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SOUVENIRS DE GERMAIN GUIRAUD

Aux abords de certaines villes, à l'endroit où les dernières maisons s'éparpillent sur la grande route, pareilles à des éclaireurs d'avant-garde, là où déjà quelques vergers clos de haies, une parcelle de terre zébrée de vert ou de jaune, un petit bois servent de transition entre la cité et les campagnes environnantes, on voit s'élever une haute muraille, longeant la route déserte. Cette muraille, pareille à une falaise, ne possède qu'une ouverture, un portail bas, dont les battants fermés braquent un judas préventif, contre celui qui se hasarderait à tirer le lourd chaînon dont l'anneau pend à droite. Au-dessus du portail, une robuste croix tend ses bras de bronze ouvragé. Parfois, dans une encoignure, une Madone à

l'enfant. Et c'est tout. La muraille se prolonge encore longtemps; puis les champs recommencent, des vergers, quelques rares maisons. Si le voyageur se retourne au bout de la montée, alors, par-dessus la muraille, au delà des têtes d'arbres qui ressemblent à de mystérieux gardiens chargés de voiles, il peut apercevoir un grand édifice, aux innombrables fenêtres. On dirait d'une caserne; cependant, à l'air pacifique et dolent, au recueillement, au silence profond qui enveloppent cette immense bâtisse, surtout à la vue de la chapelle qui la flanque, étalant au ciel clair ou sombre sa croix dorée, sa rosace versicolore et son clocheton gris, il reconnaîtrait bien vite une maison de prière, non pas austère comme un couvent, car, de-ci de-là des pelouses, des charmilles jettent une note égayante, on y entrevoit des fleurs ; mais très sévère encore, la haute muraille se dresse de toutes parts, barrière au dehors, défense au dedans, contre le reste du monde. Les oiseaux seuls y entrent et en sortent librement. Un jour par semaine, la porte s'ouvre ; l'on voit défiler, vêtus de noir, des hommes jeunes, à figure imberbe, les uns presque enfants, d'autres mûrs déjà, qui trois par trois, silencieusement, ou ne parlant qu'à voix basse, cortège sans gaieté, sans tristesse, s'en vont le long de la route, là-bas, dix, quinze kilomètres, reviennent le soir, blancs de " poussière, harassés, se réengouffrent sous la porte, laquelle se referme derrière eux pour toute une semaine»

Si quelque curieux les suivait à cette unique sortie, il verrait que sous l'uniforme commun ces jeunes hommes ont déjà pris une commune attitude, des gestes rares, une physionomie sérieuse. Il les diviserait simplement en deux catégories, ceux qui seront gras plus tard, ceux qui resteront éternellement maigres : les premiers portent une figure ronde, un peu rougeaude, aux regards clairs sans profondeur, les seconds montrent un visage allongé , des traits tirés, des yeux creux, voilés, pensifs. Les premiers marchent à grandes enjambées, d'un pas solide, avec un dandinement des épaules; les seconds glissent, pour ainsi dire, gardant un buste immobile. Au bout du trajet, après avoir tourné dans un vague chemin creux, le cortège envahit la clairière d'une forêt, ou pénètre, salué par un gardien, dans quelque belle propriété. Là, ils se dispersent. Les premiers, les futurs hommes gras, se livrent à des jeux variés : la balle, les barres, voire le jeu de saute-mouton, qui les oblige à trousser aux reins leurs longues lévites ; les autres, toujours trois par trois, se promènent majesteusement, en devisant. Ce sont les élèves du grand séminaire, les prêtres de l'avenir; les premiers, les rouges, viennent de la campagne ; les autres, les pâles, sont fournis par les villes.

C'est là tout ce que le monde voit d'eux. Ce rare passant curieux, c'est tout ce qu'ils voient du monde, durant toute l'année scolaire. Ils regardent à peine les gens qui les croisent sur la route ; si c'est une femme, ils baissent les yeux, non point par hypo-

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crisie, comme le pense le vulgaire, mais parce qu'une Règle de fer pèse sur eux, même le long des grands chemins, môme en pleine atmosphère de liberté.

La Règle, inflexiblement tenace, les suit parmi les champs, dans les forêts; il semble que les lourdes murailles du cloître, subitement mobilisées, les accompagnent partout, et les enveloppent.

A l'époque indépendante des vacances, pendant les trois mois qu'ils peuvent consacrer à leur famille, la Règle ne les lâche pas; les murailles, invisibles pour tous, tangibles pour eux, les enferment encore. A la table des parents, en face des amis, la Règle, toujours présente, les rend aveugles à ce qu'il ne doivent pas voir, sourds à ce qu'il leur est défendu d'entendre. Voyez : pour qu'ils ne l'oublient jamais, elle leur impose le costume particulier, muraille d'étoffe noire, qui emprisonne leur conscience.

Pendant l'année scolaire, ils travaillent dans des cellules, entre quatre murs blancs, où, seule, une image de Christ, au-dessus d'une couchette étroite, peut répondre à leurs pensées solitaires, les juger, les blâmer ou les bénir. La fenêtre donne sur la cime <Jes arbres, qui, en été, voilent le paysage lointain, dont la poésie n'est pas faite pour ces reclus. En hiver, au travers du grillage que forment les rameaux dépouillés, la campagne, au delà de la muraille épaisse, leur apparaît sans doute, mais dans sa tristesse de neige, de pluie, de frileuse nudité.

Dès cinq heures, la cloche les éveille à la prière :

Angélus, angélus, angélus/ il faut que l'ange vienne à l'appel, afin de leurs donner la force de se courber sur les livres, les puissants et monotones livres de théologie. Toute la scolastique, la casuistique, le droit canon et les commentaires, les controverses avec les schismatiques, les hérétiques de toutes les époques, les Ariens; les Albigeois, les Alexandrins et les Hussites, doivent entrer dans leur crâne, s'y installer, bannissant le reste.

La littérature et l'éloquence sacrée sont leur unique régal; à peine la littérature profane est-elle représentée, et encore jusqu'au xvm e siècle. Pour ceux qu'un instinct plus vivant pousse vers les choses modernes, c'est une joie à travers les réponses toutes faites qu'on leur donne à digérer, à s'assimiler, que d'étudier les systèmes des Fourier, des Saint-Simon, des Pierre Leroux. Combattre Lamennais, c'est sentir un individu vivant devant soi, après s'être colleté avec ce tas de morts desséchés qui s'appellent Abeilard ou Guillaume de Ghampeaux. Poussière pour poussière, celle de Proudhon semble plus proche de la vie. Gomme on se prend à aimer de Bonald ou Joseph de Maistre, après avoir admiré sur commande la Somme de saint Thomas oVAquin!

J'étudiais ainsi au grand séminaire de Périgueux, vivant de cette vie tombale, sans en souffrir aucunement ; c'est seulement aujourd'hui qu'elle m'apparaît sombre. Alors, tout entier à la lutte intérieure que je subissais, la sainte, la sacrée prison compor-

tait pour moi je ne sais quel charme douloureux, compréhensible uniquement à ceux-là qui vécurent de cette sorte.

Eh! oui, cette existence de cénobite, bien d'autres l'ont menée ! le lourd Chabrillou, mon voisin de cellule; le grand Faragnon, mon autre voisin ; ils piochaient les mômes textes et n'en ressentaient pas le moindre dégoût.

Du dégoût! Ah ! d'autres, un peu partout, à Paris, là, tenez; près du Luxembourg ensoleillé, où les étudiants en droit ou en médecine fument des cigarettes entre deux cours ou deux absinthes, 3e préparant à juger, à légiférer, à guérir, là, des hommes, aussi jeunes qu'eux, pâlissent du matin au soir sur des bouquins abrupts ; ils sont soumis au silence, sauf une heure par jour; un joug féroce brise en eux toute volonté, toute passion.

Les élèves de Saint-Cyr sont presque des prisonniers, mais le dimanche leur appartient, ils ont le libre espace une fois par semaine. D'ailleurs, leur réclusion ne dure que deux ans. Quand ils descendent de la gare Montparnasse, vers le Paris bruyant et libre, qu'ils jettent un coup d'œil sur les sombres murailles de Saint-Sulpice, ils exulteront de joie.

J'étais donc au grand séminaire de Périgueux. Mon ignorance de toutes choses m'aurait préservé •de l'ennui, si le drame intérieur n'avait secoué mon âme presque à la déraciner de mon corps. Au moment des crises les plus violentes qui me tenaient éveillé toute la nuit, angoissé, tendant vers le ciel

des mains tremblantes, je ne songeais point aux heureux du dehors, aux êtres indépendants dont la vie m'était inconnue, indifférente, mais j'enviais le pacifique sommeil du lourd Ghabrillou, et j'aurais voulu ronfler sans douleur, comme le stupide Faragnon.

Ici, le sceptique qui me lit, l'ignorant sceptique entrevoit la femme. Il se trompe. Le philosophe alors songe que la foi défaillait en moi. Point. Le drame était plus compliqué, plus rare. La femme n'hallucinait point mon célibat, la foi demeurait robuste, d'un bout à l'autre de ma religion tout me semblait clair, prouvé, tangible. Plus j'avançais dans mes études de théologie, plus je me sentais pris par le merveilleux engrenage que les intelligences les plus hautes, les esprits les plus habiles, les dialecticiens les plus retors ont dès longtemps forgé.

Tout au contraire, la foi aveuglante qui me tenait, m'Avait fait placer si haut la dignité de prêtre, que je redoutais de n'avoir pas une franche vocation. En d'autres termes, la grâce, pour me servir du terme propre, la grâce me manquait.

Je n'expliquerai point ici ce qu'est la grâce, comparativement à la foi ; je dirai simplement que l'on peut croire à toute la doctrine, et ne pas se sentir une vocation telle que celle du prêtre.

En somme, me lise qui voudra, parmi vous, ô braves chrétiens modernes, qui ignorez si profondément votre catéchisme.

Et, d'ailleurs, les faits, les humbles faits tout-

puissants, ne parleront-ils pas assez par eux-mêmes, sans que je m'avise de disserter ?

Allons.

Après dix-huit ans de mariage, mon père, alors âgé de près de cinquante ans, désespérait d'avoir un enfant. Mais la déception de mon père n'était rien à côté de la désolation de ma pauvre mère. Tous deux, extrêmement pieux, voyaient, chacun pour sa part, une malédiction céleste sur lui; aucun n'accusait l'autre. Us se confondaient en prières, ex-voto, pèlerinages. Leurs visites à Lourdes, à la Salette semblaient inutiles. D'innombrables cierges avaient flambé dans toutes les chapelles, où Ton révère la vierge-mère. En vain.

Mon père qui tenait un magasin : A la Religieuse, dans une rue obscure du vieux Périgueux, vendait tout ce qui intéresse le culte : ciboires et ostensoirs, chasubles, chapes dorées, manipules, croix, encensoirs, goupillons, scapulaires, chapelets, médailles saintes, portraits du pape, statuettes dorées; vierges Marie en robe bleue semée d'or, Jésus au cœur saignant, Mères aux sept plaies, dont les poignards sont trois à gauche et quatre à droite. A cause du lien étroit qui unit la religion et la mort, un commerce de couronnes de perles, de médaillons funèbres, de croix sépulcrales, se joignait à l'autre. Les bénéfices,

considérables, s'accumulaient, mon père étant bien vu du clergé, de la petite noblesse citadine, de la bourgeoisie bien pensante. Une fortune s'amassait dans cette boutique calme. Seulement, pareille à Sarah, ma mère était stérile.

Quand j'y songe parfois aujourd'hui, je voudrais qu'elle eût continué. Mais ne blasphémons pas! Cela ne sert à rien qu'à prouver notre impuissance, laquelle n'a pas besoin de démonstration.

Les prêtres qui fréquentaient là, consolaient de leur mieux les époux. Je ne ferai à aucun d'eux l'injure de supposer qu'en indiquant, comme fin dernière de la fortune de mes parents, une donation aux couvents ou aux pauvres, ils souhaitaient une éternelle stérilité à cet hymen qu'ils avaient béni, non ; l'Église, au contraire, dans le mariage ne voit que la descendance; c'était donc simplement comme pisaller qu'ils offraient les fondations pieuses en guise d'héritières légitimes à cette fortune basée sur des chasubles, amassée avec des ostensoirs en vermeil, fructueusement vendus.

Néanmoins lorsque je parus en cette vallée de misère et de larmes, moi, fruit inespéré d'une alliance déjà ancienne, au cri de joie de mon père et de ma mère, répondit de l'évêché un mot écrit parle vicaire général au nom de Monseigneur lui-même : « Cet enfant que Dieu vous octroie par miracle, c'est à Dieu que vous devez le consacrer. »

Et certes je fus consacré au Seigneur dès mon

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baptême. On me donna les noms significatifs de Dieudonné-Samuel, puis, comme j'étais né le jour de sainte Germaine, on m'appela aussi Germain. Ce fut ce dernier nom qui prévalut avec le temps, parce que Dieudonné déplaisait à ma mère, et que Samuel aurait pu me faire passer pour israélite, ce qu'il fallait éviter à tout prix.

Dès lors aussi, on me voua au bleu, c'est-à-dire à la Vierge, dont, sans nul doute, l'intercession avait amené ce favorable et inespéré résultat.

Que fut mon enfance? Vision lointaine, calme. Des leçons données par ma mère, je passais aux leçons d'un vieux prêtre, commensal et conseiller de la maison. Un vieux prêtre doux, innocent, amusé de rien, joyeux, qui emplissait d'un bon gros rire sacerdotal la salle à manger, quand l'oie grasse ou le dindon truffé faisaient leur apparition attendue, un vieux prêtre dont la mémoire me reste chère encore aujourd'hui. Un attendrissement me prend en songeant à cet honnête et pur bonhomme, inconscient instrument de la ruine de ma jeunesse. Qui le poussait à exagérer encore chez mes parents l'exaltation religieuse? Aucun intérêt direct : sa foi lui disait d'agir ainsi. Que pouvait-il rêver de plus beau pour mon avenir que de faire de moi un être semblable à lui, pur et bon comme lui-même, destiné au ciel comme il s'y sentait destiné?

Bien souvent depuis, des sceptiques ont essayé de me démontrer que le cléricalisme se servait de cet agent quasi inconscient — d'autant plus puissant —

pour accaparer en ma personne la fortune q u e ma naissance enlevait aux fondations pieuses. Je les ai laissé dire, songeant, à part moi, que c'est, pour quelques centaines de mille francs, supposer trop d'infamies. L'esprit de corps suffit à tout expliquer aux yeux des réalistes , ce me semble ; quant aux mystiques , ils comprennent la foi ardente qui veut partager le ciel avec le plus d'élus possible.

Me voici donc un Déodat, un Dieudonné, que l'Éternel désignait aux plus hautes fonctions sacerdotales, ou du moins à l'accroissement du bien de son Église sur cette terre. J'étais d'avance racolé pour travailler dans la vigne du Seigneur..

Cette enfance m'apparaît un peu confuse, à travers les tempêtes que j'ai subies depuis. Quelques promenades avec le vieil abbé, au cours desquelles il me démontrait la bonté de Dieu à l'aide des fleurs du chemin, et des papillons, sa grandeur évidente dans les chênes du coteau, dans les peupliers du vallon, sa puissance démontrée par l'éclat du tonnerre. La justice divine apparaissait à mes yeux sous la forme d'un gueux, ivrogne, répugnant, qui blasphémait sur le passage du prêtre, tandis que d'autres, pauvres comme lui, mais qui suivaient les offices, trouvaient des consolations et même une certaine sérénité dans leur misère apaisée. Toutes les indignations du vieillard contre les fleurs vénéneuses, les méchantes bêtes, ou les scélératesse des orages, se traduisaient par ce mot qu'il répétait volontiers :

— Gela est véritablement démoniaque!

Démoniaque suffisait à tout expliquer, quand divin ne convenait pas.

La religion me suivait partout, enveloppant mon âme dans des bandelettes sacrées, qui sentaient les immortelles et l'encens.

Mon père, très fanatique, parlait volontiers de l'Enfer, qu'il redoutait, sans raisons bien sérieuses, le pauvre homme. A certaines époques, il tombait en des idées noires, se reprochant sans doute, au fond de sa conscience, d'avoir compté un peu trop cher quelque encensoir à une chétive fabrique de village, ou de s'être laissé aller, entraîné par le fatal démon du commerce, à surfaire le prix d'un crucifix, peutêtre très moderne, mais vendu comme ancien à M. le marquis de Tyrol. D'autres fois, après avoir déballé des orfèvreries, il se prenait à bousculer ces objets sacrés, en maudissant le commis voyageur, qui l'avait trompé. Gela n.e me faisait que médiocrement respecter les vases du culte, traités comme de simples vaisselles. Mais ces jours-là, le père s'en allait à confesse, ne récupérant sa sérénité vis-à-vis de ses remords cuisants, que muni d'une absolution en forme.

Ma mère était plus tendre naturellement, et songeait au ciel. La musique paradisiaque succédant aux clameurs d'ici-bas, elle l'entendait, elle la comprenait le dimanche à vêpres, dans le calme d'une digestion lente, tandis que les orgues soulignaient les répons.

Entre ces trois personnes, exploitant au profit de

Dieu la Terre, l'Enfer et le Ciel, mon âme se berçait mystiquement.

On fabriquait à la maison des hosties pour un couvent voisin ; on les taillait dans du pain sans levain, et je mangeais les rognures. C'était un plaisir presque sacré, mais qui, plus tard devait enlever au symbole bien de sa valeur. Vivre trop jeune dans la sacristie démonétise le mysticisme. Mais passons.

— Tout cela, aurait dit le vieil abbé, c'est la faute du péché originel, c'est véritablement démoniaque.

Vêtu d'azur perpétuel, je végétais ainsi, comme une plante en cave, ignorant les jeux bruyants des camaraderies profanes.

La seule fête où j'aie vu sourire mon père, ma mère et mon précepteur, dans une joie générale, ce fut à l'occasion d'un concile provincial, qui se tenait dans notre ville. Le cardinal-archevêque métropolitain, dans sa soutane rouge, passait, bénissant la foule. Grâce au vieil abbé, moi, pauvre petit oiseau bleu, comme on m'appelait, je pus m'approcher de Son Éminence, et becqueter l'anneau où une émeraude énorme étincelait dans du vieil or.

Le soir, en m'embrassant, ma mère me dit :

— Tu seras peut-être cardinal un jour !

On me mit au petit séminaire. Être cardinal plus tard, quelle gloire ! sans doute; mais tutoyer, en récréation, de petits hommes qui n'auraient pas quarante ans, quelle fête !

J'avais dix ans.

Je pasée sur les années du petit séminaire. Je passe! Pourquoi? Ce furent certainement les plus douces de ma vie, celles où ma petite personnalité se sentit, au moins durant les premiers temps, le plus dégagée. J'étais avec des égaux, des supérieurs lointains, beaucoup d'inférieurs. Là, je fréquentais Ghabrillou l'Auvergnat, qui parlait comme s'il avait eu la bouche perpétuellement remplie de châtaignes; Faragnon, qui dormait môme en récitant ses leçons.

La contrainte imposée n'est jamais que relative, la liberté aussi. A comparer l'étouffoir paternel — je dis ce mot sans amertume — à la grande classe, au grand dortoir, au réfectoire immense, à la vaste cour de récréation, que m'offrait le collège clérical, je me sentis respirer plus librement.

Est-ce que, enfant dénaturé, je n'aimais ni mon père ni ma mère ? Oh ! certes, je les aimais bien à la façon de l'ancien régime, où le respect dominait. Il y avait entre mes parents et moi la croix et la bannière, représentée par ce bon vieil abbé que j'adorais plus qu'eux, tant il mettait de simplicité là où ils arboraient de la raideur. Lui du moins se mouvait dans sa croyance avec une libre allure, tandis qu'eux demeuraient guindés. C'étaiei^ des endimanchés de religion.

Je retrouvais dans cet asile, parmi des camarades, presque tous campagnards, la simplicité de mon vieux précepteur; je leur savais gré d'être simples, fussent-ils parfois sur les confins de la bêtise. La niaiserie pour un enfant tel que j'étais, trop voulu déjà, trop concentré, me plaisait comme une découverte.

Quelques années se passèrent de la sorte sans autre événement que la mort de mon vieux maître, qui s'était éteint, en proie à la goutte, sans autre juron que de dire : « Cela est vraiment démoniaque ! »

Il y avait encore eu ma première communion.

