‹ Le frisson de ParisChapitre 2 sur 8 · SAVOIR · texte numérisé non relu

SAVOIR

5 exemplaires sur papier du Japon, numérotés à la presse

15 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés à la presse

Pour arrêter le cocher, qui dépassait la porte, Grégory Sebescù le heurta du pommeau de sa canne entre les deux épaules, suivant la coutume de Bessarabie.

Le cocher, doué du strabisme professionnel, échangea, sans tourner la tête, un coup d'œil d'intelligence avec le valet de pied. Leurs visages glabres exprimèrent une ironie toute parisienne, sans se départir de Timpassibilité anglaise.

A qtioi bon, désormais, les subtils compromis imaginés par le carrossier pour donner à ce locatis somptueux et neuf une apparence de voilure de maître ? Malgré les culottes blanches, la livrée de goût personnel, la montre au siège, le coussin et autres objets familiers, ce client d'un jour ne venait-il point de trahir, par son unique geste, exotique et barbare, qu'il n'était ni le propriétaire do celte Victoria, ni le maître de ces gens?

Ils se félicitèrent que cet incident, humiliant pour leur orgueil d'écurie, se fût produit loin de tout regard compétent, dans un quartier arriéré : rue Jacob, à la porte d'un hôtel meublé.

Grégory sauta sur le trottoir, pesamment. Il était . grand et gras, d'une frappante beauté plastique, et comme on n'en rencontre plus de telles que dans les races d'Orient : mais la nature y fabrique des statues à la grosse, et ce n'est pas y être distingué, que n'être que parfaitement beau.

Par un privilège rare, celte beauté d'antique ne se perdait point sous le costume moderne. Seulement, certaines particularités deja tenue en accentuaient certains des caractères jusqu'à un soupçon de caricature. Ainsi, son nonchaloir asiatique se traduisait, en s'encanaillant, parle déboutonnage de l'ample redingote, par le nœud trop lâche du trop vaste plastron de la cravate claire, par le rejet du chapeau haut de forme jusqu'à la racine des cheveux. Ses vêtements étaient, comme sa personne, trop remarquables.

Il ne pouvait adresser la parole au premier venu sans recueillir d'abord, avant toute réponse, l'hommage d'une admiration muette, qui ne s'arrêtait qu'en dernier lieu à son visage, qu'il avait aussi fort beau, malgré un encadrement de cheveux trop noirs, trop soyeux, trop touffus et trop peignés.

Ses yeux magnifiques n'auraient paru, ainsi que son corps sans tare, qu'une banalité de l'Orient^

sans une étrange petite lueur jaune qui veillait dans leur nuit. C'était comme un arrière-regard, qui révélait la duplicité permanente de cet être, qui trahissait l'àme de volonté sournoise, de ruse aiguë, tapie, noyée, au sein du paresseux et voluptueux animal.

Il ouvxit la porte vitrée du bureau d'hôtel à l'ancienne mode, avec le tableau de clefs et les bougeoirs de cuivre sans bobèches. Une jeune fille qui cousait, leva les-yeux, et rougit.

— te prince est là-haut ? demanda-t-il d'une voix excédée.

Elle murmura : « Oui. » Il traversa la cour, avec la mélancolie de Thabitude, monta trois étages, et, au palier, frappa, encore du pommeau de sa canne.

— ... gory! dit-il.

— Ah ! loi, tu peux entrer.

Il fit halte, au seuil, ne sachant par où se pratiquer 'un chemin. Un divan, que le prince avait ajouté au mobilier du ^garni, encombrait déjà, en temps ordinaire, celle chambrelle ; et aujourd'hui, l'immense malle ouverte comblait le dernier espace laissé libre, devant la cheminée. Les couvertures, arrachées du lit, faisaient tapis sur ce qu'on aurait pu voir du sol. Des piles de coûteuses lingeries chiffrées surchargeaient le guéridon et les chaises, semant et multipliant les initiales, les couronnes fermées, les armoiries.

Le prince Michel Badisteano élait couché tout

(le son long sur le divan. Un peignoir de bain Tenveloppait. Une cuvette d'eau fumante était posée sur lui, en douteux équilibré : il y tenait ses deux mains plongées. Enfin ses jambes nues étaient étendues sur les genoux d'une femme à lunettes, du type : marchande à la toilette, qui lui «. faisait les pieds » comme elle eût tiré les cartes.^

— Tu vois, dil-il, je me livre pour la dernière fois aux bons soins de M""® Laveuve, avant de quitter Paris.

