‹ Le fruit défendu (volume 3)Chapitre 2 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

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récit de son opération dont il démontra vivement les détails et s'attribua toute la gloire ; il invita lui-même la compagnie à venir en voir les effets , et remonta un moment après suivi de tout le monde , chuchottant et gesticulant pour recommander le silence. On se rangea autour du Ht.

— Il dort ! disait le médecin , et vous voyez à la douce animation du teint combien ce sommeil déjà lui est salutaire.

— C'est merveilleux , disait le baron , je ne suis pas un esprit faible, et je ne croyais pas au magnétisme ; mais je suis bien aise d'avoir vu ceci de mes yeux ; décidément il paraît que ces messieurs ont raison.

— On en abuse, reprenait le médecin , on en abuse ; de quoi n'abuse-t-on pas ? Mais il y a de telles occasions où, quand on s'en sert sagement, les effets sont prodigieux. Mesdames, reprit-il d'un ton de pro-

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fesseur, dans ce moment le sujet est insensible, c'est le propre de cet état; vous pourriez le pincer , le piquer , le tirer , le chatouiller , il ne le sentirait non plus qu'une pierre, et tenez, en voici la preuve, dit-il, enhardi par sa propre démonstration : il

saisit l'oreille de Nazarille et la pinça légèrement ; Nazarille ne bougea point.

— C'est singulier , s'écria-t- on.

— Tenez, dit le médecin encouragé. Il prit un flacon de sels extrêmement forts et le porta tout débouché sous le nez du ma* lade. Nazarille parut agité de légers frissons et éternua plusieurs fois.

— Ne le tourmentez pas, dit la baronne.

— Ne craignez rien , reprit le docteur , il n'éprouve aucun mal, c'est un mouvement purement nerveux et machinal. Voulez-vous le mieux voir encore ?

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Il s'approcha de nouveau de Nazarille et lui appliqua sur le nez la pointe d'une épingle.

— Oh ! c'est vraiment étonnant, disait

le baron.

MaisNazarille torditses bras, fitun soubresaut , et dans l'emportement de son spasme étourdit le docteur d'un abominable soufflet.

— Pour Dieu, laissez-le tranquille, dirent ces dames.

— Vous a-t-il fait mal? dit le baron.

— Il est agité, dit le docteur, j'aurais dû me tenir sur mes gardes, mais voyez, il ne s'est pas réveillé.

. — Et quels bons effets peut produire ce sommeil magnétique ? reprit une dame.

— Madame, toutes les affections naissent en général d'un désaccord entre les organes, d'un désordre qui dérange et contrarie les voies de la nature. Une blessure, par

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exemple, altère singulièrement l'économie; rien de moins naturel à l'homme que d'avoir l'estomac percé... Le sommeil, qui naît de l'harmonie, est déjà une bonne marque que les fonctions se raccordent... et puis le fluide magnétique a une certaine action qui... qu'on n'a pas bien définie jusqu'à ce jour..., mais qui n'en est pas moins efficace... La thérapeutique est pleine de mystères. Ainsi qui pourrait dire en vertu de quelle qualité le quinquina guérit la fièvre... En ce moment la douleur du malade s'endort, les organes troublés reprennent leur besogne, l'irritation se calme, la plaie s'améliore , les chairs se rapprochent...

— Mais, dit la même dame, avez vous examiné la blessure?

— Je m'en suis bien gardé, Triflemann... Triklemann, je crois, recommande de lais-

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ser paisiblement agir le premier appareil.

— J'aurais cru, dit le baron, que c'était la première chose à faire.

— Sans doute, M. le baron, c'était mon avis... mais il n'y a pas de temps perdu et je puis profiter de ce sommeil...

Nazarille recommença ses contorsions.

— Laissez-le faire, dit le médecin.

Il s'approcha, souleva le bord de la couverture, et s'apprêtait à dénouer la cravate du malade. Nazarille fit entendre quelques sons confus.

— Écoutez, s'écria-t-on.

— Quelle expérience, s'il allait parler! dit le docteur..

On fit silence. Le malade se tut. Le docteur reprit son opération et mit la main au col de la chemise. Nazarille tressaillit et lui

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détacha un grand coup de genou dans le ventre qui le suffoqua.

— Ail ! lit le médecin.

— Il ne faut pas qu'on le touche, dit le baron.

