LE FRÈ'RE
ressources , et je les bénis d'en avoir fait un aussi bon usage. Autrefois je ne les aimais que pour eux-mêmes , aujourd'hui je les aime aussi pour leur courage , pour leur constance ; je suis fier, en un mot , des vertus qu'ils ont su tous deux acquérir dans le malheur, et , loin de souffrir de la condition dans laquelle ils sont placés , je laccepte comme un bienfait de Dieu , en me soumettant à sa volonté sainte , qui toujours doit être le guide du chrétien.
— C'est parler en homme sage, répliqua le Belge, d'un air joyeux ; cependant , il me reste une autre question à vous faire, et j'avoue que je crains de l'aborder.
— Je ne saurais comprendre une telle crainte : quand deux personnes s'estiment réciproquement, quand surtout l'une des deux doit tout à l'autre , est-ce au bienfaiteur à se défier de l'obligé?
— En le prenant ainsi , dit vivement M. Van-
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derstad , vous rendez ma position mille fois plus difficile ; car le point que je dois traiter avec vous demande de votre part une entière indépendance, et si vous vous faites mou obligé, vous vous imposez envers moi une sorte de devoir que je ne saurais admettre en aucun cas , bien moins encore dans l'affaire qui m'occupe. Avant tout, donc, il faut détruire cette reconnaissance obstinée que vous ne me devez pas. Je vous l'ai déjà dit : c'est moi , au contraire , qui dois tout à votre fils, et le peu que j'ai fait était pour moi une dette sacrée , même avant qu'il ne risquât ses jours pour me sauver des flots, avec ma femme et ma fille. Oui, continua l'cxeellent homme avec chaleur, oui , même avant cette action héroïque, j'avais déjà contracté envers le noble jeune homme d'immenses obligations ; car, à cette époque , dégoûté des affaires, je ne les conduisais plus qu'avec mollesse ; c'est lui qui leur a rendu dans ma maison leur première activité; c'est à son zèle enfin, à son habileté, à son dévouement sans bornes,
que je dois une augmentation considérable dans ma fortune ; et maintenant je le demande, lequel de lui ou de moi doit être appelé le bienfaiteur de l'autre? »
Ici le comte serra affectueusement la main de son interlocuteur, qui reprit aussitôt :
« Tenez, M. de Barencourt, j'arrive au fait, sans autre préambule : ces obligations contractées envers votre fils , ses qualités cbarmantes , son heureux caractère , que j'ai longtemps étudié, m'ont inspiré pour lui une telle affection , qu'il est devenu nécessaire à mon bonheur; je l'aime comme un père, voulez- vous me permettre, de prendre ce titre en lui donnant mon Isabelle , mon unique enfant? Elle est oigne de lui, je vous l'atteste, sans quoi je ne la lui offrirais pas ?
~ Homme généreux ! s'écria le père de Léonce, et c'est là ce que vous craigniez de me dire !
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— Mais vous êtes noble , et je ne le suis pas , répliqua le Belge.
— Quand on pense , quand on agit comme vous , répondit le comte , on possède la plus précieuse de toutes les noblesses, et la mienne serait mille fois plus élevée, que je m'estimerais heureux d'allier mon fils à un homme tel que vous ; pénétré d'admiration et d'une reconnaissance qu'en vain vous voudriez m'interdire, je n'examine même pas si c'est de votre côté que seront tous les avantages de la fortune ; seulement, avant d'accepter votre offre généreuse, je désire connaître les sentiments de mon fils, comme vous vous êtes assuré sans doute de ceux de votre fille. »
Pendant que M. de Barencourl prononçait ces derniers mots, Léonce parut, et à peine il eut appris ce que voulait faire pour lui son bienfaiteur, qu'il courut se jeter dans ses bras.
« Je ne me suis donc point trompé , lui dit celui-ci , au comble de la joie ; mon cher Léonce , tu consens à être l'époux de ma fllle?
— Oh ! Monsieur ! oh î mon noble ami ! jamais je n'eusse osé aspirer à une telle félicité , et c'est vous qui daignez me l'offrir ! s'écria Iheureux jeune homme... Mais puis-je espérer que votre Isabelle ne repoussera pas des vœux si chers?
