‹ Le froc: romanChapitre 3 sur 3 · SUITE DU JOURNAL (NOTES ÊPARSES · texte numérisé non relu

SUITE DU JOURNAL (NOTES ÊPARSES

Tout le parti avancé des communistes, des athées, grands démolisseurs de la famille, de la propriété,

de la religion, d'anciens compagnons de Proudhon, de jeunes adeptes de Darwin, se donnent rendezvous chez le vieux et très opulent Richelot. A côté d'eux, des artistes blagueurs, des poètes qui n'ont d'autre conscience ici-bas que celle de la rime et de la césure, des sculpteurs fauves, atrabilaires, prenaut des attitudes Renaissance, se rencontrent avec des femmes, la plupart jeunes, spirituelles, une ou deux extrêmement jolies. Quel est ce milieu? Je ne comprends pas.

Ma sauvage éducation de reclus ecclésiastique, suivie d'une courte échappée chez l'avocat provincial, ne me prédispose pas aux devinettes parisiennes.

Ce mélange hétéroclite d'idées farouches en contradiction perpétuelle avec des faits plutôt gracieux," cet amalgame de propositions révolutionnaires et de madrigaux quintessenciés; cette absence de toute croyance énergique , en face d'un fanatisme perpétuellement hérissé... qu'est cela?

Suis-je un bolide détaché d'un autre monde et tombé sur une terre, où les métaux dont se compose mon individu ne sauraient trouver des métaux analogues?

Déjà, là-bas, en province, l'alliance d'une férocité de principes niveleurs, avec toutes les folies sexuelles que montrait sans vergogne le disciple Gyprien, m'avait fortement étonné. Ici, sauf en certaines rares occasions — quand le nom d'ennemis politiques ou sociaux surgit dans la conversation, et qu'une tempête d'imprécations non voulues, non jouées,

monte des lèvres jusqu'au plafond, secouant l'atmosphère d'une violence de sentiments vrais — sauf ces cas relativement rares, là se rencontrent une douceur, une affabilité, qui ne se démentent guère, dans des luttes courtoises sur des questions artistiques, littéraires, ou même sociales. Ces hommes de progrès cachent-ils leur foi ardente sous un aimable sourire, ou bien leurs convictions ne sont-elles qu'une sorte de folie momentanée, une ivresse passagère, qui les exubère par hasard?

Je m'y perds.

Ils ont tous, à ce qu'ils prétendent, un apostolat à remplir. La société, pourrie jusqu'aux moelles, va être balayée. Une autre société nouvelle et jeune 'doit prendre sa place. Leur existence entière suffirait à peine, même employée minute par minute sans désemparer, â ce rude labeur d'arracher un morceau du vieil édifice, qui tient encore debout à la façon des ruines romaines. La pioche à la main, il leur faudrait, nuit et jour, saper ici, là, partout. Leur vie apparaîtrait austère, pensive, occupée : tant de problèmes s'imposent, si ardus, presque insolubles, qu'un seul d'entre eux arriverait à emplir une âme fière d'homme exceptionnel. Eh! non, le temps parisien se dépense en compliments : la peinture, la littérature, la femme, le farniente, la promenade, la futilité des expositions, le va-et-viènt des dîners, des soirées et des fêtes, prend ces apôtres, leur colle l'habi L noir sur le dos. Le Rien quotidien emporte, comme fétus de paille, ces cerveaux qui remuent Tout.

Le père Richelot s'est emballé, ce soir, sur la question Dieu ; il a proclamé de fort belles choses en faveur de l'Être Suprême. J'ai retrouvé là les arguments ordinaires de l'école : un grain de Fénelon, un soupçon de Leibnitz, le tout mélangé à haute dose avec les théories éclectiques.

Une très jolie femme, madame tfélion, battait des mains. Le père Richelot s'est levé, a pris galamment le poignet encerclé d'un bracelet, pour y déposer un baiser, qui — lentement savouré le long de ce bras nu — a monté jusqu'aux frisons légers de l'aisselle. J'ai rougi pour le vieillard. Lui, s'est rassis le plus naturellement du monde. Et les courtisans de madame Hélion — oh! ils sont nombreux, hélas ! — ont souri de cette privauté d'un octogénaire.

Dans un coin, un jeune homme, très bien mais très sévèrement vêtu, un brun, à profil sec,. a murmuré à mon oreille :

— Il baisse, papa Richelot.

— En effet, lui dis-je, cette façon de baiser une main me paraît...

. — Yous n'y êtes pas, interrompit le railleur. Il croit encore en Dieu. C'est très vieux jeu, depuis Darwin.

Je me tâte : serais-je vieux jeu? Je crois encore; oui, il existe un être supérieur, d'où nous sortons,

et où nous rentrons. J'exprime cette opinion à mon voisin : #

— Baste! fait-il dédaigneusement. Vous passez par la transition nécessaire : un peu de panthéisme. Maïs la logique vous conduira jusqu'à nous, parce que vous réfléchissez, vous, tandis que ceux-là n'ont plus le temps. Parti de l'autel, ayant jeté par-dessus bord la superstition, avec une énergie sauvage, vous irez au bout du rouleau fatalement, à moins que vous ne rétrogradiez; car vous n'avez pas trente ans.

— Et si je ne crois pas en Dieu, ni à l'âme, ni à rien, à quoi me dévouerai-je?

— A la Vie, dit-il.

Je ne comprends pas encore bien. Je sois obstrué de nuages. Pourtant ce jeune homme m'intéresse. Il se nomme Mareuil. Je le reverrai.

Mais, ce soir, dans cette chambre solitaire, où monte à peine le bruit vague de Paris qui s'endort, la monstrueuse respiration de cette cité grande et folle qui m'épouvante déjà, je me jette une dernière fois à genoux, suppliant l'Être bon, l'Être vrai, l'Être juste de prendre en pitié l'infime Polyeucte, qui, au nom de la sincérité, a renversé l'Idole, et qui va maintenant sans guide, portant dans ses yeux l'éblouissement de son propre sacrilège.

Et puis rien. Je n'entends rien. Nulle voix ne répond à la mienne, sinon le murmure de ce tas d'êtres qui dorment sans Dieu, ou du moins avec un Dieu si vague, si ténu, une ombre divine si légère et in-

consistante, que lé moindre souffle de négation suffit à le faire évanouir comme un vain songe.

La Vie! m'a dit ce Mareuil. La Vie! Quoi? L'action pour l'action, alors. Serait-ce bien cela? S'il n'est point de Dieu, que reste-t-il? la nature? Oui des paysages, des vallons, des océans! des musiques aussi, des oiseaux, des rafales, des sens ! Ah ! aussi la Femme ! et tout ce qui mène à la Femme.

Alors, la parole de mes maîtres : « Les mœurs! avez-vous des mœurs ? » se réalise à la lettre. Ce peuple sans Dieu n'a pas de mœurs.

Je tieijs un bout du fil, je pense. Tous ces héros de la démolition n'ont qu'un point commun : l'amour. Les artistes peignent, les poètes chantent, les philosophes pérorent, les mathématiciens calculent, les politiques se lancent dans l'arène, tous pour le triomphe de la nature , triomphe qu'ils synthétisent dans la possession de la femme, dans le paroxysme de la volupté.

Ah ! furieuse analyse !

Holà! là! là! je me souviens de cette maison borgne, où, ivre de colère, de désespoir et de vin, je suis entré avec Cyprien, là-bas. C'est pour cela ! pour cela ! pour ce petit cela ! que tout lutte et se massacre.

La Blague ! j'apprends donc ce que c'est que la blague ! Cela consiste à se pavoiser de scepticisme,

possédât-on, au [fond de soi, les énergies croyantes. Cela sert de pavillon, cette blague! De pavillon à n'importe quelle marchandise d'opinion. Elle couvre indifféremment le vice ou la vertu, le crime ou l'honnêteté, la haine ou l'amour, la luxure ou l'adoration. La maternité demeurée grave, l'enfance autrefois révérée, tout passe sous le pavillon flottant : la Blague 1

Jadis on appelait l'hypocrisie un hommage volontaire, que le Vice adresse quand môme à la Vertu ; désormais la Blague est l'hommage fatal, que rend ici la Vertu douteuse au Vice triomphant.

Un homme, décoré pour sa belle conduite, pendant la dernière guerre, un homme de quarante-cinq ans dont la parole est écoutée, dont la plume alerte signale toutes les issues, tous les détroits possibles au progrès, déclarait ce soir, dans le fumoir du père Richelot :

— Cette petite fille avait déjà quinze ans, elle était trop vieille ; si j'en viole une, je la veux de dix ans au plus.

Incapable de ce crime, cet homme parlait de la sorte, en blaguant. Telle est la blague. On a ri.

Comprendrai-je jamais cela?

Un instant après, comme, devant cette jolie madame Hélion, — elle est si jolie! j'y pense! — des invités proféraient à mots couverts d'horribles axiomes de dépravation, elle a secoué son éventail, et moitié souriante, moitié grave, elle a déclaré :

— Je ne comprends pas.

Blaguait-elle aussi, cette charmeuse?

Je me sens au fond du cœur une tendresse de... comment dirai-je? de confesseur, de directeur de conscience pour cette Parisienne, évaporée, mais dont les yeux profonds contiennent du rêve. N'estelle point la prisonnière de ses relations? Ne vautelle pas mieux que le sort dont elle est la victime? Cette âme, peut-être d'essence supérieure, ne souffre-t-elle point dans ce milieu, où se mélangent les grossiers appétits masculins, avec je ne sais quelle idéalité philosophico-socialiste mal compréhensible à une cervelle délicate et douce? Croit-elle seulement en Dieu, la pauvre créature? ou bien ne s'occupe-t-elle en réalité que de cueillir les regards d'admiration des hommes, sans souci de savoir ce qu'il adviendra d'elle demain? Sans doute, emportée par l'au-jour-le-jour, insoucieuse, elle ne s'inquiète guère de tout ce qui me préoccupe, ni des problèmes presque insolubles que je rencontre à chaque pas, depuis que j'ai rompu avec l'éducation chrétienne (ô vingt-quatre ans de ma vie!)...

Mais enfin, pourquoi pensé-je de la sorte à cette femme? Moi pauvre! moi désespéré!

Pauvre physiquement : malade peut-être, anémique, défaillant; — pauvre moralement : ne possédant plus la foi sûre, et n'ayant point atteint le port de l'incrédulité calme; — pauvre intellectuellement : dénué d'une instruction générale, sinon approfondie ; — pauvre enfin, pauvre de misère, ne sachant pas si je ne mourrai pas de faim, lundi ou mardi, dans cette grande ville, où l'on ne vous écoute

que si vous parlez de choses qui fassent rire ou qui terrifient.

Je ne veux point qu'on rie de moi, et je souhaite que nul ne pleure à cause de moi.

Pauvre inconnu! pourquoi t'attacher à cette femme, brillant symbole de la frivolité parisienne, qui passe météoriquement dans ton ciel noir? Et pourtant, je frémis, lorsque je suis près d'elle. Hélas ! son souvenir se grave dans mes rêveries solitaires, effaçant les douleurs, éteignant les remords, embellissant la minute sombre.

— Non! je n'irai pas dîner ce soir chez Richelot.

Je me disais cela, errant par les rues, très enjolivées d'un soleil printanier, gaies à l'œil pour tout un peuple qui passait, tristes pour moi, espèce d'orphelin de la civilisation, déshérité plutôt.

Je voulais fuir la présence de cette femme, dont le souvenir m'obsède.

Qu'est-ce que je veux d'elle? Il ne s'agit pas même de me demander ce que je peux sur elle, non : qu'est-ce que je veux d'elle? Je ne trouve aucune réponse raisonnable à cette question pourtant très urgente, si j'en juge par l'obstination avec laquelle l'image de cette chair animée m'hallucine.

L'épouser? non. L'aimer? non; encore moins le lui dire. La fuir, voilà tout.

Singulière chose! serait-ce là l'Amour? Se trahirait-il par une impuissance à analyser, à raisonner ses actes?

L'abaissement, l'anéantissement du moi égoïste, serait-il la conséquence fatale de l'Amour? Alors, il rappellerait absolument la foi aveugle du croyant, qui s'abaisse sous la main de son Dieu, ou de son idole, sans résistance, sans examen?

Mais quoi! l'homme de foi cherche son Dieu, il se jette aux pieds de son idole ; moi, à supposer (ce que je ne crois pas encore, juste ciel!), à supposer que j'aime cette femme, pourquoi vouloir éternellement la fuir?

Il en est ainsi pourtant!

Je l'ai fuie. Je n'ignorais pçis que justement elle viendrait ce soir, chez le père Richelot; pourtant je suis parti, seul, à travers la foule indifférente. J'ai gagné les Champs-Elysées. Le Salon de peinture, favorisé par le soleil, y attire autant de piétons, que de gens voitures superbement.

Qu'ont-ils donc, ces êtres-là, à paraître heureux? est-ce que leur masque de blague rieuse cache aux yeux de tous leurs angoisses, leurs mécomptes, leurs douleurs? ou bien les gens qui souffrent réellement, dans n'importe quelle catégorie sociale, ne viennentils jamais se mêler aux autres qui sont heureux ou feignent de l'être? S'enferment-ils, les tristes, les désespérés?

Qu'ai-jc commis qui m'empêche de respirer la jore du soleil, à l'exemple de ces passants?

Suis-je fou? Suis-je criminel?

Je suis pauvre ! Eh bien! après? il en est d'autres, plus pauvres encore. Serais-je amoureux? cette question m'irrite ; je dois la résoudre.

Elles paraissent jolies, ces femmes qui vont le long de l'avenue; quels sourires ou quels airs graves! des mélancolies ! des regards fous ! Si j'en aimais une, n'importe laquelle? pourquoi pas? Mais cette n'importe laquelle... eh bien! c'est précisément celle d'entre elles que j'ai rencontrée la première.

Le lierre ne choisit pas l'arbre auquel il doit s'attacher. Que cet arbre soit identique à tous les autres, cela ne signifie rien, le lierre s'y enroule et y meurt, à moins que, poussant de branche en branche, il n'en atteigne plus tard, un très voisin, pareil au premier.

Ainsi moi, je suis amoureux de la Parisienne! cet être qui ne ressemble en rien à ce que j'ai vu, enfant, ni à ce que me dépeignaient les terribles livres scolastiques, je l'aime, je suis attiré par cet aimant. Mais la première Parisienne entrevue, c'est à celle-là qu'ont couru, sans le vouloir, mes premières pensées. Mes rêves s'y attachent. Je deviens le lierre de cet arbrisseau.

Ainsi toute ma lourde philosophie, cette force de raisonnement qui m'a conduit au sacrilège, ne pesait rien dans la balance de la vie; je me croyais robuste comme un chêne, me voilà, plus flexible qu'une liane, cherchant un point d'appui, dans le chaos de mes idées et de ma vie, sur la faiblesse

et la frivolité personnifiées dans cette femme...

J'allais ainsi, rêvant, désordonné.

Bientôt j'atteignis une des portes de Paris. Je n'en étais pas encore sorti. Une envie de m'évader, làbas, quelque part, me prit; une soif de campagne, ou tout au moins de paisible petite ville.

C'était une avenue, large, longue, bordée de maison. Sur la plaque bleue: « Boulevard Bineau. » — Va pour Bineau, pensai-je.

Les grands marronniers dressaient orgueilleusement leurs thyrses blancs et roses ; une paix relative dormait derrière les grilles des hôtels aux stores rouges et blancs. Le parc de Neuilly élargissait des boulevards silencieux. J'allais ainsi, promenant mes ennuis, dans une sorte de bois féerique, lorsqu'un singulier spectacle m'arrêta. Au détour d'une rue, quelque chose rampait devant moi. Un quelque chose baroque cahotant sur trois pattes: celle de derrière bizarrement contournée, longue et mince, tandis que les deux de devant, épaisses et basses, soutenaient la marche de ce quelque chose. Une espèce de carapace bleu fané, et des lueurs de chair verte et noire complétaient l'animal, tout pareil à un crabe énorme et maladroit, à un crapaud géant auquel on aurait arraché une patte.

Gomme j'approchais, cette bête, ayant ouï mon pas, se retourna péniblement.

Gela possédait une sorte de visage: un front bas, des sourcils froncés sur de petits yeux clignotants, un nez court, nez de singe, pustuleux, taché de

rouge, une bouche horrible, gueule plutôt, fendue de travers, avec des dents épouvantables, des crocs noirs, inégaux; des poils hérissés, clairsemés et longs, d'un gris sale, pointaient de-ci de-là sur une peau variqueuse; une sorte de bonnet à visière, casquette molle, se collant comme une peau surajoutée au crâne, le moulant crasseusement, avait l'aspect d'une calvitie noire. Et cela se mit en arrêt sur ses trois pattes, devant moi, et de cela sortit un gémissement rauque, une plainte terne, vague, comme lointaine : « Ayez pitié d'un pauvre infirme ! »

Le soleil rutilait là-dessus, versant des rayons clairs, une lumière riche, gaie, forte; ies marronniers secouaient leurs encensoirs blancs parmi leurs palmes vertes sur ce résidu de nature humaine. Je venais de voir, là-bas, le long des Champs-Elysées la montée triomphale des beaux, des belles, des puissants, des amoureuses, vers cet Arc de Triomphe qui symbolise l'ardeur de la vie, et, ici, dans un coin d'avenue, près d'une grille de parc somptueux, je tenais l'autre chaînon de l'existence; j'avais descendu rapidement l'escalier en spirale qui conduit aux bas-fonds obscurs, terribles, nauséabonds où roule et tangue le Paris infect et squameux.

Je contemplais cet être. Une multitude de pensées diverses, incohérentes jusque-là, me venaient distinctes du fond de moi, en face de ce chef-d'œuvre de misère. Pas de Dieu, pensai-je, pas de ciel futur pour ce damné d'ici-bas ! rien à espérer, rien à croire, rien à aimer. A quoi songe une société, plongée

dans l'athéisme, qui ne fait point une part quelconque de bonheur possible, ou tout au moins de repos à ce frère humain, jeté dans la fange ? Jadis, on lui donnait l'aumône au nom de la religion, cette même religion ajoutait à l'obole l'espérance d'une vie future où, redevenu beau, brillant, épanoui, ce misérable, enfin délivré de son corps hideux, respirerait l'atmosphère céleste, tandis que le riche, le luxueux, le sybarite gémiraient dans d'interminables purgatoires. A quoi peut se rattraper, dans son naufrage, cette épave de la civilisation ?

Et moi! moi! n'avais-je point, pour ma part, détruit une portion de cet idéal, patrimoine commun des misérables, en secouant, Samson forcené, les colonnes du temple, en foulant aux pieds l'Idole miséricordieuse, vers laquelle tant de désespérés tournèrent autrefois leur espoir? N'avais-je point, le jour de mon ordination, à l'autel du séminaire, anéanti, autant qu'il m'était possible, le dernier lien par lequel ce peuple de réprouvés se rattache à autre chose qu'à ses misères de céans? Oui, je croyais être alors une sorte de Polyeucte; mais le Polyeucte de Corneille, comme le Polyeucte réel de l'histoire, ne renversait les idoles que pour mettre à leur place le Dieu nouveau auquel il croyait, Quel^ Dieu, moi, Polyeucte insensé, pouvais-je offrir à ce reptile humain, à ce cloporte à trois pattes, qui était pourtant mon frère ? Déjà, je ne croyais plus guère aux belles théories socialistes du père Richelot, enfoncé dans son fauteuil capitonné, fumant un

cigare exquis, dégustant sa fine chartreuse verte. Ah! môme, si le socialisme montrait au moins l'avenir sous des couleurs plus riantes! Mais quoi? il ne supprimera point, jamais, jamais! il ne détruira pas la souffrance. Et alors?

Je demeurais perdu en contemplation devant cet infirme abominable.

Tout à coup il répéta, mais d'un ton impératif :

— Ayez pitié d'un malheureux, s'il vous plaît.

— Mon pauvre garçon, lui répondis-je, par quelle force pouvez-vous supporter votre état présent?

Le hère me lança un regard soupçonneux à travers ses paupières sanguinolentes. Mais je fouillai dans ma poche, où tintaient mélancoliquement quelques décimes. Son regard changea, et, de la haine qu'il venait d'exprimer, revint à l'humble supplication.

Telle est l'idole, pensai-je, la véridique idole : monnaie de bronze, ou veau d'or, peu importe, c'est l'idole! Qui la tuera? Personne; le monde lui obéit.

Alors, sachant que sa peine ne serait pas absolument perdue, le bout d'homme à trois pattes me narra son histoire brièvement, tandis qu'accoté à la grille du parc je l'écoutais.

Il avait été solide, debout comme les autres, marchant la tête haute. Ouvrier dans une usine, il forgeait le fer d'un bras robuste. Mais voilà ! la femme! il aimait la femme! Se marier? jamais de la vie! A vingt ans, pourquoi faire? Traîner des marmotssur les talons, devenirl'esclaved'une ménagère?

N'en faut" pas. Il courait. Après une brune, une blonde, puis des rousses : c'était le bon temps. Il gagnait de l'argent au tas, des dix francs par jour. Le dimanche, on se payait des huîtres en compagnie de quelque particulière. Ça dura ce que ça dura.

Le misérable, roulé en boule maintenant sur le trottoir, se complaisait à ces histoires de sa vingtième année. Il se rappelait une couturière avec laquelle il resta deux mois. « Un vrai collage, disait-il. » Un soir de paye, ayant bu plus que[de raison, il s'échoua dans un taudis avec une fille en cheveux. Le lendemain, au réveil, il eut honte, sans savoir pourquoi.

Quelque temps après, il tomba malade, ignorant ce que ça pouvait être : sa gorge était prise d'une inflammation qui l'enrouait, ses cheveux s'en allaient par plaques, la peau de son corps se couvrait de pustules.

— Je n'y comprenais rien, moi, à tout ça, ajoutait le pauvre diable. Je ne souffrais pour ainsi dire point, j'avais simplement des migraines; mais bast! je ne lâchais pas l'atelier; un jour, le plus vieux de l'usine, voyant par ma chemise entr'ouverte nia poitrine couverte de taches rouges, me dit : « Mais tu es pourri toi ! faut aller voirie docteur à l'hôpital. » Je ricanais; seulement j'avais tout de même peur. L'hôpital! Je tardai encore quelques mois. Ce fut seulement lorsque mes bras, tremblotants de faiblesse, me refusèrent presque le service, tandis que mes jambes avaient peine à me porter, que je me décidai enfin.

Il était trop tard, paraît-il, la maladie, la mauvaise maladie m'avait trop bien saisi. Et me v'ià! ajouta-t-il en forme de conclusion.

Gomme, à ce moment, sur la chaussée, une voiture passait, emportant deux femmes empanachées de rubans, le hère s'écria haineusement:

— Oh ! les salopes ! me v'ià !

— Et qu'espérez-vous, désormais?lui demandai-je.

— Moi, rien : deux sous par-ci, deux sous par-là; faut bien manger, quand même. Je loge, la nuit, dans une turne pour trois sous. Le jour durant, je m'en vais par les routes.

— Et quand vous mourrez?

Il me regarda ébahi :

— Oh ! bien, alors, dit-il, ce sera fini. Est-cequ'on sait ce qui se passe ensuite? Moi, ça m'est égal.

— Et vous tenez à la vie?

— Dame! j'ai eu l'idée de me noyer; mais ça n'a duré. Voyez-vous, on se fait à tout, quand on est un honnête homme. Est-ce que j'ai assassiné, ou volé? Non. Eh bien! alors?

Je laissai quelque monnaie à ce paria, et je m'enfuis.

Ainsi un baiser peut devenir mortel, et pourtant c'est d'un baiser que nous sortons, tous! Et c'est vers des baisers que tend l'Existence universelle!

Et j'aime, et je rêve ! Mais, est-ce que le platonisme, l'amour des âmes, l'idéalisme pur, ne sauraient suffire? Hélas! il paraît que non, si j'en juge d'après tout ce que je vois à Paris : les lèvres ont tué les

rêves; le bas-ventre domine le cœur. Partout la sensation, la plus aiguë, la plus violente sensation, remplace le sentiment.

Or, au milieu de cette société qui crie : « Des nerfs ! des nerfs! des nerfs 1 » des hommes s'enferment en des prisons conventuelles, au-dessus desquelles des cloches chantent « Du ciel ! du ciel ! du ciel ! »

Nous ne sommes pas près de nous entendre.

Dîné avec M. Mareuil. C'est un homme bien singulier. Il m'attire à la fois et me repousse. Son air ironique de traiter avec désinvolture les terribles questions qui m'obsèdent, cette abondance de raisonnement pour ou contre, et en même temps cette logique qu'il met dans son existence, m'ahurissent. Parfois, je m'imagine que c'est un simple plaisantin ; mais, à d'autres phases, il m'apparaît comme une sorte de moine moderne, qui, au lieu de s'absorber dans la mystique rêverie du ciel, se livrerait à la contemplation du monde. 11 comprend tout, il excuse tout, 'mais il juge tout. Sa bonté serait celle d'un spectateur, qui ne voudrait siffler aucune pièce et pas un acteur, de peur qu'on ne le mît à la porté du théâtre.

Gomme je maudissais l'amour, en tant que simple plaisir, il m'a rabroué, m'appelant novice aveugle, incapable aux mystères, ce qui est peut-être vrai ; dé-

clarant que la volupté, en elle-même, unique, est la seule raison pour laquelle la vie peut et doit être vécue. « Tout le reste, a-t-il ajouté : passion politique, travaux, guerres, ne sont que des intermèdes, des haltes, entre deux belles stations dans des bras de femme. »

— L'amour seul existe, c'est laloi suprême. L'amour physique, la conjonction intime des êtres, voilà le but réel. L'amour platonique, l'amour filial, l'amour maternel, l'amitié même ne sont que des comparses, des sosies du Dieu suprême.

Oh! j'ai retenu ces paroles.

— Oui! poursuivait-il, la religion, primitivement hostile à la femme, finit par la diviniser en la personne de la Vierge, pour les hommes, tandis qu'elle matérialise l'amour en un beau christ, demi-nu aux yeux des femmes extasiées : l'hostie mystique, pénétrant dans le corps de sainte Thérèse, créait de l'amour physique. Dès lors, le vrai philosophe moderne, restreignant son horizon, doit chercher la volupté, le plus souvent que le lui permettent ses forces. Ensuite il peut se promener, rêver, agir, en n'importe quoi, ce n'est là que hors-d'œuvre et passe-temps.

Je me suis récrié :

— Mais cela est d'un égoïsme monstrueux !

— Point du tout, a-t-il répliqué. Remarquez, je vous prie, que ce plaisir est le seul que l'on puisse prendre à haute dose, sans léser son prochain. De plus, là se trouve la véritable égalité : le manœuvre, le casseur de cailloux, en ces minutes sacrées, jouit

autant de la vie que n'importe lequel des financiers ou des empereurs. Voyez : l'envie qu'excite chez le vieillard la pensée de la jouissance des autres, tandis qu'il demeure impuissant, n'est pas exempte d'un certain charme fait de souvenirs. Le paradis dp Mahomet devient le chef-d'œuvre religieux par excellence.

J'entendais ce paradoxe, et — dans le désordre de mes pensées actuelles, brisées, échevelées, jetées à tous les vents — n'ayant plus les dogmes pour assises, je ne savais que répondre.

Ce Jacques Mareuil m'attire et me repousse.

Ce soir, chez le père Richelot, madame Hélion portait une enveloppe, contenant une douzaine de photographies, six de trois quarts et six de face. Au salon, avant le dîner, elle nous les a montrées. Celle de trois quarts lui donne un petit air impertinent, dans un ébouriffement de cheveux, avec un sourire narquois. J'ai préféré tout de suite celle de face, songeuse, presque triste, où sa miraculeusement jolie figure s'estompe de mélancolie, tandis que les yeux fixés droit plongent sur le spectateur un regard à la fois doux et inquiétant. Oh! les beaux yeux ! Miroirs exquis ! délicieux abîme !

A un instant, mû par je ne sais quoi d'irrésistible, j'ai, sans être vu, mis la main sur un de ces portraits, aussitôt vivement caché dans une poche de mon

vêtement. Puis j'ai repris mon air d'habitude, indifférent, ou plutôt sombre.

Pourquoi, comment perpétrai-j.e ce larcin? Je ne pouvais agir autrement. Voilà.

Lorsque madame Hélion réunit ses photographies afin de les replacer dans leur enveloppe, elle poussa un cri :

— Mais il en manque une !

Je suis demeuré impassible d'une façon qui m'a tout d'abord étonné moi-môme; après réflexion, j'ai compris que je n'avais pas été prêtre pour rien : la dissimulation est une vertu plus encore sacerdotale que diplomatique, le secret de la confession a toujours mieux été gardé que les secrets d'État. Je saurais très bien mentir, si je voulais.

On a cherché sous les meubles, par tout le salon, je me suis prêté à ces perquisitions. Enfin madame Hélion dut conclure d'un ton boudeur :

— Si quelqu'un garde cette photographie, c'est un voleur.

Puis, elle a ajouté :

— Ça ne lui portera pas bonheur.

Le père Richelot la consolait, lui disant :

— Peut-être n'y en avait-il réellement que onze. On passa dans la salle à manger. L'incident était

clos pour les autres. Moi, il me semblait que cette image dérobée, placée sur mon cœur, se vengeait de moi, en me brûlant. C'était un supplice délicieux, un cilice de joie. Je m'abîmais dans un mysticistne silencieux, très doux.

Brusquement, le père Richelot m'interpella au milieu des éclats de rire de la table :

— Eh bien! eh bien! à quoi songez-vous donc, Guiraud? Voilà trois fois que je vous adresse la même question. Seriez-vous amoureux, par hasard, fils dénaturé de TÉglise?

Je regardai froidement autour de moi; les rires cessèrent; le père Richelot répéta la question que je n'avais point entendue.

— Vous, le bon théologien, pourriez-vous nous dire si les hérésiarques, qui brisaient les images dans les églises, ces Iconoclastes auxquels les statues et les peintures apparaissaient comme affreuses idoles et monstrueux fétiches, n'avaient pas plus raison, au sens chrétien, que les fabricants d'enluminures de la rue Bonaparte, les vendeurs de sacrés-cœurs de la place Saint-Sulpice?

J'improvisai une courte dissertation scolastique sur ce sujet, donnant tort aux images, aux fétiches, me rangeant certes du côté des Iconoclastes, moi qui fus plus iconoclaste qu'eux, destructeur de symboles.

Longuement, tandis que je parlais, l'image placée sur ma poitrine, me brûlait, protestant contre mes blasphèmes.

Rentré dans ma chambre, le soir, je couvris de baisers cette photographie, ce fétiche. Le soleil avait fixé la figure de cette femme, que décidément j'aimais; il l'avait fixée là, empruntant ses traits charmants pour les éterniser sur un bout de parchemin. •Follement, je me jetai à genoux devant cette idole ;

je compris enfin le mystère du Symbole que j'avais renié. Je pleurais, éperdu, insensé, extravagant.

Ah! oui, j'aimais décidément. Que m'importaient les autres visages, les autres femmes? Elle était devenue, celle-ci, unique pour moi, divine, seule toutepuissante, très juste et secourable dans mon abandon. Cette image, je la contemplais, je la possédais; elle me contemplait et me possédait aussi. Nous étions l'un à l'autre dans une hallucination. Je n'entrevoyais la femme réelle que lointaine encore, je n'aurais su lui parler; mais l'image planait là, vers laquelle montaient mes confidences, à travers une exaltation qui faisait bondir mon cœur, battre mes tempes, bouillir mon sang dans mes artères.