Il sourit, avec une puérilité charmante. Sa séduction était. comme la fleur de sa nullité. Il avait un peu d'accent russe.

— Monsieur Sebescù, dit la manucure, j'ai l'honneur de vous saluer.

— Ah! soupira Grégory en examinant ses propres doigts, j'aurais grand ^besoin de votre ministère.

7T- Vous trouverez ma carte avec mon adresse dans mon sac noir, repartit sévèrement M™® Laveuve.

Gomme certains docteurs, elle était intraitable sur le chapitre des soins gratuits, et elle ne se gênait pas pour rabrouer les amis de ses clients, qui entreprenaient de lui carotter des consultalions.

— Je ne puis te donner les mains, reprit Michel : il faut qu'elles cuisent.

Et il rit celte fois de tout son cœur, d'une gaîlé

LE FRISSON DE PARIS 6 : JJi

vide, comme celle des fellahs en galabiehs bleues qui courent par les rues du Caire en riant sans prétexte, les dents au soleil.

Il avait plus clair visage que Grégôry, et plus de vivacité dans sa nonchalance, des yeux pareils, mais sans double fond, des cheveux presque blonds, et qui tiraient plutôt sur le roux que sur le châtain. De même pays, point de même race, il avait plus de sang slave et Grégory plus de $ang moldave. Ses pères avaient régné en Bessarabie, sa famille s^était croisée avec d'autçes familles princières. Il sentait TOrient, comme Sebescù ; mais ce je ne sais quoi du Nord, qui est la distinction, s'y ajoutait. Il se leva, un instant, et parut aussi plus svelte. Puis il reprit la position horizontale, qu'il affectionnait.

M'"^ Laveuve tira de Teau chaude la main droite, qu'elle essuya minutieusement, et qui se laissait faire, comme une main morte. Sebescù furetait.

Il s'était détourné, afin que Michel ne pût surprendre les éclairs d'envie dans ses yeux, le jaune de bile monté à son visage mat. Ses sentiments étaient soudains, excessifs et brefs. A la vue de ce luxe intime et désordonné, il délirait. Il n'aurait pas tué, mais il aurait volé. Il aperçut une bague qui traînait sur la cheminée, joyau de famille, anneau pastoral à chaton de saphir. La tentation fut si forte qu'il tressaillit, il ferma les yeux.

— Grégory I appela doucement le prince.

.y.rf

Il se retourna, apaisé. Il s'approcha du divan.

— Que veux-tu? fit-il.

— Madame Laveuve, dit Michel à la manucure, j*ai une envie. — Etd*une voix câline, comme pour solliciter d'une souveraine quelque faveur exceptionnelle, il ajouta : « Voulez-vous me permettre de fumer une cigarette? »

— Sans y toucher, alors ! repartit la vieille, qui ne transigeait pas.

— Grégory, apporte-moi une cigarette.

Après de longues recherches, Sebescù trouva le porte-cigarettes de cuir olive, timbré d'un rébus en figures d'or, émail et roses. En le palpant, il reçut au cœur un nouveau choc d'envie. Les cigarettes étaient fabriquées spécialement pour le prince, et non de papier ambré, mais de papier doré, à son chiffre. Grégory en prit une, la glissa entre les lèvres de Michel, présenta une allumette enflammée.

Michel brûla la cigarette entière, et se décida enfin à poser une question, dont la solution l'intéressait au plus haut point : mais il avait cette habitude, commune aux Orientaux, de commencer toutes les conversations, même intimes, par de cérémonieuses inutilités, de n'arriver que par de longs détours au sujet.

— Tu as une voiture?

— Oui.

— Elle est bien ?

— Bien.

— Une voilure qui n'a pas trop Tair d'une voiture de circonstance ?

M"*° Laveuve laissa choir sa pâte-rubis et sa peau de chamois.

— Ah! mon prince, cria-t-elle, avec une tendresse inquiétante, est-ce que vous allez vous battre en duel ?

