Le fruit défendu
Les conjectures historiques que met en action ce récit forment un problème aussi neuf qu'intéressant. Si la discussion des faits entrait dans le plan d'une nouvelle, il nous eût été facile d'appuyer celle-ci de curieux documents tirés des Arrhivcfi de Siman Catz,
6 VINCENT riNZOX,
Ce pan de mur qui s'appuie du côté de la ville et surveille le chenal est tout ce qui reste de la tour aux Crabes»
Comprise dans le nombre des fortifications de Dieppe , cette tour nous paraît dater du treizième ou du quatorzième siècle. Quelques récrépissages assurent ça et là son ciment, elle est admirable d'effet à la lune quand son bonnet de pierre se dessine en relief sur le brouillard du port comme le bonnet d'un archer noir. 11 est surprenant que Ton ne l'ait point encore démolie , et que le conseil municipal, qui s'inquiète fort pendes monuments, l'ait respectée. M. de Ventabren, l'ingénieur qui a reconstruit la ville de Dieppe, et que les habitants ont surnommé avec justiceM. de Gâte-Ville, n'a point osé y porter la main. Celte vieille tour a elle-même pour vedette la jetée où brille à la nuit l'œil du phare ; c'est devant elle que
VINCENT riiNZOiX. 7
les matelots chantent en hissantleurs voiles ou en rangeant leurs barils. La tour aux Crabes , c'est le seul vestige maritime du vieux Dieppe , c'est pour les pécheurs un véritable monument qui vaut bien les admirables dentelles de l'église de Saint-Jacques!
Le dimanche 15 août li08, le pied de cette forteresse avancée était battu d'un flux de peuple inaccoutumé.
Entre les mille costumes bariolés de celte foule sur laquelle le soleil jetait alors ses teintes épanouies, on distinguait d'abord celui des marchands et des citadins, des gens du Pollet et des miliciens delà ville. Il y avait aussi un assez grand nombre de femmes, les unes achevai, les autres à pied: plusieurs étaient venues des campagnes environnantes , et leurs vêtements poudreux indiquaient assez qu'elles venaient de faire une longue roule. Quelques physionomies
8 VJ.NCEM ï'IiNZON.
pacifiques d'ivoiriers traiidiaient par leur sérénité normande avec la figure brune de plusieurs matelots castillans alo^s en relation avec Dieppe, et qu'on reconnaissait, ne fût- ce qu'aux longs chapelets d'aloès qu'ils portaient pendus au cou. Ce ruban de peuple s'étendait depuis le bout de la Grande- Rue jusqu'au pied de la tour des Crabes , logement affecté alors au pilote et h quelques gardiens subalternes du port. Aux gestes animés de cette multitude autant qu'à ses cris confus , un étranger eût pu croire vraiment que l'on allait célébrer ces fameux jeux de la mi-août , fêles mystiques et curieuses du peuple de Dieppe , où Grimpesulais , le bouffon normand, remplissait un si incroyable rôle en dialoguant avec Dieu et avec la Vierge. Ces sortes de mystères , abolis seulement sous Louis XIV, n'étaient pas cependant alors le motif du rassemblement,
VINCENT riNZON, 9
et bien que chaque bourgeois eût le cou tendu cl parût avide d'assister à un spectacle , celui qu'ils attendaient n'avait rien que de très scrieux assurément.
11 ne s'agissait rien moins que du retour d'un navire, le Saint-Jacques , arme depuis huit mois par une association de commerçants pour aller à l'aventure et faire ce qu'on appellerait aujourd'hui des découvertes. Le commandement en avait été confié h un jeune homme du nom de Jacques Cousin.
Une barque, poussée vigoureusement par six rameurs , venait de sortir du chenal, par une journée superbe qui laissait voir à deux lieues en mer le navire sur ses ancres. Le pilote de Dieppe, assis dans cette barque, balançait le pavillon des armes de la ville ( une barge sur un fond partagé d'azur et de gueules) ; suivant l'usage, il lui était enjoint d'aborder le capitaine du navire, afin de le
'iO VINCENT PINZON,
reconnaître et de lui apprendre ce qui s'était passé dans la ville depuis son départ. En revanche , il devait aussi instruire au retour le capitaine du port des morts ou maladies survenues dans la traversée.
Labarquequi portait le pilote ressemblait déjà à une mouette sur la ligne de l'Océan , et elle n'était plus guère suivie que parles regards obstinés de quelques patrons de navires , quand un phénomène auquel les marins ne prêtent d'ordinaire qu'une médiocre attention fit tourner en ce moment tous les regards delà foule vers le côté de la ville où il se montrait.
C'était un arc-en-ciel décrivant sa courbe lumineuse depuis la ligne où le navire apparaissait jusqu'aux falaises qui abritent le Pollet. Il était jaspé d'opale, de rubis et de saphirs à son point de départ ; mais sa queue semblait s'éteindre dans les vapeurs
VJ.NCENT PliNZON. A\
rouges , pareilles h du sang. 11 tombait perpendiculairement et comme une bombe sur un toit pointu d'assez mesquine apparence, perdu au milieu d'une foule d'autres toits , mais dont l'éclat du météore embrasait alors chaque vitre.
— Si j'étais superstitieuse! bonne Marthe, t une jeune fille , en se penchant h l'oillede la vieille femme qui l'accompagnait, qui était enveloppée d'une longue mante ûre dont le capuchon était rabattu. En parlant ainsi la pauvre enfant avait l'air de réprimer elle-même un léger tressaillement de frayeur.
— Superstitieuse ! as-tu dit, ma chère Jeanne, est-ce que cet arc-en-ciel neprésage pas un heureux retour? Vois plutôt : il semble partir du Sainl-Jacqucs lui-même. Il a l'air de nous dire : Ceux que vous attendez sont là !
— Oui... mais vous ne pouvez nier, bonne Marthe, qu'il est bien méchant de finir ainsi en globe de feu sur notre maison: le vieux pilote Martin m'a toujours dit que c'était là un mauvais signe ! Si Ton s'était trompé , si ce n'était pas là le Saint- Jacfjues'i
— Depuis ce matin , Jeanne , la nouvelle de ce retour s'est répandue jusque dans les campagnes qui nous avoisinent... Je vais donc le revoir , le revoir après huit mois! Tu es bieu heureuse d'avoir des yeux de seize ans , ma belle chère fille !
— Ma mère... car vous me permettez de vous donner ce nom... ma bonne mère, oh! que vous allez être heureuse !
— Et toi , donc ! ne te souvient-il plus de Vincent? Est-ce que ce n'est pas lui qui t'a donné en partant cette chaîne et ces longs pendants d'oreilles? Hélas! depuis son départ il ne nous a point écrit ; mais un con
yiNCENT PINZON. 45
tre-mailre, cela n'a pas le temps... Et cependant, reprit la vieille mère en hochant la tête et avec un gros soupir, il a écrit au digne père Descaliers... un prêtre et un savant, celui-là ! h telle enseigne qu'on l'adore ici comme le bon Dieu 1
— Vincent eût mieux fait de nous écrire à toutes deux, bonne mère; qui pourrait l'aimer plus que vous et... moi... ? balbutia Jeanne en rougissant.
— Moi... peut-êlre! murmura en ce moment derrière la jeune (ille une voix qu'elle reconnut. Celui qui venait de prononcer ces mots lui tendit en même temps sa main à baiser; Jeanne approcha ses lèvres roses de cette main , c'était celle d'un vieillard , do Descaliers.
Prêtre et docteur h la fois , Descaliers ne marchait guère alors dans cette ville sans se voir entouré des respects delà multitude.
44 VINCENT PrNZOxV,
Il avait étudié d'abord comme marin ; puis il était entré dans l'état monastique. Ses connaissances en astronomie en faisaient presque un magicien aux yeux des pêcheurs grossiers , peu s'en fallait qu'ils ne lui demandassent leur bonne aventure. L'hydrographie, qu'il avait beaucoup étudiée, lui avait de bonne heure ouvert les portes d'un monde nouveau : le capitaine Cousin avait été son élève , sans se douter qu'il pût devenir un jour son remplaçant. Après Jacques Cousin le capitaine , qu'il avait eu le plaisir de voir se distinguer dans un combat naval contre les Anglais et auquel il avait donné lui-même des instructions pour ce voyage maritime entrepris par ses conseils, le plus cher de ses disciples , celui auquel un attachement profond le liait , c'était le contremaître Vincent Pinson, d'abord matelot de la ville de Dieppe, et que Jacques Cousin
avait choisi lui-même pour l'accompagner. Rien ne saurait rendre la merveilleuse bonté avec laquellele docteur avait surveille les premières études de Vincent ; elle n'était réellement dépassée que par l'indulgence du prêtre. La fougue de caractère et la violence du marin, son humeur altière, aventureuse, sa haine précoce pour tout ce qui s'élevait au-dessus de lui , en un mot, tous les torts d'une jeunesse vive , ardente , Descaliersles excusait, il jetait sur eux un voile complaisant. Vincent était du reste un matelot expérimenté; à peine âgé de trente ans, il avait déjà tenu la mer; il affectait du goût et de l'audace pour les nobles entreprises. La navigation de Dieppe, h cette époque, méritait a coup sûr de fixer l'attention. Ce n'était déjà plus un ramas de simples pêcheurs que ce peuple; c'était une légion de hardis navigateurs. La présence des Diep-
'lO vixCent pinzon.
pois sur les côtes de Guinée , vers 1584 , la connaissance de la boussole et l'étude de l'hydrographie étaient trois grands faits.
L*art de devenir pilote, c'est-à-dire de se reconnaître en pleine mer,Descaliers le possédait mieux que personne ; il l'enseignait aux moindres matelots du port. N'eût-il été attendu par lui qu'avec le vif sentiment d'inquiétude qu'inspire une expérience commencée , le retour du Saint-Jacques eût donc fait battre le cœur du prêtre ; mais il y avait peut-être d'autres raisonsqui portaient Descaliers à hâter de ses vœux l'heure de ce retour. Il semblait que depuis le départ de Vincent Pinson , quelque chose lui manquât; il allait visiter souvent la vieille Marthe dans le Pollet , sans doute afin d'obtenir de la pauvre bonne mère des nouvelles du contre-maître. Malheureusement, ainsi que nous l'avons dit , Pinson s'était montré
avare de lettres ; Descaliers seul avait reçu de lui une sorte de consultation géographique, une lettre d'élève , où il ne lui parlait que de quelques observations maritimes.
Celle lettre renfermait h peine un paragraphe pour Jeanne , la cousine du contre-maître, qui passait par toute la ville pour sa
sœur.
Jeanne était une charmante fdle de seize ans ; sa principale beauté ne consistait pas moins dans Téclatanle pâleur de son teint que dans ses longs yeux, fendus en amande. Ses cheveux retombaient en grappes brunes des deux côtés de son cou, la suavité de son sourire n'était égalée que par celle de son regard. A la voir ainsi sur le port, son livre d'heures à la main (car elle sortait de l'office du dimanche), vous eussiez dit une vierge de Raphaël. Ses épaules, à peine masquées par un léger voile, étaient frappées
^8 VLNCEiNT PINZON.
çh et là de ces admirables fossettes qu'aiment tant les peintres; des lueurs de satin couraient h son cou. A ses seules mains effilées et à ses longs cils recouvrant des prunelles d'un bleu céleste, on se surprenait h se demander si véritablement ce n'était pas là une noble fdle, une nièce de quelque seigneur de la ville d'Eu. Pourtant ce n'était que Jeanne, Jeanne la propre fille de la sœur de Marthe Pinson. Pourquoi Marthe avaitelle ainsi adopté cette nièce et l'aimai t-elle à l'égal d'une fdle? c'est ce qu'un seul homme savait peut-être dans toute la ville, et cet homme se fût bien gardé de trahir un tel secret.
Quoi qu'il en fût, Jeanne était élevée par sa tante comme par une mère , elle était la joie de ses cheveux blancs. Gazouilleusc comme une fauvette, elle égayait la bonne vieille par des chansons du pays, des récits
VINCE^T PlNZO?!. ]d
merveilleux , des fabliaux chers aux Pollclais. Le grand âge de Marthe faisait ressortir encore la jeunesse de Jeanne, elle ne manquait guère de se voir suivie à la sortie de l'église du Pollet par une foule d'amoureux quand elle donnait le bras à sa tante. Marthe elDescaliers composaient sa société, elle vivait de la seule fortune de ]\îarthe qui se bornait à bien peu de chose. La mère de Jeanne n'existait plus, sa tante l'avait retirée aussitôt chez elle. Née avec des instincts nobles et jetée tout d'un coup au milieu d'un monde grossier , Jeanne se confiait intérieurement h un meilleur avenir, elle avait fondé sur Vincent l'espoir d'une vie nouvelle. Le contre -maître était un homme jeune et vert, les traits de son visage fortement caractérisés indiquaient la résolution . En consultant le miroir de la vieille Marthe, la jeune (llle se disait que son cousin, on
plutôt celui qu'elle appelait son frère , ne pourrait l'avoir oubliée , il revenait sans doute avec le désir d'être désormais tout à elle. Jeanne avait brodé de ses belles mains une écharpe pour le contre-maître, la devise de l'écharpe était : Sancte Jacobe, exmidi me ! Descaliers avait plus d'une fois suivi l'aiguille de Jeanne pendant ce travail, plus d'une fois aussi il avait surpris quelques larmes qui tombaient de ses yeux sur le tissu. Elle allait donc enfin le revoir celui qu'elle avait si impatiemment attendu, cet homme qu'elle élevait dans son idée audessus des autres hommes ! Jeanne dans cet instant était véritablement encore plus belle; son corsage brun, h plis serrés, bordé vers le haut de blanche hermine, semblait prêt à rompre sous les battements de son sein.
Ces trois personnages, Marthe, Jeanne et Desoaliers, oprouvnionl donc depuis une
heure la joie et les agiladons de rallente, lorsque la barque du pilote deDieppe revint, et bientôt le capitaine du port le conduisit au pied de la tour aux Crabes. Là, il s'y renferma pour s'entretenir avec lui dans une petite salle basse. C'était précisément contre la fenêtre de cette salle que Jeanne, élevée sur un escabeau apporté par elle pour voir de plus loin, se trouvait alors adossée.
— Et dire, maître Descaliers, que je ne puis rien entendre de ce qu'ils marmottent là ! s'écria Jeanne en frappant son livre d'heures de ses ongles roses. Sont -ce de bonnes ou de tristes nouvelles? ce qu'il y a de sûr, c'est que l'arc-en-ciel a disparu !
— Confîez-vousenDieu, ma chère enfant, répondit le prêtre, la mer et le ciel sont à lui. — Il faut, murmura intérieurement Descaliers en se parlant à lui-même, que (Cousin ait fornié le projet de n^gagnor ce rivage
22 VKNCtM riN/.O.N.
d'Afrique qu'on l'avait cliargc de rccori' «aiire, il aura lait roule vers le pôle du midi en courant sur l'est... Etcxaiidi nos in die (jun invocaverimus le! ajouta le vieillard en essuyant une larme.
— Mon bon père, dit la vieille Marthe , voilà des gens qui disent que le pilote avait l'air tout effaré en arrivant ; il vient d'envoyer chercher messieurs du Corps de Ville, il ramène peut-être un prince d'Afrique à son bord.
— Ou bien un lion , reprit Jeanne , un beau lion comme celui qui léchait les mains de Daniel et qui est peint dans les imnges de ma Bible...
— I^Iessieurs du Corps de Ville, reprit Descalieis , l'avcz-vous donc oublié , ma chère ^larthc? sont revêtus de la juritjiclion mariiime. Tenez , les voici en robe, en cha[)eroii et en manteau. Du moment que
VOUS les voyez venir, c'est que le SaiiU- Jacques ne peut larder...
— Le maudit brouillard! dit Jeanne, en voyant l'aspect de l'Océan qui changeait subitement. Des réseaux de brume enveloppaient sa surface.
— En effet, le temps change, répondit le prêtre ; mais à l'aide de ce télescope, je vois fort bien le Saint-Jacques et sa manœuvre. Il arrive, le vent est pour lui , il l'aide et le pousse comme un vrai cygne sur l'eau ! Tenez, Jeanne , ne distinguez-vous pas avec ce verre les agrès du bâtiment? il vient, il vient, il a notre pavillon à fleurs de lis !
— C'est vrai, reprit Jeanne, en prenant le télescope. Mon Dieu ! quelle joie ! mais aussi depuis huit mois que de choses ont pu se passer !
— Que de choses et de pays ! ajouta à voix Ijasse Descaliers.
— Mon fils, mon unique fils, je vais donc le voir avant de mourir ! s'écria Marthe en levant les yeux au ciel.
— Maintenant, mère Marthe , le voyezvous? C'est à votre tour à présent. Un bon voilier, ma foi, que ce Saint- Jacques, ruminait Descaliers; c'est une llèche d'Anglais pour la vitesse ! Il y a là de braves Castillans, dans cette foule, qui nous l'envient.
Ave Mariai ajouta-t-il tout d'un coup, en tirant de sa robe violette un chapelet et en se prosternant lui-même sur les dalles du quai contre lesquelles il colla ses lèvres. A genoux, vous autres ; je vois le maître canonnier debout h sa pièce sur le Saint-Jacques. A genoux, et prions Dieu pour nos frères !
Il avait h peine fini, que tout ce peuple amoncelé sur le quai s'était agenouillé comme \\\\ seul homme. La voix accentuée
du prêtre murmurait encore la prière, quand un des graves magistrats du Corps de Ville lui demanda à l'oreille s'il pouvait lui procurer une indulgence...
— Rome en vend seule, lui répondit Descaliers; mais, mon pauvre frère, vous avez donc commis un crime?
— Non, mais je vais en commettre un.
Je ne puis croire que la sentence que vous allez nous voir porter ne soit pas une injustice... Il s'agit...
En ce moment, le canon du fort salua d'une triple bordée l'apparition du Saint' Jacques à quelques sillons du chenal de Dieppe. La mer était bonne pour le navire, et le vent gonflait ses voiles. Tout l'équipage était sous les armes , quoique ce ne fût là qu'un navire marchand, mais il était frété à peu de chose près de façon à soutenir une guerre. Les matelots du port chaiilaicnl à
20 VlNCEiNl' PlNZON.
pleine voix une chanson d'un rliythme bizarre et d'une mélodie presque sévère, avec laquelle ils accueillaient le Saint- Jacques. La figure de ce saint patron du navire était ornée de plumes et de coquillages étrangers, qui semblaient merveilleux aux Dieppois ; le charpentier du navire , qui était souvent le peintre de l'expédition, en avait coloré ce jour-là les joues d'un rouge si vif, que le divin apôtre ressemblait presque à Bacchus. Bien tôt les regards des nou veaux arrivants et ceux des habitants de la ville se rencontrèrent; mais il semblait en vérité qu'il y eût de la douleur sur tous les traits des matelots du Saint-Jacques , ils ne répondaient que parlesilence aux chansons des Dieppois. Le capitaine Jacques Cousin était le premier sur le tillac, l'épée nue ; il portait un riche manteau à l'espagnole bordé de fourrures, une loque de velours, et une chaîne d'or à
liiplc loiuà son cou. Pressées l'une contre l'autre . ]Marlho et Jeanne avaient cherché vainement le contre-maître Vincent Pinson, lorsque tout d'un coup un spectacle étrange frappa leurs yeux : elles virent un homme garrotté au pied du mat.
Jeanne poussa un cri ; la vieille Marthe se laissa tomber sur les dalles du quai, et Dcscaliers s'élança vers le Saint- Jacques .
— Justice soit faite, justice haute et ferme! s'écria Jacques Cousin. Messieurs du Corps de Ville, je vous livre cet homme. Le pilote a dû vous instruire, tous tant que vous êtes, ainsi que le capitaine du port, de l'insubordination de Vincent Pinson. 11 n'a cessé de contrarier nos projets et a même essaye de faire révolter l'équipage. Vous tenez en main l'enquêle faite h bord par mes ordres, les lénioignngrs des officiers et
28 VIiNGENT PhNZON.
matelots de mon navire y consignés. Donc, que rien ne vous arrête ; mais je déclare que je ne mets point le pied dans ma ville natale, moi, capitaine d'un navire confié par vous, que l'on n'ait puni Vincent Pinson le révolté î Fjucore une fois, justice !
Ces paroles du capitaine produisirent d'abord la stupeur, puis les murmures. Le Corps de Ville, composé des plus intègres magistrats de la cité, parut lui-même atterré; Vincent Pinson était, on l'a dit, non seulement le contre-maître de Cousin, mais un des plus habiles matelots du port de Dieppe. Jeanne, liorsd'elle-mêmeetla pâleur de la mort sur le visage, cherchait Descaliers au milieu de cette foule ; elle s'était jetée aux pieds des juges du contre-maître. Descaliers s'était fait descendre dans une chaloupe, et de là ii haranguait de son mieux son ancien clcvo Jacques (Cousin. Mais le
front du capitaine demeurait inflexible; tout ce qu'il put faire, ce fut de ne pas regarder le prêlre, dans la crainte que son courage à lui-même ne vînt à défaillir. La vieille Marthe évanouie avait été portée par quelques marins dans la salle basse du pilote, à la tour aux Crabes. La pauvre femme n'entendit pas la sentence suivante que prononcèrent bientôt MM. du Corps de Ville, au milieu de ce peuple agité alors de mille sentiments confus :
« Nous , magistrats supérieurs de la police maritime de Dieppe , déclarons le contre-maître Vincent Pinson coupable de rébellion vis-à-vis de son capitaine , et incapable à l'avenir d'être employé sur les vaisseaux du port de Dieppe. Son nom sera rayé des registres et du greffe de l'Amirauté: à dater de ce jour, il est libre de toute paie et de tout service. En considération de l'hcu-
50 VINCENT l'INZON.
reux retour du Saint-Jacques , nous voulons bien nous contenter de la prison qu'il a subie dans la traversée, et lui ordonnons seulement d'assister pieds nus à la messe célébre'e pour remercier Dieu du succès de l'expédition.
« Fait h Dieppe, le 15 août 1448. j>
La mère de Vincent Pinson n'entendit pas en effet celle lecture, car elle se débattait entre, les bras de l'agonie. Bientôt un cri parti de la salle basse de la tour aux Crabes répondit à l'arrêt des juges maritimes, ce cri avait suivi le dernier soupir de la pauvrevieille Marthe. Doscaliers et Jeanne reçurent Pinson pâle et débarrassé de ses liens, ils le reconduisirent à la demeure de Marthe, dont le corps inanimé ne tarda pas à franchir lui-même le seuil...
Vincent Pinson ne pleura point , il sccon-
tcnla de demander un peu d'eau h Jeanne , et de laver ses mains encore violettes de la pression des cordes... Il baisa le front du cadavre, et récita jusqu'au lendemain avec le prêtre et la jeune fille les prières des morts.
Il n'yeutaucun marin pour accompagner Pinson au convoi de la pauvre Marthe, mais seulement un Castillan en manteau, qui semblait prendre au sort de Pinson un intérêt plus vif encore que Descaliers....
Trois ans s'élaiont écoulés depuis la scène que nous venons de raconter. Yincenl Pinson, déchu de ses droits de marin, n'en habitait'pas moins, dans le faubourg duPollet, r une de cesmaisons h pignons de bois croisés
comme on en voit quelques-unes; c'était la maison de Marthe, dont Pinson gardait encore le deuil. La porte de cette maison ne s'ouvrait qu'à un seul homme, àDescaliers.
Le prêtre avait sondé mieux que personne la profondeur incurable de cette blessure, il connaissait le caractère de Vincent , aussi ne lui parlait-il jamais de ce qui était arrivé. Descaliers avait eu recours au seul moyen qui lui parût propre à ramener le calme et l'oubli dans l'âme du contre-maître, il l'avait marié avec un ange de dévouement et d'amour, Jeanne était devenue sa femme.
La mort précipitée de la vieille Marthe privait la jeune fdle de toute ressource , il ne lui restait d'autre appui naturel que Pinson, mais Pinson avili , déchu , déshonoré ! Cependant elle n'avait pas hésité, la généreuse créature, elle avait tendu la main au mateloi , car en cet homme elle avait, hélas! placé
tout amour et toute existence. L'hisloiie de bien des jeunes filles est ainsi faite, une excessive pitié près d'un excessif amour, il faut bien que leur âme noble trouve une issue, et l'on sait de quels parfums abondants l'âme de Jeanne , véritable vase d'élection , était remplie.
