II
les merveilles opérées dans le rapprochement d'intérêts contraires et qui se séparent après avoir bien marché pendant une semaine ; les déplaisirs mille fois répétés de voir un sot décoré de la Légion-d'ïlonneur, et ignorant comme un commis, préféré h l'homme de talent ; puis ce que Marcas appelait les stratagèmes de la bêtise : on frappe sur un homme, il paraît convaincu, il hoche la tête, tout va s'arranger ; le lendemain, cette gomme élastique, un moment comprimée, a repris pendant la nuit sa consistance, elle s'est même gonflée, et tout est à recommencer; vous retravaillez jusqu'à ce que vous ayez reconnu que vous n'avez pas affaire à un homme, mais à du mastic qui se sèche au soleil.
Ces mille déconvenues, ces immenses pertes de force humaine versée sur des points stériles, la difficulté d'opérer le bien,
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Fincroyable facilité de faire le mal; deux grandes parties jouées, deux fois gagnées, deux fois perdues ; la haine d'un homme d'État, tête de bois à masque peint, à fausse chevelure, mais en qui l'on croyait : toutes ces grandes et ces petites choses avaient non pas découragé, mais abattu momentanément Marcas. Dans les jours où l'argent était entré chez lui, ses mains ne l'avaient pas retenu, il s'était donné le céleste plaisir de tout envoyer à sa famille, à ses sœurs, h ses frères, à son vieux père. Lui, semblable h Napoléon tombé , n'avait besoin que de trente sous par jour, et tout homme d'énergie peut toujours gagner trente sous dans sa journée à Paris,
Quand Marcas nous eut achevé le récit de sa vie et qui fut entremêlé de réflexions, coupé de maximes et d'observations qui dénotaient le grand politique, il suffit de quel-
ques interrogations, de quelques réponses mutuelles sur la marche des choses en France et en Europe, pour qu'il nous fût démontré que Marcas était un véritable homme d'État , car les hommes peuvent être promptement et facilement jugés dès qu'ils consentent à venir sur le terrain des difficultés : il y a pour les hommes supérieurs des Sliibolet, et nous étions de la tribu des lévites modernes, sans être encore dans le Temple. Comme je vous l'ai dit, notre vie frivole couvrait les desseins que Juste a exécutés pour sa part et ceux que je vais mettre à fin. ^
Après nos propos échangés, nous sortîmes tous les trois et nous allâmes, en attendant l'heure du dîner, nous promener, malgré le froid, dans le jardin du Luxembourg. Pendant celte promenade, l'entretien, toujours grave, embrassa les points doulou-
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reux de la situation politique. Chacun de nous y apporta sa phrase, son observation ou son mot, sa plaisanterie ou sa maxime. Il n'était plus exclusivement question de la vie à proportions colossales que venait de nous peindre Marcas, le soldat des luttes politiques. Ce fut, non plus l'horrible monologue du navigateuréchouédans la mansarde de l'hôtel Corneille, mais un dialogue où deux jeunes gens instruits, ayant jugé leur époque, cherchaient sous la conduite d'un homme de talent à éclairer leur propre avenir.
— Pourquoi, lui demanda Juste, n'avezvous pas attendu patiemment uneoccasion, n'avez-YOus pas imité le seul homme qui ait su se produire depuis la révolution de Juilleten se tenanttoujoursau-dessusdu flot?
— Ne vous ai-je pas dit que nous ne connaissons pas toutes les racines du hasard ?
Carrel était dans une position identique h celle decel orateur. Ce sombre jeune homme, cet esprit amer portait tout un gouvernement dans sa tête ; celui dont vous me parlez n'a quel'idée de monter en croupederrière chaque événement ; des deux , Carrel était l'homme fort ; eh bien, l'un devient ministre, Carrel reste journaliste : l'homme incomplet mais subtil existe, Carrel meurt. Je vous ferai observer que cet homme a mis quinze ans à faire son chemin et n'a fait encore que du chemin ; il peut être pris et broyé entre deux charrettes sur la grande route, il n'a pas de maison, il n'a pas comme Metternich le palais de la faveur, ou comme Villèle le toit protecteur d'une majorité compacte. Je ne crois pas quedans dix ans la forme actuelle subsiste. Ainsi en me supposant un si triste bonheur, je ne suis plus à temps, car pour ne pas être balaye dans
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!e mouvement que je prévois, je devrais avoir déjà compris une position supérieure.