— Je le crois, dit le docteur... d'autant qu'il me l'avait recommandé avant de s'endormir.

— Eh bien, laissez-le tranquille, on le pansera à son réveil.

— C'est ce qu'il y a de mieux h faire, dit le médecin.

— En ce cas, ne faudrait-il pas le réveiller?

— 0^'on s'en garde bien, reprit le docteur, rien de plus dangereux et de plus désagréable, même en état de santé , que d'être réveillé du sommeil magnétique, il faut qu'il se réveille naturellement.

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' — Je voudrais bien, dit une dame, le voir se réveiller, et dans quel état singulier il se trouvera.

, — Vous n'avez qu'à attendre, dit le docteur, il ne peut tarder étant si agité.

Mais Nazarille n'avait garde de se réveiller devant tant de personnes; son rôle en eût été plus difficile, et il craignait d'y commettre quelque gaucherie, il était même fort ennuyé de poser en spectacle dans une attitude où la moindre chose pouvait à chaque instant le trahir; mais il voyait bien qu'on n'était pas d'humeur à s'en aller, il se mit donc à chercher un moyen violent d'éloigner la compagnie.

Il reprit par degrés ses contractions spasmodiques, préluda par de légers soubresauts, leva les bras et repoussa d'un coup la couverture, découvrant ses épaules et sa poitrine,

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— Il a sans doute très chaud, dirent les dames, pauvre garçon !

D'un second coup , il rabattit la courtepointe jusqu'à la moitié du lit.

— Mais prenez garde, reprirent ces dames, il se découvre.

Le médecin prit la couverture et la remonta. Le malade se mit à souffler bruyamment, prit de l'élan, et renvoya la couverture aux pieds du lit. On fit un cri, le médecin se précipita au-devant du malade et le recouvrit; mais il résistait, il agitait les pieds et les mains comme oppressé d'un grand poids. Les dames se retournaient, perdaient contenance, jouaient de l'éventail, parlaient entr'elles sans se comprendre.

— Je crois, mesdames, dit le baron, qu'il est plus prudent d'attendre que ce jeune homme ail sa tête à lui.

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Quelques-unes avaient déjà gagné la porte, le baron les accompagna, tout le monde se retira.

— Je vous en rendrai bon compte, dit le médecin.

Il s'assit au pied du lit se frottant le ventre d'une main, tirant sa tabatière de l'autre. Nazarille eut encore quelques petits frémissements, puisdemeura tranquille, puis étendit les bras, puis ouvrit les yeux et murmura : — Qui est-ce là?... Pelloquin... où allons-nous?

— Ah ! ail ! dit le médecin ; eh bien, comment nous trouvons-nous?

— Pardon... permettez... j'y suis.

Il se frotta les yeux.

— C'est singulier... je me souviens...

m'y voici... ah! monsieur, que cela est bon de dormir... Oui... je suis malade... blés-

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sé... Quel calme admirable... Tenez, docleur, je n'ai plus de fièvre.

Il donna son pouls au docteur.

— Bien, dit le médecin, un peu agité, tnaissi peu...

— Ah ! monsieur le docteur, vous me sauvez la vie.

— Que voulez-vous? c'est un bonheur, on ne rencontre pas toujours des personnes dont la volonté... J'ai remarqué que l'intelligencedansle maladeaide prodigieusement la nature et le médecin.

— Je ne sens plus qu'un bien-être délicieux un peu de fatigue peut-être...

— C'est l'agitation qui suit naturellement

— J'aurais besoin d'un peu de repos, et je crois que cela est indispensable après les séances.

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— Sans doute; nous vous laisserons reposer. Nous allons d'abord enlever l'appareil.

— N'en faites rien, docteur, j'ai les nerfs irrités, croyez-moi, laissons agir la nature... Qu'y metlriez-vous d'abord, de la charpie, un peu d'onguent? Il y a du linge fin, la plaie est en bon état. Je me suis convaincu qu'aucune partie noble n'a été touchée. Le fer a traversé les chairs sous l'aisselle.

— Soit, comme vous voudrez, puisque vous n'y voyez pas d'inconvénient ; je vais donc vous laisser.

— S'il vous plaît, ditNazarille, d'autant plus que vous êtes fatigué.

— Je n'en puis plus, dit le médecin.