Surchauffé de bonnes leçons, plein de la meilleure volonté, j'eus un véritable crève-cœur en voyant pleurer Ghabrillou et Faragnon, tandis que mes yeux restaient secs. Mon étonnement grandit les jours suivants, en les retrouvant dissipés, manquant au règlement vingt fois par jour, tandis qu'avec ma rigidité extrême je m'observais à mériter la faveur très haute dont Dieu m'avait honoré. Chose étrange I seule, la musique, vague, pénétrante, faisait vibrer mon âme, le reste me laissait froid.

Il y avait aussi les compositions de thèmes, de versions, de narrations latines, au travers desquelles j'étincelais, moi, citadin plus affiné, l'emportant aisément sur ces patauds qui sentaient encore l'étable, tandis que je fleurais la ville.

Néanmoins au grand étonnement des autres forts en thème, je faisais volontiers ma compagnie de

ces simples de cœur, le Chabrillou épais et le lourd Faragnon.

Confusément, je sentais que ceux-là seraient des prêtres heureux de leur état, ce qui, pour moi, alors, apparaissait comme le plus merveilleux signe d'une vocation certaine. Ils parlaient de leur futur presbytère comme d'un rêve à peu près réalisé. Leurs phrases dénotaient la certitude.

— Quand je serai vicaire, j'aurai ceci ou cela. A quoi l'autre répondait :

— Moi, quand je serai curé, je prêcherai en patois. La route droite, qui devait les conduire vers cet

état, ne décelait aucune bifurcation, pas le plus petit sentier de traverse, pas de vallées à droite, ni de prairies folles à gauche, rien qu'une grande ligne blanche, longue sans doute, mais murée de chaque côté. Leur âme ne s'évadait point en d'autre hypothèse que celle d'un retard possible, pour cause de maladie ou de défaillances dans leurs études.

— Pourvu qu'on ne me fasse pas redoubler ma quatrième, disait Faragnon.

Et Chabrillou ripostait :

— Je n'ai pas peur de cela, mais je souffre fréquemment de migraines et d'étourdissements qui peuvent me nuire à l'approche des concours.

Comme Faragnon ne possédait pas une mémoire heureuse, il se donnait un mal énorme pour forcer cette faculté rebelle à s'assouplir, à se soumettre. Sur les conseils d'un professeur, il apprit des chants

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entiers de Y Iliade. Il s'adonnait à cette abrupte besogne avec une ardeur touchante :

— Tu comprends, me disait-il, qu'un prêtre doit pouvoir retenir les textes sacrés, sinon il serait bien vite à court.

Chabrillou, dans un autre ordre d'idées, luttait aussi désespérément au profit de sa vocation. 11 se livrait avec ardeur aux exercices violents, la gymnastique ne comptait pas de plus fervent adepte que Chabrillou.

— Tu comprends, me disait-il, qu'un prêtre, dont la vie est due à ses ouailles, ne saurait, sous aucun prétexte, avoir la migraine au moment d'officier ou d'aller porter le viatique à un mourant.

Aux vacances, je retrouvais dans mes parents la même conviction absolue, la même certitude affirmative.

— Quand tu seras prêtre, disait mon père, je me charge de te fournir à bon compte tout ce qui te sera nécessaire au culte.

Parfois, ma mère, saisie d'une tendresse subite, m'embrassait, disant :

— Ah î quand tu appartiendras tout entier au bon Dieu, dans ton église, tu ne m'appartiendras plus, mais je ne suis pas jalouse du ciel.

Les vacances d'ailleurs, sauf de rares incidents, continuaient, au plein air, ma vie claustrale de jeune clerc. Le mois d'août se passait à la campagne, dans une espèce de ferme que possédait mon père aux environs de la ville. Là, les paysannes, les gar-

çons de labour me traitaient déjà comme un prêtre. Leurs propos gras s'interrompaient, leurs gestes s'amendaient devant moi. Ils me portaient plus de respect qu'à mes parents. On ne jurait point, et le « mille dious » familier s'arrêtait sur les lèvres. J'étais d'ores et déjà dévolu à ma vocation. Une imaginaire tonsure se plaquait sur mes cheveux jeunes, ma veste noire ressemblait presque à une lévite.

A la ville, on déballait toujours des ostensoirs ou des cierges, on fabriquait des hosties, et j'en mangeais les rognures. C'étaient là mes plaisirs, peu faits pour me donner le mysticisme nécessaire. D'ailleurs, on me tenait, autant que possible, en chartre privée. Je ne voyais guère que quelques prêtres; en fait de camarades de mon âge, on ne tolérait auprès de moi que Faragnon, qui, habitant un village voisin, venait quelquefois me voir. C'étaient là des jours de fête. Faragnon s'installait, mangeait comme un tigre, faisait une sieste dans le jardin, puis me récitait quelques centaines de vers d'Homère. Je suivais, le livre à la main, et j'éprouvais de la peine quand il ânonnait; alors je lui soufflais le mot enfui de sa mémoire. Ensuite nous jouions au «pénugué», qu'on appelle à Paris la « moraine » ou la « marelle », jeu naïf où l'on saute sur un pied, ce qui est le symbole de la vie.

Le soir après dîner, nous accompagnions le camarade sur laroute de Lyon. Pourdonnerdu rythme à notre marche, nous chantions, au grand ébahis-

sèment des rares promeneurs, quelques-uns de ces cantiques à paroles langoureuses, sur lesquels on a tant bien que mal appliqué une musique de vieil opéra, ou des airs militaires :

Heureux le cœur fidèle,

Où règne la ferveur !

On possède avec elle,

Tous les dons du Seigneur. (Bis).

A l'endroit où la route de Lyon bifurque, Faragnon nous quittait. Longtemps encore, dans le lointain, on entendait sa voix aiguë :

Par elle la foi vive S'allume dans nos cœurs, Et sa lumière active Guide et règle nos mœurs.

Heureux Faragnon! je n'avais point, comme lui, la joie inconsciente et douce. Sans cause apparente je versais dans la mélancolie. Fils de parents âgés, je portais en moi une source de tristesse, de fatigue; en vain je me surexcitais pour atteindre à la ferveur, la ferveur ne m'envahissait point. J'aurais voulu être enlevé dans un élan vers le ciel, et je me sentais inexorablement lourd. Cet état de cœur alors demeurait confus, c'est aujourd'hui seulement que je l'analyse. Aucune révolte ne sourdait en mon âme contre la destinée, qu'on me prescrivait sans me consulter. Loin de là, j'éprouvais simplement de la jalousie envers ceux qui, comme Faragnon, trou-

vaient le bonheur là où je recontrais seulement le vide.

Heureux le cœur fidèle,

Où règne la ferveur!

On possède avec elle

Tous les dons du Seigneur. (Bis.)

Il y a des plantes qui ont besoin d'humidité, d'autres souhaitent le soleil. Pauvre plante humaine, toute frêle, je ne savais ce qui me manquait; mais loin d'accuser les autres de ma faiblesse, de mon inertie, je gémissais sur moi-même, en me comparant à ce Faragnon qui florissait en une atmosphère où je m'étiolais; ma lâcheté me paraissait évidente. Aussi le soir, seul, dans ma chambrette d'écolier, je me jetais à genoux, suppliant Dieu de me rendre semblable à ce pieux camarade, dont la ferveur était récompensée par tous les dons du Seigneur. Je les aurais aussi souhaités pour moi, ces dons heureux ; mais comme la ferveur était indispensable pour les mériter, et que, d'autre part, cette ferveur, si bénévolement accordée à Faragnon, me manquait à mon grand désespoir, je suppliais Dieu, qui peut tout, de la faire descendre en mon âme , par une opération de son infaillible grâce.

Heureusement, l'enfance est mobile. Le moindre événement, surgissant dans la vie plate que l'on

menait à la maison, suffisait à éloigner de moi le chagrin que je prenais pour un artifice véritable^, ment démoniaque, quand je faisais mon examen.

Un jour on me donna une montre en argent. De tout temps j'avais eu la manie, bien naturelle chez un enfant, surtout chez un enfant livré à une perpétuelle solitude, de briser mes jouets pour voir ce qui se trouvait dedans. Ici, ce n'était plus un jouet, mais un objet sérieux, grave, qui fixait l'heure des gens et des bêtes, qui marquait Y Angélus, et l'instant précis de la messe. C'était plus mystérieux qu'un jouet. Je n'y tins pas. Était-ce véritablement démoniaque? Je démontai la montre. Quand toutes les pièces furent éparses sur le petit bureau de travail de ma chambre, j'eus réellement peur, il me sembla que je venais de tuer quelque chose, point factice comme un polichinelle, ni caricatural, quelque chose d'extrêmement sérieux. Je pleurai.

Par quel instinct, précurseur de mes violences futures, avais-je pu réduire en miettes ce précieux bijou, que j'aimais ?

Je n'eus qu'un désir bientôt, celui de reconstituer la montre. Mes efforts en ce sens, hélas! furent vains, comme l'on peut penser. Puissant à exterminer, impuissant à recréer, tel j'étais déjà.

Surpris au milieu de ce travail bizarre par ma mère, j'avouai tout.

— C'est un démon que cet enfant, ne put s'empêcher de clamer la pauvre femme.

Néanmoins, elle réunit les débris, et les porta à un

horloger. Celui-ci examina à la loupe toutes les pièces et demanda :

— Qui a pu si adroitement démonter cela? Il y faut une adresse exceptionnelle pour ne rien briser.

— C'est Germain, répondit-elle. Il voulait même refaire la montre.

— Oh! pour cela, dit l'horloger avec un gros rire, je l'en défie; c'est pourtant un mécanicien de, premier ordre, puisqu'il a pu arriver à détruire l'ensemble, tout en conservant les morceaux.

Depuis lors j'ai vu souvent que de tout ce que je détruisais je ne savais pas faire une poudre impalpable, et la jeter au vent, si bien que les morceaux subsistent quand même.

J'ai la rage destructrice, pourquoi ne l'ai-je pas complète ?

Ces réflexions me sont venues bien plus tard. Mais, dès lors, au milieu de la vie vivante des laïques, j'avais cette sorte de fièvre.

L'année scolaire, me reprenant dans son engrenage mathématique, bien réglé, me redonnait le calme. Il s'agissait de versions latines, de thèmes grecs, où la concurrence de rivaux me maintenait en labeur quotidien, acharné. Il s'agissait des exercices corporels, durant les récréations et les promenades, où, là encore, il fallait primer : Age quod agis, fais toujours très bien ce que tu dois faire. Il s'agissait des confessions mensuelles, des exercices de piété, de l'adoration du Saint-Sacrement, de la confrérie des Saints-Ânges, là encore : Age quod agis,

sois aussi pieux que tes camarades, sois aussi vertueux et fervent! Souvent premier dans les concours, alerte au jeu de barres ou de cheval fondu, je ne sentais ma volonté inférieure à mon désir que dans l'œuvre de piété. Là, je voyais attendris ou même bouleversés, des êtres inférieurs , tandis que je demeurais inexorablement sec, sans mysticisme. Cela seul me désolait. Pourtant j'y mettaisune conscience, une volonté naïve, qui édifiaient mon confesseur. Aucune de mes fautes, voire les plus petites, n'échappait au sérieux examen par lequel je me préparais. Un jour même, étonné de l'effort tenté par moi, et du résultat relativement mince, le prêtre que j'avais choisi pour directeur me dit, à mon grand ébahissement : « Cher enfant, pour une âme telle que la vôtre, âme que le Seigneur a dotée singulièrement, je ne me sens plus capable de direction; vous devriez changer de confesseur, et prendre, comme tel, l'abbé Miron. »

J'étais alors en troisième, j'avais quinze ans; en face d'un enfant précoce au point de vue intellectuel, dont la foi était sincère, la franchise indéniable; en face d'un jeune être qui ne demandait qu'à se laisser conduire, ce prêtre lui-même se sentait pris de doute, angoissé de sa lourde responsabilité; doux et timide, il ne voulait point forcer une vocation qui semblait hésitante et renonçait à une trop difficile orientation morale.

J'acceptai comme un ordre la prière de l'abbé X... et je devins le pénitent de l'abbé Miron.

Celui-ci était un homme grand, sec, un ancien marin, qui avait gardé dans la cléricature les allures du commandement. Au lieu d'être à son bord, avec brevet du ministère de la marine, il se tenait daiis son confessionnal, comme un capitaine du vaisseau de l'Église, songeant à faire plier toutes les volontés, non pas sous la sienne,* mais sous celle de l'Amiral, qui s'appelle le Pape. Il avait exterminé des nègres au nom du salut de l'État, il aurait exterminé des consciences au nom du salut de Rome.

Brutalement, dès notre première entrevue, à travers la grille mystérieuse du confessionnal, l'abbé Miron me dit soldatesquement:

— Songez-vous, oui ou non, à être prêtre?

Je ne répondis pas, écrasé par cet avenir indéchiffrable, qui tombait sur le présent insoucieux d'un enfant de quinze ans :

— Il faut y songer, ajouta-t-il rudement.

Gomme je voulais passer à l'énumération de mes

péchés ordinaires, pauvres petits péchés d'innocent, le vieux pirate me rabroua:

— Cela n'est rien, Dieu seul sait si l'on pèche en se laissant emporter à des niaiseries, Dieu seul est juge ; mais ce qu'il vous demande, c'est de bientôt savoir si vous voulez vous consacrer à son service, comme prêtre, ou si vous devez abandonner le sanctuaire. Réfléchissez fortement; je vous attends à la fin delà semaine !

Là-dessus, il me congédia.

J'étais, jusqu'à ce jour, pur comme un lac qu'au-

rait à peine troublé une brise ; soudain, cette férocité d'interrogation déchaîna dans mon âme violente, qui s'ignorait, des tempêtes. Durant les huit jours qui suivirent cet ultimatum, je vécus à peine ; sombre, je dédaignais études et jeux. Le problème d'un avenir immense se posait devant moi. A quinze ans! il me fallait deviner ma destinée; quoi donc? la résoudre par un mot. Aliéner subitement, en une semaine, toute la liberté de toutes les années que j'aurais à vivre!

Prononcer un irréfragable serment! A quinze ans ! Me dire que j'allais, pour jusqu'à soixante, soixantedix ou quatre-vingts ans, jusqu'à ma mort, enchaîner définitivement mon indépendance. A quinze ans ! C'est cela qui me paraissait vraiment démoniaque.

Qui avait pu faire croire à des maîtres exercés qu'un écolier, intelligent sans doute, comprenant les textes ardus, possédant de brillantes facultés, eût en même temps une conscience mûre? J'allais, âme en peine, accablée sous le poids d'un problème insoluble à cette heure, regrettant ma naïveté troublée, mon insouciance, mise en demeure de se transformer en résolution définitive.

Cette violence de l'abbé Miron, en me donnant à juger tfop tôt alla contre son but. Je songeais aux devoirs sacerdotaux, avec une imagination qui grossissait tout. Je me remémorais certains sermons entendus, au cours desquels le prêtre, en chaire, avait brossé un tableau austère et grandiose de la vie cléricale. Cette hauteur d'appréciation, en

exagérant le rôle, forçait l'humilité, également enseignée dans la même maison, à se sentir incapable. Plus je plongeais en moi, plus je voyais mon orgueil défaillir, devant la mission que Ton s'acharnait à m'imposer.

Aussi, le samedi suivant, à genoux devant l'abbé Miron, je m'écriais, sans entendre ses remontrances résolues : « Je ne sais pas! je ne sais pas! » Brusquement, je narrais mes angoisses, mes tortures, comme un fou.

Alors, effrayé de mon exaltation, le vieux marin, pris de soudaine pitié, d'effroi peut-être, me dit :

— Autorisez-moi, mon enfant, à révéler à monsieur le supérieur ce que vous me dites là, sous le sceau de la confession !

Je répondis : « Oui, oui, mon père! »

Oui, je voulais enfin me trouver en face de la plus haute autorité que je connusse alors. Oui, dans ce trouble noir, où m'avait plongé la brutale interrogation du Père Miron, je souhaitais qu'un juge sans appel dissipât les nuages si vainement amoncelés autour de ma pauvre âme inquiète, très semblable à une barque chétive perdue dans la nuit, sans boussole, à la dérive, grâce à ce maladroit marin d'abbé Miron.

Deux jours après, le préfet des études vint, avec solennité, me prévenir que monsieur le supérieur me mandait dans son cabinet. Tremblant et pâle, j'entrais dans cette pièce froide, nue. Je la vois encore : une bibliothèque lourde occupait un côté.

En face, entre les deux fenêtres, un haut christ d'ivoire étendait ses deux bras maigres sur le fond sombre de la tapisserie ; dans la cheminée un mince feu de bois. Assis devant une longue table, couverte de papiers et d'in-folio, le vieux prêtre à figuré douce, encadrée de cheveux blancs flottant sous la large calotte noire, remontait sa lampe, dont la lueur luttait contre le crépuscule. Les derniers rayons du couchant, reflétés par des nuages rouges, incendiaient les vitres des fenêtres sans rideaux.

Je restais debout, tandis que le vieillard ajustait la mèche avec précaution, sans avoir l'air de prendre garde à moi. Je me souviens même qu'il frappa sur un timbre, un domestique parut, il lui dit :

— Cette lampe est bien mal faite, elle file.

Le domestique, muet, sortit rapidement, puis revint bientôt avec un autre luminaire. Le supérieur n'avait pas cessé de tourner et de retourner des papiers, sans me jeter un coup d'œil. Dès que le domestique se fut retiré, le vieillard, s'accoudant sur la table, m'examina longuement. Ce regard, je me le rappelle, était à la fois amical, interrogateur et froid. Cet œil me prenait mes pensées dans la tête, les arrachait avec douceur. Ce n'était certes pas difficile : des pensées d'enfant, une terreur vague, pas de replis, pas de feintise, une âme toute nue, bien prête à se livrer.

Alors, avec un accent indescriptible, d'une bonté presque paternelle, le prêtre me dit :

— Vous souffrez, mon pauvre enfant! Asseyezvous, là, dans ce fauteuil; puis, il ajouta :

— Ce n'est point ici un confessionnal ; causons, n'est-ce pas? Vous n'avez pas peur; — non, n'ayez pas peur de moi.

Rien que ce préambule avait suffi pour détendre mes nerfs, en faisant monter à mes yeux les larmes. Je me sentais si seul, en face d'un avenir obscur, énigmatique, indéchiffrable, que cette parole amie me produisait l'effet d'un clair rayon dans une fosse. La nuit était tombée, complète ; sous cet abat-jour de lampe, je voyais le visage pâle de ce prêtre, qui prêchait pour moi seul, lentement, à mi-voix. Une grande paix régnait dans cette cellule, parmi ces livres, devant le travail ébauché. Avec finesse, le vieillard devina ma pensée.

— Vous le voyez, mon enfant, dit-il, l'enragé littérateur que je suis, encombre la cellule du prêtre. Eh! eh! dit-il avec un voluptueux sourire d'archéologue convaincu, j'accumule les matériaux d'un dictionnaire grec. Le Seigneur miséricordieux n'exige pas que nous soyons tous des saints ; il tolère nos faiblesses. J'aime le grec; si, parfois, cet amour dépasse un peu, j'espère que Dieu ne m'en voudra pas trop. Je sais, mon enfant, que vous estimez les lettres; vous êtes un excellent élève, vos succès nous font grand plaisir. N'y mettez pas votre orgueil sans doute ; mais dépensez-y votre courage. A chacun sa part dans les travaux du salut. Vous aimez aussi la musique, les beaux chants de l'église, la voix des

orgues, cela est bon même au point de vue du Seigneur, qui a créé le chant des anges, et le concert des mondes. La musique profane et sensuelle serait un grand danger; gardez le culte du plain-chant et des œuvres de Palestrina, rien de mieux. Cela n'est point terrible comme programme, n'est-ce pas, cher enfant? Votre foi n'est nullement troublée, nous ne l'ignorons pas ; vous avez les yeux purs, l'âme franche. Pour l'instant, c'est tout ce que le Ciel réclame de votre jeunesse. S'il désire, plus tard, vous appeler à lui, il saura bien faire entendre sa voix. Aussi, tranquillisez-vous, calmez-vous. Jouez aux instants où le jeu est permis; travaillez, quand sonne l'heure de l'étude. Priez, surtout, priez ; conservez par les saints exercices, conservez vivante en vous, la foi, la piété que vos chers parents y ont mises. Mais ne tremblez plus ; la défiance et le scrupule exagérés sont souvent des péchés, tout comme, à l'autre extrémité, l'orgueil et l'outrecuidance sont parfois des crimes. Votre humilité présente vous attirera, dans l'avenir, la grâce qu'il faut solliciter avec ferveur, attendre sans impatience. Je serai désormais, mon cher enfant, votre confesseur. Revenez dans huit jours; d'ici là, retrouvez la paix du cœur,' demandez simplement à Dieu de vous éclairer, quand il croira son heure venue. Ainsi soit-il.