— Quel mouvement? dit Juste.
— Août 1850, répondit Marcas d'un ton solennel en étendant la main vers Paris, Août fait par la jeunesse qui a lié la javelle, fait par l'intelligence qui avait mûri la moisson, a oublié la part de la jeunesse et de l'intelligence. La jeunesse comprimée éclatera comme la chaudière d'une machine h vapeur. La jeunesse n'a pas d'issue en France, elle y amasse une avalanche de capacités méconnues, d'ambitions légitimes et inquiètes, elle se marie peu, les familles ne savent que faire de leurs enfants; quel sera le bruit qui ébranlera ces masses, je ne sais; mais elles se précipiteront dansl'étatde choses actuel et le bouleverseront. 11 est des lois de fluctuation qui régissent les gé-
néralions, et que l'empire romain avait méconnues quand les barbares arrivèrent. Aujourd'hui, les barbares sont des intelligences. Ces lois du trop plein agissent en ce moment lentement, sourdement au milieu de nous. Le gouvernement est le grand coupable, il méconnaît les deux puissances auxquelles il doit tout, il s'est laissé lier les mains par les absurdités du contrat, il est tout préparé comme une victime. Louis XIV, Napoléon, l'Angleterre étaient et sont avides de jeunesse intelligente. En France, la jeunesse est condamnée parla légalité nouvelle, par les conditions mauvaises du principe électif, par les vices de la constitution ministérielle. En examinant la composition de la chambre élective, vous n'y trouvez point de député de trente ans : la jeunesse de Richelieu et celle de Mazarin, la jeunesse de Turenne et celle de Colbcrt, la jeunesse
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de Pilt et celle Saint-Just, celle de Napoléon et celle du prince de Melternich n'y trouveraient point de place. Burke,Slîéridan, Fox ne pourraient s'y asseoir. On aurait pu mettre la majorité politique à vingt et un ans et dégrever l'éligibilité de toute espèce de condition, les départements n'auraient élu que les députés actuels, des gens sans aucun talent politique , incapables de parler sans estropier la grammaire, et parmi lesquels, en dix ans, il s'est à peine rencontré un homme d'État. On devine les motifs d'une circonstance à venir, mais on ne peut pas prévoir la circonstance elle-même. En ce moment, on pousse la jeunesse entière à se faire républicaine, parce qu'elle voudra voir dans la république son émancipation. Elle se souviendra des jeunes représentants du peuple et des jeunes généraux î
L'imprudence du gouvernement n'est comparable qu'à son avarice.
Celte journée eut du retentissement dans notre existence, Marcas nous affermit dans nos résolutions de quitter la France , où les supériorités jeunes, pleines d'activité, se trouvent écrasées sous le poids des médiocrités parvenues , envieuses et insatiables. Nous dînâmes ensemble rue de la Harpe.
De nous à lui , désormais , il y eut la plus respectueuse affection; de lui sur nous, la protection la plus active dans la sphère des idées. Cet homme savait tout, il avait tout approfondi. Il étudia pour nous le globe politique et chercha le pays où les chances étaient à la fois les plus nombreuses et les plus favorables à la réussite de nos plans. Il nous marquait les points vers lesquels devaient tendre nos études ; il nous fit hâter, en nous expliquant la valeur du
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temps , en nous faisant comprendre que l'émigration aurait lieu , que son effet serait d'enlever à la France la crème de son énergie, de ses jeunes esprits, que ces inlellisences nécessairement habiles choisiraient les meilleures places, et qu'il s'agissait d'v arriver les premiers. Nous veillâmes dès lors assez souvent à la lueur d'une lampe. Ce généreux maître nous écrivit quelques mémoires , deux pour Juste et trois pour moi, qui sont d'admirables instructions, de ces renseignements que l'expérience peut seule donner, de ces jalons que le génie seul sait planter. 11 y a dans ces pages parfumées de tabac , pleines de caractères d'une cacographie presque hiéroglyphique, des indications de fortune , des prédictions a coup sûr. 11 s'y trouve des présomptions sur certains points de l'Amérique et de l'Asie , qui , depuis et
avant que Juste et moi nous ayons pu partir , se sont réalisées.
