CHAPITRE X
Enfin le bâtiment arriva sur la côte d'Ostende sans que le moindre accident eût troublé sa marche. Rien ne saurait peindre les transports de joie qu'éprou\èrent Léonce et son père , quand on vint leur annoncer que Ton était en vue de cette ville. Quoique se soutenant à peine, M. de Barencourt voulut monter à l'instant Qième sur le pont , afin d'être plus tôt
prêt à toucher la terre où il allait revoir sa fille chérie. Cependant une circonstance à laquelle il ne s'attendait pas vint tout à coup exciter eu lui une vive contrariété : la marée était basse , et le chenal contenant à son embouchure divers bancs de sable , il était impossible de franchir ces écueils avant que les eaux fussent revenues à la hauteur nécessaire. Pour cela , il fallait attendre plusieurs heures, et cette attente parut si pénible au comte, qu'il demanda à descendre dans une chaloupe; mais, son excessive faiblesse rendant ce moyen de transport assez dangereux pour lui , Léonce le supplia d'y renoncer ; et , quel que fût son propre désir de quitter le vaisseau, il résolut d'y demeurer avec son père. On peut se figurer avec quelle impatience tous deux ensuite comptèrent les moments. Enfin , celui qu'ils souhaitaient avec tant d'ardeur arriva ; ils entrèrent dans le port. M. Vanderstad était prévenu : bientôt il accourut sur la plage avec Aline, qui, palpitante de joie, tendait les bras vers le navire , que l'on ne pouvait pas encore
faire aborder. Sou père la reconnut, mais l'émolioii qu'il ressentit était au-dessus de ses forces: il retomba sur le sein de Léonce , et lorsqu'il re\int à lui-même, sa fille, son heureuse fille était à ses pieds.
C'est en vain que nous essaierions de décrire ce qui se passa alors dans l'àme de l'excellent père : lui-même eût été incapable d'exprimer les sentiments qu'il éprouvait : il ne les traduisai t que par des larmes , en embrassant tour à tour ses deux enfants , dont la vue réalisait pour lui toutes les idées de bonheur que l'imagination de l'homme peut se créer.
Ayant aperçu ensuite l'ami généreux auquel il devait ce bonheur immense , il lui tendit la main en s'ccriant :
« Voilà votre ouvrage , Monsieur , voilà les heureux que vous avez faits; puisse le Ciel m'acquitter envers vous !
— Vous ne me devez rien , répondit le Belge \ivement ému; c'est moi, au contraire, qui dois tout à votre fils; si vous voulez bien m'accorder quelque amitié, ne considérez que l'homme et non les services qu'il a pu vous rendre ; car ils étaient pour lui une dette sacrée qu'il a payée de grand cœur , c'est là tout son mérite. » En même temps il serra la main du comte avec effusion , puis , se tournant vers les matelots qui tous étaient attendris en contemplant cette scène touchante : « Mes enfants, leur dit-il, j'entends que ce soir chacun devons boive à la santé de l'ami que vous m'avez amené ; invitez vos camarades , vos familles ; il faut que tout le monde se réjouisse de la joie de votre jeune patron et de la mienne !
Aussitôt de vives acclamations se firent entendre , et , peu d'instants après , vingt bras robustes s'offrirent à la fois pour porter M. de Barencourt jusqu'à la voiture qui l'attendait.
Aline avait obtenu , non sans peine , de
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M. Vanderstad , que son père descendît chez elle ; et Ton peut deviner quels furent les nouveaux sentiments de ce dernier , lorsqu'il se vit installé chez sa fille chérie. Là , une fête charmante avait été improvisée en son honneur, et il se trouva si heureux, que par moments il osait à peine croire à tant de félicité.
André, de son côté, était dans un véritable ravissement ; il ne se lassait pas de répéter à son maître : • Quel changement, Monsieur ! Qui eut jamais pensé que nos malheurs pussent se convertir en joies pareilles ! et dire que c'est à ces chers enfants que nous devons tout cela ! Ah ! véritablement la Providence a bien récompensé leurs vertus. »
Au milieu d'une situation si douce, il fallut peu de jours au comte pour se rétablir. Un matin qu'il sentait ses forces presque entièrement revenues , et qu'il se proposait de se rendre chez le bon Vanderstad, pour lequel il
éprouvait déjà une vive svmpathie, il fut étonné de le voir entrer daîis sa chambre d'un air mystérieux.
« J'ai besoin de causer avec vous sans témoin, lui dit le Belge en s'asseyant; voulez-vous m'accorder quelques moments d'entretien?
— Comment , si je le veux ! mais j'en serai trop heureux.
— Tenez , point de compliments , c'est une monnaie dont les gens de ma nation ne se servent guère. Je désire seulement savoir de vous une chose , et je vous demande de me répondre avec la plus grande franchise.
— M. Vanderstad , répondit le comte un peu surpris de cet étrange début, jamais mes paroles n'ont été en désaccord avec ma pensée.
— Eh bien ! puisqu'il en est ainsi , dites-moi si vous n'êtes pas un peu blessé de voir votre
fils se livrer à une carrière qui semble déroger à sa naissauce. Après tout, si telle était votre opinion , je ne saurais la blâmer : il en est qu'il ne faut pas essayer de détruire ; c'est pour l'avoir fait que l'on a mis en péril tout l'édifice social, et, quoi qu'on en dise, celle qui s'attache au rang me paraît encore l'une des plus respectables.
— Je suis de votre avis , répondit le comte sans hésiter. Il est certain , mon digne ami , que si j'étais demeuré en possession de l'héritage de mes pères , sans que les événements politiques m'atteigniî^sent, je n'eusse pas fait de mon fils un négociant , ni de ma fille une maîtresse de pension. Quand la Providence daigne nous départir quelques avantages en ce monde, nous devons, sans nous en prévaloir, y attacher assez de prix pour nous elTorcer de les conserver; mais, au milieu des adversités qui sont venues fondre sur moi , je rends grâces au Ciel d'avoir offert à mes enfants d'aussi honorables