‹ Le frisson de ParisChapitre 8 sur 8 · V .-r .-^5^ .il -..rt ^e :nj uver la princesse en · texte numérisé non relu

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On Tentendit remonter dans sa chambre, et ouvrir les persîennes.

Au même instant, le groom annonça le marquis d'Effiat. 11 n'avait pu supporter plus longtemps la solitude et l'incertitude. Il venait aux nouvelles. Après l'avoir reçu, Catherine se retira chez elle, où elle désira diner seule. Michel, Hélène et d'Ëffiat furent servis à part, dans la salle à manger du petit hôtel, à sept heures et demie. Ils ne firent pas honneur au dîner.

A moins de huit heures un quart, ils sortirent de table, et c'est alors que n'ayant plus rien à faire, rien à dire, ils connurent véritablement l'agonie <le l'attente. D'Ëffiat mâchonnait un cigare. Michel brûlait des cigarettes brèves, très chaudes et très parfumées. Hélène, le front aux vitres, en arrêt devant la nuit impénétrable, concentrait toule l'activité de son être à percer du regard les ténèbres. Les journées étaient printanières, mais rhiver revenait avec l'obscurité de chaque soir, et rnalgré la température intime de cette chambre où ils étaient tous les trois calfeutrés, la conscience du froid extérieur leur suggérait une torpeur factice, engourdissait leurs membres las, et les endormait invinciblement.

Ils eurent un réveil en sursaut à onze heures moins vingt. Le groom ouvrit la porte à l'improviste et dit : « La voiture est avancée. » Ils soupirèrent. Catherine avait fait atteler le landau. Ils

y prirent place avec elle. L'allure des chevaux était très rapide. Personne ne parlait. Boulevard Malesherbes, Michel s'aperçut qu'il avait laissé éteindre sa cigarette.

— Voulez-vous faire arrêter un instant? dit-il, comme on passait devant le bureau de tabac.

Catherine pressa la poire de caoutchouc. Le prince descendit, s'en alla chercher du feu, et revint tout tranquillement. Le reste du trajet s'accomplit sans rien autre chose de notable, dans un silence morne, dans une somnolence désolée.

A l'arrivée, d'Effîat dit timidement :

— Nous restons dans la voiture, n'est-ce pas !

— Vous, oui, c'est préférable, répondit Catherine ; mais la princesse et le prince peuvent monter avec moi.

Le marquis se rencoigna dans le fond de la voiture et ferma les yeux. Hélène et Michel suivirent Catherine. Elle les abandonna au premier étage, dans un petit salon réservé, où ils ne couraient point risque d'être vus* ni importunés; elle monta jusqu'à l'étage supérieur, où était le cabinet de Montréjeau.

Le réduit où Hélène et Michel étaient enfermés se trouvait au-dessus de la composition. Une chaleur suffocante, une chaleur d'incendie montait du sol et les enveloppait. Michel entr'ouvrit la fenêtre. Il aperçut en se retournant un porte-allumettes sur la table. Alors il alluma une cigarette,

le: frisson de paris puis une autre. Hélène ne disait rien. E!'pensait à rien. Elle était farouche. Son cœurl avec force, et régulièrement. Elle entendait '. synchroniquement les pistons sourds de la mai Le temps lui paraissait très long, mais elle d pas l'idée de regarder l'heure à la pendule, i n'entendit pas sonner minuit

— Voilà, c'est fait, dit Catherine repara tout d'un coup, souriante, à peine essoufflée.

Elle avait dit cela tout simplement, com moindre chose ! Ils n'osèrent comprendre.

— Qu'est-ce qui est fait? dit Michel, qui s soudain h avoir la fièvre et à grelotter,

Catherine repéta du même ton, en per modeste, qui ne veut pas se faire valoir :

— C'est fait, l'article ne passera pas.

Hélène et Michel se regardèrent avec pi

stupeur que do jote. Ils oublièrent de dire r Le prince ralluma une cigarette.