Hélas ! cette douceur servit d'huile à mon définitif engrenage.

Oui, dès lors, les années se succédèrent calmes. J'avais remis toute ma vie morale entre les mains

de cet homme, qui, sans heurt, sans à-coup, doucement, greffait sur moi une vocation. Peu à peu, je devenais un espalier du sanctuaire. Le jardinier du Seigneur ne tordait pas mes branches à les briser, il se contentait de les infléchir.

Vers la fin de ma rhétorique, au moment décisif où je pouvais rentrer dans le monde par la porte du baccalauréat, mais alors que mes parents, surexcités d'uue dévotion dont ma personne faisait les frais, se trouvaient aidés par mon attitude passive de bouture enchaînée, il ne fut pas difficile de coller sur l'arbrisseau ecclésiastique l'étiquette de la soutane, l'estampille de la tonsure.

J'entrai donc au grand séminaire. En ce lieu clos, où la vie extérieure, les idées de notre civilisation ne pénètrent pas plus que dans un sérail turc, j'entrai, ignorant tout, l'objectif et le subjectif, les autres et moi-môme.

Peu m'importait, d'ailleurs ! Ma santé, devenue faible, n'avait point laissé s'épanouir mon intelligence, la soif de la curiosité ne me tenait point à la gorge. Pas plus les sens d'ailleurs : la femme réapparaissait comme un piège impur. Si quelques sourires entrevus, quelques beaux yeux profonds me revenaient en mémoire, la métaphore ecclésiastique du fruit d'aspect savoureux, mais plein de cendres, cffa

çait l'impression aussitôt. D'ailleurs, on avait eu soin de me faire lire un affreux libelle sur les hontes et maladies féminines, qui m'avait tordu d'angoisses nerveuses, absolument contraires à l'idée de volupté.

L'engourdissement de Ghabrillou, l'inconscience de Faragnon me tinrent pendant quatre ans, durant lesquels j'arrivai jusqu'au sous-diaconat, ce Rubicon de la prêtrise.

Seulement, on m'avait à ce point répété que la grâce descendrait fatalement du Ciel, que je fus étonné de ma tiédeur, ou, pour mieux dire, de mon incroyance. Dans tout le fatras des discussions théologiques, peu à peu s'était glissé en moi l'esprit môme de la discussion. Mon examen, tout en n'étant pas le libre examen, se permettait d'examiner. La foi s'en allait, et n'était remplacée par rien, ni par l'ambition de l'épiscopat, ni par le désir de la paix dans une cure de campagne ; car, citadin, j'abhorrais la nature.

Je restais néanmoins relativement paisible. Pour revenir à ma comparaison de l'espalier, il semblait que le mur contre lequel je m'appuyais se fût effrité, menaçât ruine; mais les racines demeuraient assez solidement enfoncées en la terre sacrée, pour que je ne bougeasse point encore. 11 y fallait un coup de vent, une rude tempête.

En même temps, ma faiblesse physique demeurait inquiétante; ce que l'on appelle, je crois, l'anémie cérébrale, c'est-à-dire l'impuissance au travail, le

dégoût de l'application soutenue, s'était emparée de moi. Ah! je n'étais plus un brillant sujet ;Chabrillou, lui-même, prenait bien sa revanche sur mes anciens succès! Il aurait peut-être pu, je crois, m'accompagner, en chantant le De profundis jusqu'au cimetière, si, au cours d'un très long office, un matin, je ne m'étais évanoui sur mon prie-Dieu, en pleine chapelle. Heureusement.

Le cas était assez fréquent, parmi ces jeunes hommes, surtout à l'époque de la semaine sainte, quand les chants mortuaires, appelés les Ténèbres, impressionnent, durant d'interminables heures, les nerfs malades, les cœurs angoissés. Je dus être emporté par quatre robustes lévites, comme j'en avais vu emporter d'autres. A l'infirmerie un cordial me fit revenir; pourtant, j'avais l'air d'être si faible que l'on fit mander le médecin.

Ce docteur était un grand vieillard, bien rasé, au sourire énigmatique. La clientèle cléricale lui imposait une allure discrète, avec l'affectation d'opinions et de pratiques religieuses, dont je ne mettais point alors en doute la sincérité. J'ai tout lieu de croire aujourd'hui que je m'abusais étrangement sur ce pharisien laïque. L'économe l'accompagnait; je saisis à la volée ces mots, prononcés par le docteur :

— Le recrutement du clergé ne devrait se faire que dans les campagnes; l'étoffe charnelle y est plus solide, le cerveau moins sensible.

L'économe lui ayant fait signe que je pouvais

entendre, il se tut. Puis, s'avançant vers le lit, où j'étais étendu :

— Voyons ! voyons ! fit-il d'un ton brusque, on se trouve mal, comme un petit écolier. Quoi donc ! qu'y a-t-il?

— Je ne sais pas, docteur, répondis-je d'une voix faible.

— Ce ne sera rien, dit sèchement l'économe.

— Mon père, veuillez nous laisser, repartit avec autorité le docteur. Il faut que j'ausculte ce jeune homme. Il est vraiment malade.

L'économe se retira, sans réflexion aucune, dans une pièce voisine, dont il eut soin de laisser la porte entr'ouverte.

Je me souviens que ce détail sentant l'espionnage, me froissa. Le docteur, habitué à de tels usages, sans doute», n'y prit point garde. Assis près de mon lit, il murmura :

— Je vous ai soigné tout enfant, vous étiez robuste comme un jeune chêne, et vif, et souple; dites-moi ce qui a pu vous amener à cet état?

— Je ne sais pas, docteur.

— Répondez-moi franchement, ainsi qu'à un vieil ami. Confessez-vous. Il existe des péchés qui relèvent du médecin, vous le savez.

— Docteur, répliquai-je avec indignation, vous vous trompez étrangement sur mon compte. Si je suis malade, mes mœurs n'ont rien à y voir :

je n'ai point péché contre la pureté, en aucune façon.

— Pas même en rêve, fit-il avec un semblant d'ironie.

— Jamais, entendez-vous; jamais, dis-je avec l'épouvante qui me restait de mes odieuses lectures vénériennes, de ces études crues, terribles, angoissantes, sur les passions solitaires, les cauchemars erotiques. Jamais ! docteur, je vous le jure.

Le docteur demeura étonné. Je suppose qu'en bien d'autres cas, il avait frappé juste avec cet interrogatoire qui semblait stéréotypé pour ses consultations. Les anémies cénobitiques ont de ces causes.

Il tablait, lui aussi, à l'aide de plusieurs observations sans doute et des motifs certains, sur cet aphorisme ecclésiastique que la lutte contre les sens devient la plus terrible épreuve pour les jeunes clercs; si les vocations s'effondrent parfois, c'est souvent parce que la chair a jeté dessus tout son poids flamboyant. C'est pour eux le vrai côté démoniaque.

A mon accent, force lui fut de comprendre qu'il faisait fausse route, il demeura embarrassé. C'était un docteur de l'ancien jeu, à physiologie courte, à psychologie modérée. Les cas exceptionnels déroutaient sa logique vacillante. Pauvre homme ! il reprit son interrogatoire.

— Alors, c'est le cœur seulement, le cœur qui est pris.

— Je ne sais pas si cet organe souffre, au point de vue physique, répondis-je; mais au moral il est calme.

Le docteur se hâta, dès lors, de se rattraper à quelque branche pathologique :

— Je sais, dit-il, que vous n'êtes point un mystique exaspéré, comme certains de vos collègues ; mais cet interrogatoire était avant tout nécessaire; car au moment d'essayer de saisir les effets morbides que peut déceler une auscultation, le médecin du grand séminaire, qui croit à l'âme, lui, doit interroger son malade, en confesseur laïque.

Aussitôt, il appela un infirmier, se munit d'une serviette, me fit dénuder jusqu'à la ceinture ; ensuite, appuyant sa main sur ma poitrine, et de là sur mes omoplates, en plaçant son oreille pardessus, il se mit à tapoter tranquillement.

— Faiblesse, conclut-il; mais rien de très grave encore.

L'économe réapparut.

— Eh bien? dit-il.

— Anémie causée assurément parle travail, peutêtre un peu de dégoût pour l'étude, fit-jl en m'interrogeant du regard.

Je répondis : « Oui, » par un léger signe de tête.

— Il faut accorder un mois de congé à cet enfant, ajouta-t-il, à la campagne que possède son père.

— Un mois de congé, au bon moment des études! Et l'économe sursauta. Dans sa famille? ajouta-t-il; mais cela va causer des distractions, des...

— Un repos absolu lui est nécessaire, insista le docteur.

— Pourquoi ne le mettrait-on point dans le petit

pavillon du fond du parc? Le Père Gélin est parti pour les eaux, la place est libre.

— Cela vous va-t-il? dit le docteur.

Si cela m'allait! juste ciel! Ce ravissant fond de parc, où je voyais, de la fenêtre de ma cellule, aller et venir le vieux Père Gélin. Il me semblait que ce fût un paradis terrestre, avec tant d'oiseaux bégayant dans les arbres énormes, avec tant de fleurs au printemps, tant de géraniums, de résédas. J'abhorrais la campagne; mais j'adorais les jardins.

— C'est entendu, conclut l'économe. Ce sera la villégiature de notre jeune abbé.

— Surtout, point de travail sérieux.

— Ah ! reprit l'économe, un peu de littérature pourtant; l'oisiveté absolue serait insupportable etnuisible.

— C'est cela, un peu de littérature.

Ce fut conclu.

— Oh ! joie, pensai-je. Pour la première fois de ma vie je serai seul, libre de penser, loin de toute autorité; je n'avais jamais été moi encore! et, ce bonheur chimérique, j'allais pouvoir en jouir, enfin!

Qui m'eût dit que de cette solitude devait surgir l'épouvantable drame dont je suis le héros et la victime !

Durant cette période de repos, on ne me laissa pas, en efFet, entièrement à la rêverie sous les arbres

qui se feuillaient déjà, parmi les lilas naissants, sous les thyrses élégants des marronniers. Avec une grande sagesse, qui alla du reste contre son but, ce qui arrive à bien des sagesses ici-bas, on me poussa vers la littérature profane. Profane ! pas tout à fait : semi-profane. Le professeur de lettres me dit à peu près ceci , dans le langage très spécial du clergé :

— Mon enfant, vos succès classiques ont été grands ; c'est la marque à laquelle nous pouvons reconnaître que Dieu, parmi les divers apostolats qu'il a assignés à ses ministres, vous a réservé celui très important d'enseigner plus tard la jeunesse de nos séminaires. Vous initierez les futurs prêtres aux beautés classiques; pour cela, croyez-moi, il n'est pas absolument besoin des grades universitaires, il y suffit d'une grande compréhension des chefs-d'œuvre, des vrais chefs-d'œuvre, de ceux-là que Dieu a illuminés de sa grâce. Vous tenez depuis longtemps Bossuet et Féneion, c'est la base de notre enseignement; mais Racine et Corneille furent grands. Pour distraire votre oisiveté de malade, attachez-vous à analyser fortement Esther et Athalie; surtout consacrez une étude profonde à Polyeucte, ce drame où le génie chrétien du grand poète a su triompher des difficultés mondaines que présentait l'exposition de la foi, dans un lieu aussi voué au démon que peut l'être un théâtre.

Cet excellent prêtre jargonna de la sorte, en périodes cadencées, pendant un bon quart d'heure, essayant de me tirer d'une apathie intellectuelle

que son pédantesque enthousiasme ne réchauffait point.

Il poussa un mélancolique soupir, et me laissa trois petits volumes (à l'usage des écoles : avec notes, explications^ développements enfantins), une nourriture déjà mâchée pour de jeunes et débiles estomacs. Afin de me distraire dans ma solitude, je n'eus besoin, dès l'abord, ni de Polyevcte, ni d'Estker, ni d'Athalie. Le drame du printemps se déroulait devant mes yeux; un drame inédit, tant j'avais peu, jusqu'alors, porté d'attention à ce miraculeux spectacle. Des oiseaux gazouillaient d'incompréhensibles vers volatiles, bien supérieurs en rythmes aux concrètes effusions de n'importe quel versificateur.

C'était la première fois que je me trouvais vraiment seul. Dans ce pavillon, n'ayant affaire qu'à un domestique silencieux qui m'apportait mes repas, allant à la messe matinale que l'on disait dans la minuscule chapelle du coin du parc, à travers les vitraux de laquelle je voyais des pans de ciel entrecoupés de menues branchettes d'arbres, où verdoyaient des promesses de floraison ; je me sentais bien seul. Dès l'aube, me jetant à bas de mon lit, j'adressais au christ pendu à mon chevet une prière fervente, ouiferventedansl'expression, prière voulue, prière forcenée, pour laquelle je surexcitais mes nerfs malades. J'improvisais des : « Ah! mon Dieu, mon cher Seigneur, ayez pitié de votre serviteur! »

Je litanisâis des lamentations sur mon peu de foi; sans m'en douter, c'était avec exaltation que j'ana-

lysais ma tiédeur. Je descendais ensuite, mon bréviaire sous le bras, allongeant ma promenade matinale à travers les plus longs sentiers, les moins parcourus, jetant vers l'immense bâtisse du séminaire le coup d'oeil que l'évadé adresse à sa prison; je me glissais dans la chapelle, je m'agenouillais doucement, et me plongeais dans la lecture des poèmes sacrés.

La messe dite tantôt par un Père, tantôt par un autre, l'officiant me demandait obligeamment des nouvelles de ma faiblesse ; le camarade qui avait servi le sacrifice me donnait sur la dernière leçon de théologie des explications que j'écoutais distraitement. Ensuite, la solitude me reprenait : j'errais de-ci de-là, dans le parc immense, entrevoyant à peine de temps à autre le frère jardinier, émondantdes arbustes, ou la silhouette de quelque professeur, marchant à grands pas pour dévorer plus vite le bréviaire de la journée.

C'était mon temps de vraie liberté, d'absolue indépendance; j'en jouissais timidement, mais délicieusement, parmi des senteurs d'herbe que mon citadinisme ignorait, à travers des concerts d'oiseaux amoureux et innocents.

Je me figurais que je devenais un ermite, j'imaginais une grotte, un petit carreau de légumes, je me blottissais en des recoins perdus, loin de tous, jetant par-dessus bord mes vingt-quatre ans de cohabitation humaine : la famille, la classe, les études, les récréations, où perpétuellement le judas en losange, qui

LE FROC. 7i

troue toutes les portes, m'avait suivi, épié, ausculté, médusé avec son œil de cyclope. C'est bon la solitude, où Ton pense tout haut, sans la crainte des indiscrets, des niais, des espions, où Ton devient bête avec joie, bote à bon Dieu. Dieu qui voit tout, vous laisse faire. Aucune autre sensualité ne me venait, qu'un épanouissement de bien-être, le soulagement du forçat dont les chaînes tomberaient.

Cette évasion loin de tous me semblait orthodoxe : est-ce que les saint Antoine, les saint Pacôme n'avaient pas fui au désert? Est-ce que l'amour de Dieu ne se pouvait pas concilier avec la misanthropie?

Je bénissais la Providence qui m'avait accordé cette bienheureuse anémie, je la bénis jusqu'au jour où une pluie torrentielle me chassa du parc et me força de réintégrer mon pavillon, transformant ma prison de verdure, prison flottante, en cellule de pierrp. Sur les vitres, mes doigts tambourinaient innocemment des cantiques en attendant que l'averse cessât de barrer de ses lances mes chemins préfér rés; mais le printemps avait soif, la pluie se mit au fixe.

Si j'insiste sur ces menus détails, c'est que je fus .vraiment heureux pendant ces huit jours de farniente incomparable, et que les huit jours qui suivirent engendrèrent la crise d'où je devais sortir meurtri, défiguré, à peine vivant, maudit, athée!

Enfermé, l'oisiveté me pesa, lourde, inquiète.

Mes trois livres attendaient près d'un cahier blanc,

les plumes neuves me réclamaient, l'encre me souriait. Je relus donc Esther et Athalie, j'en fis une analyse détaillée qui m'assomma.

Le soir venu, comme le domestique s'apprêtait à allumer la lampe, je le priai de n'en rien faire, et me laissai aller à la rêverie de l'ombre, tandis que l'interminable pluie battait le toit, les murs et les vitres d'un rythme sourd et monotone.

La plus profonde tristesse inattendue accablait mon âme. Ce m'était un délice amer que je savourais.

En moi renaissait la vie physique, un sang plus chaud m'envahissait, ces huit jours d'animalité parmi les arômes de la nature, sous le libre soleil, semblaient avoir ressuscité l'être jeune, que la poussière des théologies avaient aboli. Si je me berçais de tristesse vague, c'est que ce trop-plein d'existence réclamait de mes nerfs et de mes muscles régénérés une action quelconque..

Or, prisonnier de la tempête, c'est contre moimême que ces neuves forces devaient fatalement se tourner.

Je repassais lentement les heures de mon enfance, de ma jeunesse; homme déjà, si j'en croyais mon extrait de naissance, je n'avais pas réfléchi depuis des années, laissant glisser mes actions sous l'impulsion d'autrui. Laminé, aplati, par la puissance d'une éducation claustrale, je ne m'étais pas replié sur moi-même. Les jours avaient succédé aux jours, dans un entraînement insensible, apportant d'aveugles tâches quotidiennes. Sous la meule écrasante

de règlements artistement fabriqués, appliqués solidement, aucun grain de ma volonté n'avait résisté.

Et là, soudainement, dans cette nuit opaque, un quelque chose de très distinct s'éveillait en moi, un quelque chose d'autrefois, perdu, abîmé, massacré, mais vivant encore, qui me disait :

— 11 faut raisonner, ami, et profiter de ces quelques jours de répit pour voir où tu vas, ce que veulent les autres, et ce que tu dois et peux vouloir.

Serai-je prêtre, oui ou non?

Oui, sans nul doute, je le serai; mon éducation, ma famille, mes maîtres, les pas déjà faits dans la voie, tout me poussait.

Et pourtant, si je voulais briser ces liens de famille, d'éducation, d'institution; si je rebroussais chemin ! L'instinct, que le vieux maître appelait démoniaque, renaissait.

A cette seule idée, j'eus froid. J'aurais voulu sortir, échapper à cette rêverie dangereuse ; mais l'effroyable ondée fouettait toujours les arbres du parc, les vitres de ma cellule. Je me repris à discuter avec moi-même. Qu'était-ce qu'un prêtre parmi les habitants d'un pays? Un être d'exception, au-dessus peut-être, sûrement en dehors des autres. Et les autres, que faisaient-ils? Us mangeaient, buvaient, chantaient, pleuraient, se mariaient, engendraient, mouraient. Ils allaient et venaient librement, indépendants. Serai-je des premiers, serai-je parmi les seconds? A quel signe reconnaîtrai-je la netteté de ma vocation?

— Mais, m'écriai-je tout à coup, il est déjà trop tard, j'ai fait aveuglément un pas décisif: je suis diacre .

Pourquoi songer au sort des autres chrétiens : paysans ou bourgeois, ouvriers ou vagabonds, qui jamais n'ont proféré de serments, et vivent à leur guise, loyalement?

Déjà, on m'a imposé les mains... à moi! , Aussitôt, comme dans un déchirement dé mon âme, je compris que, par cette seule discussion avec moi-même, discussion tardive, il est vrai, mais qui devenait violente, je me prouvais que ma foi était peu solide, que l'imposition des mains ne m'avait donné ni la joie dans le devoir accompli, ni la résignation et le repos dans l'anéantissement volontaire.

Terrible dilemme !

Et si je venais à ne pas croire, pourtant?

A cette seule supposition, devant m es yeux tout un avenir incertain s'ouvrit.

