‹ Le fruit défendu (volume 3)Chapitre 18 sur 21 · II. 18 é · texte numérisé non relu

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tabac turc à la place de son tabac de caporal.

— Vous n'avez voulu me rien devoir , dit-il ; vous me rendez de l'or pour du cuivre, vous êtes des enfants, de bons enfants...

Ces trois phrases , dites sur des tons différents, furent diversement accentuées. Les mots n'étaient rien , mais l'accent ... ah î l'accent nous faisait amis de dix ans. Marcas avait caché ses copies en nous entendant venir , nous comprîmes qu'il eût été indiscret de lui parler de ses moyens d'existence, et nous fûmes honteux alors de l'avoir espionné. Son armoire était ouverte , il n'y avait que deux chemises, une cravate blan" cheetun rasoir. Le rasoir me fit frémir. Un miroir qui pouvait valoir cent sous était accroché auprès de la croisée. Les gestes simples et rares de cet homme avaient une sorte de grandeur sauvage. Nous nous re-

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gardâmes , le docteur et moi , comme pour savoir ce que nous devions répondre. Juste, me voyant interdit , lui demanda : — Monsieur cultive la littérature ?

— Je m'en suis bien gardé ! répondit Marcas , je ne serais pas si riche.

— Je croyais , lui dis-je , que la poésie pouvait seule, par le temps qui court, loger un homme aussi mal que nous.

Ma réflexion le fit sourire, et ce sourire donna de la grâce à sa face jaune.

— L'ambition n'est pas moins sévère pour ceux qui ne réussissent pas , dil-il. Aussi, vous qui commencez la vie, allez dans les sentiers battus ; ne pensez pas à devenir supérieurs, vous seriez perdus !

— Vous nous conseillez de rester ce que nous sommes, dit en souriant le docteur.

La jeunesse a dans sa plaisanterie une grâce si communicaiivc et si enfantine, que

]a phrase de Juste fit encore sourire Marcas»

— Quels événements ont pu vous donner celle horrible philosophie ? lui dis-je.

— J'ai encore une fois oublié que le hasard est le résultat d'une immense équation dont nous ne connaissons pas toutes les racines. Quand on part du zéro pour arriver àl'uniié, les chances sont incalculables. Pour les ambitieux, Paris est une immense roulette , et tous les jeunes gens croient avoir une victorieuse martingale.

Il nous présenta le tabac que je lui avais donné pour nous inviter à fumer avec lui; le docteur alla prendre nos pipes , Marcas chargea la sienne , puis il vint s'asseoir chez nous en y portant le tabac ; il n'avait chez lui qu'une chaise et son fauteuil. Léger comme un écureuil , Juste descendit et reparut avec un garçon apportant trois bou-

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teilles de vin de Bordeaux , du fromage de Brie et du pain,

— Bon , dis-je en moi même et sans me tromper d'un sou , quinze francs !

En effet, Juste posa gravement cent sous sur la cheminée.

Il est des différences incommensurables entre l'homme social et l'homme qui vit au plus près de la nature. Une fois pris, Toussaint Louverture est mort sans proférer une parole. Napoléon , une fois sur son rocher, a babillé comme une pie : il a voulu s'expliquer. Z. Marcas commit , mais à notre profit seulement, la même faute. Le silence et toute sa majesté ne se trouvent que chez le sauvage. Il n'est pas de criminel qui , pouvant laisser tomber ses secrets avec sa tête dans le panier rouge , n'éprouve le besoin purement social de les dire h quelqu'un. Je me trompe. Nous avons vu l'un

des Iroquois du faubourg Sainl-Marceau mettant la nature parisienne à la hauteur de la nature sauvage : un homme, un républicain , un conspirateur , un Français, un vieillard a surpassé tout ce que nous connaissions de la fermeté nègre , et tout ce que Cooper a prêté aui Peaux rouges de dédain et de calme au milieu de leurs défaites. Morey , ce Guaiimozin de la Montagne, a gardé une altitude inouïe dans les annales de la justice européenne. Voici ce que nous dit Marcas pendant cette matinée , en entremêlant son récit de tartines graissées de fromage et humectées de verres devin. Tout le tabac y passa. Parfois les fiacres qui traversaient la place de l'Odéon, les omnibus qui la labouraient , jetèrent 'eurs sourds roulements, comme pour attester que Paris était toujours là.