Ah! pourtant, si la femme, dont l'image m'extasiait, était subitement apparue en chair et en os, j'aurais été glacé. Chose étrange! l'intrépidité de mon adoration idéale serait tombée devant la réalité.

Vraiment! Il me semblait presque que je haïssais la femme, porteuse du visage réel, la femme qui souriait à tant d'autres, tandis que cette image semblait verser pour moi seul, sur mes yeux, le regard profond de ses yeux.

Je reportais sur elle les ferveurs d'autrefois, lorsque, en ma cellule, je demandais à l'immobile Crucifix de me révéler la vie tumultueuse; je la suppliais comme une statue de la Vierge, de m'ôtre bonne et douce, de me faire trouver mon chemin dans ce Paris immense, à travers les appétits et les convoi-

lises, et de me sauver. Cela devenait pareil à un Ave Maria, presque une litanie que je récitais avec la fièvre d'un catéchumène.

Dans cette nouvelle religion, en ce culte de l'amour où j'entrais, pauvre ignorartt, j'agissais à la façon du sauvage qui éprouve le besoin d'adorer la croix, avant de connaître le Dieu qu'on a cloué dessus. Je ressemblais aussi, j'y pense, à l'avare qui remue des pièces d'or dont il ne se servira point, aimant l'image de la vie à la place de la vie elle-même.

Mon extase solitaire dura quelques jours. Puis un invincible désir de revoir madame Hélion me saisit. Je revins fréquemment chez le père Richelot, sous prétexte de réclamer ses offices, une lettre de recommandation pour obtenir quelque place.

Car je vivotais à peine avec les travaux de copiste que l'on m'avait fournis. Maintenant, amoureux, je devais triompher, je devais au moins sortir d'une situation inférieure, prendre rang parmi ceux qui peuvent prétendre à l'Amour. Ce Dieu, pareil à tous les Dieux, accepte les fleurs et l'encens, mais veut surtout qu'en le servant on revête de somptueux ornements, dans un temple marmoréen, parmi les vases d'argent et d'or, sur des autels de pourpre.

J'allai donc chez le père Richelot; Elle venait plus rarement, il me sembla. Je préparais quelque mer-

no LE FROC.

veilleuse phrase, capable de l'impressionner. Les jours où elle était là, l'occasion de briller ne se présentait jamais pour moi; en revanche, elle absente, j'avais des aperçus, des foucades de discours, qui faisaient dire au père Richelot :

— Il n'est donc pas muet, notre sauvage ! II se forme, on en fera peut-être quelque chose.

Il me présentait à tel ou tel journaliste, à tel ou tel député.

Quand j'essayais, le lendemain, rendre visite à ces personnages, une timidité invincible me clouait devant leur porte. N'osant ni entrer ni m'éloigner, je faisais dans la rue d'ihterminables allées et venues, perdant mon courage à tourner comme une bête fauve enfermée dans une cage : je me sentais prisonnier du trottoir.

Un soir, enfin, j'eus l'audace d'aborder, juste au moment où il apparut, le célèbre Lordier, rédacteur en chef d'un journal politique, littéraire et financier.

Je suis sorti de cette entrevue, riche de belles promesses; mais je ne sais pour quelle cause, un profond découragement me tenait.

J'exécuterai ce qu'il m'a conseillé de faire, un article ou une nouvelle. Je ne sais pas de quel style, par exemple, ni sur [quel sujet. Là commence le labeur inconnu. Les études théologiques deviennent un bagage plus embarrassant qu'utile, dans une société où la question de Cause ou de Fins dernières reste dans l'ombre de l'indifférence absolue.

Cependant, il faut agir, il m'est nécessaire de ne

pas sombrer dans les emplois inférieurs, de me maintenir assez haut, dans Paris, pour que je puisse atteindre à Elle. Malgré tant de déclamations démocratiques, Paris est aristocratisé, hiérarchisé, divisé en groupes et sous groupes ; or ce sont les femmes qui fixent le mieux les places?

Elles ne sont pas les starters dans la course pour la vie; elles règlent l'arrivée.

Allons! je vais travailler pour Elle.

Il le faut. J'ai reçu hier une lettre de Périgueux, une lettre d'après laquelle je n'ai aucun espoir d'attendrir mon père. Cyprien qui me tient au courant, m'écrit entre mille choses : « Votre père, très affaibli, malade physiquement et intellectuellement, n'a plus qu'une idée: réaliser ses biens, afin de vous en dépouiller. S'il ne meurt pas bientôt, votre exhérédation par voie de dons manuels sera un fait accompli avant peu. Or, si bas qu'il soit, il peut vivre encore assez... » *

Ehbien ! que la vengeance paternelle s'accomplisse. Me voilà pauvre, me voilà seul au monde. Je n'ai qu'Elle à conquérir, pour posséder une raison suffisante de vivre.

Est-ce que le travail m'effraie ? Non. Je l'aborde avec courage ; mais que dire à ces gens d'ici qui savent, tous, ce dont j'ai à leur parler, mieux que moi-môme ; aucun ne tiendrait à s'enquéHr des choses étranges que je lui pourrais conter. Farci de théologie, mon plat littéraire, ne serait du goût

de personne. Je ne trouve pourtant rien autre à y mettre.

Pauvre prêtre! pauvre Polyeucte! encenseur et démolisseur d'idoles, que viens-tu faire dans une société où Ton se rit des idoles, sans songer à les jeter par terre?

C'est fini, bien fini! oui, oui, fini l'espoir!

Un mois et demi d'angoisses, de labeur, d'essais infructueux ! Hélas ! ma tête emplie de scolastique éprouve le besoin de se vider de vingt-quatre ans d'études, de se replonger dans l'ignorance, si je veux acquérir les idées nouvelles, sur lesquelles je dois tabler désormais.

Je ne le puis pas !

Un mois et demi de misère noire ! quelques fruits secs, figues, pruneaux, raisins, les quatre mendiants (les bien nommés!), un peu de pain, de l'eau! Il faudrait savoir se faire l'esclave de son estomac, ne songer qu'à cet organe, maître et dominateur, outrer les bassesses afin de le contenter. Mendier!

Je ne le puis pas!

Un mois et demi de tortures morales ! Aimé-je, n'airoé-je pas? Cette idole, que j'ai élevée dans mon cœur, mérite-t-elle ce culte passionné ? Dois-je la briser?

Je ne le puis pas !

Vaincu d'avance dans cette vie parisienne où je n'ai pu que poser le pied, dois-je fuir ? aller ailleurs? conquérir une place étrangère ?

Je ne le puis pas 1

On avait mis en moi tout ce qu'il fallait pour fabriquer un prêtre ; malgré moi, prêtre je demeure : prêtre sans Dieu, sans autel, sans église. Quelle cause dois-je servir désormais? L'art? j'y suis incapable ; l'amour? il me terrifie; l'argent? je le méprise; les réformes sociales? je ne les comprends guère; leurs apôtres m'étonnent sans me séduire.

Je ne puis rien. Sur moi pèse la malédiction de mon père, de mes maîtres ; la suspicion de mes nouveaux amis m'entoure ; le scepticisme de cette énorme agglomération d'individus m'étouffe.

Aujourd'hui j'ai tenté une démarche ultime, après avoir baisé les yeux de cette idole féminine qui est là, m$ regardant me débattre, prêtre hors de son église, comme un poisson hors de l'eau. Lordier m 1 a congédié ou tout comme.

Je vais crever les yeux de cette image troublante, afin qu'elle ne me voie pas mourir. C'est fini, bien fini, mal finil fini!

Adieu. Pax sud terra. La paix est sous la terre !

Germain.

io.

- Le lendemain matin, tandis qu'il s'habillait, Jacques Mareuil essayait de synthétiser ses impressions sur Germain Guiraud. Il tâchait de tirer de sa lecture de la nuit une impression générale sur ce personnage quelque peu énigmatique. Était-ce simplement un dévoyé de la vie ou de la raiscp? un déclassé ou un fou? Conclure lui paraissait épineux.

Cette façon de faire de l'existence une adoration perpétuelle enquête d'une idole valable, et, par antithèse, cette frénésie d'iconoclaste — de Polyeucte, comme disait l'autre — qui forçait cet homme agenouillé pour un instant, à se redresser subitement afin de tout briser, n'entrait pas aisément dans la logique- du dilettante parisien, préoccupé simplement de savourer chaque chose, sans y attacher autrement d'importance.

Estimant le tralala de la passion, quelle qu'elle fût, comme une comédie charmante, trouvant le drame

déplacé, de mauvais goût, Jacques s'efforçait vainement de se mettre au plan de ce forcené, qui prenait tout au sérieux, jusqu'à ce point de s'anéantir, faute de se pouvoir adapter.

Pourtant, à travers les lacunes de cette monographie, Jacques devinait les âpres souffrances qu'avait dû supporter son ami. Les jours sans pain, les matins sans espérance, les nuits de désespoir; par là-dessus une soif d'idéal, unq sorte d'idéalité, comme dirait en son jargon quelque doctissime élève de la Faculté de médecine, une idéalité fiévreuse, poussant ce malheureux, anémié par la faim, à chercher quand môme, au-dessus des réalités maussades, un rêve à poursuivre, un songe à atteindre, papillon céleste.

Par quel hasard inconsidéré, ce rêve, ce songe d'idéal prenait-il, pour Germain Guiraud, les espèces et apparences de madame Hélion?

Après tout, cela pouvait se comprendre; c'était l'unique femme véritablement femme, désirable comme telle, qui fréquentât le seul endroit parisien connu de Germain : le salon du père Richelot. Les désirs vagues du cénobite devaient fatalement se concrétiser en cette apparition. Semblable à un Robinson, perdu dans une île déserte, Germain, dans Je désert parisien, que créaient autour de lui sa timidité, son ignorance des choses et des êtres, était devenu soudain épris de la reine qui passait sur son sentier.

Mais là, pour Jacques, surgit une question, presque un cas de conscience. Quoique philosophe parisia-

niste et dénué de vains préjugés, il possédait, croyaitil, les plus minutieuses délicatesses de tenue, les plus fines nuances de savoir-vivre. Cette chère Hélion, il lui avait fait la cour non sans espérance, espérance réalisable à bref délai. Gela créait à Jacques une situation très particulière vis-à-vis du véritable adorateur, silencieux, inconnu, qui venait de se révéler à lui, en des pages quasi posthumes.

Posthumes! Elles Tétaient peut-être ces pages! Alors le problème disparaissait, noyé dans un brusque dénouement.

Éloigant à plus tard ses réflexions et les conclusions possibles, Jacques se hâta, afin d'aller prendre des' nouvelles de son protégé. Il s'en remettait au hasard pour lui fournir une inspiration; d'ailleurs, son caprice pour madame Hélion — Lucie, comme il l'appelait — n'entrait point en ligne de compte. Ajoutée à la liste de conquêtes déjà nombreuses, celle-ci figurait à peine. Quant à elle, Jacques supposait bien qu'avec un parisianisme aussi solide que celui de madame Hélion, l'aventure ne tirait pas à conséquence. '

Le projet d'aller avec Jacques, visiter Versailles ou Saint-Germain et de saisir cette occasion pour mordre une fois de plus au fruit défendu, en tâtant l'expérience d'un goût nouveau, ne devait pas compter outre mesure, en la vie si bien remplie de la linotte. Enfin, il verrait.

C'était d'ailleurs son élément, que ces petites comédies passionnelles, qui longent le drame, sans

jamais y plonger. Pourvu, Seigneur! que l'horrible sauvage, s'il réchappait à son suicide, ne vînt pas compliquer outre mesuie la marche ordinaire, si souple, des événements parisiens! N'avait-il pas déjà r brutalement, comme un sorcier envoûteur, crevé les yeux de l'idole?

Réfléchissant de la sorte, Jacques, dans une voiture, se fît conduire à l'hôpital. C'était l'heure de la visite. Un des internes lui étant connu, Jacques put suivre le cortège des élèves, qui accompagnent le maître. Celui-ci, un des grands noms de la science, coiffé du bonnet traditionnel, revêtu du long tablier blapc, se donnait des allures familières parmi ces disciples, destinés à devenir des concurrents. Il parlait avec une bonhomie décelant l'autorité. La grande salle voûtée, située au rez-de-chaussée, avait jadis contenu des écuries royales; là, où des chevaux de chasse et de guerre, pleins de sang, jadis piaffèrent, des misérables se tordaient, dissimulant leurs souffrances par un respect humain bizarre, tenant leurs nerfs en respect, et pourtant, ô contradiction! se laissant aller à des exagérations de paroles, dès que le docteur leur adressait la parole :

— Une bien mauvaise nuit, monsieur le docteur. Il me faudrait manger. Je suis si faible.

— C'est bon! c'est bon! disait le maître. Même traitement. A un autre !

L'interne pharmacien prenait quelques notes, Tinterne médecin s'arrêtait un instant pour réconforter le dolent.

— Ah! voilà notre suicidé! dit tout à coup le docteur devant le lit n° 71. Gomment a-t-il passé la nuit?

— Assez bien, monsieur le docteur, répondit l'infirmier, mais il a eu le délire, poussant des cris inarticulés.

Le malade ouvrit des yeux, dont la prunelle dilatée nageait dans un lac vitreux d'un blanc jaune.

— Voyons, dit le docteur, vous n'allez: pas greffer une fièvre cérébrale sur votre intoxication. Nous allons mettre ordre à cela.

L'autre tira lentement son bras du lit, l'été n dit peu à peu dans un geste fatidique, murmurant :

— Mon père est venu cette nuit, il portait l'ostensoir d'or, le vieil ostensoir de la vitrine; de l'hostie, il coulait du sang.

Un jeune étudiant, un externe, qui se trouvait là, se mit à rire.

— Monsieur ! dit sévèrement le docteur.

L'étudiant s'arrêta. Germain, toujours de la même

voix, reprit :

— Vous n'avez pas vu l'hostie saigner?

— C'est cela qu'il criait toute la nuit, dit l'infirmier. Il parlait aussi d'une femme...

— Oui, reprit le malade, oui. Quand mon père est tombé, tombé mort, l'hostie a continué de saigner en l'air. Mais une femme est venue, elle aussi saignait, ses deux yeux troués versaient du sang. Partout du sang. Je suis un misérable, un damné de la vie.

Avec horreur, frappant le drap de la main, le

malheureux se détourna, la face crispée, §ur l'oreiller; puis, rapidement, il porta ses doigts sur sa gorge, avec le geste d'arracher quelque chose qui l'étranglait.

Jacques comprenait ce délire, et en était ému. Les étudiants restaient indifférents; le maître, lui, ne s'occupait que du cas pathologique.

— Voyons votre observation, dit-il à l'interne de garde.

Le maître se mit à lire à mi-voix :

— ... Peau à reflet légèrement jaunâtre... Conjonctive teintée en jaune... Sensations de constriction pharyngienne très pénible... douleurs vives et spontanées dans la région épigastrique, notablement augmentées par la pression... Vomissements bilieux abondants, survenant lorsque le malade prend du liquide... La pression détermine une assez vive douleur dans la région du foie : celui-ci n'est pas augmenté de volume... La respiration est à peu près normale... rien dans la poitrine... quelques troubles au cœur.

— Ah! au cœur, interrompit le maître, puis il reprit psalmodiant ce rapport: ...Le poufè large, bat 70... peu de fièvre.

— Ça, c'était hier au soir, fit observer le praticien, ce matin c'est autre chose.

11 poursuivit, lisant :

— ...Pas de matières colorantes dans les urines... tendance à la somnolence, avec sursauts... Accidents nerveux à prévoir.

— Bien .cela, fit le docteur. Surveillez le cerveau et les nerfs. Cet empoisonnement tombe sur un sujet qui doit être arrivé au suicide par faiblesse cérébrale.

Se tournant vers le pharmacien, le docteur poursuivit, du même ton de greffier de cour d'assises :

— Ipéca, 1 g p , 50; tartre stibié, 5 centigrammes; lait. A un autre.

Le docteur se dirigea vers les lits suivants, où des misérables se tordaient sous la voûte, piaffant dans leur box, comme le firent jadis les chevaux du Roi.

Jacques demeura un instant près du lit. Germain avait rouvert les yeux, et les tenait fixes, noyés de jaune, ardents de fièvre, sur le visage de son ami; Jacques lui dit doucement :

— Ami Germain, vous ne me reconnaissez pas?

Le malade hocha la tête faisant signe : « Oui. »

— Allez-vous mieux?

Le malade hocha de nouveau la tête faisant signe: « Non. »

— Vous ne voulez donc pas me parler?

— Si, si-, répondit faiblement Germain. Il tendit sa main brûlante de fièvre, que Jacques saisit, se disant : « Allons, il n'est pas fou complètement. »

Mais subitement le visage du suicidé se crispa, ses yeux prirent une expression d'épouvante indicible; serrant convulsivement la main de son ami, s'y accrochant comme un noyé l'aurait pu faire, il dit d'une voix subitement devenue rauque :

— Mon père! mon père! il est pourtant mort!

pourquoi revient-il?

Le malheureux se rejeta en arrière, enfonçant sa tête sous ses draps, afin d'échapper à quelque épouvantable vision.

— C'est fou, pensa Jacques Mareuil.

Il alla prendre congé du maître, lui recommandant vivement son pauvre ami :

— Rarement, dit le docteur, un empoisonnement par le phosphore amène la folie ; cela s'est vu parfois, lorsque le malade possède en lui quelques prodromes, ce qui arrive chez un suicidé mélancolique. Enfin, nous verrons.

Jacques Mareuil se retira, se promettant de revenir dès le lendemain.

Gomme la voiture qui le ramenait passait devant le numéro 62 de la rue de Provence, il songea à faire arrêter le fiacre, pour demander au concierge si rien n'était venu à l'adresse de Germain Guiraud.

— Une dépêche.

Jacques s'en saisit.

« Votre père est à toute extrémité, peut-être quand vous recevrez ce mot, tout sera fini. Lettre suit. »

« Cyprien. »

Jacques demeura stupéfait. Ainsi, par une mystérieuse coïncidence, le moribond Germain avait eu, durant la nuit, des nouvelles, exactes sous leur apparence extravagante, de son père mourant, peut-être mort. Il existerait une télégraphie nerveuse, une

suggestion à distance, entre les êtres qui se touchent de près, tout en étant éloignés.

Puis subitement, à travers ces réflexions philosophiques et scientifiques que son scepticisme aimait à lancer en l'air comme des bulles de savon, afin de savoir quelles couleurs elles arboreraient [au soleil, il surgit en lui une idée plus pratiquement parisienne, bien nette et définie :

— Si le père Guiraud, qui était riche, vient à mourir, son fils Germain hérite. Ce vaincu de la vie, s'il ne meurt pas tout à l'heure — et il ne mourra pas — va posséder le nerf de la lutte, l'argent. Au fonds ce ne sont ni les regrets du passé ni l'amour naissant qui l'ont guidé vers la mort, mais bien l'impossibilité matérielle de combattre : c'est la pauvreté. Cet être énergique succombait, à la façon d'une machine énorme privée de charbon. Si le combustible arrive encore à temps, la machine repartira. — Cela va devenir profondément intéressant, conclut Jacques Mareuil.

Il déjeuna au cabaret, élaborant un plan. Puis il rentra chez lui, se mit en tenue grave, et se rendit chez madame Hélion. Tout en allant, il se demandait ce qu'il devait faire. En principe, renoncer à une femme, que l'on désire, si peu que ce soit, au profit d'un tiers, est d'un héroïsme niais. Cependant, lorsque les choses sont à ce point que le rival, ami, est tenu d'une réelle passion, tandis que soi-même on touche à peine au caprice... Jacques brodait sur ce thème. En tout cas, il voulait se montrer généreux,

faire à Germain la part aussi belle qu'il la méritait.

Le five o'clock tea de madame Hélion était singulier. Si Germain s'était donné la peine de s'y rendre, ou si du moins son allure vestimentaire le lui L eût permis, il aurait pris là de véritables leçons.

Ce five o'clock, ce thé de cinq heures, avait cela de remarquable que le thé y jouait tin rôle assez vague. Le samowar occupait bien la place d'honneur, contenant dans ses flancs l'abominable bouillon, cher à ces Chinois d'Anglais; mais, sur la table dressée, parmi les petits pains au jambon, au pâté de foie, au caviar, des verres nombreux attendaient qu'on y versât le kummel, le madère, voire le démocratique vermouth. Une boîte de cigarettes, largement ouverte, autorisait ces messieurs, et même ces dames, à fumer.

Dans l'atelier qui tenait la plus grande place du petit hôtel, madame Hélion recevait des politiques, des hommes de lettres, des artistes. C'étaient aussi des femmes peintres, des femmes auteurs, ou des femmes de peintres ou d'auteurs. Une réduction du salon Richelot. Mais, en plus, on rencontrait là des jeunes filles de la nouvelle école, libres, audacieuses dans leurs costumes semi-masculins, entre autres une doctoresse, toujours vêtue de noir, grave jusqu'à la tristesse, sans doute désolée d'avoir porté le scapel dans la chair blonde des illusions; quelques actrices au rire perlé, joli et faux, rire de comédie dont les fusées apprêtées partaient hors de propos, garga-

risme subit, probablement nécessaire à la gymnastique de la gorge.

Lucie Hélion, le visage aux traits délicats, aux lèvres humides et souriantes, tout encadré d'une mousse de cheveux blonds, promenait ses jolis yeux, quémandeurs d'hommages, du poète astucieusement mélancolique au jeune tribun paradoxalement féroce, se laissait adorer par tout le monde, dans l'extatique joie de son aimable jeunesse. Inconsciente, elle ne comprenait rien, faute d'écouter dans la parole autre chose que la musique. Une belle voix de sectaire, parlant en termes exquis de faire fusiller les trois quarts de Paris, quitte à guillotiner le reste, la charmait autant qu'un sonnet murmuré d'une voix de ténorino par un poète quintessencié. Elle ne prenait pas la fleur, mais la musique des choses. Bonne fille de France, elle était patriote jusqu'au chauvinisme, mais cela se traduisait chez elle par des sonneries de clairon, entrecoupées des accords sourds du canon. Elle adorait Wagner de toutes ses forces, en dépit de son chauvinisme, et s'affolait d'une valse de Métra, malgré le dédain des fprts en thème de la musique. Elle aimait le soleil parce qu'il rit harmonieusement sous les branches, la pluie parce qu'elle chante tristement sur les vitres des fenêtres closes. Un mendiant qui hurlait faux une mauvaise romance méritait son triste sort, mais celui qui savait dire d'un ton grave, pénétrant : « Ayez pitié de moi, Madame I » lui arrachait des larmes, la forçant à vider son porte-monnaie.

Cette amoureuse de musique racontait volontiers qu'étant enfant elle demeurait des heures entières, par des jours de forte brise, l'oreille collée contre le poteau du télégraphe, afin d'ouïr les accords de la harpe éolienne, qu'elle appelait « la chanson des dépêches ». En voyage, Lucie n'emportait ni livres ni journaux; elle avait remarqué que le bruit du train en marche affecte une forme ternaire, un rythme à trois temps, Sa cervelle sonore s'emplissait de chansons vagues, des accords mystérieux d'une valse lente, ou du tumulte d'un presto de sonate. Parfois, dans la solitude de son hôtel, le murmure de Paris se transformait pour elle en une symphonie lointaine, à peine distincte, qui la plongeait en une rêverie délicieuse.

La musique éparse dans l'univers était au fond la seule religion de Lucie, l'amour même devenait rythme et musique. Elle gardait le souvenir exquis des grondements de la volupté.

— Si son mari lui a déplu, disait Jacques Mareuil, c'est qu'apparemment il... roucoulait faux.

Aussi, dans ce salon, par une sélection naturelle, aucun accent ne détonnait, point même le rire savant et pas vrai des comédiennes.

Lorsque Jacques Mareuil entra, le jeune tribun tenait le dévidoir à paroles. D'une voix grave, fort belle, il prédisait le « grand soir » où l'on mettrait Paris à feu et à sang. Les autres, habitués à ce genre de plaisanterie, se contentaient de suivre l'improvisateur dans ses déductions, comme ils eussent fait

d'une comédie ou d'un opéra. Le scénario du « grand soir » était-il bien construit? Voilà Tunique question. Lucie Hélion s'en posait une autre : « L'orateur va-t-il s'enrouer? »

Mais une femme, fort belle encore, qui ne venait que rarement voir M me Hélion, s'émut du fond de ce discours ; s'adressant à l'orateur :

— Eh quoi! dit-elle, je vous prie de noter, Monsieur, que j'habite boulevard Malesherbes, n° 76, n'oubliez pas : 76 ; et que je suis la femme d'un député républicain ; vous épargnerez mamaison, n'est-ce pas ?

Le terrible jeune homme la contempla un instant, et, avec une nuance de regret :

— Je ne le puis pas, Madame, dit-il d'une voix douce comme une flûte.

Puis, reprenant son tonnerre, auquel cet instant de repos épargnait toute crainte d'enrouement, il déclama :

— Femme de député, Madame, femme de député républicain ! Ah ! parlons-en de ces misérables- qui ont trahi. Ce seront les premiers égorgés!

— Bravo! cria quelqu'un.

— Comment, bravo? dit d'une voix tremblante à son voisin la femme du député; mais je vais de ce pas prier mon mari de le faire arrêter. Il est effrayant, ce jeune homme!

— Vous croyez? dit l'autre. Bast! il parle si bien. C'est un artiste dans son genre, voilà tout.

Jacques Mareuil avait fini par joindre madame Hélion. Il lui dit à mi-voix :

— Vous ne savez pas qu'hier un homme s'est empoisonné par amour pour vous?

— Pas possible ! soupira madame Hélion du ton le moins stupéfait.

— Oui, ajouta Jacques, aujourd'hui il est peutêtre mort...

— Mais que me dites-vous là? reprit Lucie, je ne comprends pas. De qui me parlez-vous?

— De Germain Guiraud.

— Germain Guiraud? Je ne le connais pas.

— Mais si, chez le père Richelot, vous savez bien : ce sauvage.

— Ah ! celui qui ne parle jamais ! Il m'aimait, c'est drôle ! Pauvre garçon !

Elle prononça cela sans attacher d'importance ni à ce qu'elle disait ni à ce qu'on lui disait.

— Bien, pensa Jacques, elle ne m'a même pas entendu. Voilà la femme que l'on adore.

Lucie était distraite. En effet, quelqu'un s'était assis au piano, accompagnant une cantatrice célèbre, qui se mit à détailler merveilleusement une mélodie de Tschaïkowski, pleine d'amour et de larmes, où l'on sent gémir « le cœur lassé d'attendre ». Sur de brèves paroles de Gœthe, le musicien russe a comme épandu toute son âme en accords douloureux, en étincelantes dissonances, tandis que la féminine voix jette le cri du désespoir, tantôt bas et sourd, parfois lancé à pleine et énergique volée.

Toute plongée dans le ravissement, Lucie Hélion s'enveloppait de l'harmonie étrange. Ses yeux se

mouillèrent, son ravissant visage se transfigura dans une sorte de passagère extase.

La regardant, Jacques poursuivait sa pensée : — Comme elle apparaît adorable ainsi. Il faudrait l'amour en musique pour elle, décidément. Ce serait à voir.

Tout le monde avait crié -bis! à la chanteuse. Celle-ci, sans trop se faire prier, recommença, devant ce parterre choisi, le lamento de Tschaïkovsky ; d'une façon plus troublante encore, surexcitée elle-même, elle épandait en ondes sonores ce que son cœur, à elle, pouvait contenir de déceptions, les déceptions féminines : les rêves du printemps de la vie, espérant une prompte réalisation, la course aux papillons; cet amour que le cœur attend, quelque chose d'innommé, une étonnante solution aux problèmes inconnus ; puis les sens se substituant au cœur, le dominant, lui faisant perdre peu à peu sa route ; et le retour vers le cœur, esclave du corps, vers cet idéal emprisonné dans la matière, et qui gémit, lassé d'attendre:

Ah ! qui brûla d'amour peut seul comprendre Combien gémit mon cœur, lassé d'attendre...

Je cherche à l'horizon, tremblante et blême ! Non ! il est loin de moi, celui que j'aime.

Ah! qui brûla d'amour peut seul comprendre Combien gémit mon cœur lassé d'attendre.

Qui sut aimer... hélas! peut seul comprendre Combien gémit mon cœur lassé d'attendre.

Sur ce mot aimer qui précède le « hélas ! » de la

déception finale, le musicien a jeté une dissonance qui fait vibrer les nerfs, tandis que l'accoippagnement reprend le chant du début, comme afin d'indiquer que toujours chose humaine, et principalement l'amour, recommence de la même façon unique, pour aboutir au môme unique dénouement : la dissonance !

Et chacun de ces Parisiens demeurait sous le charme, applaudissant à la formule même de sa vie, la lassitude dans l'attente. Nul repos! un lendemain espéré, qui déçoit, comme la veille a trompé. Nulle assiette dans le bonheur rêvé. Le cœur attend quand même! il ne saitpas quoi!autrechose!il attend! Mais l'implacable banalité le reprend dans un cycle connu.

Le poète, astucieusement mélancolique, éprouva, dans le grand silence qui se fit au-dessus des visages subitement devenus graves, le besoin d'émettre une théorie :

— Oui ! dit-il, le cœur est lassé d'attendre. Jamais, œuvre, sonnet, ballade, ode, légende, drame, ne réalise ce ce que le poète, en son cœur, rêvait. Il espère que le prochain volume, le nouveau poème contiendra enfin ce que le rêve du cœur exige; le nouveau volume, le récent poème, à peine achevés, mentent déjà à la promesse faite...

Le jeune tribun, l'éphèbe terrible, riposta :

— Sans doute! Nous-mêmes, n'accumulons-nous pas révolutions sur révolutions, codes sur codes, réformes sur réformes, sans que la grande âme du peuple trouve enfin dans une constitution le satisfecit qu'elle réclame...

— Nous avons détruit le ciel, clama le poète, le ciel où nous pouvions synthétiser nos espoirs en un immobile et délicieux firmament...

— Nous voulons réaliser le ciel sur la terre, répondit le tribun...

— Et comment? dit une voix de femme, comment le ferez-vous si vous avez détruit l'amour?

— Nous aimons l'amour, dit le poète.

— Mais nous ne l'atteignons pas, répondit Lucie Hélion.

— Tiens, tiens, tiens, se dit Jacques Mareuil. Serait-ce aussi, sous ses apparences mélomaniques, une chercheuse de sensations jusqu'alors inéprouvées?

On se levait. On prenait congé. Ces hommes, ces femmes retrouvaient dès l'antichambre leur belle indiiTérence d'emprunt, leur velouté de fruit vide qui trompe l'œil; ils allaient promener ailleurs leur incurable ennui, si gai d'allures.

Comme la doctoresse [partait aussi, madame Hélion lui demanda :

— Eh bien ! chère docteur, que pensez-vous de ce cœur lassé d'attendre?

— Le cœur? répondit la doctoresse avec un sourire triste, le cœur est un organe destiné à distribuer le sang, après qu'il a été régénéré par l'oxygène dans les poumons.

Lucie se mit à rire; puis, dès que la doctoresse eut disparu, elle se tourna, le visage aussi grave que le lui permettait sa mignonne figure, et dit à Jacques resté seul et debout, prêt à prendre congé :

— Le cœur est un organe, n'est-ce pas?