Michel assura son peignoir. Il se renversa en riant, comme si M"*® Laveuve se fût permis de le chatouiller. Il prit un temps, quoique son indolence ne le portât guère à calculer et à ménager des effets. Puis il répondit, avec une certaine fatuité : « Tranquillisez- vous, ma bonne madame Laveuve. C'est tout simplement aujourd'hui que je passe en police correctionnelle. »

— Ah! mon prince!... gémit-elle, scandalisée comme durent l'être les douairières de l'émigration, en apprenant que ces crapules de conventionnels se permettaient de juger Louis XVI. Sa physionomie transfigurée exprima un état d'âme inintelligible à toute personne qui n'a pas le sens du droit divin.

Elle s'oublia jusqu'à demander des explications. Michel se rembrunit. Rien ne le fatiguait comme d'expliquer. Il le fît compendieusement. Au reste, la chose était simple. Il avait beaucoup acheté. Il n'avait rie^i payé. Ses créanciers s'étaient coalisés pour le déférer au Parquet. Voilà.

— Mais c'est qu'on pourrait très bien vous condamner ! affirma M""'' Laveuve ; et elle se posa comme pour insulter le tribunal.

— Non. On ne peut pas me condamner. Comme mes études de droit sont achevées, et que je quitte Paris ce soir, définitivement, ma famille s'est fendue. Mon notaire a dû désintéresser mes créanciers, ce matin. Je ne vais faire au Palais de Justice qu'une promenade, pour la- forme. Et je vous garantis que ce n'est encore pas le président de la huitième chambre qui m'empêchera de prendre, à six heures cinquante, l'Express-Orient.

M""® Laveuve, rassurée, maniait le polissoir. Le prince examina ses ongles un à un, sans complaisance : l'œil du maître. Puis il se vêtit. M™*^ Laveuve rangeait ses petites affaires dans le sac noir. Il lui remit un louis : le prix de la séance, plus une légère gratification.

— Vous au moins, dit-il, vous n'irez pas raconter que je suis mauvaise paye.

— Oh ! fit-elle, répudiant du geste toute pensée de lucre.

— Et maintenant, déclara le prince, nous allons filer.

— Déjeuner d'abord, dit Grégory avec inquiétude.

— J'ai déjeuné.

— Pas moi !

Sebescù fit la mine d'un enfant qu'on oublie de servir à table.

— Il doit rester quelque chose, dit Michel, tout au nœud de sa cravate.

Il restait quelque chose, dans un plateau, sur la table de nuit.

— Adieu, mon prince ! dit M""* Laveuve.

— Adieu, madame Laveuve, répondit le prince Badisteano, moins familier à proportion qu'il était moins nu.

— Vous allez retourner dans votre affreux pays ! dit-elle en minaudant.

— Oh! affreux, fît-il, énervé... Vous savez, on n'y mange plus de chandelle.

— Y trouverez- vous seulement quelqu'un pour vous faire les ongles ?

Une épingle aux dents, il mâchonna quelque compliment vague : « Gomme vous... personne... — Grégory, prends donc le porte-cigarettes : il déforme la poche de mon veston... »

Le prince Michel se montra particulièrement satisfait de la Victoria.

— Palais de Justice, dit-il au valet de pied, à la porte de la Correctionnelle, derrière la Sainte- Chapelle.

La course fut rapide, silencieuse. Michel brûla deux cigarettes, réclamées à Grégory qui détenait la provision. L'équipage stationna parmi les voitures cellulaires.

— Je ne pense pas qu'on fume, dit Sebescù.

Le prince sacrifia sa troisième cigarette. Ils

gravirent Tescalier, ahuris comme des touristes qui auraient perdu leur guide. Mais en haut, dans le vestibule commun à la sixième et à la huitième chambre, Michel vit de loin son avocat, maître Pelitpierre. Il s'épanouit, bien que cette rencontre lui fût indifférente. « Tiens, bonjour, » dit-il, avec la tranquillité d'un homme inexact qui manque un train sans se presser.

— Arrivez donc ! dit maître Petitpierre, les bras levés, les manches flottantes.

C'était un homme de taille exiguë et de vaste circonférence. Sa robe, lâchée comme le peignoir d'une femme courte et grosse qui a renoncé au corset, semblait le costume naturel de son embonpoint, plutôt que l'uniforme de sa profession. Il avait l'air mélancolique et conciliant, timide, patelin, avec un regard de perdante intelligence voilé constamment sous des paupières trop étoffées, et qu'il devait avoir triples, comme les chevaux.

