‹ Le fruit défendu (volume 3)Chapitre 16 sur 21 · DU.N AMBITIEUX · texte numérisé non relu

DU.N AMBITIEUX

pari et d'autre, mais qui ne furent suivis d'aucun protocole. Insensiblement , cet homme devint l'objet d'une intime admiralion, sans que nous pussions nous en expliquer la cause. Était-ce ces mœurs secrètement simples? cette régularité monastique, cette frugalité de solitaire , ce travail de niais qui permettait à la pensée de rester neutre ou de s'exercer, et qui accusait l'attente de quelque événement lieureux ou quelque parti pris sur la vie? Après nous être longtemps promenés dans les ruines de Palmyre, nous les oubliâmes , nous étions si jeunes ! Puis vint le carnaval , ce carnaval parisien qui, désormais, effacera l'ancien carnaval de Venise, et qui dans quelques années attirera l'Europe à Paris, si de malencontreux préfets de police ne s'y opposent. On devrait tolérer le jeu pendant le carnaval; mais les niais moralistes qui ont

fait supprimer le jeu sont des calculateurs imbéciles qui ne rétabliront cette plaie nécessaire que quand il sera prouvé que la France laisse des millions en Allemagne.

Ce joyeux carnaval amena , comme chez tous les étudiants, une grande misère. Nous nous étions défaits des objets deluxe ; nous avions vendu nos doubles habits, nos doubles bottes, nos doubles gilets, tout ce que nous avions en double, excepté notre ami. Nous mangions du pain el de la charcuterie, nous marchions avec précaution , nous nous étions mis à travailler, nous devions deux mois à l'hôtel, el nous étions certains d'avoir chez le portier chacun une note composée de plus de soixante ou quatre-vingts lignes dont le total allait à quarante ou cinquante francs. Nous n'étions plus ni brusques ni joyeux en traversant le palier carré qui se trouve au bas de l'escalier, nous

d\js ambitieux. 27^

le franchissions souvent d'un bond en sautant de la dernière marche dans la rue. Le jour où le tabac manqua pour nos pipes, nous nous aperçûmes que nous mangions, depuis quelques jours , notre pain sans aucune espèce de beurre : la tristesse fut immense.

— Plus de tabac ! dit le docteur.

— Plus de manteau ! répondit le garde des sceaux.

— Ah! drôles, vous vous êtes vêtus en postillons de Lonjumeau! vous avez voulu vous mettre en débardeurs , souper le matin et déjeuner le soir chez Véry, quelquefois au Rocher de Cancale ! au pain sec , messieurs ! Vous devriez, dis-je en grossissant ma voix, vous coucher sous vos lits, vous êtes indignes de vous coucher dessus...

— Oui mais, garde des sceaux , plus de tabac! dit Juste.

— II est temps d'écrire à nos tantes, à nos mères, à nos sœurs, que nous n'avons plus de linge, que les courses dans Paris useraient du fil de fer tricoté. Nous résoudrons un beau problème de chimie en changeant le linge en argent.

— 11 nous faut vivre jusqu'à la réponse.

— Eh bien , je vais aller contracter un emprunt chez ceux de mes amis qui n'auront pas épuisé leurs capitaux.

— Que irouveras-lu ?

— Tiens, dix francs! répondis-je avec orgueil.

Marcas avait tout entendu ; il était midi, il frappa à notre porte et nous dit : — Messieurs, voici du tabac ; vous me le rendrez à la première occasion.

Nous restâmes frappés , non de l'offre , qui fut acceptée , mais de la richesse, de la profondeur et de la plénitude de cet organe,

Page 1