CHAPITRE II
Pendant quelque temps les horribles projets d'Harnel furent sans résultat, parce que M. de Barencourt , en homme prudent , s'abstenait de toute démarche , de toute conversation qui pussent choquer les opinions contraires aux siennes. Se méfiant aussi de la discrétion de Léonce , c'était à son insu qu'il avait accompli l'acte d'humanité qu'on lui reprochait ; mais le contact des méchants ne saurait jamais être sans
danger pour ceux qui s'y exposent ou qui sont forcés de le souffrir.
Un soir que le comte revenait ayec ses enfants de visiter un pauvre vieillard infirme , dont ses bienfaits étaient l'unique ressource, il vit tout à coup sortir d'un champ de blé un homme dont les traits annonçaient le malheur , et qui , s'avançant d'un air timide, lui dit :
« Monsieur, je vous en conjure, ayez compassion de l'excès de ma misère : depuis hier matin je n'ai pris que de l'eau , et je suis exténué par la faim et la fatigue. »
Aussitôt M. de Barencourt présenta son aumône à l'inconnu; mais celui-ci la refusa en disant : • De l'argent me serait inutile en ce moment ; il ne me faut qu'un peu de nourriture ; je ne puis en aller chercher moi - même dans le village... Au nom de Dieu, Monsieur, si vous connaissez quelque moyen de m'en faire apporter ici secrètement, ayez cette charité : ce sera me racheter la vie. »
Ému à ce discours et ne suivant que le premier mouvement de son cœur, le comte eut d'abord la pensée d'emmener chez lui cet infortuné , afui de lui donner plus tôt ce qu'il demandait. Cependant, ayant été averti le jour même, par une personne officieuse, qu'il était soupçonné de favoriser les émigrés dans leur fuite, et que l'on s'apprêtait à faire une visite domiciliaire au château , il craignait d'exposer en même temps la sûreté de l'étranger et la sienne. Aussi , renonçant à ce premier dessein , il dit au fugitif, qui lui semblait être un ecclésiastique :
'< Je regrette vivement, Monsieur, que de tristes circonstances m'empêchent de vous donner un asile pour cette nuit. Toutefois, si vous voulez demeurer quelques moments dans ce lieu, je vous y apporterai la nourriture qui vous est nécessaire, et vous pourrez ensuite continuer votre route. »
Aline et Léonce offrirent alors de courir en
avant , afin que le pauvre voyageur pût satisfaire plus tôt la faim qui le dévorait : leur père y consentit, leur recommandant seulement de ne rien dire aux gens du château , et de profiter de l'obscurité qui commençait à se répandre, pour ne pas laisser voir les provisions qu'ils devaient emporter.
Tout s'exécuta comme M. de Barencourt le souhaitait. Aline , qui depuis son retour s'occupait de l'administration intérieure, avait une clef de Toffice : aussi rien ne lui fut plus facile que d'y aller chercher secrètement tout ce qui était nécessaire au pauvre afiTamé, et une heure après , celui-ci , ayant repris ses forces , poursuivait sa route du côté de la frontière, qui n'était qu'à la distance de six lieues.
Lorsqu'il se fut éloigné , le comte crut devoir insister auprès de son fils pour qu'il s'abstint de parler de cette rencontre , lui faisant comprendre combien la moindre imprudence pouvait être dangereuse dans un pareil moment
d'agitation. Léonce promit de se taire, et dans ce moment , sa \olonté était assurément de ne pas trahir sa promesse ; mais, deux jours après, il rencontra Harnel fils. Celui-ci avait coutume de l'entretenir des diverses nouvelles du pajs , afin de Texciter à parler. Cette fois , il lui raconta qu'un proscrit venait d'être arrêté au moment où il allait franchir la frontière , ajoutant que tout portait à croire que cet individu était le même que Ton avait aperçu rôdant autour du village , et qui avait disparu ensuite sans qu'on pût découvrir ses traces. Léonce alors pensa au malheureux voyageur secouru par son père. Ilfit d'imprudentes questions, fut poussé à son tour par celles du jeune traître , qui finit par lui arracher son secret ; et le résultat de ce funeste entretien fut un mandat d'amener lancé contre M. de Barencourt.
Vainement nous essayerions de peindre l'épouvante qui se répandit au château lorsque , dès le même soir, on y vit arriver la force année qui venait opérer cette arrestation. Le comte
eut d'abord la pensée de se défendre ; mais , n'étant entouré que d'un petit nombre de serviteurs déjà glacés d'effroi, il comprit que toute résistance serait inutile , qu'elle ne servirait même qu'à aggraver sa situation. Se résignant donc à subir son sort, il s'arracba ,des bras de ses enfants éplorés , et monta ensuite dans la misérable charrette amenée par les satellites. Aline fit de vains efforts pour l'y suivre : insensibles à ses larmes , à son désespoir, les gardes la repoussèrent , et elle vit s'éloigner l'affreux cortège.
« Viens , lui dit tout bas Léonce , viens : la nuit nous favorise, nous les suivrons à pied , sans qu'ils puissent nous apercevoir , et nous saurons ainsi dans quel lieu ils conduisent notre malheureux père. >»
En achevant ces mots , il prit la main de sa sœur , et ils marchèrent à travers l'obscurité sans se communiquer leur mutuelle affliction.
Peu d'instants après , un homme les rejoignit
en courant : c'était le domestique en qui M. de Barencourt avait le plus de confiance et qu'il avait attaché plus particulièrement au service de Léonce. Ce dernier le reconnaissant aussitôt : « C'est toi ! bon André , lui dit-il , tu ne nous abandonnes pas? Oh ! que je te remercie? — On n'abandonne pas les enfants de son bienfaiteur, quand lis sont dans la détresse , répondit André. Je vous ai vu partir ainsi que Mademoiselle; si je suis resté en arrière, c'est que je voulais emporter quelques écus qui peutêtre nous seront utiles. Ce n'est pas sans user de ruse que j'ai pu aller les prendre où je les avais déposés, car ceux des gens armés qui n'ont pas suivi monsieur votre père, envahissent présentement tout le château; Harnel et son fils , dont je me suis toujours méfié, sont avec eux, et ce que j'ai entendu prouve bien que je ne m'étais pas trompé. Oh 1 M. Léonce, j'ai bien peur que quelque indiscrétion de votre part n'ait décidé l'arrestation de mon pauvre maître. C'est cet Harnel qui l'a dénoncé, et le misérable ne craint
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pas d'avouer sa trahison j son (ils même s'en est vanté tout haut. •
Ici Léonce poussa un cri étouffé ; il chancela, et si Aline ne l'eût retenu , il serait tomhé sur la route.
