‹ Le fruit défendu (volume 4)Chapitre 32 sur 33 · LA TOISON DOR · texte numérisé non relu

LA TOISON DOR

il restait des journées entières sur son divan, flanqué de deux piles de coussins, sans sonner mot, les yeux fermés et les mains pendantes; Gretchen n'osait l'interroger, tant elle avait peur de sa réponse. La scène de la cathédrale était restée gravée dans sa mémoire en traits douloureux et inefl'açables.

Il pensait toujours à la Madeleine d'Anvers, — l'absence la lui faisait plus belle : il la voyait devant lui comme une lumineuse apparition. Un soleil idéal criblait ses cheveux de rayons d'or, sa robe avait des transparences d'émeraude , ses épaules scintillaient comme du marbre de Paros. — Ses larmes s'étaient évaporées et la jeunesse brillait dans toute sa fleur sur le duvet de ses joues vermeilles; elle semblait tout-à-fait consolée de la mort du Christ, dont elle ne soutenait plus le pied bleuâtre qu'avec né-

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glii^ence, et détournait la tête du côté de son amant terrestre. — Les contours sévères de la sainteté s'amollissaient en lignes ondoyantes et souples; la pécheresse reparaissait à travers la repentie; sa gorgerette flottaif plus librement, sa jupe bouffait à plis provoquants et mondains, ses bras se déployaient amoureusement et comme prêts à saisir une proie voluptueuse. La grande sainte devenait courtisane et se faisait tentatrice. — Dans un siècle plus crédule, Tiburce aurait vu là quelque sombre machination de celui qui va rôdant , (juœrens cjiiem devoret, il se serait cru la griffe du diable sur l'épaule et bien et duement ensorcelé.

Comment se fait-il que Tiburce, aimé d'une jeune fille charmante, simple d'esprit, spirituelle de cœur, ayant la beauté, l'innocence, la jeunesse, tous les vrais dons qui viennent de Dieu et que nul ne peut

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acquérir, s'enlête à poursuivre une folle chimère, un rcve impossible, et comment cette penséjî si nette et si puissante a-t-elle pu arriver h ce degré d'aberration? Cela se voit tous les jours; n'avons-nous pas chacun dans notre sphère été aimés obscurément par quelque humble cœur, tandis que nous cherchions de plus hautes amours?

n'avons-nous pas foulé aux pieds une pale violette au parfum timide, en cheminant les yeux levés vers une étoile brillante et froide qui nous jetait son regard ironique du fond de l'infini? l'abîme n'a-t-il pas son magnétisme et l'impossible sa fascination?

Un jour Tiburce entra dans la chambre de Gretchen portant un paquet, — il en tira une jupe et un corsage à la mode antique , en satin vert , une chemisette de forme surannée et un fil de grosses perles. — Il pria Gretchen de se revêtir de ces habits qui ne

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pouvaient manquer de lui aller à ravir et de les garder dans la mïiison; il lui dit par manière d'explication qu'il aimait beaucoup les costumes du seizième siècle , et qu'en se prêtant à cette fantaisie elle lui ferait un plaisir extrême. Vous pensez bien qu'une jeune fille ne se fait guère prier pour essayer une robe neuve : elle fut bientôt habillée, et quand elle entra dans le salon Tiburce ne put retenir un cri de surprise et d'admiration.

Seulement il trouva quelque chose à redire à la coiffure , et, délivrant les cheveux pris dans les dents du peigne , il les étala par larges boucles sur les épaules de Gretchen comme ceux de la Madeleine de la Descente de Croix. Cela fait, il donna un tour différent à quelques plis de la jupe, lâcha des lacets du corsage , fripa la gorgerette trop raide et trop empesée ; et , se reculant

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de quelques pas, il contempla sou œuvre.

Vous avez sans doute , à quelque représentation extraordinaire , vu ce qu'on appelle des tableaux vivants. On choisit les plus belles actrices du théâtre , on les habille et on les pose de manière à reproduire une peinture connue, — Tiburce venait de faire le chef-d'œuvre du genre , — vous eussiez dit un morceau découpé de la toile de Rubens.

Gretchen lit un mouvement.

— Ne bouge pas , tu vas perdre la pose, — tu es si bien ainsi! cria Tiburce d'un ton suppliant.

La pauvre fille obéit et resta immobile pendant quelques minutes. Quand elle se retourna, Tiburce s'aperçut qu'elle avait le visage baigné de larmes.

Tiburce sentit qu'elle savait tout.

Les larmes de Gretchen coulaient silen-

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cieuseiueiit le long de ses joues , sans contraclions, sans efforts , comme des perles qui débordaient du calice trop plein de ses yeux, délicieuses fleurs d'azur d'une limpidité céleste : la douleur ne pouvait troubler l'harmonie de son visage, et ses larmes étaient plus gracieuses que le sourire des autres.

