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modestement enveloppée dans sa faille et suivie de Barbara qui porte son livre , puis elle revient et feuillette une Bible e où Ton voit Dieu le Père en habit d'empereur », et dont les images gravées sur bois font pour la millième fois son admiration. Si le temps est beau, elle va se promener du côté du fort de Lillo ou de la Tète-de-Flandre en compagnie d'une jeune fille de son âge, aussi ouvrière en dentelle : dans la semaine , elle ne sort guère que pour aller reporter son ouvrage : encore Barbara se charge-t-elle la plupart du temps de cette commission. — Une fille de seize ans qui n'a jamais songé à l'amour serait improbable sous un climat plus chaud ; mais l'atmosphère de Flandre, allourdie par les fades exhalaisons des canaux, voiture très peu de parcelles aphrodisiaques : les fleurs y sont tardives et viennent grasses, épaisses, pulpeuses;
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leurs parfums, chargés de moiteur, ressemblent à des odeurs d'infusions aromatiques ; les fruits sont aqueux ; la terre et le ciel, saturés d'humidité, se renvoient des vapeurs qu'ils ne peuvent absorber, et que le soleil essaie en vain de boire avec ses lèvres pâles; — les femmes plongées dans ce bain de brouillard n'ont pas de peine à être vertueuses, car, selon Byron, — ce coquin de soleil est un grand séducteur, et il a Aiit plus de conquêtes que don Juan.
Il n'est donc pas étonnant que Gretchen, dans une atmosphère si morale, soit restée étrangère à toute idée d'amour, même sous la forme du mariage, forme légale et permise s'il en fut. Elle n'a pas lu de mauvais romans et de même de bons ; elle ne possède aucun parent mâle, ni cousin ni arrièrecousin. Heureux Tiburce ! — D'ailleurs,
les matelots avec leur courte pipe culottée ,
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Jes capitaines an long cours qui promènent leur désœuvrement, et les dignes négociants qui se rendent à la Bourse agitant des chiffres dans les plis de leur front et jettent, en longeant le mur, leur silhouette fugitive dans l'espion de Greichen, ne sont guère faits pour enflammer l'imagination.
Avouons cependant que , malgré sa virginale ignorance, l'ouvrière en dentelles avait distingué Tiburce comme un cavalier bien tourné et de figure régulière ; elle l'avait vu plusieurs fois à la cathédrale en contemplation devant la Descente de Croix, et attribuait son attitude extatique k un excès de dévotion bien édifiant dans un jeune homme. Tout en faisant circuler ses bobines, elle pensait à l'inconnu delà place de Meir, et s'abandonnait à d'innocentes rêveries. — Un jour même, sous l'impression de cette idée , elle se leva , et sans se
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rendre compte de son action , fut à son miroir qu'elle consulta longuement; elle se regarda de face , de trois quarts , sous tous les jours possibles , et trouva , ce qui était vrai, que son teint était plus soyeux qu'une feuille de papier de riz ou de camélia ; qu'elle avait des yeux bleus d'une admirable limpidité, des dents charmantes dans une bouche de pêche , et des cheveux du blond le plus heureux. — Elle s'apercevait pour la première fois de sa jeunesse et- de sa beauté ; elle prit la rose blanche qui trempait dans le beau verre de cristal, et la plaça dans ses cheveux et sourit de se voir si bien parée avec cette simple fleur; la coquetterie était née; — l'amour allait bientôt suivre.
Mais voici bien longtemps que nous avons quitté Tiburce; qu'a-t-ilfait à l'hôtel de Brabant pendant que nous donnions ces renseignements sur l'ouvrière en dentelles? Il
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a écrit sur une fort belle feuille de papier quelque cliose qui doit être une déclaration d'amour , à moins que ce ne soit un cartel ; car plusieurs feuilles barbouillées et chargées de ratures, qui gisent à terre, montrent que c'est une pièce de rédaction très difficile et très importante. Après l'avoir achevée, il a pris son manteau et s'est dirigé de nouveau vers la rue Kipdorp.