— Monsieur est avec vous? dit-il, désignant Grégory de son index droit, levé à la hauteur de son œil droit, très myope. Il ne se permettait en plaidant que cet unique geste, qui était devenu un tic.

— Oui, répondit le prince Badisteano : c'est Sebescù.

— Ah ! c'est Sebescù !

Maître Petitpierre sourit. Pourquoi souriait-il? La méfiance de Grégory s'éveilla. Mais un souffle

d'épouvante lui hérissa le poil lorsque, maître Petitpierre ayant tiré la porte feutrée, puis l'autre porte, il vit l'Audience. A droite et à gauche, sur des bancs de chêne qui donnèrent à cet orthodoxe, accoutumé aux splendeurs d'un rite éblouissant, une froide sensation de temple luthérien, les habitués de la Correctionnelle étaient assis : tout-Paris de bourgeoisie médiocre, aussi étranger au monde judiciaire que le tout-Paris des premières est étranger au monde théâtral. On voyait, par-dessus les tètes, les trois juges exhaussés. Grégory eut des réminiscences mythologiques. Il aperçut, encore au-dessus de ce Minos, de cet Eaque et de ce Rhadamanthe, le Christ en croix, Vicône catholique. Il se découvrit.

Le prince Michel, accompagné de maître Petitpierre, s'avança jusqu'à la barre, comme quelqu'un qui a ses entrées. Grégory demeura près de la porte, comme un catéchumène aux fonts baptismaux, et arriva lentement, par un pas de côté, à se réfugier derrière le poêle.

Il s'y trouva auprès d'un petit homme maigre, à barbe noire en éventail, qui malgré les plis du front et certains signes de maturité avait un air d'indélébile jeunesse, à force d'avoir l'air d'un gamin de Paris : tout nerf, ou plutôt tout âme, à peine enveloppé d'un corps, qui était comme le symbole ironique et excessif des consomptions et des misères plébéiennes, quoique le personnage

fut d'ailleurs un parfait gentleman. Mais sa correction même respirait Tironie. Il affectait cette espèce de snobbisme raffiné et sceptique, d'un philosophe qui ne se ferait blanchir à Londres que pour avoir une occasion de se moquer de soi.

11 ne bougeait pas. Il était en garde. Tout d'un coup il lançait un regard direct, mais aussitôt repris, comme un coup d'épée prudent sur le terrain, il entr'ouvrait, à peine, un carnet dissimulé dans sa main d'une prodigieuse anatomie tourmentée, il notait, d'un trait instantané, les aveux des attitudes, les trahisons des physionomies, tandis que son propre visage marquait une condensation et une cuisine effroyable de haine, de malice et de pitié.

Au banc d^s accusés, un enfant, si petit qu'on l'avait fait monter sur le banc, pleurnichait.

— ... comme ayant agi sans discernement, et sera jusqu'à sa majorité...

La mère, poussée par l'avocat, se levait, réclamait son fils;

— Nous avons des renseignements déplorables, dit avec impatience le Président, après avoir consulté sa montre..

— Sur le père, pas sur moi !...

Elle menaçait de faire une scène attendrissante. Le Président lui coupa la parole : « Allez, dit-il : la chose est assez triste pour que nous n'insistions pas. 9

Le dessinateur poussa une bizarre onomatopée, • • un grincement de joie. Grégory se retourna vers lui, étonné, incapable de comprendre quel genre de joie cette phrase prudhommesque et féroce pouvait procurer à un observateur. Le mouvement qu'il avait fait attira sur lui Tattention de Tartiste, qui d'abord, amoureux de lignes et de formes, le regarda, en artiste. Mais les dessous de cette curieuse physionomie ne pouvaient manquer d'ac- ' -"^ caparer tout entières les facultés du génial espion^ d'âmes, après la minute donnée à l'admiration plastique. Il entr'ouvrit, à peine, le carnet, et croisant f son regard inquisiteur avec le mauvais regard de Sebescù, il se mit à dessiner, insolemment. Grégory tentait d'échapper, de refuser le fer : sa pauvre volonté était sans force contre cette fascination, malgré lui il faisait face, fixé pour un instant dans une immobilité photographique, chaque fois que ce regard en pointe d'épée tirait sur lui, droit et à fond.

Quand le croquis fut achevé, ils recommencèrent de voir et d'entendre ce qui était autour d'eux.