«Mon Dieu! se pourrait-il? Mais qu'as-tu donc pu lui dire? lui demanda cette dernière d'une voix brisée.
— Ne m'interroge pas , répondit-il avec désespoir. Oui, je le vois maintenant, j'ai causé le malheur de mon père; il m'avait recommandé le secret sur notre rencontre avec l'étranger que nous avons secouru , et aujourd'hui même, pressé par les questions de l'infâme, que je trouvais sans cesse sur mon ciiemin , je lui ai tout avoue ; c'est ce fatal aveu , sans doute, qui a servi de base à leur accusation.
— C'est bien là ce que je leur ai entendu dire, reprit André. Pauvre enfant! vous ne vous êtes pas habitué à garder votre langue,
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et VOUS \oy(^ où peat conduire un tel défaut. »
Ces paroles ne firent que redoubler le désespoir du jeune de Barencourt : tous ses membres s'agitèrent d'un tremblement convulsif; il poussa des sanglots déchirants , et sa sœur, que tant de coups frappaient à la fois, fut obligée de lui offrir des consolations que repoussait son propre cœur.
Tout semblait se réunir pour rendre la route plus pénible aux deux enfants du comte. Depuis leur départ du château, une pluie froide n'a\ait pas cessé de tomber, et l'obscurité était devenue si profonde , qu'ils ne pouvaient plus même apercevoir leur malheureux père , dont une si petite distance les séparait. Guidés seulement par les vociférations que faisaient entendre ses gardes, ils frémissaient eti songeant à toutes les souffrances qu'il devait endurer, aux mortelles inquiétudes dont il devait être saisi , et tous deux versaient des larmes amères.
Pour comble d'infortune, il était plus de minuit quand la charrette qui emportait le prisonnier arriva devant Saint -Omer. C'était dans cette ville qu'il devait subir sa captivité ; mais à cette heure les ponts- levis étaient levés , il fallut attendre l'ordre du commandant de la place pour qu'ils s'abaissassent, et rien ne saurait exprimer l'horrible angoisse qu'éprouvèrent le frère et la sœur lorsqu'ils les virent se relever devant eux , sans qu'il leur fût permis de les franchir.
a 0 mon père! mon pauvre père! s'écria Aline en sanglotant, nous voilà donc séparés ! Vos enfants ne sauront pas dans quelle prison vous allez être jeté pendant cette affreuse nuit; ils ne pourront pas aller adoucir vos douleurs par leur tendresse ! . . .
— Prenez courage , Mademoiselle , interrompit André, qui lui-même était dans un véritable accablement, prenez courage , je vous en supplie ; demain, à l'ouverture des portes, nous
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entrerons dans la ville; j y ai des parents dont mon maître a été le bienfaitenr ; ils nous aideront à découvrir le lieu où il sera emprisonné. La seule difficulté , en ce moment, est de vous trouver un abri , après tant de fatigues ; et je n'en vois d'autre ici près que les ruines d'une chapelle nouvellement détruite (1).
— N'importe, allons-y, répondit Aline; hélas! je me rappelle ce saint lieu; dans mon enfance , je suis venue y prier Lien des fois avec mon bon père. Alors j'étais gaie, heureuse; la vie me paraissait belle , et maintenant !.... »
L'infortunée n'acheva pas; elle comprit que ses plaintes ne pouvaient qu'augmenter le désespoir de son frère. Il était coupable , il avait à s'accuser du malheur de sa famille , tandis que
(1) Celle chapelle, dédiée à la sainte Vierge, sous le nom de Noire-Dame des Grâces, élail, avant 1789, l'objet d'une grande dévotion. Chaque année, le 15 mars, les habitants de Sâinl- Omer et ceux des campagnes environnantes s'y rendaient processionnellemenl et renouvelaient pendant neuf jours ce pieux pèlerinage.
pour elle ce malheur, quelque grand qu'il fût , était du moins sans reproche. Ali î l'innocence du cœur est un immense appui quand l'adversité nous frappe , et celui qui peut puiser là sa force ne saurait se dire tout à fait malheureux.
Prenant donc aussitôt une généreuse résolution , Aline se promit de renfermer désormais , autant qu'il lui serait possible, l'expression de sa douleur, et de donner à son frère l'exemple du courage.
« Yiens, lui dit-elle, le bon Dieu aura pitié de nous ; nous le prierons ensemble , il nous suggérera quelque moyen de sauver notre bienaimé père.
— Ah ! s'il ne fallait pour cela que donner ma vie, répondit le pauvre enfant, avec quelle joie j'en ferais le sacrifice I mais je ne suis plus digne d'une telle faveur.
— Crois tu donc que le Ciel ne puisse être
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touché de ton repentir , reprit la pieuse jeune fille ; et ne sais-tu pas qu'on répare ses fautes quand on les pleure sincèrement? Ne te laisse donc pas abattre, mon Léonce, je t'en conjure. Notre affliction est grande , sans doute ; mais Dieu est tout- puissant : il peut donner à nos faibles mains le pouvoir de rompre la captivité de celui que nous chérissons , et je veux tout espérer de sa bonté. «
En parlant ainsi , ils arrivèrent au milieu des ruines de la chapelle, dont quelques parties pouvaient encore les abriter; ils s'agenouillèrent sur la pierre moussue, qui pour eux était encore un objet de vénération , et leurs âmes s'élevèrent au ciel avec tant d'ardeur, qu'un peu de calme y rentra.