— Mais, oui, chère amie, répondit Jacques légèrement.

— Asseyez-vous là un instant, dit madame Hélion. Debout, plantant ses yeux subitement devenus se-, rieux, dans les yeux de Jacques, elle dit :

— Qu'est-ce que ce Germain Guiraud dont vous m'avez parlé, là, tout à l'heure?

— Vous m'avez donc entendu, malgré votre inattention?

— Répondez simplement à ma question, répliqua-t-elle.

— Ce Germain Guiraud n'est autre que ce sauvage que vous avez aperçu chez le père Richelot.

— Et puis, quoi encore?

— C'est un prêtre renégat, un excommunié, un désespéré, un suicidé?

— Suicidé pour moi?

— Sans doute. 11 vous aimait.

— Ah ! il m'aimait, et il s'est tué. C'est beau cela, fit-elle.

— Vous trouvez? répondit Jacques.

Soudain, il éprouva en lui-même un mouvement indéfinissable : jalousie peut-être, à coup sûr désappointement. Comment? cette femme-linotte avait peut-être un cœur et de la cervelle? Il n'aurait pas vu cela, lui? A quoi servait donc d'être un observateur émérite?

— Oui, je trouve très beau, à notre époque, dans nos milieux, de mourir pour une femme.

— C'était peut-être cela que votre cœur lassé d'attendre espérait vaguement?

Sans répondre à la question :

— Quelques détails? s'il vous plaît.

Lucie le regardait avec des yeux méchants qu'il ne lui connaissait pas* Jacques en fut ému : « L'airaerais-je, moi?» pensa-t-il.

— Voici les détails : Germain Guiraud vous aime du premier jour qu'il vous aperçut chez le père Richelot.

Malgré lui, il prenait un ton agressif, désagréable ; elle le dévisageait toujours fixement, d'un œil dur. Il poursuivit :

— C'est lui qui vous a dérobé une de vos photographies, un soir, vous vous en souvenez?

— Ah! c'est lui! fit-elle se levant. C'est lui!

— Oui, et, avant de mourir... avant d'essayer de mourir...

— Avant de mourir?

Ici, escomptant un effet, Jacques scanda les syllabes :

— Il a crevé les yeux de votre image.

La jeune femme, silencieuse, s'enfonça dans une rêverie. Puis elle dit l

— C'est tout?

Alors, essayant un nouvel effet, Jacques articula :

— On espère le sauver, et s'il ne meurt pas, il hérite d'une fortune. Son père est mort ou va mourir.

Mais Lucie, comme plongée dans une sorte d'hypnotisme subit, disait :

— Je me souviens maintenant : il a une voix profonde, de grands yeux brillants.

Tout à coup une domestique apparut, disant :

« Madame est servie. »

— C'est bien, servez. Adieu, Jacques, dit-elle de son ton habituel ; adieu, mon cher ami.

Malgré son apparence détachée, Jacques se sentit affecté :

— Voyons, Lucie, dit-il, vous ai-je fait quelque peine?

— Vous? pas le moins du monde.

•^ Eh bien! acceptez de venir dîner au cabaret avec moi. Nous dissiperons cette tristesse passagère...

— Non, merci, je préfère la solitude. Adieu, Jacques.

Il sortit. Tout en dévalant l'escalier, il se demandait: « Est-ce que j'aurais méconnu cette femme ?»

Puis, dans la rue : « Bast ! » Il alluma un cigare et se dirigea vers le boulevard.

Lucie Hélion, seule, assise à la longue table, fut prise d'une indicible mélancolie. Cette musique de Tschaïkowsky lui avait probablement agité les nerfs ; puis, la façon très cavalière dont Jacques s'était • permis de lui parler d'un adorateur inconnu, ce sans-gêne, cette imperturbable sérénité ! Elle l'aurait peut-être aimé, demain, ou après-demain, cet homme auquel elle s'habituait sans trop savoir pourquoi. Et lui, semblait se soucier de cela comme d'une pure fantaisie de bagatelle.

« Le cœur lassé d'attendre ! » Attendre quoi? Elle n'avait désir de rien. Pourtant!

— Marguerite, dit-elle tout à coup à la domestique, allez me chercher dans le second tiroir de la petite table rouge mes photographies, celles vues de face.

Elle en prit une et la plaça devant elle, demeurant en contemplation devant ce visage. ,

— Et il a troué ces yeux î murmurait-elle.

Puis, tout à coup :

— Et Jacques qui vient là me parler librement de cet inconnu, de ce suicidé?

Ce repas solitaire, ce dîner de veuve fut bientôt achevé.

— Madame ne sort pas? demanda Marguerite.

— Non, éclairez l'atelier.

Étendue sur un large sofa, Lucie se mit à fumer d'interminables cigarettes. Soudain, elle se jeta sur son piano, et reprenant le thème de Tschaïkowsky, murmura : « Le cœur lassé d'attendre. »

Il lui semblait qu'à vingt-huit ans, elle fût au bout du chemin, qu'elle eût manqué sa vie.

C'était vague, douloureux, comme la lamentation du vent nocturne, comme le désir des choses inconnues, désir sans espoir dont toutes les existences sont pleines, qui font dire m$me aux plus heureux : « J'ai manqué ma vie. »>

Ne l'ont-ils pas manquéede tout ce qu'ils n'ont pas eu, même sans s'en douter, chose à laquelle ils ne songent, hélas! qu'arrivés au dernier terme de la jeunesse et de la vie, quand il n'est plus temps.

Heureusement, pour dissiper ses pensées funèbres madame Hélion se levant, s'écria :

— C'est trop bête, ce noir !

Saisissant un numéro très gai d'une opérette en vogue, elle chanta la folie, comme elle avait murmuré l'amour. Un rien chasse l'autre.

De son côté, Jacques Mareuil se demandait si le scepticisme du spectateur désintéressé n'était point une duperie. Sans doute, il ne faut pas embarrasser sa vie, mais à trop la débarrasser, on finit par ressembler à ce jardinier fou qui, afin de posséder des plates-bandes propres, enlève jusqu'aux fleurs, s'acharnant à transformer en désert de gravier mort ce qui originairement s'étalait en vivant parterre. Il réfléchissait d'ailleurs à ceci : son intuition masculine pouvait bien être mise en défaut par la profondeur occulte de la féminité. Chaque nature de femme demande un art spécial pour être connue ; si l'on peut juger une foule d'hommes d'après quelques préceptes assez simples, il est nécessaire de recourir devant chaque femme à un procédé nouveau, à une synthèse particulière. Sur les apparences, il avait jugé Lucie Hélion, et voilà que des apparences contradictoires surgissaient soudainement de cet être qu'il

avait imprudemment catalogué. Linotte ! c'était facile à dire. Depuis trois ans qu'il la voyait de temps à autre, rien n'avait pu contredire d'abord ce verdict sommaire : linotte. Même en ces jours récents, où elle l'avait écouté parlant d'amour, cela avait été comme l'accord momentané de deux frivolités, un point d'orgue dans une chanson railleuse. Et pourtant!...

Pourtant, il ne savait plus. La transfiguration que le scepticisme joyeux écartait du visage de Lucie,, quelques notes profondes de musique avaient suffi pour l'amener. N'était-elle pas adorable, adorablement incompréhensible, lorsque ses yeux si clairs, si chansonniers d'habitude et souriants, s'étaient subitement voilés d'une mélancolie attachante? Il ne la connaissait donc pas, c'était grand dommage ; car, il le craignait, il ne la connaîtrait plus désormais : elle s'était refermée devant lui, comme en face d'un curieux inutile — pis que cela — comme en présence d'un ennemi. A quelques instants de distance, cette créature en l'air, cette bulle de coquetterie s'était solidifiée ; la sourieuse était envers lui passée de l'émotion grave à l'hostilité.

Jacques eut un serrement de cœur, une vague crampe de jalousie, en songeant que peut-être Germain, s'il réchappait de son suicide manqué, l'ignorant et sauvage Germain, saurait tirer de cette âme autre chose qu'un passager frisson d'amourette. Mais il se disait aussi que désormais il était trop tard pour changer lui-même, que son ironique sourire avait fini par s'imprimer sur son cœur, ride profonde,

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ride telle que le rictus en met aux commissures des lèvres, au masque aigu des satyres.

— Tant pis, tant pis, formula-t-il. Je ne suis plus qu'un spectateur cloué dans son fauteuil. Je n'ai plus le droit de monter sur les tréteaux, de pousser des clameurs romantiques sous des balcons : je n'y croirais pas. Si ma vie est matiquée, tant pis, je la manquerai du moins carrément, sans regrets inutiles. . Il erra toute la soirée du théâtre au cercle. Un drame d'amour servait de thème à toutes les conversations : deux jeunes gens de dix-huit ans s'étaient, après une nuit passée ensemble, jetés liés l'un à l'autre dans la Seine. Leurs parents s'opposaient à leur mariage, ils avaient trouvé le moyen de s'unir pour l'éternité. Là-dessus, chacun épiloguait, narrant des histoires d'amour profond. On concluait que Paris est la ville au monde où, par un paradoxe incroyable, on s'amuse le plus de l'amour, mais où en réalité on aime le mieux.

Jacques, avec sa théorie de la femme-volupté, sentait qu'il n'avait été qu'un spectateur de comédie, ayant trop négligé de piocher les tragiques.

— Je suis allé au Palais-Royal, pensa-t-il, j'ai omis de traverser la galerie, pour entrer aux Français.

Il revint chez lui, fort triste ; mais, le lendemain, son parti étant pris, il remit son masque sur son visage, son masque de beau railleur, qui ne veut voir que le côté joyeux des choses.

— Un philosophe ne doit pas varier dans son enseignement, sous peine de perdre toute autorité.

Rue de Provence, une lettre pour Germain Guiraud. L'avocat Deblé annonçait à Germain la mort de son père, et se mettait à sa disposition pour le règlement de ses affaires.

Le vieillard n'avait pas eu le temps d'accomplir sa. menace. La liquidation de sa maison était à peine terminée, la vente de ses immeubles et terres effectuées; mais les prix n'avaient pas été versés. L'héritier légitime pouvait prendre possession, le père Guiraud n'ayant libellé aucun testament; car il avait le dessein arrêté de tout donner de la main à la main de son vivant. Germain pouvait d'ores et déjà considérer qu'il possédait quatre cent mille francs, au bas mot, et presque entièrement réalisés.

— Allons, pensa Mareuil, pas de vilaines pensées, pas de noire jalousie; le hasard, qui a presque tué ce pauvre Germain, le ressuscite; eh! bien! ce sera justice, s'il possède d'un même coup du sort : l'amour et l'argent.

Germain poursuivait sa guérison dans la salle voûtée de l'hôpital. Les tortures qu'il endurait lui faisaient à jamais maudire d'avance toute pensée de suicide. Il passait par les diverses phases de la maladie, mais le docteur le déclara sauvé, dès que le délire eut disparu.

Ce fut alors que Jacques put lui annoncer la mort de son père.

— Je l'avais vu en songe, dit Germain ; le pauvre vieux, c'est moi qui l'ai tué, lui aussi! Mon chemin se peuple de victimes.

Après un silence, que Jacques garda aussi, Germain ajouta :

— C'était écrit, n'est-ce pas? J'ai suivi ma destinée. Passons.

„ Alors Jacques lui rapporta comment les funérailles s'étaient accomplies en son absence forcée. Puis, Germain gardant le silence, Jacques ajouta simplement que Deblé lui faisait savoir par quel concours de circonstances sa fortune, à lui Germain, était sauve.

— Ah! dit le malade. Je suis riche.

Il demeura plongé dans une rêverie profonde.

Puis, appelant l'interne qui passait, il lui demanda :

— Pour combien de temps suis-je encore ici?

— Quinze jours, si vous êtes sage.

Alors, se tournant vers Jacques, il murmura :

— Et... Elle?

Mareuil, comprimant un léger mouvement :

— Elle vous aimera, répondit-il.

— Je serai guéri dans huit jours, dit Germain.

Quinze jours après son suicide, Germain Guiraud, à peine échappé à l'ictère, à la méningite, ayant subi d'interminables épistaxis, finit par se relever énergiquement, malgré l'avis des médecins. Grâce à Jacques Mareuil, il avait pu mettre ordre à ses affaires. Et le notaire lui confirma que son père, ayant presque tout réalisé dans les derniers temps de sa vie, vendu à un tiers sa maison de commerce, il lui revenait environ quatre cent mille francs, sauf déduction d'une vingtaine de mille francs dus par le, défunt pour achat d'une maison de campagne sise dans un pays perdu au fond des bois, près du village de Grignols. Le notaire offrait de mettre en vente ce domaine.

Au ton obséquieux de la lettre de cet officier ministériel, Germain Guiraud comprit vite ce que c'était que devenir riche. 11 le saisit encore mieux en voyant avec quelle avidité de platitude les infir-

miers et servants de l'hôpital reçurent les pourboires généreux, dont il emprunta la somme à Jacques Mareuil. Germain répondit dare-dare au notaire qu'il désirait payer intégralement la petite propriété de Grignols.

— Une poire pour la soif, pensait-il. Un abri, une hutte, un ermitage. Savoir que l'on possède quelque part un trou de refuge, l'asile aux contrevents verts, le jardin de Candide, la bicoque de Socrate.

11 donnait Tordre de lui faire parvenir le reste par l'intermédiaire d'une grande maison de banque. 11 jouissait, au sortir de son lit de moribond, d'une énergie peut-être factice et fiévreuse, mais énorme. A quoi allait-il la dépenser? 11 n'en savait rien, et remettait la solution de ce problème au hasard. D'ailleurs, il se sentait, pour la première fois de sa vie, heureux d'être. En y réfléchissant, il comprit bien vite que cet or, adoré depuis des milliers d'années, devait mystiquement porter réellement en soi toutes les voluptés, toutes les joies qu'il représente en bloc.

Il fit part de cette réflexion à Jacques Mareuil. Celui-ci, depuis longtemps scepticisé, même à l'égard des joies que réserve la fortune, lui répondit :

— Sans doute, en bloc, l'or donn,e la sensation vague de tout ce que peut rêver de plaisir notre pauvre cervelle ; mais lorsqu'on veut détailler ces bonheurs, la plupart tombent en poussière; et, si riche soit-on, l'on se réveille avec un grand mal à la tête, des crampes d'estomac et de sourdes douleurs aux reins, parfois, hélas! dans la vessie. Que, par

l'argent, on ait vu le moyen de répandre quelque bien parmi d'innombrables infortunes, Qn courra la chance de devenir la dupe de vulgaires filous, d'obliger des ingrats, tandis que meurent non soutenus, inconsolés, des pauvres diables ou de misérables diablesses, trop fiers peut-être ou trop timides pour étaler leurs plaies. Et Ton se réveille du rêve de la bienfaisance avec un grand soulèvement de cœur.

— Laissez-moi, répliqua Germain, laissez-moi mes illusions de novice, ma joie de catéchumène. D'ailleurs votre paradoxe ne peut pas se soutenir : l'homme malheureux avec de l'argent le serait bien davantage s'il n'en possédait pas. Je suis plus compétent que vous sur ce sujet, ayant été jusqu'au bord de la mendicité, jusqu'au suicide.

— Ne me parlez pas de votre suicide, reprit Jacques Mareuil. C'est un acte de pure folie. D'ailleurs l'homme qui se suicide ne voit rien, ne sait rien des choses extérieures, son regard est tourné vers le dedans de lui-même, et vous avez certainement passé, comme un aveugle, les mois qui ont précédé votre tentative heureusement avortée. Maintenant, grâce à l'argent qui vous arrive, yos yeux peuvent se dessiller; mais prenez garde de les tourner de nouveau convulsés vers l'intérieur de vous-même, dans la cave obscure de l'âme, ou de ce que l'on appelle ainsi, votre folie pessimiste ne tarderait pas à vous reprendre. Tachez, ami, de devenir tel que moi, un spectateur presque désintéressé de l'action, qui se contente d'examiner comment les acteurs

jouent la pièce. C'est le seul système que je connaisse pour enlever à un philosophe le mépris de la vie, et lui ôter la soif du néant. Quand on a le malheur d'avoir tenté de raisonner, on devient incapable des besognes où tant d'autres se plaisent : la politique, la science, les arts, choses contingentes et passagères, d'une valeur toute relative; alors il faut se croiser les bras, regarder passer la cohue, qui, sans fin, sans trêve, se bousculant, pleurant, criant, riant, buvant, râlant, va de la naissance à la mort, sans savoir pourquoi.

— Concluons, dit Germain Guiraud, que, pour ce rôle de spectateur ironique, avoir les poches garnies de médailles portant l'effigie de la République, de l'Empire ou de la Royauté, reste la première, l'indispensable condition. On paye sa place à l'Opéra. Le pauvre n'est pas admis, trois contrôleurs s'y opposent : la faim, le froid, le travail forcé. Laissez-moi donc admirer l'or, fût-ce un faux dieu, l'or qui me donne des vêtements, des nourritures, qui me permet de travailler si bon me semble, ou de rêver, ou de dormir à ma guise.

— Allez, novice, allez, adorez le veau d'or; je n'y vois pas d'inconvénient, d'ailleurs vous ne serez pas le seul. Mais vous ne tarderez pas, tel que je vous connais, à savoir que ce dieu n'a qu'une valeur négative ; il ressemble à là santé que l'on n'estime qu'en étant malade. L'or n'est véritablement adoré, supplié, encensé que par les pauvres ; le vrai riche ne l'aperçoit même pas.

Devisant ainsi, à la suite d'un déjeuner délicat de convalescent, près de la fenêtre du restaurant, d'où ils apercevaient la cohue parisienne poussée en tous sens par le souffle du travail forcé, par l'énergie de la faim et l'intensité du froid, les deux camarades, assis en face l'un de l'autre, figuraient assez bien l'idéalisme et le réalisme. Jacques Mareuil, le réalisme triomphant, bornant sa gloire à ne jamais étendre la main, ni même le regard sur ce qu'il ne pense pas pouvoir atteindre, ayant la santé, la puissance d'une vie serrée, sans trous apparents, toile d'araignée dont on répare en secret les avaries, qui se présente toujours solide pour les mouches errantes, en donnant, sous |le miroitement du soleil, l'illusion de la force et de l'éclat. Germain Guiraud, l'idéalisme malade, atteint gravement, ne sachant, colombe pourchassée, battue par la tempête, ati-dessus d'un déluge de doctrines banales, de positivismes grondants, où poser la patte: se raccrochant à quelques épaves flottantes, et les sentant rouler, se briser, s'écrouler dans des abîmes sans fond.

Comme conclusion, Jacques Mareuil dit à Germain Guiraud :

— Ah! rêveur, chercheur d'idoles, vous démolirez aussi le veau d'or, pauvre Polyeucte.

Le soir même, Germain Guiraud exécuta sa rentrée chez le père Richelot. Ce fut une série d'interrogations, d'exclamations. Ce mort ressuscité, ce pauvre devenu subitement riche, fut le héros.

Lordier lui déclara que son article allait passe

dans un très prochain numéro. Un financier lui proposait une affaire; tandis que des philosophes extravagants et des poètes baroques épiloguaient dans un coin sur ce cas bizarre : Un fils se suicide, et c'est le père qui meurt.

Lucie Hélion ne vint point. Germain s'en trouva presque heureux. Dans ce brouhaha de compliments, il n'aurait véritablement su quelle contenance garder vis-à-vis d'elle. Déjà une certaine notion du ridicule lui venait. Un suicide qui rate, c'est un duel à égratignures : si sérieux qu'il ait été, les Parisiens n'en prennent volontiers que le résultat négatif.

Il est vrai que sa cuirasse d'or, tout battant neuf, préservait Germain de l'ironie. Les plaisanteries s'émoussent sur les porte-monnaie garnis.

Très gai d'ailleurs en revenant le soir avec Jacques, il paradoxait,'en ecclésiastique, sur l'idole Argent. C'était presque un sermon.

— Tenez, disait Germain, prenez limitation de Jésus-Ch?nst; à la place du nom du Seigneur, mettez le mot or, fortune, argent. Vous obtiendrez aisément la prière que chaque matin la foule adresse à la vie.

Et il accumulait les citations :

Tout homme désire naturellement de savoir; mais à quoi sert la science sans la crainte de l'argent? Un humble paysan qui sert l'Argent, vaut assurément mieux qu'un philosophe superbe, qui s'oublie lui-même pour considérer le coprs des astres.

{Imit. Chap. II, v. 1.)

Et qu'avons-nous à faire des genres et des espèces? Celui à qui appartient l'Argent est débarrassé de bien des opinions. Toutes choses ne viennent que de cet Argent.

(Imit. Chap. III, v. 2.)

Il ne faut pas croire tout ce que Ton nous dit, ni tout ce qui nous passe par la tête ; mais il faut peser chaque chose selon l'Argent, avec prudence et à loisir.

(Imit. Chap. IV, v. 1.)

Il ne faut pas faire grand fond sur un homme fragile et mortel, quelque utile et quelque bon ami qu'il soit; et il ne faut pas non plus s'affliger beaucoup, s'il résiste et s'il contrarie quelquefois. Ceux qui sont aujourd'hui pour vous peuvent être demain contre vous, et réciproquement; souvent les hommes changent comme le vent. Mettez toute votre confiance en l'Argent, qu'il soit l'unique objet de votre crainte et de votre amour.

(Imit. 1. II. Chap. I, v. 3.)

— Vous voyez, concluait Germain, que l'on peut effectivement trouver de bons conseils dans ce livre, il suffit de savoir le lire. Je pourrais multiplier mes citations indéfiniment.

Jacques, demeuré seul, pensait :

— Toujours prêtre, prêtre à rebours, il est vrai, mais prêtre.

Germain Guiraud, grâce à de l'argent répandu, fut bientôt installé comme un vieux Parisien dans une garçonnière neuve, où les industriels de l'ameublement, sacriûant au faux goût du jour, mélangèrent les styles : du Louis XVI et du japonais, un peu de turc et quelque Renaissance. Parmi ce débarras d'hôtel Drouot, dans tout ce faux vieux, Germain put se promener en costume anglais, ce qui constitue le rêve parisien du moment.

Il fréquentait assidûment la maison de madame Hélion, Jacques Mareuil, pour obéir à son propre système, tout en sentant qu'en dépit de sa force il en souffrait un peu, laissa le champ libre à son rival: Ce sacrifice lui semblait naturel. Ne considérait-il pas Germain comme Un enfant, et lui, l'homme fort, ne devait-il pas son appui à cette faiblesse? Il se montra donc froid à l'égard de Lucie, qui, d'ailleurs, en prit aisément son parti.

Quant à Germain, ' elle en avait un peu peur. Lorsque, assis loin d'elle, en quelque coin du salon, il la couvait des yeux, elle se retournait brusquement vers lui. Cette faculté d'hypnotiseur que donnait à Germain sa force de passion, gênait Lucie Hélion ; pais en même temps elle en éprouvait un charme indéfinissable, un trouble qui l'amusait. Par cela même que, cloué pour ainsi dire, timide et respectueux, il ne laissait parler que ses yeux, elle se rassura. Ce féroce animal paraissait inoffensif. Elle l'agaça, dans les rares occasions où elle pouvait lui parler; car Germain semblait éviter le tête-à-tête. Jamais il n'arrivait des premiers, et n'attendait pas le départ des derniers pour prendre congé.

Cette méthode maladroite d'amoureux platonique, qui observe au lieu d'agirfut,en l'occurrence, la plus habile. L'espritinoccupé d'amour, de cette veuve cherchait le roman; le silence de ce héros bizarre, dont on contait mille choses extraordinaires depuis que la fortune lui avait donné droit de cité dans la vie parisienne, ne cachait-il pas une âme peu commune, dont une femme, blasée de cerveau et neuve de cœur, se sentait prête à s'enquérir? Elle s'occupait donc de cet homme, ce qui est énorme pour une frivole.

Elle remarqua bientôt que le langage des yeux de Germain devenait plus expressif, lorsqu'elle portait certain vêtement, quand elle était coiffée de certaine manière. Elle céda à ce désir muet.

Très habituée aux madrigaux directs d'une cour d'adorateurs, les hommages silencieux de Germain

lui semblaient d'une qualité plus rare, plus raffinée. Elle s'efforça de se les attirer.

Cependant, bien qu'évidemment Lucie comprît que Germain l'aimait, et qu'elle se sentît elle-même attirée vers cet énigmatique personnage, un mur de glace existait entre eux. Germain parlait à Lucie avec un grand respect, l'entretenant de choses banales, Lucie reprenait sa froideur de femme habile en lui répondant. Il semblait que toute leur volonté se dépensât à ne pas trouver le terrain commun où ils pourraient s'entendre. Leur habileté diplomatique s'usait à se fuir, comme si quelque impérieux devoir les eût séparés à jamais. Leur position était celle de certains héros de vertu, plus communs qu'on ne le croit, qui foulent aux pieds leur passion réciproque, tacitement consentie des deux parts, au nom de quelque principe religieux ou social.

En réalité, rien ne s'opposait à ce qu'ils fussent l'un à l'autre. La Parisienne cherchait son plaisir, et le prenait là où elle le trouvait; Germain guettait l'Amour, ce dieu inconnu, et l'appelait comme un Messie destiné à donner enfin à sa vie une signification.

Ce qui donc arrêtait l'explosion fatale, ce qui interrompait le dénouement obligé, c'était l'ignorance profonde de Germain en cette matière, ignorance tellement rare que Lucie Hélion ne pouvait la soupçonner. L'eût-elle soupçonnée, elle n'était point femme à s'offrir, sachant trop bien quelle diminution de valeur elle eût subie. D'ailleurs, l'obsession que

lui imposait Germain Guiraud, était-ce de l'amour? Elle ne démêlait pas trop quel sentiment lui faisait éprouver ce prêtre renégat. Souvent elle se révoltait à la pensée du baiser sacïilège qu'il pourrait, à i'improviste, poser sur ses livres. Elle y songeait le soir avec un vague frisson, se disant :

— Si tout à coup il surgissait là, et me prenait dans ses bras...

Alors des souvenirs d'enfance lui traversaient la mémoire ;le prêtre qui l'avait confessée, et lui avait fait faire sa première communion, lui apparaissait dans l'ombre, vêtu de sa robe noire, avec son surplis blanc ; elle revoyait la tonsure, elle entendait la voix de cet homme dire :

— Mes chers enfants, un Paiera un Ave, avant de quitter le sanctuaire.

Gela mettait Lucie en belle humeur, et alors elle détaillait son « défroqué » avec une verve endiablée. Aussi, le lendemain de ces soirs-là, le pauvre Germain usait en pure perte les flammes de son regard; la Parisienne s'était reprise.

Lui, s'en allait désolé, car il ne mettait aucune habileté dans ses actions. Si, éperdument amoureux, sans restriction d'aucune sorte, il se maintenait dans l'état contemplatif, c'est qu'il y trouvait un charme, un calme, une joie. Très vierge, il savourait les menues déliées avec enfantillage. L'avoir vue, avoir respiré son atmosphère, frôlé l'étoffe de sa robe, ouï sa voix, suffisait à cet amoureux de vingt-huit ans, plus novice qu'un collégien de seize. Dans ce Paris pressé,

hâtif, gourmand des primeurs et des précocités, il demeurait le patient étudiant de théologie qui met six ans à apprendre, au fond d'une cellule, la Somme de saint Thomas. L'idée cléricale que Dieu est patient parce qu'il est éternel, et que l'Église, représentante de Dieu sur la terre, participe h cette éternité, fait de la patience une vertu bien ecclésiastique. Fabriqué de la sorte, Germain Guiraud, inconsciemment, menait son amour avec une lenteur naïve, ou plutôt se laissait mener, attendant il ne savait quoi, n'envisageant aucun dénouement, jouissant de l'heure présente en écolier à qui la récompense de chaque jour, un bon point, une note satisfaisante suffisent. Un sourire de Lucie Hélion, un regard aimable l'enveloppaient d'enchantement. Un soir, prenant congé, il baisa silencieusement la main que lui tendait Lucie. Il s'enfuit comme enivré de cet attouchement ; il emportait sur ses lèvres la trace de feu dont parle Isaïe. Ge fut la première étincelle qui devait allumer les sens dans cet être virginal.

Mais de nombreuses semaines s'étaient passées, et Lucie Hélion, lassée de cette muette contemplation de sa personne, commençait à songer à quelque autre distraction plus réelle. D'ailleurs cet amoureux, qui ne parlait guère, n'était pas sans doute créé pour séduire l'âme d'une musicienne que l'on prenait avec des chansons.

Bientôt Germain Guiraud remarqua que la froideur de madame Hélion, rompue par des intermittences de coquetterie à son adresse, se transformait en une

tiède indifférence. Il en conçut une rage profonde, d'autant plus que Lucie devenait d'une amabilité provocante vis-à-vis de Jacques Mareuil, qui, revenu en éclaireur et constatant de son côté combien Germain Guiraud faisait peu de chemin, sentait renaître au fond de ses sens le désir qu'en rival généreux il avait étouffé, mais mal éteint.

Germain éprouva bientôt les affres de la jalousie. Une douleur profonde le labourait. 11 ne raisonnait plus, il ne discutait point avec lui-même; sa raison semblait abolie. Seul, dans son appartement, il pleurait. Durant huit jours, il cessa de se présenter chez Lucie Hélion. Celle-ci, qui avait parfaitement saisi le trouble de Germain, ne put s'empêcher d'être inquiète en ne revoyant pas, silencieux et grave, son candide amoureux. Elle en fut plus troublée qu'elle n'aurait voulu se l'avouer. Elle s'informa même un jour à Jacques Mareuil de ce que devenait son ami.

Jacques, mal résigné, lui demanda alors :

— Vous l'aimez donc?

Mais elle répondit avec trop de dureté :

— Non.

Un tel excès de froideur sonnait faux.

— Ce maladroit, pensa Jacques, serait-il un très habile sans le savoir?

Lucie reprenait plus doucement :

— Non ; mais enfin votre ami peut être malade, et je ne vois pas en quoi prendre de ses nouvelles auprès de vous indique de ma part une subite passion.

Je m'informerais bien de vous, si vous vous absentiez; pourtant je ne vous aime pas.

— Et si je vous aimais? moi, dit Jacques.

— Vous? allons donc? Je connais votre profession de foi : spectateur de la vie, pas acteur. Alors je vous dirai, en parlant de l'amour, ce qu'on dit aux enfants dans un parterre de fleurs : Regardez, mais ne touchez pas. C'est un spectacle, jouez des yeux, à bas les mains.

— Pourtant, si je me jetais à vos genoux, là.

— Vous n'y pensez pas : on n'aurait qu'à entrer, vous seriez très ridicule.

— C'est vrai, dit-il. Puis, faisant un effort : Vous êtes une coquette, charmante au possible, mais sans cœur; vous n'aimez rien...

— Si, si, interrompit-elle, j'aime la musique.

— Sans doute. Seulement, pai* un jeu cruel vous tenez à être aimée ; eh bien I ce pauvre Germain Guiraud vous adore. Vous le savez? Oui, n'est-ce pas? Seulement, ce que vous ignorez, c'est que cet homme de vingt-huit à trente ans, est plus innocent que Chérubin, plus timide qu'une gazelle. Sous ses aspects d'homme résolu, c'est un craintif. Ignorant tout de l'amour, il tremble ; et plus il vous adore, plus vous le paralysez.

— C'est une plaidoirie. Avocat, continuez, mais en abrégeant.

— Or, ce serait un crime que de se jouer de...

