Le froc: roman
Ceci est l'histoire véridique de votre ancien élève Germain Guiraud; sa vie courte fut peu chargée d'incidents mémorables; je les ai transcrits tels que la réalité me les avait fournis. Mais sa vie morale fut singulièrement intense, vous ne l'ignore^ pas. Là, Monsieur le Chanoine, j'aurais eu besoin de votre Science théologique et de la psychologie spéciale et raffinée que le confessional enseigne aux prêtres. Forcément , je n'ai pu reconstituer qu'une partie de cette âme troublée, folle, qui ressemblait, avec plus de violence, à bien d'autres âmes de ce temps, où le matérialisme scientifique et pratique vient s'épanouir sur la couche profonde du christianisme. Ne participant plus qu'en dilettante à ces luttes de la pensée, je viens vous prier, Monsieur le Chanoine, d'excuser les fautes de l'auteur, et d'agréer l'expression de son respect.
EMILE GOUDEAU.
Sur la banquette de l'antichambre, un homme d'une trentaine d'années, un être sec, émacié, cénobitique, était assis.
Le visage mat, troué de grands yeux profonds, très bruns, aux sourcils arqués, indice d'orgueil; le nez, un peu fort, de belle ligne romaine; des joues creuses qu'une ride précoce, partant de la glande lacrymale, rayait verticalement, pour aboutir à la commissure de lèvres puissantes, serrées par un mouvement volontaire devenu habitude : l'effort du silence ayant posé comme un sceau qui pinçait la bouche latine, sans doute créée pour les larges phrases ou les chansons méridionales ; d'épais cheveux noirs tombant sur le front et la nuque à la
manière des clercs moyen âge; une barbe maigre, dégringolant fluide sur la poitrine; deux longues mains blanches se croisant à l'épigastre en un geste de vague prière inconsciente, tel apparaissait Germain Guiraud, le défroqué, livré au cruel et décevant labeur de l'attente.
En face de lui, un garçon de bureau, gros et gras, accoudé aune petite table tachée d'encre, déchiffrait un journal. De temps à autre, une porte, donnant sur un palier, s'ouvrait; un monsieur quelconque émergeait, passait, jetant un bonjour rapide au domestique, un léger coup d'œilde côté au solliciteur, puis disparaissait derrière un battant de porte, où rayonnait le mot : Rédaction.
Germain Guiraud, immobile, dans une pose presque hiératique, attendait que Monsieur le Directeur voulût bien le recevoir. Nui geste n'indiquait l'impatience. Dans ce repos de sentinelle, sous l'effort de volonté qui le clouait en une attitude photographique, cet homme apparaissait vraiment beau, d'une beauté non banale, mais artistiquement supérieure, bien qu'à détailler ses traits il eût pu, au point de vue parisien, sembler légèrement ridicule. Seulement, les yeux sombres, les sourcils fiers commandaient le respect envers celui que Jacques Mareuil, le spirituel boulevardier, avait surnommé « Monsieur le faux Polyeucte », ou « Son Éminence Monseigneur le Renégat d'Aquitaine ».
Ce personnage singulier donnait une double sensation : d'abord celle d'une amertume concentrée
de bile amère, intense, vitriolante, et en môme temps les signes caractéristiques d'un sang chaud, d'un enthousiasme prompt aux héroïsmes fous, aux amours extrêmes, comme aux haines féroces et aux satires exagérées. Ses lèvres rouges, fortes malgré la contraction imprimée par la volonté, indiquaient la passion retenue et violente, pareille à ces ressorts comprimés qui n'en possèdent que plus d'énergie pour une future détente, tandis que le pli qui creusait les joues montrait en reflets presque verts la puissance du fiel dissolvant et victorieux.
Depuis trois quarts d'heure, Germain Guiraud attendait le bon vouloir de M. Lordier, l'aimable directeur du farouche Démos, grand journal républicain, politique et littéraire. L'extrême parisianisme de cet élégant ne pouvait guère congruer avec le sombre caractère de Germain. Celui-ci s'en doutait bien un peu; mais après mille et une recherches infructueuses pour trouver enfin un coin dans ce Paris devenu son unique asile, par suite des hasards de sa vie, asile où il était venu plein d'espoir, et où, depuis deux années, l'espoir brin à brin s'était effeuillé, le défroqué revenait à cette porte, la seule qui n'eût pas été nettement et définitivement close pour lui, et derrière laquelle trônait le seul, le dernier potentat qui pût l'empêcher de sombrer définitivement. C'était pour Germain la branche de saule de l'homme qui se noie, l'ultime tentative, celle que l'on accomplit par acquit de conscience. Après, c'est la mort du vaincu, le néant pour l'enlizé de la vie.
Impassible de physionomie, avec, au fond de lui, des soubresauts cruels, Germain demeurait là, tenace. Sa destinée allait être réglée — grâce ou rejet du pourvoi — par ce directeur si poli et si fuyant. C'est cela qui l'effrayait. Les formes doucement évasives horrifient les violents ; par contre-coup, les hommes contenus et violents sont la terreur des natures aimables; de là vient la haine fréquente du blond contre le brun. Aussi, dans son cabinet, le blond Lordier, le délicat tribun socialiste, tournait et retournait la carte de Guiraud, ce brun gorgonesque, avec irritation; il attendait que cette mauvaise humeur, contraire à ses habitudes, eût disparu avant que d'ouvrir sa porte.