— Vite! dit Catherine. Allons rassurer ce p marquis.

Ils n'y pensaient plus ! On descendit, vil landau n'était pas là.'

— Qu'est-ce que ça veut dire? murniura C rine, anxieuse.

Elle n'eut pas le loisir de la réflexion, < voiture rjeparut presque aussitôt.

— D'où venez-vous? dit-elle au valet de qui sautait du siège. Et le marquis?

— Monsieur le marquis s'est senti indisposé subitement. II s'est fait reconduire au cercle, rue Saint- Florentin.

— Retournez rue Saint-Florentin, dit Catherine. Elle ne desserra plus les dents et n'expliqua

même point à ses compagnons de roule, qui ne l'interrogeaient pas, comment elle avait fléchi Montréjeau. D'ailleurs ce n'était qu'une course de cinq minutes. Un des |iâJil|^[Jmseurs rouges du Charlexjs se précipita pour ouvrir Î^TptttP-

Qui allait monter chez « le divin » ? Ce ne pouvait être que Michel. Mais Hélène ne voulut pas quil montât seul. Elle courut derrière lui, le rattrapa. Ils frappèrent à la porte. Point de réponse. Le valet de pied qui les conduisait ouvrit la porte; mais il faisait nuit noire. Michel, en tâtonnant trouva le commutateur. La chambre s*illuraina; et alors, ils virent le marquis.

II était assis au milieu de la chambre, sur une chaise, le dos à la cheminée, dans la môme attitude où Hélène l'avait vu à Ville-d'Avray, sauf que le busie était moins rigide et plus de biais. H avait un revolver sur les genoux, et, aux pieds, line petite flaque rouge.

Michel s'affaissa, évanoui. Sa cigarette grésilla et s'éteignit dans la flaque de sang.

Durant les quatre jours de navigation entre Marseille et Alexandrie, Mercœur éprouva tous les sentiments d'un retour, plulôl que d'un départ. Ce n'est pas maintenait qu'il partait en voyage: c'est à Paris qu'il avait fait un voyage de deux années, marqué d'aventures, d'imprévu, et de douloureux accidents ; et maintenant il en revenait, et tout cela était déjà loin, de toute la route parcourue, le passé d'hier était à perte de vue, derrière la courbure de Thorizon. Il se réveillait de ce rêve en sa petite cabine de paquebot, pour lui plus peuplée de souvenirs qu'une chambrettc natale. Il recouvrait l'équilibre et il goûtait la sécurité. Il aimait la mer loyale, et il écoutait, avec une reconnaissance attendrie, le frisement continuel de l'eau calme au ras de son hublot entr'ouvert.

Ces heures égales fuyaient trop vile ! Le vendredi matin, dès l'aube, l'arrêt de l'hélice éveilla Mercœur : son premier sentiment lucide fut un regret d'être arrivé. Cependant il sauta d'abord à bas de

sa couchette, il ouvrit le hublot, il voulait respirer tout de suite et reconnaître la lumière vibrante d'un matin d'Orient. L'eau était glacée de pâle soleil, elle n'était point translucide à cette heure jusqu'aux profondeurs infinies : elle reflétait les objets comme une glace, et comme une glace qu'une haleine ternirait. Elle n'était troublée que par la grande moire que laissait derrière lui le canot détaché du bord, pour aller à la Santé demander la libre pratique. La côte, encore loin, basse, ne dessinait qu'une ligne blanche imperceptible, qui séparait la limpidité du ciel d'avec la masse opaque et huileuse de l'eau. L'immense rade paraissait déserte, le silence était pénétrant. Il faisait chaud; mais la brise vivifiante du matin combattait l'affadissement et l'accablement de la température africaine, qui ne donnait qu'une sensation printanière, bien qu'elle dépassât dès lors celle des étés de nos climats. Ranimé par ce puissant souffle, qui brusque les convalescences trop lentes et qui accomplit le miracle des guérisons instantanées, Mercœur eut toutes les impatiences puériles d'une première sortie. Il se hâta de s'habiller, de monter sur le pont, pour mieux revoir celte chère côte égyptienne, si humble, si dénuée de séduction qu'il l'aimait avec un peu de pitié, avec d'autant plus de passion, comme on aime les choses laides et les êtres déshérités. Il reconnut la colline monotone, pelée, les rares palmiers, dont

il savait déjà le nombre, les distances et les attitudes, rigides ou élancées.