Jeanne n'avait jamais connu sa mère, elle était morte en lui donnant le jour , de sorte que, tout enfant, Jeanne avait étendu ses petits bras vers la sœur de cette femme qui lui devait ses caresses , et dont Marthe ne lui avait parlé jamais qu'avec tendresse et bonté. Pauvre Jeanne ! ce fut une triste noce que la sienne ! Elle avait épousé Vincent Pinson à minuit , dans la petite chapelle du PoUet, cette enceinte humide , h la voûte de laquelle pendaient alors comme aujourd'hui les ex voto et les navires en bois sculpté des
marins. Tout dans celle chapelle rappelait
au contre-maître son ancienne profession... Il semblait que ces humbles murs l'insultassent. Prononçant sur elle la bénédiction , la pâleur de Descaliers était visible ; deux vieilles religieuses assistaient seules à cette cérémonie. Vincent Pinson l'avait reconduite chez elle , comme on reconduit une victime consacrée ; il n'avait pas compris évidemment la grandeur du sacrifice , ou bien il cherchait lui-même h s'étourdir, tant il avait le cœur déchiré.
Depuis l'horrible châtiment qui l'avait atteint, l'ancien contre-maître du Saint-Jacques était tombé en effet dans un abattement profond ; un morne délire semblait s'être emparé de son esprit. Que l'on se figure Peffet produit sur la population dieppoise par cette interdiction lancée sur Pinson ! C'était à qui le fuirait , d'autant que le malheureux ne s'était pas même défendu, qu'il avait ac-
VhNCEJNT PINZON. 57
cepté cette honte comme une justice , et que les matelots faisant partie de l'équipage de Cousin déposaient hautement de sa révolte. Vincent Pinson n'était pas un de ces hommes timides qui ont recours au suicide pour en finir : il avait déjà supporté trois ans le poids d'un pareil revers. Il ne disait pas : Je veux mourir, mais il retournait sous toutes les faces ce mot : Je veux me venger !
Le serrement de cœur qu'il avait éprou \6 en voyant ainsi fermer violemment pour lui le livre de son ancienne vie ne saurait se rendre; il en avait perdu quelque temps la mémoire et la perception des faits. ïl lui semblait voir quelquefois h côté de lui surgir l'ombre de ce Pinson le marin qu'il avait connu ; elle parcourait avec lui le cimetière, la falaise et la vallée. C'étaient là ses trois endroits de prédilection : rarement le rencontrait-on par la ville , où le seul aspect dn
port l'affectait avec tant de force qu'il pleurait comme un enfant. Il partait dès le matin pour gravir la rampe de ces montagnes crayeuses qui bordent le côté de l'ancien fort du Pollet; il n'en revenait souvent qu'à la tombée de la nuit. D'une sobriété excessive pour lui-même, il n'avait pas même la ressource du vin ou de l'orgie pour s'étourdir ; il dormait à peine quelques heures tout habillé sur son lit , et se réveillait pour contempler les belles lueurs du soleil levant sur la mer. Cette vie sauvage , si uniforme qu'elle fût , avait pour cet homme rayé de sa ville des délices incomparables. Souvent, par un temps d'orage, il la regardait du hautdeces collines dont la vague mordait le pied; souvent, quand la sombre mer hennissait comme un coursier et que le vent fouettait les longues herbes , il appelait sur elle les malëdiclions et les revers. Après loul, ce
VINCEM riN/,OK. 51)
n'était que l'ambition , cette conseillère perfide, qui l'avait conduit à la révolte: le joug de Cousin lui avait paru un joug dur ; il savait qu'il était meilleur pilote que lui, et que le capitaine du Saint-Jacques n'eût rien pu tenter sans son contre-maître.
La jalousie de Cousin lui était connue ; en se révoltant contre lui, il avait obéi à une impulsion de sa nature fougueuse. Vincent Pinson, le matelot, était loin d'être un homme ordinaire, il avait tous les vices que donnent la rêverie et l'audace, il se croyait constamment appelé h de grandes choses.
Roi de la mer dans sa misérable chaloupe, il lui avait souvent commandé ; encore enfant, il se complaisait à tracer, sous l'œil du vieux Descaliers, des cartes où l'encre se mariait h la couleur. Détesté de bonne heure par ses camarades en raison de sa supériorité, il n'aimait guère la société des marins,
-^0 VINCENT PLNZO.V.
même avant qu'il fût rayé de leur milice; en revanche, on le voyait curieux au dernier point de celle des grands seigneurs. Un manteau de velours brode le faisait tressaillir, il rêvait souvent de palais, de pierreries et d'esclaves. Dans ce cœur bercé d'espérances et nourri d'orgueil l'amour devait tenir peu de place, le désir d'un nom et d'une fortune l'emplissait !
Descaliers ne s'était lepeiui que trop tôt d'avoir fait germer lui-même chez le marin ces instincts de témérité ; la punition sous laquelle Vincent venait de courber le front lui semblait terrible, mais juste. Seulement le prêtre se fût cru infâme d'abandonner en ce rude assaut son élève bien aimé, un homme qui était devenu le mari de Jeanne ! 11 avait tout espéré du temps, nous l'avons dit ; c'était sur ses propres deniers qu'il avait doté la jeune fdle. Vincent Pinson
VINCËiNT l'INZO.V. 44
redoutait Dcscalicrs plus encore qu'il ne l'aimait ; il y avait même des instants de lièvre où il était près de le maudire. A quoi lui avait servi l'étude et son apprentissage chez le prêtre ? Par quelle fatalité le capitaine Jacques Cousin s'était-il rencontré sur les mêmes bancs que Pinson et chez le même professeur ? Le contre-maître ne pouvait pardonner h Descaliers d'avoir eu pour élève un homme qui l'avait foulé sous ses pieds, et dont il eût pu vingt fois briser le navire contre un écueil. Descaliers lui semblait de plus devoir le juger en homme rigide : n'avait-il pas servi comme marin, et ignorait-il les lois de la discipline? Enfin , c'était cet homme qui avait rive son existence maudite à une femme qu'il ne se sentait fait aucunement pour rendre Iteureuse. Ces idées aigrissaient encore Pinson ; la présence de Descaliers, au lieu d'être
-^2 VI.VCEiNT riKZOK.
pour lui un sujet de consolation, était devenue un supplice.
Et pourtant Descaliers était bien, après Jeanne, le seul ami qui lui restât aux jours mauvais ! Il ne l'abordait jamais qu'avec de bonnes et compatissantes paroles, son ardente sensibilité allait au-devant de ses peines , il arrachait de son chemin les épines qui devaient le déchirer. Ce trésor qu'il avait donné à Pinson, cette Jeanne si dévouée, si naïve , il venait la visiter chaque jour, il cherchait à faire entrer l'espérance dans le cœur du contre-maître. Une chose étonnait profondément Descaliers , c'est que Pinson ne lui répondît même pas quand il lui parlait de ses voyages. N'avait-il donc rien vu qu'il pût lui raconter, a lui qui avait été son maître! Le silence obstiné de Vincent Pinson était pour Desralif rs une éniî^mc bizarre qu'il n'osait ap-
VINCENT riNZON. 43
profondir. Du côté des confidences, Jeanne n'était pas même plus favorisée que lui, Pinson affectait de ne jamais parler devant elle de sa première vie. Le peu d'objets qu'il avait rapportés du navire étaient enfouis dans un petit cofîVe qu'il n'ouvrait jamais, et dont il portait jour et nuit la clef pendue h son cou.
En vérité, si le cruel état du contre-maître eût été susceptible de guérison , il eût cédé aux soins empressés de Jeanne! Son désir de l'arracher à lui-même et à sa vengeance était profond. Gomment le distraire de ses
sombres projets, comment les lui faire oublier? Depuis quelque temps il était plus longtemps dehors , où pouvait-il aller?
Jeanne l'ignorait, c'était pour elle un supplice. Jeanne était entrée si profondément dans la situation de Vincent , elle le savait si malheureux et le trouvait en même temps si atrocement puni, qu'elle avait formé le dessein d'amener ses propres juges à la clémence. Elle brûlait de parler en sa faveur, de le faire réhabiliter... Ce que n'avait pu Descaliers , elle le tenterait , elle irait trouver messieurs du Corps de Ville, les discours les plus animés et les plus louchants se pressaient déjà sur ses lèvres. Celte idée s'enracina tellement dans son esprit, qu'un matin où Pinson dormait encore, elle vint demander au prêtre l'aide de son bras, et se dirigea vers le Conseil de l'Amiraulé.
lîro'
Il faut dire aussi qu'à ce projet de sauver Pinson, se joignait pour Jeanne l'espoir de lui avouer une plus grande joie, elle était grosse ! L'état misérable dans lequel elle vivait, et plus encore la crainte des imprécations du marin, lui avaient fait cacher cette grossesse qu'elle ne confia qu'à Descaliers... Arrivée devant le conseil, ses genoux fléchirent, car elle venait d'apercevoir Jacques Cousin.
A côté de lui se tenait un homme richement vêtu suivant la mode castillane. Les plusbelles fourrures bordaient son manteau, et il frappait en ce moment l'un contre l'autre ses gants parfumés d'eau de senteur. Il causait avec le capitaine dans l'embrasure d'une fenêtre.
— Seigneur Castillan, lui disait Cousin, ce serait avec joie que je vous communiquerais la carte des pays que j'ai parcourus,
48 VINCENT riNZON.
mais le contre-maître de mon navire, celui que j'ai fait rayer des registres de l'amirauté il y a trois ans, a confessé lui-même, dans son interrogatoire, qu'il avait jeté le registre de notre expédition à la mer. Honte sur l'infâme ! car c'était lui que j'avais chargé d'écrire ce journal, lui seul, entendez-vous ? aussi mon patron Saint-Jacques m'a puni.
— En sorte que vous ne pouvez satisfaire ma curiosité ?
— Je ne puis que regretter de no pas être utile ou agréable à un aussi bon gentilhomme que vous. Vous auriez lu cela sans doute par pure distraction..., dit Cousin en le fixant, en noble voyageur qui aime le nouveau...
— Vous partez demain?
— Demain. Prenez-vous-en, mon noble seigneur, à ce misérable Vincent Pinson !
TINCENT PINZON. 49
A ce dialogue dont elle surprit quelques mots entrecoupés, les genoux de Jeanne manquèrent de se dérober sous elle. Son courage la délaissa. La prière venait tout d*un coup d'expirer sur ses lèvres tremblantes. Jacques Cousin reconnut Descaliers , il s'inclina devant le prêtre avec respect, et lui demanda quelle était celle femme.
— Celle de votre ancien contre-maître ; . . . de celui qui a partagé vos études, ajoula Descaliers d'un ton chagrin. Elle vient...
— Vous demander grâce pour son mari, capitaine, interrompit elle-même la femme de Pinson . Trois ans de douleur ne vous ontils pas vengé? Malgré les soins de ce digne prêtre, la misère s'est glissée sous notre toit, et maintenant, reprit Jeanne en se relevant avec la fierté d'une mère, nous
sommes trois qui en souffririons, capi- I. 4
taine... Sachez que celle qui vous parle est enceinte !
— Votre douleur m'afflige, répondit Jacques Cousin , ému malgré lui au souvenir de son ancien contre-maître; mais que poursuivez-vous? La rentrée de votre mari dans le service de mer? Cela regarde messieurs du Corps de Ville ; je ne pense pas qu'ils puissent revenir sur leur arrêt. Tout ce que je puis vous promettre à vous et à ce vieillard, c'est que d'ici à ce soir Vincent Pinson recevra de mes nouvelles...
Après ces paroles le capitaine se hâta de sortir, en donnant le hras au Castillan qui avait été témoin de celte scène.
La figure de cet homme ne semblait point inconnue à Jeanne; elle croyait l'avoir entrevue le jour même du convoi de Marthe... Quel intérêt avait ramené depuis à Dieppe cet étranger, ce seigneur à riches broderies,
devant sa maison, an Pollet même? Jeanne l'avait vu souvent rôder sous la fenêtre ou se coller sur le passage de Pinson comme s'il eût désiré de lui parler... La maison de l'ancien contre-maître étant fermée irrévocablement à qui que ce fût, elle se trouva singulièrement étonnée de voir, le soir même de cette scène à l'Amirauté , le Castillan entrer tout d'un coup dans la petite chambre où elle faisait de la dentelle près de Pinson. A son aspect le marin pâlit, et les muscles de son visage se contractèrent.
— Je suis à vous , senor; je vous suis... se hâta de dire Pinson, même avant que le Castillan lui eût parlé. Jeanne , ajoutat-il, comme s'il eût voulu la rassurer, tu peux dormir ; je reviendrai dans une heure. Il partit après avoir embrassé Jeanne sur le front avec un air de ravonnoment et de
joie. Jeanne observa avec anxiété qu'il tenait sous le bras ce petit coffre dont il n'avait jamais ouvert l'intérieur devant elle... Il avait encore le pied sur le seuil de la porte, quand un homme à la livrée de l'Amirauté de Dieppe parut devant lui avec une sacoche d'argent.
— Ceci est pour vous, dit l'homme.
— Vous vous trompez sans doute, répondit Vincent Pinson , cet argent n'est pas pour moi ; d'où pourrait-il me venir?
— C'est le capitaine Jacques Cousin...
— Le cap. ..i...taine Cousin ! murmura entre ses dents le contre-maître, ah! c'est lui qui t'envoie... c'est lui !... Eh bien ! vat'en lui dire, au capitaine Jacques Cousin, qu'à dater de ce jour, Vincent Pinson , le marin de Dieppe, est bien mort; va-t'en lui dire qu'il n'y a d'ailleurs qu'un marin à qui l'on doive l'argent de la marine
VINCENT l'INZON. 3S
Va! es-tu donc cloué à celle place? val'en!
Jeanne chercha en vain à cahner l'irri talion du contre-maître.
— Au lieu de ma réhabilitation , lu vois, ils m'envoient de l'argent.
Après avoir ainsi renvoyé le messager de Jacques Cousin, il avait rabattu sa cape sur ses yeux ; et marchant côte à côte de l'étranger, il gagnait avec lui , malgré le froid cl la pluie, l'un des côtés les plus déserts delà falaise qui abrite le faubourg. Plus d'une fois déjà ce plateau l'avait vu gravir avec l'étranger ses épaules velues et déchiquetées par le bec des oiseaux de nuit. Plusieurs croyaient, au Pollet, qu'il avait des conversations sur cette montagne avec le diable. Cette nuit la conversation fut brève.
— Ton parti est pris? hii dit l'étranger.
— Bien pris.
34 VINCENT PliNZOiN.
— Tu consens à t'embarquer cette nuit même pour l'Espagne?
— Pour l'Espagne... cette nuit.
— Es-tu certain que là-bas ta mémoire le serve '^
— Fiez-vous à moi, je n'oublie rien ! ...
— Et ta femme ?
Pinson hésita.
— Vous m'avez promis de déposer pour elle , entre les mains d'une personne sûre , une pension annuelle de mille livres...
— C'est fait.
— J'ai le droit d'exiger la preuve, senor.
— Prends ce papier, la voici !
— Bien ; voilà qui est en règle, autant que la lune me permet de lire...
— Que fais-tu de ce colïVe?
— Ce sont mes bardes.
— ' Vois-tu celte cbaloupp? elJo fait vers jious force de rames.
VINCENT i'INZON. OO
^-^k^ Elle a le drapeau castillan , je la vois bien.
— Elle avance! ' '"''"'*■
i-i— Pas assez vite pour que je n'aie le temps de jeter en arrière un coup d'œil sur ma ville !
— Non, pas de coup d'œil en arrière, tu faiblirais.
— Moi faiblir! scnor, vous ne me connaissez pas.
Vincent Pinson contempla le port et les toits de sa ville endormie... La pluie avait cessé, la lune avait reparu. Les clochetons de la cité s'arrondissaient mollement sous sa lumière. Le marin essuya une larme de rage, en revoyant la vieille voile à demi déchirée qui servait de drapeau à la tour aux Crabes. Depuis trois ans, il fixait chaque soir cette tour comme on fixe un ennemi... (tétait devant clic que le Corps de Ville avait [)ro-
56 VI.NGEM' PlNZO>.
nonce sa sentence, c'était dans son enceinte que sa mère était morte sans le bénir.
— Enfin ! s*écria-t-il en se laissant couler dans la chaloupe , après avoir descendu en se cramponnant aux rochers comme un chat sauvage, enfin je serai vengél...
.^Ji
Depuis deux mois et quatre jours, Christophe Colomb avait quitté le port de Palos.
Trois caravelles choisies pour le voyage composaient l'expéditiou ; c'ctaientlaPiuia, la ISina et la Santa-Maria.
58 Vl^CEJNT PliNZOiN.
Ce dernier navire était monté par Colomb.
Le vent était frais ce jour-là, les caravelles avançaient à pleines voiles.
L'amiral était sur le pont ; il avait devant lui l'astrolabe et la sonde, que tenait Pedro Guttierez , ancien valet de la reine. Rodriguez Salcedo , contrôleur militaire de la flotte , et Sancliez de Segovia , commissaire des guerres, étaient près de lui. Colomb examinait attentivement plusieurs herbes dont la couleur était mêlée de vert et de jaune ; elles paraissaient détachées nouvellement de quelque île ou de quelque roche voisine.
— Que l'on m'aille chercher sur la Nina le capitaine Vincent Pinson, dit Colomb.
Le capitaine de la ISina, Vincent Pinson, ne tarda pas h monter sur le vaisseau amiral.
VINCENT PINZOiN. 59
Dès qu'il y fut arrivé, Colomb l'enlraîna vivement dans le château de poupe , et là ils échangèrent quelques paroles à voix basse.
— Ainsi , reprit l'amiral , pas de murmures pendant ces deux jours ?
— Pas de murmures , amiral , les indicesde terre se multiplient ; des oiseaux ont volé si près de ma caravelle qu'un matelot a tué celui-ci avec une pierre. Ils ont pris aussi un empereur et une dorade.
— Les oiseaux venaient du nord?
— Et allaient au sud , comme je vous l'ai fait remarquer. Encore une fois, la terre ne peut être loin.
— Vous avez raison , capitaine Vincent, et vous avez dû reconnaître que la violence des courants était diminuée. Cependant vous vous êtes trompé déjà une lois , et vous avez crié : Teri'C !
60 VI.NCEM PJNZON.
— Cela est vrai , mais votre altesse oublie que c'était un stratagème convenu pour tirer les équipages de leur abattement. J'ai expliqué à mes hommes que des nuages produisaient souvent ces apparences.
— Gomment a été la prière du soir à bord ?
— Fort bien. Vous avez dû observer que l'aiguille variait hier de plus d'un quart de cercle , et que le jour elle demeurait fixe au nord. Les deux étoiles que nous nommons les Gardes étaient ensemble h l'occident pendant la nuit , et lorsque le jour commençait à paraître , elles se rencontraient au nord-est.
— G'est vrai , et j'ai expliqué cela à mes pilotes, qui en ont marqué autant de crainte que d'étonnement. La confiance que j'ai trouvé moyen do leur inspirer se commuuiqucra sans doute aux équipages.
— Le mien n'a pas encore oublié, altesse, que nous avons mis h la voile un vendredi.
— C'était un vendredi, en effet... le même jour, capitaine, où don Juan de Golonna , secrétaire d'état , vous recommanda particulièrement a moi. Vous connaissiez depuis longtemps don Juan de Colonna?
Vincent Pinson parut embarrassé. Colomb reprit :
— C'est lui , n'est-ce pas , qui vous a fait naturaliser Espagnol ?
— Lui-même. Je lai ai fait part du désir que j'avais de suivre votre glorieuse expédition.
— Indépendamment de dix mille maravédis de pension et de la mante de velours que le roi Ferdinand doit donner à celui qui fera la découverte des terres, vous savez, Vincent Pinson , que j'ai reçu de don Juan de Colonna des brevets en blanc ?
— Je le sais.
— ' Vous êtes un habile marin , capitaine Vincent. Vous sortez d une ville qui en a produit beaucoup. Pourquoi l'avez -vous quittée?
, — Pour suivre Christophe Colomb , l'amiral et le vice-roi, dans toutes les mers ; c'est ce que vous allez être. Tels sont les titres que vous donnera la découverte , n'estce pas?
— Les articles du traité signé le 19 avril 1492 le disent.
— N'avez • vous rien à me commander , amiral?
— Rien, capitaine, si ce n'est de faire carguer, comme hier, toutes les voiles, à l'exception d'une trinquelte basse , et de conserver les signaux , dans la crainte que les caravelles ne soient séparées par un coup de vent.
Rodriguez Salcedo s'ëtant alors approché de l'amiral , la conversation fut interrompue. ' ' ' r
— Au revoir , capitaine , dit Colomb en pressant la main de Vincent Pinson , qu'una chaloupe allait ramener à son bord. Au revoir , et Dieu nous aide !
La pâleur de Colomb pendant cette courte conversation avec le capitaine de la ISina était visible. L'amiral avait porté plus d'une fois les yeux avec défiance sur Vincent Pinson, mais il le ménageait, il avait besoin de lui, c'était son capitaine, et de plus un pilote habile, expérimenté, réfléchi. Plus d'une fois il l'avait consulté , et il s'était toujours bien trouvé de ses avis. Pour l'amiral , homme de cœur et de loyauté autant qu'homme de génie , l'assurance de cet homme, dans chacun des entretiens qu'ils pouvaient avoir ensemble , avait quelque
chose de surnaturel et d'étrangement énigmatique. Colomb marchait en sublime rêveur à la poursuite d'un monde inconnu ; courbée sous des vents imprévus , son âme vacillait souvent comme la flamme d'un flambeau; Colomb le pâle Génois, c'était le courage luttantcontre les horreurs du doute; Vincent Pinson , c'était la certitude fixe , immuable; n'avait-il pas jeté la sonde avec Jacques Cousin dans ces mers? En le recevant à son bord des mains de don Juan Colonna , l'interlocuteur mystérieux de Pinson sur la falaise de Dieppe , l'amiral était loin de se douter que son équipage allait porter un crime odieux , inexcusable , inouï , un crime revêtu du cachet et du droit de cité dans lesEspagnes, la trahison I
L'âme haute de Colomb ne soupçonnait pas un si horrible mystère ; le zèle avec lequel YincentPinzonavaitpressé l'armement,
VÎNCËNT PINZÔN. 6S
Tactivitéde cet homme, son désirdefaire partie d'une expédition pareille , tout cela avait paru chose simple h l'amiral. Les Dieppois , ainsi que nous l'avons fait observer, avaient des relations assidues avec la Castille; il était d'usage que sur presque tous les navires de Dieppe qui partaient pour un voyage de long cours , on prît h bord soit un Espagnol, soit un Portugais, pour servir d'interprète ou de facteur. Qu'y avait-il d'étonnant dans la réciprocité d'une mesure semblaljle? Vincent Pinzon n'était plus même Dieppois, le 2 de son nom en faisait un Espagnol. Depuis six mois , fixé à Palos , en Andalousie, il y menait une large existence, grâce aux libéralités secrètes de don Juan Colonna. Donner un tel homme pour capitaine à la Nina , c'était assurer l'entreprise de Colomb; Vincent Pinzon ne pouvait avoir menti , évidemment il avait parcouru ces
mers. Il n'avait parlé qu'à don Juan Golonna , c'était plus qu'il n'en fallait pour sa fortune. Au retour de l'expédition , la récompense, àdéfaut de l'honneur de la découverte, l'attendait.
L'ensemble de Vincent Pinzon, l'ancien marin de Dieppe , devenu capitaine de la Nina , avait bien changé depuis six mois, j Ce n'était plus un pauvre marin vêtu de laine , c'était un homme à broderies et à plumes, rempli de hauteur, de fierté et d'insolence. Ce front abaissé pendant trois ans, il l'avait enfln relevé aux brises tièdes de l'Andalousie ; la pureté avec laquelle il parlait l'espagnol , qu'il avait appris , jeune encore , dans le cours de ses voyages , eût fait croire qu'il n'était jamais sorti du pays. Toutefois , si les habits de Vincent Pinzon avaient changé , sa haine était demeurée la même, il obéissait à sa vengeance en esclave
VINCENT PIINZON. éT
dévoué. C'était avec un frémissement de joie intérieure qu'il voyait chaque jour se dérouler devant lui, au milieu des mers, ce livre merveilleux dont il reconnaissait toutes les pages. Il aurait pu dire à l'amiral le nom de chaque écueil aperçu ou évité par Jacques Cousin, mais il se contentait de discuter avec lui sur le chemin qu'il convenait de tenir, et sur la nécessité de se porter plus au sud que ne le voulait l'amiral. Le souvenir du courant équatorial qui l'avait entraîné avec Cousin dans un premier voyage l'excitait seul, on le comprendra, à demander à l'amiral de cingler au sud , c'était la seule manière de retrouver ce courant si favorable à la découverte. Il y avait dans le cœur de cet homme tout un drame de crainte et de douleur quand il voyait le courage manquer aux matelots qui demandaient à grands cris de revenir,
68 TINGENT PINZON.
— Revenir ! s'écriait résolument Vincent Pinzon , élevant la voix sur le tillac de la Nina , au milieu des mécontents ; revenir ! le ciel nous préserve de nous arrêter à cette lâche pensée ! honte à jamais sur votre faiblesse ! En avant ! Dieu est avec nous, et nous découvrirons bientôt la terre !