— Va toi-même t'en informer, lui répondit en riant le bon Vanderstad , et, pendant que tu seras à plaider une cause gagnée d'avance , annonce à ma femme la venue de ton père et celle de ta sœur ; dans quelques instants nous te rejoindrons tous trois. Fais ensuite prévenir mon notaire : à ce soir le contrat ; dans quinze jours la noce : quand c'est vers le bonheur que l'on marche , on ne saurait aller trop vite; j'aime d'ailleurs les affaires qui s'expédient. »
Léonce ne se fit pas répéter un tel ordre. Cependant , avant de s'éloigner, il voulut annoncer lui-même l'heureuse nouvelle à sa chère Aline, et l'on peut deviner quelle fut la joie de l'excellente sœur.
Quelques moments après, les deux familles se réunirent , et la jeune Isabelle accueillit le père et la sœur de son futur époux avec une affection si franche, qu'ils ne purent douter que l'union projetée par son père ne fût aussi l'objet de SCS vœux les plus doux.
Cette jeune fille , élevée par une mère aussi vertueuse qu'éclairée, joignait à tous les agréments, à toutes les grâces de son âge, une candeur et une modestie si touchantes , qu'il était impossible de la voir sans l'aimer. Aussi le comte , en la regardant, s'écria : « Ton bonheur, cher Léonce, est plus grand encore que je ne l'imaginais ! » Puis se jetant dans les bras
de M. Vanderstad , il lui exprima tous les sen-
timents dont son cœur était rempli. Bu reste , Téraotion de ce dernier ne le cédait pas à celle de 31. de Barencourt. Ce n'était plus cet homme froid et compassé qu'a\ait vu notre Léonce en se présentant à lui pour la première fois ; c'était l'excellent père , Fami tendre et dévoué , se livrant sans réserve à l'expansion de sa joie, et ne s'occupant qu'à la faire partager à ceux qui l'entouraient.
Un entretien particulier qu'il eut ensuite avec Aline décida celle-ci à se défaire du pensionnat qu'elle tenait de M"'^ de Juvigny ; cette disposition était indispensable à l'exécution de certain projet , qu'il n'avait confié qu'à elle seule, et dont il voulait faire une agréable surprise au comte , ainsi qu'à son gendre futur.
Enfin le moment tant désiré arriva : les jeunes fiancés furent conduits à l'autel , et aussitôt
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après, les deux familles quittèrent Ostende ; car depuis plusieurs jours M. Yanderstad avait témoigné le désir qu'on allât fêter celte heureuse union dans une terre qu'il venait d'acquérir, disait-il, et chacun, se prêtant de bonne grâce au vœu qu'il exprimait , apporta sa part de gaieté dans ce voyage. On marcha rapidement le reste du jour et la nuit suivante, sans que le comte se plaignit de la fatigue. 11 s'était endormi pendant quelques instants , et quand il s'éveilla, le soleil commençait à se montrer à l'horizon.
« Cette matinée est charmante, dit M. Vau- V derstad , après avoir échangé un regard avec Aline, dont la figure peignait en ce moment les plus douces impressions ; nous devrions tous descendre pour admirer cette belle campagne , ces arbres magnifiques que j'aperçois d'ici. Il est possible d'ailleurs que dans les environs nous trouvions un déjeuner champêtre, qui ne sera pas sans agrément , après une si longue course. »
Aussitôt la voiture s'arrêta , tout le monde eu sortit , et Léonce et son père furent à peine sur la route , qu'ils reconnurent le parc du château de Barencourt.