L'affairement des autres passagers Tamusa. Ils se précipitaient déjà vers, la coupée, avec leurs colis à la main. Mercœur suivit le mouvement, mais en désœuvré. Comme il traversait la batterie, il entendit des exclamations indignées. L'officier dépêché à terre venait d'en rapporter une désastreuse nouvelle. Depuis deux mois, en conséquence d'une épidémie bénigne de choléra, tous les arrivants de France avaient subi une quarantaine de plusieurs jours : la quarantaine était levée de ce matin même, et le temps réglementaire de la traversée jugé suffisant désormais pour l'observation des voyageurs ; néanmoins, comme le présent courrier avait gagné une avance de douze heures, le débarquement n'était pas autorisé qu'il n'y eût cinq jours pleins à compter de la mise en roule, soit ce même jour, à cinq heures de l'après-midi.

Mercœur accepta ce retard avec une entière philosophie. Il s'étendit au gaillard d'arrière, sur une des chaises longues de rotin. La rade se peuplait et s'animait comme par enchantement. D'innombrables barques accostèrent, amenant des drogmans d'hôtel, des portefaix,^ des marchands de fruits et de chibouques. Mais tout contact leur étant défendu avec les pestiférés hypothétiques du bord, ils hissaient leurs marchandises au moyen de cordes qu'on leur jetait. Ils discutaient les prix

à tue-tête, en arabe, en français ou en italien. Ils recevaient les pièces blanches à la volée, fies poignées de monnaie, manquant le but^ tombaient à la mer, des couffes.de dattes ou d'oranges chaviraient et se renversaient, de fragiles pipes fîligrannées à bouquin d'ambre se brisaient contre les flancs rugueux du bateau.

Après déjeuner, Mercœur revint à la même place. 11 vit alors approcher une autre barque plus élégante où, sous la tente de coutil rayé, il eut la surprise de reconnaître le prince Pierre, arrivé au Caire depuis une semaine, Pierre avait voulu rebrousser chemin pour venir à la rencontre de son ami. Ils se firent de loin un §rand signe, mais ils ne pouvaient pas crier les choses intimes qu'ils avaient à se dire, et ils n'eurent que le pkisir de se voir. Ils se regardaient, Pierre assis dans sa barque, bercé, renversant la tête. César accoudé au bastingage, penché, souriant.

Une autre barque vint accoster peu après. C'était celle de la poste. Les dépêches de l'agence Havas furent remises au commandant, qui les fit afficher au haut de l'escalier des premières, à côté du cadre oîi Ton marque le point.

Les passagers inoccupés y coururent encore, avides de savoir ce qui avait bien pu se passer dans leur pays, depuis cinq jours qu'ils en étaient retranchés. Mercœur, s'excusant d'un geste, cria : « Je vais voir la feuille Havas », et il s'éloigna lentement.