— Assez, avocat, passez au déluge. Je ne dois rien à personne ; mais je ne puis empêcher personne de

m'aimer. Yous me taxez de coquetterie, parce que je suis douce, gaie, bonne, franche, point prude; je suis un bon garçon, un camarade...

Puis subitement assombrie, elle se leva :

— Tenez, laissez-moi, dit-elle. Vous m'agacez horriblement.

Elle s'était assise au piano, et lentement esquissait à mi-voix la plaintive cantilène de Tschaïkowsky :

Ah! qui brûla d'amour peut seul comprendre Combien gémit un cœur lassé d'attendre.

Il la regarda un moment. Cette physionomie vague, qu'il avait entrevue une fois, réapparaissait. Il s'approcha d'elle doucement, posa ses lèvres sur les cheveux blonds de Lucie. Elle se retourna vivement :

— Yous êtes un railleur et un impertinent; laissezmoi, je vous haïrais.

— Ce n'est pas une déclaration, dit-il d'une voix un peu attristée, c'est un adieu, Lucie.

Il s'éloigna rapidement.

— Tant pis, disait-il, tant pis pour moi. Le malentendu est complet. D'ailleurs je n'ai plus la ferveur que réclame cette femme en qui l'amour naît d'autant plus violent, d'autant plus avide, qu'il vient tard. Si elle se transforme ainsi, c'est qu'elle subit une iufluence autre que la mienne. Nous nous serions aimés gaiement, elle veut être triste. Allons! c'est Germain qui s'est montré le plus habile.

Jacques comprenait bien qu'à la suite de banales

aventures parisiennes, de pauvres petits adultères inutiles, décousus, sans suite, un profond ennui se cachait sous l'indépendante allure et les airs évaporés de madame Hélion. Lui-même ne se sentait plus de taille à remplacer un mari absent, à consacrer de longues années, peut-être sa vie, à celle qu'il avait crue capable de devenir la jolie poupée de quelques semaines, un accident aimable sans importance, un plaisir et non une passion.

Il ajoutait :

-— Si ce n'est qu'un trompe-l'œil, si cet avatar n'existe que dans mon imagination dévoyée, tant pis pour Germain. Ce qu'il y a d'assuré, c'est qu'elle est préoccupée de lui, sinon éprise. Allons, mon vieux camarade, se dit-il à lui-même, cède la place.

Jacques se rendit chez Germain. Il trouva son ami, seul, assis à un bureau, un livre ouvert devant lui.

— Que devenez-vous donc? lui dit-il en entrant.

— Rien.

— Je suis chargé par madame Lucie Hélion, vous entendez bien : je suis chargé de prendre de vos nouvelles.

Au nom de Lucie, Germain avait tressailli.

— C'est vous, Jacques, qui venez me parler d'elle?

— Sans doute ; et pourquoi pas ?

— C'est que...

Germain se leva, et s'avançant vers Jacques, il lui déclara :

— Ne vous moquez point de moi. Je me sens faible, lâche, fini, aboli. Je me croyais devenu fort, je suis

au-dessous de tout. Je pleure comme un enfant, depuis huit jours. Moi qui ai tué Dieu dans mon âme, je ne puis pas détruire le souvenir d'une femme. Aussi, ne vous moquez point trop de ma faiblesse involontaire.

— Vous, mon cher, dit brusquement Jacques, vous êtes un imbécile. Lucie vous aime, ou du moins vous aimera demain, si vous le voulez.

— Et comment? '

— Prenez-la, pardieu ! prenez-la î

— Que je la prenne!...

— Prenez-la... comme et quand vous voudrez. Ne m'en demandez pas davantage, je trouve que mon rôle, déjàsingulier en cette affaire, va devenir ridicule.

Là-dessus, il sortit.

Les paroles sèches et dures de Jacques avaient sonné pour Germain comme un chant céleste. Ce rival redouté, à ce point redouté que le combattre semblait une impossible entreprise, cédait la place et se déclarait vaincu.

Au lieu de la tristesse, dont l'amoureux souffrait depuis huit jours, il lui venait une joie naïve d'enfant à qui l'on permettrait de saccager un verger.

Sa nature violente prenait, dans une sorte de fièvre, le dessus; son apathie disparaissait. Une surexcitation nerveuse le tint longtemps éveillé, cherchant par quel moyen il pourrait aller à l'assaut de l'amour. Une folie sanguine s'emparait de son être, prête à agir pour lui, comme le fait l'alcool qui halluciné le cerveau et tord les jambes.

Vainement il essayait de mettre quelque suite dans ses idées tumultueuses, de se tracer un plan de conduite. N'ayant aucune notion des choses de l'amour,

il devait fatalement se laisser guider par le hasard.

La plus grande partie de sa nuit fut employée à écrire des lettres qu'il déchirait ensuite. Ce travail de Pénélope, inutile, brisa ses nerfs, et le jeta dans le sommeil.

Le matin, loin d'être calmé, Germain subissait un trouble profond, trouble déjà ressenti au matin de son ordination. Cette similitude lui apparut claire : oui, les ardentes invocations qu'il lançait jadis au Seigneur, le priant de l'éclairer et de le guider, les mêmes, à cette heure, avec un mysticisme involontaire, il les adressait à l'Amour. Des lambeaux de prières latines, détournées de leur sens primitif, lui venaient aux lèvres.

Son domestique le crut atteint de folie.

Bientôt il se dirigea pédestrement vers la place Malesherbes. Sous un ciel gris, bas, dans le grelottement d'une méchante matinée obscure, il lui semblait avoir du feu dans les veines, et du soleil plein les yeux. Comme un insensé, parlant à haute voix, et heurtant les passants, Germain arriva très vite devant le petit hôtel. Seulement alors lui vint cette idée que Lucie ne devait être visible pour personne. Toute sa force violente défaillit d'avance en face d'un ordre, probable à cette heure matinale. On démantibule des bastions, on fait dégringoler des forteresses, on ne pourra jamais enlever d'assaut un domestique répondant :

— Madame n'y est pas.

Si rustre que fût cet échappé de la théologie, il

comprit que se heurter à une consigne équivaudrait à une défaite fatale. Aussi le fonds diplomatique que contient tout esprit ecclésiastique reprit le dessus, et sa frénésie ridicule dut se calmer au cours d'errantes promenades dans le square, où Gustave Doré dressa naguère à Alexandre Dumas le monument posthume.

Puis, une chose vulgaire, la faim, le prit. Germain se dirigea vers une officine de victuailles ; des lambeaux de faux bifteck, arrosés de faux bourgogne, lui procurèrent à la fois de la réflexion et de la force.

Dans l'épaisse buée de ce restaurant, trois déjeuneurs attardés, d'énormes cigares aux lèvres, parlaient femmes, avec cette désinvolture qui caractérise les mâles, quand ils sont hors de la griffe des femelles. C'était à qui vanterait ses prouesses. Un gros de cinquante ans se faisait fort de mettre à mal une demi-douzaine de filles dans sa journée; seulement, il faudrait pour cela ne boire que du vin sucré, après avoir mangé beaucoup d'écrevisses, des truffes et du céleri.

Un petit maigre disait :

— Moi, qui suis nerveux, je n'ai qu'un système. Je prends une femme, je lui colle ma bouche sur les lèvres tout le temps, ça l'empêche de crier, et vlan, v'ian, v'ian! ça y est.

— Moi, dit un troisième aux yeux fanés, j'agis de même ; mais je veux être excusé ensuite en demandant pardon, en invoquant un tas de billevesées. Ah ! je trouve ça naturellement, comme d'improviste, des

LE FROC. v 221

phrases: Oh! mon angel oh! ma toute chérie!... — Pourquoi faire? interrompit brutalement le gros.

— Dame! pour la ravoir une autre fois.

— Une autre fois, dit le maigre, est-ce bien la peine de retrouver ce qu'on connaît déjà?

— Bigre ! reprit le troisième très ivre et qui bafouillait, ça dépend du sujet. Voyez-vous, en amour, il faut toujours planter des jalons, et semer des points de repère. Suivez une femme dans la rue, guettez-la au bal : ça dépend de son monde. Faites-lui la cour ou de brusques propositions. Ayez son adresse exacte, son bureau de poste restante, ou un rendezvous quelque part, son heure en un mot; très bien. Prenez-la ensuite : c'est encore mieux ; mais n'oubliez jamais de laisser un bon souvenir : de l'argent à celle-ci, de douces paroles à celle-là. Ça vous créera des relations pour un temps de disette. Yoilà mon système.

— Moi, dit le maigre, je ne retourne jamais là où je suis allé.

— Vous n'y entendez rien, dit le gros qui se versait pour la huitième fois un verre de faux armagnac, vous n'y entendez rien.

— Gomment cela? crièrent les autres.

— Voyons, père Machin, ajouta le petit, vous jouez au malin, là; eh bien! quoi?

— Mes enfants, reprit d'un ton paterne le gros homme/ne vous fâchez pas. J'ai quelque expérience. Eh bien! les femmes c'est comme les chiens, ni plus ni moins. Un morceau de sucre, et pan ! un coup de

fouet; un autre morceau de sucre, et repan! un autre coup de fouet. Avec ça on les lâche ou on les garde à volonté. Si Tune aime trop le sucre, et que vous désiriez vous débarrasser d'elle, triplez le fouet, ménagez le sucre, elle s'en ira toute seule. Si c'est le fouet qu'elle adore, allongez la part du sucre, elle vous lâchera comme un vieux gant. Voilà toute la chose.

Le petit maigre se récriait :

— Mais moi qui ne veux en garder aucune !

— Tu ne diras pas toujours ça, mon mignon, répondit le gros. D'ailleurs, pour l'instant, tu te sers à la confection, ça va comme ça peut; mais quand tu sauras, tu prendras chaussures sur mesure, et alors tu voudras qu'elles reluisent; pour ça, il faut de la poigne : et allez donc ! seulement pas trop n'en faut, de peur que le cuir ne casse.

— Ah I ah ! ah ! fit le troisième aux yeux fanés ; ah ! ah ! ah ! père Machin ! Vous en|avez de rechange, des chaussures à votre pied. Moi, je n'ai qu'une paire. . .

— Ça fait deux, dit le gros.

— Eh ! oui ! ça fait deux, répliqua, riant aux larmes, le troisième aux yeux fanés. Mais je les soigne l'une après l'autre.

— Tu les ressemelles.

Et ils s'esclaffèrent d'un rire joyeux d'ivrogne, en achevant de vider la fiole de faux armagnac.

Un maigre jour entrait dans cette salle, que du dehors une tente surbaissée protégeait contre toute lumière. Les trois faces congestionnées diversement

par un repas gluant et alcoolisé scintillaient seules : le gros comme un énorme rubis; l'homme aux yeux fanés, pareil à une agate ; et le petit maigre, très semblable à une émeraude tachée de lignes rouges.

C'était navrant, épouvantable, d'entendre ainsi deviser de femmes par trois courtauds. Germain s'en offensait, terrifié des propos vulgaires tenus par ces chiens sur l'idéalité féminine. Peut-être, sombre fanatique, allait-il rabrouer ces mufles-là, lorsque, ayant soldé l'addition, au milieu de ce silence fatidique qui accompagne toujours, partout, dans les lieux chic comme aux barrières, le quart d'heure de Rabelais, le gros répéta :

— De toute cette discussion, mes enfants, il résulte ceci : Quand on aime une femme, fût-ce pour une heure, fût-ce pour cent ans, il faut la prendre. La lâcher ensuite? on verra! Tout d'abord, prenez-la.

Il s'était levé. Les autres saisissaient leurs chapeaux, tandis que les garçons, empressés, enfilaient les manches des pardessus, et le gros répétait, obstiné et saoul :

— Prenez-la ! prenez-la! lan déri-déra, lon-la. Les trois gaillards sortirent, fredonnant.

Quand on est emporté par un train rapide, à travers les plus hideuses campagnes, les lointains — il n'y a que des lointains en voyage — se fondent, s'estompent, et forment des paysages. L'homme enlevé à travers la vie, par une passion violente, ne prend de ce qu'il écoute que les choses dont doit se nourrir sa passion, et rien autre, éloignant les détails.

Germain, d'une si répugnante conversation de vulgaires n'avait retenu que. le mot: « Prenez-la! » le môme prononcé la veille par l'ami Jacques.

Son énergie du matin se rénovait, plus sauvage encore. Ce n'était pas seulement l'amour, mais la vanité bête qui le poussait maintenant. Dût-il sortir meurtri du combat qu'il allait engager, il voulait le tenter, en tirer une victoire, à la façon de ces brutes. L'homme, dans sa native férocité, se soulevait. Le prêtre raté retournait à la nature primitive, avec d'autant plus de facilité qu'il s'en trouvait naguère plus éloigné. La vitesse acquise lui servait d'audace, de force, de valeur. Le masque de timidité fabriqué par l'éducation se trouait, s'effritait. A travers la défroque monacale, la peau apparaissait, pour ainsi parler, la Peau qui est tout.

Et sa peau entière frémissait au souvenir de ce : « Prenez-la! » sorte de caustique spécial, vésicatoire du plaisir, sinapisme de la volupté. Prenez-la! toutes les papilles nerveuses, toutes les cellules hypodermiques comprennent ce verbe. Ah! baise-la, cette créature faite de peau comme toi, peau humaine ! que tes lèvres se collent à ses lèvres, que ta chair entre dans ses chairs ! Qu'importe que tu sois un bohémien ou un select y un manant, un bourgeois, un prince, un forçat, un argousin, un mendiant, tu possèdes une peau qui réclame une autre peau : peau de satin ou cuir sauvage, peau de fille ou de marquise, c'est cela que tu réclames, comme les astres errants, éternellement attirés l'un par l'autre, se réclament incessamment,

sans pouvoir espérer jamais, dans le vide de l'éther, dans le froid, glacé des espaces, la conjonction désirée que peuvent atteindre, ici-bas, le pollen des fleurs, cette peau qui vole, le baiser de la lumière, le suprême enlacement des êtres, et surtout lesbras, les bras humains, et les jambes formant mystérieusement une diphtongue d'union avec deux voyelles qui semblaient séparées.

— Prends-la! prends-la! Baise-la î

Dans ce restaurant médiocre, où déjà plus personne autre que des garçons en train d'éplucher des salades ne demeurait, dans ce milieu enfumé, où l'odeur des côtelettes flottait encore, mêlée à l'arôme incertain des vinasses, au relent trouble des cigares, en ce réduit où le bruit d'une vaisselle de nouveau lavée et rassemblée à la hâte dominait le ronron d'un chat malade, collé le long d'un poêle de faïence, Germain Guiraud évoquait, lentement, la frétillante théorie des tentations de saint Antoine. Appuyé sur ses deux coudes, donnant par son attitude, sans s'en douter, quelques soupçons aux garçons, des soupçons vagues de non-paiement, des craintes de suicide, des déceptions de pourboires, Germain demeurait là, écoutant comme une chanson fébrile ces mots :

— Prenez-la! prenez-la!

Ça se prend donc, la chair d'une femme! ça ne s'obtient pas! ça se prend, ça se dérobe! ça se garde, si l'on peut. Mais la première chose, c'est de gauler la noix et de la faire tomber, comme disent les paysans

gascons ; c'est de tirer la branche, d'agripper le fruit. Va donc, prends-la.

Gomme il demeurait ainsi, Germain Guiraud, plongé dans des réflexions tumultueuses, le garçon s'approcha de lui, interrogatif :

— Monsieur ne désire rien?

Germain sursauta.

— Si, si, garçon, je désire! je vous jure que je désire, dit-il. Je désire follement. *

Puis, voyant l'ahurissement de ce niais, il tendit une pièce d'or :

— Payez-vous, dit-il impérativement, comme si, devenu subitement un empereur néronien, il eût parlé à un de ses esclaves.

L'atelier de Lucie Hélion dormait encore. Le piano à queue tenait fermée sa gueule d'ivoire, l'orgue étendait ses deux pédales sous sa robe de palissandre, comme un poussah essoufflé. Les guitares pendues au mur, la cithare hongroise couchée sur une tablette, les oiseaux, cigognes blanches, mouettes aux ailes épandues, demeuraient immobiles, les vases emplis de plantes vertes sommeillaient ; les éventails japonais, épars de ci de là, attendaient vainement qu'un rayon fît rutiler leurs couleurs voyantes.

Des nuages fixes et lourds, paradoxalement noirs de neige, opprimaient l'horizon, ne versant à travers les vitraux bariolés, les longues tentures mi-soulevées, qu'une sorte de poussière grise, humide, triste.

Afin de fuir cette mélancolie, Lucie s'était retirée dans le très sombre boudoir, séparé de l'atelier par une baie, close d'une portière épaisse. Elle avait fait tomber sur la minuscule fenêtre en ogive le soyeux

rideau jaune, et allumer le lustre. Ainsi se donnaitelle le soleil parisien du gaz à la place de l'astre fuyard qui se dérobe durant des mois entiers. Couchée sur un divan bas, recouvert d'un tapis de satin, à larges roses épanouies sur un fond noir brodé d'or, elle fumait des cigarettes levantines, en lisant quelque livre frivole et précieux.

Sa chevelure, teinte au henné, encadrait son joli visage aux yeux clairs, dont les cils foncés battaient au bord des paupières bleuies; un vague sourire se cachait dans la moue des lèvres, moue attirée et méritée sans doute par les propos trop lestes de l'écrivain, moue démentie par le vague sourire. Son bras, replié sous sa tête, sortait nu et rose de la manche large du peignoir bleu éteint, dont les nœuds plus foncés couraient le long de son corps souple, ainsi que de légers papillons que le moindre mouvement faisait palpiter; par l'échancrure au bas, un frou-frou blanc, une mousse d'étoffe légère, laissait à découvert les deux pieds nerveusement croisés, animés, mobiles, dans leurs mules. La main gauche, posée sur le sein solide, tenait le livre comme un éventail, tandis qu'un coupe-papier large, à forme de cimeterre, était posé en travers du corps, poignard débile etsymbolique, inutile gardien des trésors voilés.

Sur elle, la lumière du lustre jetait sa poussière d'or ^triomphant aisément de la poussière grise, indigne et triste, que rejetait en dehors l'immense rideau aux larges plis demi-circulaires.

La femme de chambre souleva la tenture et dit :

— Madame, M. Guiraud fait demander si Madame veut bien le recevoir.

Lucie Hélion dressa la tête. La moue des belles lèvres s'accentua subitement; mais le sourire vague reprit aussitôt le dessus.

— Faites entrer dans l'atelier, répondit-elle, sans bouger.

Elle entendit glisser un pas sur le tapis épais.

— Madame va venir, dit la camériste au visiteur. La porte de l'atelier se referma. Un silence. Puis,

il sembla à Lucie qu'elle percevait un bruit atténué de verrou qu'on tire, ou de pêne roulant sourdement, un peu retenu, dans la serrure.

Avant qu'elle eût pu articuler un mot, Germain était à genoux, là tout près d'elle, son visage contre le sien, murmurant d'une voix basse, harmonieuse, avec folie :

— Je vous aime, Lucie, je vous adore. Vous êtes mon dieu, mon tout. J'ai pour vous la ferveur tendre, violente, mystique. Soyez mon culte et ma foi. Je vous aime, aimez-moi.

Effrayée de cette brusque déclaration inattendue, elle le repoussa avec son livre, en guise de bouclier.

— Vous n'y pensez pas, dit-elle, on n'aurait qu'à venir.

— Non, non, non, dit-il avec exaltation, non; la porte est bien close. Nous sommes seuls. Je vous veux, Lucie.

Il lui prenait le corps; mais, elle, se saisissant de son coupe-papier, de son cimeterre inutile, écartait

d'elle, frappant au hasard, ce solliciteur énergumène.

— Vous êtes fou ! disait-elle, et, cherchant un moyen de se dégager : Vous n'y pensez pas : cette lumière?

Il se redressa, éteignit le lustre.

Elle s'était levée rapidement, courant au fond de l'atelier, perdant en route ses babouches. Il la réatteignit, comme elle allait retirer le verrou, et ouvrir la porte. Il la saisit à pleins bras, collant sa bouche sur sa bouche, et la remporta jusque sur le divan. Elle ne luttait plus. Doué d'une force terrible, ce sauvage la maîtrisait, déchirant les dentelles, touchant avidement, de ses mains, les chairs qu'il mettait à nu...

Bientôt ils se pâmèrent, elle, s'abandonnant; lui, vainqueur, prononçant des mots d'amour mystique avec un accent farouche, tout-puissant...

Puis, elle cacha son visage dans ses mains. Lui, couvrait de baisers les bras nus et la gorge, murmurant :

— Pardon! pardon! Lucie, je t'aime tant, pardonne-moi si j'ai été brutal. Je contenais trop mon amour, il a éclaté follement, sauvagement; je t'en prie, parle-moi, pardonne-moi!

Une tiède odeur d'amour planait sur eux, les baignait.

— Fou! fou, répondait-elle, quelle folie!

— Je te veux toute, Lucie; est-ce de la folie, cela?" Réponds-moi.

Et déjà, violent, il tentait de la reprendre. Mais elle, alors, comme meurtrie:

— Oh! laissez-moi; vite, allez dans l'atelier. De grâce, rouvrez cette porte.

Lucie avait paré de son ton ordinaire, un peu impératif. Il se releva, passa dans l'atelier.

Elle s'était enfuie, rapide, par une petite porte, et, sans appeler sa femme de chambre, elle alluma dans son cabinet de toilette le large éventail de gaz. Puis toute nue devant sa psyché, elle constata que des meurtrissures lui couvrait les bras, les épaules, les jambes. Elle fronçait le sourcil.

— Quel être féroce, quel barbare ! dit-elle en frappant du pied.

Puis, souriant à une autre pensée :

— Mais il a de l'étoffe, ajouta-t-elie.

Dansratelier, Germain, affolé, tremblant, trépidant,

remettait rapidement ordre à sa toilette, retirait le verrou, et faisait rouler le pêne dans la serrure. Puis il se jeta dans un fauteuil, les coudes sur les genoux, la tête dans ses mains, sentant courir du feu dans ses artères, tandis que son cœur bondissait dans sa poitrine, et que ses oreilles percevaient, en un bourdonnement, comme des sons de cloches, un lointain angélus. Se levant alors, sans pensées, dans un trouble d'ivresse enragée, il se plaça sur le tabouret devant l'orgue. Faisant jouer les pédales, il entama les longs et douloureux accords d'un plain-chant large, profond, d'une tendresse, d'une tristesse infinies. Sa voix grave, primitive et belle, chanta.

Parce, domine, parce populo tuo, Ne in œternum irascaris nobis !

Cette phrase touchante, l'exalté la répéta trois fois,

comme on le fait dans les églises, aux heures assombries du crépuscule, lorsque tout un peuple, courbé dans les ténèbres commençantes, semble jeter vers le ciel le lamento suppliant des êtres qui ont peur de la nuit.

Tandis que s'achevait la phrase lente et douce, Germain sentit deux bras 'entourer sa tête. Lucie, penchant sur son visage ses yeux emplis de larmes, lui donnait un long baiser, en lui disant :

— Je te pardonne, je t'aime.

De son union avec un mari qui lui déplut dès la première heure de nuit, Lucie n'avait gardé qu'une horreur profonde. C'avait été l'amère désillusion, quelque chose d'odieux à la fois et de grotesque. Un homme déjà usé par de bohémiennes cohabitations, et pas assez 'raffiné pour trouver des excuses à sa vétusté précoce, point assez intelligent ni poète pour couvrir de phrases ses défaillances, un homme sans force, sans habileté, un homme sans tendresse : demeurant brutal sans les excuses viriles de la brutalité, avec cela peintre, mauvais peintre d'ailleurs, réfractaire à tout ce qui n'était pas forme ou couleur, ignorant l'hymne, ignorant même la 'chanson, ignorant l'âme vibrante, ignorant tout, tel avait été le mari de Lucie. Il avait bien fait de fuir.

De ses rares aventures avec des Parisiens blasés, n'ayant retiré que l'amertume de troquer son vrai mari contre un pseudo-mari, tout pareil — figures

dissemblables, mœurs identiques, moustache en croc ici, barbe en pointe par là, mais lassitude égale : vite ennuyée d'eux, eux vite fatigués d'elle — tel avait été le résumé de ses impressions extraconjugales.

Lors de son veuvage de circonstance, après le départ de M. Hélion, elle avait éprouvé un grand soulagement à se sentir maîtresse d'elle-même, vestale momentanée. Puis était venue après l'accalmie, une sorte de renouveau physique, des soifs vagues. Jacques Mareuil semblait différent de la masse, elle l'avait distingué. Mais c'était un être à ambages, celui-là, tergiversateur. Cerveau sans doute, corps peut-être, cœur pas du tout. Hélas! sans cerveau que sont le corps et le cœur? Sans le corps, que faire d'un cœur et d'un cerveau? A la rigueur, un cœur suffirait, où le trouve-t-on, cet organe?

Et maintenant ce cerveau? elle le connaissait, capable de formuler des pensées, de commander des actions ; ce corps? elle en sentait encore les étreintes vivantes sur sa chair, un corps vrai, vivant, robuste, non lassé par d'antérieurs vagabondages au pays des épuiseuses. Le cœur!... Eh, oui! le cœur! nel'avaitelle pas entendu chanter? le cœur naïf, émotible, vibrant, le cœur de Germain.

Lucie Hélion se laissait bercer ainsi par la remembrance de cet enlèvement, de ce coup de force, dont l'accomplissement rapide lui laissait la sensation bizarre d'un viol, ultérieurement consenti.

Ultérieurement consenti! Phénomène redoutable, où sombrent les platoniques, songeait-elle, ce n'est

qu'après, après, que l'on sait si Ton aime. Le vêlement, ce masque, vêtement qui s'empare même de la main sous forme de gant, le vêtement non conducteur des fluides nerveux, laisse ignorer, jusqu'à la dernière minute, si les épidermes s'attirent ou se repoussent. Les expériences masculines se multiplient indéfiniment, sans nul déchet moral, sinon sans nulle dépréciation physique; le don-juanisme peut s'exercer à Taise, en tous les milieux, goûter à maints fruits avant d'en choisir un qui convienne. Les hommes sont libres dans les Grands Magasins de l'Amour; ils latent, et déploient des multitudes d'étoffes avant de faire une acquisition définitive.

Mais les expériences féminines sont restreintes, difficiles, secrètes. Si le mari, que l'on prend au hasard, pauvre fille vouée au « oui fatal », est l'être rêvé théoriquement, et que pratiquement sa valeur réelle démente le rêve, comment appeler le devoir qui vous rattache àiui, sinon un martyre égal à celui de saint Benoît, qui se roulait nu sur un lit de ronces et d'orties ?

Heureusement le bon hasard d'une heure favorable, exquise, croit-on, suffit à bien des démonstrations.

Lucie Hélion se laissait bercer. Elle avait d'abord eu grand'peur de ce prêtre renégat, de ce bizarre personnage silencieux; maintenant, elle trouvait que les êtres concentrés avaient du bon, du meilleur au moins. Les évaporés, les Parisiens qui jasent, sont flacons débouchés où seul reste un vague par-

fum. Le vierge de vingt-huit ans est un trésor des Mille et une Nuits. Rarissime!

Puis, sans transition, elle s'attendrissait sur le sort de ce malheureux qui, rejeté par tous, n'avait songé qu'à elle, à l'heure où il projetait de se plonger dans la mort, ultime refuge. C'était d'une autre époque, cela ! Certes, ajoutait-elle, ce héros héracléen aurait pu n'être en même temps qu'un dompteur, un simple niais, un incommensurable sot; mais point, celui-ci devait avoir — quoi donc? — il possédait sûrement une puissance intellectuelle. En tout cas, il n'était pas ordinaire.

Lucie songeait de la sorte, sentant encore autour d'elle l'étreinte violente et farouche de ce mâle.

Lui, Germain, sous la froide petite pluie hivernale, une pluie neigeuse, s'en allait bouillant de fièvre, incapable de saisir n'importe laquelle de ses pensées dans le tourbillon qui les emportait toutes, les roulant les unes par-dessus les autres. De temps à autre, il s'arrêtait, secouait ce délire vibratoire ; mais n'y parvenant point, il poursuivait sa marche. Seulement lui venait la sensation qu'il n'avait besoin de rien au monde, et qu'une sorte de plénitude se faisait en lui, une certitude que son désir accompli serait désormais accomplissable à l'infini, la terre et le ciel se confondant, au fond de son être, en un hosannah matérialisé.

Chose étrange ! ce sentiment revêtait une forme cléricale qui lui devenait odieuse : c'étaient des

Magnificat qui surgissaient de son allégresse ; des Laudate dominum, omnes gentes formulaient sa joie. L'obsession de certains cantiques s'obstinait à flotter sur son émotion tumultueuse. D'ailleurs, il ne se voyait plus libre, indépendant; sa volonté devenait le jouet d'une force supérieure, qui le précipitait : ascension ou chute, vers des espaces lumineux, aveuglants. Ainsi son individu, son moi vacillait, flambait, se mêlait aux choses, s'effondrait dans l'abîme, naguère inconnu, de l'amour, cet anéantissement en deux personnes.

Oh! que ceci était loin de l'horrible cela de la maison borgne I Que cette divine digestion de bonheur ressemblait peu aux malencontreuses aventures du podagre entrevu vers Neuilly. Il eut même de la honte que de telles pensées, des comparaisons aussi désobligeantes pussent surgir en sa cervelle, au mo- * ment où son cœur, plein comme celui d'un communiant mystique, débordait d'extase et de lyrisme.

Il s'en voulut d'avoir pu pécher contre l'amour, en subissant une pareille suggestion, et se frappa trois fois la poitrine en signe de repentance et de contrition.

Cet être, qui passait ainsi, donnait aux allants et venants la sensation, ou plutôt le spectacle réel d'un halluciné.

Lui, Germain, n'éprouvait pas le besoin ridicule qui conduit la plupart des amants heureux à confier leur bonheur à des amis intimes ; c'était aux nuages, à la pluie, auvent, au tumulte de la rue, tourbillon impersonnel et sourd, qu'il se confessait publiquement.

Trois mois se passèrent dans un duo d'extase mutuelle. Lucie, toute vibrante de chair, mêlant à la musique intime des sensations la sensualité de la musique; fébrile, acceptant toutes les occasions de se livrer, prête. Germain, mystique et fou, remettant en action le Cantique des cantiques, ennoblissant la chair enragée, déifiant le sexualisme,cherchanttoutes les occasions de prendre, prêt.

C'était parfois dans le boudoir mi-clos, où s'était accomplie leur union première ; d'autres fois, elle se rendait, triplement voilée, dans l'appartement de Germain, y passant de longues après-midi, toujours trop courtes.

C'était une fête des sens, que Germain transformait en Fête-Dieu, par de subites envolées d'un lyrisme religieux. Il célébrait l'office de l'Amour, avec des chants empruntés à ce musicien moderne, qui a transplanté Palestrina de l'église au harem, et aussi

avec des sonates larges et des oratorios. Ensemble, ils allaient parfois aux concerts classiques plonger leurs nerfs dans les largos voluptueux et calmes, ou précipiter leurs rêves fous dans des cataractes d'accords.

C'étaient là leurs belles heures, suivies, hélas I de séparations momentanées, terribles, mais nécessaires.