Après l'enfant, un homme long et minable s'était levé. On lui reprochait d'avoir vécu de la prostitution d'une mal tresse, et l'invraisemblance demeurait criante, malgré les charges qui s'accumulaient. Son physique repoussant, ses sordides vêtements témoignaient contre l'accusation.

Cet Alphonse inspira un suprême dégoût à Gré-

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gory, qui ne songea point sans plaisir que son ami, Tescroc princier, allait être jugé immédiatement après le souteneur. Mais ce rapprochement ne lui suffisait pas encore. Il lui déplaisait que Michel Badisteano, prévenu libre, ne fût pas assis à côté même du souteneur, sur le banc des accusés. Dans une crise de jalousie féroce, il souhaita de l'y voir un jour. Il arracha de sa paupière un cil, qu'il posa sur sa main, puis qu'il chassa d'un souffle,' en formulant expressément son souhait.

Cette crise était sans doute une conséquence de son peu substantiel déjeuner. Mais le délabrement d'estomac prédispose à tous les excès de la bonté comme à ceux de la fureur. A peine lé cil envolé, Grégory demandait mentalement pardon à son ami, terrifié par l'idée superstitieuse que le souhait peut-être allait se réaliser. Il n'avait aucune confiance dans les juges, et notamment dans le dessinateur. Il jeta un coup d'œil perfide à celui-ci, qui, adossé au mur, buvait, avec un air de jouissance gouailleuse , la plaidoirie de Tavocat de TAlphonse.

L'avocat était du midi, et son accent ajoutait un piment incomparable au distinguo qui faisait le fond de sa harangue : à savoir que son client pouvait bien, dans Tespèce, et une fois seulement, avoir tiré sa subsistance de la prostitution d'une maîtresse, mais que rien ne démontrait qu'il tirât habituellement (comme veut la Loi) sa

subsistance de la prostitulion de ses mailresses.

Le Président prononça la peine, qui fut de six mois de prison; ensuite il appela Badisteano, Michel.

Le prince vint à la barre, et eut aussitôt le sentiment qu'il allait passer un examen de droit. Il n'en fallait pas davantage pour le priver de ses moyens. Au bout de la salle, Grégory Sebescù eut le sentiment correspondant, qu'il assistait à un examen de droit passé par Michel, qui ne pouvait rien répondre, et que lui-même, Grégory, subissait la torture de ne pouvoir le souffler.

Michel essayait de comprendre les questions, et attendait du ciel l'inspiration de ses répliques. Il faisait effort pour pousser dehors^ des mots, qui ne sortaient pas. L'affaire était simple pourtant, il n'y avait qu'à répondre par oui ou par non. « Est-il vrai qu'à telle date, vous ayez commandé tel objet, chez tel fournisseur, qu'il vous ait été livré à telle autre date, que vous ayez négligé de le payer, que sommation vous ait été faite, que vous ayez de nouveau refusé le paiement?... »

Soudainement, l'intelligence de Michel se déboucha. Il comprit que tout cela en effet était véritable, mais il n'y avait jamais songé, et ce fut une découverte. Par exemple, comment s'était-il rendu coupable de tant de méfaits, voilà ce qu'il ne fallait pas lui demander. Il n'en- savait rien. C'est vrai qu'à telle date... oh! sa tête ! Et désespéré, éperdu, il se retournait pour voir au moins

Grégory, une figure de connaissance, mais il ne le vit pas : Grégory était entièrement dissimulé derrière le poêle, il avait peur, sans savoir de quoi, mais il avait peur. Il était peut-être un pea complice. Et à tout hasard, il se cachait.

— Mais, reprit le Président, d'un ton de badinage qui étonna, là n'est pas le point capital de Taccusation., Vous avez des dettes, bien. Il s'agit maintenant de démêler si vous êtes un escroc, si, en contractant ces dettes, vous saviez être dans l'impossibilité de les solder, si vous aviez l'intention arrêtée de ne pas les solder.

Michel étendit la main droite vers le Christ Le Président agitait avez grâce une feuille de papier tellière. « Alors, qu'est-ce que c'est que ça? » cria-t-il brusquement, en faisant une grimace classique, et il tendit la feuille à bout de bras comme pour la mettre sous le nez de Michel, qui, trop éloigné, avança niaisement le menton, et avoua son ignorance, des épaules.