Le désir de briser les jouets, le désir démoniaque me ressaisissait.

En même temps, je ne sais qui, un souffle passant me susurra d'horribles axiomes, tirés des livres impies. Gomment? d'où venaient-ils? Qui me les murmurait ainsi dans l'ombre opaque? Qui venait les écrire sur le mur de ma cellule?

Oui, là, peu à peu, tous ces textes, contenant des objections contre les dogmes chrétiens* se mirent à flamboyer devant mes yeux, comme si la main du Diable les eût allumés.

J'étais le Balthazar de ce festin de paroles sacrilèges.

Mais encore une 'fois, d'où me venaient-ils, ces axiomes anti-chrétiens? Ah! précisément, par une ironie diabolique, ils sortaient des livres orthodoxes, écrits par des Pères pieux, qui s'étaient efforcés de les réfuter. A cette heure trouble de nuit, tandis que le vent soufflait dans les grands arbres du parc, et que la pluie diluvienne s'abattait rageusement sur mon toit, les réfutations savantes, habiles, romaines, diplomatiques, contournées en arabesques, ne» formaient plus qu'un cadre obscur, un fond de paysage, sur lequel rutilaient, implacables, les paroles des hérétiques, des philosophes, des athées. Telle phrase incisive de Luther, de Spinosa, de Voltaire, de Hegel, de Broussais, de Proudhon, pour ne citer que les plus connus du monde, et de bien d'autres plus obscurs, sortait du mur et s'avançait vers moi, comme ces figures d'ombres chinoises qui font peur aux enfants, quand le banquiste, par un artifice de lumière, les fait démesurément grossir, de façon qu'elles semblent se projeter sur le spectateur pour le dévorer.

Quant aux réfutations, elles demeuraient faibles et pâles, comme des feux follets autour de ces rouges spectres de syllabes lumineusement infernales.

Aucun effort de ma volonté ne présidait à ce spectacle, aucune évocation personnelle ; il semblait que Fombre seule s'agitât pour donner un corps aux

lointains souvenirs que ma mémoire déchaînait, sans souci de ma conscience.

Par une chimie cérébrale (je disais alors psychologique) extraordinaire, les textes acides avaient dévoré sans doute en ma mémoire, ou tout au moins corrodé les réfutations bénignes, ecclésiastiques et douces. Le vitriol diabolique avait eu raison de l'eau bénite, dans le tréfond de ma pensée.

Bientôt à ce grand déploiement des généraux du Malin, rangés en bataille contre mes yeux chrétiens, et les menaçant de leurs virulentes apostrophes pareilles à des dards empoisonnés, bientôt succédaient des fragments de dissertations, qui sortaient de je ne sais où. Je ne croyais point les avoir encore jamais vus, et ils prenaient figure devant moi, grimaçants comme des diablotins, simples porte-queues des grands diables, mais alertes, sournois, ricaneurs.

Ce devait être, puisque rien n'est produit par rien, des lambeaux de journaux lus aux temps des vacances, des fragments d'opuscules inconnus, ayant servi d'enveloppes aux épiceries de la maison, des quelconques tirades appendues (pourquoi ne pas le dire ?) au mur d'un cabinet privé. .

Ces phrases, ironiques et tronquées, sautillaient. La pluie semblait rythmer leur danse bizarre d'incongrus personnages ne respectant rien et puant le soufre ou la pestilence des fromages dont ils avaient été un instant le manteau.

Ces avortons auraient prêté à rire; eh bien! non, ils me faisaient encore plus frémir que les autres, lés

grands, aux allures épiques ; car ces petits-là, ces diablotins, n'étaient accompagnés d'aucun soupçon dî réfutation orthodoxe, et prenaient une agilité vivante de modernes, sûrs de l'impunité. Tous passaient, s'enfuyaient, se culbutaient les uns sur les autres, rapides et fous. Mais un d'eux dura plus longtemps, apparaissant comme une conclusion du siècle présent, conclusion définitive :

« La Croix ! nous saluons la Croix ! notre ironie « s'incline devant le socialiste Jésus pendu par des « bourgeois et des prêtres ; mais l'hostie moderne « est une idole ; sus à l'idolâtrie, sus au fétichisme, « sus à la superstition! sus! »

Les autres m'avaient terrifié ; cette phrase, après tant d'horribles injures contre la croix, me rasséréna presque, par son début; mais la fin : « L'hostie est une idole ! » demeura rouge et flamboyante longtemps par-dessus tout le reste, comme, dans un feu d'artifice, un morceau de soleil qui tourne encore, quand déjà les autres lambeaux de la pièce sont plongés dans l'obscur.

Or, moi-même machinalement, je répétais tout haut : « L'hostie est-elle une idole? »

Épouvanté de mon audace, je me jetais à genoux, me couvrant du signe de la croix, exorcisant ces tentateurs qui venaient la nuit me voler ma foi.

Dieu ! Dieu ! ! Dieu ! ! ! d'où venait cette subite insurrection? Après l'atonie qui m'avait fait tourner durant des années dans le train-train ecclésiastique, comme un cheval aux yeux bandés autour d'un ma-

78 LE FROCi

nège, huit jours de repos et de solitude me transformaient en cheval ardent, échappé à travers les steppes, jetant bas d'un seul coup le bandeau sur les yeux, le harnachement, le fouet du maître, les murs du manège ! Dieu ! Dieu ! I

Je me couchais rapidement, mettant ma tête dans mes draps pour ne plus entendre le rythme continu de la pluie dissolvante, ni le souffle de colère du vent dans les ^rbres. Pluie du doute! Ouragan de Tincrédulité !

Je me cramponnais à mes croyances , et, afin de forcer le sommeil rebelle, je récitai les litanies de tous les Saints : Te rogamus audinos ! don tla mélopée remit un peu de calme dans mon âme désemparée.

Mais, durant mon sommeil, je revis en songe Fhostie elle-même, en proie à la sarabande grotesque et infâme qui criait : « Idole ! idole I »

Le lendemain, je prétextai une migraine atroce pour ne point assister à la messe dans la petite chapelle. J'avais peur, bien que la clarté du matin eût éteint cet accès démoniaque.

Songes ! rêveries ! diront les sceptiques , en lisant ce qui précède. J'en fus accablé, tout le jour suivant. Le médecin me vint voir, trouva que j'avais la fièvre, me recommanda le calme absolu.

Mon confesseur parut aussi. J'aurais dû lui parler- Non. J'étais dès lors assez fort en casuistique pour savoir que nul ne pèche que par volonté; je me renfermai dans un mutisme absolu.

La nuit suivante, j'eus le même cauchemar : « Hqs-

tie! idole! » Je repoussai de toutes mes forces ces scandaleuses visions.

Au petit jour, je sentis mes forces — mes forces nerveuses sans doute — décuplées. Je me levai, et je me mis à errer dans le parc mouillé, à travers lequel un pâle soleil levant jetait de blanches lignes de lumière.

Un besoin d'action, d'une action quelconque, me poussait. Je taillai une baguette, et me mis à fouetter à droite et à gauche les touffes d'herbes, et les basses branches. Le désir de briser, de déchirer, d'anéantir. Ah! vraiment démoniaque!

Au détour d'une allée, le jardinier, appuyé sur sa bêche, me surprit dans cet exercice de fou. Alors, me reprenant moi-même, etm'objurguant, je rentrai chez moi, avec le désir de me plonger dans le travail, d'éteindre, en me forçant à un labeur terne de scoliaste, la fièvre philosophique. Oui, repousser les idées à l'aide des mots, anéantir le fond, la chose, par l'étude de la forme. Faisons de la littérature^ Examinons des phrases, statuons sur la valeur des rythmes.

Le Polyeucte m'attendait. Je me mis à lire à haute voix ce texte orthodoxe qui, semblait-il, devait me guérir des autres.

NEARQUE.

Où pensez-vous aller?

POLYEUCTE

Au temple, où Ton m'appelle.

NÉ ARQUE.

Quoi? vous mêler aux vœux d'une troupe infidèle? Oubliez-vous déjà que vous êtes chrétien?

POLYEUCTE

Vous, par qui je le suis, vous en souvient-il bien ?

NÉARQUE

J'abhorre les faux dieux.

POLYEUCTE

Et moi, je les déteste.

NÉARQUE

Je tiens leur culte impie.

POLYEUCTE

Et je le tiens funeste.

NÉARQUE

Fuyez donc leurs autels.

POLYEUCTE

Je les veux renverser.

Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser. Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes : C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir ; Je viens de le promettre et je vais l'accomplir. Je rends grâces au Dieu que tu m'as fait connaître De cette occasion qu'il a si tôt fait naître, Où déjà sa bonté, prête à me couronner, Daigne éprouver la foi qu'il vient de me donner.

NÉARQUE

Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère.

POLYEUCTE

On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on révère.

NEARQUE.

Vous trouverez la mort.

POLYEUCTE

Je la cherche pour lui.

NÉARQUE

Et si ce cœur s'ébranle?

POLYEUCTE

Il sera mon appui.

NÉARQUE

11 ne commande point que l'on s'y précipite.

POLYEUCTE

Plus elle est volontaire, et plus elle mérite.

NÉARQUE

Il suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir .

POLYEUCTE

On souffre avec regret, quand on n'ose s'offrir.

NÉARQUE

Mais, dans ce temple, enfin la mort est assurée.

POLYEUCTE

Mais dans le ciel déjà la palme est préparée.

NÉARQUE

Par une sainte vie il faut la mériter.

POLYEUCTE

Mes crimes eu vivant me la pourraient ôter.

... Qui fuit, croit lâchement, et n'a qu'une foi morte.

Là, je tombai dans une méditation profonde.

Ainsi, pour les premiers chrétiens, bouillants de prosélytisme, il ne suffisait point de maudire les idoles, les Jupiter, les Vénus, les Neptune; il fallait encore aller au temple les renverser, devant la foule idolâtre ; braver la mort, plutôt que de ne pas souffleter les fausses divinités.

Polyeucte, seigneur d'Arménie, gendre du gouverneur, semblait appelé à être le défenseur, le prêtre des idoles. Son éducation aristocratique, les préjugés de sa caste devaient le maintenir à son poste, lui, gardien des temples officiels, défenseur de la religion nationale. Soudain, il reconnaît le Mensonge, il découvre l'Erreur, et, néophyte de ce qui lui apparaît comme la Vérité nouvelle, il n'hésite pas à étrangler le Mensonge, à fouler l'Erreur sous ses pieds.

Polyeucte ne tolère rien. La tolérance de Néarque se trouve entraînée par la fureur sainte de son ami.

C'était pourtant une très vieille religion, qui possédait bien des croyants sincères, en laquelle des cœurs mettaient leurs espérances; des héros, des savants, des philosophes y avaient cru ; des femmes, des enfants y croyaient encore; des prêtres, la plupart convaincus, offraient aux bons le repos éternel et la félicité dans les Champs-Elysées, tout en menaçant les mauvais et les impies des tourments de

l'enfer : la roue d'Ixion, le rocher de Sisyphe n'étaientils pas aussi bien des supplices que la poix bouillante et les lacs glacés de Dante Alighieri?

La violence sacrée de Polyeucte contre les idoles païennes, les mahométans l'avaient eue plus tard contre les chapelles chrétiennes et les cathédrales. Luther, un prêtre, un moine, se jette un jour sur l'hostie sainte... Voltaire démolit la croix!... Danton place la déesse Raison sur l'autel de Notre-Dame!... Robespierre détrône le Christ et Dieu le Père, au nom de l'Être Suprême!...

Tous Polyeuctes ! Tous entraînant des Néarques hésitants !

Et subitement, me sentant ressaisi par le trouble du doute, par les ironies des textes, je songeais, que, moi, prêtre, si l'impiété, c'est-à-dire la négation venait à me saisir, je devais, au sens héroïque, suivre l'exemple de Polyeucte.

Je repris le livre, et dans un accès d'ironie je travestis les vers :

LE SCEPTIQUE

Où pensez-vous aller?

LE VIOLENT

Au temple où Ton m'appelle.

LE SCEPTIQUE

Quoi ? vous mêler aux vœux d'une troupe infidèle ! Oubliez-vous déjà que vous ne croyez-plus?

J'abhorre le mensonge.

LE VIOLENT

Et moi, je le déteste.

LE SCEPTIQUE

Je tiens ce culte faux.

LE VIOLENT

Et je le tiens funeste.

LE SCEPTIQUE

Fuyez donc les autels.

LE VIOLENT

Je les veux renverser Et mourir dans le temple, ou les y terrasser. Allons, trop vain sceptique, allons aux yeux des hommes Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes.

Dans cet esprit méchant, railleur, obstinément je lus ce Polyeucte, parodiant Corneille, arrivant à une frénésie invraisemblable, que ne peuvent guère comprendre ceux qui n'ont pas risqué leur vie entière sur la carte forcée d'une croyance.

Le livre, édité à l'usage de la jeunesse scolaire, était accompagné de notes explicatives. Celle-ci qui concluait me frappa :

« Corneille nous a montré, dans le cours de la pièce, ce que c'est qu'être attaché à sa croyance, à ce que Ton estime le Vrai, ce que c'est qu'avoir l'horreur des hypocrisies, des lâchetés, des défaillances » de conscience. Nous n'aurons sans doute pas (ajoutait le commentateur, peut-être professeur honoré,

tranquille, avec une conscience qui n'a pas de luttes à soutenir) nous n'aurons sans doute pas l'occasion de proclamer nos convictions au risque de notre vie, ni avec de grands éclats, comme Polyeucte... »

Eh bienl moi, je la tenais cette occasion à la Polyeucte, si jamais le doute m'amenait à la négation. Ne me trouvais-je pas dans un cas identique? Gomme Polyeucte, j'appartenais par mon éducation, par ma fonction, à la défense de l'idole; je lui devais donc plus que l'indifférence du sceptique : l'amour, dit-on, engendre non la tiédeur mais la haine; la foi trompée doit produire l'impiété robuste et forT cenée.

Exalté, je me levai, la clochette de la chapelle tintait. Je me dirigeai, comme un fou, vers le lieu saint, me préparant à dire à l'officiant :

— Et si pourtant Dieu n'habitait pas ce tabernacle, et que l'hostie fût une idole !

Arrivé près de la porte, je n'osai pas entrer; toute ma religion me revint. Des pleurs de honte jaillirent de mes yeux, tandis que, me pressant la poitrine où mon cœur battait à éclater, je m'enfuis à travers les sentiers.

Le haut soleil, balancé sur un ciel à peine ouaté de nuages, dissipa ma frénésie.

Étais-je fou, vraiment? Pourquoi mon indolence s'était-elle changée de la sorte en subite férocité d'énergumène ?

Ghabrillou, qui passait par là, me dit :

— Bonjour, vous êtes heureux, mon cher, vous,

de ne rien faire, tandis que nous piochons la scolas^ tique.

— Oui, Ghabrillou, répondis-je énigmatiquement, *e suis heureux, oh ! bien heureux I

Quelques jours se passèrent, durant lesquels une grande atonie m'enveloppa, dans un silence concentrée, sans pensée autre que de chasser toutes mes pensées.

Un matin, l'économe, avec mille précautions, vint m'annoncer que ma pauvre mère, frappée d'apoplexie, me réclamait à son chevet.

Ainsi la Providence, ou, si Ton veut, la Fatalité me jetait hors de la maison cellulaire et pieuse, juste au moment où ma foi titubante, ivre de doutes, semblait devoir facilement succomber au plein air.

Le supérieur, qui daigna m'accompagner jusqu'à la grande porte, m'accabla de recommandations que j'écoutai avec une docilité distraite.

Puis, je sortis. Rapidement je traversai les rues de la petite ville qui s'éveillait à peine, étirant paresseusement les volets de ses boutiques, laissant micloses ses portes encore ensommeillées.

Il me venait une réflexion : parmi tous ces gens, qui reprenaient la vie où ils l'avaient laissée la veille, combien peu, plutôt combien pas du tout, songeaient à prier Dieu ? Leurs petits soucis, leurs mesquines

pensées, la famille, le négoce, l'échéance, seuls, les saisissaient. Nul n'imitait ces boutiquiers du moyen âge qui allaient porter à l'église la première demiheure de leur matinée. Pourtant l'église des Capucins, celle de la Visitation, d'autres appelaient d'un mélancolique son de cloche de rares fidèles, quelques très vieilles dévotes, des mendiants sournois, guettant un sou près du bénitier. Ces peuples vivaient sans religion, et ce qui était tout pour moi, n'était rien pour eux.

Étaient-ils plus infortunés? Étais-je heureux?

C'est en cet état d'esprit que j'entrai dans la maison paternelle. Le magasin, tout ouvert, étalait ses ostensoirs dorés, ses encensoirs d'argent incrustés de fausses pierreries, ses chasubles, ses christs de bronze, ses saintes madones, statues peintes, au manteau semé d'étoiles d'or, et, pendus par rang de taille, des cierges de première communion. Ilot de la foi perdu dans un océan d'indifférence. Là on priait, là on allait peut-être mourir. — Mourir! — Mais avec l'espérance consolatrice, avec une certitude d'au-delà, les mains tendues vers le vaisseau céleste dont le pavillon est une Croix.

J'entrai vite. Le docteur, assis au comptoir, libellait une ordonnance.

— Eh^bien? lui dis-je. Quel espoir?

— Elle est bien bas, mon pauvre ami.

A cette parole, j'eus un frémissement de tout mon être; je compris alors combien, malgré la tiédeur des témoignages affectifs, une mère tient par mille

fibres secrètes le cœur de son enfant. J'essuyais mes larmes, en montant vers la chambre où agonisait la seule femme qu'il me fût permis, à moi prêtre, d'aimer.

Mon père qui gisait, pleurant, dans un fauteuil, me montra le lit, à la tête et au pied duquel brûlaient, jaunes, deux cierges, tandis que trois religieuses, en béguin blanc et capote noire, courbées sur leurs chaises, murmuraient des ave, en égrenant leur rosaire.

Pauvre mère! la face tuméfiée, bleuissante, elle râlait doucement, les yeux dilatés. Je lui pris une main ; elle posa lentement Vautre par-dessus, enfermant la mienne dans une étreinte moite :

— Filsl mon fils! soupira-t-elle.

Je restai longtemps ainsi, ne parlant pas. Une pensée atroce me venait, dans la profonde douleur que je ressentais, et s'y mêlait pour la rendre plus poignante.

— Oh! songeais-je, c'est peut-être là une punition du Ciel, pour mes doutes, c'est le châtiment de mes pensées impies. Le mauvais prêtre a tué sa mère. Je me jetai à genoux; une ferveur très sincère fit jaillir de mon cœur des prières angoissées. Un remords insensé me forçait à frapper ma poitrine, en un meâ culpâ terrible.

Je suppliai Dieu de me prendre en pleine contrition, et d'épargner ma pauvre mère, victime de mes fautes.

Tout à coup le son argentin d'une clochette, puis

un bruit de pas dans l'escalier. Un enfant de chœur tenant une croix apparut, suivi d'un autre qui balançait un encensoir. Un chantre à voix de basse-taille fit gronder le Dies iras. Le prêtre, portant le viatique, entra dans la chambre de la mourante.

Je m'éloignai du lit, les yeux voilés de larmes, le cœur désespéré.

La malade sembla tout d'un coup récupérer des forces; sa foi ardente lui redonna un miraculeux instant d'énergie.

Ainsi cette hostie possédait une puissance!...

Je demeurai abîmé dans mes réflexions.

La cérémonie achevée, il se fit un grand silence. La pauvre femme ne soupirait plus, toute livrée .à une sorte d'extase. Soudain, elle m'appela d'une voix faible.

— Germain, me dit-elle, mon fils, mon cher fils, avant que je m'en aille vers Dieu, je veux emporter la bénédiction de ta main. Te voilà déjà diacre, tu seras bientôt prêtre. Bénis ta mère.

Comme j'hésitais, en proie à un trouble profond, elle insista :

— Bénis-moi! bénis-moi! Je t'en prie. Toi que j'ai voulu prêtre, toi qui monteras à l'autel, toi qui diras des messes pour le repos de mon âme , mon fils, mon prêtre, bénis-moi.

Chassant alors tous mes doutes de naguère, ressaisissant avec force ma foi presque perdue, je bénis ma mère, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

La mourante me récompensa d'un sourire extrahumain.