Ne fallait-il pas que madame Hélion continuât de recevoir? qu'elle rendît d'obligatoires visites? devait-on négliger la maison du père Richelot, où les cancans nichaient, couvaient, faisaient des petits? D'autre part, Germain, outre diverses obligations : paraître au five.o'clock de Lucie en invité correct et timide, poujr donner un change que d'ailleurs nul ne prenait, se montrer aux dîners du père Richelot, était, chez lui, assailli par des quémandeurs de toute sorte. Des inventeurs, le sachant devenu riche, encombraient son antichambre, proposant des éclairages nouveaux, meilleurs et moins chers que l'électricité, des moyens pour parer au fatal amoindrissement du charbon, en créant un combustible parfaitement inédit; des entrepreneurs d'affaires le voulaient mettre dans une combinaison financière; des placiers en décorations étrangères ou nationales lui offraient des rubans versicolores au prix de revient ; toute une smala d'annonciers s'efforçaient de lui inculquer l'idée de fonder quelque bon petit journal à cinq centimes, où il n'y aurait ni chroniqueurs, ni poètes, ni quoi que ce fût de littéraire ou d'artistique,

mais rien que des nouvelles et des annonces; quelques bohèmes forçaient sa porte, et lui empruntaient cinquante francs ou cent sous au nom de l'art plongé dans un marasme sempiternel; des agents matrimoniaux venaient lui démontrer qu'étant prêtre, il serait d'un placement difficile dans les familles honorables, mais ils offraient plusieurs Anglaises, des bossues, des goitreuses, et quelques filles « ayant la tache » enjolivée de millions ; des agents électoraux prétendaient le faire élire conseiller municipal possibiliste, ou tout au moins socialiste révolutionnaire, dans un quartier « bath » ; des prospectus variés, depuis les grands magasins du comptant jusqu'aux cirages invulnérables, et aux cuvettes cylindriques, encombraient sa table.

Et puis, Jacques Mareuil, plus ironique et moins sombre que Banquo, n'en assistait pas moins railleur aux festins entrevus, suivant d'un œil malin la progression ascendante de cette passion, comme un astronome la trajectoire d'un bolide, étudiant indiscrètement, sans parole aucune d'ailleurs, les chances de chute. Jacques semblait insupportable à Germain, dont le lyrisme se paralysait devant ce regard ironique.

Pour Lucie, d'autre part, les domestiques devenaient gênants. Chez elle, Madame tremblait devant sa camériste, et, chez Monsieur, le sourire narquois de Joseph la troublait aux moments pathétiques. « Est-ce qu'on n'a pas frappé à la porte? » étgit une sorte de question de Damoclès suspendue sur le dia-

logue le plus vif, sur Yadagio le plus voluptueux.

L'attitude pleine de pruderie d'une concierge, le coup d'œil d'un palefrenier, s'interrompant de brosser les roues de sa voiture pour la voir entrer ou sortir, exaspéraient Lucie.

Toutes ces choses menues : domestiques, portières, la fruitière en face, les garçons bouchers du coin, constituent la petite ville dans Paris, le cancan stupide, le potin injurieux, dont on sentie mauvais souffle au passage. Quel intérêt, peut-on avoir, pensent les philosophes, à être considéré par ces êtres d'en bas ? Ils forment pourtant on ne sait quelle galerie morale, qui arrête les plus audacieux.

Une honte prenait Lucie, lorsque Germain s'était attardé après minuit dans son hôtel. Sa camériste lui apparaissait terrible ; mais plus terribles encore les êtres du logis de Germain. Elle se sentait nue sous leurs regards.

Bien des vertus résistantes tirent leur force de ces mesquines terreurs.

Et puis pourquoi être seulement des amoureux diurnes, à la façon des adultères, qui n'ont dans leurs joutes, pour brillantes qu'elles soient, que des passades? Il leur fallait l'étreinte finale, le combat à mort, où les héros tombent côte à côte, épuisés, enveloppés du même linceul. Quelques nuits dérobées de-ci de-là à l'aide de subterfuges, de télégrammes faux, toute une comédie ; fugues à Saint- Germain ou à Versailles, nuits troublées d'hôtel, avec, au matin, l'appel du train qui siffle les amou-

reux, comme un maître siffle ses chiens pour leur dire: « Debout! », des nuits volées à l'attention maligne des inférieurs, qu'était cela ?

Tant d'obstacles, après avoir fait leur joie, dans les premiers temps, choses nouvelles fouettant leurs désirs, pimentant les baisers qu'on mettait doubles, exaspéraient maintenant leur gloutonnerie d'amour. La fièvre intermittente, si violente qu'elle fût dans ses accès, ne suffisait plus, il la leur fallait chronique. Quelques accords rapides, des cantilènes, des motifs devenaient impuissants à apaiser leur soif d'harmonie ; leurs cœurs et leurs sens réclamaient le duo ininterrompu, la phrase musicale sans terme.

Oh! devenir francs et nus, en quelque paradis fermé aux regards, pour un long loyer avec le bonheur, sans horloge indiscrète, sans maudits anges gardiens en tablier blanc ou en veste rouge !

Ce rêve, ils le faisaient, sans raisonner, emportés

par la logique de la passion, la destructive logique,

dont Mareuil suivait de loin l'illogisme, comme on

" regarde, le soir, un papillon forcené s'acharner à

brûler ses ailes à la lampe qui l'attire.

Mais raisonner? Lucie, absorbée par cette symphonie d'amour sensuel et imagé, si bien fuguée ; Germain, dithyrambique, planant sur des alléluia et des hosannahs ; tous deux, ivres et assoiffés, résolurent de s'ensevelir ensemble quelque part, seuls.

Un matin, donc, ils partirent, ainsi que de joyeux écoliers, libres à la fin d'agir à fantaisie-que-veuxtu, loin des censeurs rogues et des austères de-

voirs, loin des pénibles obligations de cacher des peccadilles, comme on cache des crimes.

Pour cela, Germain avait cherché un coin peu parisien, où Ton ne risquât de rencontrer âme qui vive.

Il avait trouvé à l'extrémité de la banlieue, vers Lagny, auprès de la Marne, une villa minuscule, véritable nid d'amoureux, caché sous des arbres dont les premières frondaisons d'un vert tendre tissaient lentement un voile, destiné à mieux encore les séparer du monde extérieur. Presque au sortir de la gare, sur le pont au plancher de bois, Lucie admira le joli point de vue que les lointains coteaux de Chalifert bornent à l'horizon, tandis que, plus près, des îles, pareilles à des bateaux de verdure amarrés, semblent dériver au vif courant de la rivière ; puis des maisonnettes sur l'eau, une sorte de lavoir, autour duquel se groupait une légère flottille de canots bruns, jaunes, verts. Et Germain désignait à Lucie, là-bas à cinq ou six cents mètres, un toit rouge, une maison en briques, que le grêle feuillage ne cachait pas encore.

— C'est notre chapelle d'amour! dit-il.

Elle trouva cela charmant : une véritable équipée inédite, quelque chose rappelant les histoires bohémiennes que contaient les artistes chez le père Richelot, et aussi des aventures de conspirateurs, de bannis fuyant les représailles politiques. Tout ce que des proscrits avaient narré de leurs fugues, des oubliettes trouvées dans la banlieue, tandis que les policiers experts les croyaient en des Belgiques, en

des Angleterres quelconques, semblait se rencontrer là, comme à souhait.

Lucie, dont les notions géographiques du hors Paris se bornaient à quelques séjours à Monaco, à Trouville, à' Étretat, où Ton transporte un bagage héroïque, fut charmée en songeant que dans ce trou perdu elle deviendrait une sorte de gitane; pour un peu, elle aurait demandé si la villa petite possédait des roulettes, et s'il serait loisible aux habitants, lassés du paysage, de la pousser plus loin.

Elle répondait à Germain, qui lui disait combien elle allait trouver cette demeure étroite, et s'excusait sur ce qu'il n'en existât pas une autre plus commode dans le pays :

— Mais moi, toute enfant, quand je voyais passer des saltimbanques, j'enviais le bonheur de ces gens enfermés dans une roulante, regardant par de minuscules fenêtres des immensités de paysages, et d'infinies variétés de ciel.

Tournant à gauche du pont, ils suivirent un chemin étroit le long de la berge, et bientôt ils entrèrent dans le parc, — ainsi Germain appelait le bosquet, au fond duquel le perron du château tendait en demicercle, comme deux bras accueillants, sa double rangée de marches.

Le tapissier, envoyé de Paris quelques jours avant, avait aménagé la villa. Le salon encombré de petits meubles falots, de poufs, avec des tentures partout; un piano couvert de partitions, un orgue-harmonium ; la salle à manger singeant comiquement les salles

parisiennes, devenaient amusants comme un décor improvisé par un magicien au fond d'une forêt vierge. En haut, deux chambres à coucher, Tune fémininement décorée, l'autre, sur le désir de Germain, toute semblable à une cellule de moine, avec un lit de fer, une natte, trois chaises de paille.

— Il y manque le crucifix et le buis bénit, dit Lucie.

— C'est vrai, répondit Germain subitement devenu pensif.

Le domaine une fois visité, les malles, que le voiturier avait apportées, furent déballées avec l'aide d'une fille du pays engagée comme servante, et du jardinier.

Les deux amoureux, sans souci, s'installèrent. Jamais la Parisienne ne s'était sentie plus gaie, jamais le théologien n'avait goûté bonheur plus paisible en cette vallée de larmes.

Nul ne savait leur adresse ; donc, seuls désormais, sans limite autre que leur volonté, ils pouvaient s'aimer loin des vains préjugés, des; familles austères, des railleurs hypocrites, des religions sauvages qui séparent les êtres, loin des dogmes brutaux des sociétés et des églises. Leurs noms mêmes n'existaient plus. Là, on les connaîtrait comme un jeune ménage : M. et madame de Grignols.

Leur solitude serait réelle : la domestique ne coucherait point à la villa, et le jardinier dormirait dans sa cahute au bout du jardin, derrière la maison. Les cottages les plus proches n'étant point encore oc-

cupés, ce désert leur appartenait, thébaïde aimable.

Malgré lui, tout en s 'occupant de l'organisation intérieure, Germain se ressouvenait de l'époque où, au grand séminaire, il fut relégué, comme malade, dans le pavillon du jardin. Vainement il la chassait, cette obsession le reprenait ; seulement, au lieu du crucifix absent, c'était désormais à genouxdevant une femme qu'il chercherait la consolation et la ferveur.

Comment un seul mot de Lucie, une plaisanterie vague l'influençaient-ils à ce point?

Heureusement, la nuit tombante les réunit tous les deux dans le salon, tandis que la domestique préparait le repas. Dans le silence de la campagne, à peine troublé de temps à autre par le subit passage d'un train sifflant à perte d'haleine par dplà la rivière, eux, sous la lampe, près d'un feu de sarments et de bois sec, ils commencèrent le véritable duo d'amour, le duo que nulle arrivée de traître ou d'importun ne devait plus troubler.

Jamais, jamais, jamais. Ah! oui!

Ce duo d'amour, pareil à toutes les sortes de musique eut son délicieux andante, son presto, son crescendo, le fortissimo, et le finale. Musique longue sans doute, mais brève histoire.

Des nuits d'embrassements, suivies de journées langoureuses, durant lesquelles le lit savait parfois les retenir. Les lassitudes, où le cerveau ne vibre pour ainsi dire plus, tandis que le cœur, surmené, frappe à grands coups dans la poitrine, comme un voisin irrité cogne à la cloison, priant qu'on le laisse dormir. Les yeux surexcités, élargis par le tiraillement des paupières. Cet accablement cherché, trouvé, l'anéantissement rêvé, voulu, atteint; les goinfreries de nourriture, succédant aux goinfreries d'amour, les viandes réparant la chair ; et le recommencement.

Puis bientôt le désir d'un au-delà; le libertinage s'introduisant furtivement sous les rideaux, le libertinage survenant comme un aide, moutarde et pi-

ment que Ton appelle à la rescousse. Le cortège des voluptés allant dans un crescendo rapide.

Germain se ressouvenant des leçons spéciales du grand séminaire, des études confessionnelles sur le péché de luxure, en connaissant théoriquement toutes les rubriques, s'enhardissant à réclamer de Lucie encore ceci, puis cette autre chose. Elle, éperdue de névrose, se refusant, puis défaillant. Après chaque conquête du mâle, une autre conquête; et les défenses féminines tombant l'une après l'autre comme des bastions minés. Tout cela, dans une folie, dans l'ivresse perpétuelle de ce tête-à-tête sans merci, de ce peau-à-peau ininterrompu.

Nulle pensée n'intervenait dans cette lutte acharnée. Seule de temps à autre la musique sensuelle, énervante, servait d'intermède, ou plutôt d'excitant. Quand enfin tous les rites du paganisme furent épuisés, les deux amants s'arrêtèrent, lassés, meurtris, mourants, pareils à des combattants, invaincus, mais dont les glaives brisés gisent à terre. L'armistice s'imposait à eux.

Depuis un mois, enfermés dans cette villa, sortant à peine, avec des jambes qui leur refusaient vite le service, des yeux qui ne voyaient rien, Lucie et Germain n'avaient pas songé à s'arracher des bras l'un de l'autre pour mettre l'intermède de quelques promenades, entre leurs joutes féroces. Leur amour rapidement matérialisé les avait rendus brutes, incapables de réflexion ou de prudence. Sans expérience, l'un et l'autre, cette jeune femme et ce vierge,

prodiguement, avaient tout demandé à la chair de ce qu'elle peut donner ; la chair n'avait plus rien, bien que pour satisfaire leurs désirs audacieux elle eût détruit le cœur et le cerveau. Aussi maintenant, sans le cœur, sans le cerveau, ils demeuraient abêtis en face l'un de l'autre, dans la honte de l'impuissance.

Ce fut alors qu'un soir Germain alla se coucher dans le lit monacal de la petite chambre, heureux de se jeter seul enfin dans le sommeil. Lucie, de son côté, savoura sa solitude, bénissant le repos.

Le decrescendo commençait.

Le lendemain, quelqu'un serait venu les prendre, les enlever, les ramener à Paris, qu'ils l'eussent béni. Mais ils ne se communiquaient point leurs pensées. Seulement, Lucie proposa une promenade dans les environs. Germain accepta avec enthousiasme, et sortit en quête d'une voiture.

Dans le panier à blanche toiture de toile, un peu précoce, quoique le printemps donnât de tous ses rayons, Germain et Lucie, côte à côte, gardaient le silence, un silence presque hostile. Le cocher devait leur montrer les sites pittoresques, ils s'en remettaient à lui. Lucie songeait à Paris : devait-il être superbe sous ce soleil ! comme on serait bien au Salon de sculpture, à lorgner des marbres, tout en devisant de scandales ! Germain, lui, plongé dans une âpre mélancolie, songeait aux paroles de l'Écriture : « La volupté est un fruit vermeil empli de cendres. »

Mais, peu à peu, l'air vif les éveillait; des paysages charmants surgissaient au détour des routes. Le co-

cher s'arrêtait, allongeant son fouet : « Ceci est le château de Guermantes ! Là-bas, dans ce cottage, habite une dame qui... » Et il narrait quelque belle histoire, une aventure ornée de noms parisiens. La parole de cet individu les rendait à la vie ordinaire, lançant dans leurs cerveaux vides, desséchés, comme un arrosage d'impressions. Lucie ne put s'empêcher de sourire aune locution pittoresque deleur cicérone.

Germain lui-même, pris par les grisantes senteurs du printemps, par les effluves qui le baignaient, chassait les images funèbrement ecclésiastiques dont la réapparition subite l'effrayait. Arrière ce fantôme d'une victime, tuée jadis par lui au temps de sa jeunesse, qui venait le harceler. La distraction les réconfortait tous les deux, le mouvement les rénovait.

Us allèrent déjeuner, loin, dans une auberge du village. Lucie, dont le grand air avait avivé le teint, se mira coin plaisamment dans un miroir; se trouvant rafraîchie, enjolivée, elle redevint joyeuse. Gamine, elle essaya de conseiller, de régenter la cuisine, dévastant le potager, faisant sauter l'omelette. Entraîné par l'exemple, Germain se mit à l'unisson. Un petit vin gris, léger et chaud les réconcilia vite. Quand ils revinrent, ils bavardaient ensemble, pour la première fois depuis longtemps; mais le monde, l'univers qu'ils avaient fui, Paris, profitait de l'occasion et se réinstallait entre eux, La solitude était finie, ils ne parlaient plus d'eux-mêmes et pensaient aux autres. Ce sentiment se formula naïvement dans la banalité de ce souhait :

— Nous aurions dû avoir un chien ! dit Lucie.

— C'est bien vrai, cela tient lieu de compagnie, répliqua Germain, sans songer qu'il mettait un point final à leur duo. Un chien, c'est déjà un troisième.

Le soir, évitant l'heure de leurs emportements passés dont ils avaient peur maintenant, ils se "jetèrent dans la musique.

Germain, assis au piano, accompagnait Lucie, qui chantait des choses graves, d'abord, ou sentimentales, puis bientôt des flonflons, des taratatata d'opérettes, qu'elle dégoisait hardiment. v

A un moment, Lucie très gaie, posant son doigt sur le sommet du crâne de Germain, à un endroit où les cheveux se faisaient rares, déclara :

— Tiens ! tiens ! tu redeviens prêtre ! voici ta tonsure qui repousse.

Il se leva comme affolé, son visage exprimait une telle douleur qu'elle en fut effrayée :

— Oh ! oui, dit-il. Voilà la parole ! le voilà, le verbe fatal. Dans son ironique et démoniaque forme, de la bouche de cette femme est sorti le mot, le mot terrible ^Prêtre! prêtre! Ah! si la tonsure s'élargit sur mon crâne, l'affreuse marque indélébile du caractère sacré s'enfonce dans mon cerveau de forçat ecclésiastique, l'ineffaçable tatouage de l'Église reste dessiné sur mes os; j'ai beau l'enlever de ma peau, il est dans le squelette, je nr» puis l'arracher. Si je ne crois plus à rien de ce que l'on m'enseigna, quelque chose en moi continue à protester, une chose vivante, une personne intérieure, un étranger tenace qui m'habite !

Il se jeta sur un fauteuil, prenant sa tête dans ses mains, en face de Lucie atterrée.

— Qui est-ce donc, qui £st-ce donc qui me parle ? Ah! oui, là, qui me souffle des lambeaux de psaumes entre deux baisers, qui me chante des Miserere, des Libéra, au milieu des voluptés? Plus, je repousse ces choses, plus elles reviennent ; mon sang, maître de moi, ce sang qui me vient de ma pauvre mère, de mon père fanatique, charrie de la religion dans mes veines. A toute heure, le moi que je veux être essaie de se dégager, et le sang des âmes, le sang chrétien, bouscule tous les barrages de ma raison. Ah! la tonsure ! la tonsure ! Pardieu ! je la connais ! Elle me brûle le crâne !

Il se leva et s'avançant vers elle : .

— La tonsure, as-tu dit? Gela n'est rien ; mais le surplis est là aussi sur mes épaules, je sens flotter la soutane autour de mes jambes, embarrassant ma marche de laïque, comme le boulet fait claudiquer l'ancien forçat; -la chasuble me pèse sur l'échiné, je la sens raide, avec sa croix violette, rouge ou noire, couper mon dos. Les choses, impassibles en apparence, complotent contre mon indifférence ; le soleil figure un ostensoir immense, et le verre où je trempe ma soif s'érige en calice.

Il s'exaltait de plus en plus.

— Ah! femme! femme! adorable adorée! tu ne sais pas que lorsque je te parle à mi-voix, dans l'ombre, c'est une confession que je te fais; entre toi et moi surgit un grillage imaginaire; quand je bois

tes lèvres et que je mange ta bouche, je crois communier; et ton corps, cette nudité blanche et rose, devient un démoniaque autel. Gela s'impose à moi ! Cela me persécute!

Elle eut peur.

— Voyons, calme-toi, je t'en prie; calme-toi, lui disait-elle. Tu es un enfant avec tes diableries. Tu ne crois plus à tout cela.

— Non ! non, mille fois non! Mais mon sang y croit pour moi, mon éducation me force à y songer quand même. Je suis un arbuste tordu qui vainement voudrait se redresser. Je suis prêtre! Prêtre- partout, toujours!

11 y eut un silence.

— Eh bien ! soit, cria-t-il d'une voix tonnante, soit, je célébrerai la messe du diable, puisqu'il faut que j'officie. Allons! Lucie! enfant de chœur, enfant de mon cœur...

Il éclata de rire, comme un fou, d'un long rire saccadé.

— A nous, l'introït I à nous, l'épltre, l'évangile, à nous l'offertoire! Tu seras l'autel, viens, allons, viens!

Lucie, tremblante, reculait.

— Mais viens donc, fit-il rageusement. Écoute. Il se jeta sur l'orgue, et chanta :

— Asperges me, Domine, hyssopo et mundabor, lavabis me, et super nivem dealbabor.

Sa voix devenait celle d'un chantre d'église, appuyant sur les syllabes, trouvant dans sa gorge

des tonalités étranges, pour donner aux sons la spéciale gravité qu'ils auraient prise sous les hautes voûtes d'une cathédrale.

— Tiens, cria-t-il, écoute le Kyrie eleison/ Sens-tu monter la prière vers ce Seigneur? Ky-i-i-i-riê, e-e-e-e, e-e-e-e-e, e-e-e-e , e-e-e, e-e-le-ison.

Il secouait d'accords furieux l'orgue-harmonium.

— Qui est-il ce ^Seigneur? nul ne le sait. Est-ce un énorme tyran qui ne nous écoute pas, là-haut? Est-ce un démon railleur qui se moque de nous en bas, et que nous avons le droit de maudire? Faut-il rire de lui, sachant qu'il ne peut rien sur nous, après notre mort... un néant où il ne peut nous atteindre? ou faut-il pleurer à ses genoux — a-t-il des genoux? — pour le supplier de nous transplanter dans quelque planète meilleure? Faut-il l'amadouer par des éloges?

Là, les accords changèrent; le Te Deum éclata, sonore comme un chant de fête :

— Marcherons-nous dans une gloire? ou bien faut-il pleurer afin d'attendrir le despote inconnu, inconnaissable? Or je suis prêtre, je suis prêtre ! C'est à moi de résoudre ce problème. Ah ! pauvres hommes, humiliez-vous ! femmes, ne souriez plus !

Lucie tremblait et pourtant cette voix farouche la saisissait, la dominait, l'entraînait. Toutes les terreurs de son enfance ; le diable, l'enfer, lui revenaient à travers les couches multiples, superposées sur son âme par le scepticisme parisien et l'indifférence. Cela lui causait une angoisse mêlée de volupté. L'idée

qu'elle était la maîtresse d'un prêtre se formulait hideuse et troublante, tandis que l'autre poursuivait, lançant maintenant des chants funéraires, d'une voix creuse, lamentable :

— Deprofundisclamaviadte, Domine; Domine, exaudi vocem meam.

La femme, mordue par cette furia d'impiété ironiquement sombre, devenait perverse, trouvant une joie, elle aussi, à cracher sur les idoles d'autrefois, quand, avec un attendrissement subit de baryton ecclésiastique, Germain entonna :

Parce, Domine, parce populo tuo, Ne in œternum irasca)*is nobis.

Elle s'assit alors au piano, improvisant des variations capricantes, des arabesques sur le plain-chant de l'orgue, et, de sa voix aiguë, elle reprit le motif.

Une allégresse bizarre les envahissait, la joie de soupeurs grisés qui s'amusent à casser quelque chose de précieux. Ils se regardaient, souriant des yeux, avec une sorte d'ironie baroque. Un spectateur froid, surgissant à l'improviste les eût pris pour deux maniaques.

Et soudain, Germain se leva, saisit violemment Lucie :

— Viens, viens! dit-i).

Il l'emporta jusque dans la chambre. Là, nus sur le lit, blanc comme un autel, ils profanèrent toutes l^s expressions sacrées, mélangeant les mots de

l'amour païen avec les termes de l'amour mystique et divin, jetant des phrases de cantique sur des voluptés infâmes, et célébrant la messe noire, en une diabolique évocation des rites chrétiens, mêlés à toutes les sueurs du libertinage.

Brisés de fatigue, ils s'endormirent dans une pose honteuse, murmurant encore sur un air bachique d'opérette le Libéra funèbre.

Le lendemain, Germain, se réveillant fort tard, se sentit seul dans le grand lit dévasté. Il secoua ses souvenirs semblables à un rêve et se leva.

La domestique l 'attendait dans la salle à manger :

— Voici ce que Madame m'a dit de remettre à Monsieur.

Un billet de Lucie. Encore mal éveillé, Germain se frotta les yeux et lut :

J'ai peur, je pars. Germain, épargne-moi, ne me cherche point. Je suis possédée : j'ai peur de toi. Adieu.

Lucie.

Germain ne broncha pas. Seulement la ride verticale qui s'était creusée entre ses sourcils s'accentua, le sourire crispé qu'il avait d'habitude sur les lèvres se plissa davantage.

— A quelle heure est partie Madame? demanda-t-il.

— Vers sept heures; Madame était habillée déjà quand je suis arrivée ici ; je l'ai accompagnée à la gare : je portais sa valise. Elle a dit que Monsieur ferait parvenir le reste à Paris.

Germain se prit à réfléchir longuement. Son cerveau, lassé, ne se mouvait qu'avec une atroce difficulté, quelque volonté qu'il dépensât. Il lui fallait pourtant résoudre vite ce problème imposé : Acceptait-il ou non cette scission avec l'idole féminine qui avait, durant quelques mois, empli son ciel désert?

Il scrutait son for intime, comme s'il eût fait son examen de conscience. Mais son regard de dedans plongeait inutilement dans son âme; il ne distinguait que trouble et confusion. Certes, l'idole n'était point vaine cette fois, il sentait encore la marque puissante de La Femme, le caractère indélébile de l'Amour, le sceau de la Chair, l'inefFaçable empreinte du Baiser. Mais, tout au fond, bien au fond, une sorte de négation rugissait; la révolte ancienne contre les menteuses idoles, qui trompent, et défaillent dans la brume quand on veut les saisir; la puissance du doute, obscurément, s'agitait sous le tumulte des sens soulevés en tempête. Peu à peu, cette colère sourde montait, se changeant en haine vague d'abord, vibrante ensuite, puis enune frénésie contre l'Être qui, d'un seul coup, détruisait du bonheur, terrestrement possible. L'acte de Lucie lui apparut barbare, incompréhensible, comme si un dieu, après s'être révélé, disparaissait. Une malédiction grondait en lui, pareille aux cris de fureur que lancent vers le

soleil qui se voile de nuées, les paysans, ayant trimé pour la récolte future, et qui ne recueillent que de la pluie. Son soleil à lui, volontairement, niaisement, pensait-il, s'évanouissait là-bas, loin. Idole! mauvaise idole, et funeste, et trompeuse! Il l'aurait tenue là, qu'il l'aurait brisée, foulée aux pieds, la Femme! l'Hostie de [l'Amour! Plus il réfléchissait, plus la violence des grandes heures l'étreignait.

— La misérable ! murmurait-il.

Il lui semblait qu'elle se dût à lui, comme une conquête sûre, et elle lui échappait. Pourquoi?

— La misérable! répétait-il.

Cette fuite, cette dégringolade qui laissait le piédestal vide, sans statue, l'irritait. Cette résiliation devenait une duperie analogue à celle des intrigantes, qui se font passer aux yeux des pâtres ignorants pour la Vierge elle-même, créant des sources miraculeuses avec de l'eau naturelle, et s'en allant ensuite rire avec leurs compères de la naïveté des bonnes gens. Cette disparition détruisait son rêve. Quoi! tout le culte était donc en lui, et ne correspondait à aucune réalité? Ainsi cette femme, élevée au rang d'idole, se sentait indigne de ce rôle dominateur, puisqu'elle fuyait le sanctuaire où on l'avait adorée? Elle désertait sa place de déesse! Elle se brisait elle-même, à la façon de ce Baal, qui, au dire de la Bible, tomba une nuit, sur son nez, en plein temple! Elle s'était cassée toute seule, la moderne Astarté !

Follement, il accumulait des raisonnements mys-

tiques et religieux, ne concevant rien d'ordinaire à son aventure, l'élargissant au contraire, la grandissant. Ignorant de l'amour et de ses fantaisies occultes, il mettait une rigueur théologique dans le jugement qu'il portait ; il avait cherché l'Éternel dans le Passager. Demeuré prêtre, il voulait une foi nouvelle, disant de Lucie : la Femme î ainsi que des forces de la nature il avait dit : Dieu ! Et ce Dieu nouveau s'effritait, s'évanouissait, s'évaporait avec une simplicité de nuage déchiré par le vent, de fumée qui s'envole. Pfutt! pfuttî... rien !

Lors, une douleur l'empoigna, douleur singulière, inattendue, douleur d'orgueil extravagant. Détruire soi-même un culte dont on reconnaît la fausseté, cela est fort, digne, grand; il avait accompli cette œuvre jadis... Mais ici? quelle déconvenue pour l'iconoclaste! Ce n'était pas lui, qui avait détruit l'idole. Astarté s'était cassée toute seule.

Un âpre désir de vengeance s'imposait maintenant. Mais comment se venger? Tuer? Qu'est cela? La tuer, non ; mais l'humilier, la rabaisser, lui faire sentir combien c'est peu de chose qu'un fétiche auquel subitement on ne croit plus; lui montrer un cœur vide d'elle. Et encore Elle! qu'était-ce en réalité? Non plus la Femme désormais, mais seulement une femme, une chose quelconque, celle dont on dit : Une de perdue, dix de retrouvées ! Oui, la forcer de rentrer dans le rang, la remettre au plan commun, lui arracher son auréole de carton ; surtout s'enlever de la chair la mystique empreinte de ses pas de déesse,

balayer son âme de toute la défroque de ce culte raté, en chasser l'odeur de l'encens qu'on y avait brûlé, tourner en dérision les rites et les cérémonies qui, seuls, avaient donné une valeur à ce vain fantôme de divinité femelle.

La domestique, fille de la campagne à forte encolure, au teint rose, aux yeux vivants, était là, toujours debout devant lui. Brusquement il lui demanda :

— Aimes-tu quelqu'un, toi, Élodie?

Elle s'appelait Élodie Guchemin, un nom ridicule.

— Moi, Monsieur, mais, dame, oui; je me marierais môme si je pouvais, d'autant plus que... enfin.

— Que... quoi?

— Mon gars, je peux bien le dire, a déjà commencé comme si nous étions unis, tant je l'aimais! Il est si gentil! Mais son père ne veut pas qu'il m'épouse, parce que je n'ai pas de dot.

— Quelle dot? combien ?

— Si j'avais tant seulement quinze cents francs... — Quinze cents francs ? Écoute, É lodie , j e t'en donne

deux mille, si tu consens à ce que je souhaite de toi. Elle le regarda curieusement. Germain alla vers son secrétaire, tira deux billets de mille, et dit :

— Ceci sera pour toi.

— Et que désire Monsieur? dit la fille .

— Tu aimes bien ton amant, n'est-ce pas?

— Oh! certainement que oui, Monsieur.

— Eh bien! il faudra t'imaginer que je suis ton amant, durant quelques instants là, tout à l'heure.

La fille eut un soubresaut.

— Personne ne le saura jamais, jamais, je te le jure, ajouta Germain.

— Bien sûr?

— Pardi! je te le jure encore. Moi, je te prendrai pour Madame, et je t'appellerai Lucie.

La fille hésitait; mais il lui mit sous les yeux les deux billets.

— Vous n'y ajouteriez pas cinq cents francs? dit la paysanne.

— Oui, répondit-il à voix basse, si je suis content de toi, très content comme ton amant doit l'être, tu m'entends bien.

