‹ Le frisson de ParisChapitre 3 sur 8 · IK · texte numérisé non relu

IK

Elle observait, avec une puérile minutie, tous les articles d'une consigne qu'elle s'était soi-même imposée. Elle devait, avant toutes choses, procéder à sa toilette, et elle y procéda, sans l'aide d'aucune fille de chambre, vivement. Elle ne s'attarda qu'à sa coiffure, qu'elle travailla pour donner à son visage une expression de mélancolie et de bonté. Elle avait les cheveux blancs, c'était son charme et le secret de sa jeunesse. Sa rustique fraîcheur de naguère était devenue de l'éclat. Ses traits, un peu gros, s'étaient même affinés. Elle semblait une fée, qui a voulu se maquiller en vieille, et qui n'a pas trop réussi.

Enfin, elle était prête, et libre de ses actions. Elle reprit place devant la table, ses regards se posèrent sur l'une des photographies :

En un fauteuil gothique de chêne à dossier haut, elle se voyait assise, le buste droit, les bras pendants et lourds de bijouteries. Vêtue de laine blanche, sans passementeries ni garnitures, elle portait sur ses cheveux d'argent un voile de gaze richement brodé, pour affirmer son patriotisme d'adoption et sa bonne volonté de protège? l'industrie nationale,

A côté du fauteuil gothique, sur un tabouret bas, une jeune fille était assise, vêtue de même, mais la tête nue, et cette tête reposait câlinement sur la poitrine auguste de la Souveraine. Ce contournement accusait la flexibilité d'un corps long.

svelte et vigoureux. Deux bandeaux de cheveux ondes encadraient le visage, qui avait autant de race que de beauté. La bouche était forte et délicate. Les yeux larges, splendides, et pourtant retroussés aux tempes, rapprochés de la racine du nez aquilin, présentaient cette imperceptible convergence qui est le signe d'une volonté butée, et qui se remarque davantage quand le regard se fiche en terre, dans une attitude familière à la beauté conquérante et à la grandeur lasse de soi.

Enfin, aux pieds de la Reine, sur un coussin, un jeune homme était assis, qui réunissait à toutes les plus déplaisantes grossièretés physiques, toutes les séductions aussi de l'étudiant allemand : le visage anguleux, le front exhaussé parla brosse touffue des cheveux, les yeux de penseur ou d'enfant. Il portait un vêtement de velours, qu'on aurait pu prendre à volonté pour un déguisement de page ou pour un costume de bicyclisle.

La marque du photographe qui avait exécuté ce groupe, se voyait, frappée en or, sur le carton. C'était une couronne fermée. L'amateur s'appelait Frédéric-Guillaume P% roi de Bessarabie.

Les trois personnages du groupe avaient signé : la Reine en haut et à gauche, c Eisa », d'une grande écriture aiguë et factice ; la jeune fille, demoiselle d'honneur préférée, en haut et à droite, d'une écriture identique à celle de Sa Majesté : a Hélène Badisteano » ; le jeune homme, tout en bas, d'une

écriture maladroite et sincères « Siegfried», c'était le Prince Royal, âgé de vingt ans.

La Reine Eisa contempla longtemps cette image au cadre de laquelle était agrafé un edelweiss. Puis elle prit, dans un tiroir à secret^ un beau cahier, disposa son écritoire, son sous-main, sa plume, avec les gestes précis d'un scribe de profession, et elle écrivit:

«Je ne me souviens pas d'un jour plus triste, depuis le triste jour où nous avons quitté notre patrie , notre château de Bavière, pour venir régner sur ce pays perdu. Siegfried, mon fils bien-aimé, est parti, d'ordre du Roi. Son exil durera plus d'un an. On prétend qu'il oublie, pendant ce court laps de temps, la ravissante fiancée que je lui avais choisie moimême, ma chère princesse Hélène Badisteano.

« Quel coujp pour moi ! J'aime Hélène comme si j'étais sa mère : j'ai souhaité qu'elle fût ma fille, et je lui ai offert mon fils. Je leur ai mis la main dans la main. Ni l'un ni l'autre n'y eût songé. Ils ont le même âge, une innocence pareille. Leurs cœurs s'éveillaient enfin. Us ont erré ensemble dans le ravin, au, bord du torrent. Ils ont échangé leurs serments dans les avenues du parc. Et voilà qu'une délibération du conseil des ministres anéantit mon œuvre maternelle I

« Il parait qu'un prince royal ne se marie pas de la sorte. Toutes les grandes familles de Bessarabie ont successivement régné. Tous les chefs actuels

de ces familles ont des droits à peu près égaux. Leurs rivalités ensanglantaient le pays de continuelles révolutions. Ils ont fini par s'entendre : ils ont appelé un prince étranger, et stipulé qu'un indigène ne pourrait plus régner sous aucun prétexte. Ils s'en trouvent bien. Et maintenant ils ne veulent pas que l'héritier du prince étranger épouse l'héritière de la dernière famille indigène qui a occupé le trône.

« En attendant, mes enfants s'aiment, ils souffrent, et j'en suis cause. Ah ! mon Siegfried, bon garçon brusque et chaste comme le héros dont je t'ai donné le nom, quelles sont tes pensées, tandis que le rapide t'emporte à travers la Hongrie et l'Autriche, vers cette patrie de ta mère qui n'est pas ta patrie? Et toi, mon Hélène... »

Elle avait écrit le nom de son fils au courant de la plume : elle ne put écrire de sang-froîd celui d'Hélène. Ses yeux s'emplirent de larmes, a Ah ! dit-elle, quelle nuit la pauvre enfant a dû passer ! » Elle se dérangea, écarta le store, et tenta de voir, en se renversant, la fenêtre d'une chambre que la princesse Hélène occupait à l'étage supérieur lorsque son service la retenait au Château, c'est-à-dire presque tous les soirs. Elle rentra, se tint droite et comme égarée, au milieu même de la chambre. « Mon Dieu ! murmura-t-elle, dans quel état vaisje la trouver ce malin? » Elle frémit. « J'ai peur de la voir, » dit-elle encore.

On gralta à la porte. La Reine eut une affreuse angoisse, et ne put parler. « C'est moi, j> dit la voix brève d'Hélène, sans attendre l'interrogation. € Entre, » dit la Reine, qui n'osa d'abord lever les yeux sur la princesse, mais lui ouvrit ses bras. Hélène s'y jeta et denjeura le front appuyé contre le corsage de son auguste maîtresse, dans une pose analogue à celle de la photographie.

— Votre Majesté a-t-elle bien dormi? demandât-elle après un temps, convenable, mais d'une voix qui annonçait la parfaite tranquillité de son esprit et le désir de mettre fin à cette effusion.

— Peux-tu me le demander ! s'écria la Reine, à qui sa vie réglée assurait, en toutes circonstances, un sommeil excellent, mais qui croyait devoir, vu le drame de la veille, se targuer d'une insomnie. .

Elle avait cependant trop de perspicacité pour que le ton dégagé d'Hélène lui échappât. Elle redressa la tète, elle fixa la jeune princesse, qu'elle trouva de la plus inattendue et de la plus scandaleuse indifférence« Jamais l'uniforme blanc des demoiselles d'honneur n'avait vêtu plus sereine et plus impassible divinité. Jamais le vide éblouissant de ses yeux n'avait plus clairement témoigné de son impuissance à réserver un souvenir et à continuer une douleur. Leur humidité voluptueuse ne pouvait être prise pour un reste de larmes : ils élincelaient de joie contenue. Ses belles lèvres vibraient. Elle

attendait avec impatience que sa Souveraine daignât lui poser des questions.

Mais la Reine »'a9sit à l'écart, tristement, et ne posa aucune question. Hélène fronça le sourcil, baissa le front^ se mit en arrêt. Puis, tout à coup, forçant l'étiquette : « Majesté, dit-elle impétueusement, je viens voua demander congé de sortir. »

Elle n'avait guère coutume qu'on lui refusât rien, et ses prières ressemblaient plutôt à des avertissements*

Elle reprit :

— J'ai reçu avis de chez moi que mon frère, le prince Michel», est arrivé de Paris celte nuit.

— Allez, dît la Heine.

Hélène, au lieu de partir, s'agenouilla, et posa le front sur Ie& geiioux de sa maîtresse. Elle dit, en baisant Fétoffe de la robe :

— Est-ce que^j'ai eu le malheur de déplaire à ma Souveraine bîen-aimée? Votre Majesté m'a dit: vous*

— Chère enfant ! s'écria la Reine, qui l'étreignit convulsivement.

Hélène se^ leva trop vite.

— Tu aimes ton frère ? dit la Reine, si âprement qu'on l'eût dite jalouse.

— Follement, répondit Hélène, presque sur un ton. de défi.

Mais l'expression de son regard s'adoucit. Elle se trouvait par hasard prèfi de la fenêtre, un rayon de soleil jouait s^vec ses cheveux roux.

— Il y a trois ans que je n'ai vu le prince Michel, dit-elle d'une voix insinuante et douce, comme pour supplier la Reine de lui permettre cette affection rivale.

— Eh bien ! reprit la Reine, je te donne congé pour ce malin. Mais, ajouta-t-elle — avec une netteté militaire qui sentait bien son origine allemande, quand elle traitait les questions d'étiquette — tu auras soin d'être rentrée à onze heures. Je ne puis te dispenser de la messer aujourd'hui.

Hélène fit un haut-le-corps. Elle ne se pliait volontiers à aucune subordination. Elle n'osa point manquer à l'étiquette jusqu^à interroger verbalement, mais elle interrogea des yeux; et la Reine, cédant à une étrange intimidation, répondit avec docilité.

— Je dois, dit-elle, recevoir aujourd'hui deux voyageurs français. Lé prince Pierre, fils du vieux duc de Nevers, de la Maison de France, vient d'accomplir le tour du monde. En débarquant à Constaniinople, il a bien voulu se souvenir que nous sommes cousins. Il a renvoyé sa suite à Paris, par la voie directe, sauf son gouverneur,^et son cousin et ami le duc César de Mercœur, aîné des ducs de Vendôme : ils ont traversé la mer Noire, et arrivent par les bouches du Danube. La présentation ne peut ie faire par l'Ambassadeur de France, vu la situation et le nom du prince Pierre. Elle doit garder un caractère familial, d'autant que

nous sommes à la résidence d'été. Le Roi recevra les voyageurs dans son cabinet, à dix heures et demie; et moi, dans la galerie, au sortir de la chapelle. Je désire particulièrement que vous n'y manquiez pas.

Hélène fît une inclination. La Reine poursuivit :

— Notre cousin et M. de Mercœur déjeuneront au Château. Ils doivent diner dans une maison de la première noblesse du pays. Cet honneur revient à votre mère. Vous voudrez donc bien mander à la princesse, de ma part, que je la prie d'accueillir et de traiter nos hôtes. J'aurai soin de les lui faire présenter dans l'après-midi. Vous dînerez chez votre mère.

Hélène s'inclina plus profondément et saisit les doigts de la Reine pour le baisemain, mais avec une vivacité sans-gêne qui diminuait fort cette cérémonie. Au moment qu'elle était penchée, la Reine lui donna un baiser sur le front. .

— Va maintenant, dit Sa Majesté, un peu trop royalement. — Mais, comme une mère inquiète, elle accompagna Hélène jusqu'à la porte : « Tu ne vas pas, dit- elle, courir toute seule les grands chemins? 3>

-r- Oh [ répondit Hélène mutinement, je n'ai pas peur ! — Et elle s'échappa, avec tant de précipitation et d'étourderie, qu'elle ne prit point garde qu'elle laissait à Sa Majesté elle-même le soin de refermer la porte de la chambre.

Elle descendit l'escalier de bois, traversa un vestibule de petite apparence, et une esplanade qui était interrompue par Tabîme et le torrent. Un pont suspendu établissait la communication avec la cour des écuries.

Ce singulier château royal, tout de bois et de briques enduites, avait été curieusement étudié par un architecte érudit, qui n'y avait point souffert de détail qui ne fut de Tarchitecture du cru. Et par une bien surprenante conséquence, l'ensemble était d'une jolie maison normande de Trou ville, avec ses toits fantastiques, ses pans coupés et ses lucarnes pointues.

Le caprice de la reine Eisa en avait décidé l'emplacement sur les domaines d'un monastère, nommé de la Trinité de Saint- Vladimir, dont l'enceinte renfermait vingt-deux de ces minuscules églises que dans la religion orthodoxe on qualifie de cathédrales. L'on avait adossé le château à l'une de ces cathédrales, qui devint l'oratoire de la princesse bavaroise, convertie par politique ; et les cinq coupoles bulbeuses, étincelantes d'or neuf, parées de leurs croix à chaînettes, dominaient l'anguleuse toiture du logis royal.

La villégiature des Souverains obligeant la haute société à s'établir dans le voisinage, une station de luxe s'v était créée, sous le vocable de Yladimir-Troïtza, mais assez loin et hors de la vue du Château. Pour se rendre à la maison occupée

par sa mère, veuve du prince Maurice Badisteano, Hélène devait traverser tout le parc, ou, pour mieux dire, la forêt de pins : car la Reine avait eu le bon goût de n'y point faire des arrangements de jardin anglais. Il n'y avait pas même de clôture, et les promeneurs pouvaient circuler librement jusqu'à la grille des écuries.

Elles étaient vastes, mais il ne s'y trouvait guère de chevaux, d'ailleurs sans emploi, ces routes de montagnes n'étant guère praticables aux voitures. La Reine n'usait que des petits ânes blancs d'Egypte, dont elle avait fait venir une cinquantaine, toujours à la disposition du personnel.

Hélène, qui ne se souciait point d'emmener Tânier, choisit une bête qui connût sa voix et y obéît. Cette promenade solitaire et matinale lui parut charmante. Il n'est point de forêls plus lumineuses que les forêts de pins,' et qui ménagent de plus lointaines perspectives. Ces arbres-, trop perméables aux rayons, ne lui auraient pas offert d'abri suffisant contre la chaleur de midi, mais le soleil était encore trop horizontal pour l'incommoder. La route était facile et bien entretenue : on n'y devinait pas toutefois la main des hommes, qui en avait respecté les étranglements et les méandres. Elle courait en lacets déraisonnables au flanc de la colline, si abrupte que les arbres parfois semblaient parallèles au sol d'où ils jaillissaient. Le torrent invisible mugissait dans les profondeurs.

A travers les aiguilles enchevêtrées , comme à travers des cheveux, Hélène apercevait la blancheur rdes glaciers, mystérieuse mais point spectrale. Les troncs bleuâtres des arbres étaient ternis comme par des haleines.

Elle croisait des groupes de paysans, qui ne se rendaient pas au travail, mais à la prière : le monastère de Saint-Vladimir est un lieu de perpétuel pèlerinage. Elle rencontrait des femmeB tziganes qui s'étaient couchées pour dormir, entièrement nues. Un garçon, joli et agile comme un faune, se dressa derrière un massif de jeunes pousses, et après avoir relire sa chemise pour mieux courir, poursuivit le galop de Tàne en gambadant et en demandant à grands cris le bagchich : car on parle toutes les langues, même le turc, dans ce pays où tant de races diverses se sont donné rendez-vous.

Jamais les arômes capiteux et les apparitions mythologiques de la forêt n'avaient enivré plus intimement la jeune princesse, et jamais pourtant elle n'avait prêté moins de sa hautaine attention aux accidents familiers de la route : elle ne pensait qu'à son frère. Les ardeurs qu'un voluptueux été pouvait allumer dans ses veines s'employaient toutes à attiser davantage l'ardent désir qu'elle avait d'arriver et de le revoir.

Elle franchit enfin le contrefort de montagne qui séparait la vallée du Roi de l'autre vallée, où était le village. Elle le vit d'en haut. Vladimir-Troïlza,

bien que de création artificielle, s'était construit, à rinsu des constructeurs mêmes, selon la loi qui préside à Tinstallation des agrégats humains. Les demeures s'étaient groupées autour d'un édifice principal, qui était le centre de l'organisme. Et comme cet édifice n'était point une église, le culte étant relégué aux environs (lu Château, ce ne pouvait être qu'un établissement thermal. Pour cette population de Slaves et de Moldo-Valaques, mélangés de toales les familles d'Orient, le bain est Tunique lieu public qui puisse rivaliser avec l'église. Ils n'y exigent pas moins de somptuosité. Les plus magnifiques hammams de Budapest donneraient seuls une idée approximative des thermes de Vladimir- Troïtza, beaucoup plus vastes que le château du Roi et d'aspect plus monumental.

Ils rappelaient à s'y méprendre l'extérieur de Sainte-Sophie, qui rappelle fort celui d'un four à pains. Des parterres et des pentes de verdure les séparaient du quartier noble, établi sur un plateau assez étendu, et où les rues se coupaient à angle droit. Les maisons, encadrées de jardins rectangulaires et à peu près égaux, offraient une collection de tous les styles, où il ne manquait justement que le style convenable au climat et au pays. On y voyait une isba russe, à côté d'une villa italienne, et plusieurs de ces caslels à créneaux et à poivrières qui gâtent les environs de Paris. Les terrains mouvementés qui dévalaient -ensuite jusqu'au torrent

L£r FRISSOH' DK PARIS 39

étaient divisés en pares et littéralement semés de palais, mais qui appartenaient à des marchands enrichis, qu on ne reçoit pas. La gare du chemin de fer était perchée sur.Fautre versant, et flanquée d'un immense hôtel. De là partait, dans la direction des thermes, une longue rue commerçante, qui descendait en pente raide jusqu'au torrent et remontait de Tautre côté : Ton eût dit un pont qui se serait cassé par le milieu. Une boutique pour le moins sur quatre était louée aux marchands de photographies.

C'est par celte voie qu'Hélène fit son entrée. Elle avait ordonné à l'âne d'aller au pas. Elle retardait son arrivée pour irriter sa joie. Sur la jolie bête, dont les poils inégalement tondus dessinaient des arabesques bizarres, elle se tenait très droite. Maintenant, elle rencontrait de jeunes éléganls en tenue de plage ou d'excursion, ou armés de la raquette de tennis, qui la saluaient, et elle répondait aux saints d'un sourire ou d'un geste de sa longue main.

La maison Badisteano, l'une des premières construites, était aussi l'une des plus grandeâ, et copiée sur le Château, mais en exagérant le caractère de maison normande, de sorte que c^était tout à fait une maison normande. Il n'y manquait pas même la porte charretière, abritée par un toit de chaume, dépense folle vu la difficulté, de se procurer du chaume en pays de montagne et de forêt.

Hélène abandonna son âne devant celte por(e,

sans rattacher. Elle ne rencontra personne dans le jardin ni dans le vestibule, à qui demander son frère. Mais elle n'hésita point, et ejitra dans un salon du rez-de-chaussée. Son instinct Tavait bien avertie. Michel était là : comme le lévrier d'appartement qui reconnaît, après des années d'absence, un coin où il eut naguère Thabitude de se coucher en rond, Michel était venu d'abord à ce familier divan de cuir noir. Il n'avait pas voulu monter jusqu'à sa chambre trop chaude, ni dormir dans son lit européen. Il avait dépouillé en hâte ses vêtaBoients de Paris et revêtu la grossière tunique de coton brodée de rouge, et il s'était couché avec plaisir sur le divan de cuir frais au corps.