Par ce seul retour, Vincent Pinzon eût en effet perdu sa vengeance. Aussi, ne se faisait-il pas faute de distribuer à ses matelots , et quand cela lui paraissait opportun , double ration de vin et de riz , il leur faisait valoir le nombre de poissons et d'oiseaux qu'ils prenaient autour du navire. Il s'agenouillait et priait Dieu avec une véritable ferveur, car il n'ignorait pas que le ciel et la mer entraient pour beaucoup dans sa vengeance.
Quelquefois , et lorsque la nuit épaissis-
YINCENT PINZON. 69
sait l'ombre autour de sa caravelle , quand tout devenait terreur et silence à bord des navires, il interrogeait de l'œil une faible lumière qui brillait dans la chambre du vaisseau amiral , c'était celle de Colomb.
Il veille , pensait le capitaine de la Nina, il poursuit son œuvre, le chercheur infatigable ! Il veille pour sa gloire , comme moi je rêve ici pour ma vengeance ! Oh ! si je voulais , je n'aurais qu'à dire un mot , et je serais un grand capitaine ! Ces hommes m'élèveraient sur le pavois , ces mêmes hommes qui passent leur vie , à ce bord, à se mutiner contre leur maître ! Science du passé ! oh ! je te remercie, tu vas me servir cette fois ! Veillez en paix, Colomb, veillez sur votre carte marine. Observez les astres et le mouvement des oiseaux , ces astres et ces oiseaux me connaissent , ils m'ont vu moi , marin chétif , sur le lillac du capi*
taine Jacques Cousin ! Aujourd'hui, je veux bien encore ramper, mais j'assure ma vengeance. C'est à quelques milles de cette terre que j'ai fait soulever les équipages de Cousin , c'est vers cette terre que je conduirai ceux de Colomb ! Encore une fois , veillez , amiral , veillez le compas en main ; moi je sens déjà, dans mes rêves, Todeur végétale pareille à celle du printemps qu'apporte le vent de la contrée inconnue!
Ecartés par le vent du droit chemin que nous tenions , ne sommes-nous pas tombés avec Cousin dans ce courant si puissant qui porte à la côte que nous cherchons? C'est ce courant que doit suivre notre triple vaisseau ; ce registre que j'ai écrit sous les ordres de Cousin , ce journal de notre expédition, je Tai là, là, dans ce coffre doublé de plomb, où il repose comme une arme sûre. Amiral , amiral , vous ne vous doutez
guère que c'est là votre talisman ! La vie de votre équipage , votre gloire et celle de l'Espagne sont dans ce coffre... et s'il tombait à la mer, dussé-je nager trois heures , dussë-je vous l'apporter à votre bord haletant et la pâleur de la mort sur les lèvres , amiral , je vous l'apporterais , vous l'auriez! Et Vincent Pinzon froissait chaque soir , en effet, les pages écrites par lui; chaque soir il posait sur ce coffre , do* cnu son oreiller, sa tète où bruissaient comme la vague SCS pensées impétueuses.
Le 8 octobre 1492, au lever du soleil, la caravelle la Nina , qui s*élail avancée plus que toutes les autres, tira un coup de
canon .
On crut que c'était la terre, mais chacun
74 VINCENT riNZON.
se trouva en un instant désabusé. La joie s'évanouit pour faire place à cette tristesse morne qui, chez les marins, devient toujours un mauvais indice. L'Océan, cet abîme profond et sans bornes, prêta les engloutir, glaçait de terreur ces hommes exilés de leur pays, à qui tout retour semblait impossible. Ils avaient été si souvent trompés, qu'ils étaient devenus insensibles h tout ce qui pouvait ranimer leur courage. Colomb n'avait jamais réussi à faire taire leurs murmures ; cette fois, ils éclataient avec une telle violence, qu'ils parlaient hautement de reprendre la roule d'Europe. La mutinerie de l'équipage mettait même la vie de l'amiral en danger.
— C'est un aventurier qui n'a rien à perdre, criaient les marins ; qu'il emploie la menace et l'autorité du roi , peu nous importe , nous saurons bien le jeter aux
VINCENT riNZON. 75
flots , et nous dirons en Espagne qu'il y est tombé par malheur !
— La cour, reprenaient les modérés, ne sauraits'offenserqu'après avoir pénétré plus loin qu'on ne l'avait jamais fait avant nous, l'espérance plutôt que le courage nous ait manqué.
— Nos provisions menacent de finir.
— La Santa-Maria fait eau !
— Ala mer! àla mer l'aventurier! Voyez, le vent change et il nous éloigne de notre route.
— Quels éclairs ! murmura à voix basse et en se signant Rodriguez Salcedo.
L'aile de l'ouragan devenait en effet de plus en plus lourde sur la mer, la vague clapotait autour des navires. Serrées comme des hérons autour du vaisseau amiral , les deux caravelles l'avaient rejoint ; de sorte que les murmures se prolongeaient d'échos en échos sur les tillacs.
Debout sur le château de poupe, l'amiral, les bras croisés , observait tranquillement le double symptôme de l'orage et de la révolte. Plusieurs de ces révoltés brandissaient des haches ; d'autres, ne gardant plus aucune mesure, disputaient déjà a Colomb le passage qui conduisait à sa cabine. Lagoutte, qui retenait souvent l'amiral couché sur un banc ou dans son lit, avait laissé voir les traces de sa douleur cuisante sur son impassible visage, il avait la pâleur d'un vrai suaire. Sa longue épée retenue à ses reins n'était pas même en ce moment hors de son fourreau de velours, il regardait seulement une image de Notre-Dame-de-Palos retenue par un clou à l'un des mâts et que le vent balançait.
L'obscurité produite par l'orage était devenue si forte, que pour examiner la carte marine l'amiral se vit obh'gé de demander
YINCENT PINZON. .77
de la lumière. Il n'y en avait point à bord de Ja Santa-Maria , Rodriguez Salcedo ayant donné secrètement l'ordre de les éteindre, le contrôleur militaire de la flotte craignant que l'on n'y mît peut-être le feu.
Sur la demande de l'amiral, un homme accourut bientôt de la Nina avec une lanterne de corne où tremblotait une pâle étoile de clarté. Il s'approcha de Colomb et calma les furieux par quelques paroles. Cet homme, c'était Pinzon. — Lui seul au milieu de cet équipage désespéré gardait sur son front l'audace et la confiance.
La vue de cet homme rendit à Colomb tout son espoir. Celait en quelque sorte le démon familier de l'amiral, il le consultait elle craignait. Les clameurs qui bourdonnaient autour de lui, il ne les entendit plus dès qu'il aperçut Vincent Pinzon, il perdit de vue ces misérables lâches attroupés autour de lui,
et qui ne parlaient de rien moins que de le garrotter et de le jeter à la mer.
— Garrotter l'amiral ! s'écria Pinzon en se retournant vivement , qui a dit cela ?
— Moi, reprit Nunès, moi, le pilote du vaisseau amiral: j'ai une mère et une femme qui n*ont que moi, je veux les rejoindre.
En parlant ainsi, Nunès, derrière lequel se cachaient plusieurs de ses compagnons, montrait à Pinzon une corde à gros nœuds ramassée sur le navire.
— Avance donc , misérable ! s*écria le capitaine de la Nina, oseras-tu bien toucher Colomb? Sais-tu ce que c'est que de garrotter un homme?.... Je le sais... moi..., continua-t-il sourdement; je m'en souviens.
Nunès avança ; il fit deux pas ; au second, Pinzon lui avait fendu la tête d'un coup de hache.
Un hurlement de rage accueillit celte
froide exécution. Colomb s'était placé devant Pinzon; il le protégeait de son épée nue. L'amiral, la main sur sa poitrine, harangua ses gens, il leur promit que si dans trois jours la terre n'apparaissait pas, il se livrerait à leur vengeance.
En ce moment même, la manœuvre des trois navires se vit brusquement interrompue. L'amiral parlait encore, lorsqu'un coup de vent sépara la Santa-Maria des deux caravelles que les matelots rejoignirent de leur mieux ; la vague battait son navire demeuré seul et sans pilote.
— Qui remplacera Nunès? s'écrièrent les matelots.
— Moi ! si vous le voulez, amiral, reprit Pmzon ; mon contre-maître peut diriger la Nina jusqu'à demain , je suis à vous cette nuit !
La tempête dura trois nuits.
Trois nuits entières , la Santa-Maria fut battue des vents ; il semblait que le ciel voulait faire mentir les promesses de l'amiral.
Vincent Pinzon devenu son pilote ne le
quittait plus , il commandait la manœuvre sous ses ordres. Vincent Pinzon , c'était l'ombre de Colomb, et, en vérité , pendant ces trois nuits cette ombre implacable suivit partout l'amiral. Au plus fort de l'orage, elle était là debout, lui montrant du doigt sur sa carte marine le chemin qu'on devait suivre. La sueur couvrait le front de Colomb; ses cheveux, jadis roux dans sa jeunesse, mais qui avaient blanchi de bonne heure, retombaient autour de sa tête en mèches confuses. Vous eussiez dit un vieux lion fatigué. L'amiral avait alors cinquante ans. A côté de lui , Vincent Pinzon paraissait presque un jeune homme, bien qu'à certaines rides aussi déliées que des fils on eût pu voir les ravages que la passion avait imprimés à son visage.
La chambre de l'amiral se composait d'une simple natte cl d'un grand bureau de
chêne. Sur ce bureau étaient rangés par ordre diverses correspondances ; un secrétaire écrivait et rédigeait jour par jour les détails de l'expédition. Ce soir-là, Pinzon et l'amiral se trouvaient seuls, le vent soufflait toujours au dehors avec violence.
— Reposez-vous, amiral , dit Pinzon , je veillerai bien seul cette nuit. Encore une fois , prenez un peu de sommeil..., je suis plus jeune que vous, et la fatigue ne saurait m'abattre...
— Y pensez-vous, Pinzon? reposer!
quand demain , demain je leur ai promis!....
— Et vous n'aurez pas promis en vain , amiral. Voici un tronc de canne et une planche travaillée par la main d'un homme ; l'orage a poussé vers nous ces débris...
— L'orage! Vincent Pinzon, reprit l'amiral en hochant la tête, l'orage ! toujours
84 VJ,\CENT PIINZON.
l'orage! mais, encore une fois, songes- tu bien à ce que je leur ai dit : Je vous donnerai un monde dans trois jours ? Aujourd'hui, liéJas! ce troisième jour est venu, et il ne me reste plus que quelques heures !
— Dieu nous prendra en pitié , dit Vincent Pinzon , la vague s'apaise , le vent doit tomber dans peu...
Un éclair vint illuminer les vitres de la chambre où ils étaient, Pinzon et l'amiral firent le signe de la croix.
— Vous pouvez me croire , on sondera dans quelques heures, et l'on ne pourra manquer de trouver fond. Pinzon n'est-il pas votre pilote?
— Et mon ami, ajouta Colomb; mais, s'il faut te le dire, en ce moment-ci je doute encore que tu ne sois pas un fantôme.
— Un fantôme , avez- vous dit , amiral ? Vous avez raison ; je suis le fantôme de ce
VINCENT l'iNZON. 85
(\ue j'étais autrefois, muiinura Piiizon (mi soupirant.
L'amiral n'attacha point de sens à ces paroles. Il fut arraclié bientôt à cet entretien par des cris multipliés ; sa présence sur le pont contint ces clameurs , et il se h a la de donner les ordres nécessaires. Il multipliait les exhortations autour de lui, lorsque lui-même conservait à peine l'espoir. Pedro Gui tierez arrivait en cemoment vers Colomb, il le conjura vainement de prendre quelque nourriture.
La Pinta, qui était de l'avant , avait disparu; on interrogeait inutilement sa trace sur la mer , on croyait la caravelle perdue. Pour la Nina , montée alors par le contremaître de Pinzon, elle venait d'allumer ses feux et demandait du secours. En vérité, c'était là une nuit horrible : adossé contre 1^ galerie de la Sania-Maria . ïe nouveau pi"
80 VINCENT PLNZON.
lote de Colomb semblait conjurer les flots , il faisait porter constamment le cap au sud. L'orage redoublait d'intensité, la pluie tombait en larges raffales sur le navire. Colomb s'approcha de son pilote , et lui demanda ce qu'il pensait.
— Que Dieu est le maître, amiral ; mais qu'il n'y a qu'un homme que je plaigne sur ce navire, c'est vous !
— Tu me plains, répondit Colomb, tu me plains , pendant que d'autres m'accusent ! Vincent Pinzon, oh ! tu es un noble cœur !
Dans tout autre instant , l'amiral eût pu voir la rougeur qui couvrit les joues de Pinzon à cet éloge.
— Oui , reprit Colomb , seul d'eux tous , tu m'as compris. J'ignore, hélas ! l'issue prochaine de la lutte, mais tu pourras du moins, si je meurs, apprendre aux miens quelle fut ma vie. Vincent Pinzon, c'est toi que je
charge de mettre en ordre, cette nuit même, le journal de l'expédition ; viens , je ne me fie pointa un simple secrétaire ;tulecaclîèteras devant moi dans une bouteille que nous jetterons à la mer. Si je dois périr victimcde laragedeces furieux, cespages écrites à la clarté de la foudre déposeront du moins de la vérité. Viens; l'orage ne doit pas nous vaincre, nous devons le maîtriser. Je descends dans ma chambre; loi, reste aucliàteau de poupe, et donne des ordres. Dans un quart d'heure..., lu l'as entendu?.., je t'attends.
La voix de Pinzon se prolongea dans peu comme un écho sur la Santa-Maria, et à chaque fois il ajoutait :
— C'est l'ordre de l'amiral !
Cependant la vague battait toujours la caravelle... Vincent Pinzon éprouvait une joie secrète à voir ce déchaînement des flots.
Jacques Cousin avait subi une tempête pareille ! Les hurlements des matelots ne l'avaient point arrêté, ceux de Touragan ne l'étonnaient point. Quelques heures s'écoulèrent, la violence des vents s'était calmée, les voiles n'étaient plus illuminées par l'éclair. Un génie bienfaisant semblait veiller aux destinées du navire... Pinzon s'assura des manœuvres, quitta le château de poupe et descendit dans la chambre de l'amiral.
La lueur mourante d'une petite lampe éclairait alors le pâle visage de Colomb ; l'amiral sommeillait brisé par la fatigue. II s'était endormi près de sa table, sur le coin de laquelle Pinzon ne tarda pas à distinguer le journal ouvert de l'expédition.
Celui que Jacques Cousin avait écrit, celui qu'il croyait perdu, Vincent Pinzon, voyant l'auiir^l eotiormi , k lira m ce moment d^
VINCENT l'INZON. 89
sa poitrine, après avoir doucement entr'ouvert les boutons de son pourpoint.
— Les voilà en présence ! murmura-t-il, les voilà ces deux glorieux lutteurs ! A qui restera la palme ? Cela dépend de moi seul ! Vous voici en présence, ô ma ville ingrate, avec ce pays altier qu'on nomme l'Espagne ; Jacques Cousin, vous voici devant l'amiral Christophe Colomb.
Et debout, le regard attaché sur les deux registres, Vincent Pinzon, dans un silence que le sommeil de l'amiral rendait encore plus glacé, examinait page à page ces doubles archives. Celles de Cousin avaient le pas sur celles de Colomb ; elles relataient un fait accompli : Jacques Cousin avait touché accidentellement cette terre vers laquelle Colomb, dans son sommeil, tendait encore les bras.
-^ Malhevir mv iioa& ! murmura l^inzoUi
malheur sur nous, si dans quelques heures nous ne voyons pas la terre ! Jusqu'ici, cependant, le livre de notre ancienne expédition a dit juste ; mais si le calme succédait à la tempête, si le vent ne nous poussait pas î
— Il nous poussera, reprit Colomb en se levant tout d'un coup, — car l'amiral venait d'êlre réveillé en sursaut par les lames qui se brisaient de nouveau sur les flancs du navire. — Mais quel est ce registre que vous tenez là , Pinzon ? peut-être un livre de marine? Voyons, mon pilote, donnez-lemoi.
Un frisson mortel courut par tous les membres de Vincent Pinzon; il recula d'un bond, comme un tigre que l'on vient de surprendre dans son repaire.
— Vous donner ce livre, amiral ! vous le donner! Non, jamais ! Ce livre, apprenez-le, est aussi consumant que le feu, aussi tran-
VINCENT l'INZON. 01
cliant que le fer. Si vous touchiez un pareil livre quelques secondes , vous me tueriez, amiral..., oui ! vous me tueriez comme j'ai tué l'autre jour Nunès !
En parlant ainsi, le visage du capitaine de la Nina trahissait une joie secrète, qui démentait ses propres paroles. Cloué à sa place devant Colomb par un pouvoir indéfinissable , Pinzon avait compris qu'il ne pouvait plus reculer... Le temps était venu où l'amiral Christophe Colomb, à la hauteur duquel il osait se mesurer, devait apprendre de sa bouche le succès de sa vengeance. Il se posa devant l'amiral, comme dut se poser Méphistophélès devant le vieux Faust, et il lui tendit le livre...
Le silence était profond à bord du navire. C'était un moment solennel , un moment de repos ; plusieurs marins venaient de se livrer au sommeil. Lorsque Colomb prit le
dâ VINCENT PINZON.
livre des mains de cet homme , il éprouva un frémissement de crainte ; nous avons dit par quelles alternatives de défiance et d'admiration il passait à l'égard de Vincent Pinzon. L'ancien marin de Dieppe avait mis la main sur un long poignard caché sous le pli de son manteau ; caressant le manche d'agate de cette arme, il regardait Colomb, prêt à s'élancer sur lui, si l'amiral eût agi dans cette crise autrement qu'il ne lui permettait d'agir.
Depuis un quart d'heure la main de Colomb froissait convulsivement les pages du registre que lui avait présenté Vincent Pinzon, lorsque tout d'un coup il sentit un voile devant sa vue; il retomba pâle et presque inanimé sur son fauteuil.
— L'amiral veut-il de l'eau? se hâta de dire Pinzon, qui courut lui-même à une fontaine suspendue près du lit de Colomb, Que
pense l'amiral de mon ancien maître, le capitaine Cousin?
Ce nom réveilla Colomb de sa torpeur, il ouvrit de grands yeux fixes comme un homme qui viendrait de faire un long rêve , et demanda h Pinzon d'où il tenail ce journal?
— Du capitaine Jacques Cousin, avec lequel j'ai déjà navigué par ces mers !
Colomb crut voir se dresser un spectre.
— Du capitaine Cousin, as-tu dit? Tu as suivi le capitaine Jacques Cousin ?
— Et c'est moi, son contre-maître, qui ai tenu le journal de son expédition , amiral !
— Ah! tu es le démon!... Mais, reprit lentement l'amiral , comment se faitil que tu aies trahi un pareil homme? Car c'est un génie hardi , aventureux, que celui qui le premier a vu cette terre vierge... Gomme moi , sans doute, il avait donné ses
§f VINCENT PINZON.
nuits au travail, comme moi il avait vu blanchir ses cheveux...
— C'était un jeune homme, amiral.
— Un jeune homme , as-tu dit ? honte et misère ! reprit Colomb en se levant , un jeune homme ! Le rêve de toute ma vie, mon rêve le plus beau , le plus glorieux , le plus cher, accompli par un autre quatre ans avant moi ! car il y a quatre ans que Jacques Cousin aurait découvert un nouveau monde ! Oh ! mais , reprit Colomb en se saisissant de nouveau des registres, oh ! cela n'est pas possible ! il l'a découvert accidentellement ce monde, moi je l'ai poursuivi, cherché, je lui donnerai mon nom , et ce nom lui restera ! Jacques Cousin n'y a pas demeuré , moi j'en ferai ma demeure, ma demeure royale , resplendissante ! Oh ! ce monde , ce monde, où je vais poser le pied, est bien h moi ! N'est-ce donc plus moi que l'on a pro-
mené de refus en refus , moi seul dont la reine Isabelle a relevé le courage? Ne suispas Colomb? et toi-même , qui me regardes ici avecla pâleur du marbre, es-tu sûr d'être un homme ou un génie de l'abîme?
L'écume couvrait les lèvres de l'amiral en laissant tomber ces paroles. Le courage de Colomb était brisé ; il se souvenait des conseils donnés pendant la traversée de la Santa -Maria par Vincent Pinzon ; il ne comprenait que trop l'horrible lien qui allait exister entre son pilote et lui.
— Mais cela est odieux ! conliniia-t-il , Vincent Pinzon , vous avez trahi votre capitaine Jacques Cousin !
— Oui, je l'ai trahi, reprit lentement Pinzon avec un soupir et en penchant sa tête sur sa poitrine.... — car il se passait alors dans son âme un combat plus violent peut-êlre que dans celle de Colomb. — Je
l'ai trahi , je vous ai vendu page à page son secret ; oui, je suis un misérable, un lâche ! Mais aussi je suis vengé ! Vengé ! amiral , vous ne comprenez pas ce mot ! Cet homme m'avait garrotté au pied d'un mât , comme Nunès voulait vous garrotter; cet homme m'avait rayé violemment du livre de ma ville , il avait ouvert la tombe de ma mère , entendez-vous ?
— Ce journal est-il le seul de Jacques Cousin?
— Le seul , et il le croyait jeté à la mer par moi, Vincent Pinzon , son contre-maître.
— Et que dirais-tu , Vincent Pinzon , si moi , à mon tour, je te faisais jeter pieds et poings liés dans la mer? Je liens ce journal, et j'y lis maintenant la certitude au lieu du doute. Tu n es qu'un traître , et si je voulais!...
— Vous ne voudrez pas, amiral; d'abord
parce que ma mort est inutile ; en second lieu , parce qu'il n'y pas cinq jours encore, je vous ai sauvé la vie !
Colomb demeura muet.
— Ainsi, moi-même, en te consultant, je l'encourageais dans ta lâcheté ! Oli ! la moitié de cette honte retombera sur moi ; va, tu es un misérable! lu as surpris ma religion !
— Amiral, reprit Pinzon, rassurez-vous.
Je n'avais vendu ce secret qu'à don Juan Golonna, le ministre ; je n'en eusse jamais , sans un péril imminent, avoué la honte à Christophe Colomb ! Amiral , voici la septième heure, et vous leur avez promis la terre î
— La terre ! la terre ! Je sais que je vais la voir ; mais m'appartient-elle maintenant ; est-elle à moi ?
— A vous , amiral , s'écria Pinzon en
s'approcha nt de la vilre près de laquelle ils parlaient, il l'ouvrit , l'air était devenu tiède, le vent apportait des parfums autour du navire.
•j-- Odeurs bien aimées, je vous reconnais, murmura Pinzon. La terre de l'or, sui* laquelle vont se ruer les Espagnols, est aussi la terre des fleurs. Voyez, amiral, apercevezvous là-bas cette lumière ?
— Elle marche comme si elle était portée
par une main. Tu dis vrai Oh! mon
cœur ! mon cœur, qui le contiendra dans ta joie ?
Et des larmes d'amour mouillaient les yeux de Colomb.... Mais tout d'un coup il se retourna vers Pinzon d'un air égaré :
— Que me demandes-tu? que veux-tu de moi, Vincent Pinzon ? Vas-tu me persécuter? va-t'en ! Ne vois- tu pas que, malgré ta présence maudite, l'orage s'est apaisé sous le
bras puissant de Dieu? A genoux, Pinzon, et remercions la Providence à la fin de ce périlleux voyage !
Elt Colomb se prosterna devant le crucifix de sa cabine. Quand il se releva, les blancheurs de l'aube tombaient peu à peu sur une ligne brune, c'était la terre.
— Et maintenant, amiral, dit Pinzon, maintenant soient anéanties à jamais ces pages !
Et il brûla le journal à la lampe de l'amiral.... En ce moment même, la Pinta entonnait le Te Deum.
Colomb mit pied à terre avec Pinzon , tenant l'étendard royal à la main ; l'Amérique fut au roi d'Espagne Ferdinand et a la reine Isabelle !
Quelque temps après celte découverte ,
un homme entrait à la nnit tombante dans la cathédrale de Palos.
Sept mois et demi auparavant , Colomb était parti de ce port ; depuis une semaine le bruit de son retour courait par la ville. Les rues de Palos, le rivage et les églises formaient une admirable corbeille de fleurs; les cloches n'attendaient que le coup de canon du port pour se mettre en branle. L'impatience de revoir Colomb était telle que la mer était couverte de barques et de chaloupes pavoisées dans lesquelles, pour mieux attendre , les plus magnifiques seigneurs avaient fait porter leur lit.
L'homme qui entrait dans la cathédrale poussa le bouton d'une petite porte , et il se trouva devant trois inquisiteurs masqués, ce qui n'eut pas l'air de le surprendre.
— Vincent Pinzon , dit la voix du premier inquisiteur qui siégeait au milieu de cette
salle, affirmeriez-vous devant un prêtre ce qii'liier vous nous avez dit ? Est-ce à vous ou à Colomb que l'on doit faire honneur de celle découverte?
