‹ Le frisson de ParisChapitre 7 sur 8 · LE DIVIN MARQUIS · texte numérisé non relu

LE DIVIN MARQUIS

Sa vue se brouilla, mais ce mané-thécel-pharès ne s'efTaça point. Il le vit en rouge, et tout de suite après en vert, comme après qu'on a fixé le soleil.

Apparemment, il tendit la main, car le caitielot s'approcha. D'Effiat vit tout d'un coup cette tête émerger du brouillard, et le fixer avec effarement : il comprit que c'était ralléralionsubjîte de ses traits qui effarait cet homme. Il fit un effort. Il comprit aussi qu'il ne pouvait risquer d'être vu achetant cette feuille. Il repoussa le vendeur, d'un de ces gestes tâtonnants d'aveugle qu'on dessine dans l'espace vague quand on est sur le point de se trouver mal. Et il repartit, d'abord en titubant, en faisant un grand circuit comme un ivrogne ; puis il piqua droit, comme un hypnotisé, vers un kiosque, de l'autre côté de la rue.

A deux pas du kiosque, sa vision redevint lucide, et même d'une lucidité plus que normale. Il tourna la tête à gauche^ à droite, trouva moyen de dévisager en une seconde tous les gens qui étaient à portée, et de constater qu'il n'y avait personne qui le connût. 11 déboutonna son veston', prépara sa monnaie d'avance, et enfin, vivement, furtivement, paya de la main gauche, tout en escamotant, de la main droite, la feuille qu'il glissa dans sa poche intérieure. Il s'éloigna en se reboulonnant.

Alors il voulut se hâter ; mais ses jambes pouvaient à peine le porter. Il marchait le buste en avant, presque dans l'altitude de la chute, pour ne pas trop peser sur ses jambes molles, et pour aller plus vite. Ses forces diminuaient à chaque pas. Son désir même d'arriver semblait les user, et il était

si abruti que l'idée ne lui venait même pas de prendre une voiture ! Il n*y songea que rue Richepanse, à deux pas du cercle. Ce n'était plus la peine. Rue Saint- Florentin, il se ressaisit un peu. Il raisonna. Il ne s'avisa point de, ce qui était simple et vraisemblable : que ce divin marquis n'avait sans doute avec lui-même pas la moindre parenté ; mais il fit une hypothèse compliquée , bizarre : qu'il avait eu une hallucination , qu*il n'avait pas lu ces mots en vedette à la manchette d'un journal, qu'il n'avait pas le journal dans sa poche; et ir évitait de trop se dilater la poitrine en respirant, pour ne pas sentir la saillie du papier. Il se suggestionna si bien cette absurdité qu'il eut une crise d'espérance. Il lui parut qu'il buvait une grande gorgée d'espérance, comme d'un cordial, il put défiler convenablement devant les valets de pied du vestibule.

En arrivant à sa chambre, son angoisse devint insupportable; mais il n'était pas au bout : un valet de chçimbr'e était là qui faisait le ménage. Au lieu de le renvoyer sans prétexte, comme c'était bien naturel, d'Effiat se mit à chercher des prétextes pour le renvoyer. N'en trouvant point, il imagina un expédient ridicule et lamentable : il s'en alla lire son journal là où les collégiens vont fumer leur cigarette.

Il revit la fatale vedette. Il n'eut pas de choc et d'éblouissement comme à la première vue, mais

plutôt une déception. Il contempla les trois mots longtemps, d'un regard navré ; puis il chercha l'article correspondant, qu'il eut quelque peine à découvrir. Ce n'était que quatre lignes tout en bas de la page^ un démarquage de la noté publiée la veille par Montréjeau, et que d'Effiat n'avait point sue. Il n'y avait que ceci d'ajouté, que les gens au courant des choses appelaient déjà le héros de cette histoire : le divin marquis,

D'Effiat fut tout réconforté. Il jugeait cette note inintelligible pour tout autre que lui-même. Quant au surnom de divin marquis, il s'y résignait bien volontiers. II n'était pas exigeant et ne désirait que d'en être quitte à si bon marché. Il eut encore un éclair de révolte. « Puisque j'ai payé, murmurat-il, que me veut-on de plus? » Mais il en revint à la résignation, par lassitude et par veulerie. Il sortit de sa retraite de Vitellius. Il ne trouva plus le domestique dans sa chambre. Alors il s'enferma, déplia de nouveau le journal, et se remit à méditer la note anonyme.