Hélène, malgré l'obscurité, se dirigea sûrement, parmi les meubles de fabrique française, symétriquement rangés comme pour une exposition, et parmi toutes les choses d'Orient, d'usage quotidien, coussins et tabourets, inappréciables tapis, qui étaient çà et là dans un méprisant désordre. Elle vit tout de suite son frère. Une vieille, nommée Marie Nicolaïevna, qui les avait nourris tous les deux, était accroupie à terre, près du divan.

— Il dort. Ne faites pas de bruit, Hélène BJavrikievna, murmura la nourrice, qui, étant petiterussienne, avait cette habitude d'appeler les gens de leur nom patronymique.

Elle reprit :

— Voilà deux heures que je le regarde dormir,

et je ne me lasse pas. Comme il est beau! Je crois qu'il est plus beau que toi.

-^ Bien sûr, il est plus beau que moi ! répondit Hélène.

Elle leva les épaules : est-ce que la question se posait? Elle se mit à regarder Michel, mais debout, tandis que la vieille demeurait accroupie. Elle non plus ne se lassait point. Pourtant, elle s'impatienta. Son temps était compté. ESle dit : « Est-ce que la princesse est visible? »

— Madame est levée, répondit la vieille, mais elle ne pourra te recevoir, Hélène Mavrikievna : elle est à sa toilette.

Hélène sourit. Elle trouvait tout simple que la princesse ne se montrât point en déshabillé, même à ses enfanis. Mais elle ajouta : « Je pense que son fils Ta vue? »•

— Madame dormait, dit la vieille.

Hélène ne dissimula point son indignation, qu'une pensée de jalousie calma- soudain : « Je serai la première qui ait vu Michel. » Car la servante ne comptait pas.

Michel s'éveilla. Hélène se mit à genoux, et tout près de son visage, pour qu'il ne pût voir qu'elle seule, en recommençant de voir.

— Tes yeux se sont réveillés, dit-elle.

Il ne répondit que par un grand bâillement, en s'étirant. Elle le prit par le cou. II la regarda fixement.

— Gomment ? C'est toi, Hélène? dit- il.

— C'est moi, dit-elle en riant, avec des larmes dans les yeux.

Alors, il la serra contre lui, la baisa aux lèvres plusieurs fois, en balbutiant ces phrases de tendresse outrée, ces formules de cantique des cantiques, qui sont, chez les peuples orientaux, de pure cérémonie.

. Marie Nicolaïevna ouvrit une fenêtre. Ils se détachèrent, ils se contemplèrent d'un peu plus loin, avec une respectueuse admiration.

La vieille sortit sans qu'on y prît garde, en murmurant : « Il ne faut pas importuner les maîtres quand ils sont réveillés. Il doit nous suffire de les regarder quand ils dorment. »

Hélène disposa les coussins de manière que le prince pût s'accouder.

— Merci, dit-il ; puis il demanda : Leurs Majestés se portent bien ?

— Très bien, merci, dit Hélène. Elle ajouta : La Reine était un peu fatiguée ce matin, elle avait mal dormi.

— Ah ! fit Michel.

Mais elle se rappela les motifs de l'insomnie royale. Ah ! ces choses lui parurent si lointaines, si indifférentes!... Elle expliqua brièvement: « Sa Majesté est un peu nerveuse, et a des ennuis. » Elle rougit extrêmement. Elle fit un geste comme pour écarter une image. Il y eut un silence bref*

— Parle-moi! s'écria-t-elle avec impétuosité.

Parle-moi, petite âme, que j'entende ta voix! Je ne la connais plus, depuis trois ans. Quand je pense que nous sommes séparés depuis trois ans ! J'espérais toujours que maman pourrait me conduire en France : elle n'a pas su trouver la première piastre ! Elle n'est habile que pour inventer des excuses. Tu comprends qu'il faut dire aux gens pourquoi nous nous conduisons comme des pauvres sans usage : depuis la mort de mon père, elle n'a pas mis les pieds à Nice un hiver, ni vu courir un grand prix !...

Michel interrompait sa soeur de molles exclamations, par devoir de politesse. Il n'éprouvait pas le plus petit remords d'avoir augmenté cette gêne par ses prodigalités. Il n'y songeait plus.

— Trois ans! reprit-elle... Tu m'as bien écrit, mais tu écris comme un enfant, Michel, des lettres qui ne racontent rien, et d'une si drôle de grosse écriture ronde î Figure-toi, ton écriture est cause que je te voyais encore comme un enfant, et je m'étonnais de mûrir plus vite... Et j'ai d'abord été toute surprise de voir que tu étais un homme, articula-t-elle avec une sorte d'effroi.

Il l'interrompit.

— Je voudrais fumer... Cherche donc... Tu trouveras dans mon veston...

— Le porte-cigarettes que je t'ai donné ? dit-elle fièrement.

Elle trouva le veston, mais point de porte-ciga-

rettes. Elle tàtait les poches. Michel se rappela : Sebescù ne lui avait pas rendu le porte-cigarettes.

— C'est cette canaille de Sebescù... dit-il en pâlissant.

Ils se regardèrent, navrés. Les lèvres d'Hélène tremblaient,

— ^ Tu sais qu'il pense encore à toi très souvent, dit en riant Michel, déjà consolé.

Grégory était le premier flirt d'Hélène. « Ils « avaient erré ensemble dans le ravin, au bord du « torrent. lis avaient échangé leurs serments dans « les avenues du parc... » Au reste, la jeune princesse était quand même aussi pure que sa Souveraine l'imaginait : physiquement, en dépit d'une sensualité précoce dont la défendait son orgueil ; et moralement aussi^ par cette précieuse faculté qu'elle avait de ne garder ni empreinte ni souvenir. Sevescù lui était bien égal ! Mais elle le détesta d'être cause que l'autre idylle plus récente lui revint à la pensée un instant, que le nom du prince Siegfried lui vînt aux lèvres.

Elle s'assit au bord du divan. « Raconte-moi Paris, » dit-elle d'un ton farouche. Ses yeux s'étaient détournés du visage fraternel. Ils s'égaraient. Paris!... Paris, son désir, son regret! Paris, la capitale universelle ! Paris, la Mecque de sa foi cosmopolite, dont elle conservait les timbresposte, les marques de fabrique et les étiquettes de magasins comme des talismans!... Elle courba le

front. Elle n'osait plus regarder Michel face à face. Elle le vénérait, comme le musulman vénère un hadji qui revient du pèlerinage.

Michel était bien gêné. La queslion d'Hélène lui rappelait le quartier latin, Vachette, la rue Jacob, BuUier, des filles... oh ! d'innombrables, qu'il avait eues, « à l'œil », comme son avocat. Il avait beau causer avec sa sœur très librement... Son embarras et sa niaiserie lui inspirèrent une de ces phrases profondes — ou vides, que les hommes supérieurs envient parfois aux hommes nuls :

— On ne raconte pas Paris !

- Elle fit un geste d'accablement. Sa physionomie pensive révéla au prince Michel qu'il avait lâché par hasard une parole mémorable. Alors, il se rappela la plaidoirie de maître Petitpierre, logée dans sa cervelle, et il la récita, presque sans faute : le perron des Variétés... le frisson de Paris... Hélène écoutait, dans une telle tension nerveuse, que le mot seul lui communiqua un mystérieux tressaillement.

Mais par une conséquence bien vraisemblable, la plaidoirie de maître Petitpierre suscita le fâcheux souvenir de la correctionnelle. Michel n'aimait pas ce souvenir» Il se troubla. Il perdit le fil. Pour ne pas rester court, il ajouta, bêtement :

— On ne vit pas à Paris avec quatre cents francs par mois.

— Et on fait vingt mille francs de dettes, conclut Hélène, qui en paraissait ravie.

Elle n'y put tenir. Elle se pencha et lui dit à Toreille :

— Savez-vous qui les a payées, vos dettes, Michel Mavrikiévitch? C'est moi. Toutes mes économies y ont passé, par exemple, sans compter mon trousseau.

— Oh!... fit , simplement Michel, qui ne jugeait point le sacrifice exorbitant.

— Je n'ai pas beaucoup de mérite, reprit-elle. A cette époque-là, je croyais épouser quelqu'un qui n'avait que faire de mon trousseau ni de ma dot.

Mais quand elle vit qu'il fallait raconter ses amours avec le Prince Royal, elle regretta de s'y être embarquée. Elle en esquissa lé compte rendu avec un détachement si manifeste, que Michel traita ce noble flirt d'aventure sans importance. Elle lui sut gré. Pouvait-elle garder un deuil au cœur, le jour que son frère bien-aimé revenait ?

— Tu n'es pas faite pour régner sur la Bessarabie, dit Michel dédaigneusement.

Elle le comprit comme il l'entendait.

— Non certes, répondit-elle avec hauteur.

La vieille nourrice reparut.

— Michel Mavrikiévitch, dit-elle, d'un ton de jalousie bourrucj il est dix heures et demie. La princesse va descendre, et je ne pense pas que tu veuilles te présenter à Madame danâ une pareille tenue, pour lui baiser la main.

Hélène s'écria. Dix heures et demie ! Elle expli-

qua vile pour quel motif elle devait retourner au Château, et pria son frère de transmettre à la princesse Badisteano les ordres de la Reine, relativement aux deux voyageurs français.

— Tu ne les connais pas ? le prince Pierre, le fils du duc de Nevers, et le duc de Mercœur ?

Non, Michel ne les connaissait pas !

L'âne blanc était resté devant la porte, immobile, en sentinelle. Hélène Texcita de la voix et du talon, et fit le plus possible diligence. Mais sous bois, la chaleur devint si accablante que plusieurs fois elle mit sa monture au pas. Il était bien onze heures et demie quand elle arriva dans la cour des écuries, c'est-à-dire que. la messe, commencée depuis une demi-heure, devait être sur le point de se terminer. Hélène pensa, en français : c La Reine va me flanquer un abatage ! » et lâchant le baudet, la bride sur le cou, elle courut et grimpa d'une haleine jusqu'à l'appartement de Sa Majesté, au deuxième étage.

Le cabinet de la Reine était à côté de sa chambre et ouvrait sur une galerie, qui longeait l'ancien mur extérieur de la cathédrale transformée en chapelle. La Reine entrait d'ordinaire par l'extrémité de cette galerie, et passait de plain-pied, par la porte centrale, dans la tribune d'où elle assistait aux offices. Hélène suivit le même chemin : elle courait, ne se souciant point des gens qui étaient là, qu'elle connaissait familièrement. Mais elle aperçut les

. 'îjffT-V'*

deux Français : elle les devina à leur costume civil et à leurs façons britanniques. Elle régla son allure plus conformément à la bienséance et à Tétiquette. Quand elle observait son maintien, elle devenait incomparable de noblesse et de grâce. On se tut, lès têtes les plus considérables s'inclinèrent à son passage. On saluait la belle personne, plutôt que le petit personnage qu'elle était. Le prince Pierre et le duc saluèrent apparemment comme les autres ; mais elle ne se détourna point pour les remarquer. Sur un signe du chambellan, Thuissier lui ouvrit la porte.

Vne bouffée de suave musique s'engouffra dans la galerie. Des voix d'enfants, que nul instrument n'accompagnait, chantèrent, comme suspendues parmi les hauteurs de la coupole. La magnificence byzantine de la cathédrale fut visible un instant. Les saphirs et les rubis de l'iconostase étincelèrent. Une tête gigantesque de Vierge aux yeux de génisse était peinte à fresque sur la voûte principale, dont elle emplissait tout Thémisphère. Des colombes, entrées librement par les étroites fenêtres sans carreaux, planaient toutes blanches au-dessus de l'autel resplendissant.

La princesse Hélène alla se perdre dans cette gloire, et la lourde porte s'interposa entre les profanes et le spectacle religieux. Mais nul n'osa plus rompre le silence jusqu'à la fin du saint sacrifice.

Alors la porte fut rouverte. De nouveau s'enten-

LE FlUSSON DE PARIS 49

dirent les voix d'enfants que nul instrument ne soutenait, mais qui frémissaient comme des orgues hésitantes ou comme des violoncelles aigus. Elles s'approchaient. Elles éclatèrent au seuil de la galerie. La troupe, des enfants passa dans une fumée d'encensoir, dirigés par un pope malpropre, mais beau et vénérable. Et chantant toujours, ils disparurent, descendirent les escaliers de bois, se perdirent dans les corridors.

L'huissier annonça la Reine, et ce fut encore Hélène Badisteano que l'on vit. Elle dépassait de toute la tète la reine Eisa courbée, appuyée à son bras, la bonne fée en cheveux blancs, la bonne marraine radieuse de présenter à l'adoration des peuples celte filleule comblée par elle de tous les dons humains.

Le prince Pierre et le duc de Mercœur pensaient faire une promenade, après les corvées officielles de la présentation aux Souverains, du déjeuner en leur compagnie et de la visite à M™° la princesse Euphrosine Badisteanp. Mais la chaleur devint si lourde après quatre heures qu'ils y durent renoncer. Ils rentrèrent à Thôtel, pour se reposer sur leurs lits jusqu'au dîner.

L'affluence était considérable à Fhôtel du Cygne. (Un aubergiste courtisan pouvait-il mieux imaginer que celte enseigne, pour complaire à une reine et à un héritier qui portaient des noms wagnériens?) Même à des voyageurs tels qu'un prince du sang français et un Vendôme, l'on n'avait pu assurer des appartements convenables. Le gouverneur de Son Altesse Royale, baron Frilley-Duchâtel, s'était résigné à un affreux cabinet, et EUe-riième à une chambre en commun avec Mercœur.

Ils avaient l'usage de la plus étroite familiarité. César de Mercœur était le seul ami et allié, non

titré Altesse, qui tutoyât le prince Pierre et lui donnât son prénom. Cette suppression des formules n'impliquait pas un total défaut d'étiquette. Ainsi Mercœur, en manches de chemise, attendait que le prince donnât le signal de la sieste, pour se permettre de s'étendre. Pierre n'en finissait pas de dépouiller sa redingote, et il rôdait devant l'armoire à glace.

— Eh bien! dit César un peu brusquement, c'est pour admirer ton physique que tu as voulu rentrer?

Le prince tourna vers lui son riant visage. Il avait cette « gaîté décente » qui est peut-être la plus indélébile marque d'une éducation ecclésiastique. L'ancien élève des Jésuites se trahissait également par une habitude de mettre du style dans la conversation.

— Eh bien ! répliqua-t-il avec douceur, je suis un enfant. J'ai repris avec plaisir mes vêtements de Paris, et je me regarde dans les glaces comme un collégien en civil.

Cet enfantillage était bien réellement sans mélange de fatuité. Le prince Pierre ne se plaisait point. Il se trouvait une certaine gaucherie, et de l'allure, mais point d'élégance. Il avait justement la même impression de Mercœur, et il aurait voulu comparer une fois de plus. Mais il craignit d'importuner son grand ami, qui, étant âgé de vingt-sept aos, était son aine de trois ans, et qu'il respectait : car ce n'est que par les dehors que cette amitié

ressemblait à celle d'un prince pour son favori ; ;; Mercœur avait de l'autorité, et s'il obéissait aux , caprices de TAltésse Royale avec un peu d'esclavage apparent, c'est d'abord que l'Altesse Royale n'avait de caprices que par son inspiration.

— As-tu remarqué, poursuivit le prince, une chose très curieuse? Sans nul trait commun quand on analyse, nous avons un air de famille qui nous fait prendre l'un pour l'autre, ou pour deux frères, et avec cela nous n'avons pas l'air de notre famille?

La remarque n'était point de saison, mais elle dénotait de la clairvoyance. Le lîls du vieux duc de Ne vers, de qui la ressemblance avec Henri IV est proverbiale, ne présentait aucun trait de ce roi, qui était aussi l'ancêtre direct de Mercœur par le premier Vendôme. Elevé en Angleterre, ce fils d'un père essentiellement français et d'une mère allemande avait subi les influences de climat et de milieu, et il s'y était adapté avec une rapidité prodigieuse : il s'approchait du type d'un jeune lord anglais, un peu emprunté et timide, les lèvres à peine ombragées de pâles moustaches, le nez droit, le teint demeuré rose après les épreuves et les intempéries d'un voyage de deux ans. Il ne gardait de son pays d'origine qu'une coiffure militaire, alors de mode. Ses yeux, d'un bleu opaque de porcelaine, donnaient à sa physionomie une séduisante expression de candeur et d'étonnement, Mercœur ne lui ressemblait peut-être que par l'ex-

pression d'une candeur égale, maïs bien plus frappante sur un visage fait. La pureté d'âme est si rare chez les adultes qu'elle trompe sur leur âge et les pare d'une fleur tardive d'adolescence. Les analogies de tenue, de costume et de coiffure achevaient une fraternité, en effet tout artificielle, qu'auraient démentie au besoin certaines imperfections plébéiennes de César, dues à la mésalliance de son père, à laquelle il devait aussi son immense fortune.

Il se dégagea, d'un geste d'impatience trop vive, dont il eut regret.

— Pierre, dit-il en souriant, lorsque nous étions à Trinity-CoUege, on n'avait jamais qu'un reproche à vous adresser : vous ne saviez vous mettre résolument à rien, soit qu'il s'agît de travail, de plaisir, de nourriture ou de sommeil.

Pierre fît un éclat de rire d'écolier. Il se dévêtit à moitié, et se jeta sur son lit- Mercœur suivit son exemple. Après un temps, Pierre se mit à rêver tout haut, en phrases plus hachées et moins correctes, comme il est naturel quand on est dans la position horizontale et qu'on regarde au ciel, c'està-dire au plafond :

— : J'ai eu pour la première fois le sentiment du retour, à l'instant où notre navire doublait la pointe du Sérail pour entrer dans la Corne d'Or... J'étais saisi, même après tant de merveilleux spectacles, par celui-là, qui est unique... Rappelle-toi... Les

terrasses... les kiosques de faïence... les palais blancs... les cyprès noirs, élancés, dont les lignes verticales alternent avec les minarets parallèle!, comme si la nature s'était concertée avec les hommes pour un effet de décoration..- la mer enluminée comme, une miniature... les marsou^s qui nageaient autour du bateau... le ciel, sicoplement bleu, qui était plus beau que tout le re^^t^. Il se tut. Il reprit :

— Un clairon sonna tout à coup dans Tune des redoutes qui sont disséminées le long de la côte d'Asie... Il me sembla. «/mon Dieu! ce n'est pas grand miracle... : même instrument... les notes ne sont guère nombreuses, et partant les combinaisons de notes guère variées... Il me sembla que j'entendais une sonnerie française dans une caserne française... Et parmi toutes ces magnifiques sensations de nature et d'art, ce fut cette ht^mble sensation qui devint dominante, et qui .détermina le sens de ma joie.

Il y eut un peu de vibration et de solennité dans les derniers mots. Sans arrière-pensée de politique, Pierre affirmait volontiers un chauvinisme qui, chez les princes, et surtout peut-être chez les princes de famille dépossédée, doit être professionnel.