Sa famille était de Vitré , son père et sa

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mère vivaient sur quinze cents francs de rente. Il avait fait gratuitement ses études dans un séminaire , et s'était refusé à devenir prêtre : il avait senti en lui-même le foyer d'une excessive ambition, et il était venu , à pied , à Paris , à l'âge de vingt ans , riche de deux cents francs. Il avait fait son droit , tout en travaillant chez un avoué où il était devenu premier clerc. Il était docteur en droit , il possédait l'ancienne et la nouvelle législation, il pouvait en remontrer aux plus célèbres avocats. Il savait le droit des gens et connaissait tous les traités européens , les coutumes internationales. Il avait étudié les hommes et les choses dans cinq capitales : Londres , Berlin , Vienne , Pétersbourg et Conslanlinople. Nul mieux que lui ne connaissait les précédents de la chambre. Il avait fa-.t pendant cinq ans les chambres pour une

feuille quotidienne. Il improvisait , il parlait admirablement et pouvait parler longtemps de cette voix gracieuse , profonde qui nous avait frappés dans l'àme. 11 nous prouva par le récit de sa vie qu'il était grand orateur , orateur concis , grave et néanmoins d'une éloquence pénétrante :

il tenait de Berryer pour la chaleur, pour les mouvements sympathiques aux masses; il tenait de M. Thiers pour la finesse, pour l'habileté; mais il eût été moins diffus , moins embarrassé de conclure, il comptait passer brusquement au pouvoir sans s'être engagé par des doctrines d'abord nécessaires à un homme d'opposition , et qui plus tard gênent l'homme d'État.

Marcas avait appris tout ce qu'un véritable homme d'État doit savoir; aussi son étonnement fut-il excessif quand il eut occasion de vérifier la profonde ignorance dos

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gens parvenus en France aux affaires publiques. Si chez lui la vocation lui avait conseillé l'étude, la nature s'était montrée prodigue , elle lui avait accordé tout ce qui ne peut s'acquérir : une pénétration vive, l'empire sur soi même , la dextérité de l'esprit , la rapidité du jugement , la décision , et ce qui est le génie de ces hommes , la fertilité des moyens.

Quand il se crut suffisamment armé , Marcas trouva la France en proie aux divisions intestines nées du triomphe de la branche d'Orléans sur la branche aînée.

Évidemment le terrain des luttes politiques est changé. La guerre civile ne peut plus durer longtemps, elle ne se fera plus dans les provinces. En France, il n'y aura plus qu'un combat de courte durée , au siège même du gouvernement , et qui terminera la guerre morale que des inteîli-

gences d'élite auront faite auparavant. Cet état de choses durera tant que la France aura son singulier gouvernement, qui n'a d'analogie avec celui d'aucun pays, car il n'y a pas plus de parité entre le gouvernement anglais et le nôtre qu'entre les deux territoires. La place de Marcas était donc dans la presse politique. Pauvre et ne pouvant se faire élire , il devait se manifester subitement. 11 se résolut au sacrifice le plus coûteux pour un homme supérieur , à se subordonner à quelque député riche et ambitieux pour lequel il travailla. Nouveau Bonaparte , il chercha son Barras ; Colbert espérait trouver Mazarin. Il rendit des services immenses ; il les rendit, là-dessus il ne se drapait point , il ne se faisait pas grand , il ne criait point à l'ingratitude , il les rendit dans l'espoir que cet homme le mellrait en position d'être élu député :

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Marcas ne souhaitait pas autre chose que le prêt nécessaire à l'acquisition d'une maison à Paris, afin de satisfaire aux exigences de la loi. Richard ne voulait que son cheval.

En trois ans , Marcas créa une des cinquante prétendues capacités politiques, qui sont les raquettes avec lesquelles deux mains sournoises se renvoient les portefeuilles , absolument comme un directeur de marionnettes heurte l'un contre l'autre le commissaire et polichinelle dans son théâtre en plein vent , en espérant toujours faire sa recette. Cet homme n'existe que par Marcas; mais il a précisément assez d'esprit pour apprécier la valeur de son teinturier , pour savoir que Marcas , une fois arrivé , resterait comme un homme nécessaire ; tandis que lui serait déporté dans les colonies du Luxembourg. Il réso-

lut donc de mettre des obstacles invincibles à l'avancenient de son directeur, et cacha cette pensée sous les formules d'un dévouement absolu. Comme tous les hommes petits , il sut dissimuler à merveille; puis il gagna du champ dans la carrière de l'ingratitude : il devait tuer Marcas pour n'être pas tué par lui. Ces deux hommes , si unis en apparence , se haïrent dès que l'un eut une fois trompé l'autre. L'homme d'État fit partie d'un ministère. Marcas demeura dans l'opposition pour empêcher qu'on n'attaquât son ministre, à qui, par un tour de force , il fit obtenir les éloges de l'opposition. Pour se dispenser de récompenser son lieutenant, l'homme d'État objecta l'impossibilité de placer brusquementet sans d'habiles ménagements un homme de l'opposition. Marcas avait compté sur une place pour obtenir par un mariage

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l'éligibilité tant désirée. Il avait trente-deux ans, il prévoyait la dissolution de la chambre. Après avoir pris le ministre en flagrant délit de mauvaise foi , il le renversa , ou du moins contribua beaucoup à sa chute, et le roula dans la fange.