Cependant , quand le jour parut , tous deux se regardèrent avec une indicible tristesse, car cette nuit de souffrances avait répandu sur leurs visages , naguère si frais et si beaux, une expression de douleur qu'il était impossible de
voir sans en être ému. Aline, se soutenant à peine , avait encore les yeux noye's de pleurs , et Léonce ne semblait plus être que l'ombre de lui-même. Sa pâleur, le profond abattement de SCS traits , tout attestait ce qu'il avait souffert depuis la veille , et déjà on comprenait que , chez lui, l'insouciance du jeune âge venait d'être remplacée par tous les amers soucis que l'homme malheureux est destiné à connaître. Une grande résolution était néanmoins entrée dans son cœur : il voulait à tout prix se vouer à la délivrance de son père , et il était pressé d'arriver, afin d'en chercher plus tôt les moyens.
« Partons, ma sœur, dit -il en tendant la main à Aline; le jour parait, les pori.es vont s'ouvrir ; hàtons-nous. Tu m'as exhorté au courage, je t'obéirai. Seulement cache -moi tes larmes, s'il se peut : elles sont un reproche si poignant de ma faute, que leur vue seule me brise le cœur.
— Oui , cachez bien tous deux votre tristesse ,
pauvres enfants, dit alors André; dans votre position, il ne faut pas attirer les regards : si l'on vous connaissait , vos moindres démarches seraient surveillées , et toute tentative pour sauver monsieur votre père deviendrait peutêtre impossible. »
Cet avis était trop sage pour que le frère et la sœur ne s'efforçassent de s'v conformer; cherchant donc à faire disparaître tous les signes de leur affliction , ils suivirent leur généreux guide , et entrèrent bientôt dans la ville, sans que de nouveaux obstacles vinssent les arrêter.
Le premier soin d'André , en arrivant , fut de
procurer à ses jeunes maîtres un asile où ils
pussent être en sûreté. Il avait d'abord songé à
les conduire chez un de ses parents, marinier
dont la bélandre stationnait à une très-petite
distance de la ville , espérant que dans ce petit
bâtiment de transport ils seraient à l'abri de
toute investigation ; mais ayant pensé ensuite
qu'ils s'y trouveraient trop éloignés de leur père , il se décida à les loger, en attendant , chez une ancienne ouvrière du château dont le dévouement lui était connu , et ce fut dans ce lieu qu'il les conduisit.
Bonne autant que discrète, cette femme accueillit les enfants du comte avec le zèle le plus empressé ; et après leur avoir servi un repas dont l'un et l'autre avaient le plus pressant besoin , elle courut leur acheter les vêtements qu'ils avaient résolu d'adopter afin de n'être pas reconnus. Ainsi Aline prit le bonnet rond , la robe et le tablier d'une fille d'artisan ; Léonce, la veste à basques d'un jeqne ouvrier ; et leur métamorphose fut si complète, que l'on put espérer dès lors qu'ils échapperaient aux regards de la malveillance ou de la curiosité.
Dans toute autre circonstance , ce travestissement eût excité leur gaieté; mais il était pour eux , en ce moment, un signe trop certain d'infortune, pour qu'il n'ajoutât pas à leur
tristesse. Léonce , surtout , regardait sa sœur avec un serrement de cœur inexprimable, et peu s'en fallut qu'il ne se jetât à ses pieds pour lui demander pardon; car, à chaque instant, la faute qu'il avait commise grandissait à ses yeux par la réflexion , et le rendait plus malheureux.
Cependant André , après les avoir établis en sûreté chez Tbonnête ouvrière, se bâta de les quitter pour chercher la prison du comte ; mais toutes ses démarches furent infructueuses. Vainement il se présenta dans les diverses maisons d'arrêt où se trouvaient entassés les détenus politiques : partout on réconduisit brutalement, sans vouloir répondre à aucune de ses questions. Désespéré , il courut alors trouver son parent le bélandrier , afin que le lendemain celui-ci joignît ses démarches aux siennes ; puis il revint auprès de ses jeunes maîtres, dont l'accablement redoubla eu apprenant qu'il n'avait rien découvert.
L'excès de la fatigue procura néanmoins au
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pauvre LéoDce quelques heures d'un sommeil assez tranquille. Aline fut moins heureuse : poursuivie, durant toute la nuit, parles images les plus lugubres , elle ne put goûter un seul instant de repos , et se leva dès que le jour parut. On lui avait dit la veille que le couvent des Ursulines venait d'être saccagé : il élait voisin du modeste logement qu'elle occupait , et, sûre de n'être pas reconnue sous ses nouveaux vêtements, elle voulut aller revoir encore ce lieu, pour elle si plein de souvenirs. Son hôtesse lui offrit de l'y accompagner ; elle la refusa , lui promettant de revenir sous peu d'instants.
Le cœur gros de soupirs , elle s'avança donc vers le monastère , et à sa vue elle fondit en larmes , car il n'offrait plus qu'une masse de décombres qui attestaient à quels excès peuvent se porter les fureurs populaires quand les factions viennent à les exciter.
« Mon Dieu! dit tout haut Aline en jetant
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autour d'elle im regard désolé, ne verrai-je donc plus que des ruines ! Et mes pauvres maîtresses, que sont-elles devenues?
— Elles sont en prison , » répondit une voix qui, malgré sa douceur, lui causa une frayeur soudaine. Au même instant elle vit paraître une petite fille, de dix ans environ , dont la charmante figure la rassura. Cette enfant était habillée à peu près comme M"^ de Bareu court ; seulement ses cheveux hlonds , d'une longueur prodigieuse, au lieu d'être cachés sous un bonnet , tombaient gracieusement sur son dos et semblaient ajouter au charme de toute sa personne.
« Vous êtes donc une élève des Ursulines? dit-elle à Aline, en la regardant avec attention. C'est singulier , je ne vous reconnais pas du tout ; pourtant j'allais bien souvent chez ces dames , qui me donnaient toujours de belles pelotes , des bonbons et de jolies robes. »
Aussitôt Aline se rappela avoir vu plusieurs
fois celte petite fille , qu'on lui avait dit appartenir à une famille honnête et peu aisée que les bonnes religieuses protégeaient. Lui avant donc ad^'essé diverses questions, elle apprit qu'elle se nommait Louise , et que , demeurant dans le voisinage, elle venait souvent prier pour ses bienfaitrices au milieu des ruines de leur ancienne demeure.