— Vous avez en main les preuves de ce que j'ai avancé. C'est moi qui le premier ai vu la lumière de l'île dans la nuit du 11 au 12 octobre , c'est a moi que doivent revenir ces honneurs que Colomb ne peut d'ailleurs recevoir, parce que Colomb, quelque attendu qu'il soit , ne viendra pas. Séparé paria tempête de la caravelle de l'amiral , j'ai fait mon devoir en abordant la côte de Palos , j'ai écrit au roi et à la reine. Maintenant, vous pouvez me mettre en face d'un prêtre , je lui redirai ce que je viens de vous dire !
Le conseil secret députa un huissier vers le confesseur Aranjuez , le confesseur de la reine, mais on ne le trouva pas. L'huissier amena bientôt un pauvre moine en sandales;
à sa vue Pinzori éprouva un frissonnement subit... li venait de reconnaître Descaliers.
— Vous ici 1 dit-il au prêtre.
— Moi-même , moi qui viens confondre Judas! as-tu pu croire, malheureux, que Dieu ne se lasserait pas de tes crimes? Ah ! deux fois vendeur et deux fois traître ! ! C'est tenter le ciel , Pinzon ! Tu n'as donc pas dans le cœur le souvenir d'un homme nommé Descaliers, d'une femme appelée Jeanne?
Trafiqueur de secrets , je vais t'en apprendre un, mais il te fera trembler. Tuas commis deux meurtres à ton départ , Vincent Pinzon ; tu as non seulement tué Jeanne , Jeanne qui s'est noyée de désespoir , mais avant elle, tu avais tué son enfant! Pour moi ton père adoptif, moi ton maître, tu m'as forcé de m'exiler de ma ville , de venir ici cacher, pour quelques années du moins, dans un couvent , ma honte et la douleur que
VINCEM PliNZON. 105
lu as impiiiiiec à mon front ! Malcdiclion élerncllc sur toi qui as arraché du cœur d'un vieillard ses deux seuls amours , sa fille et sa ville, car Jeanne était ma fille... ma fille!., enlends-tu, Vincent? Une pauvre enfant à laquelle mes bras ne se sont jamais ouverts, à qui je n'ai jamais moi-même confié le secret de sa naissance! Cette faute de ma jeunesse, je l'ai expiée par le sacrifice de ma liberté , elle m'a ouvert les portes du sacerdoce... Mais toi , infâme, qu'as-tu fait ? Tu réclames en vain ce qui ne t'est pas dû , vil Pharisien du temple ! Crois-tu que je ne sonde pas ta pensée? tu es mécontent de n'avoir reçu que de l'or pour solde de ton marché , tu veux des honneurs, le mépris de Colomb l'écrase! Mais le ciel est là... il protège l'amiral. Tu resteras foudroyé devant sa gloire. Le voilà, il vient , n'entends-lu pas les acclamations du peuple ?
— Il ne peut venir, il ne viendra pas ; je réclame ce qui m'est dû.
— Ce qui t'est dû , Pinzon , te sera payé par Dieu et par ces juges. Tiens, regarde, infâme ! et nie , si tu l'oses , ta trahison !
Les cloches sonnaient alors à larges volées ; Diego et Fernand Colomb , à cheval , apparurent devant l'église. Le nom de Colomb était dans toutes les bouches ; Pinzon s'élança pourvoir le cortège , mais il n'avait pas fait trois pas qu'il reçut un coup de poignard.
— Ainsi se venge une femme espagnole ! Pinzon , regarde-moi ; je suis la femme de ïNunès, que tu as tué sur le vaisseau amiral!
Pinzon alla rouler sur les marbres de la cathédrale. Descaliers le vit ouvrir la bouche et vomir un Ilot de sang.
— Tué par une femme ! voilà bien la mort d'un lâche! murmura le [)rctro.
Mutilé SOUS les njille pieds du peuple , le cadavre (le Pin zon resta tout le temps du Te Deum célébré en l'honneur de Colomb sur les pavés de l'église. Quand on le releva, il n'offrait plus guère qu'une masse informe. On le porta à sa maison de Palos , où les armes du traître figuraient sculptées , car don Juan Colonna l'avait anobli. Là , il fut brûlé aux cris furieux de la multitude, et sa maison fut rasée.
Pour celle qu'il avait à Dieppe, le bombardement en a heureusement détruit la mémoire.
Roger de Beauvoir.
L'AME DE lA MAISON.
Lorsque je suis seul et que je n'ai rien à faire, ce qui m'arrive souvent, je me jelte dansunfauleuil, je croise les bras, puis, les yeux au plafond, je passe ma vie en revue.
Ma mémoire , pittoresque magicienne ,
■i^O L^AME DE lA MAISON.
prend la palette, trace h grands traits et à larges touches une suite de tableaux diaprés des couleurs les plus élincelantes et les plus diverses ; car, bien que mon existence extérieure ait été presque nulle, j'ai beaucoup vécu au dedans.
Ce qui me plaît surtouldans ce panorama, ce sont les derniers plans, la bande qui bleuit et touche à l'horizon, les lointains ébauchés dans la vapeur, — vagues comme le souvenir d'un rêve, — doux à l'œil et au cœur. Mon enfance est là, joueuse et candide, belle de la beauté d'une matinée d'avril, — vierge de corps et d'âme, souriant à la vie comme à une bonne chose, — hélas !
Mon regard s'arrête complaisamment à celte représentation de mon moi d'alors, qui n'est plus mon moi d'aujourd'hui ; — j'éprouve en me voyant une espèce d'hésitation, comme lorsqu'on rencontre par ha-
l\me de la maison. i\\
sard un ami ou un parent, après une si longue absence qu'on a eu le temps d'oublier leurs traits; j'ai quelquefois toutes les peines du monde à me reconnaître. — A dire vrai, je ne me ressemble guère. — Depuis, tant de choses ont passé par ma pauvre tête, — ma physionomie physique et morale est totalement changée...
Au souffle glacial du prosaïsme, j'ai perdu une à une toutes mes illusions ; elles sont tombées de mon âme, comme les fleurs de l'amandier par une bise froide, et les hommes on t marché dessus avec leurs pieds de fange ; ma pensée adolescente, touchée et polluée parleurs mains grossières, n'a rien conservé de sa fraîcheur et de sa pureté primitives ; sa fleur, son volonté, son éclat, tout a disparu ; comme l'aile du papillon qui laisse aux doigts une poussière d'or, d'azur et de carmin , elle a laissé son principe odorant sur
-1>I2 i/ame de la MArsox.
l'index et le pouce de ceux qui voulaient la
saisir dans son vol de sylphide.
Avec la jeunesse de ma pensée, celle de mon corps s'en est allée aussi ; — mes joues rebondies et roses comme des pommes, se sont profondément creusées; ma bouche qui riait toujours, et qu'on eût prise pour un coquelicot noyé dans une jatte de lait, est devenue horizontale et pâle ; — mon profil se dessine en méplats fortement accusés ; une ride précoce commence à se dessiner sur mon front ; mes yeux n'ont plus cette humidité limpide et bleue qui les faisait briller comme deux sources où le soleil donne, — les veilles , les chagrins les ont fatigués et rougis, leur orbite s'est cavée, de sorte qu'on peut déjà comprendre les os sous la chair, — c'est-à-dire le cadavre sous l'homme, le néant sous la vie.
Oh ! s'il m'était donné de revenir sur
l'ame de la maison. 4^3
moi-même! mais ce qui est fait est fait, — n*y pensons plus.
— Parmi tous ces tableaux , un surtout se détache nettement, de même qu'au bout d'une plaine uniforme un bouquet de bois, une flèche d'égbse dorée par le couchant.
C'est le prieuré de mon oncle le chanoine, je le vois encore d'ici , — au revers de la colline, entre les grands châtaigniers, à deux pas de la chapelle de Saint-Cuniberl.
Il me semble être en ce moment dans la cuisine, je reconnais le plafond rayé de solives de chêne noircies par la fumée, — la lourde table aux pieds massifs ; — la fenêtre étroite taillée à vitraux qui ne laissent passer qu'un demi jour vague et mystérieux , digne d'un intérieur de Rembrandt.— Les tablettes disposées par étages, qui soutiennent une grande quantité d'ustensiles de cuivre jaune et rouge, de formes I. 8
i^Â l'ame de la maison.
bizarres, les uns fondus dans l'ombre, les autres se détachant du fond, une paillette saillante sur la partie lumineuse et des reflets sur le bord, — rien n'est changé. — Les assiettes, les plats d'étain clairs comme de l'argent, — les pots de faïence h fleurs, les bouteilles h large ventre, les fioles grêles à goulot allongé, ainsi que l'on en trouve dans les tableaux des vieux maîtres flamands. — Tout est à la même place , le plus petit détail est religieusement conservé ; — h l'angle du mur, irisée par un rayon de soleil, j'aperçois la toile de l'araignée h qui, tout enfant, je donnais des mouches après leur avoir coupé les ailes, — et le profil grotesque de Jacobus Pragmater, sur une porte condamnée où le plâtre est plus blanc. — Le feu brille dans la cheminée, — la fumée monte en tourbillonnant le long de la plaque armoriée aux armes de
France, des gerbes d'étincelles s'échappent des lisons qui craquent ; — la fine poularde préparée pour le diner de mon oncle tourne lentement devant la flamme. — J'entends le tic-tac du tourne-broche, le pétillement des charbons, et le grésillement de la graisse qui tombe goutte à goutte dans la lèchefrite brûlante. — Berthe , son tablier blanc retroussé sur la hanche, l'arrose de temps en en temps avec une cuiller de bois, et veille sur elle, comme une mère sur sa fille.
Et la porte du jardin s'ouvre. — Jacobus Pragmater, le maître d'école, entre à pas mesurés, tenant d'une main un bâton de houx, et de l'autre la petite Maria, qui rit et chante.
Pauvre enfant ! en écrivant ton nom , une larme tremble au bout de mes cils humides. — Mon cœur se serre. — Dieu te mette parmi ses anges, douce et bonne
A^G l'ame de l4 maison.
créature; — tu le mérites, — car tu m'aimais bien , et depuis que tu ne m'accompagnes plus dans la vie, il me semble qu'il n'y a rien autour de moi. — L'herbe doit croître bien haule sur ta fosse, car tu es morte là-bas , et personne n'y est allé : — pas même moi, que tu préférais à tout autre, et que tu appelais ton petit mari. — Pardonne, ô Maria ! je n'ai pu jusqu'à présent faire le voyage, mais j'irai, je chercherai la place ; pour la découvrir, j'interrogerai les inscriptions de toutes les croix, et quand je l'aurai trouvée, — je me mettrai à genoux, je prierai longtemps , bien longtemps , et , afin que ton ombre soit consolée, je jetterai sur la pierre verte de mousse tant de guirlandes blanches et de fleurs d'oranger, que ta fosse semblera une corbeille de mariage. Hélas ! la vie est faite ainsi. — C'est un chemin âpre et montueux, — avant que
l'ame de la maison. ^^7
d'être au but, beaucoup se lassent; les pieds endoloris et sanglants, beaucoup s'asseyent sur le bord d'un fossé et ferment leurs yeux pour ne plus les rouvrir. — A mesure que l'on marche, le cortège diminue , ron était parti vingt , on arrive seul à cette dernière hôtellerie de l'homme, le cercueil. — Car il n'est pas donné à tous de mourir jeunes..., et tu n'es pas, ô Maria, la seule perte que j'aie à déplorer.
Jacobus Pragmater est mort, Bertheest morte; — ils reposent oubliés au fond d'un cimetière de campagne. Tom , le chat favori de Berthe , n'a pas survécu h sa maîtresse : il est mort de douleur sur la chaise vide où elle s'asseyait pour filer, — et pei^sonne ne l'a enterré , car qui s'intéressait au pauvre Tom , excepté Jacobus Pragmater et la vieille Berthe?
-i^ Moi seul , je suis resté pour me sou*
H8 l'ame de la maison.
venir d'eux et écrire leur histoire , afin que
la mémoire ne s'en perde pas.
C'était un soir d'hiver, — le vent en s'engouffrant dans la cheminée en faisait sortir des lamentations et des gémissements étranges : on eût dit ces soupirs vagues et inarticulés qu'envoie l'orgue aux échos de la cathédrale. — Les gouttes de pluie cinglaient les vitres avec un son clair et argentin.
Moi et Maria nous étions seuls. — Assis tous les deux sur la même chaise , paresseusement appuyés l'un sur l'autre, mon bras autour d'elle , le sien autour de moi , nos joues se touchant presque , les boucles de nos cheveux mêlées ensemble : — si tranquilles , si reposés , si détachés du monde , si oublieux de toutes choses , que nous entendions notre chair vivre, nos artères battre et nos nerfs tressaillir ; —
LAME DE lA MA1S0>. | 1 0
noire respiration venait se briser à temps égaux sur nos lèvres, comme la vague sur le sable, avec un bruit doux et monotone. Nos cœurs palpitaient à l'unisson , nos paupières s'élevaient et s'abaissaient simultanément; tout dans nos âmes et nos corps était en harmonie et vivait de concert, ou plutôt nous n'avions qu'une âme h deux , tant la sympathie avait fondu nos existences dans une seule et même individualité. Un fluide magnétique entrelaçait autour de nous, comme une résille de soie aux mille couleurs, ses filaments magiques ; il en partait un de chaque atome de mon cire qui allait se nouer à l'atome de Maria ; nous étions si puissamment , si intimement liés , que je suis sûr que la balle qui aurait frappé l'un, aurait tué l'autre sans le loucher.
Oh ! qui pourrait , au prix de ce qui me
^20 l'ame de la maison.
reste à vivre, me rendre une de ces minutes si courtes et si longues , dont chaque seconde renferme tout un roman intérieur, tout un drame complet, toute une existence entière, non pas d'homme, mais d'ange; âge fortuné des premières émotions où la vie vous apparaît comme au travers d'un prisme, fleurie, pailletée, chatoyante, avec les couleurs de Tarc-en-ciel , où le passé et l'avenir sont rattachés à un présent sans chagrin par de douces souvenances et un espoir qui n*a pas été trompé; âge de poésie et d'amour, où l'on n'est pas encore méchant parce qu'on n'a pas été malheureux , pourquoi faut-il que tu passes si vite, et que tous nos regrets ne puissent te faire revenir, une fois passé? Sans doute il faut que cela soit ainsi , car qui voudrait mourir et faire place aux autres , s'il nous était donne de ne pas perdre celte virginité
d'âme el les riantes illusions qui raccompagnent ? — L'enfant est un ange descendu de là-liaut , à qui Dieu a coupé les ailes en le posant sur le monde , mais qui se souvient encore de sa première patrie. — Il s'avance d'un pas timide dans les chemins des hommes, et tout seul ; — son innocence se déflore à leur contact, et bien tôt il a toutà-fait oublié qu'il vient du ciel , et qu'il doit y retourner.
Abîmés dans la contemplation l'un et l'autre, nous ne pensions pas à notre propre vie ; spectateurs d'une existence en dehors de nous, nous avions oublié la nôtre. — Cependant cette espèce d'extase ne nous empêchait pas de saisir jusqu'aux moindres bruits intérieurs , jusqu'aux moindres jeux de lumière dans les recoins obscurs de la cuisine et les interstices des poutres : — les ombres découpées en fau^
lômes baroques se dessinaient nellement au fond de notre prunelle ; les reflets élincelants des chaudrons , les diamants phosphoriques allumés aux reliefs des cafetières argentées jetaient des rayons prismatiques dans chacun de nos cils. — Le son monotone du coucou juché dans son armoire de chêne , le craquement des vitrages de plomb , les jérémiades du vent , le caquetage des fagots flambants dans l'âtre : — toutes les harmonies domestiques parvenaient distinctement à notre oreille, chacune avec leur signification particulière, — jamais nous n'avions aussi bien compris le bonheur de la maison et les voluptés indéfinissables du foyer. — Nous étions si heureux d'être là , cois et chauds, dans une chambre bien close, devant un feu clair, seuls et libres de toute gêne , — tandis qu'il pleuvait , ventait et grêlait au dehors;
jouissant d'une tiède atmosphère d'été , tandis que l'hiver, faisant craqueter ses doigts blancs de givre, mugissait à deux pas, séparé de nous par une vitre et une planche. — A chaque sifflement aigu de la bise, à chaque redoublement de pluie, nous nous serrions l'un contre l'autre pour être plus forts , et nos lèvres lentement déjointes laissaient aller un : ah ! mon Dieu ! profond et sourd. — Qu'ils sont à plaindre , les pauvres gens qui sont en route !
Et puis nous nous taisions , — pour écouter les abois du chien de la ferme , le galop heurté d'un cheval sur le grand chemin, le criaillement de la girouette enrouée; et par-dessus tout, le cri du grillon tapi entre les briques de l'âtre , vernissées et bistrées par une fumée séculaire.
— J'aimerais bien être grillon , dit la petite Maria , en mettant ses mains roses et
potelées dans les miennes , surtout en hiver : je choisirais une crevasse aussi près du feu que possible et j'y passerais le temps à me chauffer les pattes , — je tapisserais bien ma cellule avec de la barbe de chardons et de pissenlits ; je ramasserais les duvets qui flottent en l'air et je m'en ferais un matelas et un oreiller bien souples, bien moelleux, je me coucherais dessus. — Du matin jusqu'au soir, je chanterais ma petite chanson de grillon , et je ferais cri-cri ; et puis je ne travaillerais pas, je n'irais pas à l'école. Oh .' quel bonheur ! . . . — Mais je ne voudrais pas être noire comme ils sont... — N'est-ce pas , Théophile , que c'est vilain d'être noir?... — Et en prononçant ces mots, elle jetait une œillade coquette sur la main que je tenais.
— Tu es une folle, lui dis-jeen l'embrassant, toi qui ne peux rester un seul instanJ;
l'ame de la maison. -125
tranquille, tu t'ennuierais bien vite de cette vie égale et dormante : — ce pauvre reclus de grillon ne doit guère s'amuser dans son ermitage, — il ne voit jamais le soleil, le beau soleil aux cheveux d'or, — ni le ciel de saphir, — avec ses beaux nuages de toutes couleurs : — il n'a pour perspectives que la plaque noircie del'àtre, les chenets et les tisons, il n'entend d'autre musique que la bise et le tic-tac
du tourne-broche... — Quel ennui!
Si je voulais être quelque chose, j'aimerais bien mieux être demoiselle, — parle-moi de cela, — à la bonne heure. — C'est si joli ! . . — On a un corset d'éméraude, un diamant pour œil, de grandes ailes de gaze d'argent, de petites pattes frêles, veloutées. — Oh ! si j'étais demoiselle!... — Gomme je volerais par la campagne , à droite , à gauche , selon ma fantaisie... — au long des haies d'aubépine, des mûriers sauvages et des églantiers
^26 l'ame de la maison.
épanouis; effleurant dubout de l'aile un bouton d'or, une pâquerette ployée au vent, j'irais, je courrais du brin d'herbe au bouleau , du bouleau au chêne , tantôt dans la nue, tanlut rasant le sol, égralignant les eaux transparentes de la rivière; dérangeant dans les feuilles de nénuphar les criocères écarlates, effrayant de mon ombre les petits goujons qui s'agitent frétillards et peureux. — Au lieu d'un trou dans la cheminée, j'aurais pour logis la coupe d'albâtre d'un lis, ou la campanule d'azur de quelque volubilis, tapissée à l'intérieur de perles de rosée. — J'y vivrais de parfums et de soleil, loin des hommes, loin des villes, dans une paix profonde, ne m'inquiétantde rien, que déjouer autour des roseaux panachés de l'étang, et de me mêler en bourdonnant aux quadrilles et aux valses des moucherons... — •
1,'ame de la maison. 427
J'allais commencer une autre phrase, quand Maria m'interrompit :
— Ne le semble-t-il pas , dit-elle , que le cri du grillon a tout h fait changé de nature? J'ai cru plusieurs fois , pendant que tu parlais, saisir, parmi ses notes , des mots clairement articulés ; j'ai d'abord pensé que c'était l'écho de ta voix , mais je suis à présent bien certaine du contraire. — Ecoute, le voici qui recommence.
En effet , une voix grêle et métallique partait de la loge du grillon :
— Enfant , si tu crois que je m'ennuie , lu te trompes étrangement ; j'ai mille sujets de distraction que tu ne connais pas ; mes heures, qui te paraissent être si longues, s'écoulent comme des minutes. — La bouilloire me chante à demi-voix sa chanson ; la sève qui sort en écumant par rextrémité des bûches me siffle des airs de chasse ; les
braises qui craquent, les étincelles qui pétillent me jouent des duos dont la mélodie échappe à vos oreilles terrestres. — Le vent qui s'engouffre dans la cheminée me fredonne des ballades fantastiques , et me raconte de mystérieuses histoires. — Puis les paillettes de feu dirigées en l'air par des salamandres de mes amies forment, pour me récréer, des serbes éblouissantes, des globes lumineux rouges et jaunes, des pluies d'argentqui retombent en réseaux bleuâtres; des flammes de mille nuances vêtues de robes de pourpre et d'or dansent le fandango sur les tisons ardents , et moi , penché au bord de mon palais, je me chauffe, je me chauffe jusqu'à faire rougir mon corset noir, et je savoure à mon aise toutes les voluptés du nonchaloir et le bien-être du chez soi.
— Quand vient le soir, je vous écoute causer et lire; — l'hiver dernier Berlhe vous
répétait, tout en filant, de beaux contes do fées; — l'Oiseau bleu, Riquet à la Houppe, Maguelonne et Pierre de Provence. J'y prenais un singulier plaisir , et je les sais presque tous par cœur. — J'espère que celte année elle en aura appris d'autres et que nous passerons encore de joyeuses soirées.
— Eli bien ! cela ne vaut-il pas mieux que d'être demoiselle et de vagabonder par les champs?
— Passe pour l'été; — mais quand arrive l'automne, que les feuilles , couleur de safran, tourbillonnent dans les bois, qu'il commence à geler blanc ; quand la bruine , froide et piquante , raie le ciel gris de ses innombrables filaments, que le givre enveloppe les branches dépouillées d'une peluche scintillante; quand on n'a plus de fleur pour se gîter le soir, que devenir, où réchauffer ses membres engourdis, où sécher son aile
>I50 l'ame de la maison.
trempée de pluie? le soleil n'est plus assez fort pour percer les brouillards ; on ne peut plus voler , et d'ailleurs , quand on le pourrait , où irait-on? — Adieu les haies d'aubépine, les boutons d'or et les pâquerettes; la neige a tout couvert ; les e^iux qu'on égratignait en passant ne forment plus qu'un cristal solide ; les roses sont mortes , les parfums évaporés ; — les oiseaux gourmands vous prennent dans leurs becs et vous portent dans leurs nids pour se repaître de vos chairs. — Affaiblis par le jeûne et le froid , comment fuir ? les petits polissons du village vous attrapent sous leurs mouchoirs et vous piquent à leurs chapeaux avec une longue épingle. — Là , vivante cocarde , vous souffrez mille morts avant de mourir. — Vous avez beau agiter vos pattes suppliantes , on n'y fait pas attention , car les enfants sont comme les vieillards , cruels ; les uns, parce
l'ame de la maison. i^\
qu'ilsnesententpasencore, les autres, parce qu'ils ne sentent plus.
Comme yous n'avez probablement pas vu la caricature de Jacobus Pragmaler , dessinée au charbon sur la porte de la cuisine de mon oncle le chanoine, — et qu'il est peu probable que vous alliez à **' pour la voir, vous vous contenterez d'un portrait à la plume.
Jacobus Pragmaler, qui joue en cette histoire le rôle de la fatalité antique, avait toujours eu soixante ans, — il était né avec des rides, la nature l'avait jeté en moule tout exprès pour faire un bedeau ou un maître d'école de village; en nourrice il était déjà pédant.
Étant jeune, il avait écrit en petite bâtarde VAve et le Credo dans un rond de parchemin de la grandeur d'un petit écu. — Il
l'avait présenté à M. le marquis de *** dont
>I32 l'ame de la maison.
il était le filleul ; celui-ci , après l'avoir considéré attentivement, s'était écrié h plusieurs reprises : Voilà un garçon qui n'est pas manchot !
11 se plaisaità nous raconter cette anecdote ou, comme il l'appelait , cet apoplithegme ; le dimanche, quand il avait bu deux doigts de vin et qu'il était en belle humeur, il ajoutait , par manière de réflexion , que M. le marquis de *" était bien le gentilhomme de France le plus spirituel et le mieux appris qu'il eût jamais connu.