Le groupe des curieux se dispersait déjà. La dépêche n'était guère importante: trois paragraphes de deux lignes chacun. Le premier était ainsi conçu :

Paris, 8 heures m«

« Un Parisien bien connu,- le marquis d'Ëffiat, s'est tué hier soir vers minuit, dans l'appartement qu'il occupait au Blue-Cluà, »

Cette nouvelle ne fit d'abord aucune impression sur Mercœur : à la lettre, aucune. Il en prit connaissance comme d'une variation barométrique. Il ne sentit d'étonnement qu'après un temps appréciable, comme s'il fallait quelques secondes de plus pour être touché par une nouvelle partie de si loin. Puis il éprouva une sorte de consternation physique, qui ne se traduisit guère que par une expression de physionomie. Ce n'est qu'ensuite qu'il associa des idées, qu'il se rappela que le marquis d'Effiat jouait un rôle dans ses propres affaires, qu'Hélène Tavait cité comme témoin à cette enquête qui devait avoir eu lieu Tavant-veille du suicide. Il relut la dépêche, dont il fît machinalement et sur-le-champ la critique : observant, d'une part, qu'elle ne comportait aucune explication, et d'autre part, que, vu la précision des termes, elle ne pouvait laisser place à aucun doute.

Il parcourut les autres dépêches, simplement pour constater qu'elles ne faisaient plus mention

du marquis, puis il retourna lentement à son poste, d'où il cria au prince Pierre :

— Le marquis d'Effiat s'est tué hier soir.

— Oh ! répondit le prince en levant les bras. Mercœur répliqua par un geste d'ignorance à un

coup d*œil d'interrogation. Mais les deux amis se détournèrent l'un deTautre, tout pâles : ils venaient de penser ensemble à la pauvre petite Samori, morte d'une mort pareille, et ils n'osaient plus se regarder. Ils recommencèrent d*altendre, sans rien se dire, qu'il fût Theure de la délivrance.

Grâce à la barque du prince Pierre, Mercœur put aborder et passer à la douane, alors que les autres voyageurs se débattaient encore avec les drogmans et les commissionnaires. Un quarts d'heure plus tard, ils étaient à l'hôtel Abbat, dans une chambre à deux lits qui leur rappela, comme un très lointain souvenir, leur dernière chambre commune, de l'hôtel du Cygne, à Yladimir-Troïtza.

Ils pouvaient enfin parler à cœur ouvert, parler de celle qui était morte là-bas, et que seul Mercœur avait vue; leur entretien pourtant fut sans violence ni effusion de larmes. Pendant ces longues heures qu'ils avaient passées à se regarder de loin et dans un silence unanime, l'émotion de leur rencontre s'était usée. Ce n'est plus les premières paroles qu'ils avaient maintenant à se dire, et les premières seules sont déchirantes à entendre comme à prononcer.

Voilà deux jours seulement que Pierre avait reçu la fatale nouvelle ; mais son chagrin était leurré par le mirage de Féloignement ; pour lui comme pour Mercœur, les distances parcourues multipliaient les heures écoulées. Inconsolable, il souffrait de cette mort récente comme d'un deuil ancien déjà. Et puis, même le premier jour, il en avait souffert autrement qu'il n*eût fait ailleurs : il était sur la terre d'Egypte où Tidée de la mort est plus prochaine, où la mort est familière, où ceux qui vivent cohabitent avec le peuple antique des morts, où Téternité est une chose que Ton touche et que Ton voit. Ici, elle ne lui paraissait pas aussi absolument morte. Elle n'avait fait que se retirer de Tautre côté du fleuve, disparue plutôt que détruite, absente, séparée. Elle n'était point ce qui n'a de nom dans aucune langue, et il pouvait s'entretenir d'elle avec son ami sans les arrière-pensées d'horreur et de dégoût qui sont le fond de nos douleurs septentrionales. Mélancolique entretien, mais dans ces régions la mélancolie naît de l'obsession de la lumière et non de l'oppression des brumes.

Leur conversation, d'un lit à l'autre, se prolongea fort avant dans la nuit. Ils se racontaient leurs histoires avec calme, en longs récits méticuleux. Ils ne hasardèrent point de conjectures sur le suicide du marquis d'Effîat. Ce fait-divers ne les intriguait pas non plus comme il les eût

intrigués sous une autre latitude, dans une atmosphère de fièvre et de curiosité. Ils imitaient déjà cette patience intellectuelle des indigènes, qui est une des formes de leur fatalisme. Ils n'éprouvaient pas le besoin de deviner ce qu'ils sauraient bientôt.