— Quel est ce mémorandum^ qu'on a trouvé dans votre chambre rue Jacob, et qui était fixé au mur, bien en vue... fixé avec des... punaises... Je crois que dans l'argot des artistes, on appelle cela des... punaises?...

Il consulta ses deux assesseurs. Un petit grain de rire éclata dans l'auditoire. Il posa son lorgnon tout au bout de son nez, et lut, en mettant le ton :

« Programme général.

« Faudra acheter un revolver, avec un canif, un lire-boutons et un sifflet. Sans faute.

« Faudra que je visite les environs de Paris et les boulevards extérieures... »

Il s'interrompit :

— Extérieu-res. Sic

« Le lundi et le vendredi, changement de draps. » Chaque matin, thé au lit, avec trois hrioches. « Ne pas payer la blanchisseuse.

« Ne pas payer : patronne, fleuriste, tailleur, bijoutier, ni le salop... d

Les rires passaient la mesure. « Je vais faire évacuer », dit, par habitude, le Président, qui n'aurait eu garde. Il poursuivit : ■

K Poser un lapin général.

t( Femmes connues...

— Je ne lirai pas la liste des noms, ni les adresses.

« Faudra que j'engueule Sebeacù... »

Le rire éclata de nouveau, irrésistible. Grégory afToié, oubliant que personne ne connaissait sa tète, essayait de la cacher derrière son chapeau. Le dessinateur seul le remarqua, et le devina. « Ah ! Sebescù ! » cria-t-il avec une inimitable intonation de gavroche. On n'entendit point. La gaîté des gardes de Paris faisait plaisir à voir.

On finit de rire, par lassitude.

— Pouvez-vous nous expliquer, demanda le Président, pourquoi il était urgent que vous engueulassiez Sebescù ?

Ce fut un succès personnel pour le magistrat.

Michel avait oublié ses escroqueries et la prison menaçante : il ne pensait plus qu'à la malencontreuse phrase écrite contre Sebescù, du diable s'il se rappelait quand et pourquoi. Jamais il n'avait porté à Sebescù une amitié aussi sincère que dans Tinstant présent. Sebescù non plus ne lui en voulait pas. Il n'avait qu'une idée : filer d'ici, et emmener Michel, remonter avec lui dans la Victoria, qui stationnait là, en bas, parmi les paniers à salade, et s'en aller faire ensemble la dernière promenade parisienne, avant la séparation, le départ, TExpresçr- Orient...

Les témoins furent appelés. L'affaire perdit tout intérêt. Le public commença de se disperser. La salle était presque vide lorsque maître Petitpierre prit la parole. Il préférait un auditoire restreint. Il n'avait rien d'un avocat. Il ne Tétait que par occasion, et mal vu des autres parce qu'il écrivait dans les journaux. Sa plaidoirie fut une chronique.

Il n'avait pas besoin de plaider, comme on dit, au fond. Le prince Badisteano avait-il escroqué? Cela n'était pas discutable, mais cela ne passionnait personne. D'autre part, le prince Badisteano

ne pouvait pas être condamné, puisque sa famille avait désintéressé les créanciers.

Maître Pctitpierre fît observer au tribunal qu'en pareil cas, un jeune dissipateur de nationalité française serait à peu près sûr* de l'acquittement, avec des considérants fâcheux, mais enfin, de Tacquittement.

Il ajouta :

« Messieurs, ne devons-nous pas nous montrer encore plus indulgents, et j'oserai dire plus généreux, quand il s'agit d'un jeune dissipateur étranger, notre hôte, indiscret, mais notre hôle ? Paris est assez riche pour payer sa gloire, et pour passer certains frais d'hospitalité imprévus au compte des profits et pertes de son haut commerce.

a Je vais contre une opinion assez répandue. On estime qu'il est parfois bon de donner une leçon aux exotiques qui viennent s'amuser chez nous, et qui en prennent trop à leur aise. Nous les jugeons avec partialité. Cela choque notre orgueil national que la popularité de la France à l'Etranger sente un peu trop le café-concert, et que Paris soit considéré comme le casino de l'Europe.

€ Messieurs, cette opinion que l'on a de notre capitale à l'Étranger est choquante, si on l'exprime dans les termes que je viens de dire. Elle devient flatteuse, si l'on y trouve une formule mieux appropriée.