— Je me rappelle, fit Mercœur, d une voix si pauvre d'accent que lui-même prit garde à la dissonance. Il rêva une minute, et sans répondre.

qu mdirectement : Lorsque j'ai fait mon volonlariat, reprit-il, je comptais les jours, comme mes camarades... Je ne me souviens pas d'avoir jamais eu de fièvre comme le dernier soir où j'ai couché dans mon lit de soldat, au quartier de cavalerie de Rouen... Cependant, lorsque j'y fus, le lendemain matin, réveillé pour la dernière fois par le trompette de garde, ma fièvre était tombée : et je ne me souviens pas non plus d'avoir jamais éprouvé une plus pénétrante mélancolie.

— Il faut savoir vivre avec le même goût toutes les périodes de notre vie, et nous éveiller sur-lechamp aux nouveautés sans nous complaire dans le demi^sommeil des regrets, dit le prince : témoignant ainsi d'un esprit de pratique et de netteté qu'avait développé chez lui au plus haut point l'admirable éducation des Jésuites. — J'ai pris plaisir à ce voyage, et pourtant je suis heureux qu'il soit fini. Mon père a souhaité que je visse le monde, pour le complément de mes études. J'en ai fait le tour comme j'aurais préparé un examen, et je me félicite de l'avoir accompli comme on se félicite que l'examen soit passé... J'y ai appris beaucoup, ajouta-t-il après un temps assez long, et plus faiblement : il s'assoupissait.

Mercœur garda le silence. Cette vue mesquine le surprenait. N'est-ce donc que pour se meubler la tète de quelques observations neuves et de quelques souvenirs précis, que l'on s'expatrie durant

deux années, et que Ton mesure en la parcourant la petitesse de TUnivers ? En ce cas, son propre bilan eût été mince, car il avait la mémoire rebelle, et il ne s'apercevait point que son intelligence ordinaire fût devenue supérieure : elle avait fait mieux que d'apprendre le monde^ elle s'était acclimatée au monde, dégagée des superstitions de ce provincialisme moral, qui restreint le domaine où nous pouvons vivre aux étroites limites de celui où nous sommes nés. Et il ne rentrait point sans méfiance dans la province d'Europe,il redoutait plus encore la province plus exclusive de Paris.

Un sentiment affectueux, de la plus touchante puérilité, accrut sa tristesse en la déviant. Il aimait à supposer une parfaite ressemblance de nature et de caractère entre le prince et lui. Cette ressemblance, comme la ressemblance physique presque fraternelle qu'on leur attribuait, n'était qu'une apparence et une illusion. Il s'en avisa pour la première fois : cela est invraisemblable, mais les amitiés d'enfance ont de ces aveuglements.

L'on frappa discrètement. Il ordonna d'entrer. C'était le baron Frilley-Duchâtel, vieillard aimable comme on n'en trouve que dans l'entourage des rois détrônés et des prétendants bannis : espèce de physionomie de bric-à-brac, où il y avait d'avant quarante-huit, d'avant mil huit cent trente, et un peu même d'avant quatre-vingt-neuf. Admirablement peigné, brossé, épousseté. Je baron était

.comme ces objets déjà fort anciens, qui, dans certains intérieurs de ménagères soigneuses, restent à l'usage quotidien quand ils devraient passer à Tétagère. Il avait fait le tour du monde en pantalon

. gris perle et en escarpins vernis.

Mercœur le congédia d'un signe et murmura :

— Monseigneur s'est endormi.

— Ah ! tant mieux, dit le baron avec un air de contentement bien excessif pour un fait de si minime importance. Ses yeux pétillèrent sous les lunettes d'or. Il outrait parfois la courtisanerie, mais il rattrapait sa dignité par des ironies, si ténues d'ailleurs que la plupart du temps elles échappaient. Il s'exprimait avec une grande pureté, et dans un style procédant de la tradition classique, non du gi:and siècle, mais d'après 1815.

Il s'esquiva. Pierre étouffa un rire,

— Tu ne dormais pas ? dit César que cette gaminerie du jeune prince enchanta : car Frilley-Duchâtel lui était en horreur, depuis qu'il l'avait vu dans les steppes de l'Asie centrale comme à une séance ^de l'Académie,

— Non, dit Pierre.

— Pourquoi ris-tu ?

— Je pensais...

Il rit plus fort ; puis il se mit sur son séant v

— J'ai fait un rêve terrible... j'ai rêvé que nous étions repartis... Et, devine... pour le Japon !

-— Le Japon ?

— Je viens de comprendre... La princesse, lu sais, la vieille dame à qui on nous a présentés celte après-midi et où nous dînons ce soir ?...

— Eh?

— Tu n'as pas remarqué... comme elle ressemble... dans sa maison normande et avec sa robe de Worth... à une vieille, très vieille Japonaise?... (Il se recoucha.) — ... à une idole fardée, laquée, les sourcils au pinceau ?

Mercœur se rappelait lentement les cérémonies de la présentation, le baisemain, cette main sèche, froide, morte. Et comme à son tour il sommeillait, rimage de la majestueuse dame lui apparaissait plus fantastique. Et il ne lui semblait point qu'elle fut la seule apparition fantastique de la journée... Mais il s'endormit avant d'élucider ses souvenirs.

Il éprouva une fort déplaisante sensation, en se réveillant sous les bourrades de Frilley-Duchâtel. Par une substitution d'usage dans l'ancienne cour, notamment quand il s'agissait de fouetter le Dauphin, Frilley secouait le duc pour réveiller le prince. Dès que César entr'ouvrit les yeux, il lui adressa un agréable sourire.

— Son Altesse Royale repose encore, observat-il avec une véritable piété.

— Allez, dit César brièvement : je l'appellerai. Le baron se glissa dehors en discrète personne. Une heure plus tard, rAltesse,^le duc et le gouverneur, smoking, pèlerine et chapeau mou, se

rendaient à la maison Badisteano par celte longue rue brisée qui descend de la gare au fond du ravin, et remonte au village sur l'autre versant. Il y avait un encombrement bien extraordinaire, d'équipages anglais, ^de drochkis à la russe, d'ânes blancs du service de la Reine, et de chariots attelés de bœufs. La chaleur était encore plus accablante, quoique le soleil eût disparu derrière les montagnes bien avant de disparaître derrière l'horizon. Frilley-Duchàtel faisait des remarques instructives, que le prince paraissait écouler avec soumission, tout en pensant à autre chose. Le duc marchait à l'écart, diverti par les innombrables étalages des photographes, où la reine Eisa se voyait dans toutes les poses, isolée, ou parmi le groupe de ses filles d'honneur.

Dès la porte à toit de chaume ^ ils virent que plusieurs personnes étaient réunies et assises dans le jardin. La princesse Euphrosine s'avança à la rencontre de ses hôtes. Le prince Pierre et le duc de Mercœur lui baisèrent la main. Ils se ressouvinrent ensemble de leur comparaison japonaise, et ils échangèrent un furtif regard, mais où il y avait plus de religieux effroi que de moquerie. La robe de Worlh était de foulard noir broché de violettes, et cette coquetterie semblait macabre.

Le prince Pierre présenta son gouverneur, qui fut plus parfait de maintien qu'un maître à danser. M™* Euphrosine, marchant la première, conduisit

les trois personnages à un emplacement circulaire où la table était déjà dressée.

— J'ai pensé, dit-elle, que, vu la température, il plairait à Votre Altesse Royale de dîner dehors.

— C'est une charmante idée, repartit le prince avec enjouement.

A quelque distance de la table, les personnes que Ton avait vues de loin, et qui étaient quatre, causaient familièrement, assises sur un banc rustique. Elles se levèrent.

—7 Votre Altesse Royale, reprit M""*" Euphrosine, me permet^.ra de lui nommer ses convives.

C'étaient des convives sans importance, le dîner devant être, d'ordre de la Reine, dépourvu de. tout caractère officieL La princesse nomma d'abord un sien cousin, M. Rodolphe Badisteano, député, qui était simplement « monsieur », le titre de prince étant réservé dans ce pays à la descendance directe ies anciens souverains : sans quoi il deviendrait trop répandu et ne constituerait plus une distinction. M. Rodolphe Badisleano était petit, noir et fort laid. Son visage n'arrivait à l'expression que par suite d'un tic nerveux : bien qu'il ne portât point monocle, il en avait la crispation.

Un fort joli garçon, et tout jeune, qu'on voyait tout de suite, qui ne comptait pas, fut présenté en seconde ligne. Il était de nationalité grecque, et nommé Georges Stefanopoulo. Sa sœur, âgée de dix-sept ans, et qui en paraissait plus de vingt,

LE FRISSON DE PARIS Cl

était une de ces beautés éblouissantes qui n'échappent pointa un certain soupçon de vulgarité. Avec un visage de vierge et des yeux purs comme Teau, elle inspirait, à la première vue, le plus catégorique désir, et ne paraissait d'ailleurs soucieuse que de provoquer ingénument.

Près d'elle se tenait la veuve piquante et rieuse d'un colonel russe, M"® Sophie Serguéief : sa mise plus simple annonçait l'amie ou la parente pauvre, et ses façons accueillantes annonçaient la veuve facile, en dépit d'une très véritable noblesse.

Les présentations faites, M™° Euphrosine se tourna vers le jeune Grec, avec la mine d'une . inflexible camerera mayor qui gourmande une ' reine d'Espagne.

— Poulo, dit-elle, allez donc chercher la princesse Hélène et le prince Michel. Il est surprenant que mes enfants ne soient pas là quand Monseigneur vient d'arriver.

Poulo, qui était nonchalant, avait déjà repris place sur le banc rustique, le prince l'y ayant autorisé par son exemple. Il tourna la lêle mollement et dit, d'une voix zézayante :

. — Pas la peine... Les voilà...

Rien ne pouvait faire plus de tort à la petite

Stefanopoulo et à M"'*' Serguéief, que l'apparition

.d'Hélène. Elle vint en souriant : ce fixe et grave

sourire n'est pas l'indice d'un sentiment de joie,

mais une contenance de la beauté* Elle avait

laissé runiforme blanc, imposé à la cour, et portait une robe verte, de nuance claire, crue, qui communiquait à son teint un éclat surnaturel et faisait rayonner ses cheveux roux.

Elle avait pris lé bras de son frère, qu'elle tenait despotiquement. Michel déplut à Mercœur.

— J'ai déjà eu le plaisir de voir Mademoiselle ce matin, au Château, dit le prince Pierre, interrompant M""" Euphrosine : on ne l'oublie pas.

Michel, qui était toujours dans les nuages, donna la main à Mercœur, en oubliant qu'il ne le connaissait pas encore. Le duc fut mal impressionné de cette poignée de main, qui était aussi brutale que fuyante. Il jeta au prince Badisteano ce regard d'instinctive jalousie, assez stupide, par où un homme témoigne d'abord à un autre homme qu'il lui découvre trop d'avantages physiques. Michel sourit avec une niaiserie qui trouvait moyen d'être charmante. Les préventions de Mercœur tombèrent. 11 se retourna tout d'un coup. Hélène parlait au petit Grec, d'un ton plein de mépris tendre* Elle disait : « Bonjour, Poulo. » Elle lui offrit sa bouche à baiser. Le duc fut surpris et un peu gêné. « Bonjour, Poùlo, » dit Michel. ïls se donnèrent la même^ marque d'affection, qui ne. causa plus à Mercœur le moindre élonnément.

Pourquoi se fût-il étonné d'un usage qu'il connaissait ?

— Bon voyage ? dit Poulo.

Mercœur faillit répondre, pensant que la question fût pour lui, un peu effarouché cependant de cette familiarité.

— Excellent, dît Michel.

— Mon fils, dit la princesse Euphrosine, est arrivé de Paris cette nuit même.

— J'ai achevé mes éludes à Paris, reprit Michel, en se donnant une certaine importance.

— Ah I dit le prince Pierre, personnellement flatté.

Michel n*était plus à la réplique. Debout derrière M™*' Serguéief, et penché, il lui parlait dans Toreille. Elle riait beaucoup et bien voluptueusement» Gomme M"® Euphrosine accaparait le prince Pierre, Mercœur se rapprocha dHélène, mais la conversation ne s'engagea point. Poulo bâillait. Sa sœur avait attaqué le névropathe, dont le tic redoublait de fréquence, et Frilley-Duchàtel regrettait de dîner chez des barbares, qui ne lui avaient pas encore fourni l'occasion de placer un mot heureux.

Un maître d'hôtel disposa devant le banc rustique une table portative,, drapée d'une serviette rouge à broderies noires et jaunes.

— Nous prenons les hors-d'œuvre à la russe, dit M™® Euphrosine.

Le prince Pierre s'inclina.

— Un peu de vodka ? dit Hélène à Mercœur.

Elle lui adressait la parole pour la première, fois.

Il regretta que ce fût une phrase si insignifiante.

— Volontiers, répondit-il froidement.

— Ah I dit en riant M"' Serguéief, vous n'êtes pas comme les Français qui n'ont jamais mis le nez hors de chez eux, et qui boivent le kûmmel après leur café I

On s'amusa fort d'un tel manque d'usage. Les étrangers, que Paris fascine autant et plus que les gens de nos provinces, ont la même jalousie taquine des Parisiens, le même hargneux désir de les surprendre en flagrant délit de quelque ridicule hypothétique.

Gomme on n'était qu'à deux pas de la grande table, on s'y vint mettre sans cérémonial. Le prince Pierre s'assit à la place du milieu. Mais la princesse Euphrosine, au lieu de s'asseoir à sa droite, présida, vis-à-vis de lui. Elle avait à sa droite le duc de Mercœur et M"® Stefanopoulo, à sa gauche le baron Frilley-Duchâtel et Poulo. Le prince Pierre avait à sa droite la princesse Hélène et Rodolphe Badisteano, à sa gauche M™® Sophie Serguéief et le prince Michel.

Le potage fut également à la russe, avec les pirochki; mais Ton s'aperçut que ce sujet de conversation était déjà épuisé par la zakoiiska, et que l'on restait en détresse. M""' Euphrosine, bien que maîtresse de maison, ne faisait point d'honneurs et ne se mêlait de personne. Elle était retombée dans son mutisme et dans son impassibilité solennelle d'idole peinte. Elle mangeait lentement, avec

LE FRISSON DEPERIS. 65:

des gestes mécaniques, servie par ua. M^. maîtres d'hôtel qui ne s'occupait que d'elle,, comme un : autre, ne s'occupait que du prince Pierre. Le service des autres personnes était fait par dçs gens en livrée.

Le petit nombre des convives ne permettait guère les apartés. Michel pourtant ne s'en privait point. Il se tenait fort mal, ainsi que M""® Serguéief sa voisine, dopt les rires détonnaient dans le silence. Pierre ne faisait point attention particulièrement à Hélène, ni Mercœur à M"° Slefanopoulo, qui étaitboudeuse. Poulo taillait son pain et sa viande en . petits morceaux, et tenait son couteau par le bout comme un Anglais, sa fourchette à poigne-main comme un enfant.

Seul, Rodolphe Badisteano pouvait sauver la situation. Il était député. Il avait une certaine réputation oratoire. Il jugea peu convenable d'obliger les trois Français à un récit de leurs explorations. Il risqua néanmoins une allusion fugitive, observa que le peuple français est un peuple qui ne voyage pas, et félicita respectueusement le prince Pierre de faire exception. Il entama dès lors un éloge pompeux de la France, et en particulier du Boulevard.

— Quel est, demanda-t-il, cet Anglais célèbre, . qui a dit, en frappant du bout de sa canne la première marche du perron de Tortoni : « Ici est le centre du monde »?

jUi

Michel abandonna un instant M"^ Serguéief, pour se poser en homme qui sait tout.

— Tortoni, dit-il, n'existe plus.

— Vraiment? dit le prince Pierre.

Poulô parut sincèrement affecté de cette nouvelle, et roula une boulette de mie. Sa sœur, les sourcils froncés, la tète basse, dans une admirable pose de muse pensive, ne pensait à rien d'ailleurs, ne disait rien et ne mangeait plus.

Rodolphe Badisteano se raccrocha désespérément à son lieu commun. Il aimait Paris. Il allait à Paris tous les ans, comme la plupart de ses compatriotes, mais point comme eux pour s'amuser : il allait consulter un spécialiste des maladies nerveuses, et prendre vingt et une douches chez Keller. Rien ne lui paraissait plus comme il faut que de traverser l'Europe en largeur pour venir prendre vingt et une douches chez Keller.

Michel dressa la tête et s'écria tout d'une haleine :

— N'est-ce pas une chose caractéristique, que Ton ne soigne nulle part au monde les maladies nerveuses comme on sait le faire à Paris ?

Décidément, la plaidoirie de maître Petitpierre le hantait. Il reconnut l'identité de ce fâcheux souvenir, aussitôt la phrase lâchée. Il blêmit, ses yeux s'égarèrent. Personne ne pouvait rien compi*endre à celte soudaine terreur, mais elle fut contagieuse. Le silence se rétablit.

LE FRISSON DE PARIS é7

— Il fait nuit ! dit Poulo tout à coup, d'une voix mal assurée.

Alors, on prit garde qu'en effet Ton n'y voyait plus. Michel scruta le ciel avec inquiétude.

— Ce n'est pas la nuit, dit-il, c'est l'orage. — Vous pouviez bien faire dresser la table sous la tonnelle, maman, ajouta-t-il avec un tremblement de peur mal^ déguisée, qui parut de colère et d'insolence inouïe.

— Il sera toujours temps de nous y réfugier, dit la princesse, fort calme.

— Hâtons le dîner, fît Hélène, sèchement.

Mais comme le maître d'hôtel présentait, avant

de la découper, la selle de renne, de larges gouttes s'écrasèrent sur la table. Michel fut le premier debout. € Rentrons dans la maison, » dit-il. On ne l'écouta pas, et déjà il était trop tard. L'on courut à la tonnelle, qui était plus près, chacun emportant sa chaise. Les gens y dressèrent la petite table des zakouski. Dans la confusion, Rodolphe changea de place. avec Mercœur, qui se trouva placé à côté d'Hélène. M™® Serguéief et la petite Stefanopoulo se plaignirent en riant d'être, autant dire, assises sur les genoux du prince Michel.

La pluie ruisselait avec une abondance tropicale. Le service était interrompu. Les valets ne pouvaient se mouvoir antre les dossiers de chaises et le treillage. L'obscurité devenait impénétrable ; c'était tant mieux pour Michel, car Ton entendait de son

côté des rires et des chuchotements scandaleux. On ne voyait plus rien que le reflet des cheveux: d'Hélène, et les pâles fards de la vieille princesse, qui seule pensait encore à manger. Toujours du même geste mécanique, elle portait à sa bouche édentée les bouchées du renne refroidi. Comme la pluie transperçait maintenant le feuillage, le maître d'hôtel avait ouvert une grande ombrelle de (oile et abritait le fantôme affamé. Ce spectacle était plus troublant et plus singulier que Forage.

En dix minutes, les allées du jardin furent inon- . dées, impraticables. L'eau commença de ruisseler sous la table. « Posons les pieds sur les barreaux de nos chaises, » dit Michel. On entendit des frois- . sements d'étoffe, mais les femmes ne riaient plus. Un éclair illumina cette scène étrange. Le tonnerre éclata aussitôt. Poulo jeta un cri déchirant.

— Sauvons-nous ! supplia-t-il, les mains jointes.

— Je crois... que Poulo... a raison, dit Rodolphe, à qui la fréquence de son tic coupait la parole tous les deux mots. Rester... n'est pas prudent.