« Oui , s'écria Aline dans un transport de m joie inexprimable, oui, c'est notre terre natale que vous voyez , c'est elle qui nous est rendue, et vous devinez déjà à qui nous devons un tel bonheur ! »
On peut se figurer avec quelle émotion le comte et son fils se jetèrent dans les bras du bon Yanderstad , qui leur dit :
« En vérité , on m'attribue ici un mérite que je n'ai pas. Sans doute je suis heureux, mille fois heureux de vous ramener sous le toit de vos ancêtres ; car je comprenais tout ce que vous deviez souffrir d'en être bannis; mais je ne pouvais deviner que cette terre fût à vendre ; c'est notre excellent ami M. de G*** qui me
l'a appris. Alors je me suis secrètement concerté avec cette chère enfant , qui est bien la plus aimable confidente que je connaisse. Elle savait que l'honnête hélandrier ^îarcel était dans ce pays; nous le chargCtlmes de procuration , et il acquit cette propriété pour une somme si modique, que les fonds appartenants à Léonce, et restés entre mes mains , ont largement suffi pour la payer. Xe me remerciez donc pas, je vous en supplie, continua l'excellent homme. Hàtons-nous plutôt d'aller recevoir ces bonnes gens que je vois là-bas accourant à votre rencontre; ils seront heureux de vous revoir, ne relardons plus leur bonheur. «
En ce moment, en effet, tous les habitants du village, ayant à leur tète Marcel, sa femme et sa fille, accouraient au-devant de leur ancien bienfaiteur, et les témoignages d'affection qu'ils lui donnèrent en l'abordant , le touchèrent à tel point qu'il ne put d'à-
bord leur répondre que par ses larmes. Non moins e'mu , Léonce se jeta au cou du généreux hélandrier, tandis qu'Aline embrassa Marguerite et Joannes qui poussait de vives exclamations de joie.
Après ces premières effusions , le comte , entouré de ses enfants, de ses amis et de cette population dont il était tendrement aimé , s'avança vers son ancienne demeure , et ce fut avec un nouvel attendrissement qu'il j entra.
Ce lieu avait subi quelques cbangements; mais les marques de son ancienne prospérité n'étaient pas tout à fait effacées : grâce à Tactivité de Marcel, qui pourtant n'avait pu entrer en jouissance du château que depuis peu de jours , tout y était en si bon ordre , si confortable, que M. Yanderstad et sa famille s'y trouvèrent parfaitement bien.
Aline leur en fit les honneurs avec une grâce
charmante, car la joie qu'elle goûtait en se retrouvant sous le toit paternel semblait ajouter un nouveau charme à ses manières naturellement très-distinguées. Le bon Vanderstad, qui depuis longtemps avait su apprécier ses vertus, et qui lui portait une tendre affection , fut si touché des soins qu'elle lui prodiguait* ainsi qu'à sa famille, qu'il dit au comte :
« Tenez , mon cher ami , quand la Providence daigne nous ouvrir la route du bonheur, il faut s'y implanter de manière à ne plus en sortir : avant d'arriver ici , je n'avais encore rien arrêté pour ma résidence future ; mais ce séjour me semble si délicieux , et il y a tant de raisons pour me le faire aimer, que, si vous le voulez, nous y demeurerons avec vous, ma femme et moi. Je suis assez riche pour abandonner les affaires , et n'ai plus d'autre vœu à former que de passer ma vie auprès de vous, de votre Aline et de nos chers enfants. »
On peut imaginer avec quelle reconnaissance une telle proposition fut accueillie par la famille de Barencourt.
«« Encore une fois , ne me remerciez pas , reprit le généreux Belge, vous voyez bien qu'en m'occupant de votre bonheur, je travaillais aussi à me rendre heureux. Jusqu'ici mes jours se sont consumés dans une foule de préoccupations tout à fait hors de mes goûts. Je veux maintenant savourer en paix les douceurs de la vie de famille : c'en est fait, nous ne nous quitterons plus; chacun de nous apportera , dans cette heureuse réunion , sa part de vertu comme sa part de franche amitié : nous serons secourables au malheur; et , pour commencer dignement cette vie toute patriarcale que Dieu bénira , je l'espère , allons rejoindre vos bons paysans. Déjà je les aime pour l'attachement qu'ils vous ont conservé, et s'il est parmi eux quelques infortunes à soulager, il faut que nos bienfaits les prévien-
ncnt; il faut que tous se réjouisseut de i^otre bonheur. »
Les intentions de l'excellent homme furent remplies, et Ton vit en ce jour le pauvre s'associer aux joies du riche, sans que nulle inquiétude , nulle pensée d'envie vînt troubler ce moment d'allégresse.