Ses réflexions étaient incohérentes et ne pouvaient aboutir à rien conclure î mais le bilan final en fut si désastreux qu'il prit le parti de se rendre aussitôt chez la princesse. Il ne se gênait plus avec elle. Elle avait déjà vu assez de son ignominie pour qu'il pût bien lui montrer le reste à nu, et il goûtait une sorte de crapuleux plaisir à penser que, devant elle du moins, il pouvait se djétendre et se lâcher.

En chemin, il acheta le journal de Montréjeau. Il y trouva une nouvelle note, très brève, encore énîgmatique, mais provocante.

« Certaine histoire malpropre, disait Montréjeau, à laquelle nous faisions hier discrètement allusion, n'aura point, paraît-il, son dénouement en cour d'assises. Pourquoi ? On prétend que le coupable a chanté, ou qu'il va chanter, et que les victimes ne déposeront pas de plainte. Mais depuis quand est-ce que le Parquet ne poursuit plus d'office? A défaut du Parquet, il reste la Presse, qui a charge de la conscience publique. Elle connaît son devoir et elle le remplira. »

Cette nienace donna un nouvel étourdissement au marquis. Il s'essuya le visage. Sa bouche s'ouvrit toute grande, et il eut le sentiment qu'il allait jeter un cri involontaire. Cela s'acheva en bâillement. Il tordait ses mains moites et froides au fond des poches de son veston.

— Je n'y comprends rien ! murmura- t-il désespérément. Comment ce Montréjeau a-t-il pu savoir, dès hier soir, que je chanterais cette après-midi?

Il traversait la Seine, au pont de la Concorde. Il regarda l'eau, de côté. Il eut une si soudaine et si précise hallucination de culbute, de chute, d'asphyxie, qu'il suffoqua, à la lettre. Il reprit haleine. Il fut tout étonné de se sentir vivre — non : ressusciter. Il rendit grâce, comme après un péril de mort. Il poursuivit. Il arriva enfin rue de la Chaise.

ri-oi-iot y éiajt venu déjeuner. Depuis deux la princesse lui faisait un récit fantastique ursion d'hier à Ville-d'Avray.

e comprends le divin marquis ! s'écria Et les insinuations ! Et la tactique de eau !

trie Nicolaïevna, on a sonné, cria Hélène.

1 y va, ma petite âme, répondit de loin la !, qui mêlait assez plaisamment l'argot pariargot slave.

ontréjeau sait tout, c'est évident, reprit /d'une vois plus basse. Comment sait-il ?

ihe question.

il Ot un geste d'Ignorance, pour prendre i conversation.

s matin, dit Chatriot, i^menace. Demain, il . Ici, princesse, je vais vous faire toudoigt la gravité de votre situation. Il ne lUS, comme je croyais, de discréditer par un 3 votre principal témoin, c'est vous-même eut atteindre, ou plutôt votre frère. (Il se vers Michel, qui pâlissait.) Et prenez-y )n ne veut pas seulement vous éclabousser...

! c'est bien pist... Vous pouvez être poucous-même. Quelle inconséquence, d'avoir nettre celte location à votre nom ! (Il s'é- Sans compter les six mois de prison que 'ez déjà. Vous les avez : it ne faut pas coule surgis n'est pas un acquittement.

, — Partons, dit Hélène épouvantée, partons ce soir. La Reine.,.

— Déserter ! cria Chatriat, ni plus ni moins que s'il se fût agi d'un poste d'honneur et de combat.