Marcas était , comme nous d'ailleurs , arrivé à la plus complète misère; il gagnait bien sa vie journalière , mais il n'avait ni linge , ni habits , ni chaussure. Il ne se faisait pas meilleur qu'il n'était» il avait rêvé le luxe en rêvant l'exercice du pouvoir. Aussi ne se reconnaissait-il pas pour le Marcas vrai. Sa forme , il l'abandonnait au caprice de la vie réelle. Il vivait par le souffle de son' ambition , il rêvait la vengeance et se gourmandait lui-même de s'adonner à un sentiment si creux. Le véritable homme d'État doit être surtout indifférent aux passions vulgaires ; il doit , comme le savant , ne se passionner que pour les choses de sa science. Ce fut dans ces jours de misère que Marcas nous parut grand et même terrible; il y avait quelque
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chose d'effrayant dans son regard qui contemplait un monde de plus que celui qui frappe les yeux des hommes ordinaires. Il était pour nous un sujet d'étude et d'étonnement , car la jeunesse (qui de nous ne l'a pas éprouvé?), la jeunesse ressent un vif besoin d'admiration; elle aime à s'attacher , elle est naturellement portée à se subordonner aux hommes qu'elle croit supérieurs, comme elle se dévoue aux grandes choses. Notre étonnement était surtout excité par son indifférence en fait de sentiment : la femme n'avait jamais troublé sa vie. Quand nous parlâmes de cet éternel sujet de conversation entre Français , il nous dit simplement : — Les robes coûtent trop cher ! Il vit le regard que Juste et moi nous avions échangé, et il reprit alors : — Oui , trop cher. La femme qu'on achète , et c'est la moins coûteuse, veut beaucoup
d'argent ; celle qui se donne prend tout notre temps! La femme éteint toute activité, toute ambition; Napoléon l'avait réduite à ce qu'elle doit être. Sous ce rapport, il a été grand, il n'a pas donné dans les ruineuses fantaisies de Louis XIV et de Louis XV ; mais il a néanmoins aimé secrètement.
Nous découvrîmes que semblable à Pitl, qui s'était donné l'Angleterre pour femme , Marcas portait la France dans son cœur; il en était idolâtre, il n'y avait pas une seule de ses pensées qui ne fût pour le pays. Sa rage de tenir dans ses mains le remède au mal dont la vivacité l'attristait , et de ne pouvoir l'appliquer , le rongeait incessamment ; mais cette rage était encore augmentée par l'état d'infériorité de la France vis-a-vis de la Russie et de l'Angleterre. La France au troisième rang î Ce cri revenait toujours dans ses conversa-
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lions. La maladie intestine du pays avait passé dans ses entrailles. Il qualifiait de taquineries de portier les luttes de la cour avec la chambre , et que révélaient tant de changements, tant d'agitations incessantes , qui nuisent à la prospérité du pays : — On nous donne la paix en escomptant l'avenir, disait-il.
Un soir, Juste et moi , nous étions occupés et plongés dans le plus profond silence. Marcas s'était relevé pour travailler à ses copies, car il avait refusé nos services malgré nos plus vives instances. Nous nous étions offerts h copier chacun à tour de rôle sa tâche, afin qu'il n'eût à faire que le tiers de son insipide travail, il s'était fâché, nous n'avions plus insisté. Nous entendîmes un bruit de bottes fines dans notre corridor, et nous dressâmes la tête en nous regardant. On frappe à la porte de Marcas, qui laissait
toujours la clef à la serrure. Nous entendons dire à notre grand homme : Entrez ! puis : — Vous ici, monsieur?
— Moi-même, répondit l'ancien ministre, le Dioclétien du martyr inconnu.
Notre voisin et lui se parlèrent pendant quelque temps à voix basse. Tout à coup, Marcas dont la voix s'était fait entendre rarement, comme il arrive dans une conférence où le demandeur commence par exposer les faits, éclata soudain à une proposition qui nous fut inconnue.