— Je puis partir, dit-elle, je puis partir. Adieu. Doucement, elle s'en allait. Le docteur renonça à

la lutté contre le mal.

Je devins subitement comme paralysé de l'âme, en face de cette catastrophe inopinée que j'attribuais à mes fautes. Je vis à peine, comme en un songe, le prêtre revenir avec l'Extrême-Onction ; les cierges me semblaient lointains, et très sourd le chant du Dies irœ. Puis les assistants, qui m'avaient serré muettement la main, marmottèrent, ainsi que l'auraient fait des ombres, les prières des agonisants, scandées par le râle léger de la mère, ma victime.

Quand le dernier moment fut proche, je vins, alors, prendre la main de ma mère qui soupirait :

— Mon fils, mon prêtre I

Elle s'éteignit. Je demeurai les jours suivants sans pensée près de ce corps, murmurant machinalement des prières, sans en suivre le sens, comme une leçon vague apprise dans une langue étrangère.

J'étais presque hypnotisé, sommeillant, inerte. Je vis à peine, à travers une sorte de brouillard, la mise au cercueil; et ce fut en titubant, ainsi qu'un homme ivre, que je suivis le char de deuil.

Mais, tandis que les orgues de la cathédrale gémissaient une marche funèbre, au moment où, sur le catafalque, entre les cierges, le corps de ma mère dormait dans son cercueil, je me réveillai. Oui, là, je crus fermement que son âme maternelle voyait

au fond de la mienne. Ces hautes tentures mortuaires, ces croix blanches, ces larmes d'argent, ces chants entrecoupés de silence, cet apparat, avaient rendu à mon cœur sa foi première. Et, comme pour répondre à la dernière volonté de la morte, je jurai : ^ — Je serai prêtre, oui; loin de moi toute défaillance. J'en fais le serinent.

C'est à cette minute, où la sensibilité domine la raison, que j'ai dû d'être un misérable. C'est à ce serinent honorable, saint, que j'ai dû l'anathème qui me poursuit; c'est à cette pieuse bénédiction donnée à ma mère, que j'ai dû la malédiction de ma vie.

Par un enchevêtrement inexplicable, tandis que nos pires actions sont souvent le point de départ vers d'héroïques horizons, c'est ce que nous faisons pour le bien qui engendre les plus effroyables malheurs.

Funeste serment !

Qui que tu sois qui vas lire ces pages, si tu as conservé le respect des vases sacrés, si les choses saintes sont restées saintes à tes yeux, si le souvenir de tes jeunes annéesj où la Foi te berçait de chimères aimées, demeure encore assez puissant pour que, à l'âge de l'incrédulité, tu passes attendri devant les autels, ou si tu crois encore, jette ces pages, déchire-les.

Aujourd'hui que je vois la vie, je m'incline devant

les symboles, et je maudis les Polyeucte qui renversent les images des Dieux, quels qu'ils soient, quand ils n'en ont point d'autres à exhausser.

Aussi devrais-je, moi, ne point écrire ceci; mais nul ne peut détruire ce qui a été ; le fait accompli est accompli pour l'Éternité.

Si je scandalise, par mon récit, l'âme d'un passant, que ce passant me pardonne.

L'horreur du mensonge, ce qui est une vertu rare et excellente, m'a fait commettre une action très semblable à un crime.

Allons !

L'année qui suivit la mort de ma mère, me vit plongé dans le travail, m'efforçant d'accomplir mon serment. J'étouffais toute discussion, toute ironiej toute logique, courbant mon front sous les textes même les plus irréductibles à ma raison. Quoi encore? Je me mortifiais, je me flagellais. Oui, un cilice déchirait ma peau, mes genoux s'usaient en longues prostrations devant l'autel. Lorsque les citations impies bourdonnaient autour de ma table de travail, je les chassais comme des mouches importunes. La nuit j'évoquais la voix de ma mère, disant :

— Tu seras prêtre ! tu seras prêtre ! tu seras prêtre ! Mes doutes, mes scrupules, je les portais à l'abbé

Grimond, un vieillard, maître de philosophie, savant de premier ordre, qui me paraissait au-dessus de la moyenne intellectuelle des Pères ; il me répondait :

— Que vos mœurs soient pures! brisez votre or-

gueil, le Seigneur fera le reste. J'ai passé par là, et j'ai conquis la paix.

Ce vieillard était convaincu pleinement, ardemment ; de plus, c'était un homme de mérite, de talent, de vertu, de vérité. Ses paroles me réconfortaient. J'allais, pliant mon âme à la faire rompre, les yeux bouchés à ce qui n'était pas le chemin droit vers l'autel, les oreilles closes à toute autre voix que celle de ma vocation.

Enfin le jour de l'ordination arriva pour moi. La veille, j'étais allé trouver le vieux maître de philosophie, et lui avais dit nettement :

— J'ai peur de ne pas croire.

— Voulez-vous sincèrement la foi?

— Je la veux, je la demande.

— Par l'imposition des mains, l'évêque fera descendre le Saint-Esprit sur vous.

Gomme je lui avais conté l'effusion subite qui m'avait saisi au chevet de ma mère, il ajouta :

— Ce qu'une faible femme mourante a pu exécuter, presque un miracle, sur l'ordre de Dieu évidemment, Dieu lui-même, par son Saint-Esprit, saura bien mieux l'accomplir. Vous retrouverez cette ferveur qui vous échappe maintenant, à l'instant où vous deviendrez prêtre; le démon, qui jette sur vos pas des obstacles, s'enfuira définitivement vaincu. Priez votre mère, qui fut une sainte, de vous venir en aide.

— Ainsi soit-il, répondis-je.

Et je regagnai ma cellule.

Ma prière fut longue ; il me semblait impossible que ma mère ne fît pas pour son fils le miracle de m 'apparaître. J'évoquais son ombre, la suppliant, avec des mots tendres d'enfant, de venir vers moi, de parler doucement à ce pauvre fils hésitant et navré. Je tressaillais au moindre bruit, comme si son pas léger eût frôlé les dalles. J'avais lu dans mes livres les évocations spiritistes, et sans vouloir pratiquer les attouchements démoniaques, j'aurais souhaité qu'un coup frappé dans la muraille, sur une chaise, ici, là, m'indiquât la présence d'un envoyé d'en haut, j'entendis seulement, comme un souffle, la voix :

— Tu seras prêtre I tu seras prêtre I tu seras prêtre !

Ce fut rapide, insaisissable. Je redemandai à cette voix, hallucination du silence opaque, de répéter. Ce fut en vain. Ma fièvre s'épuisa.

Malade, lassé par ces efforts de folie, je me jetai sur ma couchette de grand écolier; mais le bourdonnement vague qui m'emplissait le crâne chassa le sommeil.

Je rallumai ma lampe, et résolus de me livrer à quelque travail machinal. Je comptais partir sous peu de jours de la maison; je me mis à ranger mes papiers. Je ressemblais à un futur suicidé/déchirant des cahiers, cataloguant des feuilles criblées d'écriture, et, par intervalles, poussant des soupirs de détresse, tout pareils à des sanglots.

M'arrêtant parfois brusquement, j'essayais de saisir

LE EROC. 95

dans le silence, si ma mère — ô extravagante demande de miracle ! — n'allait point m'apparaître et me parler.

Lorsque tout à coup, — unique réponse à mes angoisses, — d'un cahier de notes s'échappa l'analyse que j'avais écrite surPolyeucte. Oublié là, ce souvenir de ma première crise resurgissait, comme jeté sous mes yeux par une invisible main. J'évoquais les esprits, et Corneille me répondait, avec l'interprétation bizarre que j'avais une fois donnée à ses vers robustes.

L'héroïsme violent contre l'Erreur, le chevaleresque combat contre le Mensonge.

Eh bien! si les puissances du .ciel, si l'Esprit- Saint, si l'âme de ma mère, demain, ne descendant pas en moi, au moment où, tout ce que la religion a trouvé de plus haut, le sacrement de l'ordination, me sera accordé, je deviendrai juge de ces prêtres, qui m'auront leurré d'un mensonge. Que leur erreur soit involontaire, soit! elle n'en serait pas moins homicide, plongeant pour la vie, dans le cachot d'une vocation manquée, un être destiné à d'autres travaux.

Mais je suppliais une dernière fois le Christ en croix, la Vierge, les Anges, de me donner ce qui me manquait, ou du moins de me frapper de mort, avant que je commisse un crime.

A ce moment on heurta légèrement à ma porte.

Je bondis, il semblait qu'une réponse me venait, une réponse céleste ou infernale.

— Entrez!

Mon collègue Faragnon passa dans rentre-bâillement sa tête niaise.

— Voyant de la lumière chez vous, je vous croyais malade, dit-il.

— Non, non, je prie, lui répondis-je.

— Nous serons prêtres demain, dit-il. Quelle joie! Est-ce que vous demanderez une cure? Vous êtes protégé, vous! Moi, je serai probablement envoyé comme vicaire dans quelque trou. Mais je suis bien heureux tout de même; j'avais grand'peur qu'on ne me retardât.

— C'est bien, lui dis-je brusquement. A demain, je tombe de sommeil.

Faragnon ! réponse maligne ! Avais-je besoin que ce pot-au-feu du clergé vînt mêler sa placidité à mes orages ?

Oui ! demain je serai prêtre, je croirai ou bien je serai foudroyé, ou alors...

Enfin, vaincu par la fatigue, je dormis lourdement, comme une bête.

Le lendemain, le printemps joignait sa jeune fête à la fête de l'ordination.

Quand j'eus encore longuement prié, je descendis avec les autres vers la grande chapelle ruisselante de lumière et de fleurs, où, très empressé, le domestique de monseigneur l'évêque préparait tout, aidé par de jeunes tonsurés.

Mon père qui, depuis la mort de ma mère, déclinait visiblement, las de corps et d'âme, était venu , m'embrasser, froidement d'ailleurs, à la façon ecclé-

siastique, collant l'une après l'autre ses joues contre les miennes. Il me dit simplement :

— Ah! si ta pauvre mère assistait à ton ordination !

— Je le voudrais, lui dis-je avec un tremblement involontaire.

— Enfin, elle y assiste du haut du ciel.

— Qu'elle en descende sur moi, répondis-je, je l'en supplie.

Mon père mit sur le compte de l'émotion le ton navré dont furent accentuées ces paroles dénuées de sens pour lui.

Bientôt la cérémonie commença. Nous en avions eu la veille une... comment dirai-je? une répétition générale. Je pouvais suivre machinalement les mouvements nécessaires, sans cesser de me livrer entièrement au drame intérieur dont j'étais le théâtre et l'auteur.. Auteur- martyr, comme ces premiers chrétiens qui descendaient dans le cirque, livrés aux bêtes déchaînées, acteur pareil au Néarque de Corneille, à ce Néarque qu'un Polyeucte acharné veut et va conduire à la destruction des idoles en plein temple, dût-il être foudroyé sous les anathèmes ou écrasé par le tonnerre des Dieux.

Je me sentais périr de minute en minute; mon cœur me semblait plongé en un puits de glace, tandis que mon crâne bouillonnait d'une telle ardeur folle, sans consistance, tourbillonnante, qu'une sueur perlait à mon front, et que mes paupières congestionnées étendaient un brouillard rougeâtre sur mes yeux.

Je n'étais déjà plus un être libre, délibérant avec sa conscience. Une impulsion machinale me dirigeait automatiquement.

Dans cet abandon où me laissait le ciel, jusqu'à la dernière minute, en proie au démon, chaque mouvement me rapprochant de la consécration définitive où se devait trouver le triomphe de la grâce, ou le désespoir dans la déception, me brisait les os.

Essayer de réagir? Non, j'étais ivre.

Positivement, j'étais ivre. La sensation de l'ivresse, où une volonté qui semble étrangère, volonté déréglée, bizarre, violente, intempestive, se substitue à la volonté de l'état sain, me prenait de plus en plus, me paralysant tantôt, tantôt m'agitant de soubresauts nerveux.

J'eus peur. L'archidiacre, ainsi que l'exige le rituel, présentait les ordinands à l'évoque. Celui-ci, selon la coutume, lui demanda s'il les croyait dignes. Gomme l'archidiacre répondit : « Oui I » j'eus le ferme vouloir intime de crier : « Non. » Ma voix s'arrêta dans ma gorge. Dès lors ma destinée absurde me tenait. Je la suivis.

Très bas, murmurant, je demandai pardon à l'âme lointaine de ma mère, qui m'avait abandonné.

Un peu après, l'évêque — cela s'appelle la porrection — présenta aux ordinands, à moi comme aux autres, à moi, hélas!... un calice avec du vin, et la patène avec une hostie, disant : « Recevez le pouvoir d'offrir le sacrifice à Dieu, et de célébrer la sainte messe, tant pour les vivants que pour les morts. »

Ici, un dernier effort de ma conscience pieuse me poussa à crier : « Non. » Je demeurai muet.

Alors, de compagnie avec l'évêque et mes co-ordinands, je célébrai cette première, cette dernière messe. Prêtre à l'autel, je suppliai une suprême fois les Puissances du ciel de m'illuminer de leur grâce, de m'accorder, lorsque je dirais : « Ceci est mon corps! Ceci est mon sang! » de croire vraiment que Dieu descendait à ma voix dans le pain, le vin, d'être assuré que ce symbole n'était point un mensonge.

Il n'en fut pas ainsi.

Alors, — oh! alors! prenez pitié de moi, vous qui croyez, — je saisis l'hostie, et me retournant vers les assistants terrifiés, je retrouvai une voix terrible et démoniaque, pour hurler :

— Ceci est du pain! C'est une idole terrestre! A bas les dieux! mensonges!

Je jetai à terre l'hostie, et la foulai aux pieds.

Puis je pris la fuite, entendant le prêtre crier : « Anathème! anathème! anathème! » J'aperçus le vieux maître de philosophie, qui, sans doute, comprenait toute sa responsabilité, défaillir dans sa stalle ; je courais vers la porte, recevant dans le dos les coups de poing du lourd Chabrillou, hurlant : « Misérable ! »

Mon père s'était évanoui, poussant un cri d'horreur.

Je me dégageai, laissant des lambeaux de mon étole, de mon surplis, à travers le jardin, comme un

énergumène, jetant mon manipule, me débarrassant des ornements sacerdotaux, j'atteignis la porte de sortie, laissée grande ouverte pour les allées et venues des parents. Un tricorne de prêtre était pendu dans l'antichambre, je m'en saisis, et bondis dans la rue. Je pris vers les champs, entendant toujours derrière moi la voix enrouée du vieil évêque pousser son triple: « Anathème! anathème! anathème! »

Je coupais à travers champs, vers les bois, comme une bête traquée, portant encore dans mes yeux l'image défaillante de mon vieux maître, et le visage éteint de mon père quasi mourant.

Ivre, titubant, harrassé, je tombai enfin dans lin coin de bois, où, couché sur le sol, je me pris à trembler, sans larmes, sans idées, sans remords.

— Vous me croirez si vous voulez, Monsieur, disait une voix, moi qui ne professe aucune religion. Peuh! je ne pratique rien de tout cela, vous m'entendez bien; je suis dans les bons principes, et je hais la superstition. Malgré cela, ce jeune prêtre foulant aux pieds l'hostie, vrai! cela m'a fait quelque chose; je le disais à ma femme qui en pleurait, d'ailleurs, en songeant à ce qu'elle appelle un sacrilège : c'est abominable!

— Pour moi, Monsieur, répondit une deuxième

voix, c'est l'acte d'un fou. On ne va pas jusque-là, que diable I D'ailleurs, son père, désespéré, veut le faire enfermer, dès qu'il mettra la main sur lui.

— Son père n'est qu'un clérical; toutefois je l'approuve en cette circonstance.

— Après tout, les curés enragent. Gela me fait plaisir dans un sens. Néanmoins, c'est scandaleux!... scandaleux I Pour bien exprimer le fond de ma pensée, je trouve que c'est l'action d'un homme mal élevé.

— Eh! oui. Quand j'entre dans une église, je me moque de leurs hosties et de leurs calices; mais j'ôte mon chapeau.

Les voix s'éloignèrent.

Telles sonnèrent à mes oreilles les premières paroles de la société humaine, jugeant cet acte effrayant, accompli par moi avec un héroïsme cornélien.

Dans le bouquet de verdure où je m'étais tapi, je n'avais eu garde de déceler ma présence à ces braves critiques, qui, tout en poursuivant une promenade hygiénique, réglaient mes affaires, avec la tranquillité de jurés impavides, solennels et crétins.

Moi, fou! destiné à être enfermé, camisole, douché! On më cherchait déjà! Les gendarmes... oh! les gendarmes! chevauchaient peut-être sur les chemins. On traquait le misérable... Mais non! cela n'était pas possible ! Je me redressais, tendant vers la route prochaine une oreille épouvantée... Un galop de cheval... Ce sont eux!... Non... une carriole passe et s'éloigne... Ce ne sont pas les sbires!...

Peurrisible! Avoir, le matin, réclamé du ciel son tonnerre, et palpiter de terreur devant les hommes. Certes, mon âme est à la fois très paresseuse et très violente; l'atonie qui m'avait sauvé de moi-même durant tant de jours, de semaines, de mois et d'années, me reprenait après la formidable crise, où l'énergumène, qui est au fond de mon être, avait tout à coup surgi en pleine lumière.

Néanmoins, si ce n'était pas la terreur folle, au moins la plus stricte prudence exigeait que je ne sortisse point de cette cachette avant la nuit tombée. Qui savait si mon père, exalté, négligeant les conseils sages des prêtres, qui très probablement s'efforçaient déjà d'étouffer un scandale préjudiciable à la religion, si mon père, exaspéré, n'avait pas donné des ordres contre son fils sacrilège? L'aller trouver royalement, la tête haute, je ne m'en sentais pas le courage. Redevenu faible de résolution, je m'abandonnais aux âpres délices de la fuite, du cache-cache presque enfantin.

Cela devenait un problème avec l'habit que je portais. Cette soutane, lambeau des murailles du séminaire qui m'enchaînait encore de loin, m'aurait décelé bien vite. J'avais faim, j'avais soif, je trépidais de fièvre; mais je me résolus à ne point bouger, laissant à la nuit entière le soin de m'apporter un conseil.

Que l'on ne s'étonne pas de cette pusillanimité, j'ignorais les lois, et, les eussé-je connues, j'aurais encore été épouvanté par Tanathème de toute une

petite ville, très heureuse d'avoir à se mettre sous la dent un criminel d'une espèce rare.

Je demeurais donc terrifié. Le soir venu, dans le silence épais, le renégat sortit de sa retraite, afin d'aller étancher sa soif au ruisseau, puis il partit sans savoir où. Côtoyant la rivière, il gagna un pont; sur l'autre rivage, le fugitif, pareil à un esclave marron, se hissa peu à peu, à travers les ronces et les bruyères, entre des arbres où de véritables lianes jetaient leurs filets, sur le flanc d'un coteau abrupt, formant rempart à la rivière, et qu'on appelle la Boissière. Il connaissait ces fourrés alors inextricables, et savait bien qu'il pourrait dormir là, la tête appuyée contre une pierre, à l'imitation de celui qui fut son maître, Jésus, alors qu'au jardin des Oliviers, ce maître refusa le calice qu'on lui tendait. Ah! pourquoi ce nom de Jésus me revenait-il aux lèvres? Pourquoi?

A travers les feuillages, on apercevait la ville dans le vallon, les faubourgs s'étageant sur la colline en face. La vieille église byzantine dressait son dôme dans le noir, çà et là des lumières pareilles à des larmes jaunes ponctuaient les murs, sombres comme de funèbres draperies. Là dedans des milliers d'êtres songeaient au renégat, s'enquéraient de lui avant de dormir; des jurés prétentieux l'exorcisaient au nom du décorum, et les mères en faisaient un épouvantail pour leurs petits enfants. Pourquoi songer à Jésus ?

L'idée des supplices anciens, que subissaient les

sacrilèges, la roue, le feu, sortaient de cette ombre grouillante. Toute une vision moyen âge flottait entre les clochers, rasant les toits, pour venir envelopper de terreur le misérable ensoutané, qui allait dormir dans les bruyères le premier sommeil du banni, du outlaw, du hors-la-loi.