C'est sur ce mot-là que d'Effiat fît son entrée» Il fut accueilli plutôt mal. Hélène le foudroya d'un furieux regard. Octave Chatriot fut merveilleux de tact, à son ordinaire. Il sut faire au marquis, un salut pour marquis, et conforme à Tétiqueite ; mais il parut tout d'un coup accablé de douleur et de pitié, avec un petit mélange de dégoût, et il garda ce silence qui est aussi bien la leçon des marquis que des rois. Quant à Michel, il était affalé sur le divan, dans une attitude d'enfant qui boude parce qu'on l'a mis en pénitence, plutôt que de récidiviste qui flaire la prison.

D'Effiat vit par ces physionomies que tout le monde savait tout, et qu'il n'était pas besoin de pénibles explications. Il respira. Il prit une chaise qu'on ne lui offrait point.

— Déserter, reprit Chatriot, non : la partie n'est peut-être pas perdue.

Et il dégagea la question. L'intervention de la justice n'était à craindre que si la presse dénonçait. Or, Montréjeau seul avait intérêt à dénoncer, et seul paraissait documenté à fond. Il importait donc de savoir: premier point, quels étaient ses indicateurs ; et, deuxième point, si l'on pouvait agir, -soit sur eux, soit sur lui.

— Si j'allais moi-même chez lui? dit Hélène, avec une expression qui ne pouvait point laisser de doutes sur son idée.

Octave Chatriot baissa les yeux, puis la tête, avec accablement.

— Revenons, dit-il, après une pause, à la première subdivision de la question. Vous m'avez dit, mon cher prince, que votre ami d'enfance, le nommé Sebescù, pouvait seul avoir fait connaître à Montréjeau votre condamnation antérieure, par le canal de Catherine Beaujeu. Je vous demande : est-il vraisemblable que, celte fois encore...

Un coup de sonnette l'interrompit. Michel et d'Effiat se regardèrent avec terreur. Puis d'Effiat se leva brusquement.

— Je ne voudrais pas... voir, voir... être,., être vu, balbutia-t-il.

— Venez, dit Hélène, qui l'emmena dans sa chambre.

Octave les suivit.

— Et moi, moi!... dit Michel, qui ne se souciait pas davantage de recevoir un visiteur inconnu.

Il essaya de déguerpir, mais il fut si long à se dépêtrer de ses coussins et à descendre de son divan, qu'il n'était qii'à moitié de cet exercice quand Marie Nicolaïevna ouvrit la porte et introduisit M"'*' de Culpe.

— Tiens, bonjour, dit-il en se rasseyant. Il ne témoigna pas d'étonnement de cette visite inatten-

due, après une éclipse totale de six mois. Il sourit bien gentiment, mais point comme à une femme qu'on a eue, la dernière fois qu'on Ta vue. Il n'y pensait plus. Elle était venue pour des motifs bien différents ; mais dès qu'elle le vit, et seul, elle ne pensa plus à autre chose. Elle se plaça contrelui, sans hésiter. Elle prit sa jolie tête, et se mit à le baiser âprement, sur les yeux, d'abord, et puis sur les lèvres.

— Ah ! non... ah! non, dit Michel mollement, avec ennui.

Il se rappelait maintenant, et moins le plaisir que l'accident : l'apparition inopinée et inopportune de Catherine. Il eut le pressentiment d'une répétition de cette aventure : c'était, à ce qu'il paraît, une destinée, car Hélène fit irruption dans la chambre au moment où M™® de Culpe, entourant Michel de ses bras, l'obligeait à une reproduction assez exacte du joli buste double de Clodion. Michel se délivra, de mauvaise humeur. La princesse ne se porta pas aux violences de Catherine Beaujeu, mais elle témoigna, rien que par son regard, presque autant de haine et de jalousie concentrée.

— Qu'est-ce qu'il y a ? dit-elle à brûle-pourpoint.

W^ de Culpe ne se troubla pas pour si peu, étant de ces femmes qui nieraient en flagrant délit. Sa physionomie de folle se modifia soudainement. Ses petits yeux sensuels, perçants et méchants s'é-

teignirent. Ses cheveux fouettés en mousse devinrent plus sages que des bandeaux plats. Enfin, l'être pratique et sec qu'elle était dans la réalité, apparut, en place de la détraquée qu'elle affectait d'être la plupart du temps. Elle déclara, sans paroles préliminaires, qu'elle venait au sujet de l'affaire de mœurs du marquis.