Quatre jours ep effet plus tard, Mercœur reçut au Caire une lettre de la duchesse de Vendôme, qui lui confirmait le suicide, en indiquait les motifs brièvement, et chantait victoire. La triste fin du marquis ne le toucha guère, mais la férocité de sa mère lui fut odieuse, et il sentit une grande pitié pour Hélène, pour Michel même. Qu'allaient-ils devenir, une fois vaincus et méprisés, non sans ressources pécuniaires, mais sans protection ni surveillance? Mercœur ne se croyait point délivré de ses devoirs ni de ses charges morales par un artifice de la légalité. Mais qui pouvait-il prier, en son absence , de veiller secrètement sur cette femme ? Ni sa mère, ni aucun de ses mandataires ne lui inspiraient assez de confiance. Il ne connaissait qu'un seul homme qui lui inspirât véritablement confiance : c'était ce vieux serviteur dévoué, qui naguère, pour l'amour de lui, avait si patiemment épié , si impitoyablement dénoncé Hélène. Joseph Ledru s'était retiré du service. Il vivait avec sa femme, presque bourgeoisement, de ses économies placées en viager, et d'une petite rente que lui servaient ses anciens maîtres. Mais

de quelle utilité pouvait être à la princesse Badisteano un vieux domestique perclus et retraité ? Mercœur lui écrivit cependant, avec un pressentiment confus que cet instinct de sa générosité ne se trompait point.

Après cette lettre, ses souvenirs qui s'étaient ravivés, s'éteignirent, sa conscience s'apaisa. Il goûta sans mélange le plaisir d'être à Tabri et d'être loin. Le lendemain, il apprit par une nouvelle correspondance de sa mère que la princesse Hélène elle prince Michel avaient disparu. Cette nouvelle, qui la veille encore l'aurait troublé, ne TafTecta plus aucunement. Le surlendemain, il quitta TEgypte.

Au cours de son expédition qui dura plus de quinze mois, il ne reçut presque point de lettres d'Europe, Il n'apprit son divorce que quatre mois après le prononcé du jugement, qui était à son profit et sur défaut. Lorsqu'il rentra enfin dans Paris, il était assurément l'un des hommes les moins informés du dénouement de sa progre aventure.

Les épanchements du retour eurent lieu dans le cabinet de la duchesse sa mère. Il se trouvait donc tout porté pour une conversation d'affaires. Il pria ]yjme ^Q Vendôme de vouloir bien le mettre, en quelques mots, au fait des derniers événements. Elle lui en présenta le résumé :

Hélène avait jugé prudent de s'éclipser, en com-

pagnie de son honorable frère, avant même que le suicide du marquis fût ébruité ; mais elle n'était pas partie sans laisser d'adresse, elle ne se souciait point de rompre avec le notaire de la famille, qui lui servait ses mensualités. Elle avait prié celui-ci de vouloir bien la créditer désormais sur une banque de Venise^ où elle se rendait auprès de sa Souveraine : la reine Eisa séjournait alors dans cette ville pour raisons de santé.

Le jugement de divorce ne stipulant aucune pension au bénéfice de l'absente, l'on avait néanmoins cru devoir lui continuer les mêmes libéralités, mais sous la condition expresse qu'elle s'engageait à ne jamais remettre les pieds en France. Or elle n'avait rien eu de plus chaud, une fois certaine que son frère n'y courait plus risque de se chamailler avec la police. Un beau jour, elle s'était présentée en personne, à l'étude, pour toucher. Le notaire en avait référé à la duchesse, qui s'était empressée de supprimer la pension, dans l'espoir qu'on prendrait cette gueuse par la famine et qu'on la forcerait de capituler. Mais sans doute qu'elle n'était pas encore aux abois, car l'on n'entendait plus parler d'elle depuis six moisson peu s'en faut.