Enfin, le timbre du rédacteur en chef retentit. Guiraud, comme réveillé en sursaut de quelque rêve tour à tour rose et noir, se leva vivement, lorsque le garçon de bureau lui dit : « Veuillez entrer, Monsieur. »
Quand l'huis fut clos, le subalterne, sans doute habitué, depuis de longs jours, à voir cette sollicitation tenace aboutir à de tenaces fins de non-recevoir, haussa les épaules, avec ce mépris que professent visiblement les êtres inférieurs pour tous les insuccès, mépris que cachent au moins sous de courtoises apparences les gens arrivés.
Debout au milieu de la pièce, le directeur, l'aimable parisien Lordier, ayant préparé sa scène, accueillit Guiraud en levant les bras au plafond :
— ttien, encore rien! pas la plus petite place,
cher monsieur. Pourquoi ne pas chercher ailleurs? Cet ailleurs amena un sourire d'amertume sur les lèvres de Guiraud, qui répondit avec un grand effort d'humilité :
— Je ne connais personne autre que vous à cette heure, personne. Je vous en supplie, monsieur, donnez-moi un emploi quelconque.
— Mais, cher monsieur, tout est pris. Je ne puis pourtant pas mettre quelqu'un sur le pavé, pour vous faire un trou. Que diable! attendez, patientez, travaillez.
— J'ai attendu, patienté, travaillé, voilà deux ans... Je n'ai pas à choisir une autre voie que le journalisme... Eh! Seigneur! accordez-moi une place de scribe en attendant, de garçon de bureau; je balaierai, je frotterai, je ferai les courses, pourvu que je sois là, près du journal, vivant du journal, espérant y entrer par la plus petite porte, par le moindre vasistas... Je suis un banni des autres places, un maudit; vous êtes républicain, socialiste, ami des errants, prenez-moi, je serai dévoué pour un peu de pain. Car je ne puis pas vivre d'aumônes... et les emprunts dans mon cas sont une forme de la mendicité. Prenez-moi... pour presque rien, pour une obole...
Le directeur, pendant ce discours, tapotait avec son couteau à papier sur un manuscrit. 11 finit par interrompre Guiraud :
— Si je vous prenais, je vous paierais aussi cher que les autres, articula-t-il sèchement.
Puis se radoucissant, et d'un ton amical :
— Tenez, mon cher, dit-il, vous m'êtes à ce point recommandé par mon vieux maître Richelot, et aussi par ce très spirituel camarade Mareuil, que je voudrais absolument vous être utile. Votre situation de révolutionnaire catholique, de prêtre insurgé, nous intéresse vivement d'ailleurs. Aussi je vais vous parler à cœur ouvert. Vous faites fausse route; vous vous obstinez à forcer les portes du journalisme parisien, et depuis deux ans que vous vivez dans Paris, vous n'avez rien vu de cette Ville maîtresse, rien observé. Vous m'apportez des pages toutes pleines de vous, des études intérieures, des fantaisies psychologiques ou métaphysiques, presque théologiques. Le journal vit plus objectivement : la politique au jour le jour sans visions prophétiques, ni synthèses du passé ; la littérature quotidienne, comme elle vient, les faits divers surtout; des études juridiques quand elles sont dans l'air; et les théâtres toujours, voilà notre affaire. Un feuilleton corsé, à la bonne heure. Pâture quotidienne! Nous sommes oiseaux sur la branche. Vous? qui êtes-vous? Un prêtre! ahl oui, bien malgré vos efforts, vos luttes contre vous-même, vos colères d'iconoclaste, de briseur d'idoles, vous demeurez prêtre, et naturellement vous prêchez. Il vous faut une chaire. Le journal est parfois uue tribune pour polémiques, et vous doctrinez. Très vieux jeu, cela! Le livre, ce serait autre chose : poésie ou philosophie, voilà votre affaire. Idéaliste quand même, je vous saisis bien.
Vous! garçon de bureau! Mais, perdu dans quelque rêve intérieur, vous ne verriez seulement pas la poussière sur mon pupitre, et les toiles d'araignée vous échapperaient. Faites des livres.
— Ah! s'écria avec une ironie douloureuse le pauvre diable, le libraire me dira : « Créez-vous un nom dans la presse. »
— Bref! conclut sèchement Lordier, je ne vous crois pas apte, pour le moment, aux travaux du journalisme.
— C'est un congé, dit froidement Guiraud.
— îNon, reprit Lordier d'une voix de flûte; non, venez nous voir, lisez les journaux, instruisez-vous de ces choses quotidiennes, futiles pour un philosophe, mais indispensables à un publiciste. Plus tard... nous verrons.
— Plus tard! murmura Guiraud, à qui ce verdict d'un Parisien donnait la sensation d'une toilette ultime de bourreau.
— D'ailleurs, ajouta Lordier mettant du baume, vous serez riche un jour; votre père...
— Mon père! s'exclama Germain, ne me parlez pas de mon père, ni de cette fortune...
Lordier le considéra avec stupeur, comme s'il craignait d'avoir affaire à un fou.
L'autre, s'exallant :
— Paris, par votre bouche, me bannit, comme la famille et la province m'ont banni. Vous matérialisez pour moi une civilisation qui me rejette, à laquelle je suis réfractaire.Oùpuis-je aller, pauvre et maudit?...
— Mais, nom d'un chien! interrompit Lordier, voilà encore votre prêtrise qui vous revient. Quand je vous le disais !
Germain, qui tournait dans la pièce à grands pas, s'arrêta tout à coup devant un numéro déplié du Démos, et montrant à Lordier une signature :
— Que vaut-il plus que moi, celui-là?