Gretchen essuya ses pleurs avec le dos de sa main et s'appuyant sur le bras d'un fauteuil, elle dit d'une voix amollie et trempée d'émotion :

— Oh! Tiburce, que vous m'avez fait soufrir! — Une jalousie'd'une espèce nouvelle me torturait le cœur ; quoique je n'eusse pas de rivale, j'étais cependant trahie : vous aimiez une femme peinte , elle avait vos pensées , vos rêves , elle seule vous paraissait belle, vous ne voyiez qu'elle au monde; abîmé dans cette folle contemplation , vous ne

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VOUS aperceviez seulement pas que j'avais pleuré. — Moi qui avais cru un instant être aimée de vous ! tandis que je n'étais qu'une doublure, une contre-épreuve de votre passion ; je sais bien qu'à vos yeux je ne suis qu'une petite fdle ignorante qui parle français avec un accent allemand qui vous fait rire ; ma figure vous plaît comme souvenir de votre maîtresse idéale : vous voyez en moi un joli mannequin que vous drapez à votre fantaisie ; mais, je vous le dis, le mannequin souffre et vous aime...

Tiburce essaya de l'attirer sur son cœur , mais elle se dégagea et continua.

— Vous m'avez tenu de ravissants propos d'amour; vous m'avez appris que j'étais belle et charmante à voir, vous avez loué mes mains et prétendu qu'une fée n'en avait pas de plus mignonnes, vous avez dit de mes cheveux qu'ils valaient mieux que le

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manteau d'or d'une princesse, et de mes yeux que les anges descendaient du ciel pour s'y mirer, et qu'ils y restaient si longtemps qu'ils s'altardaientet se faisaient gronder par le bon Dieu ; et tout cela avec une voix douce et pénétrante, un accent de vérité à tromper de plus expérimentées. — Hélas! ma ressemblance avec la Madeleine du tableau vous allumait l'imagination et vous prêtait cette éloquence factice, elle vous répondait par ma bouche, je lui prêtais la vie qui lui manque, et je servais à compléter votre illusion. Si je vous ai donné quelques moments de bonheur, je vous pardonne le rôle que vous m'avez fait jouer. — Après tout, ce n'est pas votre faute si vous ne savez pas aimer, si l'impossible seul vous attire, si vous n'avez envie que de ce que vous ne pouvez atteindre. Vous avez l'ambition de l'amour, vous vous trompez sur vous-

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même, vous n'aimerez jamais. Il vous faut la perfection, l'idéal et la poésie. — Tout ce qui n'existe pas. — Au lieu d'aimer dans une femme l'amour qu'elle a pour vous, de lui savoir gré de son dévouement et du don de son âme, vous cherchez si elle ressemble à cette Vénus de plâtre qui est dans votre cabinet ; malheur à elle si la ligne de son front n'a pas la coupe désirée ; vous vous inquiétez du grain de sa peau , du ton de ses cheveux, delà finesse de ses poignets et de ses chevilles , de son cœur jamais. — Vous n'êtes pas un amoureux, mon pauvre Tiburce, vous n'êtes qu'un peintre. — Ce que vous avez pris pour de la passion n'était que de l'admiration pour la forme et la beauté, vous étiez épris du talent de Paibens, et non de Madeleine ; votre vocation de peintre s'agitait confusément en vous et produisait ces élans désordonnés dont vous

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n'étiez pas le maître. De là viennent toutes les dépravations de votre fantaisie. — J'ai compris cela, parce que je vous aimais. — L'amour est le génie des femmes, — leur esprit ne s'absorbe pas dans une égoïste contemplation! Depuis que je suis ici j'ai feuilleté vos livres, j'ai relu vos poètes, je suis devenue presque savante. — Le voile m'est tombé des yeux. J'ai deviné bien des choses que je n'aurais jamais soupçonnées. Ainsi j'ai pu lire clairement dans votre cœur. — Vous avez dessiné autrefois , reprenez les pinceaux. Vous fixerez vos rêves sur la toile et toutes ces grandes agitations se calmeront d'elles-mêmes. Si je ne puis être votre maîtresse, je serai du moins votre modèle.

Elle sonna et dit au domestique d'apporter un chevalet, une toile, des couleurs et des brosses .

Quand le domestique eut tout préparé, la

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chaste fille fit tomber ses vêtements avec une impudeur sublime, et relevant ses cheveux comme Aphrodite sortant de la mer, elle se tint debout sous le rayon lumineux.

— Ne suis-je pas aussi belle que votre Vénus de Milo? dit-elle avec une petite moue délicieuse.

Au bout de deux heures la tête vivait déjà et sortait à demi de la toile : en huit jours tout fut terminé ; ce n'était pas cependant un tableau parfait, mais un sentiment exquis d'élégance et de pureté, une grande douceur de ton et la noble simplicité de l'arrangement le rendaient remarquable, surtout pour les connaisseurs. Cette svelte figure blanche et blonde se détachant sans effort sur le double azur du ciel et de la mer, et se présentant au monde souriante et nue, avait un relloi de poésie antique et

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faisait penser aux belles époques de la sculpture grecque.

Tiburce ne se souvenait déjà plus de la Madeleine d'Anvers.

— Eh bien ! dit Gretclien, êtes-vous content de votre modèle ?

— Quand veux-tu publier nos bans? répondit Tiburce.

— Je serai la femme d'un grand peintre, dit-elle en sautant au cou de son amant : mais n'oubliez pas, monsieur, que c'est moi qui ai découvert votre génie, ce précieuxdiamant, — moi, la petite Gretchen de la rue Kipdorp !

Théophile Gautier,

FRAGMFIVT

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