Quoiqu'aux importantes fonctionsde maître d'école il ajoutât celles non moins importantes de bedeau , de chantre, de sonneur, — il n'en était pas plus fier. — A ses heures de relâche il soignait le jardin de mon oncle , et l'hiver il lisait une page ou deux de Voltaire ou de Rousseau en cachette, car, étant plus d'à moitié prêtre , comme il
l'ame de la maison. ^35
le disait , une pareille lecture n'eût pas clé convenable en public. C'était un esprit sec, exact , — bon cependant , mais sans rien d'onctueux . Il ne comprenait rien à la poésie; il n'avaitjamais été amoureux, et n'avait pas pleuré une seule fois dans sa vie. — 11 n'avait aucune des charmantes superstitions de campagne , et il grondait toujours Bertlic quand elle nous racontait une histoire de fée ou de revenant. — Je crois bien qu'au fond il pensait que la religion n'était bonne que pour le peuple. — En un mot, c'était la prose incarnée, la prose dans toute son étroitesse , la prose de Barème et de Lhomond. Son extérieur répondait parfaitement à son intérieur. 11 avait quelque chose de pauvre, d'étriqué, d'incomplet, qui faisait peine à voir, et donnait envie de rire en même temps. Sa tète, bizarrement bossuée, luisait à travers quelques cheveux gris;
454 l'ame de la maison.
ses sourcils blancs se hérissaient en buisson sur deux petits yeux vert de mer , clignotants et enfouis dans une patte d'oie de rides horizontales. — Son nez, long comme une flûte d'alambic, tout diapré de verrues , tout barbouillé de tabac, se penchait amoureusement sur son menton.
Aussi, lorsqu'on jouait aux petits jeux et qu'il fallait embrasser quelqu'un par pénitence , c'était toujours lui que les jeunes filles choisissaient — en présence de leur mère ou de leur amant.
Ces avantages naturels étaient merveilleusement rehaussés par le costume de leur propriétaire; — il portait d'habitude un habit noir râpé avec des boutons larges comme des tabatières , les bas et la culotte de couleur incertaine, des souliers à boucles et un chapeau à trois cornes que mon oncle avait porté deux ans avant de lui en faire cadeau.
l'ame de la maison. 155
Oh ! digne, lacobiis Pragnialer, qui aurait pu s'empêcher de rire en te voyant arriver par la porte du jardin , le nez au vent , les manches pendantes de ton grand habit flottant au long de ton corps comme si elles eussent été vides ; un rouleau de papier sortant à demi de ta poche ! Tu aurais déridé le front du spleen en personne.
Il nous embrassa selon sa coutume , piqua les joues potelées de Maria à la brosse de sa barbe, me donna un petit coup sur l'épaule et tira de sa poche un cœur de pain d'épice enveloppé d'un papier chamarré d'or et de bâtons qu'il partagea entre Maria et moi.
Il nous demanda si nous avions été bien sages. — La réponse fut affirmative, comme on peut le croire. Pour nous récompenser, il nous promit h chacun une image coloriée. — Les galoches de Berthe sonnèrent dans le
^50 l'ame de la maison.
haut de l'escalier , le service de mon oncle ne la retenait plus , elle vint s'asseoir avec nous; Maria quitta aussitôt le genou où Pragniater la retenait presque malgré elle ; car, en dépit de toutes ses caresses , elle ne le pouvait souffrir , et courut se mettre sur les genoux de Berthe ; elle lui raconta ce que nous avions entendu et lui répéta même quelques couplets de la ballade qu'elle avait retenus. — Berthe l'écouta gravement et avec bonté, et dit, quand elle eut fini, qu'il n'y avait rien d'impossible h Dieu, — que les grillons étaient le bonheur de la maison, et qu'elle se croirait perdue si elle en tuait un, même par mégarde. — Pragmater la lança vivement d'une croyance aussi absurde, et lui dit que c'était pitié d'inculquer des superstitions de bonne femme à des enfants, et que s'il pouvait attraper celui de la cheminée, il le tuerait, pour nous mon-
l'ame de la maison. 457
trerquela vie ou la mort cVuue méchante bête était parfaitement insignifiante. — J'aimais assez Pragmater, parce qu'il me donnait toujours quelque chose ; — mais en ce moment il me parut d'une férocité de cannibale , et je l'aurais volontiers dévisagé. — Même h présent , que l'habitude de la vie et le train des choses m'ont usé l'âme et durci le cœur , je me reprocherais comme un crime le meurtre d'une mouche , trouvant comme le bon Tobie que le monde est assez large pour deux.
Pendant cette conversation, le grillon jetait imperturbablement ses notes aiguës et vibrantes à travers la voix sourde et cassée de Pragmater, la couvrant quelquefois et l'empêchant d'être entendue.
Pragmater, impatienté, donna un coup de pied si violent du côté d'où le chant paraissait venir, que plusieurs ttocons de suie se
158 l'ame de l\ maison.
détachèrent, et avec eux la cellule du grillon qui se mit à courir sur la cendre aussi vite que possible pour regagner un autre trou. Par malheur pour lui, lerancuneux maître d'école l'aperçut, et, malgré nos cris, le saisit par une patte au moment où il entrait dans l'interstice de deux briques. — Le grillon, se voyant perdu, abandonna bravement sa patte , qui resta entre les doigts de Pragmater comme un trophée, et s'enfonça profondément dans le trou, — Pragmater jeta froidement au feu la patte toute frémissante encore. — Berthe leva les yeux au ciel avec inquiétude, en joignant les mains. — Maria se mit à pleurer ; moi je lançai à Pragmater le meilleur coup de poing que j'eusse donné de ma vie ; il n'y prit seulement pas garde. — Cependant la figure triste et sérieuse de Berthe lui donna un moment d'inquiétude sur ce qu'il avait fait ; il eut
l'ame de l\ maison. 159
une lueur de doule ; mais le vollairianismc reprit bientôt le dessus , et un bah ! fortement accentué résuma son plaidoyer intérieur.
Il resta encore quelques minutes ; mais ne sachant trop quelle contenance faire , il prit le parti de se retirer. — Nous nous en allâmes coucher , le cœur gros de pressentiments funestes. — Plusieurs jours s'écoulèrent tristement, maisriend'extraordinaire n'était venu réaliser les appréhensions de Berthe. — Elle s'attendait à quelque catastrophe; le mal fait à un grillon porte toujours malheur. — Vous verrez, disait-elle, Pragmater, qu'il nous arrivera quelque chose à quoi nous ne nous attendons pas. — Dans le courant du mois , mon oncle reçut une lettre venant de loin , toute constellée de timbres , toute noire à force d'avoir roulé. — Cette lettre lui annonçait que la mai-
>i40 l'ame de la maison.
son du banquier T"*, snr laquelle son argentétait placé, venait de faire banqueroute, et était dans l'impossibilité de solder ses créanciers. — Mon oncle était ruiné, il ne lui restait plus rien que sa modique prébende. — Pragmater, à demi ébranlé dans sa conviction , se faisait à part lui de cruels reproches. — Bertlie pleurait tout en filant avec une activité triple pour aider en quelque chose. — Le grillon malade ou irrité n'avait pas fait entendre sa voix depuis la soirée fatale. Le tournebroche avait inutilement essayé de lier conversation , il restait muet au fond de son trou.
La cuisine se ressentit bientôt de ce revers de fortune. — Elle fut réduite à une simplicité tout évangélique. — Adieu les poulardes blondes si appétissantes dans leur lit de cresson , la fine perdrix au corset de lard , la truite à la robe de nacre semée d'é-
l'ame de la maison. ^A\
toiles rouges. — Adieu les mille gourmandises dont les religieuses et les gouvernantes de prêtres connaissent seules le secret. — Le bouilli filandreux avec sa couronne de persil, les choux et les légumes du jardin, quelques quartiers aigus de fromage, composaient le modeste dîner de mon oncle. — Le cœur saignait à Berthe quand il lui fatlait servir ces plats simples et grossiers, elle les posait dédaigneusement sur le bord de la table et en détournait les yeux. — Elle se cachait presque pour les apprêter , comme un artiste de haut talent qui fait une enseigne pour dîner. — La cuisine, jadis si gaie et si vivante , avait un air de tristesse et de mélancolie. — Le brave Tom lui-même semblait comprendre le malheur qui était arrivé : il restait des journées entières assis sur son derrière sans se permettre la moindre gambade ; le coucou retenait sa voix
442 l'ame de la maison.
d'argent et sonnait bien bas. — Les casseroles inoccupées avaient l'air de s'ennuyer h périr, le gril étendait ses bras noirs comme un grand désœuvré, les cafetières ne venaient plus faire la causette auprès du feu , la flamme était toute pâle, et un maigre filet de fumée rampait tristement au long de la plaque.
Mon oncle , malgré toute sa philosophie , ne put venir à bout de vaincre son chagrin. — Ce beau vieillard, si gras , si vermeil , si épanoui, avec ses trois mentons et son mollet encore ferme ; — ce gai convive qui chantait après boire la petite chanson , — vous ne l'auriez certainement pas reconnu. — Il avait plus vieilli dans un mois que dans trente ans. — Il n'avait plus dégoût à rien. — Les livres qui lui faisaient le plus de plaisir dormaient oubliés sur les rayons delà bibliothèque.—Le magnifique exemplaire (EIzevir)
l'ame de la maison. \âo
des Confessions de saint Angiislin , exemplaire auquel il tenait tant et qu'il montrait avec orgueil aux curés des environs , n'était pas remué plus souvent que les autres, une araignée avait eu le temps de tisser sa toile sur son dos. — Il restait des journées entières dans son fauteuil de tapisserie à regarder passer les nuages par les losanges de sa fenêtre , plongé dans une mer de douloureuses réflexions ; — il songeait avec amertume qu'il ne pourrait plus , les jours de Pâques et de Noël , réunir ses vieux camarades d'école qui avaient mangé avec lui la maigre soupe du séminaire , et se réjouir d'être encore si verts et si gaillards après tant d'anniversaires célébrés ensemble. — Il fallait devenir ménager de ces bonnes bouteilles de vin vieux toutes blanches de poussière qu'il tenait sous le sable au profond de sa cave, et qu'il réservait pour les
444 l'ame de r.A maison.
grandes occasions ; celles-là bues , il n'y avait plus d'argent pour en acheter d'autres. — Ce qui le chagrinait surtout, c'était de ne pouvoir plus continuer ses aumônes et de mettre ses pauvres dehors avec un « Dieu vous gardp !» — Ce n'était qu'à de rares intervalles qu'il descendait au jardin ; il ne prenait plus aucun intérêt aux plantations de Pragniater , et l'on aurait marché sur les tournesols sans lui faire dire : ah ! — Le printemps vint. — Ses fleurs avaient beau pencher la tête pour lui dire bonjour, il ne leur rendait pas leur salut , et la gaîté de la saison semblait même augmenter sa mélancolie, — Ses affaires ne s'arrangeant pas , il crut que sa présence serait nécessaire pour les vider entièrement ; — nn voyage à*" était pour lui une entreprise aussi terrible que la découverte de l'Amérique; il le différa autant qu'il put, car il
l\\ME de la maison. ^Jity
n*avait jamais quitté, depuis sa sortie du séminaire, son village, enfoui au milieu des bois comme un nid d'oiseaux, et il lui en coûtait beaucoup pour se séparer de son presbytère aux murailles blanches, aux contrevents verts, où il avait si longtemps caché sa vie aux yeux méchants des hommes. — En partant, il remit entre les mains de Berlhe une petite bourse assez plate pour subvenir aux besoins de la maison dans son absence, et promit de revenir bientôt. — Il n'y avait là rien que de fort naturel sans doute; pourtant nous étions profondément émus, et je ne sais pourquoi il me semblait que nous ne le reverrions plus, et que c'était pour la dernière fois. — Aussi Maria et moi, nous l'accompagnâmes jusqu'au pied de la colline, trottant de toutes nos forces de chaque côté de son cheval, pour être plus long-
tempsaveclui,
>I46 l'ame de la maison.
Assez, mes petits , nous dit-il, je ne veux pas que vous alliez plus loin, Berllie serait inquiète de vous ; puis il nous hissa sur son élrier, nous appuya à cliacun un baiser bien tendre, et piqua des deux ; nous le suivîmes de l'œil pendant quelques minutes.
Étant parvenu au haut de l'éminence, il retourna la tête pour voir encore une fois , avant qu'il s'enfonçât tout h fait sous l'horizon, le clocher de l'église paroissiale et le toit d'ardoise de sa petite maison. Nous ayant aperçus à la même place, il nous fit un geste de la main comme pour nous dire qu'il était content, puis il continua sa route. — Un angle du chemin l'eut bientôt dérobé à nos yeux.
Alors un frisson me prit, et les pleurs tombèrent de mes yeux. — 11 me parut qu'on venait de fermer sur lui le couvercle de la bière, et d'y planter le dernier clou. — Oh !
^mon Dieu ! dit Maria avec un grand soupir, mon pauvre oncle! il était si bon, et elle tourna vers moi ses yeux purs nageant dans un fluide abondant et clair. Une pie perchée sur un arbre au bord de la route déploya à notre aspect ses ailes bigarrées, s'envola en poussant des cris discordants, et s'alla reposer sur un autre arbre.
Je n'aime pas à entendre crier les pies, dit Maria en se serrant contre moi d'un air de doute et de crainte. — Bah ! répliquai-je , je vais lui jeter une pierre, il faudra bien qu'elle se taise la vilaine bête. — Je quittai le bras de Maria, je ramassai un caillou et je le lui jetai ; la pierre atteignit une branche au-dessus dont elleécorcha l'écorce, l'oiseau sautilla et continua ses ^criailleries moqueuses et enrouées. — Ah ! c'est trop fort, m'écriai-je, tu me veux donc narguer, et une seconde pierre se dirigea en sifflant vers
448 l'ame de la maison.
l'oiseau ; mais j'avais mal visé, elle passa entre les premières feuilles et alla tomber (le l'autre côté dans un champ de luzerne.
Laisse-la Iranqu ille, dit la petite en posant sa main délicate sur mon épaule, nous ne pouvons l'empêcher. — Soit , répondis-je ; et nous continuâmes notre chemin.
Le temps était gris terne, et quoiqu'on fût au printemps, il soufflait une bise assez piquante ; il y avait de la tristesse dans l'air comme aux derniers jours d'automne; Maria était pâle, une légère auréole bleuâtre cernait ses yeux languissants ; elle avait l'air fatigué , et s'appuyait sur mon bras plus fortement que d'habitude ; j'étais fier de la soutenir, et, quoique je fusse presque aussi las qu'elle , j'aurais marché encore deux heures.
Nous entrâmes.
Le prieuré n'avait plus le même aspect ,
l'ame de la maison. 440
lui naguère si gai , si vivant , il était silencieux et mort, l'âme de la maison était parlie , ce n'était plus que le cadavre. Pragmater, malgré son incrédulité, hochait soucieusement la tête. Berthe filait toujours, et ïom, assis en face d'elle et agitant gravement sa queue , suivait de l'œil et de la tête tous les mouvements du rouet. — Je me serais mortellement ennuyé sans les promenades que nous allions faire avec Maria dans les grands bois et au long des champs pour prendre des hannetons et des demoiselles.
Le grillon ne chantait que rarement , et nous n'entendions plus rien h son chant ; nous en vînmes à croire que nous étions le jouet d'une illusion. Cependantun soir nous nous retrouvâmes seuls dans la cuisine , assis tous deux sur la même chaise, comme au jour où il nous avait parlé. — Le feu flambait h peine. — Le grillon éleva la voix, et
150 l'ame de la maison.
nous pûmes parfaitement comprendre ce c|u'il disait; il se plaignait du froid: pendant .qu'il chantait, le feu s'était éteint presque tout à fait. — Maria , touchée de la plainte du grillon , s'agenouilla et se mit à souffler avec sa bouche, le soufflet était accroché à un clou hors de notre portée.
C'était plaisir de la voir les joues gonflées, illuminées des effets de la flamme. Tout le reste du corps était plongé dans l'ombre, elle ressemblait à ces têtes de chérubins , cravatées d'une paire d'ailes , que l'on voit dans les tableaux d'église , dansant en rond autour des gloires mystiques de la Vierge et des saints.
Au bout de quelques minutes, moyennant une poignée de branches sèches que j'y jetai , l'âtre se trouva vivement éclairé , et nous pûmes voir, sur le bord de son trou , notre ami grillon tendant ses pattes de de-
vant au feu , comme deux petites mains , et ayant l'air de prendre un singulier plaisir à se chaulTer; ses yeux gros comme une tête d'épingle rayonnaient de satisfaction ; — il chantait avec une vivacité surprenante , et sur un air très gai , des paroles sans suite que je n'entendais pas bien et que je n'ai pas retenues.
Quelques mois se passèrent , pas plus de nouvelles de mon oncle que s'il était mort ! — Un soir , Pragmater, ne sachant à quoi tuer le temps, monta dans la bibliothèque pour prendre un livre; quand il ouvrit la porte, un violent courant d'air éteignit sa chandelle; mais comme il faisait clair de lune et qu'il connaissait les êtres de la maison, il ne jugea pas à propos de redescendre chercher de la lumière ; — il alla du côté où il savait qu'était placée la bibliothèque , — la porte se ferma violemment, comme si
152 l'ame de la maison.
quelqu'un l'eût poussée. Un rayon de lune, plus vif et plus chatoyant , traversa les vitres jaunes de la fenêtre. A sa grande stupéfaction , Pragmaler vit descendre sur ce filet de lumière, comme un acrobate sur une corde tendue , un fantôme d'une espèce singulière ; c'était le fantôme de mon oncle , c'est-à-dire le fantôme de ses habits ; car luimême était absent. Son habit tombait à longs plis, et au bout des manches vides, une paire de gants moulait ses mains. Une perruque tenait la place de sa tête , et à l'endroit des yeux , scintillait comme des vers phosphoriques une énorme paire de besicles : cet étrange personnage entra dans la chambre et se dirigea droit à la bibliothèque ; on eût dit que les semelles de ses souliers étaient doublées de velours, car il glissait sur les dalles sans que le moindre craquement, le son le plus fugitif pût faire croire
l'ame de la maison. 455
qu'il Jos eût effleurées. Après avoir touché et déplacé quelques voîuoies, il enleva de sa planche le SaintAugustin(Elzevir)etleporta sur la table ; puis il s'assit dans le grand fauteuil à ramages, éleva un de ses gants à la hauteur où son menton aurait dû être , ouvrit le livre à un passage marqué par un sinet de faveur bleue, comme quelqu'un que l'on aurait interrompu, et se prit à lire en tournant les feuillets avec vivacité. La lune se cacha ; Pragmater crut qu'il ne pourrait pas continuer , — point ; — les verres de ses lunettes, semblables aux yeux des chats et des hiboux, étaient lumineux par eux-mêmes et reluisaient dans l'ombre comme des cscarboucles. Il en partait des lueurs jaunes qui éclairaient les pages du livre aussi bien qu'une bougie l'eût pu faire. L'activité qu'il mettait a sa lecture était telle qu'il tira de sa poche un mouchoir blanc , qu'il passa
\o4 L^ME DE LA MAISON.
à plusieurs reprises sur la place vide qui représentait son front, comme s'il eût sué à grosses gouttes... L'horloge sonna successivement, avec sa voix fêlée, dix heures, onze heures, minuit...; au dernier coup de minuit, le fantôme se leva , remit le précieux bouquin à sa place. Le ciel était gris , les nues échevelées couraient rapidement de l'est à l'ouest; la lune remontra sa face blanche par une déchirure , un rayon parti de ses yeux bleus plongea dans la chambre. Le mystérieux lecteur monta dessus, ens'appuyant sur sa canne, et sortit delà même manière qu'il était entré. — Abasourdi de tant de prodiges, mourant de peur, claquant des dents, ses genoux cagneux se heurtant en rendant un son sec comme une crécelle, le digne maître d'école ne put se tenir plus longtemps sur ses pieds , un frisson de fièvre le prit au cheveux et il tomba tout de son
LAME DE LA MAISON. ib5
long à la renverse. Berthe, ayant entendu la chute, accouruttouteflrayée; elle le trouva gisant sur le carreau , sans connaissance, sa main étreignant sa chandelle éteinte.
Pragmater, malgré ses idées voltairiennes , eut beaucoup de peine à s'expliquer la vision étrange qu'il venait d'avoir ; — sa physionomie en était toute troublée ; cependant le doute ne lui était pas permis , il était lui-même son propre garant, il n'y avait pas de supercherie possible ; aussi tomba-t-il dans une profonde rêverie , et restait-il des heures entières sur sa chaise , dans l'attitude d'un homme singulièrement perplexe. Vainement Tom, le brave matou, venait-il frotter sa moustache contre sa main pendante et Berthe lui demandaitelle du ton le plus engageant: — Pragmater, croyez-vous que la vendange sera bonne?
L'on n'avait aucune nouvelle de mon oncle.
Un malin Pragmater le vit raser comme un oiseau le sable de l'allée du jardin sur le bord de laquelle ses soleils favoris penchaient mélancoliquement leurs disques d'or pleins de graines noires; — avec sa main d'ombre , ou son ombre de main , il essayait de relever une des fleurs que le vent avait courbée, et tâchait de réparer de son mieux la négligence des vivants.
Le ciel était clair, un gai rayon d'automne illuminait le jardin ; deux ou trois pigeons posés sur le toit se toilettaient au soleil ; une bise nonchalante jouait avec quelques feuilles jaunes , et deux ou trois plumes blanches tombées de l'aile des colombes tournoyaient mollement dans la tiède atmosphère. — Ce n'était guère la misé en scène d'une apparition , et un fan-
l'ame de la maison. -157
tome un peu aJroit ne se serait pas montré dans un lieu si positif et à une heure aussi peu fantastique.
Une plate-bande de soleils , un carré de choux, des ognons moulés, du persil et de l'oseille, à onze heures du matin, rien n'est moins allemand.
Jacobus Pragmater fut convaincu cetle fois; il n'y avait pas moyen de mettre l'apparition sur le dos d'un effet do lune et d'un jeu de lumière.
Il rentra dans la cuisine tout pâle et tout tremblant et raconta à Berthe ce qui venait de lui arriver.
— Notre bon maître est mort , dit Berthc en sanglottant; mettons-nous à genoux et prions pour le repos de son âme !
Nous récitâmes ensemble les prières funèbres. — Tom , inquiet , rôdait autour de notre groupe , en nous jetant avec ses pru-
>I58 l'ame de la maison.
nelles vertes des regards intelligents et presque surhumains , il semblait nous demander le secret de celte douleur subite , eX poussait pour attirer l'attention sur lui de petits miaulements plaintifs et siipplianls.
— Hélas ! pauvre Tom , dit Berthe en lui flattant le dos de la main , tu ne te chaufferas plus l'hiver sur le genou de monsieur, dans la belle chambre rouge , et tu ne mangeras plus les têtes de poisson sur le coin de son assiette.
Le grillon ne chantait que bien rarement ; — la maison semblait morte , le jour avait des teintes blafardes et ne pénétrait qu'avec peine les vitres jaunies , la poussière s'entassait dans les chambres inoccupées , les araignées jetaient sans façon leur toile d'un angle à l'autre et provoquaient inutilement le plumeau ; l'ardoise
l'ame de la maison. 459
du toit , autrefois d'un bleu si vil" et si gai , prenait des teintes plombées; les murailles verdissaient comme des cadavres , les volets se déjetaient ; les portes ne joignaient plus; la cendre grise de l'abandon descendait fine et tamisée sur tout cet intérieur naguère si riant et d'une si curieuse propreté.
— La saison avançait; les collines frileuses avaient déjà sur leurs épaules les rousses fourrures de l'automne, de larges bancs de brouillards montaient du fond de la vallée » et la bruine rayait de ses grêles bacliures un ciel couleur de plomb. Il fallait rester des journées entières ii la maison, car les prairies mouillées, les chemins défoncés ne nous permettaient plus que rarement le plaisir de la promenade.
Maria dépérissait à vue d'œil et devenait d'une beauté étrange ; ses yeux s'agran-
-160 l'aMe de la maison.
(lissaient et s'illuminaient de l'aurore de la vie céleste; le ciel prochain y rayonnait déjà. Ils roulaient moelleusement sur leurs longues paupières comme deux globes d'argent bruni , avec des langueurs de clair de lune et des rayons d'un bleu velouté que nul peintre ne saurait rendre : les couleurs de ses joues , concentrées sur le haut des pommettes en petit nuage rose, ajoutaient encore à l'éclat divin de ces yeux surnaturels où se concentrait une vie près de s'envoler ; les anges du ciel semblaient regarder la terre par ces yeux-là.
A l'exception de ces deux taches vermeilles, elle était pâle comme de la cire vierge; ses tempes et ses mains transparentes laissaient voir un délicat lacis de veines azurées ; — ses lèvres décolorées s'exfoliaient en petites pellicules lamellewses; — elle était poitrinaire.
Comme j'avais l'âge d'entrer au collège , mes parents me firent revenir à la ville , — d'autant plus qu'ils avaient appris la mort de mon oncle , qui avait fait une chute de cheval dans un chemin difficile, et s'était fendu la tête. — Un testament trouvé dans sa poche instituait Berthe et Pragmater ses uniques héritiers , — à l'exception de sa bibliothèque , qui devait me revenir, et d'une bague en diamants, de sa mère, destinée à Maria.