— Dame ! répondit l'élégant directeur qui s'amusait maintenant de cette scène, celui-là, comme vous dites, connaît les femmes, il sait le frou-frou, il habille, il déshabille ; c'est quelque chose, même pour des socialistes. Vous êtes très... très chaste, à ce que l'on m'a dit, je vous en félicite au nom de la vertu, mais Paris ne goûte pas ça.
Sur ce mot, Germain fronça le sourcil, la ride qui creusait sa joue s'accentua dans un sourire désespéré.
— Pour connaître la femme, murmura le défroqué, suffit-il d'aimer à en mourir?
Lordier, étonné, releva sa tête blonde de joli homme, considérant ce brun violent :
— Gela nous entraînerait trop loin, dit-il, et j'ai à travailler.
Le front subitement courbé sur ses papiers, il se tut, ruminant probablement cette petite phrase bien parisienne : « Il m'embête à la fin, ce toqué. »
L'autre, provincial, claustral, monacal, thébaïdique, ne comprenant rien à demi-mot, attendait une conclusion :
— Alors? dit-il enfin.
— Alors ! fit le rédacteur sursautant. Alors? mais au revoir, mon cher ami.
Par-dessus son bureau, il tendit une main molle à Germain Guiraud, qui se décida enfin à sortir.
Le garçon dans l'antichambre le regarda insolemment passer, en murmurant un ironique : « A demain , mon bonhomme ! » Tandis que Lordier, en agréable sceptique, concluait : «Tiens! il ne m'a pas emprunté d'argent, ce pauvre Guiraud. » Lui, dans la rue, avisa une affiche rouge qui s'étalait sur le mur, offrant le titre flamboyant d'un ouvrage qu'allait publier incessamment le journal : « Le Démos, républicain, socialiste, et littéraire, va commencer le lundi 20 prochain la publication d'un grand roman démocratique, intitulé : les Pauvres Diables, écrit spécialement pour le Démos, par le citoyen Leroyal, l'auteur si remarqué de Nouméa, des Communards bleus et de Y Assiette au beurre. »
Germain, ayant très longuement contemplé cette affiché rouge, se rappelait le citoyen Leroyal, vêtu à la dernière mode, souriant, riche, battant monnaie avec les misères du peuple, utilisant les ossements de ses compagnons morts à la barricade ou en exil, pour raffiner le sucre de son existence aristocratiquement chic.
Rêveur, il détourna les yeux. Par un phénomène bien connu, son œil, lassé du rouge, teignit de vert la rue et les hautes maisons. Il remarqua cela, et, sans sourire, murmura : « Opinions humaines! »
La rue le menait, insouciamment, à travers une
foule pressée, vers le boulevard, où le chaud crépuscule d'une exceptionnelle journée de mars posait, à la terrasse des cafés, des groupes de journalistes, de boursiers, d'oisifs, heureux de déguster en plein air les liquides bruns, verts, jaunes ou blancs qui trompent l'appétit des affamés et donnent des gastrites aux mangeurs.
Pardessus les verres, des mains tendent la casse à qui offre le séné. La cuisine du succès s'exhale en une forte odeur d'eau bénite de cour, mêlée aux vapeurs acres de l'absinthe.
Germain Guiraud, l'ancien prêtre imbu des textes bibliques, trouvait à cette absinthe générale un symbolique aspect : le poison amer bu par ces conquérants de la célébrité, par ces mithridates du boulevard, les rend réfractaires aux flèches empoisonnées des hostiles camarades.
Le soleil couchant empourprait la cime des arbres, à peine teintés d'un vert très jeune.
La joie factice, presque silencieuse, gouailleuse toujours, du boulevard, désespéra davantage encore l'âme désolée de Guiraud; il se hâta de prendre une rue transversale, où l'ombre s'épaississait, vaguement trouée par de rares becs de gaz, mis au bleu à la devantures des boutiques.
L'immense, l'incommensurable solitude de Paris, ce désert d'hommes, pesait sur lui, plus que jamais, au moment d'accomplir le dessein auquel sa volonté venait de s'arrêter.
Pourtant, il eût souhaité parler une fois au moins
de Celle pour laquelle il s'en allait; car ce n'était ni le remords ni la désespérance qui le poussaient vers le néant, mais un amour, un puissant amour non révélé, non jeté aux échos, enfermé dans son cœur, et qui le faisait éclater. Il voulait enfin rompre le silence, trop longtemps gardé sur ce sujet doux et amer, et se confesser à un être ami, pour lui jeter ses dernières syllabes, l'explosion finale de ses tendresses refoulées.
Il se dirigea vers la rue Saint-Georges, où habitait Tunique personnage, en lequel il pût avoir confiance, parmi l'égoïsme universel. Germain n'ignorait pourtant pas qu'entre tous les égoïstes, celui-là se montrait un des plus égoïstes, du moins en parade, et s'intitulait lui-même : étudiant en philosophie parisienne.
A peine âgé de trente ans, orphelin, jouissant de sa fortune modeste, et pelotant un oncle qui l'avait voué aux études archéologiques et aux langues orientales, Jacques Mareuil trouvait plus agréable de s'initier à la vie moderne occidentale, sans souci aucun du. moyen âge, ni des Échelles du Levant. Il se destinait de la sorte à la diplomatie, avec le luxe d'une ironie discrète. Le contraste de sa nature gaie d'observateur désintéressé avec celle de Germain, sombre, rêveur, forclos en lui-même, avait fait naître chez ce dernier une sympathie illogique d'abord, qui, à l'user, s'était trouvée juste; car l'ironie de Jacques Mareuil se compliquait d'une bonté, d'une sensibilité extrême, extrêmement cachées. Le rouge
complétant le vert, le vert complétant le rouge, les disparates qui semblent se repousser s'alliant intimement pour composer un tout : a Opinions humaines », disait Guiraud.