Tout s'éteignit. En bas de la colline, les eaux de la rivière s'écoulaient, chantantes, emportant les minutes humaines, sans se hâter. Une triste nuit ne passe pas plus vite que les autres. Le froid pénétrant m'empêcha de dormir profondément. Au premier brouillard de l'aube, je me secouai. L'idée de suicide ne m'étant pas venue, loin de là, il fallait se colleter avec la vie telle quelle.

Je montai jusqu'au sommet de la colline; sur le plateau, je vis se lever le soleil par dessus ma ville natale. La cité moyen âge de la nuit disparaissait pour faire place à une corbeille de maisons, à un bouquet de toits au centre desquels la vieille basilique byzantine élargissait son dôme comme un immense magnolia. Les cloches titinnabulantes semblaient être de bourdonnants insectes matutinaux.

Oui, la vie telle quelle ! Je secouai la poussière de ma soutane, j'étanchai la rosée qui mouillait le tricorne dérobé au parloir, j'essuyai mes souliers à boucles, tachés de boue, et les brossai à l'aide de quelques touffes d'herbes. Puis, la faim me prenant, j'avisai une paysanne qui passait au loin, portant du lait à la ville. Il me restait quelque monnaie, je pus boire à longs traits.

— Merci, Madame.

— bé, moussu lou curé, que fasés aqui? (Oui bien, monsieur le curé, que faites-vous ici?) me ditelle d'un ton soupçonneux.

— Rien, je me promène.

Elle s'éloigna, retournant à plusieurs reprises sa tête finaude. Je devais avoir l'air d'un voleur déguisé. Il fallait prendre une résolution rapide.

Sur la route de B...,non loin du coteau d'Ecornebœuf, voisin jumeau du coteau de la Boissière, dans une maison blanche, un château, disait-on, précédé d'une allée de tilleuls, demeurait le Rouge.

Le rouge, l'athée, le partageux, était un avocat de grand talent, dont les opinions terrorisaient le pays.

Durant les vingt années de l'Empire, ce tribun, avait essayé de maintenir la foi républicaine parmi des populations exclusivement bonapartistes. Quand 1870 arriva, d'autres recueillirent le fruit de ses travaux d'approche. Lui, usé par la lutte, presque ruiné, ne pouvait enlever les suffrages qui allaient à des néophytes républicains.

Le Rouge était la bête noire de tous les partis, et c'est à ce titre que j'avais appris son nom redouté, durant les promenades du grand séminaire.

Un je ne sais quoi me persuada de m'adresser à ce solitaire, à ce fou, comme on l'appelait. Je me dirigeai vers la maison de maître Deblé, l'avocat né de toutes les mauvaises causes, le défenseur de tous les va-nu-pieds, des socialistes, des communeux, l'affreux évangéliste de la canaille.

Par crainte d'être aperçu de la route, je gagnai l'allée des tilleuls, à travers champs, et, comme l'heure était indue, je m'assis sur un banc près de la grille, déjà me sentant plus rassuré contre les gendarmes, les prêtres et les directeurs d'asiles, par la vue seule de la porte de cet ennemi juré de toutes les autorités sociales. Dans mon esprit romanesque, l'acte d'aller frapper à la demeure d'un ennemi de la veille, en portant encore les insignes du combat: soutane, tricorne, tonsure ! et de lui demander l'hospitalité, me séduisait, calmait ma fièvre. Dans mon extraordinaire aventure, c'était encore quelque chose d'excentrique. A ce momentrlà, l'extraordinaire et l'excentrique figuraient l'héroïsme. J'avais peut-être raison : le catalogue de la vie est si complet, si bien fait, que se mettre en dehors, est une action d'éclat égale à une évasion.

Tout à coup, une petite domestique apparut dans le jardin qui précédait la maison. Je sonnai à la grille. Dès qu'elle me vit, elle poussa un cri comique :

— Ah! mon Dieu! Monsieur, monsieur! un curé!

Un premier sourire effleura mes lèvres, le premier

depuis bien longtemps, en face de cet effarement.

— Pardon, Mademoiselle, lui dis-je, je voudrais parler tout de suite à M. Deblé.

Gomme elle venait de m'ouvrir, et que j'entrais enfin dans un port de salut, un grand jeune homme, très pâle, à la figure encadrée de favoris légers, un lorgnon impertinent sur un nez étroit, un sourire narquois sur de minces lèvres, m'aborda :

— Que désirez-vous, Monsieur? dit-il.

— Monsieur, je suis un renégat, un banni, un maudit, qui vient demander à M e Deblé appui et protection.

— Ah ! s'exclama le jeune homme, et courant vers la maison, il cria, sans grand respect d'ailleurs :

— Patron, patron, voilà le héros! Le voilai Aussitôt apparut, sur le perron, un homme de

petite taille, alerte, au visage énergique, fortement basané, encadré de cheveux longs et d'une épaisse et flottante barbe noire. La redingote strictement boutonnée et le pantalon noir lui donnaient un aspect de cleuil. Il s'avança vivement, droit vers moi, la tête tevée; je remarquai ses yeux noirs, durs, et, quand il parla, le contour amer de la lèvre.

— Que me voulez- vous, Monsieur, dit-il. Que venezvous faire ici ?

Encore tout imbu de mes rêves héroïques, je répondis avec noblesse :

• — Je viens, Monsieur, demander asile à mon adversaire de la veille, à l'ennemi de l'habit que je porte; car je suis banni, sans asile, peut-être traqué,à l'heure présente. La nuit dernière, j'ai dormi dans les bois.

Il me dévisagea longuement, passant sa main, qu'il avait fluette, dans sa longue barbe; son regard changeait peu à peu d'expression: de dur qu'il était, il devenait rêveur, très vague, profond. Tout à coup il aperçut la petite domestique, qui, plantée, les poings sur les hanches, s'ébahissait à regarder un curé dans la maison du Rouge.

— Veux-tu te sauver, méchante coquine ! lui criat-il d'une voix énorme, qui ne semblait pas devoir sortir d'un corps si chétif. Va plutôt, ajouta-t-il, en étendant le bras dans un geste ample et oratoire, va fermer les volets de la grille afin que nul ne voie ce qui se passe ici. Et surtout n'en parle à personne. D'ailleurs, tu ne sortiras plus, toi; c'est Jean qui fera les courses.

Tandis que la petiote courait clore les volets de fonte, maître Deblé, de la même voix stentoréenne, appela :

— Jean ! Jean !

Un paysan parut, figure tannée, lèvres pincées, habituées aux longs silences des campagnes solitaires.

— Tu vois ce citoyen? dit le maître en me désignant, eh bien ! si l'on apprend qu'il est dans ma maison, on viendra nous couper la tête. Maintenant tu es chargé des commissions, si tu parles au marché, tu sais à quoi t'en tenir.

Le secrétaire à face blême souriait de tous ces préparatifs; moi, je suivais avec curiosité les faits et gestes de ce diable de petit homme rouge, qui sans aucun effort conquérait ma sympathie.

C'était donc là ce démoniaque partisan, cet abominable jacobin, ce communiste athée, ce misérable au seul nom duquel se signaient les dévotes, et fulminaient les prêtres. Certes sa démarche, son regard surtout dénotaient une audace peu commune ; mais quelle franchise cela prêtait à son allure, combien différents ses gestes, même oratpires, des gestes de

nos prédicateu rs onctueux et flous . Une autre réflexion me saisissait : ainsi cet homme, son secrétaire, son domestique vivaient sans Dieu, sans église, sans dimanche, c'étaient des damnés avant la lettre, et au lieu d'avoir la guerre avec eux-mêmes, comme je l'avais si rudement supportée dans ma cellule, ils demeuraient en paix profonde avec leur conscience, ne redoutant rien, sinon du dehors : « Fermez les volets I » était le mot d'ordre, et non pas : « Fermez vos yeux, fermez votre cœur, voilez votre âme ! » ainsi que j'avais été obligé de le faire, durant tant d'années.

— Venez, me dit brusquement maître Deblé.

Il gravit le perron, je le suivis, suivi moi-même du secrétaire, que suivait la petite domestique, appelée Franciette, comme depuis je l'appris. Cette file indienne pénétra au fond du couloir, dans la salle à manger, où le café, le lait et le chocolat fumaient dans des vases de porcelaine jaunâtre; les tasses étaient disposées, on en plaça une devant moi.

— Allons, mon hôte, asseyez-vous, et mangez; une nuit dans les bois, ça creuse, n'est-ce pas? Vous me conterez ensuite votre cas qui m'intéresse vivement. Hier, on m'en a donné un aperçu, qui ne me paraît pas cadrer avec l'exacte vérité.

De nouveau, il me regarda longuement, tandis que, un peu intimidé, je trempais maladroitement une tartine dans ma tasse trop pleine.

Il poursuivit :

— Oui, citoyen, — laissez-moi vous appeler citoyen, c'est une habitude. — On me faisait accroire que le

iiO LE FROC,

malheureux prêtre, auteur du sacrilège commis en pleine chapelle au séminaire, était fou depuis longtemps. Le docteur l'affirmait, les parents en faisaient foi, et toutes les églises de Périgueux, toutes les sacristies s'en portaient garantes.

— Vraiment! m'écriai-je indigné.

— Mangez, mangez donc, vous parlerez plus tard. Eh bien! dites donc, vous, Cyprien, ajouta-t-il en s'adressant au secrétaire qui dévorait : Qu'en pensez^ vous?

— Moi, répondit le secrétaire la bouche pleine, je crois que le parti prêtre a le plus grand intérêt à faire enfermer le citoyen curé que voici. Tel est mon avis.

— C'est le mien également. Mais ne craignez rien, Monsieur, déclara avec grâce le maître, vous êtes aussi en sûreté que possible dans cette maison. Nul gendarme n'oserait l'envahir, je vous le jure, et, à plus forte raison, nul prêtre. Votre audace de ce matin m'a stupéfait, je l'avoue ; je demeure encore étonné de voir ici votre soutane. Enfin ! c'est pour la Cause.

— Quoi! pensai-je, lui aussi parle de la Cause? Je vais tomber sur une Cause.

En outre, nous passâmes, le secrétaire et moi, dans le cabinet du maître. Je remarquai l'élégance des meubles, les tableaux pendus au mur, la bibliothèque, chargée de livres excellents, et d'autres dont je connaissais seulement le titre, mais qui passaient pour l'œuvre du diable.

— Des chefs-d'œuvre! disait le secrétaire blême, des chefs-d'œuvre de la raison humaine. Tenez, ce

Proudhon, de la Justice dans l'Eglise fit dans la Révolulion, voilà ce qu'il faudra lire, méditer, vous assimiler.

Quand maître Deblé, après avoir jeté un coup d'œii sur des papiers épars m'eut dit : «Je vous écoute », je vidai mon âme en une confession pleine et entière, sans omission. Peu à peu, l'attention de maître Deblé avait été captivée, et même la gouaillerie s'éteignait sur les lèvres du secrétaire. Avec effusion, je narrais mes troubles, mes luttes, je décrivais l'explosion finale, où j'avais tout brisé.

Dès que j'eus fini, Deblé se leva, et de sa belle voix grave :

— Vous êtes un héros, dit-il, un héros à mes yeux ; mais, aux yeux de tout le monde, vous serez un fou,

v même et surtout devant un tribunal. Nous traversons une époque grotesque au jugement des forts, mais terrible pour les petits...

. Cette période précédait de fort peu celle que les politiques ont appelé période du 16 mai.

— Un grand danger vous menace, si vous sortez d'ici.

L'avocat se prit à longuement réfléchir. Puis il donna des ordres : il s'agissait de me trouver, dans la maison, des vêtements qui me copiassent à peu près. Ce fut une recherche assez comique. Je ne tardai pas à posséder un pantalon trop court de M. Deblé, une redingote trop longue, quoique un peu étroite, du secrétaire, une cravate noire, un chapeau melon défraîchi.

.—Maintenant, dit le secrétaire, vous voilà presque

méconnaissable, citoyen abbé. Que votre barbe pousse d'un millimètre, et nous pourrons narguer les alguazils.

— La maison est à vous, me dit le maître. Jusqu'à nouvel ordre, ne vous montrez pas. Nous aviserons ensuite, je m'institue votre avocat, votre conseil. A midi le déjeûner, à six heures le dîner.

Je le remerciai avec effusion; puis, le laissant travailler à ses dossiers avec M. Gyprien, je pris un livre, par contenance, et sortis, afin de promener, dans le parc attenant à la maison, mes pensées lourdes, et de démêler mes sentiments enchevêtrés.

Je reconnus bien vite que je ne regrettais rien, ni mon crime, ni ma fuite. Je redoutais simplement la colère de toute une petite ville acharnée contre un coupable de marque (cette petite ville n'avait pas eu le bonheur de voir une exécution capitale depuis plus de trente ans). Seulement, une grande paix, une détente plutôt, se faisait en moi. Mon âme semblait avoir jusqu'à présent roulé, comme un torrent précipité d'une montagne vers un abîme sans fond, et au fond de cet abîme, qui devait être sans fond, sans terme, sans repos, abîme infernal, chute immonde, quel étonnement : le fleuve de la vie, là, s'épanouissait large, coulant majestueusement. Encore un peu de trémulation dans les vagues, et le torrent se faudrait bientôt dans la masse mouvante, lente et grave.

Tant d'autres vivaient ainsi I

Ces gens qui se levaient sans Dieu, et se couchaient sans Dieu, possédaient sinon la paix du corps, ni la

tranquillité de l'esprit, au moins la tranquillité [et la paix de l'âme.

— Et moi, m'écriai-je, et moi? je deviendrai semblable à eux. Je vivrai, je m'occuperai, j'aurai des dossiers d'affaires, je courrai au Palais de justice, ou à la Bourse du commerce, ou dans un bureau. Je ne subirai d'autre souci que d'éviter les heurts et les ornières du chemin. Puis, ayant vécu — comme vivent des millions et des millions d'êtres, des Chinois et des Indous, des paysans et des seigneurs, des intelligents et des brutes — je mourrai comme eux, pour trouver la paix dans le repos dernier. Par-delà les espaces, le Dieu inconnu qui règne sera bon aux humbles combattants de la mêlée des vivants.

Un commencement de joie me prenait devant ce programme tout négatif, mais au fond de mon âme, déjà, quelque chose criait : « Vois donc, tu n'es pas semblable aux autres ; tu ne peux pas aller et venir comme ce^Gyprien, ou comme le domestique Jean. Tu es encore une exception! tu seras toujours un être d'exception ! »

Je repoussais, de toutes mes forces, cette voix fâcheuse et, comme la cloche sonnait midi, j'interrompis heureusement ma dangereuse méditation.

Vers six heures, j'achevais la lecture d'un livre, où les fameuses citations qui m'avaient tant ému au-

trouvaient maintenant corroborées par la l'auteur. Je réfléchissais. Avec ma nature ise, j'étais prêt à prendre le contrepied, à (r d'objections les sentences impies. Chez les pn,f,res, je me sentais devenir athée, mais en face de l'athéisme, je redevenais prêtre. Mon courage laïque mollissait dans ma poitrine, et l'audace de la vie défaillait en moi. Étais-je donc destiné à me sentir ballotté par les flots changeants de la discussion perpétuelle? Deviendrais-je une épave... indéfiniment roulée... loin de tout rivage?

D'un seul bond, avoir atteint les antipodes de l'autel, et déjà sentir sourdre en soi le regret du sanctuaire. Des gens racontent qu'un homme,, amputé d'une jambe, peut encore souffrir dans le membre disparu... me faudrait-il subir la nostalgie atroce de l'étole, arrachée de mon dos?

Devant moi, — oh! il m'en souvient encore, — la fenêtre s'ouvre droit en face du portail, dont les volets repliés laissent voir l'allée des tilleuls, et, là-bas, la route poudreuse. Tout à coup, trois par trois, défilent les jeunes clercs du grand séminaire, mes compagnons de la veille, mes amis d'hier, mes ennemis désormais. Leurs robes noires flottent. Je reconnais le visage épais de Ghabrillou, prêtre, attendant sans doute quelque place de vicaire campagnard, la figure en lame de couteau du cénobite Faragnon, prêtre aussi, destiné probablement aux plus hautes charges de l'Église. Ce troupeau, silencieux et grave, passe, daignant à peine jeter à la dérobée un coup

d'oeil sur la maison du Rouge. Ah! s'ils savaient que je suis là, vêtu de défroques grotesques, déguisé, perdu dans cet antre de perdition... comme leur logique sainte triompherait!

Longtemps, mon regard les suivit. Puis — suprême détente d'une fièvre contenue — je me pris àpleurer nerveusement. Nul ne pouvait m'entendre, je laissais un libre cours à mes sanglots. Perdu! ah! se sentir perdu! Ce fleuve de la vie si lent et calme, où je m'étais précipité comme un torrent furieux du haut de la montagne sacrée, ce fleuve dont les eaux tranquilles me séduisirent d'abord, réapparaissait maintenant, couvrant des abîmes, où se mouvaient des monstres guettant une proie, où des herbes liantes espéraient des cadavres, où l'humble goutte d'eau que j'étais se perdait, destinée à être bue par le soleil inexorable, sans laisser d'autre trace de son passage qu'une frêle vapeur indistincte, bientôt fondue.

Agir, au lieu de rêver? sans doute ! mais l'action ne m'apparaissait qu'intermittente, propice aux heures de crise, inutile le reste du temps. Je sentais vaguement déjà, à la suite des conversations entendues à table, synthèses rapides, vues d'ensemble, que l'effroyable poussée humaine entraînait les volontés, les forçait de se raidir. Deblé avait expliqué devant moi à son secrétaire, M. Gyprien, tout ce qu'ils devaient faire, durant cette journée : le comité électoral, d'abord, parlementer avec les républicains d'opinions adverses; puis au palais, plaider une cause devant la cour d'assises, en préparer deux au

correctionnel, ensuite s'occuper de séduire un avoué, pour le forcer de prendre en main les intérêts du pauvre Germain Guiraud ; enfin rendre visite au journaliste du parti, blessé naguère en un duel politique.

Dan^le Sanctuaire, il suffisait de prier, de lire son bréviaire, de compulser de vieux livres, extraordinairement en dehors de tout mouvement. Ceux qui passaient là, sur la route, humbles soldats de l'Église, devaient ne rien espérer d'extraordinaire, mais aussi ne rien craindre. Croyants aveugles, chevaux sacrés, ils tourneraient, les yeux bandés, dans le manège ; mais ils n'auraient point à s'enquérir du chemin à suivre, ni de la pâture à conquérir. Paix aux hommes de bonne volonté! Moi, ma volonté mauvaise m'apportait la guerre! Et, lâche, je pleurais en face de la lutte.

A ce moment, le portail s'entr'ouvrit, M e Deblé, suivi du fidèle Gyprien, rentrait. Je ressentis une vive honte de ma faiblesse, et renfonçai mes larmes : Quoi! j'avais pu braver Dieu, le Dieu foudroyant des Écritures, et la peur des hommes et des choses me prenait! Ah! non... non !

Je descendis au-devant de mes hôtes. Le tribun, dès que j'arrivai près de lui :

— Vous avez pleuré! Pourquoi? demanda-t-il.

Je baissai la tête :

— De deux choses l'une, aj ou ta-t-il brusquement, ou vous allez faire amende honorable au Pape, vous soumettre à la pénitence dans quelque couvent de trappistes, maudire durant toute votre vie une heure

de folie, — je comprendrai cela! soit! — ou bien, dégagé de tout lien, vous élevant à la dignité d'homme libre, de conscience indépendante, vous marcherez avec nous, vous briserez vos ennemis.

— Ne m'en demandez pas tant, tout de suite ! m'écriai-je. Vous qui êtes fort, ne m'abandonnez point. Les liens qui m'attachaient à peine tombent, ils emportent avec eux un peu de ma chair... je vous en prie, plaignez-moi.

— Allons, dit-il se radoucissant, nul ne vous a forcé à entrer ici, nul ne vous y retient. Mais, mon pauvre garçon, il vous faut du courage.

Et, avec un grand geste oratoire, il ajouta :

— Pareil à un oiseau de nuit, vous vous effarouchez de la lumière.

Puis, du ton d'un hommes d'affaires :

— Voici : je vous ai trouvé un avoué, pas sans peine. Il ira voir votre père ; car enfin vous êtes riche, c'est bien quelque chose. Tout dépend de la réponse paternelle. Si elle est mauvaise, nous aviserons.