Un nouvel éclair révéla l'évanouissement complet de Poulo. La vue de sa face décomposée et la détonation de la foudre rendirent subitement folles M^'° Stefanopoulo et W^"" Serguéief. Elles s'enfuirent en poussant des cris à travers le jardin, où elles avaient de l'eau jusqu'aux chevilles.

Frilley-Duchâtel fit observer que l'on pouvait quitter la place comme elles, sans imiter l'exemple

de leur étourderie, et en organisant le sauvetage. Il engagea M™° Euphrosine à se confier aux bras de ses gens. Elle s'y refusa d'abord, mais Poulo semblait en si piteux état, que Ton fit Texpérience avec lui. Un seul des valets suffit à l'emporter ; il n'avait pas repris connaissance. Au retour, la vieille princesse consentit enfin à se laisser enlever par deux hommes, avec sa chaise et sous le parapluie. Par étiquette, il fallut enlever le prince Pierre en même temps. Sa courtoisie se révolta de passer avant Hélène. Mais ce n'était point le temps de faire des discussions. Hélène, Michel et Frilley- Duchâtel restèrent donc avec Mercœur. L'obscurité se dissipait, mais la pluie semblait redoubler encore. L'aspect du jardin était plus lamentable dans ce crépuscule. Mercœur poussa une exclamation presque douloureuse, quand il put voir Hélène toute ruisselante d'eau, superbe encore dans sa toilette gâtée.

— Princesse, dit-il, il est impossible que vous restiez ici une minute de plus. Permettez-moi de vous transporter moi-même dans la maison, avec l'aide de M. Frilley-Duchâtel.

— Certainement! fit le pauvre baron, qui jeta un regard de désolation sur ses escarpins encore intacts.

Mais il sauta dans l'eau comme un preux.

— Allez-vous me laisser seul ? cria Michel épouvanté.

Ge fut son tour de s'évanouir. Hélène échappa aux deux hommes qui la retenaient, et courut dans rinondation.

— Mon frère ! cria-t-elle farouchement.

— Eh bien ! dit Mercœur en colère, je Vous porterai seul, et Frilley-Duchâtel le portera.

Le dévouement de Frilley-Duchâtel était aveugle. Il .tenta, contre toute vraisemblance, d'enlever Michel à lui tout seul. Hélène s'impatientait. Mercœur, sans y penser, l'avait déjà prise par la taille. Elle lui rabattit les mains tout d'un coup.

— Laissez-moi, dit-elle d'une voix âpre. J'ai déjà marché dans l'eau. Je n'ai plus rien à ménager. J'irai seule.

— C'est juste, répondit sottement Mercœur.

Au même instant, les gens revinrent.

— Si nous avions attendu seulement deux minutes, dit le baron, je ne me serais pas mouiljé les pieds.

Ce fut l'unique plainte de ce fidèle serviteur.

Ils retrouvèrent la société dans le salon du rezde-chaussée. On servait les glaces. M™"" Euphrosine s'était refusée obstinément à changer de robe. Hélène fit de même. Elle fut à l'écart, près de Poulo, qu'on avait jeté sur le divan de cuir noir et qui reprenait ses sens. M"*^ Serguéief et M"® Stefanopoulo, à genoux devant Michel, lui tapaient dans les mains pour le ranimer. Il riait.

L'on vint présenter à Mercœur le plateau de glaces. Comme il tendait la main, il vit que ses

doigts étaient tout tachés de vert, de la robe d'Hélène qui avait déteint. Il s'essuya furtivement, à son mouchoir.

M"^ Euphrosine aurait tenu bon jusqu'à minuit ; mais ses enfants ni ses hôtes n'étaient aussi stoïques. Frillev-Duchàtel oubliait très volontiers ses fonctions de gouverneur, mais il rentrait dans son rôle dès que cela lui était commode. Il rappela sévèrement au prince Pierre que Ton partait le lendemain à la première heure, et qu'il était temps d aller dormir.

Au lieu de passer en Roumanie par Galalz, et de prendre l'Express-Orient à Bucarest, les nobles voyageurs français partaient directement de Vladimir-Troïlza pour Budapest, par la Hongrie. C'était vingt-quatre heures de trajet, dans un train ne comportant pas même de sleepings, et où ils devaient se contenter des premières classes. Il leur était arrivé de voyager moins commodément. Mais justement ils étaient désaccoutumés du chemin de fer, dont la trépidation leur mit les nerfs en branle. Mercœur paraissait le plus éprouvé. Il se renfonçait dans son coin, mal réveillé, parlant à peine. Le prince Pierre avait un peu d'angine, et ses yeux pâles étaient en détresse. César, qui, d'autres fois, avait pour lui des attentions maternelles, le trouvait aujourd'hui trop poule mouillée. Au reste, Pierre, avec le courage du bon élève, s'appliquait à bien étudier quand même un pays qu'il ne savait point

s'il reverrait. Frilley-Duchâtel, tout frais et sans rhume, déroulait un ingénieux commentaire, auquel les paysages successifs servaient, pour ainsi parler, d'illustration. L'illustration était monotone, le train passant de gorges en tunnels.

 la frontière de Hongrie, Mercœur eut une altercation violente avec les douaniers. Il se trompa dans le change, et s'embrouilla dans le cours du papier-monnaie. Frilley-Duchâtel s'extasia sur le bon marché des places, et expliqua les avantages du tarif régional. Le duc de Mercœur se frottait machinalement les mains l'une contre l'autre, ou les essuyait à son mouchoir. Il fut surpris de se découvrir un tic. Il pensa aux grimaces de Rodolphe Badisteano, et que nulle part au monde on ne soigne les maladies nerveuses comme à Paris. Le baron débita un petit article de Larousse sur la ville de Kronstadt. Mercœur essaya de dormir, et il dormit en effet presque toute la journée, mais en rêvant continuellement qu'il avait une insomnie.

Dans la nuit, des officiers autrichiens prirent le wagon de vive force, menèrent grand bruit et découvrirent les lumières. Mercœur se leva, tira les stores. Un officier se leva, et les retira. Mercœur fit à voix haute une remarque assez insolente. L'officier mit toute sa science du français dans une impertinence à peine supportable. Mercœur haussa les épaules et se tut.

Le prince Pierre éveillé en sursaut, regardait avec effarement. Frilley-Duchâtel , endormi, souriait aux anges.

- En débarquant à Budapest au point du jour, le prince arrêta qu'une journée suffirait pour prendre connaissance de cette ville, et qu'on partirait pour Vienne le lendemain dans la matinée. Le soir, ils étaient sur les dents, mais le prince fit observer que l'on dormait aussi bien dans un sleeping que dans une chambre d'hôtel, et que si l'on partait de Pest après dîner, on gagnait douze heures.

— Gagner douze heures, grogna César, quand on voyage depuis deux ans !

Le prince avait une grâce particulière pour commander en priant. Il fallut lui obéir, c'est-àdire l'exaucer. Mercœur, accablé d'une inexplicable fatigue, s'endormit avant que le train eût quitté la gare de Pest, et s'éveilla comme on entrait dans celle de Vienne.

Pierre n'attendit point d'être arrivé à l'hôtel Impérial pour promulguer une nouvelle volonté fantaisiste. Il entendait repartir le soir même, par le Tyrol. Gela faisait une nuit de plus, mais la route est plus belle; l'on passait douze heures de plus en chemin de fer, mais l'on partait un jour plus tôt et l'on gagnait encore douze heures. Le duc, celte fois, n'objecta rien. Vienne lui était antipathique, avec ses coins de faux Paris, sa splendeur d'exposition universelle, et tous les monuments à

voir, qui sont bout à bout, le long d'un boulevard circulaire. Il pleuvait à flots. Ils emportèrent de Vienne le souvenir d'une station perdue où Ton attend des heures, entre deux trains qui ne correspondent pas. Leur distraction fut de traverser plusieurs fois le Ring, de Thôtel à l'office des wagonslits qui est en face. Ils retinrent quatre lils pour être seuls dans une des grandes cases, et ils assurèrent au baron la possession exclusive d'une des petites. Mercœur, assommé par la fatigue, se coucha et s'endormit comme au départ de Budapest. Il ne se réveilla qu'à huit heures et demie du matin.

— Eh bien ! paresseux, il est temps ! dit le prince Pierre qui rentrait dans le compartiment, sa toilette achevée.

— Quelle heure est-il? Où sommes-nous ? s'écria César. Il était gai de se sentir lucide. Il se réveillait, comme la Belle au bois dormant, d'un sommeil qui lui paraissait avoir duré pour le moins depuis Vladimir-ïroïtza. Vienne et Pest n'étaient que des haltes et des épisodes de rêve.

— Il est huit heures et demie, répondit le prince. Nous approchons d'Innsbrûck. Frilley-Duchâtel est dans la joie. Il a étudié les croisements de trains sur son indicateur, il se croit en mesure d'affirmer que nous trouverons à Innsbrûckle Figaro d'hier, et à Bâle, ce soir, le Figaro de ce matin.

Mercœur s'étira en riant. Le baron entr'ouvrit la porte et demanda la permission d'entrer. Il osa

se poser un instant sur le lit défait de Son Altesse Royale. Mercœur eut le sentiment d'être en convalescence, avec des amis joyeux autour de son lit. Mais il ne supportait plus la position horizontale. Il se leva, et ne fut prêt qu'au départ dlnnsbrûck. Lorsqu-il revint de la toilette, les lits étaient transformés en divan, Frilley dégustait son Figaro de la veillé, Pierre fumait dans le couloir, assis sur un des strapontins de canne à rabattant. César demeura près de lui, debout, le front à la vitre.

La voie, en corniche sur le flanc droit de la montagne, dominait Tabîme, où un torrent d'écume roulait avec fracas ; à mi-hauteur de la vallée, une route large, entretenue proprement, serpentait de village en village. Les sapinières escaladaient l'autre flanc et ne s'arrêtaient qu'à la limite des neiges éternelles. Le tableau était monotone, mais d'autant plus grandiose, les lignes étaient simples, les couleurs crues et nettes au beau soleil de Tété. On respirait à l'aise malgré cet emprisonnement entre deux murailles infranchissables, et les petits chalets disséminés paraissaient d'enviables retraites.

Les heures passaient, mais comme le spectacle ne changeait point, il n'y avait pas de mesure du temps. Pierre et César ne se lassaient point de regarder et de ne rien dire. Ils sentirent un peu d'inquiétude, quand ils entrèrent sur le territoire suisse, qu'ils connaissaient par de nombreux voyages de vacances. A l'approche de Zurich, cette

inquiétude devint de la fébrilité. Le train fît deux ou trois haltes pour des manœuvres avant d'entrer en gare. « Nous sommes arrivés, » dit le prince , . d'un ton presque mystérieux. Il n'entendait parler que de l'arrivée dans Zurich. Mais il éprouvait à son insu, et César comme lui, cette fièvre qu'au retour d'excursions ' moins longues et moins lointaines on n'éprouve qu'à l'approche de la Capitale et déjà en vue des remparts. Après deux ans d'absence et le monde entier parcouru ^ la Suisse était pour eux comme la banlieue de Paris. Ils guettaient déjà la grande lueur blanche dans le ciel, le mauvais parfum et la voix confuse.

Frilley-Duchâtel, qui les quitta pour courir à la bibliothèque, vint les rejoindre au bulTet. Il leur annonça que l'on parlait d'un accident arrivé la veille au départ de Bâle, sur la ligne de Paris. La plupart des dîneurs posèrent leurs serviettes, et allèrent aux renseignements, mais l'on ne savait rien. La nuit tombait. Le train partit dans une obscurité menaçante et vers un redoutable inconnu. Aux stations, des gens couraient le long du quai en balançant des lanternes rouges. On jetait des questions qui demeuraient sans réponses. Nul ne soupçonnait l'heure exacte, ni le lieu précis, ni la nature même du sinistre. Quelqu'un cria tout d'un coup un chiffre formidable, un chiffre rond, de morts et de blessés : la nouvelle fut acceptée sur-le-champ comme authentique par les voyageurs penchés aux

fenêtres des wagons français ou aux guillotines des sleeping-cars, ou massés sur les passerelles des wagons suisses. Alors, bien que Ton marchât à la vitesse réglementaire, le sentiment général fut que Ton ralentissait, que Ton allait avec prudence, et qu'on multipliait les stations. A l'avantdernière, il s'accrédita que la voie était coupée et la circulation interrompue.

— Nous n'arriverons pas demain matin ! s'écria le prince Pierre avec unnaïf égoïsme, etMercœur eut, comme lui, l'idée que cela était exprès pour eux.

A la gare de Bâle, c'était l'émeute et la foule déchaînée. Des femmes se lamentaient et s'arrachaient les cheveux, comme des femmes de mineurs autour d'un puits où le grisou vient d'éclater. D'autres couraient, comme on court après une explosion : et il y avait vingt-quatre heures de l'accident, un train de banlieue surchargé, attelé de deux locomotives, qui était tombé dans la rivière, par suite de la rupture d'un pont.

— J'ai le Figaro ! cria Frilley-Duchâtel.

La catastrophe datant de la veille, les journaux de Paris du matin en relataient les moindres circonstances. Le prince, Mercœur et Duchâtel remontèrent dans leur wagon et lurent paisiblement des nouvelles que les témoins mêmes n'avaient pas su leur donner.

On vint les prier de déguerpir. La voie, en effet, était coupée, il y avait transbordement. Les voya-

geurs furent emmenés pêle-mêle, en des wagons de troisième classe» jusqu'au bord de la rivière. Ils la traversèrent par le pont des piétons et des voitures. Le pont écroulé était à peu de distance. Un puissant fanal électrique projetait sa lumière bla- ^de et vibrante sur Téchafaudage des débris.

L'eau avait des remous comme à un barrage. Des silhouettes d*hommes cherchaient des cadavres. Ce fut une vision et une rumeur.

Le convoi était formé sur Tautre rive. Pierre et Mercœur y retrouvèrent leurs mêmes places. Atterrés par ce qu*ils avaient vu, ils ne disaient rien. Ils se mirent au lit, malgré Theure peu tardive, et Mercœur s'endormit encore le premier, avec un poids extraordinaire de cauchemar sur la poitrine.

Toutes les images des trois dernières journées du voyage lui revenaient en cohue : l'orage de Yladimir-Troïlza, le sauvetage à travers le jardin inondé, cette course dans la nuit avec la vision de champ de bataille d'un train émietté dans une rivière, le geste de la vieille princesse quand elle mangeait à la lueur des éclairs sous la grande ombrelle de toile, une chapelle qui s'ouvre, des encensoirs qui fument, des enfants qui chantent. Et il se frottait Tune contre Fautre, machinalement, les mains, tout en dormant. Il ne comprenait pas pourquoi ce tour de monde, sans imprévu et sans aventures, unissait maintenant par une série de catac]vsmes et de miracles.

Le train stoppa au quai de la gare de TEst avec trois minutes seulement de retard. Une quinzaine de personnes étaient venues saluer Son Altesse, et lui donner Tillusion d'une arrivée de souverain attendu par son ambassade. Le vieux duc de Nevers tendit la main à Mercœur, qui d'un geste machinal et comme furtif, s'essuya d'abord, avant de la toucher, le bout des doigts.

Ce déjeuner était pour la bienvenue des illustres voyageurs, de qui le retour datait au reste de six mois. Mais ils n'avaient fait que poser à Paris, vu la saison. Bien qu'ils fussent, officiellement, les héros de la fête, Ton n'avait guère parlé de cette histoire ancienne de leur tour du monde, et l'on ne les avait point assommés de questions. Urc seule pouvait intéresser tous les convives : « Et les femmes? » Or, le respect dû à la personne du prince Pierre défendait qu'on l'interrogeât sur quoi que ce fût, et en particulier sur ce chapitre. En outre, ce l®'* décembre était marqué par plusieurs faits-Paris, dont l'actualité sensationnelle retirait toute importance aux nouvelles des antipodes.

D'abord, la bienvenue du prince Pierre et du duc de Mercœur ne servait que de prétexte à l'inauguration d'un cabaret nouveau. Les contemporains ne sentent pas toujours comme il convient la gravité d'un tel événement : c'est au bout d'un siècle qu'on l'aperçoit, lorsque ces établissements.

qui ne durent guère davantage, disparaissent, et avec eux un peu de la tradition parisienne. A une époque * où Ton a par-dessus les épaules des victimes de tout genre, où Tinvraisemblable phénomène de Tunanimité se produirait si Ton votait pour décerner Tépilhèle de raseurs aux victimes du coup d'État, quelle magnifique presse funéraire, quel apitoiement de l'opinion publique pour les victimes de la fermeture de Tortoni !

Plusieurs des grands restaurants centenaires venaient de s'éteindre, dignement, silencieusement. D'*autres s'étaient ravalés aux prix de la gueule bourgeoise et se laissaient violer comme les Tuileries un jour de glorieuse : des additions de cent sous déshonoraient les anciennes tables des Gramont- Caderousse et des SchoU ; en prenant possession, au rabais, des cabinets consacrés par les Anna Deslions et les Cora Pearl, des filles de Casino et de Pôle-Nord rééditaient le fameux : « C'est nous qui sont les princesses. » A cette heure cil tique, un homme vraiment doué se révéla. Il trouva la formule, la combinaison exacte de tradition et de modernité. Il conçut, il créa le cabaret qui devait prendre. Il en assura le succès rapide, et sa propre fortune, par trois ou quatre inventions extrêmement simples, comme tout ce qui tient du génie.

Cet homme, nommé très vulgairement Charles Dupont, avait commencé par faire le sacrifice de son nom de famille, et par traduire son prénom

en anglais. Il était devenu Charley. Il Visait une clientèle spéciale : celle des membres du Blue- Club, Le classique Paris des vieux Parisiens est compris entre la Madeleine et le Gymnase. Celui des membres du Blue-Club est beaucoup plus restreint : il se compose uniquement d'une rue, où est rimmeuble du club, qui est la rue Saint- Florentin. Ceux qui, ayant famille, ne logent pas au cercle, habitejnt bien les faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré, quelques-uns, les Champs- Elysées, et de plus rares, le parc Monceau ; mais ils n'y vont que pour dormir, comme les gens d'affaires de Londres qui ont leur home dans la banlieue. Charley ne s'était donc point chargé de loyer sur le boulevard, rue Royale ou avenue de l'Opéra : il avait fait son installation, contre toute apparence de bon sens, dans cette rue Saint-Florentin où il ne passe personne, et au rez-de-chaussée de la maison mitoyenne à celle du Blue-Club.

Il ne redoutait point la concurrence des salles à manger ni de l'excellente cuisine du cercle. Un règlement récent autorisait bien les membres à y traiter des femmes, mais des femmes du monde, ou des artistes presque du monde, et ce n'est point le genre de femmes qu'ils préfèrent : leur société habituelle est de ces quinze ou vingt filles, qui ont succédé aux filles célèbres de TEmpire comme les bouillons riches aux grands restaurants, qui ont la voilure au mois, des bijoux sobres et un train, grâce

à des commandites, et qui se distinguent du reste de la prostitution par leurs sobriquets historiques : Eléonore de Guyenne, Gillette de Raiz, Jeanne Théroigne. Les membres, pouvant inviter ces filles chez Charley, devaient préférer le cabaret au club, d'autant qu'ils n'avaient qu'un étage de plus à descendre : les deux maisons communiquaient.