Presque inconsciemment, dans le trouble profond que dissimulait d'ailleurs une allure indifférente, Germain Guiraud sonna à la porte de Jacques Mareuil. Jacques était absent.
— Le hasard s*en mêle, dit Germain sur le trottoir. Allons ! allons ! cette absence me livre à moimême, me donne le temps nécessaire, m'épargne toute réflexion, tout retouren arrière, toute lâcheté. Allons! c'est écrit! Il faut signer, simplement.
Lentement, il tira d'une poche profonde une lettre, la tourna et la retourna, indécis ; il sonna de nouveau à la porte de Jacques Mareuil, et, tendant le papier à la concierge :
— Remettez ceci à M. Mareuil, dès qu'il sera rentré, dit-il d'une voix brève.
Sorti derechef, il cria :
— C'est signé ! Exécutons.
Il partit le long de la rue Saint-Georges, regagnant larueLafayette. « C'est fait! c'est fait! murmurait-il. Oh! plus à revenir maintenant. Signé! j'ai signé! l'arrêt est juste, je l'exécuterai ! »
Il devenait fébrile, allongeant le pas, tandis que sa redingote déboutonnée, mince et large, flottait.
Au coin de la rue, une voiture trop richement ornée d'argenterie, comme si les chevaux, garnis de vaisselle plate, eussent secoué à leurs dents des cuil-
lers et des fourchettes, passa rapide, conduite par une femme, célèbre dans le monde où Ton s'épuise, et dont la science bizarre, productive, avait été révélée par Jacques Mareuil à Germain Guiraud. Celui-ci eut un petit rire nerveux :
— Voilà Paris ! dit-il. Heureusement, c'est fait de moi 1
Élus loin, derrière l'Opéra, il croisa un chanteur illustre, payé au poids de l'or, qui, la poitrine bombée, poussant quelques « heu-heu-heu-^eu 1 » pour tâter la qualité de sa voix, envahissait triomphalement l'entrée des artistes :
— Voilà Paris I reprit Germain.
Et, songeant au chanteur des cours, au pauvre hère qui mendie, et à la misérable fille du trottoir, qui, en bottines éculées, avec une voix de poitrinaire, offre le paradis au passant, et se comparant lui-même à ces ratés de l'existence, que le hasard seul cloue en bas dans la fange, tandis qu'il jette aux sommets d'autres tout pareils à eux, Germain Guiraud, lassé de la lutte, se dirigea d'un pas hâtif vers la rue de Provence, où il gîtait.
Gomme il passait sous la porte cochère, encore large ouverte, il aperçut un gros garçon qui, tenant à pleins bras une fille de cuisine, l'embrassait à bouche que veux-tu. Il s'arrêta. Cette extase brutale de ces deux êtres l'empoigna, lui aussi : « Quoi ? très pauvres sans doute, l'un et l'autre, ces deux individus onbliaient tout en s'abandonnant à une ivresse que lui, Germain, ignorait ! »
Alors il s'appuya contre la porte et se prit à réfléchir. Un amour, sans raison peut-être, mais un amour le tenait. Que faudrait-il pour l'empêcher de sombrer dans le suicide à cette heure de désespérance? Rien qu'un simple sourire de l'aimée, sourire avant-coureur, sourire prometteur, sourire encourageur. On ne se tue pas aisément à vingt-six ans, lorsqu'une vague espérance subsiste encore. Sans doute son pacte avec la fin finale n'était pas résiliable : là-haut, dans son taudis du septième, il avait préparé, avant de sortir pour la suprême tentative, la mixture empoisonnée. Pourquoi ? Il le savait égale ment fort bien : rejeté de partout, impuissant etveule, il n'avait rien à attendre de Paris, dont les portes se fermaient devant lui. Et pourtant qui sait si le sourire de celle qu'il adorait ne suffirait pas à dissoudre les nuages, à lui faire entrevoir quelque asile rosé, à lui donner le talisman qui lui manquait pour vaincre les monstres. La lâcheté le ressaisissait, la lâcheté qui discute les chances, la bienheureuse lâcheté qui sauve tant de misérables !
— Je veux au moins La revoir avant de mourir se dit-il en forme de concession.
Il ajouta, tranquillisant sa volonté en éveil :
— Jamais Mareuil ne rentrera avant minuit, et, avant minuit, cela sera accompli.
Puis, se payant de plus en plus de subterfuges visà-vis de son propre pacte, il concluait :
— C'est ce soir le vendredi du cher vieux maître ftichelot; mon absence pourrait servir de prétexte à
commentaires... qui sait si Ton viendrait pas me troubler dans l'acte? Bast, mieux vaut que je paraisse. D'ailleurs, je dois cette visite suprême au vieillard qui m'a soutenu.
Mais soudain, il se rappela que, le vendredi précédent, chez le père Richelot, Elle, cette femme qu'il aimait, cette madame Hélion, entourée d'artistes, d'hommes politiques, rayonnante, n'avait eu pour lui que de vagues regards de commisération. La pitié, il n'en voulait pas! Tandis que l'ami Jacques Mareuil, beau, jeune, spirituel, et... riche, parbleu ! avait été le roi de cette reine, ou tout au moins le patito choisi entre tous par la gracieuse Parisienne que devaient épouvanter les sombres regards de Son Éminence noire Monseigneur le Renégat d'Aquitaine. Alors à quoi bon? Et, sans plus hésiter, Germain Guiraud monta dans son taudis du septième — son avant-dernière demeure, pensait-il.