La lampe de Gretchen , étoile de paix et Je travail, rayonnait doucement derrière le vitrage, et l'ombre de la jeune fdle penchée vers son œuvre de patience se projetait sur le tulle transparent. Tiburce, plus ému qu'un voleur qui va tourner la clef d'un trésor , s'approcha à pas de loup du grillage, passa la main entre les^barreaux et enfonça dans la terre molle du vase d'œillets le coin de sa lettre pliée en trois doubles, espérant que Gretchen ne pourrait manquer de
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l'apercevoir lorsqu'elle ouvrirait la fenêtre le matin pour arroser les pots de fleurs.
Cela fait, il se retira d'un pas aussi léger que si les semelles de ses bottes eussent été doublées de feutre.
La lueur bleue et fraîche du matin faisait pâlir le jaune maladif des lanternes tirant à leur fin ; l'Escaut fumait comme un cheval en sueur, et le jour commençait à filtrer par les déchirures du brouillard, lorsque la fe-
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nclre de Greichen s'entr'ouvrit; Gretchen avait encore les yeux noyés de langueur, et la gaufrure imprimée h sa joue délicate par un pli de l'oreiller attestait qu'elle avait dormi sans changer de place dans son petit lit virginal, de ce sommeil dont la jeunesse a seule le secret ; -^ elle voulait voir comment ses chers œillets avaient passé la nuit, et s'était enveloppée à la hâte du premier vêtement venu ; ce gracieux et pudique désordre lui allait à merveille, et si l'idée d'une déesse peut s'accorder avec un petit bonnet de toile de Flandre enjolivé de malines et un peignoir de basin blanc, nous vous dirons qu'elle avait l'air de l'Aurore entrouvrant les portes de l'Orient ; cette comparaison est peut-être un peu trop majestueuse pour une ouvrière en dentelles qui va arroser un jardin contenu dans deux pots de faïence ; mais à coup sûr l'Aurore était moins fraîche et
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moins vermeille , — surtout l'Aurore de Flandre qui a toujours les yeux un peu battus.
Gretchen , armée d'une grande carafe, se préparait à arroser ses œillets , et il ne s'en fallut pas de beaucoup que la chaleureuse déclaration de Tiburce ne fût noyée sous un moral déluge d'eau froide ; heureusement la blancheur du papier frappa Gretchen qui déplanta la lettre et fut bien surprise lorsqu'elle en eut vu le contenu. Il n'y avait que deux phrases, l'une en français, Tautre en allemand : la phrase française était composée de deux mots : — je t'aime ; la phrase allemande de trois : — ich dich liebe ; — ce qui veut dire exactement la même chose. Tiburce avait pensé au cas où Gretchen n'entendrait que sa langue maternelle ; c'était, comme vous voyez, un homme d'une prudence parfaite !
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Vraiment c'était bien la peine de barbouiller plus de papier que Malherbe n'en usait à fabriquer une stance, et de boire, sous prétexte de s'exciter l'imagination, une bouteille d'excellent Tockayér, pour aboutir à cette pensée ingénieuse et nouvelle. Eh bien! malgré son apparente simplicité, la lettre de Tiburce était peut-être un chefd'œuvre de rouerie, à moins qu'elle ne fût une bêtise , — ce qui est encore possible. Cependant n'était-ce pas un coup de maître que de laisser tomber ainsi , comme une goutte de plomb brûlant, au milieu de cette tranquillité d'âme, ce seul mot: — je t'aime, — et sa chute ne devait-elle pas produire, comme à la surface d'un lac , une infinité d'irradiations et de cercles concentriques ?
En efl'et , que coniiennent toutes les plus ardentes épîtres d'amour ? que reste-t-il de toutes les ampoules de la passion, quand on
les pique avec l'épingle delà raison? Toute l'éloquence de Saint-Preux se réduit à un mot, et Tiburce avait réellement atteint à une grande profondeur en concentrant dans cette courte phrase la rhétorique fleurie de ses brouillons primitifs.