Pour attirer celte double clientèle, Charley avait établi, au rez-de-chaussée de la rue Saint-Florentin, une sorte de bar anglais, avec grill-room anglais, enfin où tout le décor était rigoureusement anglais, nickels, lincrusta-walton, quartiers de viande crue, tomates, chesters éventrés, sliltons enturbannés de serviettes, et les menus même en anglais ; mais on n'y mangeait qu'à la française, de façon que le snobbisme et les estomacs y trouvaient également leur compte.

Pour l'après-midi et le soir, ne pouvant offrir à de si aristocrates consommateurs de pale-ale et de half and half, le bretzel alsacien qui traîne sur les marbres de toutes les brasseries, Charley avait imaginé de le remplacer par des pommes de terre frites froides. Cette friandise un peu canaille avait plu. Elle entretenait la soif, et assurait un débit presque double de bières et de whisky and soda.

Enfin, au lieu de dissiper en annonces le budget de sa publicité, il avait passé un traité — verbal, avec le marquis d'Effiat, chef suranné, mais inamovible de celle génération, lord protecteur de l'élégance

parisienne. Ce personnage recevait une subvention quotidienne de cinquante francs, à condition qu'il se montrerait au bar trois fois par jour, à l'heure des deux repas et sur le coup de minuit et demi, et qu'il y dînerait ostensiblement trois fois par semaine.

Le succès de celle politique fut foudroyant. Les bénéfices de la première année permirent à Charley de louer toute la maison comme principal locataire, et d'y faire exécuter des travaux considérables. La cour fut transformée en jardin d'hiver, les pièces du premier étage en salons, et celles du deuxième étage en chambres confortables, à l'américaine, avec téléphone, électricité, baignoire. La concurrence du club n'était pas à craindre pour les chambres plus que pour les salles à manger, vu qu'il n'y avait pas plus pour les unes que pour les autres de prohibitions incommodes.

C'est les agrandissements qu'on inaugurait aujourd'hui, comme dit l'argot du haut commerce. Le marquis d'Effiat était censé traiter le prince Pierre et Mercœur. Il avait réuni à leur table quelques jeunes hommes de vingt à trente ans, qui étaient ses gardes du corps, et s'intitulaient eux-mêmes « la Coterie », plus un lot des femmes dont il a été fait mention ci-dessus.

Les affiliés de la Coterie, ces soi-disant conservateurs de dandysme, se faisaient remarquer d'abord par un défaut total, incontestable, de distinction

physique et de la plus élémentaire éducation. On aurait soupçonné d'Effîat de les choisir comme repoussoirs plutôt que comme acolytes. Ceux qui n'avaient que des allures de palefreniers, passe encore : mais la plupart semblaient retournés au paysan et à la brute, par une malice d'hérédité fréquente chez la noblesse d'aujourd'hui, que son appauvrissement oblige à trop séjourner dans ses terres et dans ses chasses. Ils ne présentaient aucun signe de race, et aucun type. Leur voix rude faisait regretter les traînements du voyou parisien. Leurs façons avec les femmes sentaient le village, et leurs plaisanteries puaient le petit café de souspréfecture. Enfin leur stupidité était si ahurissante, que des hommes bien élevés, instruits et dépaysés par deux ans d'absence, comme le prince Pierre et te duc de Mercœur, en devaient être dans la consternation. Il n'y paraissait point : le prince Pierre, à force de se garer de la morgue, perdait la faculté du dégoût, il était modeste et bien veillant jusqu'à la naïveté. Quant à César, il ne s'en prenait qu'à soimême de n'être plus dans le mouvement de la conversation, il s'accusait de lenteur d'esprit, il souriait vaguement : il ressemblait à ces braves gens de la province égarés sur les boulevards, qui ne veulent pas avoir peur des voitures, et se laissent écraser en souriant.

Il était deux de ces hommes qui, mis ^à part, n'eussent point fait grande figure, mais de qui l'on

s'expliquait tout de suite le renom européen, à les voir en telle compagnie. L'un était ce chef de la bande, le marquis d'Effiat, âgé alors de cinquantesix ans. Il passait pour donner le ton de la mode, et cela ne se justifie guère, car nul, à coup sûr, n'eût osé s'habiller comme lui. 11 avait gardé scrupuleusement les costumes du second empire. Il ressemblait, sauf qu'il était grand, à Napoléon III, dont il avait Fœil noyé, l'impériale, et les moustaches à la cire. Il avait servi, peu de temps, mais il parlait volontiers de la vieille armée. Bien qu'il fît des dépenses considérables et n'eût que des ressources d'expédient comme la subvention Charley, il jouissait d'une excellente réputation. Il était dandy de mœurs comme de vêtements. Tout en menant une vie publique réglée par une étiquette comme la vie d'un souverain, il trouvait moyen de garder le plus profond secret sur son intimité, et d'éviter avec cela le mystère, qui est toujours fâcheux. Il était veuf. On ne lui connaissait point de maîtresse. Il ne cachait point que ses nombreuses et fameuses bonnes fortunes d'autrefois l'avaient fatigué et réduit à dételer bien avant l'âge. Il l'avouait sans ridicule, étant de la trempe de ce Condé qui savait dire : « Nous fuyions » de la même grâce que : « Nous vainquîmes ».

L'autre étoile était le vicomte de Lanspessade. Seul eptre tous, il pouvait prétendre au physique agréable et à la distinction, petit et fin, d'un blond

extrême, avec la moustache rare et plus rousse, les yeux de cristal à peine bleus. Il ne parlait guère : au moins dissimulait-il son indigence d'esprit, sa misère intellectuelle, sous des dehors d'une si exquise urbanité qu'il y avait compensation, et que même des hommes supérieurs pouvaient trouver du charme dans sa compagnie.

Pour cette protection et cet arbitrage des élégances, il était comme le coadjuteur du marquis, avec présomption de lui succéder. Il avait le bon goût de ae pas s'asservir à son modèle, et-'de garder une originalité. Malheureusement, il la gardait aussi dans ses mœurs, où il ne suivait pas les exemples de bonne tenue du marquis. Sans fortune, et point encore dans la situation de trouver chez les fournisseurs un crédit intéressé, il vivait de son corps ; et comme il n'avait aucune idée que cela ne se doit point, il ne se donnait non plus aucune peine pour s'en cacher. Il était présentement, au vu et au su de tous, entretenu par une jeune femme de naissance bourgeoise, et mariée au baron de Culpe, lequel voyageait beaucoup. Lanspessade ne méritait pas même les circonstances atténuantes de la passion, car il était peu attaché à cette jolie fejnme de tempérament neutre, et jusqu'ici aussi froide que détraquée. Mais son grand nom de Lanspessade couvrait tout. Son infamie, qui l'eût perdu dans le monde bourgeois, trouvait de l'indulgence dans sa caste, comme ayant de la

désinvolture, un ragoût du beau siècle. Voilà au moins quelque chose à quoi peut encore servir un grand nom. La licence de certains vices est le dernier privilège de la particule.

Pour d'Effiat et Lanspessade, le déjeuner de bienvenue offert au prince Pierre et au duc de Mercœur avait une importance capitale, et il s'agissait encore de bien autre chose que de consacrer le Charley's grill-room.

Une déplorable aventure venait de coûter Thonneur et la vie à un neveu du marquis d'Effîat, son unique parent et Théritier de son titre.- Capitaine dans un régiment de cavalerie, le comte d'Effîat s'était rendu coupable de malversations, et s'était tué. Malgré ce dénouement convenable, l'affaire avait fait trop de bruit. Certes, l'honorabilité du marquis était trop solide pour s'en trouver ébranlée. Toutefois, Charley, avec son impitoyable arithmétique de limonadier, avait calculé que la valeur de réclame du marquis baissait. Il s'était cru assez fort pour risquer une diminution.

— Depuis l'affaire de monsieur le comle, j'ai cru pouvoir mettre monsieur le marquis à vingtcinq francs.

On rit du mot, qui circula. Lanspessade le rapporta au marquis, avec une indignation bien jouée. D'Effiat eut l'esprit de le déclarer impayable.

— Un vrai Forain...

En attendant, c'était une brèche de plus de neuf

mille francs. D'Effiat se mit en rapport avec des fabricants de bicyclettes. On sut un beau jour qu'il prenait des leçons. Il n'en fallut pas davantage pour qualifier ce sport, qui auparavant n'était point classé. Ce matin même, le marquis venait de faire sa première promenade au Bois.

Au cours de cette promenade, Lanspessade lui avait présenté un tout jeune homme, fabuleusement riche, mais qui avait le malheur d'être fils d'un entrepreneur de démolitions et de s'appeler Robert Michaux. Bob (son nom de guerre) nourrissait l'invraisemblable ambition d'être de la Coterie, et présenté au Blue-Club. Il n'avait pour références que les de Culpe, dont il était cousin par madame. M™"^ de Culpe, ne suffisant point toujours aux exigences d'argent de Lanspessade, l'avait lié avec Bob. Lanspessade était donc l'un de ses parrains tout désigné, et d'Effiat ne demandait pas mieux que d'être l'autre, mais il y fallait préparer Topiniop, et c'était encore un des objets de ce déjeuner de bienvenue, où le prince Pierre et le duc de Mercœur ne soupçonnaient guère comme leur bienvenue avait décidément un rôle effacé.

La conversation, dirigée par Lanspessade et le marquis, ne fut donc, pendant près de deux heures, que de pneumatiques, de cadres, de freins, de roulements à billes, de guidons, de fourches, avec description plus ou moins circonstanciée, avec citation, plus ou moins flatteuse, du nom de l'inventeur

Zrr^,

el du fabricant breveté. Chacune des phrases du marquis était une réclame payée, et d'importance exactement relative au prix ; car d'Effiat, pour ce genre d'affaires, était d'une honnêteté scrupuleuse : la proverbiale honnêteté des brigands.

Au café, quand il sentit qu'il y avait de la complaisance dans Tair, il lâcha, tout d'un coup, le nom de Robert Michaux.

— Eh bien ! dit-il en dressant la tête (et l'interjection comportait une nuance de défi), j'ai fait ce matin au Bois la connaissance de Bob. Il ne me déplaît pas.

— Cela ne m'étonne pas qn^ il vous ait plu, dit en renchérissant Lanspessade, qui tenait lieu au marquis de ces préparateurs de répliques que les hommes d'esprit professionnels emmenaient jadis avec eux dans les salons.

Il se fit un silence. L'on n'osait point encore avoir d'opinion. L'on attendait que le mouvement du marquis fût mieux dessiné. Lanspessade reprit, en hochant la tête comme s'il exprimait une pensée profonde : « C'est un monsieur. »

— Ah ! pour ça oui ! s'écria Gillette de Raiz avec admiration : elle se méprenait sur le sens de « monsieur ».

Le prince Pierre joua innocemment le jeu du marquis.

— J'ai connu un peu ce Robert Michaux, dit-il. Il s'en vantait, Bob étant la célébrité parisienne

de demain : il est flatteur) même pour un prince, de les avoir connues la veille. Naturellement, le père Michaux, jadis manœuvre, s'était cru obligé par sa fortune de faire élever Bob en Angleterre, et chez des jésuites expulsés. Bob se trouvait ancien camarade du prince Pierre et de César, mais bien plus jeune, à peine majeur. D'Effiat ne tira point tout de suite parti de cette camaraderie. Il laissa conter des anecdotes sur le jeune Michaux, qui soignait déjà sa légende. Puis, à Timproviste, il demanda :

— Lanspessade, ne m'avez-vous pas dit qu'il comptait se présenter au Club?

— Et même, répondit Lanspessade, s'engageant à fond, que je compte lui servir de parrain.

— Je ne lui servirais pas de marraine, dit Jeanne Théroigne.

D'Effiat fronça le sourcil, gêné par cette inepte interruption.

— Pourquoi ? demanda Mercœur assez niaisement.

— Parce que, dit Jeanne, très ivre, quand on est la marraine à quelqu'un... fini... y a plus d'amour.

D'Effiat rattrapa la balle au bond.

— Ah I ah I dit-il en prenant sa mine de grognard, cette recrue plaît aux femmes.

— Ah ! oui ! dit Jeanne Théroigne avec âme.

Gillette de Raiz lui jeta un furieux regard de.

rivalité.

ri'-i, "-^ - 7»,-

— Parbleu ! dit-elle aigrement, avec son magot..»

— ... tu parles de magot?... dit Jeanne, égarée.

— Quand il serait magot lui-même... risqua un Bouteville, réputé pour la finesse et Tà-propos de ses reparties.

— Il est beau ! cria Jeanne, debout, prise comme d'un accès de fièvre chaude sentimentale... Et tu sais... je Iç jure... — elle étendit la main — le jour qu'il voudra... àToeil!... Je le jure, répétât-elle d'une voix pâteuse. Elle se rassit. — D'abord... son argent... y en a trop... je n'oserais jamais y toucher... dit-elle plus bas, avec un efifroi respectueux qui témoignait beaucoup moins d'indifférence que de religion de Fargent.

D'Effiat feignait de discuter sérieusement avec Lanspessade la réception de Bob au Blue-Club. Il se laissa convaincre, quand Jeanne Théroigne daigna se taire.

— Vous. me forcez la main, dit-il, mais de bonne grâce.

Il n'insista plus. Bob était qualifié, comme la bicyclette. Le marquis savait supérieurement a finir ». Il appela, sans transitian, Charley, et proposa une visite de l'établissement, la visite du propriétaire. Charley dirigea, mais c'est d'Effiat qui faisait les honneurs à Son Altesse Royale. Il était même un peu trop maître de maison. Monseigneur daigna monter jusqu'aux chambres, dont il loua le confortable.

— C'est qu'on pourrait très bien y amener des femmes du monde, observa Bouteville.

— Dis donc, toi, malhonnête!... dit Tirascible Gillette, qui estimait que c'était lui manquer, de parler des femmes du monde devant elle.

Pierre toucha le coude de César et fît signe qu'il voulait se retirer. Les adieux furent brefs : le prince prenait congé comme il eût levé - une audience. Mercœur avait son coupé. Le gamin qui ouvrit la portière était affublé d'un dolman rouge et coiffé d'un bonnet de polo, où le nom : Charlei/s était écrit en cursive d'or avec un paraphe.

— Où dois- je te conduire? demanda César.

— Je vais chercher mes épreuves, répondit le prince. Il rougit, il sourit, avec toute la fatuité candide d'uû littérateur débutant.

Il avait rédigé dans l'été ses souvenirs de voyage, qu'un éditeur de la rue Le Peletier était sur le point de publier.

En mettant pied à terre à la porte de la librairie, Mercœur leva les yeux par hasard. Le lampadaire devant lequel s'était arrêtée la voiture, était loué à un photographe pour sa publicité : les épreuves étaient exposées dans un cadre en forme d'éventail déployé, que brandissait une femme de bronze toute nue, prenant son vol vers les arbres. Parmi des cartes trop exiguës et qui de loin semblaient brouillées, une grande tête déjeune femme, presque demi-nature, souriait. C'était une beauté régulière.

un peu froide, le nez aquilin, la bouche forte, fine et bien dessinée. Les cheveux en bandeaux ondulés faisaient le visage étroit. La pose était penchée en avant. Mercœur eut idée qu'il reconnaissait ce visage, et qu'avec cela la photographie n'était pas tout à fait ressemblante. Pierre sourit malicieusement, puis il parut désappointé que César n'exprimât point de jugement.

— Tu admires la Samori ? dit-il.

— Oui, répondit Mercœur — sans y prendre garde : car le nom de la danseuse, qui avait débuté à rOpéra durant son absence de Paris, lui était encore inconnu.

Ils entrèrent dans la librairie. Les commis s'empressèrent autour du prince, faisant sonner un peu indiscrètement les « Monseigneur ». César feuilleta des livres exposés sur une table. Il ouvrit une traduction nouvelle de Shakespeare. Il lut :

Le médecin. — Que fait-elle? Voyez comme elle se frotte les mains.

La dame de service. — C'est un geste qui lui est habituel, d'avoir ainsi Tair de se laver les mains. Je Tai vue continuer à faire cela pendant un quart d'heure.

Lady Macbetu. — Il y a toujours une tache...

C'est une vieille croyance qu'en ouvrant au hasard la Bible, on y trouve des phrases d'oracel d'une surprenante application. Mercœur eut le tressaillement de surprise que donnent ces rencontres, qui tiennent du miracle; mais il lui fut

impossible de déterminer quelle rencontre il y avait, ni de quoi il était surpris. Le prince Pierre rappelait. Ils sortirent.

— Voyons, dit-il, prenant des mains de Pierre le paquet d'épreuves, et, arrêté sur le trottoir, il y jeta un coup d'œil.

Il tira du paquet la dernière feuille, iP Touvrit, il lut au bas d'une page :

« Nous déjeunâmes au Château et nous dînâmes chez la... >

La feuille n'était pas coupée. Il glissa deux doigts dans le pli et déchira le papier d'un coup sec.

— Oh î dit Pierre, qui tenait à la netteté en toute chose, et qui avait le respect de ses épreuves.

Mercœur poursuivait des yeux :

« ... princesse Euphrosine Badisteano. Vers la fin du diner,quî nous fut offert dans le jardin, un violent orage... »

Mercœur vit un éclair à travers la page. Il releva la tête, ébloui, et il vit le cadre en éventail du photographe, le portrait de la Samori.

— Ah !... fît-il, stupéfait.

Le prince recommença de sourire avec malice.

— Tu dis que c'est la...

— Samori, dit Pierre ; et prenant le bras de Mercœur : Allons à pied, veux-tu ?

— Oui, dit Mercœur, sans volonté.

Le coupé les suivit au pas. Des gens qui pas-

saient, reconnaissant le prince Pierre, se découvraient. Il avait cette faculté, innée aux princes, de représenter et d'être afiPable en pensant à autre chose. Chacun d^s passants qui le saluaient put se flatter d'être Tobjet de son attention particulière, ct.il n'y prenait seulement pas. garde. Il était au début de sa liaison avec la Samori, intrigue encore secrète, qui plus tard ne fut que trop divulguée, ir^n faisait pour la première fois la confidence à Mercœur ainsi qu'à ^ un frère plus âgé, avec une délicatesse et une ingénuité charmante, car il aimait, il avait un cœur tendre et neuf, et une fleur d'enfance que ses précédentes aventures, aussi banales qu'officielles, n'avaient point ternie. Et Mercœur y eût pris sans doute un extrême plaisir, mais il écoutait à peine, absorbé par une idée fixe. Il interrompit :

— Tu ne trouves pas qu'elle ressemble étonnamment à la princesse Badisteano ?

— A la vieille Japonaise ? demanda Pierre en éclatant de rire. Il avait fort bien compris, mais il adorait ces quiproquos et ces puériles plaisanteries.

Il regarda Mercœur d'un air d'affectueux mais vague soupçon.

— A la princesse Hélène ?... reprit-il plus sérieusement, et comme s'il s'appliquait à se souvenir. Oui, fit-il, c'est vrai.

Ils traversaient la place de la Madeleine.

— As-tu remarqué, dit César, comme aux retours de voyage, Paris, que les. Parisiens sédentaires croient immense, paraît petit? Comme le boulevard est étroit ! C'est une perspective animée, toujours en branle de fête, mais si réduite!...