— Vous vous moqueriez de moi, dit-il, si je vous croyais. Les jésuites ont passé, mais le jésuitisme est éternel. Vous n'avez de bonne foi ni dans votre machiavélisme ni dans votre générosité. Vous savez compter, vous ; mais on ne sait sur quoi compter avec vous. Votre cour est composée d3 chouettes qui ont peur de la lumière, de
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vieillards qui tremblent devant la jeunesse ou qui ne s'en inquiètent pas. Le gouvernement se modèle sur la cour. Vous avez été chercher les restes de l'empire, comme la la restauration avait enrôlé les voltigeurs de Louis XIV. t)n a pris jusqu'à présent les reculades de la peur et de la lâcheté pour les manœuvres de l'habileté ; mais les dangers viendront , et la jeunesse surgira comme en 1790. Elle a fait les belles choses de ce temps-là. En ce moment , vous changez de ministres comme un malade change de place dans son lit, ces oscillations révèlent la décrépitude de votre gouvernement. Vous avez un système de filouterie politique qui sera retourné contre vous, car la France se lassera^de ces escobarderies. Elle ne vous dira pas qu'elle est lasse, jamais on ne sait comment on périt, le pourquoi est la lâche de l'historien ; mais vous
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périrez certes pour ne pas avoir demandé a la jeunesse de la France ses forces et son énergie, ses dévouements et son ardeur ; pour avoir pris en haine les gens capables, pour ne pas les avoir triés avec amour dans celte belle génération, pour avoir choisi en toute chose la médiocrité. Vous venez me demander mon appui , mais vous appartenez à cette masse décrépite que l'intérêt rend hideuse, qui tremble, qui se recroqueville et qui veut rapetisser la France parce qu'elle se rapetisse. Ma forte nature, mes idées seraient pour vous l'équivalent d'un poison , vous m'avez joué deux fois , deux fois je vous ai renversé, vous le savez. Nous unir pour la troisième fois , ce doit être quelque chose de sérieux. Je me tuerais si je me laissais duper, car je désespérerais de moi-même : le coupable ne serait pas vous, mais moi.
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Nous cntendimes alors les paroles les plus humbles, l'adjuration la plus chaude de ne pas priver le pays de talents supérieurs. On parla de patrie, Marcas fit un ouh ! ouh ! significatif, il se moquait de son prétendu patron. L'homme d'État devint plus explicite, il reconnut la supériorité de son ancien conseiller, il s'engageait h le mettre en mesure de demeurer dans l'administration, de devenir député ; puis il lui proposa une place éminente, en lui disant que désor- . mais, lui, le ministre, se subordonnerait à celui dont il ne pouvait plus qu'être le lieutenant. Il était dans la nouvelle combinaison ministérielle, et ne voulait pas revenir au pouvoir sans que Marcas eût une place convenable à son mérite ; il avait parlé de celte condition , Marcas avait été compris comme une nécessité.
Marcas refusa.
— Je n'ai jamais été à même de tenir mes engagements, voici une occasion d'être fidèle à mes promesses , et vous la manquez.
Marcas ne répondit pas à cette dernière phrase. Les bottes firent leur bruit dans le corridor, et le bruit se dirigea vers l'escalier.
— Marcas ! Marcas ! criâmes-nous tous deux en nous précipitant dans sa chambre, pourquoi refuser ! Il était de bonne foi. Ses conditions sont honorables. D'ailleurs, vous verrez les ministres.
En un clin d'œil nous dîmes cent raisons à Marcas, l'accent du futur ministre était vrai, sans le voir nous avions jugé qu'il ne mentait pas,
— Je suis sans habit , nous répondit Marcas.
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— Comptez sur nous, lui dit Juste en me regardant.
Marcas eut le courage de se fier à nous, un éclair jaillit de ses yeux, il passa la main dans ses cheveux, se découvrit le front par un de ces gestes qui révèlent une croyance au bonheur, et quand il eut pour ainsi dire dévoilé sa face, nous aperçûmes un homme qui nous était parfaitement inconnu : Marcas sublime, Marcas au pouvoir, l'esprit dans son élément, l'oiseau rendu à l'air, le poisson revenu dansU'eau, le cheval galopant dans son steppe. Ce fut passager , le front se rembrunit , il eut comme une vision de sa destinée. Le Doute boiteux suivit de près l'Espérance aux blanches ailes. Nous Je laissâmes.