Il n'avait pas signé ; d'ailleurs, qu'eût appris son nom? il était étranger dans la ville, il ne connaissait pas celui de Gretchen, et, à vrai dire, s'en inquiétait peu. — La chose était plus romanesque, plus mystérieuse ainsi. L'imagination la moins fertile pouvait bâtir là-dessus vingt volumes inoctavo plus ou moins vraisemblables. — Était-ce un sylphe, un pur esprit, un ange amoureux, un beau capitaine, un fils de banquier, un jeune lord, pair d'Angleterre et possesseur d'un million de rente; un boyard russe avec un nom en off, beaucoup de roubles et une multitude de collets de
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fourrure? Telles étaient les graves questions que cette lettre d'une éloquence si laconique allait immanquablement soulever. — Le tutoiement, qui ne s'adresse qu'à la divinité, montrait une violencede passion queTiburce était loin d'éprouver, mais qui pouvait produire le meilleur effet sur l'esprit delà jeune nile , — l'exagération paraissant toujours plus naturelle aux femmes que la vérités
Gretchen n'hésita pas un instant h croire le jeune homme de la place de Meïr auteur du billet; les femmes ne se trompent point en pareille matière ; elles ont un instinct, un flaire merveilleux, qui supplée à l'usage du monde et à la connaissance des passions. La plus sage en sait plus long que don Juan avec sa liste.
Nous avons peint notre héroïne comme une jeune fdle très naïve, très ignorante et très honnête; nous devons pourtant avouer
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qu'elle ne ressentit point l'indignation vertueuse que doit éprouver une femme qui reçoit un billet écrit en deux langues, et contenant une aussi formelle incongruité. — Elle sentit plutôt un mouvement de plaisir, et un léger nuage rose passa sur sa figure. Cette lettre était pour elle comme un certificat de beauté ; elle la rassurait sur ellemême et lui donnait un rang ; c'était le premier regard qui eût plongé dans sa modeste obscurité ; la modicité de sa fortune empêchait qu'on ne la recherchât. — Jusque-là on ne l'avait considérée que comme un enfant, Tiburce la sacrait jeune fille ; elle eut pour lui cette reconnaissance que la perle doit avoir pour le plongeur qui l'a découverte dans son écaille grossière sous le ténébreux manteau de l'Océan.
Ce premier effet passé, Gretchen éprouva une sensation bien connue de tous ceux
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dont l'enfance a été maintenue sévèrement, et qui n'ont jamais eu de secret ; la lettre la gênait comme un bloc de marbre ; elle ne savait qu'en faire ; sa chambre ne lui paraissait pas avoir d'assez obscurs recoins, d'assez impénétrables cachettes pour la dérober aux yeux : elle la mit dans le bahut derrière une pile de linge; mais au bout de quelques instants elle la retira; la lettre flamboyait à travers les planches de l'armoire comme le microscope du docteur Faust dans l'eau forte de Rembrandt. Gretchen chercha un autre endroit plus sûr; Barbara pouvait avoir besoin de serviettes ou de draps, et la trouver. — Elle prit une chaise, monta dessus et la posa sur la corniche de son lit; le papier lui brûlait les mains comme une plaque de fer rouge. — Barbara entra pour faire la chambre. — Gretchen, affectant l'air le plus détaché du
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monde, se mit à sa place ordinaire, et reprit son travail de la veille ; mais à chaque pas que Barbara faisait du côté du lit, elle tombait dans des transes horribles ; ses artères sifflaient dans ses tempes; la chaude sueui' de l'angoisse lui perlait sur le front; ses doigts s'enchevêtraient dans les fils, il lui semblait qu'une main invisible lui serrât le cœur. — Barbara lui paraissait avoir une mine inquiète et soupçonneuse qui ne lui était pas habituelle. — Enfin la vieille sortit, un panier au bras, pour aller faire son marché. — La pauvre Gretchen respira et reprit sa lettre qu'elle serra dans sa poche; mais bientôt elle la démangea , les craquements du papier relfrayaient ; elle la mit dans sa gorge ; car c'est là que les femmes logent tout ce qui les embarrasse. — Un corset est une armoire sans clef, un arsenal complet de fleurs, détresses de cheveux, de médaillons
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et d'épîtres sentimentales; une espèce de boîte aux lettres où Ton jette à la poste toute la correspondance du cœur.