— Oui, dit le prince qui reconnut la justesse de cette remarque, .mais par raisonnement et non par impression. Il fît aussitôt, avec sa précision coulumière, des comparaisons d'échelles et de largeurs de voies, entre les diverses capitales de l'Europe.

Au bas du boulevard . Malesherbes , il acheta chez une fleuriste deux boutonnières pareilles, dont il offrit l'une à César. Après cette halte, les deux amis repartirent, d'une marche incertaine et irrégulière, comme des flâneurs qui ne savent pas trop où ils veulent aller.

— Mais, dit Mercœur, où m'emmènes-tu ?

— Chez Catherine Beaujeu : c'est mercredi.

— Oh ! dit César, mais avec plus de lassitude que d'humeur, nous allons y retrouver tous les gens de ce matin.

Pierre ne répondit que d'un geste évasif. Naturellement, on les y allait retrouver, on se retrouve toujours, puisque tout le monde fait les mêmes choses aux mômes heures. Il ajouta, en vrai enfant gâté : « Mais nous allQns y voir Samori. » Qu'estce que Mercœur pouvait imaginer de plus souhaitable que voir la maîtresse du prince Pierre ? Il est vrai que si le prince Pierre avait eu le cœur

libre, et César une maîtresse, le prince Pierre n'aurait pas conçu de bonheur plus grand que voir la maîtresse de César. Mercœur, préoccupé de cette ressemblance de la Samori avec la princesse Hélène, ne souleva plus d'objection.

Tout autre que le duc, qui était blasé par Thabitude, en aurait pu soulever une de principe : par Catherine Beaujeu étant, depuis une vingtaine d'années, la maîtresse du duc de Nevers, Ton pouvait s'étonner que le prince Pierre fréquentât à ses mercredis. Cette illustre fille était âgée de" quarante-cinq ans, et plus superbement belle qu'à dix-huit. Partie du ruisseau et de la plus basse prostitution — preuve que la 'beauté, non plus que le génie, ne se fait sa place au soleil du premier coup, elle eût été reine de la main gauche, si elle eût consenti à émigrer : elle avait préféré sa patrie et le duc de Nevers. Avec bien plus d'allure que la plupart des femnies du monde, et avec un esprit digne des Brohan ou des Mortemart, elle ne s'était point décrassée intimement. Elle avait gardé de la fille certains goûts crapuleux, comme d'avoir un amant à gages dans une annexe de son hôtel. Cette annexe qu'on n'eût point manqué, il y a quarante ans, d'appeler la* niche à Fidèle^ était, pour les nouvelles couches, qui ont monté le ton de la blague, « l'Aquarium ». L'occupant de l'Aquarium faisait d'ordinaire un bail de deux ou trois ans. Catherine l'imposait aux habitués de son salon.

qui étaient des notabilités du parti royaliste, et d'anciens préfets de l'Empire. Aucun salon du faubourg Saint-Germain n'était cependant tenu avec plus de correction et n'avait plus l'air de l'ancienne cour : du moins entre quatre et six heures. De six à sept, il y avait changement à vue, et Thôtel du Parc Monceau tournait à la maison de rendez-vous. Dans l'après-dîner , ou bien le duc de Nevers s'annonçait, et alors la porte était consignée; ou bien Catherine, accordait quelques menues faveurs à des notabilités du nouveau régime, qui crevaieiit de vanité de coifTer un prince du sang.

Pierre, et César n'arrivèrent avenue Velasquez que vers cinq heures et demie. Quinze visiteurs, parmi lesquels tous les convives du matin, sauf les Gillette et les Théroigne, faisaient cercle dans le salon àe réception. C'était une galerie, meublée sans fouillis ni bibelotage, et rien que de meubles Louis XV authentiques. Les pierreries provenant de souverains ou de princes régnants, étaient exposées dans deux vitrines. L'on apercevait, par une porte entr'ou verte, la salle à manger, avec des dressoirs et de monumentales argenteries ; par une ^baie sans vantaux, au fond, le grand salon, sur deux étages, éclairé d'en haut, et avec des portesfenêtres donnant sur le jardin particulier de rhôtel. Cette vaste pièce n'était meublée que de chaises volantes, sans style, et les murs peints d'un gris

iOO LE FRISSON DE PARIS

uniforme, pour mettre en valeur les toiles de maîtres.

Le valet de chambre ouvrit à deux battants la porte de la galerie, et annonça : « Son Altesse Royale Monseigneur le prince Pierre. ». Le duc de Mercœur ne fut pas annoncé. Toutes les personnes présentes se levèrent. Catherine, qui affectait de bro- . j der pour montrer ses mains, repoussa vivement son j

métier, lequel avait appartenu à Marie-Antoinette et était le seul anachronisme du salon Louis XV. Catherine fît quelques pas vers la porte. Elle ressemblait très exactement à la reine de qui elle avait hérité le métier de broderie, et sa haute coiffure, hors de mode, achevait cette ressemblance. Le respect qu'elle marqua au prince fut plein de dignité. Elle lui fît la révérence d'étiquette, mais le prince Pierre lui prit et lui baisa la main.

Ensuite, elle nomma, ou rappela, à Son Altesse les hommes présents. Le dernier fut le journaliste Montréjeau, directeur d'une feuille d'avant-garde, l'un des chevau-légers , l'enfant terrible du parti royaliste et chrétien. Ce fanatique, de la plus alerte intelligence, et doué d'une faculté d'assimilation remarquable, avait les dehors du plus fade bellâtre et ce qu'on appelle une figure à gifles. La réunion du prince et de la courtisane lui présentait un symbolique raccourci de sa destinée, Catherine l'avait distingué il y a vingt ans, pour sa belle écriture et pour sa tournure de jeune premier, à une

époque où elle s'entichait de littérature. Elle en avait fait son secrétaire, et mieux. Le caprice littéraire avait passé, mais l'autre point, et Montréjeau était devenu simplement le premier locataire de l'Aquarium. La liaison de Catherine Beaujeu avec le duc de Nevers décida de sa vocation. Il se fit légitimiste enragé. Ce n'était point par intérêt, mais par un affolement de snobbisme, qui aboutissait à une véritable religion. Sa passion pour le sang de France ne peut se comparer qu'à l'amour barbare du moujik, qui se fait défoncer les côtes, par les chevaux des cosaques plutôt que de reculer d'une ligne quand la voiture d'un grand-duc va passer. Ses yeux, à la vue du prince Pierre, s'allumèrent d'une joie mystique. Il fut prodigieusement bas. Mais il avait jusqu'en rampant des allures d'homme du monde impeccable, et il était beaucoup mieux mis que le professionnel d'Effiat. Le prince Pierre le chagrina par un accueil fort distrait, sinon dédaigneux ; il cherchait des yeux la petite Samori, qu'il ne voyait point. Enfin, il s'assit.

Chacun s'empressa de l'imiter. Alors Catherine Beaujeu ouvrit la conversation. Elle s'inquiéta de la santé du prince, en formules vides et cérémonielles, elle fit allusion à certains épisodes, déjà connus, de son voyage; elle hasarda quelques flatteries anticipées, au sujet de son livre impatiemment attendu .Puis le prince adressa la parole, successivement, à chacun des assistants notables. Enfin

il se leva, et emmena une partie de la société vers, le grand salon, pour laisser aux autres un peu de liberté. Ceux qui demeurèrent dans la galerie s'entretinrent aussitôt de scandales, mais sans se départir d'une certaine solennité.

— Monseigneur désire-t-il se rafraîchir? dit Catherine Beaujeu.

Le thé, les pâtisseries et les boissons étaient sur une table portative, dans le passage entre les deux salons. Les domestiques allumaient, au plafond vitré, des soleils de gaz. La galerie restait éclairée simplement par des bougies. Six heures sonnèrent. Plusieurs personnes se retirèrent sans faire d'adieux. D'autres arrivèrent, et tout un groupe de danseuses avec la Samori. ,

Le prince posa son verre de thé. Son tremblement d'émotion n'échappa point à César, qui lui ii jeta un regard gentiment moqueur. La Samori vint droit au prince avec cette jolie démarche rythmée des danseuses, et lui prit la main sans rien dire. II lui présenta César :

— Le duc de Mercœur, mon meilleur ami,

— Pierre, dit-elle, m'a parlé de vous bien souvent.

. Celte familiarité inouïe, qui parut enchanter le prince Pierre, choqua Mercœur au dernier point. Il ne put trouver le plus banal compliment.

— C'est étonnant, dit-il enfin, comme mademoiselle ressemble à la princesse Hélène Badisteano.

pression scénique. Ses mouvements souples accusèrent le nu et la plastique de son corps sous le corsage épais et sous les étoffes drapées, aussi franchement que sous un maillot. Quand elle n'avait point d'autres gestes obligés, elle soulevait, mais à peine, sa jupe, pour laisser voir le dessin du pas. Ses pieds, même dans la bottine de sortie, étaient cambrés, ses chevilles fines. La scène se terminait par un mouvement de valse. Les deux danseuses valsèrent comme seules les danseuses savent valser.

— Bravo, cria le marquis d'Effiat, avec Faccent d'un ancien habitué des Italiens.

Lanspessade applaudissait à la russe, à grands battements espacés. Le prince Pierre avait posé la main sur Tépaule de Mercœur et s'appuyait avec émotion. Comme la valse se continuait, d'autres couples s'y mêlèrent.

— Je pars, dit Mercœur à l'oreille du prince, qui tourna la tête, un peu surpris de cette sortie brusque.

Mais l'hôtel de Nevers est sur le Cours-la-Reine, et celui de Vendôme dans la rue de Varenne. Ils n'avaient point de raison de partir ensemble.

— Iras-tu ce soir à l'Opéra? demanda Pierre simplement.

— Oui, dit Mercœur.

— Eh bien ! à ce soir.

Le duc donna ordre à son cocher de ramener la voiture. Il préférait revenir. à pied. Il aimait le

KJ iP II II

froid de décembre, après la chaleur suffocante de ce hall éclairé au gaz, où Ton dansait. II demeura un instant, sans penser à rien, sur le trottoir.

— Tiens! dit-il, voyant un écriteau, TAquarium est à louer.

Cela n'était pas ordinaire. Catherine y donnait à loger, d'habitude, mais ne louait pas. Il sentit le froid, ferma davantage son collet de fourrure et partit, en marquant le pas sur le sol sec et sonore. Il était hors de lui. Pourquoi? C'est que le prince Pierre aimait cette petite Samori. Dans ce monde, où il venait de reprendre pied, Mercœur admettait bien une infâme liaison comme celle d'un Lanspessade avec une M™® de Culpe — ou la fête ; mais Tamour! Et il ne s'agissait point de fête : Pierre aimait cette petite. Mercœur eut le sentiment d'une espèce de parodie sacrilège, et la fausse ressemblance de la danseuse avec la princesse Hélène fut aussi pour quelque chose dans cette idée de parodie. — Car la ressemblance était fausse, de même ordre que cette prétendue ressemblance de Mercœur avec le prince Pierre.

L'hôtel de Vendôme, situé dans la rue de Varenne, à peu de distance de l'hôtel Galliera, est du plus vieux style et du plus simple ; la cour est une cour de manoir, le perron. et la marquise dans l'angle ; au grenier, des lucarnes aiguës, avec des poulies pour monter le fourrage : ces silhouettes de lucarnes dans la nuit grise de décembre rappe-

lèrent à César les formes de maison normande qu'affectent le château royal et la villa Badisteano à Vladimir-Troïtza.

II s'habilla vite. Au salon, il eut Tennui "djp retrouver une troisième fois d'Effiat et Lanspessade, qui dînaient, ainsi que Montréjeau. L'hôtel de Vendôme était le quartier général du journaliste. La duchesse, plébéienne, ambitieuse, intrigante, bâtie comme un homme et douée d'une de ces viriles intelligences de commerçante qu'ont parfois les femmes dans le peuple, sentait aussi le besoin, comme ces femmes-là, d'accoupler son intelligence à celle d'un homme : une fois veuve, elle s'était damnée à Montréjeau comme d'autres se damnent aux prêtres.

César était un étranger et un muet dans la maison maternelle. Il prit ses dispositions pour s'éclipser après dîner, sans dire qu'il allait à l'Opéra, où certainement d'Effiat et Lanspessade l'eussent accompagné.

Il y arriva dans les mêmes sentiments d'irritation et d'hostilité contre la Samori. Au moment d'entrer dans la loge du duc de Nevers, il se ravisa, descendit à l'orchestre et. se tint debout dans le passage des fauteuils. Le rideau venait de lever sur le ballet. Quelques minutes plus tard, la Samori fit son entrée. Elle avait tenu parole, elle portait la perruque rousse. Mais, comme il était facile de prévoir, la nuance de roux, choisie au hasard,

n'avait point de rapport avec les cheveux d'Hélène. Mercœur sourit de pitié. De plus, la robe courte seyait mal à cette grande fille, qui paraissait alors maigre, et sèche, et qui avait, comme on dit, la jambe bête.

— Parbleu ! grommela Mercœur.

Il sortit aussitôt, et demanda sa pelisse, ne se souciant plus de monter chez le diic de Nevers.

Dans sa voiture, il s'endormit à moitié, prostré, navré, las infiniment, comme de quelque grande ambition déçue, songeant à des distances infranchissables, au passé qui ne ressuscite point, aux choses et aux personnes que Ton a vues une fois et qu'on ne verra plus, parce qu'elles sont loin, le voyage est long, la terre est grande.

Le bruit des roues cahotées sur le* pavé du Carr rousel le réveilla comme une fanfare, dans un accès d'allégresse inexplicable. Il eut de l'espérance plein le cœur, sans définir ce qu'il espérait, l'ivresse et l'arrogance de la certitude, sans éclaircir de quoi il était certain. Il appuya son front contre la vitre et il murmura, souriant au mystère, sans comprendre les mots qui lui venaient en conclusion de rêve :

— Le monde est petit...

Lorsque le gagnant du derby passa le poteau, une clameur unanime de protestation s'éleva. Le poulain de Bouteville — du spirituel Bouteville, venait de battre le grand favori avec une aisance surprenante : lequel grand favori avait battu le poulain de Bouteville avec non moins d'aisance dans toutes les épreuves antécédentes. Il y eut un peu de gêne et d'émotion à la tribune des Princes.

— Encore un Bouteville décapité, dit Mercœur, qui savait son histoire.

Mercœur ne s'était pas remis, au bout d'un an, dans le courant de Paris, puisqu'il ignorait encore qu'on n^y est plus déshonoré qu'à temps.

La pelouse, assez peu fournie de public aux courses de Chantilly, restait calme, Mais le pesage faisait une manière de révolution. Le beau monde poussait des crispopulaciers. Le château et le somptueux palais des écuries faisaient écho : de sorte que les pierres mêmes, les pierres historiques,

criaient : « Voleur ! » au trop industrieux Bouteville.

Chéries Princes, la consternation avait fait place à la badauderie. Le marquis d'Effiat dit : « Aïe! » avec une intonation admirable, et imita la grimace de Le Biez voyant guillotiner Barré le premier. Les jumelles se braquèrent verà la rentrée du pesage, où une foule élégante, mais hors de soi, huait le cheval vainqueur, le jockey et le propriétaire. Tout le monde s'en mêlait, sauf exactement trois personnes, qui n'avaient pas bougé de leurs chaises. Mercœur les remarqua de loin, à cause de leur isolement. Il lorgna de ce côté, et vit que l'une des trois était M"® Samori, de l'Opéra.

— Viens voir l'émeute, dit le prince Pierre.

Ils y allèrent. Mercœur se fît un malin plaisir de ne pas signaler au prince la présence de sa maîtresse. Ils passèrent derrière le groupe, le prince Pierre ne broncha pas. Mercœur s'étonna qu'il ne la devinât pas au moins à ses cheveux, dont la coiffure, de bandeaux ondulés, était assez remarquable. « Tiens, pensa-t-il, voilà qu'elle est rousse à présent? » 11 leva les épaules.

Quand il fut trop tard pour retourner, Mercœur demanda innocemment :

— Pourquoi n'as-tu pas dit bonjour à M"*" Samori? Nous venons de passer derrière elle.

— Mon amour pour elle t'aveugle, dit le prince en riant : elle est à Londres.

Ils parlèrent d'autre chose. C'était une journée complète. Il faisait beau, il y avait tout Paris, des toilettes, des courses intéressantes et un scandale.

— Quand je pense, dit le prince Pierre, que Tan dernier, à pareille époque, nous débarquions à Constantinople !

Le lendemain, César' parcourait le Figaro dans son lit. A la rubrique : Hors Paris, il lut : « Choses de Bessarabie, épilogue d'un flirt princier. » Par hasard, il fut distrait. Ce n'est qu'après longtemps et sa toilette achevée, que ramassant le journal qui traînait, il y rejeta les yeux. Il lut enfin cette information, relative au prince héritier Siegfried, qui rentrait en Bessarabie après un an d'absence, et fiancé à Tune de ses cousines germaines. L'on rappelait que, l'an dernier, l'héritier était parti fort précipitamment, sur l'opposition que mettait le conseil des ministres à son mariage avec une demoiselle d'honneur favorite, princesse Hélène Badisteano. Et l'on annonçait que la princesse Hélène, accompagnée de la princesse Ëuphrosine sa mère et du prince Michel son frère, venait d'arriver à Paris pour plusieurs semaines.

Mercœur ne^ savait pas un mot de cette aventure, qui avait défrayé la chronique parisienne alors qu'il voyageait en Orient. On s'était gardé d'y faire allusion à Vladimir-Troïlza, devant des étrangers. Il eut, en raccourci, tous les sentiments d'un homme qui découvre qu'on le trompe. Il prit un

air de dignité offensée. Pais ses oreilles bourdonnèrent. Ensuite il perçut distinctement la phrase qu'Hélène lui avait dite, quand elle s'était dégagée de ses bras avec un geste de répulsion. Alors, ce fut en lui un tumulte et un bruit furieux de tempête, une poussée vertigineuse et incohérente de pensées, d'images ; il fut repris de son tic inopinément et se frotta les mains, il vit la réplique de lady Macbeth écrite en lettres de feu dans l'espace... L'apaisement se fît soudain, et le silence : il demeura en présence de lui-même, stupéfait.

Il l'aimait !

Certes, il fallait qu'il poussât l'inconscience jusqu'à un excès peu commun pour avoir ignoré tout un an que parmi les fracas de l'orage et les ténèbres sillonnées d'éclairs, Hélène, venant à point, avait donné le coup de grâce à son imagination surmenée ; que peut-être elle s'était emparée de son cœur plus tôt, dès qu'elle lui était apparue au seuil de la chapelle byzantine, dans le rayonnement de l'iconostase. Mais un observateur plus réfléchi, à qui ces foudroyants débuts de passion n'eussent point sans doute échappé, aurait eu aussi plus de critique, et n'aurait plus trouvé en soi-même, au bout de ces douze mois, que de la curiosité froide pour la persistance et le progrès souterrain d'un sentiment plus virtuel que véritable. César n'avait pas plus de raisonnement après coup que de clairvoyance immédiate, et s'il avait méconnu son

amour depuis un an, il y gagnait de ne pas le chicaner aujourd'hui. Hélène était déjà déspotiquement assise dans son cœur, comme une reine d'Orient sur son trône constellé' de gemmes. Ah ! pour un homme dégoûté par principe de la poupée parisienne, quelle chance inespérée d'aimer celle-r ci, qui était d'ailleurs, celle-ci qui se tenait au seuil des pays du souvenir, à l'horizon des lointains regrettés !