« Je n'ai pas à inventer la formule : je l'emprun-

terai à Tun des plus fins écrivains de ce siècle. 11 disait : « Je ne puis passer devant le perron des « Variétés sdius avoir le frisson de la vie parisienne. »

« Qu'est-ce que c'est que le frisson de Paris ? Je ne ferai pas à des Parisiens tels que vous Tinjure de le définir. D'ailleurs, je serais bien embarrassé, et un frisson ne se définit pas. Mais prenez garde qu'il ne s'agit pas seulement des Variétés, de l'Alcazar et des Ambassadeurs. Pourquoi les étudiants du monde entier viennent-ils étudier chez nous, quand ils pourraient trouver chez nos voisins, parfois dans leur propre pays, des maîtres capables d'entrer en concurrence avec les nôtres ? Pourquoi les artistes ont-ils une préférence, et comme une faiblesse, pour nos monuments et pour nos musées, quand il est des terres plus classiques ? Messieurs, c'est qu'aux sciences même et aux arts Paris sait communiquer son frisson. Il a une façon à lui de faire vibrer l'absolu. Et n'est-ce pas une chose caractéristique, que Ton ne soigne nulle part au monde les maladies nerveuses comme on sait le faire à Paris ?

« Je n'ose croire, conclut-il, avec une ironie si délicate que les juges ne la saisirent plus — et ce fut pour lui une jouissance : car les véritables ironistes aiment qu'on ne les entende pas, plaisir analogue, en plus relevé, à celui que se donnent les rapins d'épater le bourgeois — je n'ose croire que mon client, le prince Michel Badisteano, en

suivant les cours de notre faculté de droit, et en mêlant à cette étude des divertissements profanes, se soit bien rendu compte qu'il cherchait le frisson de Paris. Je lui révèle peut-être en ce moment le secret motif de son voyage parmi nous, et peutêtre aussi qu'il ne me comprend pas. Il me comprendra dans quelques années, lorsque, établi honorablement dans cette lointaine Bessarabie où ont régné ses ancêtres, il y aura importé notre esprit, notre élégance et des réminiscences de noire luxe.

a Messieurs, c'est ce soir même que le prince Badisteano compte repartir pour la Bessarabie. Sa place est retenue dans TExpress-Orient. Elle est payée. Je vous en prie, ne relardez pas son départ, et ne lui donnez pas regret d'avoir payé d'avance pour la première fois de sa vie. »

Cette péroraison fut saluée par un discret applaudissement. Le Président se rappela que toutes marques d'approbation et d'improbation sont interdites. II. tonna. Le jugement fut rendu ab iralo, Michel était condamné à six mois de prison, avec application de la loi du sursis.

Celte restriction était pour lui lettre morte. Il n'entendit que les quatre mots terribles : six mois de prison ! Il s'effondra, les épaules rétrécies, croyant être^ tout de suite, appréhendé au corps. Son avocat le tira par la manche. « Venez ! » Dans

le couloir, il rencontra Sebescù : « Six mois ! » s'écrièrent-ils à Tunisson. Us se prirent les deux mains. Maître Pelitpierre dit : « Vous êtes libre. » Michel ne comprit pas. Il regarda Sebescù avec une expression de reconnaissance infinie, et fît à maître Pelitpierre des adieux distraits. Il ne recouvra ses esprits que dans la voiture, et quand il eut allumé une cigarette.

— Il a rudement bien plaidé, ton avocat, dit Sebescù.

— Et tu sais, c'est à l'œil, répondit le prince. La promenade fut moins gaie qu'ils n'avaient

espéré tous deux. Michel se rappelait avec une irritante précision les moindres phrases de la plaidoirie, qui lui paraissaient des formules magiques, qui avaient eu pour efTet de lui rendre sa liberté. Il en vénérait la lettre, et tâchait à en pénétrer l'esprit. Au lieu de s'amuser à sa promenade, il cherchait le frisson de Paris. Sebescù, une fois délivré du cauchemar de la Justice, s'était mis à réfléchir sérieusement. Il avait une idée fixe: « Pourquoi Michel a-t-il écrit sur sa pancarte : Faudra que j'engueule Sebescù ? »

Au Pré-Catelan, Grégory, presque à jeun, se gorgea de lait et de gâteaux. Le prince n'avait pas faim, mais il prit plaisir à voir son ami manger et boire.

— Tu es embêté que je parle? » lui demandat-il avec une vive sympathie.

— Oui, répondit Sebescù.