Pourquoi donc Gretchen ne brûlait-elle pas ce chiffon de papier insignifiant qui lui causait une si vive terreur ? d'abord Gretchen n'avait pas encore éprouvé de sa vie une si poignante émotion ; elle était à la fois effrayée et ravie ; — puis dites-nous pourquoi les amants s'obstinent à ne pas détruire des lettres qui, plus tard, peuvent les faire découvrir et causer leur perte? c'est qu'une lettre est une âme visible ; c'est que la passion a traversé de son fluide électrique cette vaine feuille et lui a communiqué la vie. Brûler une lettre c'est faire un meurtre moral ; dans les cendres d'une correspondance anéantie, il y a toujours quelques parcelles de deux âmes.
Gretchen garda donc sa lettre dans le pli
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de son corset, à côté d'une petite croix d'or, bien étonnée de se trouver en voisinage d'un billet d'amour.
En jeune homme bien appris , Tiburce laissa le temps à sa déclaration d'opérer. Il fit le mort et ne reparut plus dans la rue Kipdorp. Gretchen commençait à s'inquiéter, lorsqu'un beau matin elle aperçut dans le treillage de la fenêtre un magnifique bouquet de fleurs exotiques. — Tiburce avait passé par là, c'était sa carte de visite.
— Ce bouquet fit beaucoup de plaisir à la jeune ouvrière , qui s'était accoutumée à l'idée de Tiburce, et dont l' amour-propre était secrètement choqué du peu d'empressement qu'il avait montré après un si chaud début ; elle prit la gerbe de fleurs, remplit d'eau un de ces jolis pots de 5axe rehaussés de dessins bleus, délia les tiges et les mil
iremper pour les conserver plus longtemps.
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— Elle fit, à celle occasion, le premier mensonge de sa vie, en disant h Barbara que ce bouquet était un présent d'une dame chez qui elle avait porté de la dentelle et qui connaissait son goût pour les fleurs.
Dans la journée, Tiburce vint faire pied de grue devant la maison, sous prétexte de tirer le crayon de quelque architecture bizarre; il resta là fort longtemps, labourant avec un stylet épointé un méchant carré de vélin. — Gretchen fit la morte à son tour; pas un pli ne remua, pas une fenêtre ne s'ouvrit ; la maison semblait endormie. Retranchée dans un angle, elle put, au moyen du miroir de son espion, considérer Tiburce tout à son aise. — Elle vit qu'il était grand , bien fait, avec un air de distinction sur toute sa personne, la figure régulière, l'œil triste et doux , la physionomie mélancolique, — ce qui la loucha beaucoup, accou-
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tumée qu'elle était à la santé rubiconde des visages brabançons. — D'ailleurs ïiburce, quoiqu'il ne fût ni un lion ni un merveilleux, ne manquait pas d'élégance naturelle , et devait paraître un tashionnable accompli à une jeune fille aussi naïve que Gretchen : au boulevard de Gand il eût semblé à peine suffisant, rue Kipdorp il était superbe.
Au milieu de la nuit, Gretchen, par un enfantillage adorable, se leva pieds nus pour aller regarder son bouquet ; elle plongea sa ligure dans les touffes et elle embrassa Tiburcc sur les lèvres rouges d'un magnifique dalhia ; — elle roula sa tête avec passion dans les vagues bigarrées de ce bain de fleurs, savourant à longs traits leurs enivrants parfums, aspirant à pleines narines jusqu'à sentir son cœur se fondre et ses yeux s'allanguir; quand elle se redressa, ses joues
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scintillaient tout emperlées de gouttelettes , et son petit nez charmant, barbouillé le plus gentiment du monde par la poussière d'or des ëtamines, était d'un très beau jaune. Elle s'essuya en riant, se recoucha et se rendormit; vous pensez bien qu'elle vit passer Tiburce dans tous ses rêves.
Dans tout ceci qu'est devenue la Madeleine delà Descente de croix? elle règne toujours sans rivale au cœur de notre jeune enthousiaste ; elle a sur les plus belles femmes vivantes l'avantage d'être impossible : — ave(' elle point de déception , point de satiété ! elle ne désenchante pas par des phrases vulgaires ou ridicules ; elle est là immobile, gardant religieusement la ligne souveraine dans laquelle l'a enfermée le grand maître ; sûre d'être éternellement belle et racontant au monde, dans son langage silencieux , le rêve d'un sublime génie.