Elle demeurait penaude, attendant l'attaque, résolue sans l'être, se laissant faire; mais Germain poursuivit :

— Monte dans la chambre, là-haut, couche-toi dans les draps de Madame, dans la place de droite — sa place à elle ! — et attends-moi.

Elle hésitait, regardant les deux billets de mille. Germain, en prit un de cinq cent, l'ajouta aux deux autres, les plia, et lui dit:

— Je mettrai ça, sous l'oreiller. Va donc, petite bête.

Elle sortit lentement :

— C'est aussi une femme, ce corps d'esclave! s'exclama Germain.

Malgré son épuisement, l'idée perverse ressuscitait l'homme; une joie de vengeance, mêlée à une paillardise de commis voyageur ; l'abaissement voulu,

la brutalité seule, sans rêve préalable, la fornication stupide, tout ce tralala qui se passe au-dessous du nombril, sans que le cœur ni la tête y prennent part, autrement qu'en spectateurs dépravés, pareils aux amateurs d'images obscènes.

Pourtant, au moment de gravir l'escalier, il eut un léger tressaillement, il s'arrêta :

— Je devrais plutôt mettre le feu à la maison, pensa-t-il; mais non, l'idole serait heureuse, cela lui semblerait un suprême hommage.

Dans la chambre, les fenêtres closes, ayant compté dans la main de cette fille les billets bleus, Germain se glissa dans le lit. Les chairs robustes, violentes, qu'il avait achetées, rendirent à sa chair épuisée la vigueur bestiale. Dans l'ombre, au moment suprême, en plein délire, savait-il si c'était là sa maîtresse, ou une autre? C'était pareil. Idoles à la douzaine !

La servante, gaie, radieuse, serrant dans son corsage rebondi les papiers de soie, déjeuna en face du maître. Lui, nerveux et surexcité d'abord, puis peu à peu s'assombrissant.

Tout à coup, il tomba dans une profonde mélancolie. Une angoisse lui serra le cœur, comme si quelque chose s'en détachait, laissant du vide. Il se leva brusquement, sentant ses yeux se gonfler de larmes.

— Va faire ma valise, ensuite ferme cette maison, dit-il à la domestique. Ferme-la. Puis va-t'en.

Elle eut un frisson :

— Que vous ai-je fait, dit-elle, pour que vous me parliez si durement?

Pris de pitié, il ajouta :

— Rien, mon enfant; va, ferme cette maison. Je me souviendrai de toi.

Elle le regarda longuement, comme un chien qu'on a battu, et que Ton caresse ensuite, puis avec lenteur, à regret, elle sortit.

— Est-ce que cette créature m'aimerait ? Ce serait ça, l'amour : subir la loi d'un être supérieur à soi. J'étais donc inférieur à Lucie Hélion. Nous verrons bien, Lucie !

Et comme il prononçait à voix basse ce nom, la colère le ressaisit :

— Je veux qu'elle le sache ! Ah ! te voilà par terre, idole, je veux te piétiner, hostie exécrable, menteuse matérialité qui ne corresponds à au€un rêve.

Quand il fut parti vers la gare, le jardinier, dont il venait de solder le compte, et la domestique demeurèrent un moment sur le chemin :

— Ce monsieur est fou, dit le jardinier, complètement fou. Ça se voit à ses yeux, à ses gestes. D'ailleurs il parle tout seul.

— Mais c'est un bien bon homme, riposta Élodie Cuchemin, et drôle comme tout.

Quand elle avait été bien installée dans un compartiment, et qu'enfin le train fut en marche, Lucie Hélion, débarrassée de la crainte qui la tenait d'apercevoir subitement Germain sur le quai de la gare, put essayer de rassembler ses pensées.

C'était vers le milieu de la nuft, tandis qu'un rêve agité faisait proférera son amant d'horribles paroles, que dans son insomnie elle avait résolu cette fuite. Elle se sentait devenir folle ; quelque chose se détraquait en elle.

Ce n'était point que cet amant extravagant fût pour lui déplaire, non; cela mettait dans la vie plate que la modernité conçoit une pointe de bizarrerie excentrique. Mais tout à coup, de cette cohabitation avec ce faux prêtre, enthousiaste, malgré lui, des dehors religieux, et profondément athée en même temps, de ce contact avec une nature disparate et déséquilibrée, un résultat inattendu ntait sorti : le remords.

Lucie Hélion ignorait jusque-là que Ton pût ou que Ton dût regretter un quelconque des actes accomplis ; pourquoi donc, par quelle mystérieuse>éaction, son catéchisme de petite fille, son évangile de première communion, ses chapelets et scapulaires avaient-ils resurgi de l'impiété profanatrice ? Ce lit sacrilège faisant regermer non pas l'antique foi bien défunte, mais quelque chose comme la peur mystique de jadis, l'appréhension des mystères, c'était pis que du regret — du remords.

Seule, dans ce wagon, elle sentit les commandements de Dieu renaître autour d'elle, et lanciner son cerveau; les commandements de l'Église venaient ensuite, exact cortège de prescriptions auxquelles elle avait longtemps obéi. Ce fond d'éducation chrétienne, si recouvert par la couche de scepticisme aimable que Paris badigeonne sur ses créatures, se réchauffait, se rallumait en elle, formant peu à peu comme un volcan prêt à l'éruption. Très involontairement, son âme subissait les remous de cette marée souterraine. Gomme une buée opaque, la fumée d'enfer flottait sur elle. Gela, et pas autre chose, l'avait décidée à fuir.

Le remords! remords absurde! car si elle devait revenir aux pieuses traditions de son enfance, il était parfaitement ridicule que cela lui vînt de l'amour d'un prêtre renégat. Par la seule force de l'instinct, elle sentaitnilogisme odieux de cette situation.

La Croix autrefois respectée resurgissait. Distinctement, elle se rappelait une phrase d'un dévot fanatique, phrase dite aune soi-disant athée. Comme

celle-ci déclarait que tout était mensonge dans la religion, le dévot lui dit posément :

— Madame, je suis au mieux avec le sacristain de l'église voisine. Je vais de ce pas aller chercher une hostie consacrée, et vous aurez l'obligeance, si vraiment vous croyez que c'est un simple morceau de pain, de la transpercer avec le canif que voici.

La femme athée recula devant cette expérience. Lucie Hélion se trouvait dans le même cas, incapable de croire, mais incapable de blasphémer. Et c'était l'obligation du blasphème, la nécessité du sacrilège perpétuel, qui soudain l'éloignait de cet homme pour lequel néanmoins elle avait ressenti un vif amour de cœur, une violente passion de chair. La peur la forçait à fuir. Respect ou remords, elle chassait loin d'elle, afin de les oublier à jamais, les commandements de Dieu et de l'Église, qui mettaient en sa charmante tête de linotte le lourd plomb des angoisses depuis si longtemps inconnues.

Le besoin de se plonger dans des choses moins théologiques, plus vivantes de cette vie facile, sans souci, sans réflexion grave, que l'on mène à Paris, la poussait aussi sans doute. Quel soupir de soulagement! entendre le père Richelot, indulgemment, parler de la république athénienne; le peintre X... s'appesantir sur l'impression, le poète Z... discuter les rythmes ternaires, et les musiciens se battre autour de la musique de l'avenir. Une joie la prenait, à vite rentrer dans cette futilité, si amusante, qui jette les heures les unes sur les autres, agréable-

ment, comme des roses sur des lis. Oh! la bonne vie ! sans chercher la petite bête à bon Dieu dans le panier de fruits que chaque jour apporte.

Et puis cela rend les femmes affreuses de s'occuper de ces rêves théologiques : le diable enlaidit les visages aussi bien que Dieu ; une jeune sorcière ne vaut guère mieux qu'une vieille bigote, et réciproquement. Lucie fuyait la sorcellerie, ce bigotisme à rebours. Ni messe blanche, ni messe noire!

Les noms des stations la ravissaient. Est-Ceinture lui-même, dans sa formule parisienne de vilain faubourg, avec des usines à l'horizon, lui plut, comme une entrée de port aux marins fatigués d'un pénible voyage.

Mais, tout d'un coup, elle songea que ce n'était pas fini. Non! le terrible Germain Guiraud ne faillirait point à sa tâche de démoniaque ; il viendrait bientôt la rejoindre, la reprendre, la reposséder. Quoi? oui déjà, peut-être, il prenait le train, là, derrière elle, la suivant station à station; il allait réapparaître comme le diable qui sort d'une boîte.

La peur la ressaisit. Aussi, à la gare de l'Est, se hâta-t-elle de monter en voiture bien close, de donner son adresse, en priant le cocher d'aller très vite.

Tandis que le fiacre roulait, une pensée terrible traversa son cerveau : « Mais il va venir droit à la maison, bousculer les domestiques, entrer en maître, fou, exaspéré... Alors? »

A qui confier sa défense contre l'énergumène dont la violence probable l'épouvantait? Son père?

il était en province d'abord ; ensuite il faudrait un tas d'explications, et le vieillard serait capable de mourir d'apoplexie foudroyante. Le père Richelot, un second père? Mais il n'avait plus assez d'énergie juvénile pour arrêter Germain. Alors, qui?

— Ah! dit-elle, illuminée, Jacques Mareuil! C'est l'ami de Germain, c'est un Parisien, un habile, il va me tirer de là. D'ailleurs je le supplierai si bien. Cocher, rue Saint-Georges.

Dix heures sonnaient à peine, quand Lucie Hélion pria la concierge de Jacques de prévenir M. Mareuil qu'une dame l'attendait en bas dans une voiture : « Très pressé, n'est-ce pas? »

# Jacques descendit bientôt. Jetant un coup d'œil dans la voiture, il poussa une exclamation joyeuse :

— Comment! vous? Lucie! Eh! mon Dieu! d'où diable sortez-vous?

— Du diable! vous le dites. Mais je vous enlève. Montez; mais montez donc. Cocher, rue d'Offémont.

Jacques, dans la voiture, lui prenait les mains :

— Quelle joie de vous revoir! Oh! si jolie! plus encore, peut-être.

La tristesse, les préoccupations de Lucie s'étaient envolées rien qu'à voir une personne naturelle, quelqu'un, point préoccupé de plain-chant, ni du démon, ni de la vie future, rien que du plus [ou moins de beauté d'une figure féminine.

— Jolie ! jolie ! je dois être rudement vannée ! ditelle parisiennement.

— Pas du tout, du tout! les yeux battus un peu,

cela vous vasi bien. Enfin, contez-moi votre histoire : que je sache au moins pourquoi vous m'enlevez comme un simple fiancé de Gretna-Green, — et si matin, encore!

Lucie reprit un air grave, et résuma ses impressions, tout en dissimulant les détails.

— Méchante affaire, dit Jacques. Savez-vous que c'est un fou dangereux, l'ami Germain?

— C'est bien pour cela que je vous prends comme cavalier, beau sire. A vous de me défendre. Vous mourrez sur le pas de ma porte, si c'est nécessaire.

— Et dire, soupira Jacques, qu'il m'est interdit de demander aucune récompense.

Elle le regarda du coin de l'œil :

— A qui la faute? A qui incombe la responsabilité de tout ceci, je vous le demande?

Jacques ne répondit point. Ils étaient arrivés.

— Asseyez-vous dans l'atelier, jouez du piano ou de la guitare, lisez, fumez, buvez du madère. Je vous invite à déjeuner. Je reviens tout à l'heure.

Le repas fut gai. Jacques, comprenant la situation à merveille, s'efforçait de bannir tout ce qui pouvait prêter matière à réflexion; il voulait épargner à cette pauvre tête lassée le plus petit effort. Ce fut un feu roulant : plaisantes anecdotes, nouvelles parisiennes, sur l'une, sur l'autre ; frivolement il se déploya. Elle, lui savait gré de se dépenser ainsi gratuitement, pour un sourire; elle songeait, qu'à part les heures de l'amour, il y a, dans la vie, les instants où l'on cause, où l'on chante, où l!on

médit, où Ton persifle, où l'on s'amuse de tout et de tous. Demeurer à perpétuité sur la corde raide de la passion, est au-dessus des forces parisiennes, et probablement en dehors des habitudes de l'humanité faible et inattentive. La flirtation, mousse de Champagne, peut-être frelaté, mais pétillant, plaisait mieux à son goût parisien, que le nectar épais, lourd, enivrant. Elle s'accommodait mieux de légères nourritures : friandises, «mignardises et gâteries, que des mets robustes, décidément.

Tout cela, Jacques, spirituellement, la forçait d'en convenir, sans appuyer. Très heureux déjouer les confidents, en n'importe quelle circonstance, ce rôle lui plaisait encore davantage vis-à-vis de Lucie, dont, au fond, il regrettait vivement l'absence, non point par passion pour elle, pensait-il, mais par passionnette.

Il s'apprêtait d'ailleurs, avec l'autorité de l'amitié, la supériorité de l'expérience parisienne, à recevoir comme il convenait le barbare Germain Guiraud.

Celui-ci, dès qu'il eut mis le pied dans Paris, sentit son exaltation féroce un peu diminuée. L'atmosphère raisonneuse de ce pays dissolvait sa rage, déjà il comprenait presque ce que sa conduite avait d'insensé. Quoi ! sans explication, lui, l'homme, parce que la femme adorée avait eu le caprice de fuir, il l'avait mortellement offensée, de la manière la plus sordide, souillant son souvenir, dégradant sa place. Pourquoi? il ne s'en rendait plus compte. Déjà, presque, il était disposé aux génuflexions, devant

l'idole retrouvée : oui, il tairait son péché contre l'amour; loin de l'étaler en face de Lucie, loin de s'en faire un motif d'injures contre elle, il ne le confesserait même pas. Cela demeurerait enseveli dans le tréfonds de sa conscience. La femme étant un dieu que l'on peut tromper, il se promettait de mentir afin de reprendre parisiennement Celle qu'il avait perdue par sa brutalité provinciale, ses fureurs diaboliques. Aussi arriva-t-il jusqu'à la porte de M me Hélion apaisé, presque doux.

Le domestique auquel il demandait si Madame était seule, lui répondit : « Non, M. Jacques Mareuil est avec madame dans l'atelier. »

Jacques Mareuil ! Ce nom suffit à mettre en fuite tous les bons propos de Germain. Sa fureur le reprit violemment. Il entra en ouragan, avant même que le domestique eût trouvé le temps del'annoncer.Graves, tous les deux, Jacques et Lucie fumaient pacifiquement. Germain exaspéré, vibrant, ridicule, s'écria :

— C'est bien, cela, continuez, je vous eji prie. Ah ! l'on adore une femme, on...

Iln'achevapas, Lucie Hélion, très digne, s'étaitlevée:

— On n'entre pas chez moi de la sorte, dit-elle froidement. Vous vous oubliez...

Jacques aussi était debout :

— Mon cher, dit-il, madame Hélion, redoutant précisément cette violence qui, paraît-il, vous caractérise, m'a prié, comme ami commun, d'assister à votre arrivée. C'est pour cela que je suis ici.

— Et de quel droit me parlez-vous de la sorte,

vous, Jacques? dit Germain, et il s'avançait brusquement vers Lucie, qui recula.

Mais Jacques s'interposant.

— Ne parlez pas de droit, reprit-il avec énergie, vous n'avez aucun droit réel sur madame Hélion; vous n'êtes ni son père ni son mari.

— Ah! oui, oui, ricana Germain, le droit! j'oubliais ! le Code ! la religion nouvelle, dont les gendarmes sont les prêtres. Ah ! ah ! je m'incline.

Puis, s'adressant à Lucie, il changea de ton :

— Quant à vous, Madame, sachez-le, 'vous pouviez me recevoir sans crainte. De même que vous vous êtes débarrassée de moi avec une désinvolture bien remarquable, me préparant déjà un successeur, moi, j'ai pris les devants, soyez-en certaine. Vous n'êtes plus l'idole dont je me faisais l'aveugle serviteur, l'esclave agenouillé. C'est fini, cela! c'est à jamais fini. Le piédestal sur lequel je vous avais élevée, l'autel mystique où vous trôniez, j'y ai installé déjà la première venue, la servante à la' même place, dans le même lit que la maîtresse, et c'est cela que je venais vous dire. Au moins j'aurai l'orgueil de frapper qui me frappe.

Lucie Hélion, très pâle, se leva :

— Cela est ignoble, dit-elle à Jacques, sans regarder Germain. Je vous charge de répondre à ce misérable.

Elle sortit rapidement de l'atelier. Après un moment de silence, Jacques prit la parole :

— Ah! çà, à qui en avez-vous, dites donc? Vous

entrez comme une tempête, vous insultez cette pauvre Lucie, vous me regardez avec des yeux terribles; voyons, Germain, que se passe-Ul? Voulezvous m'égorger?

L'autre, sans répondre, l'air fou, se jeta sur un divan, et, plongeant sa tête dans les coussins, se mit à sangloter violemment.

Ce dénouement inattendu rendit Jacques très perplexe : des pleurs d'homme sont terribles et ridicules. Que dire à une douleur morale, pour laquelle on ne connaît pas de remède? Des phrases de condoléance. Jacques vint frapper amicalement l'épaule de Germain :

— Voyons, mon cher ami, un peu de force, un peu de volonté ! pe pleurez pas de la sorte. Tout n'est pas perdu, vous la reverrez; laissez son caprice féminin qui l'éloigné de vous s'éteindre, elle vous reviendra. Vous avez commis quelque grosse maladresse apparemment; eh bien! au lieu d'insulter Lucie, tâchez de réparer le mal. Et puis, voyons! un homme comme vous, un être qui a risqué sa vie... Allons! allons! sapristi! du courage! de l'énergie! cré nom d'un chien !

Jacques se trouvait au bout de son rouleau. Germain continuait à pleurer avec rage.

— Enfin, reprit le consolateur, vous ne pouvez pas rester là; sortons! De la tenue, allons!

Il secouait Germain. Celui-ci se redressa enfin, essuyant ses yeux avec son mouchoir déjà trempé comme par une pluie d'orage ; puis il s'écria avec une

sorte de hoquet bizarre, qui tenait à la fois du sanglot et du ricanement :

— Ah ! ah ! ah ! vous n'y êtes pas ! Ah ! ah ! vos consolations Tont dans le néant! Cette femme, je m'en soucie désormais comme de rien. Ah ! ah! mais c'est qu'elle m'a d'un seul coup fait perdre toute foi en la Femme. Ah! ah! cela vous étonne, que j'aie pu croire à la Femme, Vous en rirez, en disant la Phârne, p, h, a, pha. Oui, je vous connais, beau sarcasme. Eh bien ! moi, j'avais besoin de cela : croire! C'est fini, me voilà vide de nouveau comme un cénotaphe, vide! vide! ah! ah! vide! Cette créature, que j'idéalisais, a tué en moi ce qui restait d'idéal. Ah! qu'est-ce que je ferai désormais? Quoi? Dites-moi quoi, vous, l'expert en la vie, le docteur, vous, Jacques Mareuil ! le merveilleux, l'inouï, le sapient ! dites !

Jacques, ayant pris sur un meuble le chapeau de Germain, le lui posa doucement sur la tête, comme un précepteur ferait à un enfant déraisonnable, puis le prenant par le bras, il proféra :

— Je vous divulguerai cela, ailleurs qu'ici. C'est un secret.

— Vous me raillez, dit Germain avec tristesse. Vous avez raison. Allons. Adieu, Lucie! adieu, femme! prononça-t-il.

Dehors, les deux compagnons montèrent dans une voiture et se firent conduire vers le Bois. Jacques avait, avant toute chose, réclamé de Germain une pleine et entière confession. La confession fut longue, circonstanciée, coupée d'incidences, d'invocations

bizarres, d'interminables divagations que Jacques écoutait avec calme, regardant ce visage émacié de fou, ces yeux dilatés, ces gestes incohérents d'un homme névrosé :

— Sapristi! dit-il enfin, pourquoi promenez-vous votre religiosité dans les alcôves féminines, et pourquoi employer les vases sacrés aux usages intimes des cabinets de toilette? C'est là votre erreur, votre malheur! votre monomanie!

— Sans doute, dit Germain surpris, sans doute. Gomment se fait-il que, ne croyant plus à rien du ciel, j'emploie quand même les rites célestes à des profanations? Je ne sais pas. Gela est ainsi.

— Vous avez jeté votre religion aux orties, et vous avez gardé le froc. D'autres jettent le froc d'abord.

— J'ai fait l'inverse. Hélas ! vous l'avez lu dans mes notes, j'étais pur comme un diamant au point de vue moral, j'avais simplement un fanatisme à rebours.

— Vous étiez pur et fanatique : c'est cela qui vous a fait transformer la première femme que vous avez connue en une sorte de divinité syriaque, phénicienne, et médique. Il n'en faut pas à Paris. Tenez, vous m'avez appelé ironiquement docteur, je vais vous donner une consultation en règle.

— J'écoute, dit Germain, que le grand air, le soleil léger, la brise traînant des parfums dérobés aux marronniers calmaient peu à peu. J'écoute.

— Première hypothèse : vous ne pouvez que rentrer dans le rôle auquel votre longue éducation cléricale vous a destiné. — Ne m'interrompez pas. —

Vous vous jetez aux pieds du saint-père, sa bénédiction vous rend la grâce ; après une longue, austère et froide pénitence, on vous réintègre dans vos habits de prêtre, vous êtes trappiste, silencieux, ou, si vous aimez mieux parler, dominicain; vous venez prêcher le carême à Notre-Dame, et vous tirez de vos effroyables erreurs passées de merveilleux effets d'éloquence. Voilà un premier dénouement.

— Non, dit Germain, cette hypocrisie me répugne, je ne crois plus à leurs dogmes , je ne saurais me soumettre à leur discipline.

— Deuxième hypothèse, poursuivit imperturbablement Jacques Mareuil. Vous renoncez à la religion de vos pères, le catholicisme ; mais, comme votre fonds demeure quand même religieux, vous choisissez un autre culte. On peut être clergyman : dans l'immense variété des sectes protestantes on finit par trouver celle qui convient le mieux à son tempérament; la divinité de Jésus-Christ est acceptée par les uns, niée par les autres ; je ne suis pas très sûr qu'il n'existe pas une église réformée où l'athéisme soit enseigné au nom de Dieu. Gela donne une certaine marge. On trouve encore le mahométisme qui a bien son charme ; le bouddhisme, si nihiliste et schopenhauérien avant la lettre; bref! quand on a la vocation du prêtre, elle peut s'exercer dans un camp ou dans l'autre. Certains militaires préfèrent la cavalerie, d'autres les chasseurs à pied, d'autres l'infanterie de marine, leur vocation de soldat trouve son aliment ici ou lu. De la même façon,

soyez prêtre, si vous voulez, à pied ou à cheval.

— Non, dit Germain Guiraud. Non; il me suffirait, par une singulière contradiction de ma nature, d'être attaché à un culte quelconque, pour essayer de le démolir. D'ailleurs, de tous les cultes connus, on m'a trop démontré, dès mon enfance, que seul le catholicisme avait une supériorité réelle. Bast! ces hypothèses sont in util es/ je n'ai plus de temps à perdre dans des collèges spéciaux.

— Fort bien, continua Jacques sans s'émouvoir.

— Troisième hypothèse. Dans la vie civile, maintenant. Vous vous lancez, à la suite d'une passion malheureuse, dans la débauche* Au culte de la Femme, puisque toujours il y aura culte pour vous, vous substituez le culte des femmes. Là, vous errez délits en lits, on en trouve d'ouverts à toute heure de nuit et de jour dans notre bonne ville. Vous épuisez l'accumulation de forces qu'une jeunesse trop chaste a transformée en pléthore ; vous apprenez à connaître ces ennemis intimes de l'homme , si jolis, charmants, décevants. Vous acquérez de l'expérience, de l'indulgence ; vous étudiez les amours comme vous avez étudié jadis les théologies. Une fois ferré sur ce sujet, vous deviendrez digne de l'affection d'une belle Hélion, ou d'une autre, voire d'une institutrice à marier, quand vous serez un peu... éteint.

— C'est peut-être cela, dit Germain ironiquement; il faut s'éteindre.

— Maintenant, une prophétie et un conseil. Le conseil d'abord. L'argent, vous ne l'ignorez pas, est

un bonheur négatif mais indispensable; faites la part du feu, et sauvegardez quelque débris de votre fortune. Vous ne serez pas toujours fou, je l'espère. La prophétie : lassé, vidé, aux trois quarts ruiné, vous emporterez au fond de votre province ce qui vous restera d'illusions et de monnaie. Là, vous épouserez une jeune femme laide.

— Jamais, dit Guiraud.

— Ou bien vous cohabiterez avec votre cuisinière. Ne dites pas non ; vous avez déjà commencé... Vous serez conseiller municipal, radical, révolutionnaire, et vous prêcherez des doctrines exagérées.

— Nous verrons bien, dit Germain Guiraud, un peu déridé. Docteur Jacques, qu'est-ce que je vous dois pour votre consultation?

Mareuil prit la main de Guiraud, puis, très gravement, il lui déclara :

— J'aime madame Hélion ... Ne bougez pas. . . je suis chirurgien maintenant, et vous êtes mon patient, laissez-moi vous charcuter. Donc j'aime Lucie Hélion. Oh! très platoniquement, une flirtation dans les gammes douces, de l'amitié tendre ; mais je l'aimais de cette sorte, très différente de la vôtre d'ailleurs, bien avant vous. Nulle jalousie, rien que le souci de la voir heureuse, gaie, souriante, cette jolie, très aimable et très intelligente femme. Pour prix de ma consultation, ami, je vous demande de ne pas troubler son repos. Quand vous serez guéri de votre frénésie, réaimez-la ; si elle vous aime de nouveau, je m'inclinerai; seulement, ne torturez pas cette cervelle d'oi-

seau, musicale, si légère, avec vos fatras ecclésiastiques et vos psaumes mortuaires. J'ai dit.

— Vous! vous ! répliqua Germain avec un mauvais sourire, vous serez son amant dans six mois.

— Je ne crois point, dit gravement Jacques. Mais quand cela serait, que vous importe que je ramasse les morceaux d'une idole que vous avez voulu, sinon pu, briser?

Germain, redevenu sombre, dit alors à Jacques :

— Adieu, mon cher, je vais où ma destinée disparate me pousse, prêtre sans autel, prêtre quand même, enrageant de sentir sur mes épaules une perpétuelle soutane de Nessus. Je l'arracherai, je vous le jure; vous ne me reverrez qu'après ce miracle accompli... En attendant, laissez-moi pleurer seul, n'est-ce pasl c'est assez que vous m'ayez vu sangloter une fois.

La voiture passait sur la place de la Concorde, Germain fit arrêter, salua Jacques Mareuil, et partit à pied, redevenu seul en la foule qui lui sembla vide, tandis que le crépuscule noyait les monuments lointains dans une brume grisâtre, flottante.

— Pauvre garçon, pensa Jacques Mareuil.

Puis, donnant l'ordre au cocher de le ramener chez lui, il ajouta :

— Bah! à l'eau! à l'eau! il faut qu'il apprenne à nager.

XYII

Avec une grande naïveté d'écolier, Germain Guiraud se jeta, tête baissée, dans les marécages de la noce.

D'autres prêtres défroqués ont préféré les sobres et hautaines études; l'exégèse leur offre, en retour d'un labeur obstiné, la paix relative, la paix claustrale, à laquelle ils tendent presque tous, quand leur âme inquiète, dévoyée, reste hautaine en face de la vie.

L'un d'eux, Pastrin, accumule recherches sur recherches, ouvrages sur ouvrages, d'une érudition assyrienne. Plongé dans ses in-folio, il ne respire la vie moderne qu'à travers la lecture des poètes contemporains, il existe bibliothécairement; mais il était entré dans cette carrière à un âge où déjà les passions mouvantes devaient être arrivées au repos. Germain Guiraud ne l'alla point voir, en sa détresse d'âme, redoutant que Pastrin ne le poussât vers des études orientales et ninivites,pour lesquelles aucune

vocation ne s'agitait en lui, ou qu'il lui demandât quelque poème, dont sa modestie exagérait la difficulté. Germain ne s'inquiéta même pas de savoir si cet homme, ancien prêtre, vivait heureux entre ses momies en poussière, et la poussière de syllabes que soulèvent les divins jongleurs de mots que possède cette fin de siècle.

Un autre, l'ex-abbé Lubern, un compatriote, l'attirait davantage. Volontiers lui aurait-il demandé quelques conseils. Lui, en effet, avait eu une affaire scandaleuse, retentissante : n'avait-il pas enlevé la propre nièce de l'évêque dont il était le secrétaire? Mais depuis, sans doute par pénitence, Lubern, celui que l'on continuait à appeler l'abbé Lubern, se séquestrait, déjà vieux, et plongé dans des chartes du xïi e siècle, en une maisonnette de Belleville. Germain Guiraud redoutait les chartes, quelles qu'elles fussent ; il les considérait, à tort sans doute, comme fort inutiles à la solution du problème de la destinée, le seul qui intéressât au fond son âme de prêtre. Tout cela était passe-temps comme de jouer aux échecs, de faire rouler des billes de billard, ou de collectionner des timbres-poste. Prendre l'histoire par le petit bout de la lorgnette ou la vie contemporaine à travers le kaléidoscope des rimes, ne suffisait point à sa violence.

D'ailleurs, il avait remarqué ceci, que le plus illustre des ex-clercs, le maître Ghênan, après s'être plongé lui aussi, plus qu'un autre, en les délices de l'exégèse, semblait vouloir terminer ses jours litté-

raires par une apologie, tardive, hélas ! de la vie amoureuse, inconnue pour lui. Plus fort, plus célèbre, plus arrivé que tous, académicien, prôné, suivi d'une escorte de disciples, ce Bénédictin de la Malédiction était devenu le Socrate de l'épicuréisme. Avec une nuance de regret pour la sobriété de ses jeunes années, il conseillait aux autres de jouir quand même de la Planète, vite, fièrement, en face des insondables espaces, qui guettent les molécules de notre pauvre moi, afin de les réduire en poussière anonyme.

Cette philosophie aimable d'un vieillard — d'un presôuteros, prêtre ou plus vieux, disaient les Grecs — semblait encore insuffisante pour la nature enfiévrée de Germain; néanmoins, c'était peut-être celui-là qu'il aurait le plus volontiers consulté, si la profonde indifférence pour les individus n'avait accompagné dans l'âme de ce penseur les souhaits de bonhaur pour l'Espèce. D'ailleurs, qu'est-ce que Ghênan aurait appris à Germain Guiraud que Germain Guiraud ne pût deviner, lui qui n'avait point de philosophie théorique à édifier, mais à détruire le fond tenace d'ecclésiastique qui le gênait. Or, ce fond même, ce fond soutanien et tonsuresque, servait au vieux Chênan ; l'onctuosité célèbre, l'allure grasse, paterne, fine, diplomatique de prélat, en faisait le véritable nonce d'un darwinisme mitigé d'optimisme, ainsi qu'il convient à tous les cardinaux qui amalgament volontiers les choses disparates au meilleur profit des fidèles de leur église.

Quant au célèbre père Narcisse Lâon, Germain

n'y songeait guère, trouvant que, par son mariage, suivi d'un schisme, sans l'audace de corriger les dogmes anciens, cet abbé Grégoire de la troisième République ne prenait parti pour rien, et poussait dans un sens inutile l'art de mixture et la cuisine de croyances qui avaient si bien réussi à Chênan.

