur témoigner de la bienveillance et, au besoin , une véritable compassion ? ,

— Mais, interrompit vivement Léonce, je suis loin de ne pas aimer à soulager les pauvres; la preuve , c'est que je leur distribue tout l'argent que notre père me donne quand j'ai bien travaillé à mon grec ou à mon latin. Pas plus loin qu'hier, j'ai abandonné tout ce que je possédais à la vieille Gertrude , qui pleurait sa vache morte pendant la nuit.

— Eh bien ! mon frère , reprit affectueusement Aline , puisque tu connais les douceurs que procure la charité , ne te prive donc pas volontairement de la reconnaissance de ceux que tu soulages, par des dédains, des brusque-

ries qui les blessent et effacent tes bienfaits à leurs yeux. Mets-toi un moment à la place de ces infortunés , et dis-moi si tu aimerais à être secouru ainsi.

— Je ne puis me mettre à la place de pareilles gens; il n'y a, je pense, aucun rapprochement , aucune sorte de comparaison à faire entre eux et moi.

— Comme tu t'abuses ! Mais , encore une fois, ces hommes auxquels tu te crois supérieur ont une àme immortelle comme la tienne ; ils ont aussi comme toi un cœur pour sentir la joie ou l'affliction , au sein de leur ignorance , de leur misère même , ils pratiquent quelquefois des vertus sublimes ; on les voit tendre la main à l'homme plus pauvre qu'eux , et partager avec lui le pain gagné à la sueur de leur front ; ils ne connaissent de la vie que les amertumes , et ils endurent leurs maux avec patience, tandis que nous, la plus légère peine excite nos plaintes , souvent nos murmures.... Oh! je t'en

supplie, mon Léonce, abjure ce vain orgueil, qui n'est propre qu'à t'égarer et à te faire haïr. Déjà , depuis mon retour, je me suis aperçue que tu avais froissé bien des cœurs , et cette remarque m'a vivement affligée, car je voudrais que chacun t'aimât comme je t'aime. »

Ici l'excellent naturel de Léonce prit le dessus; se dépouillant de tout amour-propre, il se jeta au cou de sa sœur, et lui promit de ne plus retomber dans les mêmes fautes. Cette promesse , il la tint d'abord assez bien pour que l'on reconnût une grande amélioration dans son caractère; et si alors son père ou un sage gouverneur eût pu s'occuper uniquement de lui, nul doute qu'on ne fût parvenu à le corriger entièrement de ses défauts; mais, nous l'avons dit , M. de Barencourt, avec les meilleures intentions et toutes les qualités qui distinguent l'homme de bien , manquait parfois de celte sorte de fermeté qui lui eût été nécessaire pour perfectionner l'éducation de son fils. Sa situation, d'ailleurs, était devenue si périlleuse,

qu'elle le forçait sans cesse à négliger les soins de la famille , pour se livrer à toutes les préoccupations que nécessitaient les circonstances politiques.

Pour comble de maux , un homme de son voisinage, alors très-influent, et qu'il savait envieux de la popularité que sa bienfaisance lui avait acquise , feignit , sous le prétexte du bien public, de se rapprocher de lui. Cet homme, nommé Harnel , avait un fils dont l'esprit souple et adroit était propre à seconder ses noirs desseins. Il réussit à établir entre lui et Léonce divers rapports que M. de Barencourt ignora ; et dès lors le jeune orgueilleux , flatté dans tous ses penchants , fut à la merci des ennemis de son père.

Malheureusement, à cette époque, celui-ci était soupçonné d'avoir donné asile à des proscrits. Une fois, en effet, il avait recueilli pendant quelques heures un infortuné qui fuyait la terre natale. C'était alors un crime irrémissible , qui

pouvait lui faire encourir la peine capitale; mais il était considéré comme le père des pauvres , et l'on craignait , en l'arrêtant sur de simples soupçons , de soulever l'opinion des campagnes environnantes. 11 fallut donc attendre quelque preuve de ce qu'on nommait sa culpabilité, et c'était à cette fin que l'infâme Harnel, après avoir secrètement dénoncé celui qu'il voulait perdre , avait rapproché son fils de Léonce, espérant que l'indiscrétion bien connue de ce dernier le mettrait bientôt à même d'assouvir sa haine.

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