Le fruit défendu
Le médeoin fut reçu dans le salon par toute la compagnie; on le mil longuement au fait de l'accident. — Nous allons voir, disait-il h chaque détail, d'un air plein de
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confiance et de capacité. — Le baron se mourait d'envie d'assister à la visite, mais le grand nombre de personnes qui voulaient raccompagner fit remarquer que cela serait indiscret. Il fut décidé que personne ne serait admis. Le médecin fut de cet avis et monta aussitôt conduit seulement par le valet de chambre.
Le valet avança un siège; Nazarille lui fit un signe, et comme il ne le comprenait pas, il lui dit avec efl'ort : — Mon ami, je ne veux pas abuser de vos moments, laissez-moi avec monsieur le docteur; si j'ai besoin, je sonnerai, vous ferez monter mon domestique.
Le valet de chambre sortit.
Le médecin se leva et s'approcha pour examiner le malade. Nazarille lui fil signe de se rasseoir. Il se remit, mais il approcha son siège et allongea la main pour chercher
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le pouls du malade. Nazarille retira son bras et le tâtant lui-même de l'autre main :
. Autant que je puis estimer sans montre,
la fièvre a baissé de douze pulsations par minuf e... elle n'est pluspour ainsi dire qu'intermiitenle...cequej'attribueà certains sels qu'on m'a fait respirer et qui font sur moi un effet particulier...
— Diable ! dit le médecin, vous raisonnez de votre mal à merveille...
Nazarille, sans l'écouter , l'invita d'un nouveau geste à se remettre, et redressa sa tête sur l'oreiller comme pour parler :
— Monsieur, dit-il, je suis dans un très mauvais cas, et j'en suis d'autant plus pénétré que je ne suis pas étranger aux études médicales... J'ai vécu à Paris dans le cercle des hommes éminents qui font faire de si grands pas à la science, et il m'était difficileden'en pas prendrequelque teinture...
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— C'est tout simple, dit le médecin avec un air plus marqué d'embarras et de déférence.
— Monsieur, reprit Nazarille, je ne doute pas de votre habileté, et ce qu'on m'a dit d'ailleurs m'en a donné la plus haute opinion...
Le médecin s'inclina.
— Cependant, de grandes et nouvelles questions divisent la médecine, et je serais charmé de savoir sur certains cas où en sont vos opinions... — Monsieur, interrompit le médecin, j'ai eu soin de me tenir au niveau de la capitale ; d'abord j'y ai fait mes études, je reçois les gazettes scientifiques, je ne néglige rien pour me mettre parfaitement au courant de tout ce qui se passe.
— Ah ! monsieur , tes sciences ont fait de grands progrès ces dernières années.
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— Des progrès admirables , dit le médecin , c'est un spectacle magnifique que la marche de la médecine !
— Ce n'est pas, ditNazarille, qu'on guérisse plus de malades ni que tout en aille mieux. On ne peut même s'empêcher d'être frappé combien l'on se porte plus mal à mesure que la science fait plus de progrès.
— Gela est vrai , nous travaillons pour l'avenir.
— Oui , dit Nazarille , l'avenir est bien malade.
Le médecin le regarda un peu étonné et reprit : — Quant à moi , ma sympathie est toute acquise aux novateurs, je leur accorde ce qui leur est dû , je reconnais leur mérite... mais cependant je ne donne pas dans l'extrême... et c'est tout simple... Si vous poussez trop avant, vous vous égarez; mais
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si VOUS niez toute découverte... vous demeurez en arrière... vous fermez les yeux à la lumière... N'est-ce pas vrai, monsieur?
— C'est le plus sage , dit Nazarillo , et le plus commode ; autrement dit , les sots n'ont pas tout à fait tort , ni les honnêtes gens tout à fait raison.
— Je leur ai dit à propos de la phrénologie : Vous avez trouvé chaussure à certains pieds ; mais si vous prétendez que le nain, le géant, l'enfant, le vieillard vont chausser la même pantoufle... l'étoffe vous manquera... Comprenez- vous ma raison?
— Monsieu rie docteur , que pensez-vous du magnétisme? interrompit Nazarille d'un ton concentré.
— Monsieur, il y a du bon dans le magnétisme, je pense qu'il y a beaucoup de bon... mais il s'y trouve aussi du mauvais.
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— Fort bien ; mais vous accordez, monsieur , qu'il y a des découvertes nouvelles , des expériences si nombreuses, si publiques, si incontestables...
— Oh ! je ne nie pas le soleil ; les phénomènes du sommeil sont démontrés ; le magnétisme est un fait acquis à la science. . . mais si l'on part de là pour m'insinuer que les organes des sens se confondent el se déplacent , qu'on dislingue le cadran d'une montre à travers un mur et qu'on lit une lettre par le genou , serviteur , je tire ma révérence.
— Bannissons les excès , dit Nazarille ; vous convenez , n'est-il pas vrai , des phénomènes du sommeil? vous croyez à l'état lucide et divinateur du somnambule ?
— Très bien.
— Vous croyez à la transmission du fluide
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magnétique sur certains sujets au moyen de certains procédés ?
— De grand cœur.
— Vous ne doutez pas que cette opération n'ait pour résultat de plonger le sujet dans cet étal de somnambulisme , et qu'on ne puisse en diriger les facultés prodigieuses et désormais indépendantes du corps , du temps , de l'espace; vous ne niez pas notamment qu'on ne puisse les employer h la recherche d'un mal inconnu et du remède qui lui convient?
— Rien de mieux.
— Vous pensez que l'agent magnétique lui-même peut être un spécifique puissant soit comme somnifère et palliatif, soît comme agissant sur toute l'économie en vertu de ses qualités secrètes?