« Le bon Dieu vous bénira , lui dit Aline , vivement touchée des sentiments qu'elle exprimait ; mais parlez-moi de nos pauvres dames : elles sont en prison , dites-vous ?
— Pas toutes : plusieurs se sont sauvées pendant qu'on démolissait leur couvent ; les autres ont été prises et incarcérées aussitôt.
— Infortunées ! Savez - vous si on peut les voir ?
— Oh ! oui ; j'y vais bien souvent.
— Vous y allez, bonne Louise! Dans quel lieu sont- elles donc enfermées?
— Dans la grande maison que l'on appelait autrefois le Collège-Anglais ; vous savez bien , dans la rue Saint Berlin?
— Cette maison renferme - 1- elle d'autres détenus ? demanda Aline d'une voix tremblante.
— Beaucoup , répondit la petite fille ; c'est là qu'on les amène tous à présent, parce que , dit-on , les autres prisons sont trop pleines.
— Comment avez-vous obtenu l'entrée de ce lieu?
— D'abord parce que ces d^mes ont |^ perpaission de recevoir quelques visites , et puis , gue le citoyen Vincent , le geôlier, est mon parrain. 11 est bien un peu sévère , un peu bourru quelquefois ; mais il m'aime , il m'appelle la belle aux cheveux d'or, et presque toujours il m'accorde ce que je lui demande.
■ — Ainsi , vous allez souvent dans cette maison ?
. — Oui; quand ma mère peut obtenir de quelques braves gens du bouillon et des confitures pour ces pauvres dames , je vais les voir aussitôt. ■
En même temps l'aimable enfant montra à la fille du comte un panier qu'elle avait déposé au milieu des décombres, et lui dit avec une vive expression de joie :
« Voyez, voilà encore pour elles. Ob ! je suis bien contente aujourd'hui, car mon panier est tout plein î «
Tandis qu'elle parlait avec cette touchante naïveté, une espérance était entrée dans le cœur d'Aline : cette prison , où gémissaient ses anciennes maîtresses , était peut-être aussi celle de son malheureux père , et son désir d'y aller devint si vif, que ce ne fut pas sans de grands efforts qu'elle parvint à renfermer une partie des émotions qui l'agitaient, en disant à la petite fille :
" Que VOUS êtes heureuse , bonne Louise , et que je voudrais pouvoir vous accompagner auprès de nos chères dames I
— Cela vous ferait donc bien plaisir ?
— Ah î je vous en aurais une grande reconnaissance.
— Eh bien ! venez , reprit la naïve enfan t ; mon parrain doit être levé à présent : je l'embrasserai une fois de plus, et il vous laissera entrer avec moi.
— Et les gardes?
— Ils ne diront rien, j'espère, parce que vous êtes aussi une petite fille. »
La taille d'Aline était loin , en effet , de répondre encore à la maturité précoce de son esprit , et ses traits étaient si fins , si délicats , que sous le costume qu'elle avait pris on lui eût à peine donné quatorze ans.
Elle suivit donc sa jeune conductrice, et en quelques minutes elles arrivèrent auprès de la
prison. Oh ! qui dira toutes les pensées qui firent battre son cœur lorsqu'elle vit ce triste lieu qui peut - être renfermait Tauteur de ses jours, et quel saisissement elle éprouva en abordant les figures sinistres qui eu gardaient l'entrée !
« Où allez-vous? demanda la sentinelle.
— Chez le citoyen Vincent , qui est mon parrain , se hâta de répondre la petite Louise , en faisant au soldat son plus joli sourire.
— Tiens ! ce père Vincent, il a de gentilles filleules , tout de même. Appelez-le donc , tous autres , pour savoir s'il faut les laisser passer. •
Peu d'instants après, un gros homme se montra armé d'un trousseau de clefs. Ses traits étaient ignobles , et l'énorme bonnet rouge qu'il portait achevait de donner à sa figure une expression repoussante.
« Quoi! te voilà déjà! dit -il à Louise, qui courut l'embrasser.
— Oui, parrain, répondit l'enfant: je viens de bonne heure aujourd'hui, parce que plus tard il faut que travaille chez nous. »
Puis , lui montrant Aline qui était restée tremblante à quelques pas : « C'est ma compagne , reprit-elle ; elle m'a aidée à porter mon panier : tu vas la laisser entrer avec moi , pas vrai , mon cher petit parrain?
— Pourquoi faire? demanda brusquement ce dernier.
— Parce qu'elle voudrait voir ses anciennes maîtresses; elle allait à l'école aux Ursulines.
— Ah ! bah ! ces maudites nonnes avec leurs patenôtres et leur air sucré nous attirent ici un tas de gens. Toi-même, qu'as-tu besoin d'aller )es voir si souvent?
— Mais, mon parrain, tu sais bien comme elles assistaient ma mère, et comme elles étaient bonnes aussi pour moi.
— Dame! je ne vois pas trop le grand mérite
qu'il y avait à cela, reprit le cerbère; on les nourrissait, c'était bien le moins qu'elles fussent un peu compatissantes ; mais enfin , puisque tu en es si coiffée et ta compagne aussi, passez. »
Ces paroles furent à peine prononcées , que Louise, saisissant la main d'Aline , ne fit qu'un bond jusqu'à Tétroit couloir qui servait d'entrée à la prison.
Le geôlier les précédait. Il ouvrit une porte , et se retira après les avoir fait entrer dans un \aste et sombre dortoir où plusieurs femmes à genoux récitaient en chœur le Salve Regina.
A la vue des deux jeunes filles, l'une de ces femmes se leva. C'était la mère Sainte-Angcle , qu'Aline reconnut aussitôt , quoiqu'elle fût excessivement changée et qu elle ne portât plus l'habit religieux.