Mercœur fit une légère inclination, comme s'il approuvait sans réserve, mais sans plus d'enthousiasme. Il sortit, a Qu'est-elle devenue? » pensaitil. Il montait vers Batignolles, à pied. Mais quelle vraisemblance que Ledru pût lui donner des ren-

seîgnemenls ? et pourquoi ne pas s'adresser plutôt à la police ? ou même à Montréjeau ? Si quelqu'un à Paris connaissait la retraite de la princesse, à coup sûr c'était Montréjeau. Mois il poursuivait son chemin, et il s'en allait chez Ledru. Il fit cette réflexion saugrenue : « Si Ton me rencontre dans ce quartier, que va-t-on penser que j'y viens faire ? » Alors, il se rappela une gêne pareille qu'il avait sentie, et une crainte d'être rencontré par des importuns ou des curieux, quand il cherchait à découvrir, voilà trois ans, le domicile des princesses Badisteano dans Paris, et qu'il hésitait entre s'adresser au ministre de Bessarabie ou au bien informé Montréjeau.

Le miraculeux de la chose, c'est que son investigation d'aujourd'hui se termina justement par la même péripétie que sa battue d'il y a trois ans. Au moment qu'il traversait le boulevard de BatignoUes devant le collège Chaptal — comme en ce temps-là, au moment qu'il traversait la place Vendôme vis-à-vis de l'hôtel Bristol — une main se posa sur son épaule, il tressaillit, il se retourna, il se trouva nez à nez avec le prince Michel Badisteano.

Us se contemplèrent d'abord, d'un regard également stupide. Mais le visage de Michel s'éclaira. Il se réjouissait de voir son beau-frère. Il sourit agréablement.

-^ Je suis renversé, dit-il.

Il prit la main de Mercœur et la secoua. Ensuite il lui prit le bras. Mercœur défaillait. Il n'avait point la force de résister ni de rien dire. « Nous allons chez elle ensemble comme la première fois, » pensait-il. Le boulevard, avec ses quatre rangées d'arbres en pleine végétation d'été, semblait une avenue de square. On y vendait des pots de fleurs. Des enfants jouaient, des femmes assises sur les bancs, travaillaient ou lisaient des journaux d'un sou, des gens flânaient, comme chez eux : et Michel aussi avait Tair d'être chez lui, à cause d'un certain négligé de sa toilette (malgré l'élégance toujours outrée), d'un certain déshabillé, d'un certain débraillé, à cause d'un traînement de sa démarche qui eût fait croire qu'il était en pantoufles.

— Où... allez-vous... oîi... où demeurez*vous donc? demanda enfin Mercœur.

— Mais à quatre pas ! Chez Ledru ! Ce bon Ledru! Comment? Vous ne saviez pas?

— J'arrive... dit Mercœur ahuri.

— Eh bien ! dit le prince Michel, il s'en est passé des choses depuis la dernière fois !

Il lâcha le bras de César, pour prendre le ciel h témoin.

— On peut le dire ! reprit-il en ressaisissant le bras de son ex-beau-frère, qui se laissait manier, inerte. Il entreprit de résumer, autant qu'il pouvait résumer. Il ne fut point prodigue de détails

touchant la fâcheuse affaire. Noii que sa pudeur s'alarmât. Il rejetait tout sur le marquis. « Canaille ! Enfin ne disons rien : il s*est fait sauter. Il n'avait que ça, eh? »

D'Effiat réglé, départ. De Paris à Venise, première étape. « Ah! Venise... pas gai!... Mon cher, je passais des journées totales à émietter des pains place Saint-Marc, pour séduire les pigeons... Est-ce une vie, je vous le demande, est-ce une vie?... Je sais, vous me direz : le grand canal!... Mais le boulevard, hein? le boulevard? Et le perron des Variétés! »