Il y avait encore Renaud, le musicien mystique, qui a su du bois de la Croix faire des flûtes; mais la musique, qui est jouissance pour l'amateur, devient souffrance ardue, mathématique noire, quintessence d'ennui pour le compositeur. Écouter c'est bien, crier est ennuyeux.

Restait donc la Noce, comme l'avait dit ce Jacques Mareuil, philosophe parisianiste, sans envergure idéale, mais profondément apte à la pratique des choses de ce temps, de ce pays-ci.

Nul choix à faire : piquer dans le tas. Paris, à certaines minutes, dans certains coins, ressemble à un sérail, où quiconque possède un mouchoir variant de un à dix louis, peut devenir sultan d'une heure, d'une matinée ou de mille et une nuits.

C'était vers ces coins que Germain, très décidé, songeait à noyer sa tonsure sous des baisers au cold-cream, à déchirer ce qui lui restait de soutane sur la peau à tous les clous de toutes les ceintures dorées.

Ce bond farouche de l'Idéal jusqu'au fond de la fange parfumée n'avait rien d'étonnant. Un prêtre méprise les femmes, toutes les femmes, ces impures, ces damnatrices de l'homme, il les méprise théolo-

giquement, toutes, sauf la Vierge Marie, que Ton doit honorer à deux genoux, symbole mystérieux d'une féminité extra-terrestre.

Or, prêtre encore en cela, Germain avait adoré la première Parisienne qu'il avait rencontrée sur son chemin, Lucie Hélion, exactement comme si elle fût descendue d'un cadre de Murillo. Inconsciemment, sans doute, mais réellement, l'exagération de possession diabolique dont il avait abusé envers elle, venait de ce fond mystique de son éducation première. Aussi, quelle chute ! Maintenant, nulle femme ne dépassait le niveau que la scolastique a posé sur les créatures d'impureté. Par un diabolisme également ecclésiastique, il voulait contribuer ai cet abaissement, en choisissant précisément parmi la flore parisienne les types vénéneux les moins susceptibles d'idéalité : les filles de restaurants, de promenoirs, les marcheuses, les trotteuses, les trottoireuses, toutes celles qui soupent quelquefois et qui se lavent toujours.

Guidé par un de ces ciceroni fabuleux, comme Paris en voit tant éclore, il eut bientôt franchi toutes les enceintes diaboliques qui séparent les [madame Hélion des Titine de Garpentras, et des Andhrée de Malplaquet (Andhrée par un A).

D'ailleurs, le programme avait été vite dressé. Quand il eut renvoyé à madame Hélion jusqu'aux derniers souvenirs qu'elle avait pu laisser à Lagny, il brûla les draps suprêmes, ceux où, déjà, par l'accession d'Élodie Cuchemin, il avait démonétisé son

idole. Puis, sorte de Sardanapale bourgeois, il était parti vers les palais de clinquant.

Il se disait :

— Désormais, je n'ai plus ni cœur ni cerveau, rien qu'un estomac et un bas-ventre. D'autres vivent ainsi, ils rient, ils chantent, sans souci de quoi que ce soit d'éternel; j'irai, je déposerai ma soutane au vestiaire, je l'y oublierai.

Auparavant, d'après le conseil suprême de Jacques, il avait établi une rente de cinq mille francs, la poire pour la soif. Il lui restait deux cent dix mille francs liquides, qui, bien manœuvres, devaient suffire, croyait-il, à tuer en lui le phénix théologique, qui s'obstinait jusqu'à présent à renaître de ses cendres.

Tata, d'abord, madame Margot de Saint-Exupère ensuite, puis Florentine d'Asti, le petit modèle Juju, la célèbre hermaphrodite Ravadja, devinrent ses commensales. Il traîna bientôt sur ses traces tout un bataillon nocturne. Cette orgie n'a pas d'histoire. C'était le recommencement perpétuel des mêmes bisques d'écrevisses, des salmis identiques à ceux de la veille, des inévitables bouteilles de vin de Champagne ; la vision des mêmes larbins de restaurant ornés des mêmes favoris, du sempiternel sommelier et de l'éternel chasseur à casquette galonnée; les mêmes voitures, dites de cercle, le traînant vers son logis à des heures matinales. Seule la favorite du moment, la princesse du quart d'heure, changeait au gré des hasards. Livia d'Ebène, Castor II, la princesse Fer-

réoli, Zita, Lisette d'Embrun, Trompe-la-Mort et bien d'autres et caetera. Les soupers toujours, les pendaisons de crémaillère, les installations de vagues collages, les parties à Bougival, à Enghiçn, àTrouville, Étretat, Dieppe. L'absurde veulerie, qui empêche de penser à quoi que ce soit, l'habitude, la ponctualité, la bureaucratie dans le vice. Germain devint rapidement un rond-de-cuir de Thorizontalisme moderne, médiocre, embourgeoisé, sans audace, et tumultueusement morbide.

L'intrépide Vide-flacons, qui consacre les réputations acquises, l'eut bien vite surnommé, un soir où Germain avait chanté, malgré lui, hélas! un Dies irœ, le curé de Cythère. Ce surnom faisait sa rage. Ainsi, tout se tournait contre lui, pour rappeler à perpétuité la tonsure initiale ; le froc indélicat se dressait fantasmagoriquement, debout, à la façon des serviettes de restaurant soutenues par un pain ; comme un spectre, à ces banquets, le froc de Banquo ressuscitait. Germain se fâcha, clamant son athéisme. Devenu absurdément idiot, il exagéra : c'était lui qui désormais conduisait la bande. Le matin, on déjeunait dans tous les Family-house suspects, où les princesses de Lesbos pratiquaient; il fréquenta des officines d'amour, où, nu, simplement enveloppé d'une longue ceinture de gaze rose, la tête couronnée de fleurs, il pontifiait, présidant à de gomorrhéennes orgies. On l'appela alors le vicaire de Sapho.

Dans son ivresse perpétuelle, avec de rares rémi latences, où la pensée ne pouvait sourdre tant le

sommeil retardé s'imposait, il allait. Quelquefois, la nuit, brusquement, la pensée de Lucie Hélion lui revenait, tandis qu'un vague cadavre de femme anesthësiée par le Champagne et la chartreuse dessinait des formes sous la couverture, à la lueur d'une veilleuse. Il chassait l'image autrefois adorée ; parfois, au contraire, il l'évoquait, disant :

— Tiens! idole! regarde cela, et cela! Toi, tu n'as jamais eu de cuisses pareilles !

D'autre fois, l'insomnie le tenait, une insomnie lourde, chargée de homard, de crèmes glacées ; alors, la pensée de la mort le hantait :

— Qu'est-ce qui viendra après tout ça? disait-il. Mais la tempête le reprenait. La danse macabre

l'entraînait. Il tournait dans ce cycle infernal sans songer. Maintenant, il avait pitié des prostituées enceintes, des déchardes, des guigneuses qui ne trouvent rien, il devenait la Providence des malingreuses qui rôdent autour des tables de restaurants. Sage, d'ailleurs, il avait fixé son obole à un souper de 2 fr. 50. On l'appela le Saint Vincent de Paul de minuit. Toujours ecclésiastique!

D'ailleurs, sa vie s'engluant lâu dedans, Germain Guiraud faisait des connaissances bizarres : des cochers frères de filles, des individus louches, qui se traînent chez le marchand de vin de la rue X... à l'aube, quand tout est clos. On le tutoyait, cela le rappelait à la vie vivante. Il connut même de la sorte une espèce de boy qui portait sur sa croupe tous les vices anglais. Tourbillonnant dans le cycle profond des

luxures sans fin, ni trêve, ni rêve, son corps tombait lourdement, entraînant son âme, comme le boulet, aux pieds d'un mort jeté par-dessus le bordage d'un navire, enlize sa proie dans le gouffre, au travers duquel se meuvent les monstres hideux, inconnus aux vivants qui flottent à la surface. Le Paris ténébreux du dessous, le Paris des noctambules, qu'ignorent les gens amis du soleil, ensevelissait le défroqué. A plusieurs reprises, Germain, qui se réveillait à peine vers l'heure où le gaz commence à jeter son tulle-illusion sur les ombres farouches, avait rencontré Jacques Mareuil. Aux questions de celui-ci, Germain répondait par des iroAies ; il ne prononçait pas le nom de Lucie, et ne permettait point à Jacques de lui parler d'elle, par un instinct de jalousie qu'il n'osait avouer.

— Vieilles histoires ! disait-il. J'ai maintenant, moi, le déserteur des autels, les ouailles qu'il me faut; je dirige la conscience des bas-ventres, je confesse des nombrils. Laissez-moi chanter ma messe noire.

— Toujours prêtre alors, et quand même, disait Jacques.

— Toujours! c'est la destinée. Je bois mon calice de Champagne jusqu'à la lie.

Quand Jacques relatait ces entretiens à Lucie Hélion, la jeune femme avait une sorte de crispation du cœur.

— Pauvre Germain! disait-elle.

Puis elle détournait la conversation d'un ton indifférent, poussait Jacques à reprendre [près d'elle

son ancienne attitude de patito ; mais celui-ci, tout en souhaitant un dénouement prévu, le retardait: ainsi agit-on en courtisant la veuve d'un marin perdu peut-être corps et biens, mais qui n'aurait qu'à revenir subitement. Le sceptique ne précipitait rien, craignant une rechute ; car cet arrière-goût de prêtre : catéchisme, confession, communion, messe noire ou blanche, obsédait encore un peu trop Lucie ; Jacques se défiait d'un revenez-y de sadisme.

L'été survenant emporta la jeune femme loin de Paris vers des villégiatures océaniques, où son veuvage de fait promenait les flirtations distrayantes. Elle, dans la buée d'encens dont ses adorateurs l'environnaient, tentait d'oublier la rude et antiparisienne aventure, d'où elle s'était échappée, meurtrie. Pourtant lui en revenait de-ci de-là quelque souvenir presque aimable. Tel un voyageur estime joyeux les dangers subis autrefois, quand il.les narre complaisamment à des auditeurs émus, épouvantés. Alors, roman tiquement, elle se prenait pour l'héroïne d'une équipée non banale.

Cet homme farouche qui promenait et prostituait son image à elle dans des bas-lieux, gardait l'envergure excentrique d'un héros byronien, monstrueux, très en dehors, l'allure d'un bandit exhumé d'un livre de Balzac, toutes choses peu vulgaires, dont ses chères rivales n'avaient certes point trouvé l'équivalent dans le monde.

Jacques Mareuil, qui la rencontra comme par hasard sur les Planches de Trouville, reçut ses der-

nières confidences, qu'il accueillit avec une grimace :

— Pauvre amie, lui dit-il, on trouve à Gharenton plus de héros byroniens, et plus de bandits d'amour, que les femmes de Paris n'en pourraient consommer.

— Vous êtes un jaloux, répliqua-t-elle. C'est beau cela ! très bien ! et nouveau ! Un bon point à mon ami Jacques. Faire sortir M. Mareuil de son imperturbable calme de spectateur désintéressé, c'est une rareté exquise, dont on peut se féliciter.

Une après-midi, Germain Guiraud apparut, escorté d'un bataillon de demoiselles, flanqué aux angles d'une demi-douzaine de vareuses et de vestons gais. Ce bataillon, aux couleurs, aux allures très dégagées, s'apercevait et se faisait entendre d'un peu loin. Les jeunes hommes, à casquettes marines, s'avançaient de ce pas allongé, interrompu par une flexion de genou, comme si une subite lassitude eût cassé la jambe droite; mais Germain gardait une attitude d'archevêque en tête de ces ouailles extravagantes.

Quand ses yeux rencontrèrent les yeux de Lucie, Germain tressaillit, s'arrêta presque, puis reprit sa marche ridiculement triomphale. Seulement sa lèvre se plissa en un sourire douloureux; sur son âme passa un léger frisson de honte et de dégoût.

Ce soir-là, sa taciturnité, à peine entrecoupée d'ironies féroces àl'adresse de son troupeau féminin, étonna ses compagnons.

— Eh bien! curé de Meudon, ça ne va donc pas? lui dit l'un d'eux.

— Mon cher, répondit-il, les cochons eux-mêmes sont quelquefois mélancoliques.

Dans la chambre de l'hôtel, où il était descendu, Germain désira rester seul. L'angoisse le tenait, une angoisse lassante. Aussi voulait-il tâter le tréfonds de son cœur. Pourquoi l'apparition de Lucie le détournait-elle de ses travaux libertins? L'aimait-il encore, cette femme, cet ouvrage de chair et d'os, tout pareil à tant d'autres ouvrages de chair et d'os, fabriqués par la nature, et polis, ciselés, biseautés par la vie parisienne? Non, il ne l'aimait plus. Sérieusement non. Ce qu'il pleurait intimement c'était son ancien moi, le Germain Guiraud qu'il avait été, durant la fougue première de son amour. A se voir personnel ainsi, il conçut un autre genre de tristesse.

Repassant toute sa vie, il se voyait perpétuellement le Polyeucte briseur d'idoles, l'iconoclaste imbécile; car si Polyeucte détruisait un temple, c'était pour en rebâtir un autre, tandis que lui, Germain, accumulait ruines sur ruines, sans savoir jamais ce qu'il mettrait à la place, Courant follement de l'idéalité théologique anéantie à l'idéalité philosophique, vite saccagée, puis de l'adoration de la femme aussitôt abattue à l'aveuglement de la luxure, que la satiété allait bientôt faire s'évanouir. Oui, l'incendie de la chair flambante se résolvait déjà en fumée noire. Le feu d'artifice des sens allongeait autour de lui la carcasse des soleils éteints. Que mettrait-il bientôt à la place de ces religions défuntes, de ces rites abolis? Rien, il sentait le Rien l'envahir.

Durant la nuit, dans l'obscurité profonde, au milieu du silence des hommes, tandis qu'au loin l'infatigable mer gémissait par rafales bruissantes, Germain fut violemment saisi par l'idée de la mort, il aperçut son moi déjà inutile, tombant dans ce Rien définitif.

A force d'avoir aboli son âme, il la cherchait vainement, et, ne la trouvant plus, se colletait sans défense, sans espoir, contre le farouche néant.

Il lui semblait, dans les opaques ténèbres, que son corps fût déjà enclos dans la bière, tandis que l'Océan chanteur murmurait pour lui des patenôtres vides de sens, prières des choses sans raison, voltigeant au-dessus de l'inanimé, devenu chose comme elles.

Il se disait qu'il eût été bon, avant, de réserver quelque coin d'amour, de rêve, pour s'abriter contre le Rien ; car, à tout démolir, comme il l'avait fait, c'est donner une préemption à la mort engloutisseuse.

Cette insomnie douloureuse dura jusqu'au jour. Puis, Germain se leva, et machinalement se dirigea vers la plage.

Le soleil montait derrière les Roches-Noires, jetant sur la mer encore lointaine une dentelle violette. Ahl il l'avait vu souvent se lever à Paris, par-dessus les maisons, au retour des plaisirs nocturnes, ce même soleil ; seulement ses yeux lassés, fiévreux, ne l'apercevaient qu'à travers un voile. Ici, l'éternelle jeunesse du Prince de la vie, du Père Soleil, lui apparaissait candide, chaude.

Après une assez longue promenade, il passa devant le cottage, où dormait Lucie Hélion. Longuement, il réfléchit ; il aurait voulu lui parler, à elle, lui dire il ne savait quoi, mais des choses qui tourbillonnaient dans son cœur; oh! il ne l'aurait point assassinée d'inutiles déclarations, non. — Trop tard pour cela! L'abime entre eux, trop profond! non — mais se confesser à elle, rappeler le temps de naguère, déjà si éloigné, tellement disparu ! galvaniser le souvenir, ressusciter le passé mort, un instant. Mais à quoi bon?

Alors, cueillant une fleur qui, dépassant la grille, tendait vers le soleil sa corolle, il murmura :

— Adieu, idole brisée!

Le jour même, sans vouloir seulement dire un adieu à ses compagnons de fête, il prit le train pour Paris.

Jacques Mareuil se sentit heureux de ce départ. D'ailleurs l'auréole démoniaque de Germain était tombée. Lucie le haïssait maintenant à son aise, ayant surpris dans le regard de son ancien dominateur le regret du passé, presque une amende honorable : elle pouvait piétiner sur ce vaincu désormais sans armes, inoffensif.

Germain, au sortir de la gare Saint-Lazare, avisa un cocher en 'maraude, qui louvoyait, encombrant la rue. Sur son siège, ce conducteur de chevaux apparaissait gras, rouge, lippu. Le sangre azul du peuple, produit par le petit bleu des marchands de vins, circulait sur sa face épanouie, bien rasée, dans ses larges mains épaisses. Comme Germain s'asseyait, indiquant son adresse, l'autre s'inclina courtoisement :

— Grattas, Domine, dit-il.

Cette voix, Guiraud la connaissait. 11 examina plus attentivement l'être qui lui répondait ainsi en latin, et faisant un violent effort de mémoire :

— Ghabrillou! s'écria-t-il, Chabrilloul

Le cocher arrêta net sa Victoria, se retourna sur son siège, examinant, dévisageant son bourgeois ;

— Germain Guiraud, fit-il, laissant tomber les rênes. Germain Guiraud! Gomme on se retrouve!

— Arrêtez au premier café venu, nous causerons.

— Si cela ne vous fait rien, je préfère un mastroquet connu de moi, bonum vinum laetificat cor kominis, dit le cocher.

— Allez donc, repartit Germain Guiraud.

De la salle commune, au comptoir rutilant, ils passèrent dans une pièce, séparée par une cloison à mi-hauteur, en claire-voie. Le plongeur de vaisselle, changé en lad pour la circonstance, alla tenir la tête du cheval de fiacre, tandis que Ghabrillou et Guiraud s'installaientdevantunetabledemarbre,dontlapoisse résistait au coup de cachemire frénétique du garçon. / — Un litre, et deux verres, dit Ghabrillou. Un litre à un franc, pas vrai, patron? Is est patronus quem nuptiœ demonstrant. Je traduis pour toi, garçon : Le vrai patron, c'est celui qui fait la noce.

— Eh bien? dit Germain — tandis que le cocher, ayant vidé d'une lampée son premier verre, s'essuyait la bouche du revers de sa main, qu'il frottait ensuite contre l'étoffe de son pantalon — eh bien? comment se fait-il que vous soyez cocher, vous?

— D'abord, ripostant par l'argument ad kominem, je pourrais vous demander pourquoi vous êtes gommeux; mais non, suivant l'adage, ad eventum festina, je vais courir au fait.

Chabrillou se versa un deuxième verre, et but longuement :

— Sinite parvulos venire ad me : laissez venir à moi les petits verres. Et maintenant, cher camarade, exaudi vocem meam.

Alors, avec un incroyable cynisme de langage, où les expressions triviales du bagout d'écurie s'entremêlaient de citations évangéliques et liturgiques, Chabrillou conta à Germain Guiraud comment, ayant été nommé vicaire [dans un chef-lieu de canton, il résolut tout de suite de se rattraper des années de haricots, de carottes et de lentilles que ses études lui avaient imposées, par un régime plantureux. Ça lui avait fichu le feu dans le corps, surtout durant les après-midi : daemonio meridiano vincimur. Aussi, un beau jour, il avait mis à mal une blanchisseuse. Gela causa un effroyable scandale, grâce aux journaux du pays, qui tapaient sur lui avec un ensemble merveilleux; si bien qu'il résolut de s'enfuir tout simplement : fuge, taee, laie. Arrivé à Paris, sans certificats, il avait pu néanmoins entrer comme pion dans une institution de bas étage ; mais, là encore, il avait retrouvé les affreux haricots, les sempiternelles carottes, les lentilles funestes : rudis indigestaque moles. Alors, se souvenant que, dans la ferme natale, il avait su traiter les chevaux, il s'était présenté comme cocher, un métier où l'on mange et où Ton boit : nunc est àiàendum.

Tout cela était débité sans honte, naturellement. Chabrillou paraissait enchanté de sa position nouvelle. Il détaillait les bons repas que l'on faisait au Rendez-vous des cockers, les huîtres portugaises, — ce sont les plus grasses, — les gigots aux pommes sautées, les portions de salade, les tournées de petits verres ; un coin était fameux pour l'absinthe, l'autre

pour le vermouth de Turin ; quant aux entrecôtes et chateaubriands aux pommes, il existait dans chaque quartier un mastroquet, ancien cocher de bonne maison, ou valet de chambre, qui, s'étant marié avec le cordon-bleu de la boîte, employait les talents de son épouse à s'attirer une clientèle de gourmets, à moins que ce ne fût une femme de chambre accorte, gaie au comptoir, qui ayant été enlevée par le chef de cuisine, ou tout au moins le sous-chef de M. de Rothschild, tenait un restaurant bath, dans les bons prix : gùla gulam invoçat.

Là-dessus, voyant son camarade demeurer silencieux, Ghabrillou, philosophiquement, se versa une rasade, puis :

— Vous permettez, dit-il, tirant, de la poche de son veston à boutons argentés, une pipe et du tabac.

Il frotta l'allumette de la régie contre le dessous de sa culotte, puis il embrasa largement le fourneau, lançant d'opaques nuages de fumée. Germain contemplant mélancoliquement ce camarade de son enfance, évoquait toute une série d'années pures, vêtues d'espérance, des années qui s'avançaient audevant de lui, comme une théorie de blanches vierges, portant au front des signes royaux. Getévocateur, ce spectre, ce fantoche, ce polichinelle de sa jeunesse, ressemblait maintenant à ces choses, comme une caricature rappelle un noble visage.

Chabrillou, confiné dans sa pipe et dans son verre, songeant que les heures inactives de son fiacre seraient largement payées, ne disait plus rien, se fiant

à cet axiome : « Dieu mesure le vent à 4 la toison de ses brebis. »

Tout à coup, tentant un effort pour se tirer de sa rêverie pénible, Germain interrogea le camarade:

— Et les autres?

— Quels autres? demanda Chabrillou.

— Ceux de là-bas, de l'ancien temps : Faragnon, par exemple?

— Faragnon ne possède ni estomac, ni ventre, ni sang, ni rien; c'est un excellent curé, un saint, comme on dit. Il ne deviendra pas évoque, non, mais il aura quelque bon chef-lieu de canton. Il se ruine en aumônes, le pauvre diable !

La voix de Chabrillou s'amollissait :

— Faragnon, c'est un imbécile; mais un saint homme, sûrement, un saint homme !...

Il agita énergiquement sa pipe, comme il aurait fait d'un goupillon.

— Oui, oui, parfois je pense que je pouvais bien rester tranquille, avec les autres ; mais, quoi ! le tempérament n'y était pas... Vous en savez quelque chose, vous, Germain Guiraud?

Germain ne répondit pas.

— Allons! chassons tout ça, reprit Chabrillou. Vous ne buvez pas?*vous avez tort. Buvez, buvez donc : mémento quiapulvis es et inpulverem rêver tens.

Il secouait la cendre de sa pipe sur le bord de la table.

— La voilà, cette cendre ! Buvez donc, camarade» Garçon, l'absinthe ! ajouta-t-il.

Germain, tout écœuré qu'il fût par cet éhonté pochard, résolut d'aller jusqu'au bout de son écœurement.

— Et comment vivez-vous? dit-il.

L'autre, ayant lampe d'un trait la moitié de son verre, s'écria :

— Moi, je rigole, et v'ià! c'est le refrain de ma chanson. Je possède une petite femme, oh! sans préjugés... Quelquefois je ne la trouve pas à la baraque ; il faut dire aussi que souvent je suis cocher de nuit. Mais elle est bonne fille, elle fait tout ce qu'elle peut pour la maison. Je l'ai trouvée, un soir de panne, elle m'a prié de la reconduire en fiacre pour rien. E nihilo, nihil, la belle. Je me suis payé, vous savez comment... C'est une bonne fille.

Ghabrillou appliqua sa main comme un pavillon au-dessus de sa bouche, et ajouta à mi-voix :

— Si le cœur vous en dit, bonne affaire! bonne affaire, pas trop chère !

— Assez! dit brutalement Guiraud.

Il appela le garçon et paya. Puis, remettant deux louis à Chabrillou, qui, redevenu professionnellement respectueux, debout, avait ôté son chapeau ciré devant l'or :

— Voilà, dit-il. Portez ma valise à mon adresse. Adieu.

Sorti rapidement, courant presque, Germain Guiraud s'évada, en proie à des réflexions tumultueuses.

Quoi! c'était là ce môme Ghabrillou, qui, le jour du sacrilège, lui avait asséné le coup de poing de

l'anathème. Ce gros fanatique était si bas tombé au milieu de l'ordure, dans un vautrement de bête immonde. Les textes, autrefois appris, lui servaient à égayer les banquets de cochers, les agapes des ruffians et des filles du 'pire aloi? Juste enfer! Ce misérable restait prêtre, quand même, par l'onctuosité des gestes, à certaines intonations prédicatoriales.

— Et moi ? se dit-il soudain, et moi ?

Alors, à travers les rues où il marchait comme un somnambule, Germain repassait son existence trouble et mauvaise. Oui, des femmes et encore des femmes, les mille vices de Baal. Il avait bien raison, certes, de jeter la pierre à ce malheureux Chabrillou, lui, Guiraud, contaminé de la bave des ventres. Il les revoyait, ces ventres ! il récapitulait les seins, les hanches, les sueurs vénériennes 1 une indigestion énorme de chairs dévorées secouait son cœur. Les bras duvetés, les cuisses, les nombrils, réapparaissaient; toute cette formidable pâture de viande féminine lui donnait la nausée.

Ah ! il pouvait mépriser Chabrillou, lui dont pas un pouce de peau n'était resté inviolé! il pouvait condamner le misérable Chabrillou ! Du propre ! Les draps contaminés, les lits suborneurs, la fange liquide ! Chabrillou servait de miroir à son abjection.

— Anathème sur moi! criait-il, à Tétonnement des passants. Anathème sur le pourceau !

D'un geste fou, il essuyait sa bouche, se rappelant les baisers lubriques, enlevant de ses lèvres le souvenir des salives obscènes.

Quelque chose remontait en lui, le souvenir des descriptions infamantes du livre séminariste. La façon pour ainsi dire excrémentielle dont les théologiens traitent les organes — qui furent nohles au temps des païens, et que Ton appelle les parties honteuses — s'imposait à lui, le dégoûtant.

Peu à peu, môme, le souvenir de Lucie Hélion en était contaminé. C'était, elle aussi, un ramas d'intestins. Cette idole possédait un rectum, des besoins répugnants. Cette chair, adorée jadis, se résolvait en saletés basses. Parmi les enguirlandements poétiques et les fioritures musicales d'amour, intervenaient les vases intimes, les papiers spéciaux, le relent des sentines. Et c'était ça qu'on adorait ! La bouche d'où sortait le chant sacré, l'hymne céleste, le Gloria patri, avait bu à ces fontaines abjectes.

Le malheureux, acharné, torturait sa pensée dans ce paradoxe. A travers le marbre vivant des chairs féminines il apercevait seulement la tripe, et tablant sur une erreur de la nature qui a placé l'un près de l'autre la déjection et l'amour, il anéantissait les sens divins sous un amoncellement d'images fécales.

Épuisé par une marche extravagante, lassé du soleil joyeux, Germain avisa tout à coup une église tendue de noir. Il n'avait pas franchi le seuil d'un temple depuis le jour du sacrilège, jamais ! Sans réfléchir, il entra. Les orgues gémissaient un Dies irm, tandis que, là-bas vers le chœur, sous un suaire noir semé de larmes blanches, un inconnu, rigide, reposait

sachant seul exactement ce qu'il y a par delà le hoquet final.

Les grandes fenêtres à ogives chargées de vitraux laissaient à peine filtrer un jour vague, nuancé, les chantres poussaient leurs notes creuses, les cierges palpitaient, l'autel rutilait.

Germain Guiraud se jeta sur une chaise, à genoux.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-il, je ne crois plus en vous, j'ignore où vous trônez, je n'espère pas vous voir au fond de moi, jamais, jamais. Mais vous vous êtes vengé cruellement, me voici abaissé, anéanti. Le renégat de vos autels a, du coup, perdu toutes les croyances, toutes les fois, toutes les choses sacrées. Semblable à une pourriture qui marche, il se jette à vos pieds, Seigneur ! Rien plus n'existe autour de lui, nul espoir ne lui reste ; il a

tout brisé, Seigneur !

Quelqu'un lui frappa sur l'épaule; il se redressa. Le vieux père Grimond, son ancien professeur de philosophie au séminaire, était devant lui, disant :

— C'est bien Germain Guiraud, je ne me trompe pas... pauvre, pauvre enfant 1

Le vieux prêtre entama alors vivement à voix basse et très émue un essai de conversion. Certes, Dieu avait une grande miséricorde, le pape accueillerait l'égaré, le remettrait dans la voie droite. C'était l'heure; cette heure douce attend les fils prodigues du Seigneur, qui ont sur eux le caractère de l'ordre, ceux qui sont prêtres avec le signe indélébile.

Germain Guiraud, réveillé subitement, se contenta de répondre à son ancien maître :

— Le caractère du prêtre est indélébile, la marque du renégat Test aussi. Laissez-moi donc à mes prières vagues; ne les formulez pas, c'est inutile.

— Vous êtes un maudit ! répliqua le prêtre, qui s'essuyait le front avec un large mouchoir à carreaux bleus.

— C'est à vous, à votre éducation que je dois de ne pouvoir vivre et mourir comme chacun ici-bas, dit Germain, laissez-moi doue. Vous m'avez marqué prêtre, comme les gardes-chiourme marquent forçat. Mais je serai jusqu'au bout vis-à-vis de vous tous le forçat en rupture de ban.

Et, comme le vieillard lui mettait la main sur l'épaule, doucement, Germain se dressa irrité, puis recula devant le prêtre, qui s'avançait vers lui; il s'appuya contre une colonne, étendit les bras en avaat :

— Non, non, non, dit-il, ne revenez pas, spectre, éloignez-vous! Je vous maudis encore, vous qui m'avez perdu.

— Je prierai Dieu pour votre salut, mon frère, dit gravement le prêtre.

Et il sortit, épouvanté.

Le Dies trœ s'achevait lugubrement, et sous les arches de pierre s'enroulaient des nuages d'encens.

Le mort, emporté par les hommes en habit noir et en chapeau ciré, s'en allait vers le définitif repos

Germain, se mêlant à la foule, suivit un instant ce

deuil. On installa le cercueil dans la voiture funèbre.

Il semblait au fou Germain Guiraud que ce fût lui-môme qu'on encaissait ainsi, un lui-môme composite, l'ancien séminariste, l'ancien prêtre, l'ancien amant de Lucie Hélion, l'ancien débauché ; toutes ses naïvetés d'enfance, toutes ses perversités d'homme, il les jetait là-dedans, voulant se récréer à nouveau, comme s'il eût déserté la Terre pour aller habiter quelque autre planète. Il se vidait des sentiments, des rages, des extases, des doutes, afin de récupérer une existence possible, neuve. Gela lui faisait du bien de se trépigner, de s'anéantir. Oh ! oui ! raser le passé ! ne plus savoir les choses antérieures ! repartir sur une nouvelle piste !

La pensée lui vint que Paris, cet asile rêvé par lui, n'était qu'une prison matérielle, où il se sentait englouti. Alors ce fut Paris aussi qu'il enterra : le Paris penseur auquel il ne comprenait rien, le Paris artiste où il se voyait incapable, le Paris viveur surtout, ce viveur qui tue, il jetait tout cela dans la voiture noire.