Mercœur passait brusquement des expressions les plus poétiques aux réalités les plus familières, avec le défaut d'art et d'harmonie des imaginations très primitives. Il revint d'Orient à Chantilly. Il eut de l'étonnementet du remords de n'y avoir pas reconnu la princesse : car plus de doute, c'est bien elle qu'il avait vue. Quand même, elle avait occupé son attention. Il l'avait lorgnée avec insistance, tout en la prenant pour une autre. Mais, voilà !... il l'avait prise pour une autre, pour cette Samori ! C'est la confusion qu'il ne se pardonnait point. Comment s'était-il trompé lui-même à une ressemblance si superficielle et si fausse ? Il voulut analyser cette ressemblance qui l'irritait : et en essayant de fixer, par des comparaisons négatives, la physionomie vraie d'Hélène, il n'aboutit qu'à en effacer l'image de sa mémoire. Cette femme, qu'il aimait sans le savoir depuis un an, s'évanouit à ses yeux comme un fantôme.

Il s'usa toute la matinée dans des alternatives

insupportables de délabrement ou de détresse, et de joie sans cause, qui à Tiuiproviste activait son torrent circulatoire comme si une main lui eût pressé le cœur pour chasser tout le sang aux extrémités. Il avait des lassitudes, et des inquiétudes dans les jambes, des appétits soudains qui le faisaient retourner à sa chambre pour voir si Ton n'aurait point par hasard oublié le plateau de son déjeuner, et ensuite une contraction nerveuse de l'estomac et de la gorge, qui eût rendu impossible toute ingestion d'aliments.

Il dut à cette fébrilité une totale perte de bon sens, qui Tempêcha de s'arrêter d'abord aux difficultés de son roman, romanesque jusqu'à l'absurde. Il n'en retenait que le fait primordial : qu'il aimait, et il envisageait tout de suite les con- "séquences, comme les enfants qui ne souffrent pas d'intermédiaires entre le désir et la possession d'un objet, ou comme les conquérants de l'Empire qui menaient leurs intrigues en quarante huit heures. N'y avait-il point des rapports ? C'est en courant le monde comme eux qu'il avait choisi entre toutes les femmes celle-ci , qu'il s'agissait d'enlever au passage.

D'autre part, il était d'une caste où les mariages ont l'importance et les formes d'alliances politiques ; et sans prendre garde que nulle considération de ce genre n'avait présidé à son choix, il ne pensa point avoir d'autre chose à faire que d'avertir sa

mère sur-le-champ, et de la dépêcher en ambassade auprès de la princesse Badisteano. Dans son idée, la journée devait suffire pour que l'arrangement fût conclu.

Il descendit au premier étage, où étaient les.appartements de M™® la duchesse de Vendôme. C'est en y arrivant qu'il recouvra un peu de raison. Il s'avisa d'une difâcullé, qui était à coup sûr la moins sérieuse de toutes : il ne soupçonnait point où les princesses Badisteano pouvaient loger. A la réflexion, il songea qu'il pouvait les rechercher dans les différents hôtels, ou plus simplement s'informer à la légation de Bessarabie ; mais que cette recherché occuperait la journée, et par conséquent toute autre démarche utile serait remise au lendemain. Il ne se résignait point à ce délai de vingt-quatre heures : il le considéra comme un répit quand il eut pénétré dans l'antichambre, dont l'aspect administratif le refroidit.

Ij^était une antichambre de ministère. Un vieux serviteur de la maison, à tournure de garçon de bureau, siégeait derrière une table à tapis vert. On passait dans l'une ou l'autre des deux salles d'attente, dont la première, réservée aux personnages politiques et de marque, était bien meublée, mais comme une gare de chemin de fer où il y aurait des meubles de style. L'autre salle, réservée aux solliciteurs de secours, n'était drapée que de drap de soldat gros bleu, avec des bandes et des passe-

menteries rouges. Enfin la duchesse recevait dans un cabinet magnifique, mais qui ressemblait aux salons du Louvre transformés en bureaux pour chefs de division. Elle écrivait à un incomparable secrétaire Louis XIV, mais il y avait aussi des chaises et des fauteuils de cuir, et les bibliothèques de chêne étaient remplies de cartons verts.

Mercœur se représenta ce décor dès le seuil de la première antichambre. Il pensa que sa mère allait le recevoir à son tour, l'interroger comme un juge d'instruction, examiner TafTaire comme une autre affaire, et sans doute lui répondre évasivement comme elle avait coutume aux utopistes et aux inventeurs fous.

Néanmoins il ouvrit la porte de la salle d'attente des secondes classes, qui était la plus proche. On était au fort de l'audience, et une trentaine de gens de toute sorte s'y pressaient.

— Dois-je prévenir Madame la duchesse? dit le vieux Joseph Ledru, derrière sa table d'huissier.

— Merci, j'attendrai.

Le duc se dirigea vers Tautre salon d'attente.

— Il n'y a que M. Montréjeau, dit Joseph.

César fit un geste d'impatience. Il ne murmurait

point quand sa mère sacrifiait les devoirs de famille à des devoirs de charité, mais l'intrusion de Montréjeau le révoltait, ou du moins elle le révolta dans l'instant même : car son antipathie, longtemps sourde, contre le journaliste, fit explosion tout

d'un coup, comme son amour pour la princesse Hélène après douze mois d'inconscience.

Il ne doutait point que sa mère, à peine instruite de ses projets, en fît part à Montréjeau. Toutes les objections qu'il n'avait point su démêler de luimême, il les aperçut, quand il se figura que Montréjeau les exprimerait, et en quels termes. Il eut peur de Montréjeau, comme on a peur d'un agent de police secrète, qui doit connaître sur tout le monde un tas de malpropres histoires, qui en sait peut-être sur vous-mêmes que Ton a oubliées, mais que la police, qui n'oublie rien, se rappelle : en sorte que les consciences les plus tranquilles s'effarent et s'interrogent. Il vit en Montréjeau l'ennemi, et s'inquiéta sans retard des moyens de lui imposer Hélène, comme il pressentit vaguement qu'il devrait l'imposer au monde. Mais qui se permettrait donc de lever le front quand passerait madame la duchesse de Mercœur? Pour Montréjeau, s'il avait des armes, on en aurait aussi contre lui, et de terribles : on pouvait lui jeter à la face son passé, que la société où il se faufilait oubliait vraiment trop, son passé d'homme^entretenu, et la Beau jeu, et l'Aquarium.

Mais César eut un revirement. Ce Montréjeau, qui savait tout, ce snob pour qui les moindres nouvelles mondaines étaient des événements, savait peut-être, devait savoir, à quel hôtel les princesses Badisteano étaient descendues. Mercœur posa la main sur le bouton de la porte.

L'idée de demaader quelque chose à cet homme, d'aborder un Moniréjeau en solliciteur, lui répugna. Si le journaliste avait cette information, elle devait se trouver dans son journal. La duchesse détenant les journaux du matin, Mercœur sortit pour acheter un autre numéro. Il n'y a point de kiosque dans la noble rue de Varenne : le duc fut obligé de pousser jusqu'au boulevard Saint-Germain. Il acheta cette feuille d'un sou, et la prit comme avec des pincettes. Il y trou va d'abord le nom qu'il cherchait, mais sans autre indication que celle du Figaro. C'était vraiment un fait exprès, car plusieurs autres arrivées notables étant signalées, pas une fois le nom de l'hôtel n'était omis. Alors Mercœur eut l'idée tout à fait folle que les princesses Badisteano ne se souciaient point que l'on connût leur domicile, qu'il y avait un mystère, et que Montréjeau, l'homme qui sait tout, le savait.

Cette bizarre obsession de mystère lui donna un impérieux besoin de confidences; car, s'il ne se fût agi que de l'amour qu'il éprouvait, sans doute Mercœur eût préféré de le garder jalousement pour lui. Il n'avait qu'un ami véritable, le prince Pierre. Il eut une crise d'amitié, et il se représenta, avec un attendrissement sur soi-même, la jolie scène des confidences qu'il allait faire. Par malheur, cette imagination lui rappela les confidences de même ordre que lui avait faites le prince au début de la liaison avec Samori. Ce rapprochement blessa

Mercœiir comme une insulte, dont il rendit le prince Pierre responsable, et sa dernière crise d'amitié enfantine fut suivie d'un de ces déchirements, qui ruinent parfois tout d'un coup, sans prétextes apparents ou valables, les amitiés d'enfance. César se voyait déjà en rébellion contre le prince, obligé d'affirmer hautement son indépendance, et de réserver les droits de sa volonté. Avait-il besoin, pour aimer, que le prince Pierre lui donnât son consentement? Qu'avait-il à faire de ses conseils?

Il ne lui restait plus, dans ces conditions, qu'à rentrer, ce qu'il fit. 11 arriva pour le déjeuner.

— Vous désiriez me voir ce matin ? lui dit la duchesse.

Dans sa manie de méfiance, il se demanda si cette question toute simple ne cachait point d'arrièrepensée. Il détourna la conversation. La -duchesse de Vendôme parla seule et sans discontinuer. Il l'écouta mal. Au reste, cette femme altière ne semblait parler que par mandements et par brefs, qui n'appelaient point, qui n'autorisaient point de réponses. Aussitôt après déjeuner, Mercœur se retira. Il demeura toute la journée dans Tincerlitude, ou plutôt dans l'absence de toute décision et de toute pensée. L'heure de s'habiller pour le soir vint sans qu'il eût rien fait pour hâter une affaire, dont il ne souffrait point d'ailleurs la remise. Il ne put comprendre par quelle aberration il avait gaspillé l'après-midi, mais force lui fut bien de perdre éga-

lement la soirée, et la nuit, durant laquelle il dormit assez paisiblement.

Il s'en réveilla plus lucide. La conséquence fut fâcheuse : voyant les choses de sang-froid, il ne se fit plus guère d'illusions. Mais alors il se buta, et il prit sans balancer une résolution qu'il n'aurait pas prise la veille si aisément : il décida qu'il irait dès ce matin à la légation de Bessarabie. Pour avoir bien son temps, il avertit qu'il ne rentrerait point déjeuner, et se fit excuser auprès de la duchesse sa mère.

La légation est rue Boccador. Mercœur y fut tout droit et d'un pas plus rapide que la normale, comme pour se lancer jusque dans les bureaux en vertu de la vitesse acquise, et sans avoir davantage le loisir de se consulter. Il eut beau faire, il perdit son élan dès l'avenue Montaigne, et il se confessa, en ralentissant le pas, que cette démarche auprès du ministre de Bessarabie était ridicule, inconvenante, suspecte. Il ne se donna aucune raison de cette opinion, mais elle suffit pour qu'il continuât son chemin sur l'avenue au lieu de tourner rue Boccador, et il sentait à présent que nulle force humaine ne serait plus capable de le faire revenir en arrière. Il ne s'arrêta qu'au rond-point. Il était désespéré. Cet excès de désespoir touchait même au comique, il en sourit mélancoliquement.

Il craignit de rencontrer des importuns ou des curieux, bien qu'une promenade aux Champs-Eiy-

sées n'eût rien que de naturel, et il descendit en hâte vers la Concorde, avec l'intention de repasser Feau. Mais son esprit d'ordre lui faisait un scrupule de rentrer pour midi, après s'être fait excuser. Il s'en alla rue Saint-Florentin, déjeuner chez Gharley.

Il n'y avait pas choisi sa table qu'il le regrettait. Onze heures et demie venaient de sonner, et le restaurant était vide; mais, avant une demi-heure, d'Effiat et la Coterie feraient invasion. Cela était encore plus pénible de déjeuner avec eux qu'en tête à tête avec la duchesse de Vendôme, et d'entendre ressasser l'affaire Bouteville. Mercœur ne but qu'un sherry, paya et sortit. Il se retrouva en détresse, ne voyant point de restaurant convenable où il ne risquât point de se heurter à un raseur. A la fin, il se fâcha de tous ses enfantillages et prit le parti carrément de rentrer chez lui.

Il commença toutefois par y tourner le dos, et fit un grand crochet par le boulevard, la rue de la Paix et la place Vendôme. Comme il traversait la place vivement, et courbé sous le soleil ainsi qu'on se courbe sous une ondée, une main se posa sur son épaule. Il tressaillit, tourna la tête, et se trouva face à face avec le prince Michel Badisteano.

Mercœur le reconnut sur-le-champ, lui ; et d'abord il lui en voulut de le reconnaître, quand il n'avait pas reconnu Hélène du premier coup. Mais ses yeux n'exprimèrent que l'ahurissement. Michel lui dit :

— Vous ne me remettez pas ?

— Mais si, fît-il en lui donnant la main.

Michel lui prit le bras sans façon. Le beau prince

bessarabe ne manquait jamais d'inspirer l'antipathie à première vue et d'en triompher aussitôt. Mercœur était conquis, et d'ailleurs n'y pensait déjà plus, tout au ravissement de voir comme les choses s'arrangeaient bien et avec facilité. 11 attachait surtout de l'importance à l'alliance offensive de Michel Badisteano, dont il avait pour preuve que le prince lui prenait le bras.

— Où allez- vous? demanda-t-il.

— Chez moi, répondit Michel.

Quand on s'est acharné longtemps à un secret, la sensation délicieuse n'est pas de l'apprendre, mais de savoir qu'on en est maître et qu'on le saura quand on veut. Mercœur fît durer le plaisir. Il garda le silence un instant. Il dit enfin, d'une voix altérée :

— Où ôtes-vous donc descendus?

— Mais là, dit Michel, désignant de sa main libre l'hôtel Bristol. Peut-on descendre ailleurs?

Il ne pouvait guère songer en effet à loger sa mère et sa sœur dans la maison meublée de la rue Jacob. César, qui assurément ne craignait point que les princesses eussent choisi un lieu de résidence mal coté, éprouva pourtant de la satisfaction et comme du soulagement, en les trouvant installées dans une si respectable maison, où fréquente le prince de Galles.

— Une idée ! s'écria Michel. Si vous montiez avec moi ? Maman et ma sœur seraient enchantées de vous voir.

Il abandonna le bras de Mercœur et tira de sa poche un porte-cigarettes d'exposition : Hélène avait remplacé le porte-cigarettes devenu, par oubli, propriété de Grégory Sebescù. Michel oiîrit à César une cigarette à bout d'or, et une allumette qu'il tira de sa montre, qui était également une boîte à louis. Ces diverses opérations, exécutées en marche, ayant retardé la réponse de Mercœur, il se trouva dans le vestibule de l'hôtel Bristol sans même avoir fait la moindre excuse de cérémonie.

— Maman va être renversée ! dit Michel, montant Tescalier.

— Le fait est... répondit Mercœur.

Il n'acheva pas sa phrase. L'expression de Michel lui paraissait inconvenante, et surtout mal appropriée à la vieille dame hiératique, qu'il se représentait plus volontiers portée sur les épaules des valets, comme en palanquin, à la lueur des éclairs.

Au deuxième étage, Michel essoufflé, mais content, dit : « Nous y voilà », et ouvrit une porte sans frapper. César eut la terreur et la pudeur d'une entrée brusque dans une chambre de femme en désordre.

— Je vous attends dans le couloir, balbutia-t-il.

— Entrez chez moi, ou dans le salon, dit Michel. Mercœur hésita. Il entra dans le salon, par dis-

«rétion. Le décor était élégant et sobre, les murs lambrissés, peints dç gris avec des filets d'or, lès meubles surannés, de bois doré rougi, et drapés de damas de soie rouge. Entre les deux fenêtres, une console, surmontée d'une glace, était chargée de vaisselles, et un maître d'hôtel dressait une table pour le déjeuner des princesses et du prince, qu'on leur servait en particulier. Deux glaces, dont l'une sans tain mais voilée d'un store à l'italienne, se faisaient vis-à-vis, au-dessus des deux canapés. Michel entra dans la chambre d'Hélène, qui était du côté de la glace sans tain, et Mercœur attendit son retour, à peu près dans les sentiments d'un accusé qui attend la délibération du jury.

Il revint. Mercœur eut un étourdissement. Mais le prince Michel était seul.

— Excusez ma sœur, dit-il, elle n'est pas prête. Elle s'est recouchée en sortant du bain.

Cette naïveté donna au duc la plus violente émotion. Il fut obligé de s'asseoir. Michel passa dans l'autre chambre, d'où M^^Euphrosine sortit presque aussitôt. Elle n'avait point changé depuis un an : elle restait pareille à elle-même comme une chose inanimée. Elle ne témoigna pas la moindre surprise. Mercœur lui baisa la main. La princesse prit place à la table, et le duc s'aperçut qu'on y avait mis un quatrième couvert. Elle lui désigna sa droite.

— Mais... comment... fit-il.

— Michel m'avait dit que vous nous feriez Thonneur de déjeuner avec nous.

Il n'eut pas la force de répondre. Michel s'était assis en face de sa mère. Le maître d'hôtel entra et commença de servir. Mercœur fut pris d'une inquiétude folle.

— Est-ce que, dit-il... est-ce que... la princesse Hélène...

— Oh ! ma sœur est toujours en retard, dit Michel, tranquillement.

Enfin, la porte s'ouvrit. César se leva et tourna la tête si vite, qu'il vit jusqu'au fond de la chambre, le désordre qu'il avait redouté, les vêtements jetés et le lit défait. Mais l'icône suspendue dans l'angle de la muraille, avec la veilleuse allumée, corrigea cette impression, en lui rappelant la chapelle de Vladimir-Troïtza.

La porte se referma. Hélène était vêtue d'une tunique de linon blanc à rubans verts, molle comme une chemise. Mercœur la regarda en face, et vit qu'elle soutenait son regard. Ce fut peut-être la plus cruelle minute de sa vie : il ne la reconnut pas.

La beauté de la princesse Hélène avait un caractère trop théâtral, et dans ces conditions de surprise familière, de laisser-aller matinal, elle offensait par un excès d'éclat. Hélène ne désillusionnait pas Mercœur, elle était seulement trop belle : et surtout il ne la reconnaissait pas. C'est une de ces

stupidités OÙ l'âme amoureuse se bute, et qui sont injustifiables — explicables, encore moins. Certes, Mercœur n'avait pas emporté d'elle un souvenir bien net, ni bien tyrannique, puisque la veille encore il s'efforçait en vain d'étreindre son fantôme, de préciser les traits de son image et d'en raviver les couleurs inortes. Quand même, il ne la reconnaissait pas et cela lui était douloureux. Il baissa les yeux. Il était ébloui et fatigué.

Michel fil observer à sa sœur que les œufs brouillés seraient froids. Cette remarque naturelle blessa Mercœur comme une fausse noie, et comme cette façon de dire tout à l'heure que M™® Euphrosine serait renversée. Il toucha et baisa la main de la jeune princesse, qui ne témoigna pas assez d'étonnement de le voir. Elle occupa la place libre en face de lui, et se mit à manger rapidement pour rattraper les autres, sans paraître s'apercevoir que ses moindres gestes remuaient Mercœur, que ses plus négligeables actes pouvaient avoir aujourd'hui des conséquences de vie ou de mort sur un sentiment d'où leur destinée commune dépendait. Comme elle était à contre-jour. César ne distinguait presque plus son visage ; mais alentour, ses magnifiques cheveux roux, prenant le soleil, lui faisaient une mince auréole tremblée.