Le lendemain , Aline et son frère , profitant du séjour que Marcel faisait encore au château , se rendirent à la hâte vers la bélandre, afin de remettre à Joannes de riches présents qu'ils destinaient à toute la famille, et dans la distribution desquels ils n'oublièrent pas l'honnête marinier Jacques, dont le dévouement les avait si vivement touchés à l'époque de leurs malheurs. Dès la veille, ils s'étaient promis de faire ensemble cette excursion vers cette bélandre où ils avaient été recueillis dans leur détresse , parce que là étaient pour eux une
foule de souvenirs qui semblaient resserrer
encore les liens que la nature avait établis entre eux , et ce fut avec une profonde émotion qu'ils y rendirent à Dieu de nouvelles actions de grâces. Mais Joannes n'était pas femme à les laisser jouir longtemps de ces douces impressions que les âmes d'élite peuvent seules comprendre ; dans son ravissement de toutes les belles choses quils venaient de lui apporter, elle poussait des cris qui ne s'accordaient guère avec les sentiments qui remplissaient leur cœur; aussi , pour échapper à sa joie bruyante comme à ses remercîments , ils la quittèrent bientôt pour rejoindre leurs amis.
Déjà ils avaient franchi une partie de la route qui les ramenait au château, lorsque, près d'ouvrir une petite porte du parc dont ils avaient pris la clef, ils aperçurent, à quelque distance, assise au bord du chemin , une femme âgée , couverte de haillons , et paraissant accablée sous le poids d'une vive douleur. Émus de compassion, tous deux s'avancèrent aussitôt vers cette infortunée.
« Pauvre femme ! lui dit Aline , \ous pleurez ! veuillez nous faire connaître votre peine; si nous pouvons Talléger, nous en serons heureux. »
A sa voix l'indigente a tressailli, et elle re'pond avec une sorte d'égarement : « Ma peine ! oh î non , personne ne peut plus la soulager : elle me suivra jusque dans la tombe , où je vais bientôt descendre , sans que personne daigne verser sur moi une larme de pitié... Hélas! quand le malheur nous frappe , il n'y a plus d'amis; chacun vous, repousse , vous chasse de son toit... Ils m'ont refusé jusqu'à une bouchée de pain...
— Que diles-vous ! s'écrie Aline ; sans doute ce n'est pas dans ce village que vous avez éprouvé un si rude traitement !
— C'est dans ce village même , et pourtant j'y suis née , reprend la vieille femme avec
une profonde amertume; mais je m'appelle Harnel, voyez -vous, et ce nom, ils Font maudit. »
A ces mots , Aline ainsi que sou frère reculent de surprise.
« Eh bien ! vous aussi , continue-t-elle avec désespoir; vous aussi , vous avez horreur d'un tel nom? Et pourtant, mon Dieu! ceux qui le portaient n'existent plus... Ils sont mort tous deux accablés de misère , et celle qui leur survit offre chaque jour au Ciel ses douleurs en expiation de leurs fautes ! »
Ici la jeune fille se rapproche de l'infortunée ; elle voit en elle la femme du persécuteur de sa famille, la mère du jeune traître qui a causé la captivité du comte ; mais qu'importe ! cette femme est malheureuse , et dans le cœur des vrais chrétiens, la voix de la charité l'emporte toujours sur celle du ressentiment.
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« Je vous en prie , Madame , dit Aline , d'un accent pénétré , ne vous laissez point abattre , ne pensez pas surtout que nous puissions êlre insensibles à vos maux; nous comprenons, au contraire, toutes les amertumes qu'ils renferment , et nous vous plaignons sincèrement. Cependant, puisque vous avez confiance en Dieu , sovez sùrc qu'il ne vous abandonnera pas ; vous savez bien que jamais il ne délaisse lame fidèle ou repentante qui élève vers lui sa prière et son espérance. Eeprenez donc courage , et veuillez accepter ce léger secours , continua-t-elle en offrant sa bourse à la pauvre femme; il vous aidera à vous établir dans quelque lieu voisin, où bientôt de nouveaux dons iront vous cliercher, si vous voulez nous faire connaître la demeure que vous aurez clioisie.