Oui! oui! aller quelque part, loin, là-bas, dans cette chaumière de Grignols ! fuir ce monde moribond! s'évader de ces pourritures! devenir l'ermite d'un coin de terre, près d'une source, cultivant des légumes dont il se nourrirait. Après avoir fait Fange, et avoir été la bête, devenir simplement l'homme solitaire, contemplateur assidu des choux qu'il plante.

Brusquement, afin de dire adieu à ce Paris qu'il

voulait fuir, il s'évada de l'escorte mortuaire, et s'en alla voir se coucher le soleil par-dessus le bois de Boulogne.

Dans l'allée des cavaliers, deux gentlemen se croisèrent non loin de lui. L'un, le général marquis de Sénolet, l'autre l'ex-monsignor, l'abbé Suttler. Celui-ci, ayant adressé au marquis un salut militaire, le général, debout sur ses étriers, riposta ironiquement par une bénédiction.

Germain Guiraud en prit sa part.

Huit jours après, toutes ses affaires mises en ordre, et constatant qu'il ne lui restait que fort peu d'argent disponible, il prenait le train, et, passant les fortifications, criait :

— Adieu, Paris, je te laisse ma défroque de mauvais curé, je vais cultiver mon jardin.

Lettre de Germain Guiraud a Jacques Mareuil.

Mon cher Mareuil,

. Trois ans déjà, depuis que j'ai quitté Paris. Votre lettre m'a fait grand plaisir. Vous me dites que madame Hélion a fini par s'amouracher d'un chanteur d'Opéra, j'en suis fort aise; elle aurait pu devenir amoureuse d'une cantatrice, cela se voit dans votre Paris. Vous ne me dites point comment ni combien vous l'avez aimée, vous! Enfin... Très aimablement vous me demandez ce que je deviens, je ne puis mieux vous répondre qu'en vous envoyant deux notes triées parmi celles que j'ai jetées sur le papier depuis mon arrivée dans mon castel de Grignols. Si jamais vous venez dans ce pays, faites-moi l'amitié d'accepter la chambre d'ami qui, je dois le dire, attend encore, depuis deux ans, un locataire de bonne volonté. Je fais peur à tout le monde ici : aux

croyants, vous savez pourquoi; aux incroyants, j'ignore comment. J'ai demandé l'explication de ce phénomène à l'abbé Faragnon, curé de canton, mon ancien condisciple, il m'a répondu : «La malédiction divine pèse sur vous, c'est comme une peste qui écarte les hommes. » Pour ces êtres-là, le mauvais prêtre, qui a déserté l'autel, ressemble à un mauvais soldat qui trahit son drapeau. Eux qui n'ont ni autel ni drapeau me semblent sévères en cette circonstance.

Il est vrai que leur autel et leur drapeau, c'est leur argent; je suis assuré qu'ils ne trahiront jamais ce dieu moderne. Gomme j'ai pu le constater, vous vous souvenez, on n'a qu'à prendre Ylmitation de Jésm-Christy et mettre le mot Argent à la place du mot Seigneur, pour arriver à comprendre le mysticisme pécuniaire de notre radieuse époque.

D'après ces paroles, ne me croyez ni mécontent ni pessimiste. Je me suis débarrassé de la folie noire qui m'opprimait à Paris ; je vis animalement entre ma gouvernante et mes poules, comme un ermite dernier genre,

Qui vous envoie sa bénédiction, et ses meilleurs souhaits.

GERMAIN GUIRÀUD.

Novembre 188...

Depuis deux mois je suis ici, perdu seul. Ce bourg de six cents âmes — et quelles âmes ! — ressemble à un désert, ce sera ma thébaïde. Comme saint Antoine, j'ai subi les tentations nocturnes, elles s'apaisent. J'ai pris pour gouvernante une fille d'auberge, dont personne ne voulait plus, c'est un remède contre les rêves. Une Vénus de Milo, plâtre ordinaire, est debout sur un socle, là, devant ma table de travail :

— Tu n'as pas de bras, Vénus, tu ne me prendras pas !

Elle suffit à mon esthéticisme , j'orne de fleurs cet autel, et je méprise les choses disparues.

Là-haut, sur le coteau raide, s'écroule la ruine du château des Talleyrand-Périgord. Talleyrand! il fut évêque, celui-là! et laïque aussi. Quelle vie ce prêtre renégat put mener jadis! Fut-il heureux? CM lo sa? Certes, ces murailles effondrées et dégringolantes apparaissent comme le symbole intime de cette vie de grand seigneur. Apparat extérieur et décombres au dedans! Moi de même! Hélas! j'aurais peut-être pu, comme Chênan, tourner l'exégèse en religion, ou, suivant Narcisse Lâon, prêcher encore, dans une obstination cléricale, me cramponnant à la chaire, profane ou sacrée; j'aurais pu même, abolissant en

moi tout rêve ancien, devenir semblable aux Chabrillous abjects ! non, je fus un lâche, le ni-1'un-nil'autre, le tiède que Ton vomit.

Bast! l'autre jour, dans la ville de Périgueux, ma chère patrie, j'ai revu le séminaire initial. Us en sortaient, les camarades, trois par trois : je vous reconnaissais, pauvres bêtes théologiques... Et pourtant! oui, pourtant!... Depuis, en retrouvant Faragnon, tout occupé de ses ouailles, très zélé, très croyant, quelque chose comme un soupçon d'envie m'est venu au cœur. Jalouser Faragnon! Oui. Sa cure est bonne; beaucoup d'occupations, cela tue les heures 'et empêche de réfléchir; enterrer celuici, marier celui-là, baptiser cet autre, consoler ce mourant, polémiquer contre le maire, un docteur absurde, un niaisard de brasserie, un pipeur du quartier Latin, qui est athée comme on est galeux, sans savoir pourquoi. C'est amusant, cette vie de Faragnon. Son presbytère, une petite maison, propre, cirée, peignée. Un jardin tiré au cordeau, avec du buis au bord des allées, un jet d'eau, une tonnelle pour les heures de bréviaire. On né s'ennuie pas dans ce métier-là. Et quel joli cimetière à côté, avec des fleurs et des oiseaux. Puis, bala ban, bala ban, c'est la cloche de V Angélus qui rythme la vie. J'aurais pu être Faragnon! Ah bah! laissons cela! Laissons cela! Je l'entends toutefois, le bala ban de Y Angélus,

Je n'ai été ni Faragnon, ni Ghabrillou, ni entre les deux, un Chênan ou un Talleyrand-Périgord; mais

j'ai touché à la vie par un autre point : voici là, aux pieds de la Vénus de Milo, la fleur toute séchée, la campanule, le liseron, comme on dit ici, que j'ai cueillie à Trouville, dans la maison de celle que je ne veux plus nommer. J'ai retrouvé cette fleur morte dans un vieux porte-cartes, la voilà. C'est un résumé de la vie, aussi ; cela vaut bien une heure de bréviaire.

Fleur! fleur! ruine semblable à la ruine du château que j'aperçois d'ici ; ruine des sens, ruine du cœur, pauvre fleur! C'est quelque chose que d'avoir été animé, d'avoir bu du soleil, de s'être coloré un instant, quitte à être flétri pour jamais! On finit toujours par être flétri, femmes ou fleurs, hommes ou castels, gloires ou hontes !

Cette fleur est triste, j'en irai cueillir d'autres semblables dans les champs; j'en formerai des touffes, je vivrai de leur vie fugitive, j'aimerai ces emblèmes charmants des chimères qui éclosent en nos âmes.

L'autre soir, j'ai appris la mort de Deblé. Au moment où sa légitime ambition allait être satisfaite, il est mort, épuisé par les luttes. Il aimait l'humanité, il voulait la servir; s'il avait simplement aimé les fleurs, il vivrait encore, et il n'aurait jamais pleuré, car les fleurs ne sont pas ingrates, elles savent sourire, même flétries et mourantes, à qui les aime.

Avril 188...

La matinée charmante. Quelle joie d'escalader les coteaux! Derrière les ruines, tout là-haut, j'ai découvert une sorte de tige à fleurs bleuâtres, dont l'espèce m'était inconnue, Mon manuel de botanique ne m'a pas renseigné là-dessus. Il faudra que je me livre à des recherches. En somme, c'est une liliacée quelconque.

Comparerai-je cette joie aux plaisirs d'autrefois? Non. Les fatigues physiques et les remords anéantissaient en moi le bien-être, tandis que, là, collant sur l'herbier cette trouvaille, j'éprouve un plaisir sans mélange.

Je suis devenu sans doute un prodigieux imbécile; mais le bonheur réel doit gésir dans l'imbécillité. Cette passion pour la botanique, que je me suis donnée par désœuvrement d'abord, pa'a peu à peu envahi, si bien que désormais ma vie est bornée là : trouver des plantes, les cataloguer. Néanmoins je suis fanatique ; j'espère envoyer à l'Académie de P... quelque notice. N'est-ce pas assez stupide? Aussi, je me confesse à toi, papier blanc, de cette sottise; je me confesse, comme tout enfant je le faisais, à genoux devant un homme en surplis. Je te dirai, papier blanc, que j'ai de singulières pensées en cueillant des fleurs aux pentes des coteaux. Je finis

par croire non seulement qu'il y a un Dieu, mais qu'il y en a plusieurs, tant la besogne infinitésimale semble compliquée. L'autre soir, je regardais une pintade : les œils de ses plumes étaient disposés avec symétrie, pourtant la plume pousse, comment le dessin reste-t-il en place? C'est que sans doute, chaque nuit, un dieu spécial, ou au moins un demi-dieu, vient rebadigeonner les plumes, au fur et à mesure de la croissance. De môme en est-il pour les formes des plantes ; elles ne conserveraient pas leurs couleurs à des places identiques, si de nombreux génies ou des fées minuscules n'y travaillaient constamment.

Vous voilà en gerbes, fleurs coupées, devant moi. Je vous aime et vous vénère, comme des chefs-d'œuvre qui ne coûtent aucune larme, tandis que cette Vénus sans bras représente les tueries, les suicides, les aveuglements, comme aussi le Christ en croix a été la cause de la mort physique ou intellectuelle d'une multitude d'êtres qui auraient vécu heureux sans lui.

Ah ! laissons cela, pauvre ermite malade, et cataloguons les plantes...

Note de Germain Guiràud. — Voilà, mon cher Jacques Mareuil. D'après ces deux notes, vous pourrez comprendre, avec l'esprit que je vous connais, où en est l'âme de votre ancien ami Germain.

— Pardieu ! s'écria Jacques Mareuil, en lisant ces notes, pardieu ! c'est bien simple, il est devenu le curé des fleurs. La soutane ne s'arrache jamais complètement; il faut donc croire quand môme, et sans surnaturalisme, que le caractère du prêtre est indélébile. Mais cet iconoclaste trouvera bien un jour que la nature elle-même est une mauvaise idole. Et alors?... Il a tâté du suicide une fois ; heureusement, il ne recommencera pas. Alors, il épousera sa gouvernante. Paris le tuait, la province le narcotise et l'embaume. Adieu, Guiraud, et bonne noce !

Jacques Mareuil se trompait. Le ton ironique de la lettre écrite par Germaia sonnait faux.

A travers les coteaux et les vallées, le long des sentiers perdus sous les bois, le défroqué demeurait le prêtre quand même ; ses révoltes intimes et douloureuses n'arrachaient point la soutane de ses épaules. Seulement, dans sa solitude, ses fureurs de destruc-

tion se tournaient uniquement contre lui-même. C'était un suicide d'une autre espèce que le premier, un suicide moral, et en même temps un suicide social; car, loin de s'adapter à la vie provinciale, paysanne, Germain, peu initié à la diplomatie des campagnes, n'avait pas tardé à creuser un abîme entre lui et ses nouveaux concitoyens.

Il lui aurait fallu d'ailleurs une habileté consommée pour obtenir droit de cité en ce milieu nouveau.

Son titre extravagant d'être exceptionnel, d'homme bizarre, non catalogué, suffisait, dès l'abord, à lui fermer bien des portes, les châteaux comme les chaumières; le propriétaire, le vigneron, le maréchal ferrant, le curé, l'instituteur, le considéraient d'avance comme une sorte d'animal féroce, d'une espèce inconnue, dangereuse. Ce renégat sacrilège, ce Parisien dont les extravagances avaient suscité de mauvais bruits, ce visage émacié, aux yeux brillants de fièvre, dilatés et vagues, fixes et distraits, étonnait, inquiétait maintenant les bonnes gens, qui voyaient aller et venir sur la petite place paisible, le long de l'unique rue du village, dans les sentiers de leurs champs, le monstre dont on avait tant parlé dans la contrée.

Ce fut matière à maintes et prudentes dissertations, le soir à la veillée, pour les crânes assemblés autour de la chandelle, tandis que les jeunes filles et les vieilles femmes tricotent d'interminables bas de laine. Lui, tout entier à son programme d'ermitage thébaïdique, ne se souciait point de l'effet produit

par son arrivée. Il s'organisait avec simplicité, commandant brièvement aux ouvriers, désirant être promptement servi, ce qui ahurissait la lenteur provinciale, et son perpétuel besoin de vains bavardages. Gela déplut : qu'il payât bien et comptant, parfait! mais le serrurier, le vitrier, le jardinier auraient vivement désiré confesser un peu, à leur façon, ce client morose, qui ne desserrait les lèvres que pour leur dire : « C'est cela ! » ou : « Combien vous dois-jè? »

Un tel parti pris de mutisme irritait la curiosité déchaînée. On se vengea bientôt en amplifiant considérablement sur les détails connus. Des gens, qui revenaient de la ville, rapportaient des histoires invraisemblables, qui étaient immédiatement tenues pour certaines.

D'ailleurs, sa bicoque n'était pas si cossue : une maisonnette au bout du village, avec un jardinet, et vers le coteau un lambeau de vigne, qui s'étendait jusqu'aux ruines du castel des Talleyrand. Est-ce qu'il avait besoin de faire tant le fier? Est-ce que M. le baron, qui possédait un véritable château avec un parc, et des métairies, et des truffières, posait de la sorte? Point, il savait parler patois aux paysans, et leur payer à boire en trinquant avec eux le jour du marché. Ce défroqué, avec sa mine en lame de couteau, ses yeux de fou, comptait-il les traiter comme des chiens, eux qui n'avaient rien à se reprocher dans leur passé? Une rumeur s'élevait, dans le village, contre Germain, impassible et sourd.

Pourtant, lors de la visite qu'il fit à maître Deblé, en passant par la ville, l'avocat lui prodigua les conseils; mais, secoué par l'accès misanthropique qui faussait son jugement, Germain oublia vite les recommandations, pour s'obstiner en son âpre désir de solitude absolue. Néanmoins, dès qu'il fut installé, il se rendit chez le docteur, qui était en môme temps le maire du village. Le médecin, gâi vivant, voulut mettre la conversation sur les rapports de bon voisinage ; Germain l'interrompit brusquement :

— Je compte vivre seul. Je paierai ce qu'il faut pour cela, même en monnaie d'ennui.

L'entretien fut court. En se retirant, Germain croisa sur le seuil une jeune fille brune, robuste, grande, au type méridional accentué, avec de beaux yeux noirs, des lèvres souriantes. Germain s'arrêta, le docteur présentait : « Ma fille Annette. »

Germain s'inclina, et' sortit. Rentré chez lui, il songeait :

— C'est, une belle créature! mais il ajouta aussi- . tôt, avec ironie : — Eh 1 quoi? déjà la femme! allons donc!...

Il avait engagé à la ville uHe vieille cuisinière, et dès lors il s'enferma,prisonnier volontaire, mangeant, buvant, fumant, arrachant les mauvaises herbes, et semant des fleurs dans son jardin.

Mais, dissipée un instant parle voyage, parla nouvelle installation, et les premiers soucis de la culture, son inquiétude morale ne tarda pas à Je ressaisir. Ce fut alors que par forme de distraction il se

donna la passion des plantes et des fleurs champêtres ; on put le voir, une boîte de fer-blanc en bandoulière, se livrer à des orgies de botanique, parmi les coteaux et les vais de ce pays accidenté. Sa réclusion avait un peu apaisé la rumeur populaire, sa sortie au grand jour la réveilla. Qu'avait-il besoin d'aller cueillir les fleurs des champs, choses sans valeur, si ce n'était pas pour quelque mauvais dessein ? Quand on veut offrir un bouquet à son amie, on sait bien qu'il faut des roses, des œillets, des héliotropes ; ça ne se trouve pas en rase campagne, mais dans les jardins; ce mécréant devait fabriquer des poisons subtils, ou tout au moins des breuvages, dont il faudrait se méfier : « Ce n'est pas moi qui mettrais le nez dans un verre chez lui! » concluait-on. La vieille cuisinière elle-même prenait peur, et contribuait à répandre la terreur sur le marché, dans les boutiques, en racontant que son maître souvent parlait tout seul la nuit; quelquefois il chantait, s'accompagnant sur l'orgue, comme un curé, des choses lugubres à porter le diable en terre. Mais elle restait là, parce que la place était bonne.

La vie s'écoulait ainsi, lente, lourde.

De temps à autre, Germain se rendait à la ville et voyait maître Deblé, que sa santé épuisée clouait maintenant dans sa chambre. Les luttes avaient abattu sa force ; l'énergie morale restait la même : c'est lui, l'impotent, qui réconfortait Germain. Lorsqu'il fut mort et conduit au cimetière par un très petit nombre d'amis, Germain, debout sur la tombe,

se sentit définitivement seul. En revenant vers l'hôtel où il avait accoutumé de descendre, en prenant son repas, il ne pouvait s'empêcher de songer au Néant, au terrible Rien qui nous guette, Néant auquel se fiait Deblé afin d'avoir la force de mourir, Néant qui faisait trembler Germain devant la mort. Il se souvenait des paroles dernières de son ami : « Nous avons l'immortalité dans l'Espèce; les hommes de génie laissent leurs œuvres, les hommes d'action laissent le mouvement qu'ils ont imprimé à l'humanité, les hommes ordinaires laissent des enfants. » Et lui, le défroqué, ni homme de génie ni homme d'action, pauvre rêveur vulgaire, il se disait qu'une famille à créer serait peut-être une œuvre bonne, et sa pensée se reportait à la robuste et belle fille du docteur : « Une vraie femme, celle-là, et qui serait une vraie mère I »

Oui! c'est un culte que celui de la famille, un culte possible. Voir croître autour de soi des rejetons humains, ces bébés aux cheveux embroussaillés, aux regards doux et narquois; connaître l'orgueil delà création ; suivre sur le sentier de la vie ces œuvres qui marchent, qui parlent, qui sourient.

Dans son subit enthousiasme de néophyte familial, Germain n'apercevait momentanément que le côté heureux des choses; aussi hâta-t-il son retour à Grignols.Avec cette promptitude d'action qui le caractérisait, quand un rêve le prenait, il se rendit chez le docteur afin de lui confier son projet. Le docteur hocha longuement la tête :

— Je n'ai pas de préjugés religieux, dit-il, mais, pour tous ici, vous êtes une sorte de renégat, de maudit, d'être impossible. Si encore vous aviez su vous concilier ces gens par d'habiles manœuvres; mais non, vous les avez heurtés, et, quelque populaire que je sois, je n'oserais pas vous donner ma fille, à supposer qu'elle voulût accepter pour mari un prêtre, disons le mot, un défroqué...

A la suite de cette entrevue, Germain entra dans un indicible accès de rage misanthropique. Défroqué! Ah! sempiternellement défroqué! EJi bien! si on lui reprochait toujours d'avoir jeté son froc aux orties, il retournerait aux orties reprendre ce vêtement ridicule qu'on lui imposait. En même temps, la réaction s'opérait dans son esprit contre la famille et contre l'humanité, vaines idoles! L'humanité? un tas d'imbéciles ou de méchants! La famille? une série de devoirs, payés par l'ingratitude! Les enfants? sans doute ils marchent, ils parlent, ils sourient; mais aussi ils pleurent, ils meurent parfois, ou pis encore, ils accroissent chez leur père le désespoir que la Vie apporte aux pauvres êtres passant sur la terre. Germain allait, traînant sa logique d'iconoclaste sur cette idée de famille, qu'il avait subitement dressée en son ciel-de-lit désert et qu'il démolissait avec rage.

Ce refus du docteur, refus motivé, fit retomber l'insensé dans le spleen, la haine, d'où la parole de l'apôtre Deblé mourant l'avait un instant arraché.

— Défroqué ! s'écriait-il, appelez-moi défroqué !

Il se fit tailler un froc immense de moine, une robe de bure à capuchon, avec larges manches. Ainsi vêtu, il chanta sur de lamentables accords de plainchant les versets les plus amers de YEcclésiaste, ce pessimiste royal qui conclut à la vanité de tout. Puis, songeant qu'il était refroquê désormais, et qu'il donnait satisfaction dérisoire au public, en se considérant comme un moine laïque, il partit bonnement, au grand scandale de tous, sous sa robe de bure, avec son capuchon relevé sur le crâne, cueillir.des fleurs et des plantes, écouter le vent du soir dans les châtaigniers, et contempler la chute du soleil derrière les collines. Ce lui fut une vengeance douce que de voir l'ahurissement des passants, et les signes de croix des vieilles, et la folle envie que les bambins avaient de lui jeter des pierres, envie qu'ils réprimaient, tant les yeux de Germain étincelaient, sous l'ombre de sa capuche. Seulement, dès lors, la haine grandit autour de lui, voilée, mais avivée par la crainte ; si bien que sa vieille cuisinière, épouvantée de ses extraordinaires allures, rendit son tablier. Alors, lui, moine laïque sans préjugés, il manda de Lagny son ancienne bonne à tout faire, ÉlodieCuchemin. « Comme cela, dit-il, au lieu d'imiter Origène, et de charcuter à coups de ciseaux le cochon qui est en moi, je ressemblerai plutôt à saint Antoine, et donnerai de quoi manger à cet inséparable compagnon. »

C'est vers cette époque qu'il écrivait à Jacques Mareuil, lui dépeignant son existence de botaniste avec une ironie discrète.

Hélas ! nulle paix ne naissait en lui de cette moquerie extravagante, tandis que contre lui, à son insu, la guerre inexpiable s'allumait dans les cervelles ignorantes des paysans, et aussi parmi les gens raisonnables, les châtelains des environs, les instituteurs et les petits bourgeois qui le jugeaient inconvenant.

A leurs yeux, Germain offrait les signes certains d'une folie diabolique. Bientôt d'ailleurs, lassé des fleurs et des plantes, et de la sotte religion du catalogue et de la collection, fatigué des signes de haine qu'il rencontrait partout, il s'enferma durant le jour, pour dormir d'un sommeil de brute, et ne se leva qu'à la nuit tombante. Il traitait le soleil en complice des maux qu'il éclaire, de la méchanceté des hommes, de leur brutalité, de l'ineptie de sa propre existence tronquée. Il paradoxait sur ce sujet : le vrai coupable, c'est le soleil ; car sans lui pas d'existence, plus rien, le néant antérieur à la naissance, au lieu du néant terrible postérieur à la mort. Le Dieu quelconque, qui a formé l'univers, est trop loin pour qu'on l'atteigne ; mais le soleil est là, le coupable fomenteur de la vie ; on peut le maudire, en se privant de ses lamentables rayons. Haïssons ! fuyons le soleil 1

Le soir donc, après un dîner copieux, qu'il arrosait de vins solides, — en bon moine, disait-il, — Germain s'enveloppait de son froc et partait tantôt vers les collines, tantôt sous la profondeur des bois, ou dans le creux des ravins ; mais plus souvent il

grimpait jusque sur un pan de muraille, ou un tronçon de tour du vieux château de Talieyrand, au grand émoi des corneilles endormies et des vieux chats-huants. Il grimpait, s'aidant du lierre tenace, ou des boutures d'arbres levées entre les pierres, dont quelques-unes roulaient sous ses pieds avec bruit. Ainsi atteignait-il le sommet, et là, couché sur le dos, il tournait vers la voûte nocturne sa face de diable exaspéré. Alors, contemplant les étoiles, il savourait, avec une espèce de joie sauvage et lugubre, un étrange vertige devant le trou noir, béant, infini du ciel, — koîlos y creux, comme disaient les Grecs. — Ah! ce n'était pas le firmatnentum, le firmament robuste des Latins et des chrétiens, la voûte de cristal qui porte les pieds des dieux, des anges, des saints! Non, non, non; mais un creux! Ce creux épouvantable, cet abîme sans terme — ô gouflre! — l'attirait, l'enlevait par une tangente, il tombait en haut, dans le creux énorme et noir. Puis, il se sentait pris par la folie qui torturait Pascal, la peur extravagante de dégringoler dans cet espace obscur, et d'aller se cogner, misérable atome humain, contre d'effroyables comètes, lancées à des vitesses absurdes, inimaginables, ainsi que des trains célestes, déraillant dans le vide.

Ah ! ce chaos funèbre, comme le rêveur l'auscultait de l'œil, allant, jusqu'aux extrêmes bornes de la vision, découvrir quelque étoile fixe de dix-huitième grandeur, dont la lumière ne parvient ici-bas qu'après plus de mille ans, tout en accomplissant soa

étape régulière de milliers de kilomètres à la seconde.

Et soudain, halluciné, il pensait :

— Je la vois, cette étoile! et peut-être est-elle éteinte, morte depuis cinq ou six siècles. Elle n'est plus qu'une simple illusion, une couleur qui passe, sortie autrefois d'un néant actuel, immortelle qualité d'une substance détruite. Voilà l'éternité ! Il n'y a point d'étoile; la lumière menteuse court à l'infini, à travers l'étendue, trompant les pauvres yeux qui la contemplent. Mourez, étoiles! Mourez, décevantes étoiles !

Et, se dressant alors sur la muraille croulante, il montrait le poing aux astres, et il crachait vers les constellations. Ses poings ne heurtaient que le vent, et sa salive lui retombait en pluie sur la face, — ironique vengeance des soleils lointains.

Debout, au-dessus du castel démoli, cette silhouette d'homme, enveloppée du froc, étendant de larges manches, et secouant frénétiquement un capuchon pointu, apparaissait singulière, mystérieuse, épouvantable aux paysans rôdeurs, aux nocturnes braconniers qui fuyaient devant le fantôme, dont parfois la lune, émergeant à l'horizon, allongeait l'ombre diaboliquement fantastique en travers de la route, parmi les prés, ou encore la faisaient danser, énorme et vague, sur l'épais velours de verdure du coteau prochain.

Tel braconnier sceptique se signait du signe de la croix, tel paysan attardé murmurait un ave exorciseur pour se préserver de la méchanceté du spectre errant.

On se demandait, durant les séances de cabaret, ou parmi la veillée, ce que pouvait bien tramer le défroqué, vaguant ainsi la nuit, et gesticulant dans les ruines. A quelles incantations se livrait-il, lorsqu'on l'entendait clamer, d'une voix pleurarde de prédicateur : « Je vous maudis! Je vous maudis! » Qui pouvait-il maudire, sinon eux, pauvres paysans, qui luttent contre la dureté du sol, contre la sécheresseou la pluie, et qui, la nuit, dorment un sommeil mérité.

Le docteur, consulté par eux à ce sujet, répondit en haussant les épaules :

— Laissez-le, c'est un simple fou inofTensif.

Mais ils tenaient fort à leur explication : ce défroqué, qui avait repris son froc, était un sorcier, un nécromant, ou peut-être fabriquait-il de la fausse monnaie. Leur terreur allait ainsi grandissant, tandis que Germain, ne parlant à âme qui vive, — pas même à Élodie Cuchemin, épouvantée de lui, — s'enfonçait dans ses pensées solitaires, exaspéré dans un mysticisme noir, qui spiritualisait les Choses, en leur prêtant des instincts cruels ; et il oubliait, dans un mépris profond, les hommes. Lorsque, de hasard, il rencontrait, le soir, des gens gais revenant de quelque fête, il se prenait pour ces rires et ces chansons d'une haine aveugle ; il se hâtait, dans l'ombre, de grimper vers les parages où les monstrueux grands-ducs ululaient, où les corbeaux réveillés croassaient faiblement à son approche, nocturnes amis dignes de son âme.

Pendant ce temps, une crise inouïe s'abattait sur le pays. Une bête diabolique venait manger la vigne, bestiole souterraine, infernale, qui humait les racines et tuait l'espérance du vin. Sur les coteaux, les ceps se tordaient en proie à l'agonie, et mouraient les uns après les autres. La tache du phylloxéra s'élargissait, gagnant de proche en proche, anéantissant tout. De plus, des bruits de guerre couraient; l'argent se faisait rare ; les moutons se vendaient mal; les cochons aussi ; le gibier n'existait plus, et la misère s'étendait, phylloxérant les bourses de cuir et mangeant les écus dans les bas de laine. Ne sachant à qui s'en prendre de tant de maux, que le curé, dans 4a chaire dominicale, attribuait à la colère du Seigneur, les paysans, trouvant Dieu bien trop loin, eux aussi, finirent par rendre responsable de leur lamentable sort ce défroqué, ce refroqué impie, ce sorcier nocturne, ami des hiboux et des corbeaux, dont la présence dans la contrée était le signal de leur ruine.

Germain, livré à son rêve intérieur, ne soupçonnait point combien cette animosité sournoise le surveillait et l'enveloppait. Inconscient du danger terrestre, il allait chanter des psaumes de malédiction aux étoiles; tel cet astrologue qui se laissa choir dans un puits, faute de regarder sous ses pas. Sa nature de prêtre enlevait l'halluciné au-dessus des préoccupations de la foule; et la foule le guettait en bas, grouillante, marécageuse. Sa terreur des Espaces lui donnait la sensation d'une chute possible dans la nuit à travers les mondes, il se jetait dans les hau-

teurs, oubliant la loi fixe, la loi inéluctable de la pesanteur que tout homme doit subir, — qu'il croie ou non aux mythes religieux, — loi qui doit le coucher sur le sol, juste au niveau de ses deux pieds, en attendant que, plus bas encore, on le plonge dans la fosse finale, hors de la vue des étoiles.

Étant donné le tempérament violent de ces populations, dont les veines charrient du sang de Sarrasins, comme en témoigne maint document, étant donnée la courte vue de ces ignorants, et la superstition qui a remplacé la religion, Germain Guiraud était jugé, dans l'obscure conscience de ces peuples, condamné comme sorcier et comme malfaiteur. L'exécution était proche, c'était une affaire d'heures.

Le froc, qu'il le portât ou non sur ses épaules, devait tuer le défroqué.

Quelque temps après, en effet, on lisait dans le Journal de la Dordogne :

« La superstition règne encore dans nos campagnes. L'ex-abbé Germain Guiraud, qui fut, il y a un certain nombre d'années, le héros d'un scandale religieux, s'était retiré à Grignols. Très misanthrope, il vivait à peu près seul, et se livrait à la botanique ; les paysans s'imaginaient qu'en cueillant des fleurs, parfaitement inutiles, et point belles à leur compte, il faisait œuvre de sorcier. On le redoutait, lui attri-

buant tous les accidents fâcheux : la grêle, la maladie des bestiaux, etc. On l'avait surnommé le prêtre du diable. Dans la soirée du vendredi 13 juin, il pas- ' | sait le long d'un petit bois, au lieu dit des Fourches, lorsqu'un coup de feu repentit. Le malheureux tomba foudroyé. On recherche activement le coupable. »

Telle fut la fin de Germain Guiraud, dont le corps, après l'autopsie légale, fut porté en terre, enveloppé — ô suprême ironie — de son vêtement symbolique, le Froc.

Paris. — Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères — 22053.

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