Mes adieux à Maria furent des plus tristes; nous sentions que nous ne nous reverrions plus. Elle m'embrassa sur le seuil de la porte, et me dit h l'oreille : — C'est ce vilain Pragmater qui est cause de tout ; il a voulu tuer le grillon. Nous nous reverrons chez le bon Dieu. Voilà une petite croix en perles de couleur que j'ai faite pour toi ; garde -la toujours.
^G2 l'ame de la maison.
Un mois après, Maria s'éteignit. Le grillon ne chanta plus à dater de ce jour-là ; l'âme de la maison s'en était allée. — Berthe et Pragniater ne lui survécurent pas longtemps ; Tom mourut bientôt après de langueur et d'ennui.
J'ai toujours la croix de perles de Maria. Par une délicatesse charmante, dont je ne me suis aperçu que plus tard , elle avait mis quelques uns de ses beaux cheveux blonds pour enfiler les grains de verre qui la composent ; chaste amour enfantin, si pur, qu'il pouvait confier son secret à une croix ! ^ Ces scènes de ma première enfance m'ont
fait une impression qui ne s'est pas eff'acée, j'ai encore au plus haut degré le sentiment du foyer et des voluptés domestiques.
Gomme celle du grillon , ma vie s'est écoulée près de l'âtre à regarder les tisons flamber. — Mon ciel a été le manteau de la
l'ame de la maison. 4C5
cheminée; mon horizon , la plaque noire de suie et blanche de fumée ; un espace de quatre pieds où il faisait moins froid qu'ailleurs, mon univers. — J'ai passé de longues années avec la pelle et la pincelte ; leurs têtes de cuivre ont acquis sous mes mains un éclat pareil à celui de l'or, si, que j'en suis venu à les considérer comme partie intégrante de mon être. La pomme de mes chenets a été usée par mes pieds, et la semelle de mes pantoufles s'est couverte d'un vernis métallique dans ses fréquents rapports avec elle. Tous les eflets de lumière , tous les jeux de la flamme, je les sais par cœur ; tous les édifices fantastiques que produit l'écroulement d'une bûche ou le déplacement d'un tison, je pourrais les dessiner sans les voir. — Je ne suis jamais sorti de ce microcosme. — Aussi je suis de première
force pour tout ce qui regarde l'intérieur de
J64 l'ame de la maison.
la cheminée ; aucun poëte , aucun peintre n*est capable d'en tracer un tableau plus exact et plus complet. — J'ai pénétré tout ce que le foyer a d'intime et de mystérieux, je puis le dire sans orgueil, car c'est l'étude de toute mon existence. — Pour cela, je suis resté étranger aux passions de l'homme, je n'ai vu du monde que ce qu'on en pouvait voir par la fenêtre. — Je me suis replié en moi, cependant j'ai vécu heureux, sans regrets d'hier , sans désir de demain, — Mes heures tombent une à une dans l'éternité comme des plumes d'oiseau au fond d'un puits, doucement... doucement ; et si l'horloge de bois, placée a l'angle de la muraille, ne m'avertissait de leur chute avec sa voix criarde et éraillée comme celle d'une vieille femme, certes, je ne m'en apercevrais pas. Quelquefois seulement, au mois de juin, par un de ces jours chauds et* clairs où le
l'ame de la maison. ^65
ciel est bleu comme la prunelle d'une Anglaise , où le soleil caresse d'un baiser d'or les façades sales et noires des maisons de la ville ; lorsque chacun se retire au plus profond de son appartement , abat ses jalousies, ferme ses rideaux et reste étendu sur sa molle ottomane , le front perlé de gouttes de sueur, — je me hasarde à sortir. — Je m'en vais me promener , habillé comme h mon ordinaire, c'est-à-dire en drap; ganté, cravaté et boutonné jusqu'au cou. — Je prends dans la rue le côté où il n'y a pas d'ombre , et je marche les mains dans mes poches , le chapeau sur l'oreille et penché comme la tour de Pise ; les yeux à demi fermés , mes lèvres comprimant avec force une cigarette dont la blonde fumée se roule autour de ma lèle en manière de turban ; — tout droit devant moi sans savoir où , — insoucieux de l'heure et de toute autre pensée que celle du
présent , — dans un état parfait de quiétude morale et physique. — Ainsi je vais vivant pour vivre, ni plus ni moins qu'un dogue qui se vautre dans la poussière ou que ce bambin qui fait des ronds sur le sable. — Lorsque mes pieds m'ont porté longtemps et que je suis las , alors je m'asseois au bord du chemin , le dos appuyé contre un tronc d'arbre , et je laisse flotter mes regards à droite , à gauche , tantôt au ciel , tantôt sur la terre. — Je demeure là des demi-journées, ne faisant aucun mouvement, les jambes croisées, les bras pendants, le menton dans la poitrine, ayant l'air d'une idole chinoise ou indienne oubliée dans le chemin par un bonze ou un bramine. — Pourtant n'allez cas croire que le temps ainsi passé soit du temps perdu, — cette mort apparente est ma vie , — cette solitude et cette inaction insupportable pour tout autre, est pour moi
une source de voluptés indéfinissables ; -rmon ame ne s'éparpille pas au dehors , mes idées ne s'en vont pas à l'aventure parmi les choses du monde , sautant d'un objet à un autre; toute ma puissance d'animation, toute ma force intellectuelle se concentre en moi ; — ^jetais des vers, excellente occupation d'oisif; ou je pense à la petite Maria , qui avait des taches roses sur les joues.
Théophile GAuriER.
kmu.
11 y avait autrefois a une lieue de Venise, enterre ferme, une villa célèbre, nommée la villa Santa-Flora, Elle était située au versant d'une colline très douce, et s'étendait au soleil comme une jeune fille couchée
sur le dos. Un vaste parc avec des allées recouvertes d'un sable blond, de gros vases de fleurs , des statues de marbre blanc , et des bassins d'eau vive, accompagnaient la façade.
Le soleil marquait midi à son cadran d'or. Les oiseaux faisaient la sieste sous des feuillées, et les cygnes des étangs dormaient pelotonnés au bord de l'eau dans des touffes d'herbe. C'était le silence et la solitude de la nuit au milieu du jour.
Les fenêtres de la villa avaient dénoué leurs rideaux, qu'une brise lourde et tiède gonflait comme des voiles de gondole. Toutes les avenues du parc étaient désertes ; elles semblaient elles-mêmes , avec leur sable échauffé et radieux, de longues traînées de lumière. On eût dit un château abandonné ; seulement, sur l'une des terrasses, une jeune Vénitienne masquée se promenait avec une
négresse , grande et belle femme dont le soleil semblait avoir bruni exprès les chairs fermes et luisantes, pour que ses baisers de feu n*y parussent pas. Elle maintenait sur la tête de sa maîtresse un rond parasol bordé d'une frange rouge. La jeune Vénitienne était blonde et blanche, — du marbre encadré dans de l'or.
Elle portait le costume des nobles filles de Venise: une plume et des colliers dans les cheveux , un corsage de soie aux couleurs changeantes, avec une échelle de rubans et une ceinture de perles; une jupe ample, épanouie et gonflée aux hanches ; des babouches aux pieds, et un éventail de plumes de paon à la main. Il faut encore ajouter à toute cette toilette folle, le vêtement de lumière dont le ciel du midi enveloppe ses enfants, et qui est la plus riche parure du monde.
Celte jeune fiUe se nommait Aurore, et elle était belle comme le jour.
Aurore passait pour une orpheline très riche, qui vivait à la villa Sauta-Flora, sous la tutelle d'une vieille tante.
Un seul homme était reçu dans la maison ; on le nommait le comte Roméo Malatesta.
Figurez-vous un beau seigneur du temps (on pouvait être alors au seizième siècle), portant fraise, plume et moustaches, broyant sous ses genoux d'acier un étalon arabe, presque toujours l'épée ou la dague au poing, pour une femme, pour un regard, pour un sourire, pour rien ; doux et roucoulant comme un ramier à l'oreille des belles, terrible comme un lion devant l'ennemi, dissipant l'or et l'amour à pleines mains,
comme un enfant prodigue, qui sait qu'il y aura toujours pour lui un siège au banquet de son père, et une place dans le cœur des femmes.
Roméo était le cousin d'Aurore.
Il se montrait fort affolé de sa cousine, qui était bien la plus belle lîlle de Venise et des environs : nous pourrions dire qu'Aurore avait les cheveux couleur des épis mûrs, les yeux de lapis-lazuli , la bouche de corail , les dents de nacre, les bras d'albâtre , le teint de roses et de lis : mais ce portrait pourrait aussi bien s'appliquer à d'autres femmes d'une beauté pour le moins douteuse et commune, tandis que celle d'Aurore était la plus certaine et la plus singulière qu'on puisse voir.
Aurore n'aimait pas son cousin Roméo Mal a tes ta.
Ici; vous allez ouvrir le champ aux con-
jectures, croire que la jeune fille avait le cœur épris et empêché d'un autre homme, que l'image d'un rival heureux passait comme une ombre devant ses yeux lorsqu'elle regardait Roméo, et la rendait injuste pour son cousin ; — point : nous avons eu beau plonger nos yeux au fond de son âme, son ange gardien lui-même avait beau y regarder tous les soirs, il était impossible d'y découvrir la moindre passion naissante.
Au fond, elle aimait autant Roméo qu'un autre homme; mais, à vrai dire, elle n'en aimait aucun.
Aurore était réellement une créature accomplie. Quand elle marchait avec ses longs cheveux d'or relevés sur le sommet de la tête en forme de couronne , l'on eût dit une reine ; quand elle découvrait ses grands yeux bleus, presque toujours voilés par modestie, les plus impies croyaient au ciel.
Il n'y avait à tout cela qu'un défaut ; Aurore était la beauté sans l'amour, la fleur sans le miel.
Un soir, après le souper qui avait eu lieu vers six heures à la villa , la vieille tante étant remontée dans sa chambre pour faire une lecture delà Bibles car elle était dévote, Roméo offrit son bras à sa cousine pour aller prendre l'air sur la terrasse. Le soleil était sur son couchant. Les statues , les gros vases de fleurs portés par des Amours, les escaliers et les bassins de marbre du parc, se détachaient en blanc sur les massifs déjà envahis par l'ombre. Le bruit orageux de la mer, qui était à une demi-lieue de la villa, prêtait h ce spectacle du soir son orchestre éternel. C'était une heure sainte et choisie pour l'amour. Les couples d'oiseaux s'endormaient sous les feuillées dans un gazouillement ; les fleurs ouvraient leur calice à la rosée du soir
i7S AURORE.
comme une bouche altérée , et la brise poussait le souffle haletant de Roméo vers celui d'Aurore. Tout à coup, la belle enfant se baissa pour cueillir des lotus dans un vase de marbre. Roméo, qui allait au-devant des moindres fantaisies de sa cousine, lui eh choisit un bouquet et le lui présenta en souriant.
— Vous aimez les fleurs, belle cousine?
— Non, fit-elle avec un signe de tête. —Qu'aimez-vous donc, alors?
Aurore leva sur lui des yeux à rendre un
homme fou ; elle n'avait jamais été si belle, et sa bouche s'ouvrit, et Roméo espéra, et il attendit avec une anxiété inexprimable le mot qui allait tomber de ces lèvres divines.
— Je n'aime rien, répondit-elle.
Aurore se trouvait placée dans toutes les
conditions qui entretiennent chez les jeunes filles le sommeil du cœur.
D'abord Aurore était belle , et il n'y a que les laides qui aiment.
Aurore, comtesse de Rimini , passait ensuite pour Tune des plus riches héritières de l'Italie , et la fortune procure aux femmes une foule de distractions qui éloignent d'elles les pensées d'amour.
Elle possédait une villa très splendide , avec des salles de bain en marbre, une ménagerie de bêtes fauves ( grand luxe du temps ), une volière fermée par des treillis de fils d'argent et peuplée d'oiseaux très curieux , des galeries magnifiques en bois de cèdre ornées de colonnades et de fresques, des pavés de mosaïque, et toute cette pompe d'ameublement en usage alors.
Entre ses bêtes favorites , elle distinguait surtout, dans sa villa, un perroquet blanc, le
vrai kakatoès des lades, dont la tête est surmontée d'une houppe jaune, un petit chien griffon fort ébouriffé , et une négresse du plus beau noir avec qui le lecteur a déjà fait connaissance.
Un peuple de domestiques , dont elle ne savait pas même les noms, allait et venait dans la maison , occupé à la servir. La moindre de ses fantaisies musquées faisait événement, et l'on tenait toujours à l'écurie un cheval sellé et bridé pour envoyer à la ville.
Sa chambre était un Eldorado de jeune fille. Des fenêtres à vitraux dépolis empêchaient que le soleil ne versât trop crûment sur le plancher son sable d'or. La tenture était de brocatelle rose relevée de ramages et de dessins en argent. Des fleurs de toutes couleurs trempaient leur tige fluette dans le col long et effdé de vases en porcelaine
de Chine. Des dressoirs de bois de citronnier supportaient toutes sortes de laques , d'émaux ou d'orfèvreries. Des miroirs de Venise, au cadre large et sévère, se répétaient mutuellement, d'un bout de la chambre à l'autre ; ce qui faisait qu'Aurore , plusieurs fois reproduite, trouvait dans elle seule une compagnie de charmantes jeunes filles.
Dans une niche saillante appliquée au mur, se détachait une Sainte Vierge sans Enfant Jésus ; au pied de cette statuette était un prie-Dieu où Aurore s'agenouillait , le matin en se levant , et le soir avant de se mettre au lit. Ce lit était un charmant nid de colombe blanche et pure. Des rideaux delampas rouge , qui glissaient à volonté sur une tringle avec des anneaux d'or, amortissaient dans leurs plis les rayons trop curieux de la lune. Les oreillers étaient d'une plume si blanche , et prenaient si mollement toutes
àS'2 AUROFxE.
les formes de la jeune fille endormie, qu*on les eût dits faits avec le duvet tombé des ailes de son ange gardien.
Nous ne dirons rien de sa garde-robe ; ce serait un dénombrement homérique de fleurs, de rubans, de ganses d'acier, de fils de perles , de plumes, de fanfreluches de toutes sortes, qui rendrait nos jeunes lectrices jalouses, et qui scandaliserait , avec raison, les hommes graves, d'autant qu'un pauvre eût vécu plusieurs jours avec le prix du moindre de ces colifichets.
Tout cela réuni tenait lieu à Aurore d'un amant.
Roméo demeura quelques jours sans revenir à la villa Santa-Flora.
Il avait même bien juré de n'y remettre jamais les pieds : mais serments d'amoureux sont vrais serments d'ivrogne. Il y retourna
par hasard, comme il le croyait lui-même ; c'est-à-dire qu'étant sorti, un matin, pour se distraire, il abandonna la bride sur le cou de son cheval ; mais Soliman (c'était le nom du noble animal ), qui connaissait le chemin de la villa pour l'avoir fait très souvent , le prit lui-même sans hésiter. . . .:. >
Roméo n'eut pas le courage de l'en détourner ; au contraire. La villa Santa-Flora était devenue pour lui le palais de la belle Armide depuis qu'Aurore l'habitait ; il y faisait plus jour qu'ailleurs ; les oiseaux y chantaient des chansons plus folles ; les feuillages plus épais y défendaient mieux du soleil ; les fleurettes y piquaient de couleurs plus vives les tapis de gazon, et les ruisseaux y coulaient plus limpides dans leur lit de sable avec un plus doux frémissement. C'était un autre ciel et une autre nature.
Roméo Malatesta pouvait bien avoir alors
vingt et un ans. C'était un raffiné , un don Juan fort en vogue, qui comptait déjà plus de maîtresses que d'années. Nous devons cependant avouer que le lion s'était depuis quelque temps fort radouci. Il séduisait bien encore cinqou six duchesses par mois ; mais c'était par désœuvrement et pour leur faire plaisir : Roméo se piquait d'être fort charitable.
La vérité est que le Malatesta finissait la débauche et commençait l'amour.
Il prit, cejour-là, en entrant chez sa cousine , l'air le plus froid et le plus fier qu'il put trouver. Il ne lui baisa même pas la main en entrant. Aurore de Rimini ne daigna seulement pas y faire attention , et lui sourit comme de coutume avec une grâce accablante. Roméo eût mieux aimé un soufflet de la jolie main de sa cousine que ce sourire-là.
La vieille tante, qui s'ennuyait depuis quelques jours de ne plus le voir, fit tous les frais de cet accueil, qui fut le plus tendre et le plus empressé du monde.
— Comment, beau mauvais sujet, rester quatre grands jours sans venir nous rendre visite ! mais c'est un cas très damnable ; et si j'étais votre confesseur, je vous donnerais pour pénitence d'embrasser sur les deux joues votre cousine Aurore.
Quoique la pénitence fût très douce , Roméo, par orgueil , et pour paraître sérieusement fâché, ne voulut pas s'y soumettre.
— Avez-vous donc, reprit la vieille tante alarmée , été aux Grandes-Indes? Revenezvous d'Afrique? Des corsaires vous ont-ils pris en chemin? Ou bien avez-vous , ce qui est plus probable, rencontré par la ville une nouvelle cousine?
Roméo répondit qu'il venait de Venise, et
non des Indes ; qu'il n'avait été pris en chemin par aucun corsaire , et qu'il n'avait dans le monde qu'une cousine, qui était Aurore.
— Je voudrais bien , ajouta-t-il , passer mes jours à ses pieds.
— C'est bien , c'est bien , reprit la vieille dame avec un sourire ridé qu'elle s'efforçait de rendre aimable; mais dites-nous un peu les raisons de votre longue absence ; s'il ne se trouvait ici un calendrier , nous croirions qu'il y a plus d'un an qu'on ne vous a vu.
— Je voudrais bien, répondit Roméo, que mademoiselle Aurore en pût dire autant.
— Comment ! Aurore s'ennuyait à mourir de ne pas vous voir. Elle séchait sur pied , la pauvre petite. J'ai cru un instant qu'elle allait devenir laide comme son amie Lenora que vous connaissez.
Un regard jeté rapidement sur la frai-
AURoaE. 487
cheur et lajoyeuse beauté d'Aurore, suifisait à démentir les dernières paroles de sa tante. M'^^ de Santa-Flora , comme il arrive souvent, faisait l'amour pour sa nièce, et il y a plus d'un homme qui s'y laisse prendre.
— Mais je ne vous en tiens pas quitte, reprit obstinément la vieille tante ; il faut absolument que vous nous disiez ce qui vous a retenu de venir nous voir , beau capricieux.
— Je crois, répondit-il , que ma cousine le sait.
— Moi ! fit Aurore, avec un geste étonné, je n'en sais rien du tout.
— Allons, allons , je comprends , reprit la bonne dame ; bouderie de jeunes gens qui s'entendent, n'est-ce pas? Moi aussi j'aimais à me fâcher avec M. de Santa-Flora du temps où il me faisait la cour. Je n'étais pas alors ridée comme je suis, et il m'a prise ,
en vérité , autant pour ma figure que pour mes trois cent mille ducats.
Le reste de la journée se passa en conversations de toutes sortes. Roméo Malatesla fit tellement briller la verve de son esprit italien, prit sur son fauteuil de si triomphantes tournures , roucoula de si doux mots dans cette langue qui semble faite pour dire les choses du cœur, et les accompagna de regards si tendres, si directs, si adroitement tournés vers Aurore, et si parlants, qu'à sa place, mes belles lectrices , vous en seriez tombées amoureuses toutes comme de petites tourterelles.
En sortant , il glissa dans la main de sa cousine un billet.
Ce que contenait au juste ce papier, je ne
saurais le dire ; mais un billet de Roméo à Aurore ne pouvait guère être qu'un billet doux.
Il paraît même que le jeune Vénitien comptait beaucoup sur l'effet de cette déclaration; car, au lieu de s'éloigner à grands pas, comme le jour tombant le lui conseillait, et de regagner la ville, il se mit en sentinelle sous un gros arbre à guetter la fenêtre d'Aurore. La pâle lumière d'une lampe, amortie sans doute par une brume de rideaux en mousseline claire, l'étoilait mollement. Cette clarté ne tarda point à disparaître ; Aurore venait de se mettre au lit.
Roméo ne s'éloigna point de toute la nuit. Ses yeux ne quittèrent point la chambre où reposait endormie la femme qu'il aimait. Il eût voulu , dans ce moment-là , être les rideaux du lit qui la tenaient dans leurs soyeux embrassements.
Aurore s'éveilla au premier chant des oiseaux. Elle écarta, avec ses jolis doigts de comtesse , les rideaux de la fenêtre tout raides de broderies, et prit l'air du matin sur le balcon. Puis, après avoir passé la main sur ses bandeaux de cheveux blonds pour les lisser, elle s'assit devant une table. Roméo la vit très distinctement prendre une plume et écrire.
Son cœur battait avec inquiétude. — C'est mon arrêt qu'elle signe en ce moment, se disait-il ; si elle m'aime, je vivrai ; sinon, j'en mourrai. Il me semble qu'elle a l'air émue de ce que je lui ai remis hier soir ; ce billet était si tendre ! je l'ai écrit avec ce que j'avais de plus doux , de plus triste et de plus amoureux dans l'âme !
Il attendit jusqu'au jour. Dès qu'Aurore eut quitté sa chambre pour descendre au jardin, où elle avait habitude de faire sa
promenade avant le déjeuner, Roméo se glissa, sans être vu, dans la maison. La porte de la chambre d'Aurore était ouverte; il entra et jeta autour de lui un regard rapide : le matelas du lit gardait encore l'empreinte moite et charmante de la jeune comtesse sur son duvet floconneux. Auprès du lit était une table, et sur cette table une lettre négligemment pliée ; Roméo se jeta dessus avec désespoir. Le jeune Vénitien était pâle comme l'accusé qui attend sa sentence. Il lut :
c Ma chère Filoména ,
e J'ai rêvé cette nuit que tu étais changée en oiseau bleu , avec un bec d'or et des pattes roses ; cela m'inquiète : écris-moi bien vite pour me dire si mon songe est ■vrai. Prends pour cela la plus longue de les
192 AUROKE.
plumes bleues, ô mon charmant oiseau !
car je m'ennuie , et les lettres m'amusent.
<r Aurore. »
Roméo ne reçut aucune réponse de sa cousine.
Il n'en continua pas moins ses assiduités. Le jeune Vénitien venait à la villa San la- Flora trois fois par semaine. Souvent il se promenait seul dans le parc avec Aurore , à ces heures du jour où le soleil brûle les têtes , où le démon du midi souffle dans l'air ses voluptueuses ardeurs ; mais tous ses emportements tombaient bientôt devant le sourire moqueur de la frêle et blonde enfant. La prendre de force lui semblait un acte lâche qui n'eût satisfait ni l'orgueil de Roméo ni son amour. Ce n'était pas
seulement la virginité d'Aurore qu'il voulait, c'était son cœur.
Il fît tout pour le gagner. Dans leurs promenades 'sous les arbres , le long des clairs viviers , il lui soupirait à l'oreille des sonnets de Pétrarque ou des rimes du Tasse; il la conduisait au bord de l'eau pour qu'elle vît dans ce miroir comme elle était belle, et qu'elle eût pitié ensuite de celui qui l'aimait ; il inventait pour elle mille clins d'yeux assassins, mille soupirs irrésistibles ; il restait parfois quelques jours sans venir, dans le but de se ménager les ennuis de l'absence et l'effet du retour; il pratiquait, en un mot, la stratégie du sentiment dans toutes ses ressources et avec un art superlatif; mais tous ces moyens, dont un seul entre les mains d'un homme aussi habile que le Malatesta aurait enlevé d'assaut la vertu de toutes les femmes de Venise^
ne pouvaient rien sur sa cousine. La blanche et blonde jeune fille avait une triple forteresse de diamant autour du cœur.
Roméo avait réussi jusque-là, avec un bonheur constant, auprès des premières femmes de la république, sans doute parce que , les aimant peu ou pas du tout , il mettait dans ses attaques un ordre , un calcul, un sang-froid que la passion troubla cette fois très étourdiment. La première condition pour réussir en amour, c'est de ne pas être amoureux.
Il faut bien l'avouer, l'Amour, qui passe dans les romans pour le plus fin , le plus éloquent et le plus spirituel des dieux , en est, au contraire, le plus innocent de tous. Roméo était fou d'Aurore , et quand il se rencontrait seul avec elle , il ne retrouvait plus sur ses lèvres aucune des belles choses qu'il avait préparées. Un jour, cependant,
qu'il venait de passer exprès pour cela la matinée chez une courtisane , ce qui l'avait un peu calmé et remis en verve , il eut avec sa cousine un entrelien , sous l'une des allées du parc. Le lecteur s'étonnera peut-être du langage précieux de Roméo ; mais ces concetti et ces madrigaux que nous prenons aujourd'hui pour jeux d'esprit étaient alors vraies fleurs de sentiment cueillies au plus tendre du cœur.