— Dieu tout-puissant ! murmure l'infortunée, en levant les yeux sur la jeune fille que, dans son désespoir, elle avait à peine regar-
dée jusque-là ; vous êtes donc un ange envoyé du ciel? Ah! dites-moi votre nom, afin qu'il se grave pour jamais dans ma mémoire... »
Puis tout à coup, regardant aussi Léonce, qui , restée quelques pas, contemple celte scène avec attendrissement.
« Me trompé-je? s'écrie- t-elle. Quoi! la fille , le fils du comte de Barencourt !
— Oui , se sont eux , reprend Aline ; je vous le cacherais en vain ; mais , encore une fois , croyez qu'ils vous plaignent sincèrement j croyez qu'ils s'estimeront heureux s'ils peuvent soulager vos peines.
— Que le Seigneur vous récompense ! qu'il vous comhle de ses bénédictions! répond la femme Harnel , en versant un torrent de larmes. Je savais votre retour; mais qui eût
jamais pensé que ce fût de votre main que je dusse recevoir cette aumône! Ainsi, quand tout le monde m'accable, quand tout le monde me repousse , vous seuls avez compassion de ma misère! Oh! c'est maintenant que je sens à quel point mon malheureux époux fut criminel en vous persécutant... Hélas! c'est lui qui entraîna mon pauvre enfant dans l'abîme ! Au nom de cette divine charité, que vous savez si bien mettre en pratique, ne maudissez pas sa mémoire, ayez aussi pitié de son père ; demandez à Dieu de leur faire miséricorde !
— Nous vous le promettons , répondent ensemble le frère et la sœur ; chaque jour uous prierons pour eux. »
A ces mots, la pauvre femme se relève. Tl semble que son cœur soit soulagé du poids qui l'oppressait.
• Merci ! dit-elle, merci! vous ne savez pas
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tout le bien que vous \enez de me faire! J'emporte votre généreux pardon , espérant qu'il sera ratifié dans le ciel. Et maintenant j'aurai recours à vous dans mes besoins ; car vous avez de nobles cœurs , et vos bienfaits seront la consolation de ma \ieiilesse. Adieu ! »
Imprimant alors ses lèvres desséchées sur la main que lui tend la jeune fille , elle s'éloigne , et prend un sentier qui conduit à un hameau voisin.
Pendant quelques minutes, les enfants du comte restèrent immobiles à la place où elle les avait laissés. Cette scène était venue si subitement interrompre leur douce causerie, qu'ils en éprouvaient encore un douloureux serrement de cœur. Bientôt, cependant, la satisfaction intérieure qui suit toujours une bonne action leur fit surmonter ces impressions pénibles, et lorsqu'ils rentrèrent au château, ils avaient banni toute tristesse.
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Quelques jours après , deux amis bien eliers, et envers lesquels ils avaient contracté d'immenses obligatious, vinrent s'associer au bonheur qu'ils goûtaient : M. de G*** et la comtesse de Juvigny arrivèrent presque en même temps au château. Ou peut se figurer avec quelle joie ils y furent reçus. L'un venait avec le désir de se reposer, au sein de l'amitié, de tous les soucis que lui avaient donnés les affaires publiques; l'autre arrivait avec le dessein de se fixer dans le voisinage de sa chère Aline , dont l'affection lui était devenue nécessaire , et ces deux projets ne tardèrent pas à recevoir leur exécution.
Dès lors la félicité des deux familles , que la vertu avait unies , sembla aller toujours en augmentant. Eprouvés dès leur jeunesse par de cruelles adversités, le frère et la sœur avaient compris que c'est dans raccomplissement do tous nos devoirs que nous pouvons goûter de véritables consolations et mériter d'être heureux. Ils continuèrent donc, au sein d'une vie
paisible , à mettre en pratique les leçons qu'ils avaient puisées à l'école du malheur, et chaque jour ils se rendirent plus dignes de tous les biens dont la Providence s'était plu à les combler.