« Chère Louise , que tu es bonne , dit-elle à l'enfant, qui déjà se pressait d'étaler à ses yeux
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les richesses de son panier. Puisse le Seigneur récompenser ton zèle , ta douce charité et celle de ton excellente mère ! »
Cependant la pauvre Aline, dont le cœur palpitait de la plus vive émotion , n'osait quitter le coin obscur où elle s'était placée en entrant , de peur d'être nommée devant sa jeune conductrice. Enfin, celle-ci s'étant approchée des autres religieuses , elle profita de ce moment pour se faire reconnaître de son ancienne maitresse.
« Ma fille ! ma bien-aimée Aline î dit tout bas cette dernière en cherchant à maîtriser son saisissement : le malheur est donc venu vous frapper aussi! Ah! depuis que j'ai vu votre infortuné père, je n'ai songé qu'à votre douleur.
— Vous l'avez vu , chère Madame ! Vous avez vu mon père ! Il est donc dans cette prison ?
— IJ y est , j'en suis certaine, reprit la mère Sainte- Angèle ; Tavant- dernière nuit, tandiî5 que je priais , j'entendis des pas précipites dans le corridor voisin : ces pas se dirigeaient vers la cour sur laquelle donne la croisée de cette salle ; poussée par un sentiment de terreur, qui dans ce lieu de désolation se renouvelle sans cesse, je m'avançai doucement, et je vis passer votre malheureux père au milieu de son escorte; plusieurs torches éclairaient sa marche silencieuse.
— Et vous avez pu le reconnaître , vous avez pu voir ses traits chéris? Ils étaient bien abattus, bien altérés, sans doute? demanda Aline avec une angoisse inexprimable.
— Rassurez-vous, ma fille, ils annonçaient au contraire toute la résignation d'un chrétien ; et Dieu le soutiendra, je l'espère , au milieu de si terribles épreuves.
— Ah f si du moins je pouvais le voir, l'eprit la jeune infortunée.
— Une telle cousolation ne vous sera pas accordée en ce momont , ma chère Aline , répondit la religieuse. Hier, durant la promenade que l'on nous permet de faire dans la cour à certaines heures, j'ai osé hasarder quelques questions à l'un des détenus, et j'ai appris que votre père , dont chacun ici plaint le malheur, habite l'aile du bâtiment où l'on ne renferme que les prisonniers au secret. Demander à le voir serait donc aussi inutile que dangereux , tant que durera cette mesure rigoureuse. »
Ici la mère Sainte-Angèle fut interrompue par le retour subit du geôlier.
« Eh bien! Louise, dit-il d'un ton brusque, n'as-tu pas assez jasé avec ces nonnes? Aboyons , dépèche-toi de sortir; je n'ai pas envie de négliger ma besogne pour te complaire.
— Me voici, parrain, me voici , » repondit l'enfant en ramassant son panier, et faisant signe à sa compagne de la suivre.
Un douloureux regard fut alors échangé entre cette deruière et la mère Sainte -Angèle , puis la prison se referma.
En prenant congé de son parrain , Louise sollicita la permission de retenir ; mais , cetle fois , toutes ses gentillesses échouèrent devant la mauvaise humeur du cerbère.
« Non , non , dit-il , en voilà assez. La maison est encombrée de tous ces chiens d'aristocrates ; deux de mes surveillants sont malades; je n'ai pas le temps de t' écouter ; va-t'en et surtout ne reviens pas de sitôt. »
L'enfant n'osa pas insister, mais en sortant elle rassura Aline, lui promettant que sous peu de jours elle lui porterait des nouvelles des bonnes religieuses, dans le même lieu où elles s'étaient d'abord rencontrées.
Jetant alors un dernier regard sur les murs noircis qui renfermaient son père, la jeune de Barencourt, le cœur brisé, se hâta de rejoindre
Léonce et André , auxquels elle raconta ce qu'elle avait appris de la mère Sainte-Angèle. Ils tinrent donc conseil sur les démarches qu'il fallait entreprendre : toutes présentaient d'immenses périls ou d'insurmontables difficultés; car la justice des hommes, si souvent aveugle , se trouvant , à cette triste époque , asservie sous l'empire de la crainte ou des passions les plus désordonnées , il n'en fallait rien attendre : l'adresse était le seul moyen qu'on pût employer en faveur des victimes. Ce fut à elle qu'André résolut d'avoir recours. Il ne voulut , toutefois , s'arrêter à aucun parti sans avoir consulté Marcel , son parent , qui lui avait promis son assistance , et il sortit pour se rendre auprès de lui.
Léonce le suivit. Il avait fait répéter plusieurs fois à sa sœur les moindres détails , les moindres paroles qu'elle avait pu recueillir dans sa visite à la prison , et il ne fut pas plutôt en liberté de causer avec son fidèle servi-
Oi LE FRÈRE
leur, qu'il lui fit part du projet qu'il \enait de former de s'introduire dans ce lieu.
« Cher André , lui dit-il, tu es le seul appui qui nous reste ; tu te dévoues généreusement à notre malheur , et je te dois de ne pas agir sans tes conseils. Je t'en supplie , ne vois plus en moi l'enfant dissipé , orgueilleux , indiscret , que tu méprisais peut-être, mais un fils repentant qu'une grande leçon vient d'éclairer, et qui est digne encore de travailler à la délivrance de son père. C'est là, bon André , l'unique pensée qui me soutienne au milieu des regrets dont mon àme est déchirée. Je t'en conjure donc, ne me refuse pas ton assistance, fietoi à mon courage , à la prudence que je saurai montrer désormais ; trouve quelque m'oven de me faire admettre , n'importe à quel titre , dans cette prison , et nous pourrons alors former un plan d'évasion que le ciel, en faveur de mon repentir, daignera seconder. «
Léonce avait prononcé ces paroles avec une
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expression à la fois si noble et si touchante , que le fidèle serviteur qui l'écoutait en fut pénétré. Ce jeune homme , en effet , n'était plus le même , et l'étonnante métamorphose qui venait de s'opérer dans son esprit ne pouvait s'expliquer que par le coup inattendu qui frappait sa famille. Ou sait d'ailleurs que le développement de la raison et de la force morale ne s'accomplit pas toujours , chez l'homme , dans une progression régulière ; qu'il j a telle circonstance, tel événement qui peut faire en une minute l'œuvre de plusieurs années ; cette minute venait de sonner pour le frère d'Aline. André , avec son bon sens naturel , comprit aussitôt cet heureux changement, et s'il ne céda pas tout d'un coup aux instances de son jeune maître , ce fut bien moins par un sentiment de défiance pour sa conduite future que par la crainte de l'exposer à des dangers qu'il eût préféré affronter lui-même.