— Attendez... dit la princesse. — Elle fit renrentrer Octave Chatriot, son conseil, et même d'Efflat : ce n'était plus l'heure des réticences et des fausses hontes. •

Nettement, brièvement, M°*® de Culpe donna la réponse aux deux questions posées par Chatriot. Montréjeau, Sebescù et Lanspessade étaient bien les organisateurs du complot, et les seuls dépositaires du secret. Outre que Grégory et le vicomte avaient mené l'enquête, ils avaient aussi inspiré le chantage : M™^ de Culpe les soupçonnait même de toucher leur tant pour cent.

— C'est du propre ! interrompit d'Effiat avec une désarmante naïveté.

Montréjeau ignorait ce trafic; il ne s'était fait payer, lui, qu'en matière première dé chronique. Il élaborait depuis trois jours son article, terriblement documenté, à ce qu'on disait, et qu'il comptait faire passer ce soir même. C'est donc sur le Montréjeau seul que l'effort devait porter. Jl fallait obtenir que le premier-Paris, qu'il caressait depuis trois jours, sautât du numéro de

demain. Mais comn^ent obtenir quelque chose de Montréjeau?

La princesse Hélène, le prince Michel, M^^^ de Culpe, le marquis d'Effiat, Octave Chatriot, se constituèrent en conseil de famille, et déUbérèrent. Mais aucun des cinq membres ne put accoucher d'un avis. Chatriot même, le bouillant Octave, ne dissimula point son découragement.

— Jamais, dit-il, vous ne fléchirez Montréjeau. Montréjeau est un convaincu, un homme de foi. Il se croit une mission. Il est le. champion de la noblesse française. 11 a juré de vous en exclure, parce que vous mêlez un sang étranger au pur sang des Vendôme. Ça dérange son stud-book, vous comprenez?

Cette comparaison sportive parut si concluante,, que le marquis, le prince et M™° de Culpe renoncèrent à tout espoir de fléchir en eflet Montréjeau. Hélène seule ne se laissait pas aller, et c'est elle qui trouva le biais. Elle fixa M™® de Culpe, à qui elle avait lieu de croire que sa proposition allait être particulièrement désagréable (au reste c'est bien pour ce motif qu'elle s'en était avisée) et elle dit :

— Nous autres, nous n'obtiendrons rien de Montréjeau directement, c'est clair; mais je connais une certaine personne qui a toute autorité sur lui.

— Parbleu! Catherine ! dit Chatriot illuminé. D'Effiat poussa un cri de naufragé à la vue

des côtes.

37i LE FRISSON DE PARIS

— Catherine Beaujeu ! dit-il. Si j'allais... si j'allais...

Hélène haussa dédaigneusement les épaules. Elle marcha vers son frère, lui prit le bras, et sans quitter des yeux M*""" de Culpe dont elle voyait les lèvres blêmir :

— Vas-y, dit-elle.

— Ça, non, répondit Michel, avec autant de résolution que de tranquillité.

Et il n'y eut pas moyen de l'en faire démordre. Il ne voulait pas. Pourquoi? Il n'aurait pu dire. Ça ne lui allait pas, voilà. Oui, il savait très bien qu'il n'avait qu'à prendre son chapeau, sa canne et ses gants, et à faire la petite course. Il voyait la scène d'ici : les larmes, après quoi le grand jeu, en suite de quoi l'obéissance passive, et il lançait Catherine sur le Montréjeau, et il sauvait la société, y compris lui-même, Michel. Seulement, lé cheveu c'est que ça ne lui disait rien. Il ne voulait pas, et il ne voulait pas : pur caprice.

Il subit pendant plus d'une demi-heure les assauts combinés ou alternatifs de sa sœur, du marquis et de Chatriot. Rien ne Tébranla, ni personne.