Mais enfin il éclata ; « Pourquoi, dit-il furieusement, pourquoi est-ce que tu as écrit de m*engueuler ? »

Michel rit avec embarras. Parole d'honneur, il ne savait plus. Il détourna la conversation. « Rentrons^ dit-il, chercher les bagages. Nous irons ensuite à la gare tout doucement. »

— Nous dînons au buffet? interrogea Sebescù.

— Mais non, je dîne dans le wagon-restaurant, aussitôt après le départ du train.

L'exaspération de Grégory fut comique. Allaitil se passer de dîner, après s'êlre passé de déjeuner ? Mais il se contint.

— Tu as reçu de l'argent? demanda-t-il.

— Oui.

— Peux-tu me prêter quelque chose? Je suis à sec. Michel calcula ce qu'il avait besoin de garder

pour les quatre jours de son voyage, et donna noblement le reste de sa bourse. Alors Sebescù eut gros cœur de le voir partir. Ces sleeping-cars enfumés lui rappelaient les voitures cellulaires de ce matin ; et il se promenait à pas lents sur le quai, chargeant le prince d'innombrables commissions pour les parents et les amis de là-bas.

Ils se donnèrent l'accolade, à la mode de leur pays, et se baisèrent aux lèvres. Le train roula.

Comme la Victoria était retenue pour la journée entière, Sebescù la retrouva, à ses ordres, dans la

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cour de la gare. Il eut un peu moins de chagrin, dès qu'il y fut installé confortablement.

« Allez ! » dit-il au cocher. Il tâta machinalement la poche de sa redingote, et s'aperçut qu'il avait omis de rendre au prince le magnifique porte-cigarettes en cuir olive, timbré d'un rébus en figures d'or, émail et roses. Il alluma une cigarette.

— Avec tout ça, pensa-t-il, Michel ne m*a toujours pas dit pourquoi il avait écrit sur la pancarie : « Faudra que j'engueule Sebescù. »

Le réveil, dont la gaine de cuir porlait encore cette étiquette : Au Printemps^ 4. 70, se mit à sonner sur la table de nuit, au moment juste où rhorloge de la chapelle commençait de sonner six heures.

La Reine sedressa, sauta à bas de son lit, comme un soldat, mû par le ressort de la discipline, à rappel du clairon. Achevant la série de ses réflexes habituels, elle fit partir un ceinno, et s'agenouilla devant la cheminée^ afin d'allumer, en personne, son feu. Elle reconnut alors qu'elle ne possédait point toute sa lucidité, et que l'on était en juin.

Elle s'en allait, pieds nus, ouvrir la fenêtre : mais elle rebroussa chemin jusqu'à la psyché, où elle se vit comme un fantôme ; et par un souci d'art plutôt que de coquetterie, elle rajusta d'alDord sa coiffure comme elle put, afin de ne se point faire horreur, quand il .serait jour dans sa chambre. Elle prit une matinée, blanche, qui était couchée sur une chaise longue. Elle s'enveloppa. Enfin

elle tira les doubles rideaux, ouvrit la fenêtre, jeta les persiennes ; et les montagnes lointaines, mais qui semblaient proches, apparurent, dans la gloire de leur neige rosée au joyeux soleil du matin.

Le ciel, déjà fluide au zénith, n'avait pas encore secoué toute sa nuit à la crête des glaciers, qu'il cernait de lilas pâle. Le spectacle de la nature était grandiose et très simple. Les forêts succédaient aux, neiges éternelles, et les- pins égaux revêtaient si exactement tout le sol que les inégalités de leurs cimes en reproduisaient les moindres plis. Ils descendaient jusque dans l'étranglement de la vallée, et ils montaient encore à l'assaut du roc où le château royal était construit, masquant même le torrent captif qu'on entendait mugir au creux du ravin.

Mais la Reine tendit devant la croisée un store qui la priva de celte vue : ce n'était pas son heure de se retremper dans la nature.

Elle eut la faiblesse de s'intéresser plus longuement au décor de sa chambre, aiix peluches gris d'argent, aux dentelles de Venise, aux meubles sculptés dans le style rocaille par un faiseur parisien. Elle s'assit devant une table surchargée de papiers, de photographies, et des pièces de ce nécessaire en malachite et en or qui encombre tous les bureaux de souverains.

Mais elle se releva dans l'instant même : ce n'était point son heure de se livrer à la méditation.

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