SCÈNE III
L’hypocrisie.
Eh bien !
DOR1VAL. r ,
Maintenant, grâce au ciel, il ne nous manque rien;
Et c’est ainsi qu’on a remplacé le scandale;
Mille êtres immoraux nous prêchent la morale,
On ne voit, d’autre part, qu’un tas de flagorneurs. Que gens déshonorés qu'on accable d’honneurs. S’attachant au pouvoir, jamais à la personne, Estimant l’or très-bon , quelque main qui le donne, Et n’estimant que lui. Sur les murs du palais Si vous jetez les yeux, sont-ils plus satisfaits?
Qui ne frémiroit pas des jugemens contraires Qu’on voit sortir souvent des mêmes sanctuaires? Quels sont ces tribunaux dont dépend notre sort? L’un vous juge innocent, l’autre digne de mort.
De quel côté le droit, et du quel l'injustice?
Ils peuvent prononcer au gré de leur caprice,
Ou suivant leur instinct; et s’il est en défaut,
La méprise vous peut mener à l'échafaud.
D’autres fois à l’excès on porte l’indulgence.
Un lâche assassinat paroîi sans conséquence.
L’accusé l’a, dit-on, commis sans y penser.
Absous tout d'une voix, il va recommencer.
Mais laissons le palais. Courons à la séance Où nos grands orateurs font assaut d’éloquence.
Ah! grand Dieu ! que j’y vois de bavards assommans, llhétcurs fastidieux, hérissés d'argumens.
Qui, brûlant d’étaler leur faconde importune,
Vingt fois en un seul jour assiègent la tribune.
Le talent disparoît. L’éclair du bel-esprit Sans chaleur étincelle, et la verve tarit.
Nos Racines nouveaux, nos modernes Corneilles Le long des boulévards étalent leurs merveilles.
Leur scène est dans un antre, ou dans un cabaret,
Et souvent le héros est un coupc-jarret.
Tout dégénère enfin, se corrompt, ou'se rouille.
Les beaux-arts sont tout prêts de tomber en quenouille. Le sexe brille seul à la cour d’Apollon.
On le voit chaque jour dans le sacré vallon ,
Fatiguant les échos par ses chants romantiques,
De Pégase aux abois presser les lianes étiques.
LISIMON.
Mon frère , c’est très-bien. La férule à la main,
Tu gourmandes ainsi le pauvre genre humain.
Mais quelquefois, lassé de tant de médisances,
Il rejette sur toi les traits que tu lui lances.
Tu me ferois plaisir de ne me rien cacher,
Mon frère; que peut-on, dis-moi, me reprocher? LISIMON.
Peu de chose. Et pourtant brisons là, je t'en prie;
Sur ses propres défauts nul n’entend raillerie.
Pour moi , je suis pétri d’un tout autre limon ; L’amour-propre chez moi ne tient pas le timon;
J’ai su me préserver d’une telle foiblcsse;
Et lorsque j’ai des torts, j’aime qu’on me redresse. Tarie donc franchement. Parle.
LISIMON.
Oui, pour t’irriter.
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