Hélène retrouvait, pour le convaincre, pour le flatter, ces jolis mots de leur pays, cette poésie ambiguë de cantique des cantiques ; Octave s'attachait principalement au côté moral de la question, il balayait d'un souffle les scrupules hypothétiques de Michel, il résolvait le cas de conscience avec

un tour de main de jésuite. Mais Téloquence la plus persuasive était celle de d'Effiat, qui ne savait dire qu'une phrase larmoyante et piteuse : « Mon petit Michel, faites-le pour moi. » On lui donnait des tas de bonnes raisons. Il ne prenait pas la peine de les discuter. Il n'en alléguait lui-même aucune. Il n'avait pas de motif pour ne pas vouloir : il ne voulait pas, là. « Et qu'on me fiche la paix! »

A la fin, on se lassa, on se tut. M°*° de Culpe, debout devant la fenêtre, avait soulevé un coin du rideau. Elle regardait les sœurs se promener dans le jardin. A ce moment, Marie Nicolaïevna, qui n'avait pas perdu un mot de cette édifiante conversation, entra sans être appelée. Elle s'assit sur le divan à côté de son nourrisson Michel Mavrikiévitch. Elle l'attira contre elle, le berça et le cajola comme quand il était tout petit, et lui parla bas, si bas que les autres, qui tendaient l'oreille avec anxiété, ne saisissaient rien du tout.

Soudain il se redressa, il sauta à bas du divan.

— Eh bien ! en voilà assez ! cria-t-il. J'y vais. Etes- vous contents?

Il sortit, sans dire adieu à personne; mais en passant devant le marquis, il grommela :

a Canaille ! •

Pour le retourner si bien, Marie Nicolaïevna, qui le connaissait, n'avait eu qu'à piquer sa jalousie : « La nuit même où cette femme t'a chassé, Grégory Sebescii est venu coucher dans ton lit en

or ! Tu ne vas pas le chasser à son tour, Michel Mavrikîévitch ? » Ah î que si ! Et comme il ne pensait plus qu'à cette expulsion, ïe reste étant par-dessus le marché, il y alla de bon cœur, payant double course au cocher pour arriver plus vite. Il ne sonna point chez Catherine, mais à l'Aquarium.

Son plan de campagne était d'une louable simplicité : aussitôt la porte ouverte, il se précipitait dans l'escalier,' il grimpait, et raide, quatre à quatre ; il fonçait dans sa chambre, dans sa chambre à lui, Michel, et il y trouvait Sebescù; alors il tombait dessus à bras raccourcis. Il était sûr de ne pas flancher, de bien taper, avec entrain, sans froid aux yeux, parce qu'il savait aussi que, malgré tout, Grégory le respectait encore trop pour rendre les coups de poing. Ah! qu'il allait donc le rosser, bon Dieu de bon Dieu! Il en trépignait.

Malheureusement, tout ce beau plan fut contrarié par l'absence de Sebescù. Lanspessade, qui ne voulait pas lui laisser le temps de la réflexion, l'occupait et l'étourdissait toute la journée. Aujourd'hui, pour profiter du joli printemps, il l'avait emmené dès le matin pédaler dans la campagne.

Michel fut décontenancé lorsqu'il apprit ce contretemps de la bouche du groom, son ancien groom. Il entra quand même, il tourna dans le vestibule, puis il monta sans dessein dans la chambre, où la vue de vêtements de Grégory qui traînaient sur la couche historique le rejeta dans

un accès de fureur. Il empoigna ces frusques, les fourra pêle-mêle dans un bas d'armoire, fît place nette. Ensuite il sonna le groom.

— Madame doit être chez elle à cette heure-ci, dit-il. Vâ-t'en la prier de venir ici dare-dare, et surtout ne l'avertis pas que c'est moi qui te dépêche.

Quelques minutes plus tard, il vit, à travers les guipures de la fenêtre, Catherine qui franchissait la brèche de la haie, et qui gravissait le perron. Il se jeta sur le divan, d'un mouvement presque professionnel. Et celte fois il n'eut garde d'oublier ses médailles : il les retira d'avance, il suspendit la chaîne au petit panache d'angle d'une des chaises Louis XYI à la lyre.