Le supplice enduré par Mercœur était si effroyable que cet homme sain, vigoureux et de nervosité médiocre, pensa plusieurs fois défaillir. Il avait froid,

comme s'il avait tenu dans sa main fermée un morceau de glace ou la main d'un mort. Il avait le sentiment d'être réduit à un minimum de force vitale, passé lequel on ne peut que cesser d'être. Il avait cette conscience extrême d'être impuissant et annulé, qui n'exclut pas seulement la possibilité d'agir, mais l'idée même, et même le souvenir d'avoir agi.

De quoi parler, sinon de Vladimir-Troïtza, de l'unique entrevue, du dîner, de l'orage? Il fallut à Mercœur un courage surhumain, l'héroïsme du duelliste qui, ayant peur d'avoir peur, se jette pour en finir sur l'épée de son adversaire. A force d'éducation et d'habitude, il réussit — bien qu'il eût des sueurs froides, à traiter ce sujet — si formidable pour lui, avec la légèreté, avec l'enjouemeiMi qui convenait, sans rien de plus que la p(Hnte d'attendrissement qui est de mise entre personnes s'étant rencontrées à l'Etranger, aimant plus tard à se rappeler des épisodes.

Michel l'aidait de sa verve de bon enfant. A un an et à cinq cents lieues de distance, Michel ne craignait plus le tonnerre. C'est en riant qu'il racontait les péripéties du sauvetage.

— Et Poulo qui s'est trouvé mal ! osa-t-il dire.

Hélène seule ne disait plus rien. Mercœur, en dépit de sa correction froide, n'avait pu faire allusion à sa propre tentative pour emporter Hélène, sans y mettre, imperceptiblement, cet accent auquel

les femmes conquérantes d'hommes ne se trompent jamais. Elle n'avait point de qualités d'observation, des sortes d'avertissements sont purement physiques. Et elle ne se douta pas elle-même, quand elle leva les yeux sur César, que c'était brutalement pour voir si l'homme qu'elle mettait en folie était à son gré.

Mercœur soutint ce regard avec le courage du désespoir, car il y lut sa condamnation. Il n'avait pas plus de perspicacité qu'Hélène, mais le même instinct physique. La relation passionnelle de deux êtres est toujours fixée , réglée à première vue et du premier coup, quoi qu'il puisse advenir par la suite. A Vladimir-Troïtza , Mercœur avait voulu enlever Hélène dans ses bras : elle avait mieux aimer sauter dans la boue et dans l'inondation. Elle ne faisait que reprendre, à ce bout de table, et avec une aussi totale inconscience, la même attitude involontaire^ non d'orgueil ni de coquetterie, mais de refus. On revient parfois, par des considérations sociales, sur ces arrêts sans appel, et elle y devait revenir. Mais on n'a pas raison de la nature, un jour arrive tôt ou tard où ceux qu'elle n'avait pas désignés d'abord l'un à l'autre se recoixnaissent réciproquement odieux et impraticables, et cèdent à cette fatalité arbitraire.

Hélène reporta les yeux sur son frère, qu'elle trouvait, particulièrement admirable depuis qu'on habitait Paris. Le prince Michel était le seul de ces quatre personnages qui eût du boulevard. Sa voix

grasse et lente s'était légèrement modifiée, elle réunissait à présent ce je ne sais quoi de canaille et ce je ne sais quoi d'éreinté qui est le suprême du chic.

— Hein ! dit-il à Mercœur, avec Fimportançe du vieux parisien qui connaît le prix d^un scandale, qu'est-ce que vous pensez de Thistoire Bouteville ?

Mercœur fut littéralement effaré. Il n'en pensait rien. L'histoire Bouteville le laissait bien indifférent.

— Et qu'est-ce que vous diriez d'un monsieur qui a fait son sac là-dessus? qui a eu le flair? reprit Michel tout gonflé.

— Ah ! ah ! dit Mercœur.

— Oui, dit Hélène avec feu, nous avons fait un sac énorme! J'adore les courses. Nous y retournons aujourd'hui. Michel nous a trouvé une voiture décente.

C'était la Victoria de la correctionnelle. Les deux premières visites de Michel avaient été pour le carrossier et pour M"^® Laveuve, manucure, ainsi qu'en témoignaient ses ongles, polis comme des pierres fines.

Mercœur ne vit qu'une chose, c'est qu'il tenait un prétexte pour s'en aller de bonne heure. Il retrouva un peu d'aisance, causa mieux. L'on se promit de se revoir. Michel fut très cordial.

Cette cordialité réchauffa Mercœur au moment du départ. Une fois seul et dans la rue, en se

retrouvant tout d'un coup de la joie de vivre et de la virilité, il ne se dissimula point qu'il venait de passer deux heures dans un état d'affaissement, de pusillanimité anormale. Il n'avait pas trop lieu d'être content, sinon de l'impression qu'il avait dû faire, au moins de celle qu'il emportait. Il ne voulut point rester là-dessus. Le remède était de revoir Hélène au plus tôt et dans une disposition meilleure : cela n'était pas malaisé.

La princesse allait aux courses. La voiture devait donc passer par la rue de Castiglione. Mercœur n'avait qu'à s'embusquer sous les arcades, où il y a un libraire au coin de la rue Saint-Honoré. Il se mit à feuilleter les livres à l'étalage, comme un désœuvré. Il tomba sur un ouvrage qui lui parut de circonstance, intitulé : De Montmartre à Stamboul, Le ton blagueur de cet écrit lui échappa. Il n'en put au reste lire un seul mot. Il ne regarda que les illustrations. Une vue grossière de Sainte- Sophie l'enchanta.

Il se retourna. Un pilier le dissimulait. Il vit passer la Victoria. Le prince Michel y était seul avec sa sœur. Cela lui déplut un instant, mais ensuite il s'en félicita. Il capitulait déjà lâchement devant leur tendresse, puisqu'il comptait bien en tirer parti. A deux heures de l'après-midi, par un beau temps et dans une belle lumière, Hélène était resplendissante. Mercœur l'aima si incontestablement à cette minute que' sa vie dès lors fut décidée.

Pour un homme aussi bien trempé et aussi peu intellectuel, de telles impressions sont définitives. Ils ne voient plus à droite ni à gauche, mais droit devant eux, et ils n'hésitent point, parce qu'ils ne pensent guère. Mercœur entra tout de suite dans la voie de l'exécution.

L'entretien qu'il devait avoir avec sa mère ne lui paraissait plus si terrible. Leur défaut d'intimité, l'étiquette qui régnait entre eux, rendait plus facile une communication du genre solennel. Ils ne se parlaient d'habitude que par phrases toutes faites, qui ont l'avantage de retirer aux choses ou aux idées romanesques le caractère trop extravagant. En outre, la duchesse de Vendôme était un esprit positif, mais large, épris de réalité, mais point de terreà-terre. Elle ne rejetait rien par préjugé. Elle écouterait donc les propositions de son fils, et y souscrirait si elle ne voyait que des raisons pour, comme elle discuterait pied à pied si elle voyait des raisons contre.

Il s'assura de l'heure, choisit un fiacre et se fit mener rue de Varenne. Son cœur battait, mais pas plus fort qu'il n'est permis à un homme déterminé et de sang-froid.

— Madame la duchesse est dans son cabinet, dit Joseph Ledru.

Il se fit annoncer, introduire, et se plaça dans un fauteuil, séparé de sa mère par le bureau-ministre. La duchesse de Vendôme était en tenue

d'audience, c'est-à-dire dans une espèce de costume de chasse, de velours gris-souris à côtes, sans aucune garniture, et fort mal approprié à la saison.

— Vous avez voulu me voir ici, dans mon bureau! dit-elle.

— C'est que j'ai à vous entretenir d'affaires, d'affaires graves... et même d'affaires assez extraordinaires, dit-il en changeant tout à fait de visage et en prenant cette mine insinuante qu'un fîlà retrouve à tout âge, quand il a quelque chose à obtenir de ses parents.

Elle ne s'y trompa point, et comme César avait sa main sur le bureau, elle y posa la sienne doucement. Cette marque de tendresse, fort inaccoutumée, l'amollit et le déconcerta, mais il comprit que la duchesse pressentait la gravité de leur entretien, et il eut davantage d'assurance.

— Eh bien ! ma mère, dit-il, dans ce style un peu suranné qui lui était commun avec son ami le prince Pierre, j'aime, et depuis un an... Pardonnezmoi de ne pas vous avoir fait celte confidence plus tôt... C'est que je ne me la suis faite à moi-même qu'il y a fort peu de temps...

Son visage marqua une telle altération, tout son corps se mit à trembler si visiblement que la duchesse ne put garder son masque d'impassibilité. Elle quitta son siège de bureau et vint s'asseoir sur un gros pouf de tapisserie, tout près du fauteuil de Mercœur. Il fut touché aux larmes.

— Je VOUS demande pardon, dit-il, de l'état où vous me voyez. Je me croyais vraiment plus solide !

— Mon enfant, répondit-elle, je suis moi-même très émue. Vous m*avez accoutumée à votre respect, mais vous m'en donnez aujourd'hui une marque peut-être excessive. La loi veut que pour vous- choisir une femme, vous ayez besoin de mon consentement; mais je ne dois pas oublier, moi, que vous êtes le chef de la maison et le maître. Vous pourriez vous contenter de me faire connaître celle qui vous a plu, et je n'aurais qu'à m'incliner.

Elle arrêta d'un geste la protestation de Mercœur.

— Je le ferais d'autant plus volontiers que je suis parfaitement sûre de vous, continua-t-elle, en laissant voir par une expression malicieuse qu'elle avait des idées beaucoup plus bourgeoises, et qu'elle n'abdiquait qu'à bon escient.

César courba la tête avec une certaine solennité. Ce n'est qu'après toutes ces cérémonies que la duchesse de Vendôme témoigna qu'elle désirait connaître le nom de la future duchesse de Mercœur. Il nomma timidement Hélène Badisteano.

j|me jg Vendôme fit une exclamation.

— Ignorez- vous dans quelles circonstances, et pour quel motif, cette princesse se trouve actuellement à Paris? dit-elle, s'éxprimant comme les héros de Corneille et de Racine.

— Mais non, je sais tout, répondit Mercœur d'un ton cassant.

— Qu'y a-t-il de véritable dans toutes ces histoires de journaux?

Il fit un geste évasif .

— Je veux dire : a-t-elle quelque regret du passé? Son cœur a-t-il été réellement pris ? Etes-vous sûr qu'il n'appartient pas à un" autre ? Pense-t-elle à vous?

Mercœur regarda sa mère d'un air hébété. Cette interrogation si raisonnable le jetait dans une anxiété affreuse. Il n'avait eu qu'une velléité de jalousie, en lisant le Figaro la veille, et depuis, contre toute vraisemblance, n'y avait plus songé une minute.

Elle eut pitié'de lui.

— Prenez garde, lui dit-elle en lui touchant l'épaule affectueusement, que je parle de. choses que je ne sais pas du tout. Je n'en sais qu'une, c'est que vous aimez. Vous ne me Tauriez pas dit que je le verrais bien, par l'état où vous êtes.,. J'imagine, ajouta-t-elled'une voix presque railleuse, qu'il suffirait de v^us montrer ainsi à la princes^ Hélène, pour lui faire oublier ce qui ne fut sans doute qu'un enfantillage, et dont le dénouement a dû profondément la blesser. Mais les questions de sentiment ne regardent que vous... Les questions de convenance me regardent, dit-elle ensuite, donnant un démenti formel à sa précédente profession de foi.

Mercœur se mit en défense. La duchesse poursuivit :

— Elles se réduisent paur nous à des questions de race : celles d'argent ne comptent pas. J'ai trop mon franc-parler pour vous cacher que j'eusse souhaité plutôt de vous marier à une Française. Mais la princesse Hélène est fiUç d'un prince régnant. Quoi qu'il en soit, je dois m'éclairer. Au reste, les Badisteano ont un nom trop européen pour que cela présente des difficultés et des longueurs.

Cette prétention d'agir autrement qu'à l'étourdie parut à Mercœur exorbitante. Il recommençait, comme hier, de vouloir Hélène sans désemparer. Ses craintes de je ne sais quels obstacles mystérieux se réveillèrent ; et d'autant q^'à point nommé, Joseph, ouvrant la porte du cabin^J;, annonça Montréjeau.

La duchesse ordonna de l'introduire. Mercœur

ne salua le journaliste que d'une inclination fort cavalière. La duchesse lui donna une poignée de main cordiale, et changeant soudain de ton et de manières, l'accueillit d'un : « Bonjour, Montréjeau, quoi de çieuf ? » qui sentait^^le fumoir ou la salle de rédaction. En revanche, l'attitude de Montréjeau sentait la cour. U était habillé en gravure de mode. . .

— Cette afîaire Bouteville est lamentable, dit-il avec l'onction d'un prêtre qui fait allusion aux scandales du siècle.

La duchesse n'insista, pas. Elle se moquait de Bouteville. Elle parcourait des yeux un journal.

— Qu'est-ce que c'est, dit-elle, que ces Badisteano qui viennent d'arriver ?

Mercœur tressaillit. Il jeta sur Montréjeau un regard préventif de mépris et de menace.

— Mais, dit Montréjeau presque sévèrement, je ne pense pas que vous l'ignoriez...

Il oubliait qu'au temps où le prince Maurice régnait en Bessarabie, le père de la duchesse était encore à son comptoir, et lui-même, Montréjeau, à r Aquarium.

Il reprit :

— Les Badisteano ont très véritablement du sang des anciens empereurs d'Orient. Cela est honorable, et le jeune prince héritier de Bessarabie, qui n'a pu épouser la princesse Hélène pour des motifs politiques, est assurément moins noble... C'est dommage que le prince Michel ait été condamné Tannée dernière à six mois de prison pour escroquerie.

— Plaît-il? fît la duchesse.

Mercœur s'était levé, prêt à toutes les violences.- Mais sa mère, qui le surveillait, n'eut pas besoin de l'arrêter. Les mots ne lui sortaient pas de la gorge. Il retomba dans son fauteuil. Montréjeau, qui ne manquait pas de métier de chroniqueur, raconta le procès de Michel avec des détails pittoresques.

— Au fait, conclut-il, porté à l'indulgence par l'humour de son propre récit, il n'y a pas de quoi

féuetter un chat. Ce sont peccadilles de jeunesse, et nous devons de la reconnaissance à M. Bérenger, grâce à qui elles ne sont plus irréparables.

Cette façon de plaider les circonstances atténuantes en faveur de son ami le prince Badisleano, et cette désinvolture du journaliste achevèrent d'exaspérer le duc de Mercœur. Il dit :• « Je vous laisse », et se retira.

Dès qu'il fut dans l'antichambre, il se repentit d'avoir cédé la place. Qu'allait révéler encore Montréjeau, une fois en tète à tête avec la duchesse ? César fut repris de terreurs et d'angoisses, comme ce matin à l'hôtel Bristol, quand il attendait que Michel sortît de la chambre d'Hélène. Il attendit de même la sortie du journaliste. Montréjeau le fit poser près d'une heure. Il sortit enfin et passa près de Mercœur sans rien dire, en s'inclinant avec gravité.

— Pardon, fît le duc.

Montréjeau s'arrêta.

• — Ma mère, dit César, a probablement jugé à propos de vous faire conndtre mes intentions ?

— Madame la duchesse, dit Montréjeau avec une nouvelle inclination, a daigné me poser certaines questions touchant la famille Badisteano, sans me laisser ignorer que la beauté radieuse de madame la princesse Hélène a fait impression sur vous.

— Et ? dit Mercœur, sèchement.

— Mais, monsieur le duc, j'ai répondu que je né

savais rien que d'honorable, sauf cette fâcheuse histoire, à laquelle vous avez pu voir vous-même combien peu j'attache d'importance.

— C'est vraiment bien heureux ! dit Mercœur du ton le plus méprisant. ^

— Monsieur le duc n'a rien de plus à me dire ? reprit Montréjeau après un bref silence,

— Si fait, repartit Mercœur brusquement. J'ai à vous dire que je n'aime pas qu'on se mêle de mes afTaires, et qu'on ne parle pas du passé des gens quand on a le vôtre.

Montréjeau pâlit à peine, et garda une attitude correcte.

— Monsieur le duc est bien dur pour moi, dit-il, d'une voix seulement plus basse... Je ne suis pas le premier fidèle qui ait été humilié pour sa religion... Je ne me découragerai jamais d'accomplir mon devoir... J'aime passionnément votre famille. t. Si W^ la princesse Hélène porte un jour votre nom, elle n'aura pas d'esclave plus aveugle que moi.

— Je l'espère, monsieur, dit Mercœur avec arrogance, et il remonta chez lui.

La passion retournait son caractère, de fond en comble. Cet homme délicat et scrupuleux n'était pas même gêné des escroqueries de Michel, et il se disait tout naïvement que s'il n'y avait rien de plus, c'était peu. Cel homme foncièrement bon n'avait pas le plus léger remords de l'humiliation qu'il venait d'infliger à Montréjeau. Il en riait

comme d'une de ces niches innocentes qu'il faisait jadis, de complicité avec le prince Pierre, au brave Frilley-Duchâtel. Il demanda sa voiture pour aller au retour des courses.

Il voulait revoir Hélène encore une fois. La rencontre n'était guère vraisemblable, dans la cohue d'un de ces retours de la grande quinzaine. Mais il avait tant de fois piétiné aujourd'hui sur toutes les vraisemblances, qu'il ne croyait plus qu'à l'absurde. Cette croyance fut une fois de plus justifiée : car il croisa la Victoria des Badisteano, et précisément à l'endroit de la plus forte cohue, à la porte même du Bois. Hélène le salua très gracieusement, et lui, avec un respect impénétrable.

L'instant d'après, elle tourna la tète pour le regarder, mais machinalement. Puis elle vit ce spectacle merveilleux de l'avenue, qui est peut-être le seul à Paris, duquel la répétition quotidienne ne puisse blaser les Parisiens. Elle ne sut retenir un cri d'admiration.

— Et voilà l'exil ! dit-elle en souriant à son frère.

— C'est un peu autre chose que Vladimir-Troïtza, dit Michel.

Elle ne desserra pas les [dents jusqu'à l'Arc de Triomphe. A l'entrée des Champs-Elysées, elle demanda : V

— Sais-tu où est l'hôtel de Mercœur?

— Non, dit Michel. Ça doit être dans le faubourg Saint-Germain.

— Demande au cocher.

Michel lui donna un bon coup de canne entre les épaules et l'interrogea.

— Rue de Varenne, dit le cocher, qui, prenant la question pour un ordre, changea de route et coupa par les Invalides.

En arrivant dans les quartiers noirs, Hélène se trouva toute dépaysée. Le cocher, sans ralentir, indiqua du fouet la vaste et seigneuriale, mais très simple demeure. Une plaque de marbre noir était encastrée dans le fronton de la porte cochère, avec cette inscription en lettres d'or :

Page 1