— Quant à moi, reprit Nazarille, je sens d'horribles tiraillements d'estomac. Le croiricz-vous, docteur? J'éprouve un extrême besoin de manger.

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— Manger! s'écria le médecin, vous me faites frémir. Vous avez peu de fièvre; mais manger, bon Dieu !

Nazarille vit qu'il ne l'amènerait pas jusque-là.

— Au contraire , reprit le docteur , cet appétit vous trompe , quoiqu'il soit d'un bon signe j au contraire, la plus sévère diète pour éteindre tout à fait la fièvre.

— Je vous serai obligé , M. le docteur, de faire monter mon domestique en vous en allant.

— Volontiers, mais ne cédez pas à la tentation , et n'allez pas vous faire donner h manger. Au surplus, je le verrai bien.

— Me prenez-vous pour un enfant? je plaisantais, je connais le danger.

Le médecin s'en alla. Nazarille, excédé de son long repos sauta par terre et fit quel-

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ques gambades pour se dégourdir. Pelloquin entra bientôt après.

— Quoi de nouveau? dit Nazarille.

— On te croit mort, on te croit ressuscité, cela fait un bruit terrible dans la maison, on ne s'occupe que de toi, ce médecin est l'àne le mieux ferré que j'aie jamais connu. Il se vante de t'avoir tiré du tombeau, il m'a presque fait croire que tu étais malade.

— M'apporles-tu à manger?

— Ma foi, on m*a persuadé que tu étais si mal que je m'en suis fait scrupule.

— Double animal, s'écria Nazarille, lu veux donc que je crève véritablement.

Pelloquin sourit d'un air de grosse malice, souleva la grande basque de sa livrée, fouilla dans la poche qui était fort enflée et en tira un petit pain mollet, une langue de

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bœuf fumée, une moitié de saucisson de Bologne, qu'il étalait à mesure sur le lit.

— Va-t'en fermer la porte , s'écria Nazarilîe hors de lui , et tombe dans mes bras !

Pelloquin ferma la porte , poussa le guichet, fouilla son autre poche et en ramena deux autres petits pains et une large bouteille pleine qu'il posa à côlé du reste.

— 0 mon ami, dit Nazarille, c'est toi qui es mon sauveur.

— Ton ami est un fripon qui frise la geôle pour toi et qui a volé tout cela dans l'office.

— Dieu te le rende, 6 Pelloquin ! Donnemoi ton mouchoir pour recueillir les miettes et reprends haleine pour ton dîner en me voyant agir.

11 prit un pain d'une main, la viande de l'autre, et se mit à les entamer d'un courage

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qui faisait envie à voir , s'interrompant de temps en temps pour consulter tendrement la bouteille , qui était d'un excellent vin de Bordeaux.

— Ah ! l'on parle de moi , dit-il la bouche pleine, et qu'est-ce qu'on en pense?

— Le mieux du monde. Tu es un étourdi de bonne maison qui t'es battu pour une aventure que tu veux tenir secrète. J'ai fait à merveille mon personnage. Je pousse de gros soupirs, je lâche deux mots sur la pauvre mère qui se désole et le père qui...

— Malheureux ! je n'en ai pas.

— Bon, un petit grand-père, bien vieux, on te le passera bien. D'ailleurs , je ne suis pas sûr d'en avoir parlé. Je me tiens sur la réserve. On me respecte beaucoup à l'office. J'ai beau faire, je n'ai pas l'air d'un valet.

— Tu es un valet bien élevé, voilà tout; et que dit-on encore ?

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— Chacun t'aime et te plaint ; le baron s'informe de loi , on en cause à dîner , on ne tarit pas sur ta bonne apparence; le médecin t'a achevé de peindre comme un homme de grand esprit. Je serais bien trompé si nous ne restons ici tant qu'il nous plaira.

— Voilà , Pelloquin , voilà le but de mes

travaux Mais, reprit-il tout à coup en

abattant ses bras , il me manque des habits et de l'argent.

— Il me semble , dit Pelloquin , que lorsqu'on s'est déjà procuré le couvert , le lit , la table et un médecin , on ne doit pas désespérer de la galanterie des maîtres de la maison.

— Tu appelles ceci la table ? parle pour

toi. Enfin nous y aviserons, dit Nazarille en

achevant sa dernière bouchée. Tout avait

disparu, le saucisson de Bologne, la langue

fumée et les pains mollets.

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