IV. L'ŒUVRE DE LA FORCE PAR LA JOIE
Jusqu’à la prise du pouvoir par le régime national-socialiste, les loisirs n’étaient pas organisés en Allemagne. Les syndicats portaient
(14) Vôlkischer Beobachter du 16 mai 1937.
bien dans leur programme de revendications les vacances payées, mais ils étaient plus soucieux de l’extension du mouvement syndical dans la jeunesse et de la multiplication de l’éducation professionnelle et de l’édification de maisons syndicales.
L’utilité de l’œuvre réalisée par la Force par la Joie est indéniable ; mais il faut rechercher si les travailleurs bénéficient réellement de cet ensemble d’avantages mis à leur disposition. Il est à peu près certain qu’une grande partie de la population laborieuse ne peut profiter même des voyages à prix très réduits qui lui sont offerts à raison des salaires très bas. Si, en effet le gouvernement national-socialiste a accru le pouvoir d’achat des classes travailleuses, par contre le pouvoir d’achat individuel n’a pas augmenté dans les mêmes proportions. Pour l’année 1935 par exemple, et depuis lors, les salaires n’ont pas varié, alors que le revenu du travail progressait de 21,5 p. 100, la campagne de réembauchage a augmenté de 24 p. 100 le nombre des personnes en possession d’un emploi rémunéré dans les conditions normales. En 1935, on estimait que sur les onze millions d’adhérents au Front du Travail, sept millions touchaient un salaire effectif égal ou supérieur à 100 R.M. par mois, et quatre millions se contentaient d’un salaire parfois inférieur à 40 R.M. (1). Les règlements collectifs pris par les commissaires du travail pour l’année 1937 apprennent que les salaires sont très bas : 60 à 80 marks par mois en Silésie,
(1) Bulletin Officiel du Ministère du Travail français, 1936, p. 261.
région pauvre d’ailleurs. Mais le Dr Ley luimême dans ses discours affirme que plus de la moitié des travailleurs allemands gagne à peine 150 marks par mois ; et il convient de rappeler que les salaires donnés par les statistiques officielles sont grevés de retenues importantes. Ces retenues comprennent l’impôt sur les salaires, les cotisations des assurances sociales, au Front du Travail, la taxe civique et atteignent de 15 à 35 p. 100 du salaire brut. A ces cotisations s’ajoutent enfin celles dues aux œuvres nationales-socialistes et bienfaisance, d’hygiène, à la défense aérienne.
Si une grande partie de la population ouvrière est écartée des ressources offertes, par contre une classe de travailleurs qualifiés, d'employés et les fonctionnaires du Front du Travail bénéficient d'avantages matériels très appréciables.
Cette affirmation est vérifiée par les constatations directes qui peuvent être opérées par exemple dans les théâtres de la Force par la Joie et sur les bateaux partant en croisière. Le correspondant du Temps à Berlin qui a effectué une croisière en août 1937 relate (1) que l’on est frappé de voir sur le pont entre les mains des passagers un assez grand nombre d’appareils photographiques dont le prix représente deux mois d’un salaire ouvrier et dont les propriétaires ne sont pas des travailleurs manuels ; il signale en outre la présence d’un grand nombre de passagers dans la salle à manger sablant le champagne à un mark la bouteille !
(1) Le Temps, 30 août 1937.
Les statistiques officielles apprennent (1) d’une part que sur cent passagers, soixante-dix sont des travailleurs manuels et trente des employés, des petits fonctionnaires, des personnes appartenant aux professions libérales, des rentiers et des retraités et que d’autre part un tiers des personnes allant en vacances gagnent moins de 100 marks par mois, un autre tiers de 100 à 150 marks et le dernier tiers de 150 à 250 marks, chiffre limite de revenu du travail pour bénéficier des avantages de la Force par la Joie.
Plus intéressants nous paraissent les chiffres énoncés dans l’article précité du Temps : sur 939 personnes, il y auraït 217 ouvriers, 249 employés et artisans, 28 membres de professions libérales, 202 femmes ayant une profession, 187 qui accompagnent leurs maris, 56 hommes et femmes déclarés sans profession ; société mêlée « où domine visiblement l’élément petit bourgeois ».
On ne saurait raisonnablement admettre que la création de carnets d’épargne pour les voyages, permet dès à présent à l’ouvrier le plus pauvre d’épargner, au cours de l’année, les frais de voyage, en très petites fractions. En réalité, les industriels offrent à leur personnel des « bourses de voyage ». Il suffit pour s’en convaincre de lire les citations de l’Angriff qui forment un véritable tableau d’honneur des chefs d’entreprise ; mais que devient l’affirmation selon laquelle le national-socialisme n’apporte au peuple ni «bien-
(1) Le service social et la communauté ; l’organisation des loisirs en Allemagne.
faits », ni cadeaux suivant les principes périmés de la bourgeoisie humanitaire (1) ?
Les salaires extrêmement bas alloués aux travailleurs des chantiers d’autostrades ont même dû conduire à la création d’une section spéciale de la Force par la Joie s’efforçant de les faire participer à l’œuvre de K.d.F.
Socialisme de fait, comme l’a intitulé le Dr Goebbels, dans le discours d’ouverture de la 20e Session de la Force par la Joie ; mais aussi œuvre politique comme le prouve la participation de six mille passagers de K.d.F. aux manœuvres de la flotte en juin 1937 instruits par des officiers et des sous-officiers et la manifestation organisée le 15 août 1937 à Spire pour protester contre une manifestation des catholiques de ce diocèse à laquelle ont pris part des milliers de membres de K.d.F. Cependant le succès de K.d.F. est certain ; la discipline à laquelle sont astreints les membres de K.d.F. n’est peut-être pas aussi rigide qu’il a été prétendu et elle est conforme aux sentiments profonds de chaque Allemand. En ce qui concerne les cours d’enseignement, en particulier, l’individu est libre de choisir les matières qu’il lui plaît d'apprendre ; les voyages qui ne sont pas organisés entre personnes appartenant aux mêmes professions, comme ceux de l’œuvre italienne du Dopolavoro, constituent un délassement et un renouvellement du travailleur.
La Force par la Joie n’est pas une élévation des travailleurs par eux-mêmes, la tutelle bureau-
(4) Discours du Dr Ley du 27 novembre 1934. Ein Jahr « Kraft durch Freude ».
cratique apparaît sans cesse ; si les beautés de la vie sont montrées aux travailleurs, c’est suivant une action dirigée. Le travailleur allemand, s’il dispose de loisirs, n’est pas encore Eee comme l'oiseau, comme le souhaitait dans une poésie d’avant-guerre Richard Dehmel.