La chose ne fut point pourtant aussi instantanée qu'il avait cru. Catherine Beaujeu avait beaucoup vieilli depuis six mois. Elle s'essoufflait encore plus quand elle montait un escalier, ce qui lui interdisait de tomber sans transition entre les bras d'un homme quand eHe arrivait en haut. Le temps de reprendre son souffle, elle pouvait reprendre son sang-froid.

— C'est vous? dit-elle sans exclamation, sans étonnement véritable.

— Comme vous voyez, fit-il.

— Que désirez-vous?

Il n'était pas fort sur le dialogue. Il préféra ne rien répondre. Il baissa les yeux. Il sourit, de

façon si ingénue et si gourmande que, cette fois, elle subit Témotion différée. Elle replaça vivement sa niain contre sa poitrine, comme si elle reper^ dait le souffle.

Elle s'assit endn^ moins par désir de se sentir près de lui que par nécessité : ses jambes jEaiblîssaient. Lui s'accoudait f demi-couché. Qu'il était beau ! Mais elle ,ne le regardait pas plus qu'elle ne le touchait. Elle regardait en face, dans le vide, avec une expression de bête rêveuse. Michel comprit que la première attaque lui incombait. Il n'avait pas l'habitude de Tinitlative, et c'était presque une virginité. Elle avait fort épaissi, et elle semblait peu maniable. 11 ne possédait point des biceps de lutteur. Il se sentit gauche, incapable, il désespéra, et, encore à rebours de ce qu'il avait prévu, c'est lui-même qui perdit la tête et se mit à pleurer.

— Qu'est-ce que tu as? demanda-t-elle, avec si peu d'accent qu'il la crut insensible. — Pourtant, elle l'avait tutoyé.

Ne sachant dire au juste pour quel motif il pleurait, Michel fît une allusion honteuse à l'affaire où il se trouvait compromis.

— C'est pour cela que tu es venu ! dit Catherine en colère.

Il vit bien qu'elle avait compté que ce fût pour autre chose. Il sécha ses larmes, il reprit sa figure de malice et de gourmandise. Après un silence

très long, il s'arrêta au parti de reposer sa tête sur cette poitrine toujours belle, mais dont l'ampleur majestueuse l'avait d'abord effarouché.

Quand la réconciliation fut accomplie, Catherine Beaujeu continua de démentir les pronostics de Michel : elle ne montra point d'attendrissement, mais une joie saine et juvénile, une activité de femme svelte. Elle ne s'étendit point en considérations sur l'affaire, qui était un sujet pénible. Elle affirma, sans phrases, qu'elle obtiendrait le silence de Montréjeau. Mais il n'y avait rien à tenter qu'au dernier moment. Ce n'est qu'à onze heures, ce soir, à l'heure où l'on commence de mettre en pages, qu'elle irait à la rédaction, oïl elle se faisait fort de tout arranger en cinq minutes.

Cette affirmation tranquillisa Michel, au point qu'il n'y pensa plus. II goûtait maintenant, sans mélange d'inquiétude, le plaisir de reconnaître son vieux chez-soi. Il flânait, touchait et regardait les bibelots, et les remettait aux anciennes places. Il ouvrit l'armoire où il avait jeté en tas les vêlements de Sebescù. Il fut pris du fou rire à cette vue. Il se mit à tirer des meubles tout ce qui appartenait à l'envahisseur. Catherine, en gaîlé, l'aidait à ce déménagement. On faisait des tas au beau milieu de la pièce, et Ton sonnait ensuite le groom, qui transportait les objets dans l'ancienne chambre de Grégory. Michel oublia parfaitement que sa sœur et le marquis l'attendaient, dans l'angoisse.

Rue de la Chaise, en effet, on attendait, sans rien dire, sans bouger. Yers trois heures, Chatrîot fut obligé de quitter la place et s'en alla travailler de son métier. On se demandait ce que faisait toujours là M"*® de Culpe, qui, en somme, n'était point partie dans l'affaire. A quiatre heures, la pï^incesse eut un accès de fièvre, et n'y put tenir : elle passa dans sa chambre, et en revint presque aussitôt habillée pour sortir.