« Cher monsieur Léonce , lui dit-il , je partage votre désir : il faut en effet que l'un de
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nous cherche à pénétrer dans l'intéiieur de la prison , si nous voulons connaître l'endroit où est renfermé M. le comte, et lui préparer au dehors les moyens d'échapper à ses hourreaux ; mais pourquoi ne serait-ce pas moi qui tenterais d'être admis dans ce lieu ?
— Parce que toi seul , répondit Léonce , tu peux faire réussir à l'extérieur les moyens dont tu parles , et que, s'ils Tenaient à échouer, je laisserais du moins à ma sœur l'appui de ton zèle; tandis que moi, jeune et sans amis dans cette yille , je ne pourrais en rien alléger le poids de ses maux. Que crains-tu pour moi , d'ailleurs? Sous ces vêtements, personne ne pourra me reconnaître, et, je te le répète, je saurai tout supporter, tout souffrir pour délivrer mon père. Ne me refuse donc pas, cher André : c'est Dieu sans doute qui m'a inspiré ce dessein ; c'est lui aussi qui me soutiendra au milieu des épreuves qui doivent expier ma faute. •
Le bon serviteur ne résista plus : il fallait
d'ailleurs à tout prix sauver le comte , pour lui l'échafaud ne devait pas tarder à se dresser , et il couseutit à communiquer à l' honnête Marcel , dont le secours était indispensable, le projet que son jeune maître avait conçu.
Marcel, nous l'avons dit, était un homme de cœur; il devait tout son bien -être à M. de Barencourt , qui lui avait autrefois prêté des sommes considérables , dont la totalité n'était pas encore acquittée , et il n'hésita nullement à se dévouer pour sa délivrance. Approuvant donc le plan qui lui était proposé, il s'engagea à chercher sans retard les agents nécessaires à son exécution, et, dès le lendemain, le (ils du prisonnier fut présenté au geôlier Yincent comme un pauvre orphelin qui demandait à être emplové sous ses ordres.
Un long séjour à la campagne avait donné à Léonce une taille très -élevée pour son âge : il paraissait alerte , vigoureux , et ses traits annonçaient autant d'intelligence que de résolution.
Ces dehors plurent au geôlier , qui , à raison de la maladie de ses deux aides , n'était pas fâché de rencontrer quelqu'un qui put le seconder. Léonce, d'ailieurs, était muni d'une lettre de recommandation qu'un ancien camarade de Vincent, partant comme employé de l'armée , avait consenti à écrire au moment de son départ, et cette lettre était très-favorahle au jeune orphelin.
« On me fait ton éloge , mon garçon , lui dit le cerbère. Te sens-tu capable de remplir la besogne qu'il y a ici?
— Je pense que oui, citoyen geôlier. Je suis jeune encore , c'est vrai; mais cela ne dit rien , quand on a bonne volonté de remplir son devoir.
— C'est bien répondre. Quel âge as-tu?
— Quinze ans et demi , citoyen geôlier.
— Es-tu bon patriote?
— Tiens , est-ce que cela se demande? Tout le
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monde aime la patrie , moi comme les autres , j'espère.
— Oui , mais , vois-tu , c'est qu'ici il a y bien des aristocrates. Autrefois ces chiens - là faisaient les fiers ^ ils se pavanaient aux dépens du pauvre monde , et à présent ils font les doucereux pour nous apitoyer. Il faut s'en méfier, ne jamais surtout discourir avec eux , si l'on veut rester ferme à son poste.
— Sois tranquille , citoyen geôlier, j'ai bonne envie de réussir , et je serai aussi prudent que docile.
— Eh bien! voilà qui est dit, je te prends à l'essai; si je suis content de toi, et que dans trois jours ces deux paresseux qui se disent malades ne soient pas sur pied , tu entreras définitivement à mon service; en attendant , prends sur ta tèle une de ces gamelles ; nous allons distribuer la soupe. »
Léonce obéit, et, soulevant le vase avec
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dextérité, il fut dès cet instant si attentif à tous les mouvements de son maître et si exact à remplir ses moindres ordres, qu'il semblait n'avoir jamais fait autre chose que de servir. Son àme , cependant , était loin d'être calme : il désirait avec ardeur voir son malheureux père; et la crainte de se trahir le faisait d'avance frissonner. D'un autre côté, chaque prisonnier qui s'offrait à ses regards excitait ses plus vives sympathies ; il eût voulu alléger ses maux, lui faire comprendre tous les sentiments qui remplissaient son cœur , et il fallait que ses traits ne peignissent qu'une impassibilité révoltante î
Pendant quelques instants , il crut que cette tache serait au-dessus de ses forces ; mais il s'observa avec tant d'attention , que la première distribution s'acheva sans qu'on pût deviner les pensées secrètes qui l'agitaient ; aussi la confiance du geôlier s'établit à tel point , qu'une heure après il lui ordonna de le suivre dans les
divers cachots où les prisonniers au secret étaient enfermés.