— A la bonne heure, je suis loin de m'y
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Opposer, et je pense même que cela peut avoir les meilleurs résultais.
— Monsieur, reprit Xazarille, j'avais un savant ami avec lequel, sans me flatter, je me suis livré à des recherches assez profondes sur cette matière. Je crois ce traitement excellent dans le cas des blessures; je suis nerveux, j'ai de la volonté, j'ajoute à ces phénomènes la foi convenable... et si cet accident me fût arrivé à Paris, nous aurions tenté des expériences dont le succès me paraît sûr, et qui sont d'ailleurs sans danger.
— Rien n'empêche que nous ne suivions ici vos intentions.
— Oh ! dit Nazarille, je respecte l'opinion de chacun, la vôtre surtout, monsieur; et vous pourriez préférer les anciennes méthodes curatives.
— Monsieur, je sais prendre le bon et le
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\rai partout où je les trouve ; je serais charmé d'une expérience dont j'attends beaucoup moi-même en cette occasion, s'il faut vous l'avouer.
— Mais vous pourriez n'avoir point l'habitude de ces procédés , et naturellement je ne pourrais vous guider dans l'opération.
— Qu'à cela ne tienne, cela est fort simple, je crois; il s'agit de diriger les mains... à peu près...
— A merveille; les passes magnétiques se font en ce sens pour émettre le fluide, et dans celui-ci pour rompre, étendre ou détourner le courant, comme vous voyez...
— Bien, bien, je sais cela.
— Vous seriez donc porté à tenter...?
— C'est mon avis ; je m'en rapporte d'ailleurs à vos lumières et à votre bonne volonté.
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Nazarille lui tendit la main. — Je ne m'attendais pas , monsieur le docteur, à trouver dans un coin de la France un homme de votre mérite, un talent si consommé; je me livre à vous.
— Mais ne voulez-vous pas faire un premier pansement?
— Je crois me souvenir que Triklemann recommande de tenir l'appareil en repos et de laisser toute leur action aux premières impressions du fluide.
— Il a raison, dit le médecin.
— Vous avez lu Triklemann?
— Parbleu !
— C'est le père de la science... Grand homme!.,. Eh bien, monsieur, si vous possédez Triklemann, je suis tout h fait tranquille.
— Commençons.
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— Tout de suite?
— Gomme il vous plaira.
— Je suis à vos ordres; commençons.
— Je commence d'abord... par...
— Par les passes que vous exécutez ainsi de haut en bas.
— Bon, bon, bon, à merveille.
— Permettez-moi une recommandation.
Je m'endors dès les premières passes, surtout dans l'état d'extrême faiblesse où je suis; il ne faut pas m'inquiéter, qu'on me laisse reposer; c'est de cette action tranquille que j'espère tout.
— Fort bien.
— Sommes-nous seuls? qu'on ne vienne pas nous déranger.
— Je vais fermer la porte.
Le médecin posa sa canne, son chapeau, ses gants, retroussa ses manches et s'ap-
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procha d'un air capable et délibéré, comme parfaitement au courant de cette pratique; Nazarille l'attendit de pied ferme, ayant les yeux ouverts , le visage serein et animé d'une douce confiance- Le docteur leva les bras à deux pieds au-dessus de la tête du malade et les abaissa lentement dans le vide, écarquillant les doigts comme s'il eût cherché à se dépêtrer d'une toile d'araignée invisible; il recommença patiemment ce mouvement de haut en bas, puis, pour varier, il écarta les bras ; puis enfin , pour montrer qu'il en savait long, il s'avisa d'y mêler toutes sortes de gestes bizarres de son invention , épiant le visage de Nazarille pour voir s'il donnerait quelque signe de désapprobation. Nazarille demeura impassible comme s'il n'eût fait que le simple ordinaire, et le docteur s'en donna tout à son aise, s'imaginant qu'il maniait le fluide ma-
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gnélique aussi bien qu'homme du monde.
Nazarille, par moments, fermait la paupière et feignait de lutter avec le sommeil ; enfin, il la ferma tout à fait. Le docteur redoubla de pantomimes. Mais il avait les bras rompus de fatigue ; il se relâcha de sa vitesse croyant le malade endormi.
Nazarille cruellement rouvrit les yeux et murmura quelques plaintes. Le docteur recommença tout en sueur et se reposa encore. Nazarille rouvrait son œil et répéta celte manœuvre jusqu'à mettre le pauvre docteur sur les dents.
Enfin, il parut profondément endormi.
Le médecin, tout échauffé de cet exercice, ne doutait plus de l'expérience, s'essuyait le front, se frottait les mains et n'en pouvait plus de joie et d'admiration. Il s'approcha du malade, l'écouta respirer, voulut lui poser la main sur le cœur ; mais Nazarille
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poussa un gémissement qui lui fit faire un saut de trois pas en arrière de saisissement et de peur qu'il ne s'éveillât. Cependant il ne bougeait plus.
Le médecin ne pouvait contenir sa satisfaction; il se promenait çà et là, il regardait à la fenêtre, il eût voulu que toute la maison fût présente à cette opération qui ne pouvait qu'ajouter à la haute opinion qu'on avait de lui. Il se rapprocha du malade et lui pressa doucement le bras. Nazarille ne remua pas. — Il dort comme une souche , dit le docteur dans ses dents. Il n'y résista plus, il ouvrit doucement la porte et descendit au salon à grandes jambes.
Celte sortie qu'il n'avait pas prévue déplut fort à Nazarille ; mais il connaissait assez le docteur pour n'avoir plus d'alarmes sérieuses.
Le médecin émerveilla la société par le