— Aurore , vous aurez beau faire , vous m'aimerez malgré vous.
— Malgré moi ?
— Malgré vous.
— C'est fort !
— C'est la vérité.
— Je parie bien que non .
— Je vous jure que si.
— Comment ferez vous ?
— C'est mon secret. Ceci ne serait plus
de bonne guerre, si je vous le disais. On ne découvre pas d'avance h l'ennemi son plan d'attaque , et vous êtes mon ennemie , charmante cousine.
— Moi , beau cousin ?
— Une ennemie acharnée et indomptable , qui me donne à elle seule plus de mal que toute une flotte de Génois armée en mer.
— C'est un combat fort doux entre nous deux , beau cousin , sans morts ni blessés.
— Je suis , au contraire , tout couvert des blessures que vous me faites, belle cousine.
— Vraiment? je ne vous ai seulement jamais égratigné.
— Si je pouvais vous montrer mon cœur, adorable cruelle, vous le verriez, au contraire, tout pénétré des flèches que décochent à chaque instant sur lui vos doux yeux. Les blessures que, nous autres hommes de
guerre, nous recevons chaque jour à rencontre des épées , ne sont rien auprès de celles que vous nous faites , lendies petites filles. O colombes ! votre bec rosé est plus dangereux que le bec dur et recourbé du vautour.
— Vous êtes singulier : pourquoi voulezvous que je vous aime , mon beau cousin?
— Parce que je vous aime, moi.
— Ce n'est pas une bonne raison que vous me donnez là. Si les jeunes filles un peu passables étaient tenues de rendre la pareille à tous ceux qui s'en prétendent affolés, elles auraient vraiment beaucoup à faire , et vous n'en voudriez plus ensuite.
— Au moins prenez pitié de mes maux.
— Je vous plains beaucoup , reprit Aurore en souriant.
— Méchante ! je ne m'étonne plus que vous soyez si fraîche et si blanche , petit
vampire , qui sucez Je meilleur de notre sang , et qui nous mordez le cœur avec vos dents plus précieuses que des perles fines.
— Ce que vous médites là est injuste. Je ne suis pas cruelle le moins du monde, vous le savez Lien ; je ne puis voir tuer un oiseau , et le sang qui sort de la piqûre d'une épingle méfait trouver mal.
— Oui , mais vous tuez un homme.
— Qui ai-je jamais tué , s'il vous plaît ?
— Moi, charmante ennemie.
— Pour un mort , mon "beau cousin, vous m'avez l'air assez bien portant, et je sais plus d'un vivant qui envierait la fraîcheur de votre teint.
— Je vous dis que j'en mourrai.
— Je vous défends bien d'en rien faire.
— Aurore , si vous ne voulez pas qu'on vous aime , pourquoi êtes- vous si belle?
— Parce qu'il me plaît d'être ainsi , mon
cousin. Vous venez toujours vous mêler dans nos affaires , vous autres hommes , quand nous nous inquiétons si peu des vôtres. Ai-je jamais remarqué , moi , si vous étiez beau ou laid , si vous aviez les yeux noirs ou verts, les cheveux blonds ou roux?
— C'est que vous n'aimez pas , vous autres femmes.
— C'est ce qui vous trompe , beau cousin.
— Vous aimez ?
— Oui , mon cousin , j'aime quelqu'un.
— Son nom? demanda en tremblant Roméo.
Elle parut hésiter; puis, prenant tout à coup son parti d'un air de jolie femme qui ne craint rien, elle répondit: J'aime Fossombroni.
Qu'est-ce que Fossombroni? doit se demander le lecteur mal préparé à cette brusque confidence.
Fossombroni était un chef de brigands , comme il y en avait tant alors en Italie. Son nom volait depuis quelques jours sur toutes les bouches. On faisait de lui mille récits surprenants ; mais , le plus souvent , ces sortes de renommées ne reposaient sur rien de réel. On racontait l'histoire de ces aventuriers, leur grandeur, leur défaite et leur mort avant même qu'ils se fussent donné le temps d'exister.
Fossombroni ne manquait pas , selon les récits qu'on en faisait, d'un caractère sauvage et singulier. Il vivait dans les bois avec sa bande. La chasse au sanglier, l'assaut à
main armée des châteaux forts , les attaques de convois au grand jour, faisaient les exercices des bandits et de leur chef. Celuici avait la générosité farouche des hommes de son métier ; s'il enlevait la bourse des riches, il lui arrivait souvent de grossir celle des mendiants et des bohémiens; où il passait, le trésor de l'État était vide, mais le tronc des pauvres était gorgé d'or.
On racontait encore qu'il avait délivré de jeunes fdles captives dans des tourelles pour de folles amours ; qu'il entretenait des intrigues avec les premières femmes de la république , et qu'il envoyait , sans rien exiger en échange, de riches présents aux plus célèbres courtisanes de Venise , uniquement pour les remercier d'être belles.
Aurore écoutait ces récits de toute son âme. Un léger nuage rose lui montait do temps en temps au visage , et son cœur bat-
202 AUPiOKE.
tait précipitamment. Elle se figurait gravir avecFossombroni des rocs escarpés, les cheveux au vent, et coucher, la nuit, sur un lit de branches , elle qui n'avait dormi jusque-là que sur du duvet d'édredon.
Au fond , Aurore n'aimait guère plus le chef de brigands qu'un autre homme; mais, comme elle l'avait dit à son cousin , par illusion ou par espièglerie , elle commençait à y croire.
Or , fille qui se croit amoureuse ne tarde pas à le devenir.
Roméo réfléchit à la confidence que sa cousine lui avait faite. 11 la prit, comme il convenait, pour une folle imagination de jeune fille ; mais, en homme habile et quel-
que peu roué, il chercha néanmoins à en tirer avantage. Le jeune seigneur vénitien se dit à lui-même qu'il était peut-être trop gracieux, trop poli, trop bien tenu , trop parfait, et que sa cousine, blasée sur toutes ces belles manières , n'y trouvait plus qu'ennui et dégoût. Elle rêvait, en effet, tout le contraire : un brigand, une nature âpre, anguleuse, abrupte ; quelque chose de rude et de sauvage. Il chercha donc à se déformer ; et , comme ce bourgeois qui mit parquer des moutons dans le château du duc de Richelieu pour lui enlever l'odeur parfumée de son ancien maître, il essaya de nourrir et de choyer en lui-même deux ou trois mauvaises habitudes qui lui ôtassent son odeur déjeune seigneur à la mode. Le Malatesta apprit donc à fumer, h jurer et h boire.
Quand il revint , quelques semaines plus tard, h la villa vSanta-Flora avec cette nou-
velle éducation , il comptait très fort sur un succès ; mais au premier juron qui sortit de sa bouche :
— Pour Dieu, mon beau cousin , s'écria Aurore , comme votre langage est enlaidi et comme vous me semblez aujourd'hui tout à fait mal ! Ce que l'on rapporte de vous est donc vrai ? Ton dit que vous fumez comme un Flamand, que vous jurez comme un païen et que vous buvez comme un homme d'église. Ce sontdes habitudes que je déteste, et si j'étais ma tante , je ne vous recevrais plus au château.
— Fi ! ajouta la tante, un beau garçon comme vous jurer comme un vieux chantre!
— Peste, pensa tout bas Roméo, de toutes ces petites fdles qui n'ont pas plus de logique dans Tesprit qu'un hanneton.
La rentrée de Roméo à la villa Santa- Flora avait à peu près produit l'effet du re-
tour de Vert-Vert dans le couvent, quand les b. et les f. volèrent du bec de Toiseau mal appris. Le Malatesta ne savait plus sur quel pied marcher dans un terrain si mobile, et il était tout près d'envoyer sa cousine au diable ; mais le diable ne veut pas des anges comme Aurore.
Cependant le Fossombroni , qui n'était d'abord qu'une fiction poétique , devint en peu de temps une réalité fort sombre et fort terrible.
Un homme se présenta un jour à Venise devant les autorités. C'était un vieillard à barbe grise. Le plus grand désordre régnait dans sa toilette ; il avait les cheveux longs et souillés; un pourpoint de drap grossier maintenu par une ceinture de cuir le cou-
vrait médiocrement; ses jambes nues et rayées de bandelettes étaient picotées de grains de poudre ; il tenait à la main un bâton de voyage, et portait autour du cou une gourde pendue à une ficelle.
— Messieurs, dit-il aux magistrats, quand on l'eut admis à parler , je viens delà forêt où sont les brigands. Je suis un voyageur. Ils m'ont attaqué au bord d'un chemin , et quoique j'aie fait résistance, ainsi que le témoignent mes bras et mes jambes criblés de grains de poudre, j'ai été contraint de céder au nombre. Les brigands m'ont gardé plusieurs jours au secret; mais voyant que j'avais l'air doux et inoffensif, ils ne lardèrent pas h me confier leurs affaires. Je fis semblant d'entrer dans leurs intérêts, jusqu'au jour où, ayant trouvé une ouverture, je m'échappai de leur bande , et j'emportai avec moi leurs plans de campagne. Voici des pa-
piers (ici le vieillard tira de sa poitrine un rouleau enfermé dans une boîte de cuivre) qui contiennent les secrets des brigands, et qui vous donneront les moyens de se saisir de leur chef. Ils sont écrits avec des signes dont j'ai seul rintelligence. Si vous voulez me compter deux mille ducats , je vous les livrerai. »
Ces paroles firent épanouir sur le visage des magistrats une joie inouïe. Quoique la somme leur parût forte, ils donnèrent ordre de compter sur-le-champ les ducats au vieillard, et, après s'être saisis des papiers, ils l'envoyèrent pour quelques heures en prison, sous bonne garde.
L'ouverture du rouleau se fit avec solennité. Il était scellé de plusieurs cachets de cire rouge qu'on brisa l'un après l'autre avec précaution. L'inquiétude et la curiosité de l'attente se lisaient dans tous les yeux.
Enfin, le président déploya le rouleau lentement pour ne rien déranger de celte pièce précieuse. Puis il l'examina du haut en bas, et sur le revers.
C'était un grand parchemin tout blanc.
Le conseil , furieux , donna ordre de ramener le vieillard. On alla au cachot où on Tavait provisoirement enfermé; mais les barreaux de fer de la fenêtre étaient rongés à la lime, et l'homme avait disparu.
Le lendemain, on retrouva les deux mille ducats dans le tronc d'une église.
Les choses se passaient h l'ordinaire'dans la villa Santa-Flora.
La vieille tante fit seulement doubler le nombre de ses gens et les mit sur un pied de guerre. Les bruits les plus alarmants ne
cessaient de venir du dehors. Aurore ellemême, depuis quelques jours , craignait le chef de brigands ; mais, comme dit la Bible, la crainte est le commencement de Tamour.
Au fond, Roméo était l'auteur de cette folle passion de sa cousine pour le brigand Fossombroni. C'était sa présence à la villa, sa cour galante et de si bon goût, ses attaques si directes au cœur de la jeune fille, qui l'avaient mise en fantaisie d'aimer ; seulement, il en était de ce que le Malatesta avait semé dans l'âme d'Aurore, comme de ces graines qu'un jardinier jette en terre, et dont la main d'un étranger recueille les fleurs.
Il arrive tous les jours qu'en croyant travailler pour soi auprès des femmes, on travaille pour un autre.
Depuis qu'Aurore entendait parler avec
grande horreur de la bande de Fossombroni , I. 14
elle commençait bien à rougir un peu de son choix, et cherchait à chasser loin d'elle la pensée du chef de brigands ; mais il en est des mauvaises pensées comme des mauvais amis, qui ne mettent jamais tant de persistance à revenir que quand on s'efforce de les jeter à la porte.
La vie calme et uniforme qu'on menait chez madame de Santa-Flora donnait d'ailleurs au rêve extravagant de la jeune fille tout le loisir de prendre consistance : les existences douces et oisives font les têtes inquiètes et aventureuses. Aurore s'éveillait le matin avec sa blonde homonyme, la jeune déesse aux cheveux d'or et aux doigts de rose ; elle faisait sa prière et sa toilette, afin d'être belle devant Dieu et devant les hommes ; elle passait sa journée auprès de sa tante, à lire, à broder ou h ne rien faire, far niente, et elle s'endormait le soir, en croisant
ses petites mains blanches sur sa poitrine, comme des ailes de colombe.
Cette vie si paisible ressemblait fort a lin long sommeil, et Fossombroni, le brigand, en était le songe.
La femme n'a point l'amour en elle ; la femme le reçoit de l'homme.
Sans son cousin Roméo Malalesta, Aurore ne se fût jamais doutée qu'il y eût quelque chose au monde de semblable. Il y a cette dift'érence entre les deux sexes, que rhonime au contraire devine la femme : si celle ci n'existait pas, il l'inventerait.
Mais une fois qu'elles se sont lancées dans
une folle imagination d'aimer, les petites
fdles mettent à cela un enlcloment fort in-
vincible. Aurore ne voulait point en démordre, et se prétendait très sérieusement éprise du Fossombroni. Quand on feignait de ne point y croire, elle entrait en grande colère, et cet amour déraisonnable était devenu pour elle un point d'honneur.
Son cousin lui ayant proposé vers le soir une promenade dans le parc, la remit encore sur ce sujet.
— Et vous aimez toujours le chef de brigands ?
— Toujours.
— Quelles quaUtés lui trouvez-vous donc?
— Je ne sais, mais je l'aime.
^ — Voulez-vous que nous entrions dans le bois de citronniers verts qui entoure le château.
— Non mon cousin ; il y vole à cette heure des chauve-souris.
— Vous avez peur de ces bêtes-là?
— Oui, beau cousin , c'est très laid ; ça ressemble pour la ligure à un homme.
Aurore n'aimait encore que l'idéal, et voilà pourquoi elle aimait Fossombroni, le brigand.
Le comte Roméo Malatesta avait cependant pris sa passion au sérieux. A Venise, on le trouvait, depuis quelques mois, méconnaissable. Lui , cité jusque-là dans la ville pourses belles manières de vivre, ne faisait plus de dettes , n'enlevait désormais la moindre fille honnête et n'avait de duel avec personne. Décidément , il avait beaucoup perdu, et ses amis s'en affligeaient.
Le comte était encore connu auparavant pour ses dépenses folles et téméraires. Il avait déjà épuisé plusieurs héritages. C'était chez lui une soif inextinguible qui eût mis le Pactole à sec en quelques jours. La vieille dame de Santa-Flora, lui trouvant l'air sou-
cieux, devina que le jeune seigneur était en peine d'argent, et lui offrit une grosse caisse pleine de ducats. Il y avait de quoi fouiller pendant six semaines à pleines mains, sans que le fond du coffre montrât le bois. Aurore regardait malignement son cousin , pour voir quels yeux il allait ouvrir; mais Roméo, qui autrefois fût tombé sur les pièces d'or comme un écolier à jeun sur des meringues ou des massepains, les refusa froidement.
— Ce jeune homme est décidément amoureux, pensa tout bas la vieille tante.
Le comte Roméo Malatesta , après avoir séduit les femmes les plus blasées, et fait mille victimes à Venise, avait fini par se prendre pour de bon aux yeux innocents de sa cousine : c'est par là que terminent tous les roués.
AUKOFxE. '2\o
Il n'était bruit dans le pays que de l'audace des brigands. On avait eu beau mettre surpiedune force armée, labande n'en continuait pas moins ses ravages. Ces hommes faiM3uches se battaient dans les gorges des montagnes avec les soldats et les voyageurs.
Rien cependant n'avait encore troublé la surface de la vie si calme qu'on menait à la villa Santa-Flora, lorsque la comtesseAurore de Rimini, montant dans sa chambre pour faire sa toilette de nuit, trouva, ce soir-là , sur sa table, une lettre à son nom. Ce n'étî^it point l'écriture de son amie Filoména, ni de Béatrix, ni deFiametla, ni de Dafné, ni de Dolorès, ni de Safo, ni d'Angéla : c'était une écriture d'homme.
Elle ouvrit la lettre, et lut :
<r Je sais que vous m'aimez , Aurore ; car je sais tout. Quand vous parlez de moi, je vous entends ; quand vous pensez au chef de bandits, je le devine. J'ai des yeux et des oreilles dans les murs de votre chambre , dans les feuilles de votre jardin , dans les oiseaux qui passent au-dessus de votre tête, dans l'air amoureux qui vous environne, et jusqu'au fond de votre cœur.
« Je ne suis pas un homme comme un autre.
« Quand on vous dira : Il est ici ou il est là ; enfant, ne le croyez pas : j'entre dans les chambres les mieux gardées, au moment où l'on s'y attend le moins, comme la foudre.
« Ne craignez rien. Dur et tefrible pour tous les autres, je serai doux et soumis pour vous comme un enfant.
« Cette nuit je passerai sous vos fenêtres.
AUROPxE. 2<7
Il faut bien que vous me voyiez , Aurore. Je défendrai a mes gens d'approcher, et il ne tombera point un seul cheveu blond de votre tête. Je passerai, voilà tout.
« A minuit.
« Le chef des brigands,
<J FOSSOMBRONI. r>
Vous jugez de l'étonnement et de la frayeur d'Aurore à la lecture de cette lettre. Elle fut sur le point de sonner et d'appeler du secours : mais l'idée lui vint que c'était perdre un homme qu'elle se figurait aimer.
Il n'y a rien de si brave en aventures que les petites filles timides et peureuses , une fois qu'elles ont la tête montée.
Aurore, au lieu donc de se débattre et de crier, se mit devant une glace à réparer sa
218 AUROHE.
coiffure. Quand Néboli, l'esclave noire, vint frapper à la porte pour s'acquitter de son service de nuit , elle lui demanda comment celle-ci la trouvait. — lime semble, n'est-ce pas , que je suis , ce soir, tout à fait mal?
Néboli jura au contraire que sa maîtresse n'avait jamais été si bien ; seulement , elle lui conseilla de passer une robe de nuit blanche.— <r Maîtresse , ajouta-t-elle, être elle-même d'une blancheur à faire paraître la plus fine et la plus éblouissante dentelle noire comme moi. *
Elle choisit une robe qui était à ravir, et accommoda si bien la jeune comtesse, qu'on l'eût prise pour une de ces Heures de la nuit qui , selon les anciens , allaient accrocher leur lampe d'or au plafond du ciel. Néboli la quitta ainsi parée, en lui disant : « Maîtresse vouloir cette iiv^it recevoir de beaux songes ? »
Dès qu'elle lut seule , Aurore alla îiu balcon. La iiuit venait de secouer sur le monde son gros pavot qui verse le sommeil aux hommes , aux oiseaux et à toute la nature. Un calme bienfaisant régnait dans l'air. La voix de la mer elle-même , cette grande voix orageuse qui ne se tait même pas quand le vent tombe, semblait celte nuit-là s'être endormie ; Aurore seule veillait.
Cependant l'horloge de la maison sonna douze coups.
A cette voix de minuit, Aurore se réfugia dans sa chambre tout effrayée , et tomba à genoux au pied du lit pour prier Dieu. L'imprudence d'un pareil rendez-vous se montra à elle , comme à toutes les femmes , un peu trop tard , et au moment où il n'y avait plus moyen de l'éviter; car déjà le chef des brigands était sous ses fenêtres.
Il frappa trois fois dans ses mains : Aurore parut toute pâle et toute tremblante au balcon.
— Au nom du ciel , s'écria-t-elle , seigneur brigand , ayez pitié de moi I
— Pitié de vous , Aurore ! mais c'est moi qui dois vous demander grâce et merci, car je suis en votre pouvoir. Commandez ; vous pouvez disposer de mon sort, comme d'un bien qui vous appartient. S'il vous plaît que je meure, je mourrai; ou que demain Venise tout entière périsse comme une seule femme , elle périra.
— Oh ! mon Dieu non ! fit Aurore effrayée, en joignant les mains.
— C'est pour vous dire que le moindre de vos caprices, dût-il bouleverser le monde, trouvera en moi un esclave toujours soumis. Vous êtes belle : vous plairait-il, par hasard, d'être reine ?
— A moi ?
— A vous, madame.
— Mais , non ; pourquoi ?
— Parce que toute la peine que je me donne à être, pour vous plaire , un bandit fameux et redouté, je la mettrais à être roi ; et j'y parviendrais.
— Quelle idée !
— Vous êtes jeune et coquette ; si vous avez fantaisie d'une fleur, d'un bijou , d'un diamant qui soit dans l'écrin de la dogaresse ou sur la tête d'une duchesse de Venise, vous le trouverez demain sur votre table.
— Je ne désire rien de semblable, reprit vivement Aurore.
— Tant pis. La moindre de vos chimères satisfaite me donnerait à verser des larmes de joie.
— Je sais pourtant, reprit Aurore, une bien belle rose en rubis que portait la femme
du doge le jour de son entrée dans la ville : mais je n'en veux pas ; fi donc ! ce serait mal.
— Aurore, je vous aime. Démon d'une ville, je suis votre ange lutélaire. J'ai vraiment raille choses folles et tendres à vous dire. Voulez-vous que nous causions de plus près, un instant, tête à tête?
— Oh ! mon Dieu non ! allez-vous-en , vous me faites peur.
— Au moins , laissez-moi baiser le bord de votre robe ou le coin de votre main. Aurore, votre main; voilà tout.
Le balcon n'était pas très élevé de terre ; le brigand l'escalada avec l'agilité du tigre, et la jeune fille toute tremblante lui abandonna sa main à baiser. La tête du fameux Fossombroni se rencontra alors devant celle d'Aurore; comme tous les fdles d'Eve, la belle comtesse était encore plus curieuse que ti-
mide : elle regarda en face le bandit amoureux sur lequel tombait, dans ce momentlà , un rayon de lune.
Il était effroyablement laid.
Le lendemain, le seigneur Roméo Malatesta vint annoncera sa cousine qu'il tenait des bonnes grâces du doge le commandement de la ville , avec mission de détruire la bande des brigands.
C'était un cavalier de grande mine ; il avait le teint pâle comme le marbre, sous des touffes de cheveux noirs bouclés , les yeux pleins d'éclairs , le nez d'une ligne fièrement cambrée, la bouche impérieuse et relevée aux coins , les épaules larges , la tête admirablement attachée à un cou puissant , les
mains fines et nerveuses : quand il entra, Aurore le trouva très-beau .
— Quel malheur, se dit-elle, que je ne l'aime pas !
Cependant les attaques des brigands devenaient de jour en jour plus menaçantes. La nuit , des rencontres avaient lieu à main armée , dans les rues de Venise , avec les soldats de la république ; les uns et les autres laissaient des morts sur le pavé.
Venise n'était plus cette courtisane folle et coquette du carnaval ; sa robe de bal avait désormais une tache de sang. On ne s'apercevait même plus du conseil des dix , tant la bande de brigands jetait de terreur dans la ville. Ces hommes se déguisaient sous mille formes inévitables, de sorte qu'il n'étafit plus
possible à leurs meilleurs amis de savoir quel était le masque et quelle était la figure.
Quelques-uns des brigands avaient néanmoins été découverts ; on les condamna à avoir la tête tranchée : mais ni l'appareil du supplice, ni la torture avec ses ongles de fer rouge , ses chevalets , ses roues , ses tenailles, ses scies, ses charbons ardents, n'avaient pu leur arracher un mot, un soupir. Ils étaient morts et leur secret avec eux.
Les armes trouvées sur ces misérables étaient d'une raffinerie de crime incroyable; on citait surtout des poignards à lame d'acier qui se brisaient dans la blessure , et versaient du poison au moyen d'une détente qu'on lâchait avec le doigt. Ils s'entendaient tous si bien entre eux, qu'on aurait cru qu'ils n'avaient qu'une tête pour concevoir de si grands coups, et qu'un bras pour les frapper.
On n'était affilié à l'ordre des bandits qu'après certaines épreuves. Il fallait connaître tous les passages secrets de la ville, et y marcher les yeux bandés ; faire sur soimême l'essai des poisons et des contre-poisons , subir d'avance les tourments de la question , et s'endurcir contre la mort.
Les femmes se mêlaient à ces intrigues diaboliques, avec la perfidie des sirènes. Le regard amoureux d'une courtisane était alors plus dangereux à Venise que la pointe d'un stylet. Elles savaient se couvrir les joues de fards vénéneuxquien augmentaient la fraîcheur, et excitaient leurs amants à cueillir la mort dans un baiser.
Mais toute la bande réunie ne répandait pas moitié autant de terreur que son chef; changer dix fois de visage et de vêtements dans une heure, disparaître par des portes inconnues, louer toutes les gondoles de Ve-
nise , séduire les femmes , corrompre les gardiens, s'ouvrir un chemin à coups de sabre au travers d'un mur de soldats , semblait un jeu pour cet homme ^xtr^qrdinaire.
Il était décidément possédé du diable ou d'une femme.
Ce jour-là Aurore, montantdans sachambre pour faire sa toilette, trouva sur sa table une rose de rubis.
— O mon Dieu ! dit-elle, c'est la roseqiû brillait sur le front de la dogaresse le jour de son entrée à Venise.