Ployant sous la charge des provisions qui leur étaient destinées, le pauvre enfant sentit alors redoubler toutes ses angoisses. L'un des sombres réduits s'ouvrit ; il vit un infortuné ; ce n'était pas son bon père... Neuf fois la cruelle épreuve se renouvela , et , toujours trompé dans son attente , il était près de défaillir, lorsque enlin , à l'ouverture du dixième cachot , il reconnut l'objet chéri qu'il venait chercher î
Quels mots pourraient exprimer ce qu'il éprouva en ce moment? 11 était à deux pas de l'auteur de ses jours , il entendait sa voix , il le voyait accablé sous le poids d'une immeuf-e infortuue , il devinait chacune de ses pensées, chacune de ses douleurs , et il fallait qu'il restât immobile, qu'il retint les élans, les transports de son amour hlial ! Ah ! sans le secours
du Ciel, un tel effort surpasserait assurément
toute puissance humaine , à plus forte raison il eût été au-dessus d'un enfant de cet âge; mais Dieu le soutenait; et il triompha de son cœur. Le \isage caché sous la \isière d'une énorme casquette , il étouffa jusqu'à sa respiration, et, pendant que Vincent parlait au prisonnier, il examina furtivement une petite fenêtre garnie de trois barreaux de fer dévorés par la rouille , et aussitôt l'espérance vint lui sourire.
Il fut assez heureux pour que sa fermeté ne l'abandonnât pas en quittant le cachot de son père, et son air impassible lui gagna si bien les bonnes grâces de Vincent, que, le jugeant très-propre au métier qu'il voulait embrasser, celui-ci lui fit parcourir toute la prison , afin qu'il pût désormais vaquer seul aux divers détails dont il devait être chargé en l'absence des gardiens ordinaires.
Une violente inquiétude néanmoins resta au courageux enfant quand son service fut achevé,
Il était impatient de revoir sa sœur ; il brûlait du désir de se consulter avec André, de lui faire part des observations qu'il avait faites , et il n'osait demander la permission de sortir de peur d'éveiller les soupçons du ^ijeôlier. Mais quand la fin du jour arriva, ce dernier, qui avait coutume chaque soir, après ses travaux, de se livrer à de copieuses libations , afin , disait-il , d'entretenir sa santé et ses forces , ordonna à Léonce de lui apporter une immense dame-jeanne pleine d'eau- de-vie. Une heure après, il était dans un état si complet d'ivresse, qu'il fallut le conduire à son lit , où bientôt ses ronflements annoncèrent un profond sommeil.
Dans sa joie, le jeune de Barencourt ne fit qu'un bond jusqu'à la porte extérieure. Il avait été reconnu dans le jour comme porte-clefs provisoire ; ainsi les gardes ne flrent aucune difliculté de le laisser pasî^er, et quelques minutes lui suffirent pour arriver auprès d'Aline. Cette dernière n'avait appris qu'au retour d'André la périlleuse entreprise de son frère,
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et depuis lors son cœur était en proie à mille tortures; mais quand la voix de Léonce vint la rassurer, quand elle eut appris qu'il avait vu leur bon père , que tout espoir de le délivrer n'était pas perdu , son courage se ranima , et elle bénit le ciel de la protection qu'il daignait leur accorder dans une circonstance si douloureuse.
Pressé pourtant de retourner à son poste, le jeune de Barencourt se hâta d'expliquer à André les diverses remarques qu'il avait faites. Le cachot du prisonnier était au rez-de-chaussée; il donnait sur une petite cour dont un des murs bordait une rue où il n'existait pas une seule maison , et que personne ne traversait la nuit parce qu'elle n'aboutissait qu'à un quartier peu fréquenté. Le mur, il est vrai, présentait une élévation assez considérable; mais le temps l'avait dégradé dans presque toute son étendue , et un homme agile pouvait facilement y attacher une échelle de corde. Il s'agissait ensuite de prévenir le comte et
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do lui fournir les iuslrumcMits nécessaires pour se débarrasser des barreaux qui garnissaient l'étroite fenêtre par où il devait passer. Aussitôt deux limes, dont André s'était muni à tout hasard , furent remises à Léonce , et , pour que M. de Barencourt eût confiance dans les instructions qui devaient accompagner ces objets, ce fut André qui les lui traça, l'assurant que tout serait préparé à l'extérieur pour sa fuite.
Lorsque toutes ces dispositions furent bien arrêtées, le courageux enfant conduisit sur les lieux celui qui secondait si généreusement ses efforts, et, après lui avoir montré la place où l'échelle de corde devait être posée, il repr.t sa course vers la prison , où il retrouva Vincent dans le même état qu'il l'avait laissé.
Sur alors que son absence resterait ignorée , il se coucha en demandant à Dieu les inspirations qui seules pouvaient assurer le succès de son entreprise; car bien des obstacles se
présentaient encore à son esprit. D'abord, il ne devait revoir son père qu'avec le geôlier , et il ne savait comment parvenir à lui remettre les limes et l'écrit dont il était porteur, sans être surpris par le dangereux argus. D'un autre côté, il avait remarqué que celui-ci; en achevant sa tournée du soir, se faisait remplacer dans sa surveillance par deux énormes chiens qui circulaient toutes les nuits dans les cours de la prison, et qui pouvaient, au moindre bruit, donner l'éveil. C'était là une immense difficulté de laquelle il ne savait trop comment sortir. La seule chose qui le rassurât, c'est que les animaux qu'il redoutait , ayant reçu dans le jour ses soins et ses caresses, se laisseraient peut-être approcher par lui le lendemain soir, s'il trouvait moyen de leur fournir à l'écart quelque morceau friand qui pût les mettre en belle humeur. A cet effet, il résolut de se contenter d'un peu de pain pendant tout le jour, et de leur garder les autres aliments qui lui seraient donnés. Puis enfin , il songea que la
Providence, qui jusque alors l'avait soutenu si visiblement, ne l'abandonnerait pas quand son appui lui était le plus nécessaire, et ce fut dans cette espérance qu'il s'endormit pendant quelques heures.
A son réveil , il retrouva néanmoins toutes les inquiétudes, tous les soucis qui l'avaient assailli la veille ; car plus l'instant décisif approchait , plus les difficultés semblaient grandir à ses yeux. Pour comble de tourment , le geôlier se leva ce jour-là de si mauvaise humeur, qu'il fallut d'abord au pauvre enfant une patience à toute épreuve pour subir le supplice de ses bizarreries et de sa brutalité. Pourtant cette humeur, surexcitée chez cet homme grossier par le genièvre qu'il avait bu la veille, finit par se calmer un peu. Il devait ce jour même renouveler la paille des prisonniers au secret, et Léonce ne se fit pas répéter l'ordre de l'accompagner.