Pendant le repas, le maître et le secrétaire m'abandonnèrent à mon silence méditatif, afin de parler longuement de la lutte politique. Leur langage, libre, cru, m'épouvantait parfois : il me semblait à chaque instant qu'une ligure sévère de quelque professeur de théologie, ou d'un confesseur acerbe allait envahir cette salle, où l'on blasphémait couramment, sans inquiétude. L'état d'esprit morbide, dans lequel je me trouvais, devenait un état de santé chez eux. Nul Mane, Thecel,Pharès,ne les interrompait, pas plus que,

le jour de mon sacrilège, la foudre n'avait bougé audessus de ma tête révoltée.

Ainsi ces hommes, nés d'une femme comme moi, baptisés de la même eau, ayant communié, enfants, avec le même pain que moi-même, par ce fait qu'ils n'avaient jamais endossé une soutane, se trouvaient heureux dans un domaine d'idées, où, tourmenté comme un damné, j'avais failli périr, où je pleurais encore.

Gela m'étonnait à la fois et me rassérénait.

Après le repas, M. Gyprien me pria malicieusement de recopier un brouillon d'article destiné au journal. C'était un factum contre le parti prêtre, écrit avec un luxe d'injures, de blasphèmes. Impassible, je me mis à mouler ce recueil de calomnies. Parfois, il me semblait qu'un œil inquiétant regardait par-dessus mon épaule, l'œil inquisitorial de quelque maître du séminaire, l'œil attristé d'un ange gardien, l'œil pâle du Christ...

Volontaire pourtant, j'écrivis jusqu'au bout.

— Le citoyen abbé n'a pas bronché, s'écria M. Cyprien, ce sera un bon plus tard, vous verrez.

Un bon quoi ? je ne me rendais point un compte exact de la perfection possible, que l'on me promettait ainsi. J'avais hâte de fuir. Ma trahison marchait trop vite. Leur athéisme implacable m'épouvantait. Un peu de protestantisme, un semblant de déisme, une halte dans la marche vers ,1e néant des croyances, une escale à travers la tempête de mes idées !

Bien d'autres étonnements, m'attendaient. Malgré

les plaisanteries de M. Gyprien, je m'obstinais à ne point fumer, à ne point boire de chartreuse — liqueur éminemment ecclésiastique pourtant ! — s'écriait-il.

Dans un épais nuage de tabac, le maître et le disciple, tout en buvant, le travail fini, se mirent à parler de femmes. Leur conversation, se débraillant peu à peu, semblait, pièce par pièce, lambeau par lambeau, les dénuder devant moi. Cela ne les gênait point, on sentait une parfaite aisance dans leurs hardis propos, qui me faisaient tressaillir. Avec complaisance, leur langage, demeuré correct, s'appesantissait sur les formes féminines, évoluait joyeusement autour des épaules, des seins, des ventres, des cuisses ; leurs lèvres susurraient des paroles pareilles à des baisers; leurs gestes arrondissaient des caresses.

Dans la nouvelle tiédeur du printemps, les deux interlocuteurs, l'un ayant passé la quarantaine, l'autre à peine majeur, formulaient des dithyrambes, presque religieux, en l'honneur de la Chair Féminine. Cette Chair, que les livres scolastiques m'avaient rendue presque odieuse, eux, ils la divinisaient. Une statuette de bronze, une Vénus, je crois, semblait présider à cette litanie païenne; ils l'invoquaient, si bien qu'à un moment le secrétaire, très lancé, détailla dans l'air, avec son pouce en guise de crayon, ce qu'il considérait comme le Suprême de la Ligne idéale. 11 m'interpella :

— Eh! citoyen abbé, la voilà, la vie! Ah! voir marcher, nue et vivante, cette splendide Idole!

Encore les idoles I pauvre Polyeucte! pensai-je.

Tout à coup, l'œil allumé, le teint vif, maître Deblé se leva, prit lestement son chapeau, et, nous souhaitant bonne nuit, il sortit à travers le parc.

— Pardieu ! dit mélancoliquement le secrétaire, il est heureux, le patron !... Mon cher, une maîtresse superbe, une veuve, qui demeure dans une jolie maison du faubourg. Elle l'adore. Il ne va rentrer qu'à trois heures du matin.

Puis, buvant un dernier verre de chartreuse, il ajouta :

— Moi! je me contente de la rue Judaïque, quand j'ai de la monnaie.

— La rue Judaïque? demandai-je.

— Vous ne savez pas ; ah ! oui, un innocent* vous I mais c'est là que sont les... maisons .

— Des corps vendus! m'écriai-je, des mannequins odieux !

— Dame! j'aimerais mieux Franciette, si elle voulait, et si j'osais; mais j'ai peur qu'au premier soupçon le patron, qui ne veut pas de scandale, la flanque à la porte, et moi aussi.

Là-dessus, nous montâmes dans notre chambre; je dis notre, car on avait dressé un lit pour moi, dans la pièce où habitait Gyprien. La maison, quoique grande, n'avait pas de 'place, étant encombrée de bibelots, de tableaux, de livres et de paperasses. Avocat, homme politique et artiste, le patron avait exagérément empli sa demeure de choses utiles ou agréables.

Cette chambre était située juste sous la mansarde occupée par Franciette. Sur son lit, étendu, mordant comiquement son oreiller, Cyprien écoutait les pas, les allées et venues de la petite domestique. Le bruit d'un vase sur le parquet l'affola. Quand il entendit grincer les ressorts du sommier sous le poids de la jeune fille, qui se jetait lourdement dans le repos, il s'écria avec un lyrisme ironique :

— Viens à moi, petite Vénus, viens à moi. Mais se reprenant :

— La coquine, si j'osais ! Ou au moins une autre! Mais pas d'argent, pas de cuisses!

Impassible toujours, je lui dis :

— Bonsoir, Monsieur!

— Vous êtes un homme heureux, vous ! Froid comme un serpent, répliqua-t-il.

Ainsi, pensais-je, la Foi n'est pas perdue, c'est l'ambition; la Charité, c'est la luxure; et l'Espérance, c'est l'argent. Si forts qu'ils s'estiment, ces athées croient, aiment et espèrent. Seulement, ils ont déplacé l'église et changé les idoles.

Trois jours se passèrent. Peu à peu, mon acclimatation dans la vie laïque s'opérait. Mes étonnements diminuaient par l'accoutumance. Moins sauvage déjà dans le fond, je demeurais très fermé, par timidité, dans mon costume grotesque, conservant

des gestes ecclésiastiques, des allures onctueuses qui me gênaient.

Je lisais éperdument, heureux d'aller sans frein à travers les idées. Parfois encore mon cœur se serrait, subitement angoissé, comme si j'eusse commis un crime, en feuilletant tel volume; mais, vite, je récupérais le calme.

Un après-midi, maître Deblé rjevenu de meilleure heure, m'annonça brusquement que mon père avait mis à la porte l'avoué, sans vouloir l'entendre ; que même il avait accablé de malédictions son fils damné, sa honte, son désespoir — le fou!

Subitement une grande violence me saisit :

— J'irai, m'écriai-je, j'irai, et lui parlerai.

On eut beaucoup de mal à contenir ma fureur : il fallait de la prudence, sous peine d'être traîné au poste de police, comme un malfaiteur, et de là, grâce au petit papier du docteur, interné dans quelque asile. Gela amènerait un procès, intéressant peutêtre; mais en tout état de cause, il valait mieux être dehors que dedans. *

— Que feriez-vous à ma place? m'écriai-je.

— Il faut partir pour Paris : c'est la seule ville libre qui existe au monde. Là, vous trouverez asile et protection, sous n'importe quel gouvernement. Ici, vous n'êtes pas en sûreté. Je vous munirai d'un peu d'argent, et d'une lettre de recommandation pour le père Richelot, un vétéran des luttes républicaines. Il vous accueillera parfaitement. Dans la grand'ville, on vous trouvera quelque occupation :

le journalisme, les bureaux, que sais-je? Bref, Vous vous débrouillerez.

— Moi ! je veux voir mon père auparavant.

— Diable d'entêté ! Vous le voulez, soit I Mais, à la nuit tombante, à l'heure du repas, quand la rue sera vide. Le magasin de votre père ne ferme qu'à neuf heures, il fait noir à six heures et demie. Bien. Vous irez avec Cyprienet Jean, dans la carriole. Au premier danger, vous sauterez sur la banquette, Jean fouettera. C'est presque une conspiration, ajouta le tribun en souriant, ça me connaît.

— J'accepte avec reconnaissance, répondis-je.

— Bah ! cela n'avancera en rien vos affaires. Dès lors, vous partirez quand vous voudrez; et, croyezmoi, plutôt demain que dans huit jours, plutôt à minuit que demain. Je vous en [fais juge d'ailleurs, ajouta-t-il aimablement, n'ayant nullement l'intentention de vous congédier.

Il me laissa.

Oui! avant de partir j'irai voir mon père, l'inventeur de ma fausse vocation ; j'irai cueillir sa malédiction, s'il le faut, pour que le reste d'affection filiale, qui me tient encore, soit détruit. Libre désormais, je pourrai affronter la lutte, sans souci des miens, ayant accompli mon devoir. Je n'ai pas eu peur de Dieul je ne dois pas trembler devant mon père !

Je retrouvais en moi la violence passagère qui m'oblige à agir quand même. 11 semble, à ces heures, qu'un autre être s'agite en moi, se gonfle et

englobe l'indolent rêveur que j'ai l'accoutumance d'être.

Les heures ne marchaient pas assez vite. Une hâte me prenait de me trouver face à face avec le vieillard, dont le sang pieux avait si mal tourné dans mes veines.

Cette veillée d'armes avait lieu dans le parc, tandis qu'à un détour d'allée M. Cyprien, dont la blême figure s'était avivée de rouge, lutinait Franciette, qui disait :

— Finissez donc, per là, boun dioii !

Comme il l'avait prise par la taille, elle lui donna, tout en riant, un soufflet, et s'échappa. Le secrétaire, très penaud, m'ayant aperçu, me dit :

— Eh! citoyen abbé, motus! n'est-ce pas? Ça ne vous dit donc rien, à vous, le printemps? Moi, j'en fume.

Je le mis au courant de mon affaire.

— Bien, dit-il. Nous dînerons avant. J'ai mon projet, citoyen abbé. Vous verrez.

On s'attabla un peu plus tôt. Je vis Cyprien parler à voix basse au maître, qui, fouillant son gousset, lui remit une pièce d'or.

— C'est pour faire face aux exigences possibles de la situation, dit le secrétaire d'un ton comique.

Nous partîmes à la nuit noire. La carriole descendit la côte et s'engagea dans les ruelles étroites qui avoisinent la cathédrale. Je fis arrêter au coin de la rue. Tout était silencieux, désert. Les magasins, mal éclairés, et de rares becs de gaz ne fournissaient

qu'une clarté douteuse. Jean resta sur son siège, tandis que Gyprien et moi nous avançâmes jusqu'à la maison paternelle. Point de lumière à la devanture ; seulement une lampe dans l'arrière-bou-

- tique. J'aperçus mon père, un coude sur la table, mangeant. Vieilli, cassé, brisé, le visage sillonné de grandes lignes verticales. Pauvre homme! Malgré l'énergie qui me poussait, je ressentis un grand émoi. Le souvenir de ma mère passa devant mes yeux qui se brouillèrent. Je touchais la porte. Une prière me montait aux lèvres, une dernière prière.

. Sans doute, je partirai maudit par la foule, mais du moins pardonné par mon père. Dieu ne commande pas à tous les pères de ressembler à Abraham immolant Isaac.

Le gouailleur Cyprien, comprenant lui-môme mon angoisse, se taisait.

Le vieillard se leva lentement ; tenant sa lampe, il vint dans le magasin s'asseoir. Je me reculai. Maintenant, l'or des ostensoirs, l'argent des ciboires, les pierreries vertes ou bleues, la blancheur des cierges, rutilaient dans les vitrines. Ce décor, au mouvement de la lampe, semblait s'être animé d'une vie mystique et bizarre, pour repousser le sacrilège du seuil paternel. Je reculai. Mon père transporta la lampe sur le comptoir; les grandes ombres des cierges, des Christ en croix, des vierges saintes et des calices se poursuivaient dans une course folle, dans une fuite agile, à mes pieds, sur le trottoir.

Un ivrogne s'approcha, titubant et chantant.

Gyprien et moi, nous nous effaçâmes. Dès qu'il eut disparu :

— Allons, me dit mon compagnon, du courage!

Tremblant, le cœur battant, je posai la main sur

le bec-de-cane ; au bruit, mon père se leva, derrière le comptoir; je poussai la porte, je fis un pas :

— Père! père! c'est moi, lui dis-je d'une voix suppliante et basse.

Mais lui, les cheveux hérissés, les yeux grands ouverts, les bras tendus :

— Ah ! misérable ! misérable assassin ! Maudit ! maudit! je te maudis.

11 s'avançait, tremblant.

— Viens, fou! mais viens, quon t'enferme! Ah! maudit ! damné !

J'entendis un pas précipité dans l'escalier de la maison. Une fenêtre s'ouvrait bruyamment en face. De la porte d'une boutique voisine, une femme était sortie, criant :

— Qu'y a-t-il? Au secours!

Médusé, je serais demeuré là ; mais Cyprien, m'empoignant le bras, m'entraîna vers la carriole; nous montâmes, rapides ; Jean fouetta son cheval. Il était temps, déjà on nous courait sus. Des voix furieuses hurlaient derrière nous :

— Arrêtez! arrêtez le coquin!

Jean avait pris la première rue à gauche, celle qui dévale, si raide, devant le parvis de la cathédrale, puis sur le quai. Bientôt nous devions at-

teindre la grand'route, ayant dépisté nos poursuivants.

— Bigre ! j'ai eu peur, dit alors Cyprien. Vous pouvez ralentir, Jean, ajouta-t-il.

Jean ne se le fit pas dire deux fois, son cheval avait Jgrand besoin de souffler, après un bon kilomètre de galop furieux. 11 m'indiqua, du bout de son fouet, une auberge qu'il connaissait bien sans doute, un rendez-vous de rouliers. Il poussa rapidement la carriole dans la cour.

Soudain, nous étions assis dans la grande salle, à la table couverte d'une toile vernie de couleur rougeâtre, le long de laquelle deux bancs de bois lourds attendent le derrière des voyageurs. Cyprien et moi, Jean plus loin, à respectueuse distance,

L'hôtesse, une forte commère, nous servit du cognac. Je ne soufflais pas mot; les yeux élargis, la poitrine oppressée, je croyais encore voir l'image navrée, furieuse, presque folle de mon père. Tout se déchirait de mon passé. En moi, le prêtre mort avait tué le fils ; la croix, en tombant sous mes coups, avait écrasé ma maison. Que m'importait d'aller ici ou là désormais? La grande armée des vagabonds venait de m'enrôler. Mon corps appartenait non plus à un cadastre fixé, non plus à un lopin de terre, mais aux grandes routes quelconques; de même mon âme, naguère englobée dans un bercail, sous la garde d'un berger, faisait partie maintenant des troupeaux épars dans le steppe, sans guide, sans étoiles.

— Allons, fumez un peu, me dit Cyprien; buvez, cela calmera votre chagrin. Que diable!

Un cigare allumé, je bus à longs traits. Mes nerfs vibraient, ma tête s'emplissait de nuages. Me soûler comme un porc? A présent, cela m'est bien égal. A travers une sorte de voile, j'apercevais Cyprien me versant de cette affreuse eau-de-vie, qui me brûlait le palais et la gorge.

— Dix heures! s'écria Cyprien. Ohé! en voiture! Nous partîmes sur la route noire. L'air frais de la

nuit me grisait encore davantage, mais chassait le malaise, de sorte que je possédais une sorte de raison folle ou de folie raisonnante. Un rire soudain, nerveux, me secoua les côtes; rageusement j'essayais de chanter un cantique :

C'est le mois de Marie, C'est le mois le plus beau; A la Vierge chérie, Chantons un chant nouveau.

Je recommençais obstinément le couplet, m'irritant que ma mémoire enfuie ne me permît pas de poursuivre. Je m'esclaffais idiotement.

— Cyprien, disais-je, souffle-moi la suite.

— Je ne sais pas, répliquait l'autre, riant sous cape.

Aux abords de la ville, Jean, sur l'ordre de Cyprien, arrêta.

— Il faut marcher un peu, me dit le secrétaire. Ça vous remettra. Jean, rentrez sans nous. Il n'y a

plus de danger maintenant, les cougnats (c'était son terme de mépris à l'usage des imbéciles), les cougnats sont endormis à cette heure..

Bras dessus, bras dessous, nous allions maintenant, le camarade et moi. Nous marchions sous les arbres hauts d'une promenade, puis tout à coup dans une ruelle étroite. Je vois encore, presque à l'entrée, un homme de belle taille, le chapeau planté en arrière de la tête, le front appuyé au mur, vomissant horriblement. Il disait entre deux éructations :

— Ah ! mélasse ! mélasse !

Plus loin, des chanteurs avinés poussaient des refrains canailles.

A une porte basse, surmontée d'un numéro 5 bien visible, Gyprien frappa deux ou trois coups. Bientôt, dans un salon défraîchi, sentant le gaz, le musc, la pommade rance, je me trouvai assis sur un divan de velours rouge, tourné au violet. Ma griserie se changeait en rêve : il me semblait être transporté à mille lieues des choses réelles. Ce rêve ressemblait plutôt à un cauchemar, tant mon cœur se serrait d'une indéfinissable angoisse. Mais une vraie terreur m'envahit tout l'être, une terreur mystique — comme si le Démon lui-môme m'eût promené en laisse dans des lieux magiques — quand cinq femmes, négativement vêtues d'une gaze transparente, laissant flotter leurs cheveux à peine noués par un ruban rose ou bleu, se présentèrent, debout, impudiques, souriantes.

Des phrases qu'elles prononcèrent, de ce que put dire une vieille respectable qui les escortait, nul souvenir. Deux idées tourbillonnaient dans ma tête malade: une terreur invincible, froide, qui me paralysait, et en môme temps une violence qui me poussait à saisir avidement ces cheveux, ces lèvres, ces bras, cette chair entrevue qui s'offrait.

Gyprien, parfaitement à l'aise sur un fauteuil, parlait gaiement, proférant des discours, que je percevais seulement comme un bruit vague, lointain, dénué de sens. Musique de paroles ! Toujours, de plus en plus, l'atmosphère s'alourdissait autour de moi; la fumée des cigares enveloppait le lustre, tandis qu'une odeur humaine flottait, irritante.

Les femmes s'assirent, acceptant les cigarettes allumées par Gyprien. Moi sourd, mais non aveugle, je laissai mes yeux se griser de couleurs. A travers une brume échauffée, les ors fanés, les rouges éteints, les bleus pâles, les verts demeurés criards servaient de fond à des chevelures brunes, rousses, blondes, encerclées de rose ou d'indigo, à des tons nacrés ou bronzés de chairs, à des transparences mouvantes. Ce kaléidoscope vivant se reculait dans la profondeur d'un rêve qui m'eût été étranger : quelque Tentation de Saint Antoine évoquée par un diabolique pinceau. Avec une naïveté poétique d'enfant, je jouissais de ce spectacle imprévu, inédit, lorsque Gyprien, de sa voix la plus emphatique, déclara, me désignant d'une main solennelle :

— Lui? lui ! Mesdames... c'est un prêtre !

A ce mot, tressaillit parmi ces figures un mouvement unanime d'horreur. Aussitôt Gyprien ajouta ;

— Mais... mais... il est défroqué !

— Oh! alors, firent-elles avec insouciance, c'est un homme !

Un lourdaud apparut, portant des coupes sur un plateau. Des bouchons sautèrent, le Champagne fut acclamé.

— Orgie romaine, déclara Gyprien en élevant sa coupe, je bois au mariage de Germain, homme vierge !

Je rougis. L'une d'elles me dit :

— 11 n'y a pas de mal à ça. Je l'ai bien été, moi aussi 1

Craignant de devenir ridicule, je bus largement, tandis qu'un lourd bras, dont le poignet était chargé d'un anneau d'or, enchaînait ma tête. Les tentatrices de saint Antoine vidaient sans répit les coupes. Seule, une frêle blonde, assise à l'écart, chantonnait doucement, sur un mode lent et triste :

Nous nous en irons, tous, à l'Assemblée, Nous nous en irons, tous, à l'Assemblée, Mon ami n'y est pas, j'en suis désolée...