Elle ne douta plus que ce ne fût le chef de
brigands qui lui fît cette galanterie. La rose
jetait beaucoup de feu et l'effrayait ; elle
n'osait y toucher, comme à un objet maudit
et possédé du diable; enfin , elle s*enhardit, et ressaya à ses cheveux blonds , en se regardant dans un miroir.
Cette rose lui allait à ravir.
Elle la porta tout le jour , h la grande admiration des femmes de la maison , qui lui en firent mille compliments. Ceci est une vérité, que les dentelles , les robes et les bijoux semblent d'un bien plus grand prix sur une jolie personne que sur une laide. Ce sont les beaux yeux qui font briller les diamants.
Le soir, par remords de conscience , et aussi parce qu'elle en était déjà lasse , Aurore renvoya la rose de rubis à la femme du doge.
L*audace des brigands croissait avec le
nombre. Us en étaient venus à dédaigner les surprises , et à afficher d'avance leurs projets aux murs des maisons de Venise. — Demain, disait l'un de ces placards, le vieux aénéral Dorato tombera sous nos poignards. Le lendemain le général Dorato avait disparu.
Quelques jours après, il y avait un gros de peuple amassé sur la place Saint -Marc autour d'une adresse collée à un poteau et conçue en ces termes :
« Vénitiens , « Dans deux iours, nous enlèverons la jeune comtesse Aurore de Rimini, cette belle
entre les belles.
« Signé, FossoMBRONi.
ce Le chef des brigands. »
Quand le manifeste des brigands fut
connu à la villa Santa-Flora , il y jeta le trouble et l'épouvante. La vieille tante s'évanouit tout h fait en règle , dans son grand fauteuil de tapisserie. Aurore, qui avait honte de montrer moins d'émotion quand il s'agissait de l'enlever en personne, l'imita de son mieux et se pâma mollement. Ce fut un grand mouvement dans la maison pour les faire revenir; mais Aurore, qui avait peur de se trouver mal tout h fait, rouvrit ses grands yeux bleus qui n'auraient jamais dû se fermer, même de nuit, pour le bonheur et l'ornement du monde.
Madame de Santa-Flora envoya en toute hâte à la ville quérir le seigneur Malatesta. Celui-ci était sur la place Saint-Marc avec des hommes de guerre , auxquels il donnait ses ordres. Dès qu'il eut reçu ce message , le jeune Vénitien fréta une gondole et se mit en mer par un bon vent, qui le conduisit ,
AUROKE. 254
en moins d'une heure, aux pieds d'Aurore.
La belle cousine avait réellement l'effroi dans l'ame. Son amour pour le brigand était une folle chimère, qui s'évanouit tout à fait devant le positif brutal d'un homme l'enlevant toute pantelante dans ses rudes bras. Elle fit à son cousin un accueil charmant ; dans les moments de péril , les femmes flattent toujours le premier homme venu dont elles attendent du secours.
— Bonjour, mon gracieux cousin, dit-elle du plus loin qu'elle l'aperçut ; venez vite , nous avons impatience de vous voir.
En même temps elle lui jeta autour du cou ses bras de déesse ronds et polis comme l'ivoire ; et puis, elle regarda avec un respect mcléd'amourlalargc poitrine, le cou robuste et les bras nerveux de Malatesta. Pour la première fois de sa vie , Aurore appréciait dans l'homme ce que Dieu y a mis de plus
ZùJi AUKOKE.
royal et de plus supérieur aux lemmes : la force.
L'attaque de la villa par les brigands eut lieu au jour dit. L'action s'engagea au soleil couchant et se prolongea très avant dans les ténèbres. On se battit désespérément. Fossombroni surtout fit des prodiges d'audace : mais le bruit de sa mort s'étant tout à coup répandu, la bande des brigands prit la fuite dans le plus grand désordre.
Aurore veillait demi-morte dans sa chambre : sa porte s'ouvre; un homme entre, les cheveux mouillés de sang et de sueur, les vêtements épars, déchirés, souillés, les bras criblés de grains de poudre ; cet homme se tient debout devant elle et la regarde en silence.
— Aurore, dit-il enfin quand ses lèvres haletantes eurent retrouvé un peu de voix ;
sauvez-moi, je suis le brigand Fossombroni, l'homme que vous aimez.
On entendait plus que jamais autour de la maison un bruit d'hommes armés et de chevaux.
Aurore cacha sa jolie tête blonde dans ses deux mains, tant la laideur du brigand lui faisait peur.
— Ne craignez rien, reprit celui-ci ; et il la saisit par le bras ; c'est vous qui m'avez fait laid comme je suis, en ne m'aimant pas : mais je puis redevenir un noble et beau seigneur, si vous le voulez.
En disant ces mots, il jeta sur la table un masque qui le défigurait. L'homme qu'Aurore de Rimini avait alors devant les yeux était son cousin, le jeune et brillant comte Roméo Malatesta.
— Qu'est devenu le brigand ? demanda Aurore stupéfaite, en relevant sur son cousin
ses grands yeux abaissés par crainte et par horreur. , > ;
Il répondit d'une voix grave :
— C'est moi qui suis le brigand Fossombroni.
Aurore demeura muette de saisissement et d'admiration.
— Le Fossombroni, reprit-il , est le Roméo Malatesta, et le Roméo Malatesla est le Fossombroni. — Comtesse Aurore, vous m'avez dit un jour que vous aimeriez un chef de brigands, et je me suis fait chef de brigands pour l'amour de vous.
Roméo était, en disant ces paroles, simple et grand comme un roi.
— Oh ! s'écria enfin Aurore, je vois que vous m'aimez ; mais quelle folie avez-vous faite là : votre tête maintenant est mise à prix. Je vois errer des flambeaux aux fenêtres de la galerie ; on vous cherche. Je ne
AUUORE. 255
puis vous garder dans ma chambre ; heureusement que j'ai une clef qui ouvre la porte du jardin ; ^t)us pourrez sortir sans être vu et gagner la campagne. Viens !
— Venez donc, alors.
— Que dis-tu?
— Je dis que je ne sortirai pas d'ici sans vous. La comtesse Aurore disait aimer le brigand Fossombroni : qu'elle le suive !
Aurore demeura atterrée. Cependant, comme le regard sévère de son cousin lui reprochait en silence son irrésolution, et que déjà les gardes qui faisaient la visite de la maison approchaient de sa chambre, Aurore prit la main de son cousin Roméo Malatesta, et lui dit d'une voix éteinte :
— Viens ; je te suis.
Fossombroni ou Roméo Malalesta (car le
lecteur sait maintenant à quoi s'en tenir sur ces deux héros de notre histoire) rassembla les débris de sa bande dispersée par les soldats et se jeta avec elle dans les Abruzzes.
Dans les premiers temps, la vanité, l'amour et le sentiment héroïque, si puissant chez les femmes, firent supportera la jeune et frêle comtesse les durs travaux de sa nouvelle condition. Elle ne regretta ni son lit de duvet , ni sa petite chambre close , ni ses moelleuses couvertures de laine relevées de mousselines ; l'on dort si bien sur un lit de feuilles quand on s'aime !
De son côté , le comte Roméo Malatesta , ce jeune seigneur si précieux, si poli, si élégant , laissa un peu tomber de ses délicatesses de cour au frottement de cette rude vie, et n'en devint que plus aimable. L'exilé trouva dans sa femme une Venise toujours belle et rayonnante ; et comme Aurore avait
fait longtemps la paresseuse en amour, elle se hâta de regagner le temps perdu.
Malheureusement il en est de l'amour comme du feu , plus il brûle ardemment et plus il s'éteint vite.
Ceci nous semble une des choses les plus tristes du monde. On est encore jeune l'un et l'autre; l'on s'est follement poursuivi, rien n'a varié au dehors ; la femme est aussi belle que jamais ; on se regarde mutuellement pour voir s'il y a quelque motif à un changement, et on n'en trouve aucun ; mais l'on ne s'aime plus.
Le plus souvent cela arrive sans qu'on y songe, et avant même qu'on ait eu le temps de le prévoir. Aurore et Roméo se traitaient encore l'un et l'autre v omme dans le commencement ; c'étaient les mêmes caresses , les mêmes paroles, les mêmes regards ; mais ils sentaient intérieurement, sans se le con-
258 AuaoRE.
fier, que loiites ces fleurs d'amour étaient
désormais des fleurs mortes.
Cependant, comme nous l'avons dit, rien n'avait changé en mal ; au contraire : Aurore avait pris dans cette vie errante une sapté robuste qui lui donnait de nouveaux attraits ; l'amour avait ouvert son cœur vierge au grand spectacle de la nature ; et, comme les femmes ont l'intelligence dans le cœur, elle avait beaucoup gagné en grâce et en esprit : Roméo lui-même avait profité à cette vie sauvage : le soleil avait doré son teint trop blanc pour un homme, et son âme amollie et blasée par les plaisirs de la ville, s'était retrempée aux sources toujours jeunes des forêts. Malgré tout cela , Roméo ni Aurore ne s'aimaient plus d'amour, c'est dire qu'ils ne s'aimaient plus du tout; car qu'est-ce que l'amitié après l'amour? la lune après le soleil. .
Aijn.oi\!î. 25<^
11 y a des gens qui veulent à toute force trouver des raisons à ces changements du cœur ; nous croyons vraiment qu'il n'y en a aucune.
Cependant , voici les causes qu'avec un peu d'imagination on pourrait inventer à celui d'Aurore et de Roméo :
1 . L'amour est une chose précieuse et délicate qui, pour se conserver, a besoin qu'on l'embaume dans le luxe, le calme et l'aisance de la vie. — Les deux amants commençaient à trouver, au milieu de leur existence pénible et périlleuse , le sacrifice bien dur ; et ils pensaient, sans se le dire, que cette folle passion qu'ils avaient eue l'un de l'autre leur rendait peu au prix de ce qu'elle avilit coûté.
2. Aurore elPioméo étaient repris du besoin de la société : les deux amants s'étaient bien promis d'être l'un à l'autre un monde très peuplé; mais ils n'avaient pas songé alors aux déserts et aux solitudes que l'éloignement du monde amène, avec le temps, dans les cœurs les mieux remplis.
3. Ils avaient eu le tort de prendre leur amour à la manière d' un roman . — L'amour, comme tous les autres sentiments humains, ne peut pas se maintenir longtemps en dehors de la réalité : l'amour est une fleur de l'âme, or aucune fleur ne vient dans les nuages : il leur faut à toutes une base solide, certaine et positive, qui est la terre.
On pourrait encore trouver mille autres raisons à ce changement; mais le fait est que Roméo et Aurore ne s'aimaient plus, et qu'ilsj^étaient malheureux.
AUR.ORE. 2'i\
Un soir Fossombroni , revenant de la chasse avec trois de ses camarades , était entré dans une auberge sur le bord du chemin , quand des gardes se précipitèrent sur eux à l'improvisle et les désarmèrent. La résistance du chef fut héroïque ; mais on ne peut tenir contre le nombre , et le terrible Fossombroni tomba blessé entre les mains des soldats.
On le conduisit à Venise, les bras liés derrière le dos, dans un chariot traîné par deux bœufs. Son entrée fit mettre toute la ville aux fenêtres. On le jeta dans la prison la mieux gardée de Venise, un caveau profond et noir avec une montagne de maçonneries sur la tête, et un lac d'eau sous les pieds.
Le lendemain , une rencontre très vive
eut lieu au coin d'un bois entre le reste des brigands et les soldats ; et leur bande, privée de chef, fut entièrement détruite.
Depuis quelques jours, la villa Santa- Flora avait repris un air de vie et de mouvement. Les fenêtres, si longtemps fermées, s'étaient rouvertes. Le soir, on voyait errer des flambeaux dans les galeries, auparavant sombres et mornes. Ses cheminées, éteintes depuis plus de six mois, recommençaient à fumer. La grande allée de pins qui y conduisait gardait de nouveau , sur son lit de sable fin et doré, des traces de fers de chevaux. Un bruit de voix de femmes sortait, en caquetant, de cepalais depuis longtemps abandonné, où l'on n'entendait plus que lecri des grues et des corneilles. Des domestiques
des deux sexes s'agitaient, fort affairés, dans les salles basses et sur les terrasses. Quelle était donc la cause de tout ce changement? Une femme, d'une beauté parfaite et surprenante, regardait de temps en temps sur la campagne, du haut d'une fenêtre encadrée de marbre noir : c'était la comtesse Aurore deRimini.
Elle raconta qu'elle était tombée aux mains de pirates qui l'avaient entraînée de force à Alger, où un riche négociant l'avait délivrée sur parole avec beaucoup d'or, ce qui lui donna un nouvel attrait singulier et romanesque. Ce récit, qui semblerait aujourd'hui peu vraisemblable, était alors assez naturel. La vie la plus calme et la plus commune de ce temps-là ferait, de nos jours, un roman très agité et très impossible..
Aurore trouva, en rentrant dans sa villa,
tout changé autour d'elle. Sa vieille tanle
était morte. L'herbe avait poussé dans les cours, et l'hirondelle était venue faire son nid à l'angle des fenêtres. Le bois d'orangers, où elle se promenait avec son cousin Roméo, était maintenant solitaire et triste. Ses rêves de jeune fille étaient envolés de ces branches toujours vertes, comme un essaim d'oiseaux fuyards. La nature ne change pas ; mais c'est nous qui changeons.
11 y avait à peine quelques mois qu'Aurore avait quitté ces lieux, et elle y rentrait plus vieille de dix années. Il lui semblait que les arbres avaient vu depuis son départ plusieurs hivers, tant il y avait eu de mauvaises saisons dans son cœur. Que de choses, en effet, elle avait apprises, depuis le soir où elle avait quitté sa petite chambre de jeune fille ! Elle s'imagina plus d'une fois que sa Sainte Vierge d'argent en avait les larmes aux yeux.
AURORE. 2i5
Quoiqu'elle reçût beaucoup de monde à la villa, Aurore se retrouva beaucoup plus seule qu'autrefois ; car alors elle n'avait pas de vide dans le cœur, tandis que maintenant toute la société de Venise ne peut réussir à la tirer de son isolement. La cour et les galanteries des jeunes seigneurs la font sourire de pitié ; car elle regarde, dans ce momentlà, au fond de son amour avec Pioméo, cet amour si fou, si violent, si extrême, et elle n'y rencontre plus qu'une ombre.
Comme toutes les femmes désenchantées, elle en voulut à l'amour de l'avoir trompée, et s'en vengea sur les hommes, envers qui elle devint d'une belle férocité. La jeune comtesse faisait autour d'elle, avec les flèches de ses regards , de cruelles blessures ; et au lieu de les guérir ensuite, comme elle l'aurait dû , elle s'amusait à y verser l'ironie acre et amère. Aurore devint en peu
de temps si savante en l'art de coquetterie, qu'elle surpassa les plus damnées courtisanes de Venise, et fit le désespoir des jeunes seigneurs, qui s'entre-tuaient chaque jour, ou se jetaient à l'eau pour l'amour d'elle.
Aurore regardait avec un sourire implacable les maux qu'elle semait autour de chacun de ses pas , les visages amoureusement pâles, les cœurs blessés à mort, les rivalités qui éclataient chaque jour en duels furieux, et enlevaient la meilleure jeunesse de Venise, les malheureux qui polissaient, pendant la nuit humide, de baisers vains et inutiles son seuil inexorable, et la froide comtesse n'en continuait pas moins pour cela d'être toujours aussi inhumainement belle.
Comme Aurore s'ennuyait l'hiver dans sa villa, et que le carnaval était proche, elle se rendit à Venise.
Ne recevant ni jour ni lumière au fond de son cachot, Roméo fut repris, dans sa nuit, par l'amour d'Aurore, celte beauté resplendissante qui avait été si longtemps le soleil de son cœur.
Quoique le prisonnier ne reçût aucune nouvelle du dehors, il apprit cependant, par un geôlier, que la comtesse Aurore de Rimini menait à Venise la vie la plus folle et la plus joyeuse ; cette nouvelle fut pour lui son arrêt de mort.
Roméo ne chercha pas même à se défendre devant ses juges. Il cacha soigneusement son vrai nom sous celui du brigand Fossombroni , et fut condamné à avoir la tête tranchée, devant tout le peuple, sur la place de l'Arsenal.
Venise était une fière et grande duchesse, h la robe d'azur armoriée de palais.
Quand ces demeures de Titans réfléchissaient leur façade dans la mer endormie et calme, les gondoliers suspendaient leurs rames , afin de ne point troubler la surface du miroir où se répétaient de telles merveilles. Il fallait à ces féeriques Babels des femmes d'une beauté surhumaine et éblouissante pour qu'elles ne fussent point écrasées par la magnificence du cadre. Quels yeux , quel éclat , quels éclairs pouvaient résister, la nuit , à ces illuminations insensées qui faisaient pâlir les étoiles !
La comtesse Aurore de Rimini était encore la plus belle de toutes ces Italiennes
impérissables qui ont laissé leur ombre sur les toiles de Paul Véronèse et du Titien. Quand elle paraissait dans le bal, les femmes et les lumières pâlissaient devant elle, la foule disparaissait, et il ne restait pour ainsi dire qu'elle seule dans la salle éblouie, comme il ne reste qu'un soleil dans le ciel quand le jour se montre.
La jeune comtesse était frappée d'une beauté à part et satanique. L'idée de se damner pour elle venait en la voyant , et s'il y avait eu seulement deux Aurore en Italie , il eût fallu , si vastes qu'elles soient déjà, élargir encore les portes de l'enfer. Cela tenait peut-être à un pli amer et profond qui se formait , quand elle souriait , au coin de ses lèvres.
Aurore en voulait à tous les hommes de ne point avoir été heureuse en amour avec Roméo.
Ceux-ci , de leur côté , ne pouvaient lui pardonner d'exister pour un autre que pour chacun d'eux en particulier ; aussi se mirent-ils tous à la haïr d'amour.
Cependant le jour fixé pour l'exécution du chef de brigands était venu.
Fossombroni sortit de sa prison à deux heures. Les fenêtres des maisons étaient pleines de curieux qui attendaient le passage de cet homme extraordinaire. Le cortège devait passer devant le palais où demeurait la comtesse Aurore de Riraini. Elle était h un balcon , dans un groupe de jeunes et beaux seigneurs qui l'entouraient avecdes œillades fort tendres. Ils semblaient tous bien moins occupés du condamné qu'é-
AUROl'vE. 2ol
blouis de leur reine : Aurore était à la vérité , ce jour-là , d'une beauté qui surpassait encore celle des autres jours, et depuis longtemps la jeune comtesse n'avait à cet égard d'autre rivale qu'elle-même. Elle semblait très calme.
Le cortège approchait : on distinguait déjà la contenance fière et menaçante du condamné , dont les bras étaient serrés de grosses cordes ; une chevelure noire très abondante lui couvrait le visage comme d'un voile.
C'était, sur la laideur prétendue de cet homme , un cliquetis de bons mots parmi les jeunes seigneurs qui entouraient Aurore.
— En voilà un , par exemple , qui n'a jamais dû avoir do femmes.
— A moins que ce ne soit quelque grosse bûcheronne bien engaillardie. Il m'a l'air d'un rude mortel.
— L'on dit que si ; qu'il est marié.
— Je voudrais voir sa femme alors ; elle doit faire envie en laideur à celle de Beelzébuth.
Aurore ne répondait rien à tous ces discours. Elle avait la dignité des reines , qui consiste surtout dans le silence.
Un grand soleil brillait sur la ville; le chef de brigands, qui avait refusé jusquelà d'ouvrir sa conscience au confesseur, approcha sa bouche de l'oreille du moine , et lui dit : « Ce soleil me fait mal ; mourir quand il y a tant de vie et de lumière au monde, c'est cruel. — Après tout, ajouta-til à voix basse , que me fait ce soleil et ce grand jour? mes ténèbres à moi, c'est qu'elle ne m'aime pas , et ce soleil ne peut rien sur cette nuit-là. »
Cependant la tète du cortège avait atteint le palais de la comtesse Aurore de Rimini ,
et touchait presque au lieu de l'exécution. Le regard de la jeune Vénitienne gardait toujours sa sérénité ; il faisait bleu dans ses yeux comme dans le ciel. Aucune des lignes calmes de sa figure ne se troubla , et la couleur ambrée de ses joues ne se couvrit pas un seul instant du moindre nuage rose. On eût juré qu'elle n'avait jamais connu ce condamné à mort.
Seulement, lorsque le chef de brigands passa en personne sous ses fenêtres , la blanche comtesse se pencha vers la rampe du balcon, jeta un regard de lionne, étendi vers lui , en les agitant , ses petites mains , et s'écria :
— Arrêtez ! ou emmenez-moi avec lui au supplice : je suis la femme de cet homme.
A ces mois , Aurore s'élança du balcon
dans les bras du chef de brigands ; celui-ci , par cette force surhumaine que donne lafoHe de l'amour, avait dans ce raoment-lh brisé ses cordes. Il étreignait cette pâle enfant de ses bras meurtris. Toute la ville avait les yeux sur ce couple indéfinissable; un ange descendu du ciel surTéchafaud d'un condamné à mort, pour suspendre l'exécution , aurait produit moins d'effet que cette jeune et belle femme , adorée de toute la ville comme une déesse, se précipitant tout à coup sur la charrette du bandit.
Le malheureux, si laid et si sombre auparavant , semblait transfiguré par l'apparition de cette femme. Un changement involontaire se fit aussitôt dans toute la multitude ; les injures , les blasphèmes, les reproches jetés auparavant , tout le long du chemin, à la face du brigand , cessèrent , et firent place à l'allendrissement. Comment
maudire Tliomme qu'une belle femme aime?
Les jeunes seigneurs n'en pouvaient revenir ; les vieillards la croyaient folle , les femmes pleuraient, le peuple battait des mains, en criant : Grâce ! grâce !
Cependant les gens de justice, peu sensibles de leur nature , après un moment de trouble et d'hésitalion, donnèrent ordre au cortège de se remettre en marche : le chef de brigands fit signe de la main qu'il voulait parler, et toute la multitude commanda qu'on le laissât faire.
— Puisqu'elle m'aime encore , s'écria-t-il en écartant avec ses deux mains la forêt de cheveux qui couvrait son visage pâfë et défiguré, je ne veux plus mourir. — Vénitiens, je ne suis pas l'homme que vous croyez, je ne suis pas le brigand Fossombroni : je suis le seigneur Roméo Malatesta qu'on croyait mort.
Une enquête fut faite dans le but d'établir l'identité entre le brigand Fossombroni et le comte Roméo Malatesta , le jeune seigneur de Venise. Aurore et lui fournirent aisément toutes les preuves , et il ne resta aucun doute sur ce point historique.
L'on reconnut en outre que la bande des brigands avait été favorable à la république, en étouffant une conspiration qui était sur le point d'éclater. Les hommes frappés par le bras des brigands étaient tous des ennemis de l'Etat qui avaient juré le renversement de Venise; d'où l'on conclut que l'amour le plus fou et le plus fantasque ne fait guère entreprendre dans le monde que de bonnes actions. Le doigt de Dieu se cache volontiers sous la main de la femme.
f AURORE. 257
Cependant le doge, pour ne point encourager un pareil exemple, exigea que le jeune seigneur Roméo Malatesta entrât dans une expédition qui se mettait alors en mer contre les corsaires d'Afrique, lui promettant au retour, s'il s'était distingué, la main de sa belle cousine, la comtesse Aurore de Rimin i . Avec une telle promesse et l'amour d'Aurore dans le cœur, Roméo ne manqua pas (le faire les plus grandes prouesses du monde. 11 revint triomphant à Venise, où le doge lui amena lui-même sa jeune victoire en voile blanc, avec une couronne de fleurs blanches sur la tête.
Aurore était en effet une vierge pour Roméo, car elle avait retrouvé dans son cœur de femme un second amour, plus pur, plus sévère , plus vrai que le premier ; et, contrairement à la devise , celui-là dura toujours.
Au milieu de cette vie de dissipation et de folles aventures , Aurore avait perdu le repos du cœur; elle se ressouvenait, malgré elle, avec amertume, de son enfance pieuse, de ses roses virginales effeuillées , et de sa lampe éteinte au pied de la madone d'argent; elle reprit dans le devoir une âme nouvelle; et Dieu, la voyant sainte et repentie , lui refit une couronne de toutes les fleurs qu'elle a vai l laissées tomber tristemen t au souffle orageux des passions.
Nous pourrions bien continuer cette histoire, car nous en savons la suite; mais mieux vaut ici s'arrêter ; nous avons laissé Aurore et Roméo au point le plus heureux de leur vie , Ions les deux jeunes et aimés ;
or, rien de plus triste au monde que la suilo du bonheur, de la jeunesse et de l'amour. Il ne faut point repasser sur le chemin où , la veille, on a vu une rose toute fraîche, de peur de la trouver défleurie ; il ne faut point non plus revoir après dix ans la femme ou la destinée qui a été belle.