Celui que son entourage appelait le père Richelot était un ancien député de 1848, ex-proscrit, dont la for lune, loin de diminuer en exil, avait été augmentée à l'aide d'heureuses spéculations. Le vieillard, revenu en France, avait ouvert son salon à toute la jeunesse démocratique, et, en môme temps à des artistes, à des littérateurs, à des poètes. La plus grande liberté régnait là. On ne demandait point à une femme, pourvu qu'elle fût jolie ou spirituelle, élégante ou actrice, le passeport du mariage ou du célibat garanti. Tout en maintenant théoriquement les principes Spartiates d'une République démocratique et sociale, on pouvait coqueter avec l'athénianisme le plus pur.
Chaque vendredi, les invités se pressaient autour de la grande table de la salle à manger. Il y en avait d'occasion, d'autres étaient des habitués. Des bohèmes adroits y tutoyaient de futurs ministres, et
des femmes sévères, connaissant la puissance occulte du père Richelot, très fort quand il voulait bien s'en donner la peine, consentaient à coudoyer des figurines de Saxe plâtrées, dont la vertu semblait friable. C'était un de ces chaos parisiens que la fantaisie d'un vieillard peut faire tenir entre les quatre murs d'un salon ou d'une salle à manger, au grand ébahissement des touristes étrangers que le hasard amène là. Quiconque jugerait le vrai monde de Paris par Tune de ces curieuses exceptions, ferait fausse route. C'est au contraire un des foyers de destruction de la société actuelle, sur le fumier de laquelle une société démocratique tente de pousser. C'est le triomphe de l'individualisme sous la haute sauvegarde de quelque marquante individualité.
La maison du grand républicain Richelot était dirigée par une vieille dame, que l'on appelait sa cousine, une cousine trouvée en exil, quelque part. Ce titre équivalait à celui de régente, et maintenait les hôtes en respect devant des cheveux blancs qui, eux du moins, étaient authentiques.
C'est là que Germain Guiraud, recommandé par un avocat de province très lancé dans la politique, avait trouvé asile et protection. Asile, où il ne faisait que manger sa part des dîners de chaque vendredi; protection, dont son manque d'habileté, son défaut d'intrigue ne surent tirer aucun parti.
Lordier y venait très fréquemment, ainsi que Jacques Mareuil : celui-ci surtout pour courtiser les jolies dîneuses, et afin d'avoir dans le même kaléido-
scope un résumé de la vie parisienne, et s'égayer au disparate de ménages austères et intègres coudoyant des alliances vagues de poètes et de cabotines.
La belle Lucie Hélion, que Germain Giraud adorait secrètement, avec assez de frénésie pour en vouloir mourir, était en ce moment la reine incontestée de ce petit monde, et Jacques Mareuil, parmi bien d'autres, s'empressait autour d'elle.
Mariée à un homme fort nul, mais qui avait eu l'esprit de partir à l'amiable pour des pays lointains, Lucie Hélion cherchait et trouvait sans doute, — dans une ombre discrète, sous voiles — quelques distractions dans le monde des arts ou de la politique. La philosophie ne lui déplaisait point, la poésie lui agréait, la sculpture ne la laissait pas indifférente; mais ce qu'elle adorait vraiment c'était, sinon les musiciens, au moins la musique : le son plutôt que le sens des choses la séduisait. Avait-elle une âme? on ne discute pas cela, dans le tourbillonnement d'une vie agitée. Sûrement elle vibrait, et voilà tout.
Figure de poupée parisienne, avec de très jolis yeux verts, et des lèvres trop rouges, ou trop rougies. Admirablement habillée, charmante dans les détails, et d'ensemble gaie à l'œil, elle babillait, chantait, rêvait sans insister sur rien. C'était l'enfant gâtée, qui n'a pas le temps, au milieu des bonbons qu'on lui offre de toutes parts, de réfléchir une minute. La trentaine allait sonner pour elle, sur le calendrier, mais elle semblait avoir vingt-cinq ans à peine par le corsage, et huit ans d'après le raison. D'ailleurs
presque toutes les femmes sont précoces d'esprit jusqu'à dix ans et s'arrêtent là, quand même elles atteindraient la centaine. On la disait en plus dénuée de passion, toute vibrante qu'elle fût. Les érudits d'amour répondaient : « Chi lo sa! Le but n'est pas atteint, c'est pei^-être la faute des archers. »
Ces petites complications amusaient Jacques Mareuil, et, dame I il se mettait sur les rangs, archer sceptique, mais malin, sans conviction, mais connaissant des trucs. Jusqu'à ce moment la flirtation était restée dans les bornes d'une agacerie mutuelle ; seulement le dénouement se laissait prévoir.
Ce soir-là vers minuit, ayant reconduit Lucie Hélion jusqu'à sa porte, Jacques Mareuil serra discrètement la main à la jeune femme. En revenant chez lui, il réfléchissait, avec un demi-sourire sur les lèvres :
— Charmante, en vérité I un peu poupée, un peu ceci, un peu cela ; mais charmante ! Je vais rudement rêver jusqu'à réalisation.
Jacques Mareuil, sans préjugés d'école romantique ou naturaliste, étudiait la philosophie parisienne aussi bien sur les femmes que dans les livres, parfois dans les tripots, souvent à la cour d'assises.