Va, mon ami, va, la lune s'éveille, Va, mon ami, va, la lune s'en va.

Elle ressemblait, douce et pâle, à une Béatrix égarée.

— Eh ! la Bretonne? lui cria une forte brune, encore un verre ?

— Merci, non, dit l'enfant. Et elle reprit sa chanson à mi-voix :

Mon ami n'y est pas, j'en suis désolée; Mon ami n'y est pas, j'en suis désolée; Il est à Paris, ou dans la Vendée, Va, mon ami, va, la lune s'éveille Va, mon ami, va, la lune s'en va.

Qu'apportera-t-il à sa fiancée ?

Qu'apportera-t-il à sa fiancée ?

Ou la bague au doigt, ou ceinture dorée :

Va, mon ami, va, la lune s'éveille, Va, mon ami, va, la lune s'en va.

Cyprien discrètement avait disparu ; je restai seul avec les quatre filles ; mais, quand il n'y eut plus une goutte de Champagne, trois d'entre elles, comme mues par une mécanique secrète, s'évadèrent, sans bruit, tandis que celle dont le bras lourd enchaînait ma tête, murmurait à mon oreille des mots qui m'entraînèrent.

— J'aurais voulu encore entendre cette chanson, dis-je en guise de dernière défense.

— Ah bien, oui ! mon chat, tu aurais été volé avec la Bretonne : elle chante bien ; mais c'est tout.

Seul maintenant, dans un petit boudoir rouge sombre, dont le gaz est au bleu,J'attends Gyprien. Subitement dégrisé, abattu, je médite :

— Et c'est cela ! c'est pour cette secousse brutale,

précédée et suivie de répugnants détails de toilette ; c'est pour cette seconde d'affolement que tant d'êtres se dégradent, se perdent, s'assassinent! C'est lace que redoutaient mes maîtres pour ma foi, pour ma vocation, quand ils parlaient de mes mœurs! Le langage affreux et factice de cette créature me fait horreur, ses bras devenus visqueux, ce ventre suant. . . Ce sans-gêne, ce sans-mystère !... C'est pour cela !... Honte !

Une chanson dans l'escalier. La porte s'ouvre. Cyprien, gai, l'œil allumé, me dit :

— Ah ! cher ami, quelle fête !

Fête pour lui! pourquoi pas pour moi?

Nous sortons, rasant les murs, nous glissant par les rues solitaires ; nous gagnons la grand'route.

Comme je gémis, honteux, déçu, plein de tristesse, de regret, d'appréhensions, Cyprien m'interrompt :

— C'est art qui s'apprend. Éducation à faire, voilà tout !

Dans la petite chambre, je m'endors, songeant avec effroi aux terribles menaces, proférées contre la luxure par les livres lus autrefois. Des cauchemars odieux troublèrent mon sommeil.

Le lendemain, pendant le repas, Cyprien ayant hasardé une plaisanterie qui fît sourire maître Deblé, je me levai violemment et m'écriai :

— Quoi ! vous qui vous prétendez réformateurs de la société, qui voulez rendre au peuple la dignité perdue, vous qui souhaitez vous substituer aux prê-

très, en créant une nouvelle religion, vous m'avez livré aux vices infâmes : l'ivresse et la luxure. Ah ! du moins, s'ils mentent, les maîtres de théologie, ils gardent contre le Mal les cœurs et les corps !

Je m f exaltais.

— Il est superbe, dit maître Deblé.

— Superbe! vous n'entendez que la parole! la parole suffit, l'acte peu vous importe ! Est-ce que vous mentez, vous aussi? Est-ce que vous êtes des suborneurs, des flagorneurs ? Est-ce qu'en quittant, Dieu sait avec quelle énergie, les fausses idoles de là-bas, je dois trouver à leur place des idoles plus basses, plus honteuses, des fétiches malsains? Au lieu d'un culte décevant, mais pur, dois-je en suivre un autre aussi faux, mais immonde ?

Et j'allais ainsi :

— Ta, ta, ta, ta, interrompit enfin maître Deblé. Assez, n'est-ce pas? et ne prêchez plus. Voilà bien du bruit pour une profanation sans importance. Cyprien a eu tort de vous entraîner; je souhaite que cela n'amène pas de conséquence fâcheuse pour votre sainte chair. Mais écoutez : vous avez vingt-cinq ans. A cet âge-là, on doit être responsable de ses actes. Si l'on se grise et si l'on fornique, on ne peut s'en prendre qu'à soi-même. Quand serez-vous un homme, dites ? Quoi ? vous ne vous contentez pas d'accabler ce malheureux Gyprien d'anathèmes, que vous devriez plus justement vous adresser à .vousmême; c'est moi, ce sont les convictions de ma vie,

c'est ma foi au progrès, c'est mon idéal que vous incriminez! Halte là, citoyen.

Il me regarda un instant de ses yeux terribles, puis se radoucissant :

— Tenez, j'ai pitié de vous. Seul, sans expérience, sans vrai courage...

Comme je faisais un geste

— Sans vrai courage! reprit-il. La violence intermittente est une forme de faiblesse; vous débutez tard, dans la vie, avec un grand fonds d'enfantillage. Sachez-le : nous avons nos vertus humaines, très belles : la foi dans les grandes œuvres que peut accomplir l'humanité, l'espérance en des temps propres où les plaies de la société seront guéries, où la prostitution disparaîtra comme un vestige d'esclavage, où Ton rendra à l'amour ce que dévore la luxure. Sans l'amour — vous l'avez vu — cet acte est odieux, répugnant, semblable aux plus grossiers besoins r c'est une fausse monnaie dont se paye un gamin comme Gyprien , mais dont un homme ne veut plus, sous peine d'arriver à la brute. Vous l'avez senti, cela fait honneur à votre nature naïve, mais poétique. Enfin nous avons la vraie charité, la charité du Christ qui savait tout comprendre, tout pardonner, sauf le mensonge, et c'est parce que vos inintelligents prêtres mentent, que flous voulons les détruire, sans laisser pierre sur pierre de leur Église. Us mentent odieusement, eux qui devraient défendre les petits et les humbles, et qui se mettent à la remorque des puissants.

Sans doute, nous subissons nos faiblesses, et, comme ils le disent d'eux-mêmes, vos curés : nous ne sommes pas des saints! nous péchons contre nos propres idées peut-être plus de sept fois par jour; mais nous les avons, ces idées, nous sommes prêts à mourir pour elles. Oui. Vous avez lu Polyeucte? eh bien ! nous sommes prêts à tuer les idoles et à massacrer les idolâtres, qui élèvent sur la terre des autels à des dieux autres que l'Humanité. Je ne vous citerai pas tous les martyrs que ce nouvel Évangile a semés sur les échafauds et contre les murailles où l'on fusille. Non. Je ne vous ferai pas de théories inutiles. Je vous dirai un seul mot : Il nous faut la justice sociale. Que nul ne puisse être, comme vous, un banni de la famille et de la société, pour un crime d'opinion. Nous voulons le pain pour tous les estomacs, la lumière pour tous les esprits. Ces hommes et ces femmes, nés sans le faire exprès, ne doivent point pâtir. En dehors des maux naturels, que nous essaierons de conjurer, il est des maux sociaux que nous détruirons !

11 s'était levé :

— Dans le fier Paris, vous trouverez des gens qui vous tiendront ce langage, ils ne seront point isolés comme moi. Vous comprendrez, je l'espère, la grandeur de là tâche ; peut-être y prêterez-vous la main. Cela vaudra mieux que ;de pleurer des larmes de femmelette sur votre chasteté perdue. Ce plaisir que vous méprisez à la suite d'une fâcheuse expérience, ce plaisir est le seul qui égalise un manant à

un empereur, c'est le seul que tous puissent goûter pour oublier leurs maux. Votre chasteté cléricale est un vice social qui eunuquise les individus, et détruirait l'espèce...

Il se rassit :

, — A quoi bon tant parler? La vie vous apprendra le reste, citoyen moine. Si vous tremblez pour votre vertu, soyez logique, et, ajouta-t-il en souriant, et, mon cher enfant, prenez les ciseaux d'Origène.

— Attrape, dit Gyprien.

— En somme, ajouta maître Deblé en rallumant son cigare que cette explosion oratoire avait éteint, . en somme, vous avez une force ; mais vous la dépensez à trouer des cerceaux en papier : clown pour clown, permettez-moi de préférer ceux qui soulèvent des poids, souvent bien lourds.

— Je soulèverai des poids, si je le puis, cher maître, m'écriai-je abasourdi, puis humble : Pardonnez-moi seulement mon intempestive sortie.

— Allez et réfléchissez, me dit en souriant cet homme, vraiment bon sous son apparence rude de révolutionnaire paradoxal.

Le soir, quand je pris le train, je n'avais plus aucune donnée sur quoi que ce fût. Tout se brouillait dans mon cerveau. La vie m'apparaissait incompréhensible, illogique, détraquée. Pourtant des provinciaux la vivaient platement, sans souci de raccorder les causes et les effets. Est-ce que, par hasard, la philosophie serait une bêtise?

Paris me dira cela, pensai-je. Clown pour cerceaux

de papier, clown pour soulever des poids, je vais entrer dans ce cirque immense — moi martyr peutêtre, livré aux gens d'esprit.

Deux cents francs dans ma poche, une lettre de recommandation pour le vieux père Richelot, un ancien de 48,. telles étaient mes armes dans la grande guerre ; je savais la théologie que tout le monde ignore, la philosophie que presque personne ne connaît, et je n'étais pas bachelier comme chacun doit l'être : tels étaient mes points faibles^ les défauts de ma cuirasse en pelure d'oignon.

Je suis entré dans Paris. Non point, comme la plupart de mes compatriotes, Gascons ou Provençaux, criant d'un air déjà victorieux : « A nous deux, Paris ! » Non : timide, troublé, humble, le cœur serré, moi, banni, fugitif, je murmurais : « Asile ! asile! »

Poursuivi, durant tout le voyage, par de singulières appréhensions, sentant [que la Province, ma mère, est encore esclave, j'aspirais fébrilement après la Ville libre, la Mecque de l'indépendance individuelle, en laquelle, si l'on ne peut vivre, on a le droit de mourir anonymement au coin d'une borne.

Oui, transfuge des chapelles consacrées, moi, en proie à l'anathème des hiérarques, il me semblait entrer dans un temple de l'humanité. Le rempart,

coupant la zone militaire, réapparaissait auguste. Les talus gazonnés devenaient un manteau vert couleur espérance, et les tessons de bouteilles eux-mêmes jetaient sous le soleildes étincellements de pierreries. J'aurais salué le douanier de Paris, comme on salue le beau suisse d'une cathédrale; j'eusse voulu toucher l'eau dormante des fossés, comme l'on prend l'eau bénite à l'entrée d'un lieu saint.

Je tâtais, à la façon dont un croyant tâte son scapulaire, je pressais sur ma poitrine la lettre d'introduction, la lettre introibo ad altare Dei, que je devais porter à l'un des grands prêtres de la Ville humaine, à l'un des M ah omets de la Mecque moderne,

Asile! asile! Certes, nulle besogne à venir ne m'effrayait dans le couvent grandiose que représente Paris! Être paveur, cocher, chiffonnier, ouvreur de portières, mendiant, paria dans cette immense association, la plus belle que l'on ait rêvée depuis la mort d'Athènes et la démission de Home, m'apparaissait comme le Summum de l'ambition permise. J'aurais décrotté les souliers, disant : « Merci ! » aux grands hommes du grand Paris, après avoir fait reluire leur empeigne.

Asile! asile! oui, j'en jurais, l'agenouillement me serait facile, heureux, devant ces hautes personnifications de la pensée humaine, du travail humain : le Parisien qui songe, tête du monde, le Parisien qui ouvrage, main divine I

Asile! asile! Eux, en revanche, bons comme des géants, accorderaient bien une modeste place au

sacrilège, dont la lecture assidue de Polyeucte avait fait un banni de la sotte province !

Asile! asile! Tremblant, tout incinéré d'humilité, je considérais, à travers la portière de mon wagon de troisième classe, s'avancer vers moi les hautes maisons du faubourg. Elles m'accueillaient du sourire de leurs hautes fenêtres ouvertes au printemps de mai ; elles me tendaient, entre des pots de fleurs roses, bleues ou lilas, des visages de femmes, doux, semblait-il; elles offraient à mon regard rapide de rouges rez-de-chaussées de cabarets, pleins sans nul doute (le rudes penseurs, réformateurs du monde, ainsi que me l'avait dit le visionnaire Deblé. Les rues transversales, perpendiculaires au train, allongeaient leurs pavés héroïques, qui, si souvent, se dressèrent en barricades pour revendiquer les droits de l'opprimé; elles alignaient leurs lanternes, où l'on pendait autrefois les tyranneaux qui essaient de mettre sous le boisseau les lumineuses consciences.

Le train s'égayait, sifflotant aux disques. Salut, asile ! Salut, Paris !

Ah ! Polyeucte ! Germain Polyeucte ! Ces idoles que tu te créais de la sorte, avec ton enthousiasme de néophyte parisien, tu as dû, à contre-cœur, les jeter aussi par terre, en bas, plus bas que les hosties de l'évêque ! Car, les égouts de Paris I... du haut de ton wagon, tu ne les soupçonnais pas si vastes, si profonds, si vorateurs qu'ils le sont en vérité; non, tu ne les entrevoyais même pas du haut de ton wagon

de troisième classe, en entrant dans la capitale du monde intellectuel, dans l'asile rêvé.

Seul, debout, sans vain espoir et sans fol orgueil, je criais : « Asile! asile! asile! » Quiconque eût aperçu cet être maigre, aux yeux luisants de fièvre, à labarbe récente et vieille de quinze jours, hurlant de la sorte, l'eût pris pour un fou. Sans doute, je l'ai depuis appris à mes dépens, toute exaltation est mauvaise au regard froid des sceptiques jouisseurs d'en haut, au regard envieux des fanatiques d'en bas qui demandent à jouir. Que vaut une idée sincère dans ce monde où les réalités grossières luttent entre elles, en se déguisant sous les oripeaux du lieu commun, artistement arrangés en masques, dominos et polichinelles? Le loup des bals de l'Opéra, le loup des bals de barrière domine et éteint la face, dans ce Paris lumineux. Homohomini lupus! L'homme couvre son visage d'un loup, la femme aussi, pour paraître terrible aux yeux des autres ; ils se dévorent, mais ce sont des masques qui se dévorent entre eux.

Qu'en savais-je alors, moi, frais émoulu d'une pépinière de prêtres, d'où j'étais sorti avec effraction, pour tomber dans les bras d'un naïf apôtre provincial, ignorant Paris et croyant à la justice ? Qu'en savais-je? Pas un mot. Je criais: « Asile! asile! asile ! » à une des portes de l'enfer.

Ah ! Polyeucte ! Polyeucte ! pauvre Germain-Déodat- Guiraud! tu devais bientôt apprendre combien par les fossés de fortifications la capitale de l'égoïsme est séparée des provinces ambiantes, bonnes à ceux

qui les aiment. Paris, le grand indifférent, souriant à tous, n'adopte personne.

Empli pourtant de mes espérances, je descendis sur le quai de la gare ; là, à la stupéfaction probable des gens d'alentour, je m'écriai encore : « Asile ! asile ! Salut, Paris! »

La redingote de M. Cyprien flottait autour de mon corps maigre ; son vieux chapeau démodé ballottait sur mon front; très insensible au ridicule, je pris ma légère valise, et, avisant un fiacre, je me fis conduire rue Lafayette, chez M. Richelot, sénateur.

Je fus parfaitement accueilli par le vieillard, avec ce sourire trompe-l'œil, auquel bien d'autres que moi se sont pris. Invité à dîner pour sept heures, je pris congé, et me mis en quête d'un logement quelconque, rue de Provence, où je m'efforçai, à l'aide de la brosse et d'un peu d'ammoniaque, de donner à ma tenue un aspect présentable.

Prêtre sans l'être, théologien médiocre, ignorant tout de la vie, je n'avais d'autre espoir que de complaire à ce vieux héros de 48, riche, honoré, puissant, mais dont l'antichambre encombrée de quémandeurs devait bientôt m'apparaître comme un véritable champ de bataille. Or, je l'ai déjà constaté, mon âme est àla fois très paresseuse et très violente. Je devais apprendre à mes dépens que la paresse du rêve n'appartient qu'aux riches, et que la violence intermittente ne supplée jamais à la ténacité minutieuse.

Pourquoi maudirais-je les hommes et ferais-je re-

tomber sur leurs têtes les insuccès que je dois à moi seul?

Ici j'arrête ce journal. Quelques notes prises à certains soirs d'espérance ou de découragement compléteront ma biographie. Deux années se sont passées en des essais d'acclimatation parisienne, où mes forces ont échoué, brisées.

Qu'on me pardonne si parfois l'amertume a débordé, si j'ai trop souvent payé en imprécations solitaires les services rendus. Mes protecteurs n'oit pas fait tout ce qu'ils pouvaient faire, mais — suprême aveu — ils m'ont accordé au delà de ce qui m'était dû.

Le Christ a donné sa vie pour les hommes, saint Martin n'a octroyé que la moitié de son manteau ; c'est encore bien aimable à lui. Quand un homme moderne vous offre une poignée de main et un bon conseil, bénissez-le ; il aurait pu vous allonger sur le crâne un coup de poing accompagné de malédiction.

Un être taillé sur le patron de Polyeucte est évidemment difficile à placer dans n'importe quelle case sociale, où régnent des idoles variées : ici l'argent, là le décorum, plus loin la femme ; dans cette maison la République, dans cette autre la Commune, peut-être Bonaparte ou Philippe VII, à moins que ce ne soit Louis-Philippe IL Les uns révèrent le 14 Juillet, d'autres s'agenouillent encore le jour de la Saint-Henri. La grande idole, Diau> a été remplacée par une multitude de fétiches plus ou moins robus-

tes, mais que chacun entoure d'un culte ardent; Polyeucte, qui renversa Jupiter, ne sait par quel bout prendre ces grimaçantes figurines des déités modernes, plantées qu'elles sont au sommet de tours puissantes .excellemment bas tionnées . Aux alentours , les foules agenouillées forment un rempart de dos courbés, de têtes baissées, de derrières accroupis. Pour atteindre seulement aux premières marches de l'autel, Polyeucte devrait monter sur ces amas de chair humaine. Il s'y perdrait, comme on se perd dans un marécage, et s'y enlizerait. Le char fameux de Jaghernaut, écraseur d'hommes et de femmes, n'y suffirait pas. Si Polyeucte devenait tyran, il n'aurait pas assez de mitraille, pour seulement balayer la place que les adorateurs du veau d'or couvrent de leurs génuflexions ; tous les canons seraient impuissants contre le rempart frêle des éventails que secouent les reines de la mode; et même il demeurerait faible, impuissant et vaincu en face de cette idole de carton qui s'appelle la dame de pique. Et la morphine ? et le tabac? et le crocket ou le lawn-tennis? Idoles et idolines.

Que devais-je faire? M'humilier, me courber sous les puissances; je le tentai, et dans ce rôle je fus médiocre. Ah! ah! ah! que dis-je? j'ai platement succombé, je suis devenu traître à moi-même, puisque l'Éventail m'a dompté, puisque je rêve moi aussi d'aller baiser le derrière infâme du veau d'or, fût-ce à l'aide de la dame de carton, cette trompeuse proxénète, pour cueillir, à travers les hontes, un sou-

venir de la divinité féminine, qui a vaincu ma philosophie.

Au bout de deux ans, un autre homme est né en moi-même, contre lequel l'homme ancien que j'étais hurle d'indignation. Inutilement. J'aime, je suis donc idolâtre, de nouveau.

Là, s'arrêtait le journal de Germain Guiraud. Un paquet de notes y était joint. Jacques Mareuil, tout en murmurant :

— Quel singulier personnage! fou, héroïque, imbécile, niais même! cabotin peut-être, mais cabotin jusqu'au suicide inclusivement. Diable! voyons ces notes.

Elles étaient espacées à dates assez lointaines, comme des jalons pour la fin de ce journal. Évidemment, au moment, de s'empoisonner, Germain Guiraud en avait détruit un certain nombre; car de nombreuses lacunes se faisaient sentir.

Jacques Mareuil lut rapidement.

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