Un affreux battement de cœur le saisit quand
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il arriva au cacliot de sou père. Il fallait qu'il profitât de cet iustaut pour lui remettre les instruments de délivrance qu'il lui apportait, ou toutes ses combinaisons avec André ctaieut perdues; et le geôlier suivait si attentivement ses moindres gestes, que, pendant plusieurs minutes, il désespéra de réussir.
Enfin il a ramassé le fumier qui servait de lit au malheureux détenu. Vinceut prend alors une des bottes de paille qu'ils ont apportées, et, pendant quil se baisse pour l'étendre, Léonce glisse furtivement le petit paquet entre les mains de son père; puis se plaçant de manière à lui donner le temps de le cacher, il reprend son travail, sans que le geôlier ait le moindie soupçon de ce qu'il vient de faire.
Cette scène muette avait été si rapide, et surtout si inattendue pour le prisonnier, que le cachot se referma avant qu'il fût sorti de l'immobilité oii l'avait jeté la surprise. Il n'avait pas reconnu son fils dans le jeune homme qu'il
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Venait de voir , parce que ce dernier avait eu soin de tenir toujours sa casquette enfoncée sur ses yeux , et que les vêtements qu'il portait le rendaient véritablement méconnaissal)le,mais en se rappelant sa taille, sa tournure, une pensée vague fit tout à coup tressaillir le comte. " 0 ciel, dit-il d'une voix étouffée, si c'était lui! si c'était mon Léonce! » et il décacheta, eu tremblant , le paquet qui venait de lui être remis. Le billet d'André qu'il y trouva était écrit de manière à détruire entièremeut ses craintes par rapport à son fils ; car le jeune porte-clefs n'y était présenté que comme un enfant intelligent , dont on avait acheté les services. Toutes les pensées de M. de Barencourt se tournèrent dès lors vers le plan d'évasion qui lui était proposé. Ce plan présentait des chances si périlleuses, qu'il frémit en songeant a tous les dangers auxquels allaient être exposés les braves gens qui se dévouaient à son salut ; mais n'ayant aucun moyen d'empêcher l'exécution de leur ijénéreux dessein , il
se mit en prière pour que le Ciel daignât le seconder, et attendit la nuit avec impatience pour commencer à scier les barreaux de l'étroite fenêtre qui éclairait sa prison.
De son côté , Léonce songeait avec une vive inquiétude à tous les obstacles dont il lui restait encore à triompher. En quittant le cachot de son père, il avait appris que Tun des deux gardiens qu'il remplaçait se trouvait assez bien rétabli pour reprendre le lendemain son service , et il tremblait à chaque instant de voir paraître cet homme , qui eût été pour lui un argus plus dangereux peut-être que Vincent lui-même. Cette crainte lui fit passer le reste du jour dans la plus cruelle anxiété. Cependant, ayant vu les heures s'écouler sans qu'elle se réalisât , et le geôlier étant muni , comme la veille , de l'énorme bouteille de genièvre dont il usait si largement tous les soirs , il commença à se rassurer. Chaque verre que Vincent portait à ses lèvres était pour le jeune de Barencourt un nouveau sujet d'espérance; il les comptait
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avec bonheur ; et lorsque enfin il vit le cerbère tout à fait hors d'état d'épier ses mouvements , il courut aux deux chiens dont il fallait empêcher la surveillance , et parvint , au moyen des aliments qu'il avait mis en réserve, à les attirer dans une masure écartée où il les enferma.
Osant croire alors que rien ne troublerait l'évasion de son père , il se hâta de se rendre vers la petite cour dont la porte était close , mais à travers laquelle il pouvait facilement entendre le signal qu'André devait donner du dehors. Le cœur palpitant d'émotion , il se mit à genoux contre cette porte , qu'il ne pouvait ouvrir , et sa prière s'éleva à Dieu avec une si douloureuse anxiété, que plusieurs fois il fut près de laisser échapper les sanglots qui l'oppressaient.
Enfin , après deux heures d'une attente devenue pour lui une véritable agonie , il reconnut le signal ; aussitôt , un léger bruit se fit entendre dans la petite cour; quelques paroles
furent échangées , et bientôt après tout retomba dans le silence.
« Il est sauvé ! Mon Dieu , je vous rejids grâces î dit tout bas Léonce , en élevant vers le ciel ses mains tremblantes. Mais, hélas! je ne le verrai peut-être plus... Il va s'éloigner avant que j'aie obtenu le pardon de ma faute! Ah! si du moins je pouvais lui dire de quelle douleur, de quels regrets cette faute a rempli mon âme ! " £t le pauvre jeune homme demeura dabord comme absorbé dans l'amertume de ses pensées.
Bientôt, cependant , le désir d'assurer la fuite de son père vint le rendre à lui-même; il fallait pour cela ne laisser subsister aucun indice qui éveillât trop tôt l'attention du geôlier ; aussi son premier soin fut d'aller rendre la liberté aux deux animaux dont il avait si heureusement réussi à endormir la surveillance.
La nuit était alors si avancée, que ce fut avec les plus grandes précautions qu'il rejoi-
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giiit son misérable gîte, où il attendit impatiomment le retour de la lumière. Il espérait que Tévasioii du comte ne se découvrirait qu'au moment où A^incent ferait la visite des cachots. Celte visite n'avait lieu ordinairement que vers onze heures du matin ; c'était cet espace de temps que le fugitif devait mettre à profit pour échapper à ses persécuteurs. 11 n'était pas moins essentiel que le jeune de Barencourt profitât de ce court intervalle pour se soustraire aux fureurs de Vincent, dont les soupçons allaient sans doute se porter sur lui ; aussi dès que le jour commença à paraître , il saisit le premier prétexte qui s'offrit pour quitter la prison , et s'enfuit vers la bélandre de Marcel, où il savait que son père et sa sœur avaient dû se rejoindre.