Et on avait filé du quai des Esclavons, ni plus ni moins que de la rue de la Chaise. Sans trompettes. « Pensez, mon cher, ce lapin à la Reine! » Et on était revenu ici, respirer le bon air. Mais hélas 1... jours tristes. Dèche, la noire dèche... Et enfin la Providence avait souri. Un jour qu'on allait risquer la suprême démarche auprès du notaire inflexible, taper le n^échant notaire sérieusement, on avait rencontré à l'étude ce vieux Ledru qui venait palper son trimestre. Et le vieux Ledru avait dit : « Venez sous mon toit. » C'est le mot propre, l'appartement dudit étant perché au cinquième. Modeste et simple asile. « On est, comme qui dirait, les uns sur les autres, mais on a une belle vue. Je plonge dans la tranchée du chemin de fer. Je contemple les toits de l'Opéra. Et puis c'est toujours Paris, le frisson ! »

Michel tira de sa poche un magnifique portecigarettes, dernière épave. Son dernier luxe était de fumer des tubes à bout d'or, timbrés de sa couronne. Il en offrit à César.

— Vous les reconnaissez?... pas?... dit-il ea clignant des yeux.

Il s'arrêta. C'était ici... « Ici », dit le prince en tendant le bras comme pour atteindre jusque tout en haut de la haute maison grise, et il entra dans le vestibule oîi il faisait nuit en plein jour. Mercœur ne le suivit pas.

— Vous ne voulez pas monter? demanda Michel, gentiment.

— Non, dit Mercœur, d'une voix sourde.

— A votre idée, mon cher !

Ils se donnèrent la main tout de même, sans rancune réciproque. Le duc s'éloigna, fumant la cigarette de son beau-frère.

« Pourquoi n'ai-je pas voulu la voir? se disaitil. Pourquoi n'ai-je pas eu le courage? C'est mon ouvrage, si elle est venue échouer ici. Je suis la cause première. Je suis responsable. Et jusqu'où a-t-elle roulé? Quelle vie peut-elle bien mener? Quelle indigne et crapuleuse vie? »

C'est le soir môme qu'il devait avoir la réponse à cette question.

En rentrant à l'hôtel de Vendôme, il trouva le jfrince Pierre qui venait le prendre pour dîner, et assister ensuite à une représentatio'n du Théâtre-

Libre. Cela ne le tentait guère, mais il céda, par lassitude de refuser.

On jouait une comédie romantique en vers. Le principal rôle étaif tenu par uji vieux ténor, jadis à bonnes fortunes, présentement au rancart et la voix perdue, réduit à des engagements de hasard et à des rôles déclamés.

Le prince Pierre et le duc de Mercœur étaient seuls dans la première baignoire du côté droit, à rentrée même des coulisses. Mercœur était assis tout au fond. Il sortit après le premier acte, dès que la toile tomba. Au même instant, une femme traversait, en courant comme une folle, le couloir encore vide. 11 la reconnut, du plus loin qu'il la vit, à la splendeur de ses cheveux.

Elle passa près de lui, contre lui, sans le voir. Elle le repoussa de la main pour passer plus vite. Elle le toucha. Il sentit sa main... Elle escalada, d'une enjambée, trois marches qu'il fallait monter pour arriver aux coulisses. Elle donna un coup de poing dans la porte, qui fut ouverte de l'intérieur, elle se jeta sur le théâtre. Il monta les trois marches, et il se pencha pour la voir...

Et il la vit, debout, très grande, derrière un portant, presque en scène, battant des mains d'un geste lent, tandis que le vieux ténor faisait des révérences de cour au public emballé. Son visage pâli et ravagé se ranimait. Elle humait Paris, elle était ivre. Et- elle lui parut aussi belle dans sa

nce el dans sa ruine que le premier jour ivait vue, au seuil de la chapelle royale, à lir-Troïtza, parmi les vapeurs de l'enceos, s de colombes sacrées, les extases de voix nés, la magnificeDCe des fresques et Jes lements de l'iconostase.

Janvier 189i — Mars 1895

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