La Faculté spéciale où s'enseigne la philosophie parisienne est une Sorbonne mobile, Collège de France en camp volant; les cours qu'on y professe sont tenus par des docteurs inconscients, dans des chaires inattendues : alcôves comparées; analyse des salons; dissertations à peu près françaises des
cafés, cercles et boulevards; exégèse des volontés perdues ; étude médico-légale des vertus et des vices ; grandeur et décadence de la virilité; le sourire dans ses rapports avec la vérité; contraste du masque civilisé avec la constitution intime de l'individu; comment une indulgence général^ très vulgarisée, se concilie avec une intolérance de parti pris ; pourquoi Paris e§t une ville plus charitable que saint Vincent de Paul, et plus barbare que Néron; essai sur le ridicule dont on abreuve les filles enceintes, combiné avec la pitié qu'excitent les filles-mères; en quel cas un Parisien a-t-il le droit d'épouser la maîtresse, enrichie par un autre, plutôt que de convoler avec la femme pauvre; phénomène du tribun socialiste ou du député extrême droite, corrompus par la buvette parlementaire; de la largeur des marges du Gode, l'art d'y marcher, et même de s'y mouvoir à l'aise; de la chute dans un article du susdit Gode; que si Paris possède les plus avides gens du monde, il contient des êtres assez désintéressés pour écrire des vers dans des mansardes, sans feu l'hiver, et ruisselantes de calorique l'été; que si également le vice fleurit à la surface, transformant l'asphalte du boulevard en lac Asphaltite, il existe, en des coins, des êtres vertueux en nombre suffisant, non point dix, mais cent et cent mille, pour empêcher le vieux feu du ciel de choir sur les toitures; comment, non pas seulement en la même ville, mais dans le cœur du même homme, de la même femme, tous les disparates élisent domicile
par couches superposées, à la façon du cuivre et du zinc d'une pile électrique, pour fournir ce grand courant parisien qui vivifie l'univers; définir la nature, les causes et les effets du magnétisme particulier à cette capitale; donner ainsi, en raccourci, l'histoire de l'humanité actuelle, voire des humanités antérieures, c'est-à-dire saisir la clef d'Athènes, vérifier Rome, comprendre enfin Babylone.
C'était toujours avec un sourire sceptique, mais avec une grande emphase de langage, que Jacques Mareuil exposait ce programme singulier.
Son père, un magistrat distingué, l'avait de bonne heure initié aux dessous de la grande ville. Quand ils dînaient en tête à tête, le vieux juge déboutonnait les dossiers, fouillait dans les causes grasses ou fausses maigres, vivisectait les ventrus, étalant leurs intestins gras, pour montrer de quelles sortes de viandes ils étaient tissus, compulsant les linges sales, marqués d'armoiries ou de chiffres financiers, promenant une lanterne de chiffonnier philosophe dans les recoins obscurs d'un tas de consciences, sur les crimes heureux, les vices impunis, grattant les lèpres sociales pour les faire suer leur venin, mais sans colère, sceptiquement, bonnement, en homme que cela amuse comme un problème. Quand le fils, lorsque Jacques, avec l'ardeur de ses vingt ans, s'emballait, parlait de nivelage, de socialisme, de table rase, le magistrat lui clouait le bec (sic), lui montrant les mêmes vices, les mômes lèpres, les mêmes crimes dans les bas-fonds sociaux. Si, alors,
le jeune homme, navré, se laissait choir dans le pessimisme, le vieux secouait la tête. Changeant de tableau il dénombrait à son fils l'énorme quantité de vertus cachées, humbles, tapies sous la mousse, naissant du fumier, toutes les prières, tous les dévouements inconnus, cet immense travail de chaque jour qui répare ce que les vices détruisent, cette œuvre de Pénélope qui veut qu'à père prodigue succède fils avare, malgré les prétendues lois d'un atavisme trompeur, la recomposition à côté de la décomposition, l'égout collecteur changé en arrosage pour salades fraîches et doux légumes ; alors il concluait :
— Fils, il en a toujours été ainsi ; très probable qu'il en sera toujours de même. Il faut être railleur, mais surtout bon. Ne te laisse pas duper par la raillerie qui dessèche, ni par la bonté qui enlize ; c'est le seul moyen de devenir un véritable Parisien, c'est-à-dire l'espèce d'homme la plus haute qui soit.
A la mort de son père, Jacques Mareuil avait hérité d'une fortune modeste, mais suffisante : douze mille livres de rente, augmentée çà et là de quelques emprunts à cet oncle si entiché d'études diplomatiques; mais, lui, s'adonnait tout entier à l'étude parisienne, guettant les occasions propices, suivant les aventures les plus diverses. Il vivait de la sorte, sans ambition autre que d'accumuler des notes vivantes, pour plus tard en composer une philosophie parisienne — oh! très tard, quand il aurait pris sa retraite.
Aussi c'avait été une joie pour Jacques que de
rencontrer, un vendredi soir, dans le salon Richelot, ce singulier personnage, ce Germain Guiraud, le philosophe à la triste figure, comme il l'appela *dès l'abord. Il s'était pris pour ce dévoyé d'une grande compassion, mêlée de curiosité. Cet être, qui semblait perpétuellement tombé des étoiles, l'intéressait. Comment ce bolide, jeté par la destinée dans les marécages parisiens, réussirait-il à se coaguler en îlot ferme? C'était une question amusante. A plusieurs reprises, il l'avait délicatement consolidé par quelques louis, et raffermi par de sages conseils.