Tout ministre tombé doit pour revenir au pouvoir se montrer redoutable ; cet homme , que la faconde royale avait enivré , qui s'était cru ministre pour longtemps, reconnut ses torts. En les avouant, il rendit un léger service 'd'argent à Marcas , qui s'était endetté pendant cette lutte. Il soutint le journal auquel travaillait Marcas , et lui en fit donner la direction. Tout en le méprisant , Marcas , qui recevait en quelque sorte des arrhes , consentit à paraître faire cause commune avec le ministre tombé. Sans démasquer encore toutes les batteries de sa supériorité, Marcas s'avança

plus que la première fois , il montra la moitié de son savoir-faire; le ministère dura cent quatre-vingts jours , il fut dévoré. Marcas , mis en rapport avec quelques députés , les avait maniés comme pâte , en laissant chez tous une haute idée de ses talents. Son mannequin fit de nouveau partie d'un ministère , et le journal devint ministériel. Le ministre réunit ce journal à un autre uniquement pour annuler Marcas , qui , dans cette fusion , dut céder la place à un concurrent riche et insolent , dont le nom était connu et qui avait déjà le pied à l'étrier. Marcas retomba dans la plus profonde misère : son altier protégé savait bien en quel abîme il le plongeait. Où aller ? Les journaux ministériels, avertis sous main , ne voulaient pas de lui. Les journaux de l'opposition répugnaient à l'admettre dans leurs comptoirs. Marcas

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ne pouvait passer ni chez les républicains ni chez les légitimistes , deux partis dont le triomphe est le renversement de la chose actuelle. Les ambitieux aiment l'actualité, nous dit-il en souriant. 11 vécut de quelques articles relatifs h des entreprises commerciales. Il travailla dans une des encyclopédies que la spéculation et non la science a tenté de produire. Enfin , il se fonda un journal qui ne devait vivre que deux ans, mais qui rechercha la rédaction de Marcas; dès lors, il renoua connaissance avec les ennemis du ministre, il put entrer dans le partie qui voulait la chute du ministère ; et une fois que son pic put jouer , l'administration fut renversée.

Le journal de Marcas était mort depuis six mois, il n'avait pu trouver de place nulle part. On le faisait passer pour un homme dangereux. La calomnie mordait

sur lui : il venait de tuer une immense opération financière et industrielle par quelques articles et par un pamphlet. On le savait l'organe d'un banquier qui, disait-on, l'avait richement payé, et de qui sans doute il attendait quelques complaisances en retour de son dévouement. Dégoûté des hommes et des choses, lassé par une lutte de cinq années, Marcas , regardé plutôt comme un condottiere que comme un grand capitaine, accablé par la nécessité de gagner du pain qui l'empêchait de gagner du terrain, désolé de l'influence des écus sur la pensée, en proie à la plus profonde misère, s'était retiré dans sa mansarde, en gagnant trente sous par jour, la somme strictement nécessaire à ses besoins. La méditation avait étendu comme des déserts autour de lui. Il lisait les journaux pour être au courant des événements. Pozzo di Borgo

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fut ainsi pendant quelque temps. Sans doute Marras méditait le plan d'une attaque sérieuse, il s'habituait peut-être à la dissimulation et se punissait de ses fautes par un silence pythagorique. Il ne nous donna pas les raisons de sa conduite.

Il est impossible de vous raconter les scènes de haute comédie qui sont cachées sous cette synthèse algébrique de sa vie : les factions inutiles faites aux pieds de la fortune qui s'envolait, les longues chasses à travers les broussailles parisiennes, les courses du solliciteur haletant, les tentatives essayées sur des imbéciles, les projets élevés qui avortaient par l'influence d'une femme inepte, les conférences avec des boutiquiers qui voulaient que leurs fonds leur rapportassent et des loges, et la pairie, et de gros intérêts ; les espoirs arrivés au faîte,et qui tombaient à fondsurdes brisants;

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