— Ah ! çà, dis-je au docteur nous avons promis, mais comment faire?
— Pensons-y en nous endormant, me
5^0 Là MORT
répondit Juste, et demain matin, nous nous communiquerons nos idées.
Le lendemain malin nous allâmes faire un tour au Luxembourg.
Nous avions eu le temps de songer à l'événement de la veille et nous étions aussi surpris l'un que l'autre du peu d'entregent de Marcas dans les petites misères de la vie, lui que rien n'embarrassait dans la solution des problèmes les plus élevés de la politique ralionelle ou de la politique matérielle. Mais ces natures élevées sont toutes susceptibles de se heurter à des grains de sable , de rater les plus belles entreprises faute de mille francs. C'est l'histoire de Napoléon qui , manquant de bottes , n'a pas été aux Indes.
— Qu'as-tu trouvé? me dit Juste.
— Eh bien, j'ai le moyen d'avoir à crédit un habillement complet.
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— Chez qui.
' — Chez Huma un .
— Comment?
— Humann , mon cher, ne va jamais chez ses pratiques, les pratiques vont chez lui, en sorte qu'il ne sait pas si je suis riche; il sait seulement que je suis élégant et porte bien les habits qu'il méfait; je vais lui dire qu'il m'est tombé de la province un oncle dont l'indifférence en matière d'habillement me fait un tort infini dans les meilleures sociétés où je cherche à me marier : il ne serait pas Humann s'il envoyait sa facture avant trois mois.
Le docteur trouva cette idée excellente dans un vaudeville, mais détestable dans la réalité de la vie, et il douta du succès. Mais, je vous le jure, Humann habilla Marcas, et, en artiste qu'il est, il sut l'habiller
comme un homme politique doit être habillé.
Juste offrit deux cents francs en or à Marcas, le produit de deux montres achetées à crédit et engagées au Mont- de-Piété. Moi je n'avais rien dit de six chemises, de tout ce qui était nécessaire en fait de linge, et qui ne me coûta que le plaisir de les demander à la première demoiselle d'une lingère, avec qui j'avais musardé pendant le carnaval. Marcas accepta tout sans nous remercier plus qu'il ne le devait, 11 s'enquit seulement des moyens par lesquels nous nous étions mis en possession de ces richesses, et nous le fîmes rire pour la dernière fois. Nous regardions notre Marcas, comme des armateurs qui ont épuisé tout leur crédit et toutes leurs ressources pour équiper un bâtiment, doivent le regarder mettant à la voile.
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Ici, Charles se tut, il parut oppressé par ses souvenirs.
— Eh bien, lui cria-t-on, qu'est-il arrivé ?
— Je vais vous le dire en deux mots, car ce n'est pas un roman, mais une histoire. Nous ne vîmes plus Marcas : le ministère dura trois mois, il périt après la session. Marcas nous revint sans un sou, épuisé de travail. Il avait sondé le cratère du pouvoir, il en revenait avec un commencement de fièvre nerveuse. La maladie fit des progrès rapides, nous le soignâmes. Juste, au début, amena le médecin en chef de l'hùpitaloù il était entré comme interne. Moi qui habitais alors la chambre tout seul, je fus la plus attentive des garde-malades ; mais les soins, mais la science, tout fut inutile. Dans le mois de janvier 1858, Marcas sentit lui-même qu'il n'avait plus que quel- .
ques jouis h vivre. L'homme d'Elat à qui pendant six mois il avait servi d'âme ne vint pas le voir, n'envoya même pas savoir de ses nouvelles. Marcas nous manifesta le plus profond mépris pour le gouvernement: il nous parut douter des destinées de la France, et ce doute avait causé sa maladie. Il avait cru voir la trahison au cœur du pouvoir, non pas une trahison palpable, saisissable, résultant de faits, mais une trahison produite par un système, par une sujétion des intérêts nationaux à un égoïsme. Il suffisait de sa croyance en l'abaissement du pays pour que la maladie s'aggravât. J'ai été témoin des propositions qui lui furent faites par un des chefs du système op- ' posé qu'il avait combattu. Sa haine pour ceux qu'il avait tenté de servir était si violente,qu'il eût consenti joyeusement à entrer dans la coalition qui commençait h se