D'ailleurs la curiosité parisiano-scientilique de Mareuil se trouvait surexcitée par les réticences dont Guiraud encombrait ses récits. Autant que le sagace observateur avait pu coudre lambeaux par lambeaux les rares confidences, il soupçonnait qu'un drame terrible avait éloigné Germain du sacerdoce, qu'un anathème pesait sur ce prêtre manqué, que la famille avait pris fait et cause contre lui ; que, banni, sans argent, il s'était réfugié dans Paris avec une lettre pour le vétéran de AS. Le malheureux espérait toujours que ce tribun allait lui ouvrir toutes grandes les portes des journaux. Enfantinement, cet ex-serviteur de Dieu s'imaginait que la puissance divine, qui peut tout, était à la portée de la main de son protecteur. Il vivait là-dessus dans une ignorance de la lutte parisienne, qui faisait sourire Mareuil.
— Cela le soutient, pensait-il ; laissons-lui l'espoir.
D'ailleurs, s'il connaissait bien Paris, Mareuil,
très ignorant de la province étroite, serrée, rectiligne, ajoutait :
— Le père se départira un jour de sa rigueur, et Tarai Guiraud touchera quelque pension.
Depuis un certain temps, néanmoins, la tristesse du malheureux devenait poignante. L'intransigeant courage, montré par lui jusqu'alors, baissait. D'après quelques timides aperçus très maladroits que Guiraud risqua sur les femmes en présence de Mareuil, celui-ci crut comprendre que ce grand garçon, ce vierge de vingt-six ans, s'était englué, lui aussi, enfin, dans les plis d'une jupe, mais, platoniquement, de loin, plutôt dans les reflets des plis d'une jupe.
Un jour même, Mareuil plaisanta le provincial sur sa future conquête, pour savoir s'il parlerait. L'autre rougit considérablement, répondant sèchement par un :
— Ne parlons pas de cela, s'il vous plaît.
Mareuil se le tint pour dit.
Il se promettait toutefois de surveiller, en dilettante, la cristallisation amoureuse du défroqué. Mais les hasards de la vie l'avaient empêché depuis quelque temps de le rencontrer; il se le reprochait même, sachant que le pauvre diable avait souvent besoin de sa bourse.
Avec son égoïsme d'observateur, Jacques Mareuil ne youlait point que son sujet Guiraud, exceptionnel, rare, occasion unique, échappât subitement au microscope qu'il braquait sur lui.
Aussi eut-il un tressaillement en reconnaissant
l'écriture de ce camarade sur la lettre que lui tendait la concierge.
Il lut vivement, dans le vestibule :
« Mon cher Jacques Mareuil,
« C'est fini de moi. Je ne réussis à quoi que ce soit; je vais voir dans l'au-delà, si mon âme connaîtra les espaces promis aux rêveries spirilualistes, ou si elle s'enfouira dans le néant.
« Vous trouverez, sur ma table de travail, mon testament de délicieux toqué, comme vous m'appeliez parfois, de faux Polyeucte, ou de vrai Renégat d'Aquitaine. Vous apprendrez à me connaître.
« C'est Tunique présent d'adieu que je puisse adresser au seul ami que j'aie trouvé dans Paris.
« Adieu.
Germain. »
— Quand cette lettre? dit Jacques à la concierge.
— Vers six heures, Monsieur.
Jacques sortit aussitôt, héla un fiacre qui passait, et cria : « Rue de Provence, et vivement. »
Rue de Provence, Jacques Mareuil dit au concierge :
— Vite, allez chercher un médecin; faites-le venir chez M. Guiraud... prenez la voiture qui est à la porte.
Il enjamba les six étages jusqu'au palier où se trouvent les chambres de domestiques. Avisant une petite porte, il frappe à coups redoublés; un gémissement indistinct lui répond de l'intérieur. Alors d'un coup d'épaule il fit sauter la porte.
Dans l'obscurité, tournoyaient, pareilles à des feux follets, des lueurs phosphorescentes, surtout vers le lit, qui en était comme illuminé. Le corps de Guiraud se dessinait en vapeurs bleuâtres et flottantes. Une insupportable odeur d'ail concentré empestait le réduit. Jacques courut à la fenêtre, l'ouvrit toute grande. Puis vivement il alluma une mauvaise lampe posée sur un coin de table. Sur le lit, Guiraud,
mourant, les yeux hagards, la bouche convulsée, les mains accrochées à la peau de sa poitrine, que ses ongles déchiraient, gémissait faiblement :
— A boire ! à boire !
Près de lui, sur la table de nuit, un verre vide. A côté, un reste de pâte phosphorée, dont les lueurs bleuâtres tournaient en spirales fantasques de flammes de punch.
Mareuil prit une carafe, et desserrant les dents du moribond, put lui verser quelques gouttes entre les lèvres.
Un médecin arrivait, suivi du concierge, dont le génie observateur et curieux se révéla par cette phrase :
— Ça sent bougrement l'ail ici.
— Taisez-vous, fit le docteur, et allez me chercher du bouillon, des pilules de térébenthine, de l'émétique et de la magnésie. C'est un empoisonnement par le phosphore, ajouta-t-il en prenant le pouls du malade; tandis que le concierge descendait, rapide.
— Peut-on le sauver, docteur? demanda Mareuil.
— Je le pense, répondit le médecin ; cette mixture ne possédait pas assez d'acide phosphorique, heureusement.
Guiraud se tordait en proie à des vomissements.