— Où allez-vous ? dit le marquis.

— Je vais vous sauver une seconde fois, répondit-elle,' en lui lançant un regard plus insultant que le « Canaille ! » dont Michel l'avait souffleté.

M™® de Culpe devina le plan d'Hélène, et se sentit vengée. Les deux amies se dévisagèrent, et ne se dissimulèrent point la haine féroce qui était Taboutissement naturel de leur ancienne intimité. Elles s'en allèrent à deux minutes l'une de l'autre, laissant d'Effiat terriblement seul. La princesse se rendait chezMontréjeau, comme M"® de Culpe avait deviné, et avec le ferme propos d'y faire ce qu'il faudrait. Elle ignorait l'adresse du journal : mais h Paris, les cochers de fiacres connaissent lès bureaux de rédaction comme les théâtres. Elle ignorait les heures de Montréjeau : mais le hasard la servit encore, Montréjeau recevait de quatre à six. Aujourd'hui toutefois il laissait poser ses visiteurs, et avant d'ouvrir sa porte, il retouchait la fameuse chronique annoncée pour le lendemain, qui portait ce

même titre lu par d'Effiat en vedette d une autre feuille : Le divin Marquis,

On lui remit la carte de la princesse. Il donna ordre qu'on la fît passer la première, mais pas avant qu'il eût sonné. Il se remit à sa correction. Dans -son cabinet très vaste, tendu de drap vert à larges passementeries, meublé de fauteuils et canapés de cuir avec une table de style pour lui-même, Montréjeau faisait bien la charge de M. de BufTon en gala de travail. Il relisait ses épreuves, tout en se soignant les mains. Il limait simultanément sa copie et ses ongles. Les médecins prétendent que la manie de les ronger est une névrose, et le symptôme de quantité de perversions : il est à croire que la manie de les polir n'est pas moins une névrose, ni moins révélatrice.

La chronique était du reste fort belle. Ce snob exaspéré avait un talent littéraire hargneux et violent, une éloquence de pamphlétaire jaillie des sources plébéiennes. Il n'avait point reculé devant les peintures à la boue que son acte d'accusation comportait, mais il ne s'y était pas attardé : il savait s'élever jusqu'aux généralités transcendantes, et c'est toujours les hautes questions sociales ou religieuses qu'il traitait, à propos des ordures individuelles.

Cette fois, il s'était efforcé de mettre en lumière que d'Effiat, dans sa chute comme à son apogée, restait le type de l'homme du monde, et n'avait fait

qu en pousser les principes jusqu'à leurs conséquences extrêmes mais rigoureuses. Quelle est la morale du monde? Une espèce d'hygiène matérialiste. Et par une contradiction providentielle, les hommes, qui n'ont accepté pour lois morales que celles mêmes de la nature, ont toujours été conduits fatalement à les outrager ! Le plus naturaliste des siècles, le dix-huitième, aboutit au culte de Tanli-nature et tombe d'Emile à Justiîie. Montréjeau haussait d'Effiat jusqu'à être un Sade contemporain, et c'est pourquoi il l'appelait le divin Marquis.

Tout en relisant, d'une voix sottement emphatique, ses dernières phrases, qui étaient superbes et tumultueuses comme du Drumont ou du Veuillot, Montréjeau approchait lentement sa belle main de la sonnette électrique posée sur la table. Le garçon entra.

— Reportez ces épreuves à la composition, dit-il, et faites entrer la princesse Badisteano.

Il vint la recevoir au seuil même de son cabinet, comme il devait par égard pour une origine royale, et il avança un fauteuil, en témoignant d'un respect que ne pouvaient point altérer ses sentiments particulièrement hostiles à l'égard de la princesse. Il osa enfin demander à quelle bonne fortune il devait Thonneur de la visite qu'elle daignait lui faire.

Cette réception rendit Hélène au sentiment de sa dignité. Elle affecta la condescendance d'une sou-

veraine qui veut bien avoir une conférence avec un chef de révoltés.

— Je viens, dit-elle, vous demander une explication loyale et franche.

— A moi? fit Montréjeau, comme écrasé de cette distinction.

Hélène le regarda en face, mais sans pouvoir rencontrer son regard. Elle poursuivit :

— .Depuis le début de mon procès, vous vous êtes déclaré contre moi et les miens. Je le comprends. Vos attaches avec ma belle-mère vous y obligeaient. Du moins, vous pouviez user de modération à mon égard, comme M. de Mercœur vous en a lui-même donné l'exemple. Mais vous vous êtes acharné, à ce qu'on dirait, pour votre compte personnel. Vous ne m'attaquez pas directement, mais vous allez jusqu'à déshonorer, pour me perdre, un homme de votre milieu et de votre parti. Je sais que vous lui porterez le dernier coup demain matin; et comme j'en suis cause, je viens vous demander avant qu'il soit trop tard : a Est-ce que vous avez quelque chose contre moi? »

— Contre vous !... répéta-t-il avec un geste de protestation si onctueux et si humble qu'Hélène sentit le laquais.

« Il ne se fera pas prier, » pensa-t-elle. Elle le jugeait superficiellement. — « Contre vous... » répéta-t-il encore, et déjà il était redevenu je solennel Montréjeau, il la regarda en face, il

avait une pose d'orateur à la tribune. — « Je n'ai rien contre vous, contre votre personne même... votre personne séduisante et adorable, » ajouta- t-il avec une galanterie sans portée, qui dupa encore, un instant, la princesse.

Mais il étendit la main droite, et il débita sa profession de foi, que Chatriot avait fait prévoir et résumée d'avance. Ensuite il se mit à déclamer son article. Hélène, qui ne pouvait placer un mot, récoutait bouche béante, dans Tattitude d'admiration stupéfaite qu'ont les enfants, devant les gens qui parlent d'abondance, très facilement et très bien. RUe se sentit perdue, impuissante contre cet apôtre factice, qui était tout de même un apôtre, et incorruptible, contre ce mannequin, qui était un mannequin de bronze. Elle l'interrompit d'un cri : « Sauvez mon frère ! » et elle lui prit la main.

Il ne fallait que ce geste excessif pour faire entendre à Montréjeau quel genre de marché elle proposait. L'homme de foi fut inébranlable. Il se refusa sans vergogne, et il coupa court.

— Princesse, dit-il d'un ton aussi sévère que respectueux, vous vous égarez.

Il avait fait une retraite savante jusqu'à la table. En y posant le coude, il toucha deux fois le boulon électrique. C'était un signal convenu : le garçon rentra sans frapper, présentant une carte sur un plateau.

— Faites attendre, dit Montréjeau, négligemment.

Le garçon se retira. Hélène s'était levée. Montréjeau raccompagna jusqu'à Tantichambre, sans ajouter une parole.

Elle remonta dans son fîacro, tout étourdie de ce nouvel échec. Le cocher lut demanda où la conduire. Elle n'avait aucune idée. A tout hasard, elle donna ladresse de TAcjuarium.

— Mon frère? dit-elle au groom qui lui ouvrit la porte.

— Il est là-haut, répondit le gamin, avec cet air de joie hypocrite et niaise que prennent les gens quand leurs maîtres reviennent de voyage.

Dans la chambre, Hélène trouva Catherine Beaujeu assise sur le divan, et Michel, en manches de chemise, qui achevait les préparatifs de sa nouvelle installation.

— Mais qu'est-ce que tu fais ? cria-t-elle.

— Paix ! dit-il. Tout est réglé.

Ce n'est qu'alors qu'il s'avisa de la fâcheuse rencontre. Sa sœur, sa maîtresse. Le voilà, le carambolage jadis redouté! Mais il y a un tact supérieur à éluder, en certains cas, les conventions mondaines. Michel éluda les conventions, toutefois il n'oublia pas les formes. Il présenta :

— Ma sœur, la baronne Beaujeu.

Catherine fut correcte, un peu théâtrale, avec de la modestie et de l'empressement, comme c'est

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