Mareuil détourna ses regards de ce spectacle, et aperçut contre le mur, juste en face du lit où le misérable se roulait convulsivement, une photographie de Lucie Hélion. Les deux yeux étaient percés à coups d'épingles, et dans ce joli visage, presque en-
fantin, cette cécité apparaissait horrible. Jacques tressaillit :
— Quoi! Elle? pensa-t-il.
Plus loin, sur une table de bois blanc, où quelques livres dépenaillés couraient les uns après les autres, un manuscrit, placé en évidence, avec une lettre ^pinglée à l'un des coins. En gros caractères était écrit : « A monsieur Jacques Mareuil, extrema voluntas. » Un peu au-dessous :
« Fax in terra! »
Suivaient quelques lignes :
« Ceci est mon journal, que jamais Lordier n'a voulu m'imprimer, hélas ! Je prie monsieur Jacques Mareuil sinon de le publier, du moins de le faire copier à quelques exemplaires, d'en envoyer un à M. Guiraud, mon père; un autre, à madame Hélion, qui pense peut-être, en Parisienne, que Ton ne saurait pas mourir d'amour pour elle (ce dernier membre de phrase était souligné). M. Mareuil excusera un moribond, un mort, de réclamer de lui ce service. Je le remercie.
« Adieu la vie. Pax in terra.
« Amen. »
— Ainsi, pensa Mareuil, c'est pour elle, pour la linotte, l'oiselle folle, que cet imbécile...
Le malade gémissait :
. — Je l'aime! je l'aime!
Le docteur, un jeune homme, d'aspect froid, habitué à ces sortes de spectacles, disait :
— Oui, oui, vous l'aimez, c'est bon.
Se tournant vers Jacques, il ajouta :
— . Dans les empoisonnements par le phosphore, il y a hyperesthésie des facultés génitales. Une puissance égale à celle que Ton obtiendrait avec la cantharide :de là des rêves erotiques, de l'hallucination sexuelle.
Il s'interrompit :
— Crédié! cet animal de concierge n'arrive donc pas?
L'autre montait péniblement.
— Vite l'émétique, dans un verre, 15 grammes.
Germain Guiraud, divaguant toujours, prit néanmoins la potion. D'horribles vomissements succédèrent. Le concierge ululait :
— G'est-y Dieu possible de compromettre une maison, pour un loyer de deux cents francs!
— Fichez-nous la paix, dit le docteur. Où sont les pilules de térébenthine? Trois, vite.
Puis, s'adressant à Jacques, qui demeurait songeur devant les yeux troués de cette photographie :
— La térébenthine forme avec le phosphore ingéré un acide thérébentino-phosphoreux sans aucune action toxique, et, par là même, neutralise les effets du poison.
Au bout d'un instant, il se pencha vers Germain :
— Là, ça va mieux, dit-il?
— Oui, répondit faiblement le malade.
— Monsieur, je vous remercie pour mon ami, se hâta de dire Jacques Mareuil.
— J'accomplis un devoir, reprit simplement le jeune docteur. Voici ma carte, sur laquelle je vais prier les internes de Saint-Louis de prendre immédiatement ce malade qui ne peut rester ici. La convalescence sera de quelque durée, et, bien qu'il soit présentement hors de danger, j'aime mieux qu'il entre à l'hôpital.
Gomme Jacques sursautait, le docteur reprit :
— Préférez-vous que votre ami succombe ici? Auriez-vous le préjugé vulgaire? Allons donc!
— Soit, reprit Jacques. D'ailleurs, le malheureux n'en est pas à cela près. Je vais le conduire à cet asile des misérables.
— Dites des heureux parmi les misérables, répondit le docteur; car là, du moins, ils sont assurés d'avoir pour eux à chaque instant les efforts de la science, et l'habiiude du dévouement.
Jacques Mareuil prit le' manuscrit, qu'il mit dans sa poche. Puis il requit le concierge, fit un paquet de hardes qu'on descendit dans le fiacre; ensuite, le malade, enveloppé dans ses couvertures, callé dans un fauteuil, fut transporté péniblement jusqu'au rezde-chaussée. De sa vie, Jacques n'avait pris pareil exercice. 11 soufflait éperdument, d'autant que le misérable Germain exhalait une pestilentielle odeur de phosphore.
Dans le fiacre, se dirigeant vers l'hôpital Saint- Louis, le hère poussait sa plainte :
— Je l'aime! ah! Dieu! je brûle! je meurs!
— Sapristi! mon ami, ne put s'empêcher de mur-
murer le sceptique Jacques Mareuil, je ne doute pas que le phosphore ne soit un aphrodisiaque puissant, et n'excite le sens génésique au plus haut degré; seulement, pour le quart d'heure, au lieu et place d'une femme adorée, vous avez grand besoin de plusieurs vomitifs et de quelques antiphlogistiques.
— Je brûle! je l'aime! répétait spasmodiquement Germain Guiraud, sans reconnaître son ami.
— C'est entendu! pensait Jacques; mais sacrebleu ! comme cela sent l'ail dans ce fiacre ! si jamais je m'empoisonne, je dédaignerai le phosphore : ce n'est pas une odeur mortuaire assez distinguée pour moi.
Quand Jacques eut confié Germain aux infirmiers, quand on lui eut assuré que tout danger imminent avait disparu, il regagna son fiacre.
Rentré chez lui, il se fit servir à souper; puis il lut sans désemparer, ponctuant d'exclamations les passages les plus extrordinaires de ce long récit.
— Quel drôle de citoyen I disait-il parfois. Oui certes, je ferai imprimer ceci.
Puis il poursuivait sa lecture.