‹ Le fruit défendu (volume 4)Chapitre 33 sur 33 · DES · texte numérisé non relu

DES

MÉMOIRES D'UNE FEIIIIE D[l MOPE.

AU coMTr i';ooTi\nn nr. maivs.

.► C'est une bolle chose qiio d'avoir

vingt ans ! C'est une plus belle eliose encore

d'être amoureux à cet âge où tout est illu- '

sion, où tout est joie, où tout est croyance !

Hëlas ! les vingt ans et les amours de vingt

ans s'enfuient avec une égale vitesse. Ensuite on doute et on pleure , on regrette et on ne désire plus. Ce qu'il y a d'affreux dans notre nature, c'est que nous ne jouissons jamais entièrement de ce que nous possédons ; je ne connais de sentiment complet que le regret : il semble qu'alors on découvre pour la première fois la valeur de ce qu'on a perdu. Les bonheurs enfuis ont tout le prix des choses impossibles. Oh ! que le cœur humain est singulier dans ses émotions et dans ses sentiments! La plus longue vie ne suffit pas à cette étude, et l'expérience même n'apprend que le passé, elle n'ouvre pas l'avenir.

Par une matinée de printemps en 1828 , un jeune homme se promenait dans la chambre à coucher de sa mère. La porte entr'ouverte d'un cabinet de toilette à côté laissait voir la comtesse de Champville, as-

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sise devant son miroir et se faisant arranger les cheveux.

— Ma mère , disait de temps en temps le jeune homme, êtes-vous bientôt prête?

— Oui, mon enfant, répondit-elle, encore un peu de patience et nous partirons. D'ailleurs, il n'est pas midi.

— Dans quelques minutes la pendule va sonner. Je suis sûr que Léonie nous attend.

La comtesse ne put s'empêcher de sourire.

— Je ne le crois pas, mon ami, votre cousine est plus raisonnable que vous ; et puis, c'est un triste moment pour elle que celui où elle doit quitter son couvent et ses amies d'enfance!

Arthur rougit et ne répondit rien. Sa mère reprit :

■ — Vous vous êtes donc bien amusé hier

au bal , Arthur? M. de Champville m'a dit que vous y aviez obtenu mille succès. Votre costume était superbe et vous le portiez à merveille.

— Amusé ! non , ma bonne mère , puisque vous n'y étiez pas et que je ne devais voir Léonie que ce malin. Mais permeltez-moi de vous demander à mon tour pourquoi vous n'êtes point venue à cette fête? Vous vous enfermez, ainsi à la maison , et cependant vous êtes belle, manière, on vous prendrait pour ma sœur. A quoi cela sert-il que vous vous soyez conservée telle qu'à vingt-cinq ans, si personne ne vous voit?

— Je n'aime pas le monde, Arthur, vous le savez bien.

Cependant, ma mère , il faudra maintenant sortir de votre retraite, il faudra conduire Léonie, vous êtes obligée de la chaperonner.

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— C'est un soin que je vous laisserai bientôt, je l'espère. Vous vous en aquitterez entièrement, n'est-ce pas, mon fils? Vous ne quitterez point votre femme, vous serez son guide et son appui. On en a grand besoin à son âge î Mais partons, me voilà prête, et je ne veux pas lasser votre impatience. Les chevaux nous attendent et me paraissent tout aussi pressés que nous.

Pendant le trajet qui séparait l'hôtel de Champville de la pension où était élevée Léonie, ni la comtesse ni Arthur ne prononcèrent un mot. Le jeune homme semblait dévorer la distance; la tête constamment en dehors de la portière, ses yeux erraient sur tous les passants, il regardaitet ne voyait pas. Je ne sais, mon cher enfant, si vous connaissez ces émotions-lh. Vous êtes tous si changés depuis votre dernière révolution! Votre jeuftesse a perdu tout son charme. Le

mérite des hommes actuels consiste à être de fort mauvaise compagnie, à fumer vingt cigares par jour, à afficher d'ignobles conquêtes. Mais de mon temps j'aurais chassé mon suisse, s'il se fût permis d'infecter sa loge de cet abominable tabac dont vous parfumez le boulevard de Gand. Jamais un homme du monde n'aurait osé avouer des relations avec les femmes dont vous vous parez aujourd'hui. Il iaut être juste, de mon temps aussi on aurait fermé les salons à des gens de cette espèce, pas une dame n'aurait consenti à se montrer en public accompagnée par eux. C'est entièrement la faute des femmes de cette époque, si vous vous êtes perdus ainsi. Il fallait tout bonnement s'entendre, ne rien laisser passer d'inconvenant , faire justice des mauvaises manières , et vous auriez été obligés de vous corriger malgré vous. Mais revenons à mon histoire.

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La comtesse jetait sur son lilsces regards si éloquents d'une mère tendre , et certainement sa pensée était une prière. En face de ce bonheur il ne pouvait y avoir autre chose dans son àme. Enfin ils arrivèrent, et on les introduisit au parloir, où peu d'instants après Léonie de Champville fut conduite. Une de ses compagnes et une religieuse l'accompagnaient. La jeune fille était sérieuse, elle embrassa timidement sa tante et salua son cousin, sans lever les yeux sur lui. Arthur lui baisa la main, elle ne la retira point ; pourtant nulle joie n'éclata dans sa physionomie, nul empressement ne parut dans sa démarche, lorsqu'on lui annonça qu'elle allait habiter l'hôtel de la comtesse. Évidemment ce n'était là ni du bonheur ni de l'amour. Toute l'effusion de son cœur fut pour ses amies qu'elle allait quitter ; elle se jeta dans leurs bras en san-

glottant et ne montra un peu d'allection à sa tante que lorsque celle-ci l'assura qu'elle reviendrait voir ses compagnes et qu'elle n'en serait pas séparée.

— Gomment s'appelle votre amie? ajouta madame de Ghampville ; je serais bien aise de connaître une personne à laquelle vous paraissez si tendrement attachée.

— Elisabeth d'Auray , répondit Léonie.

— D'Auray ! s'écria la comtesse troublée. I*uis, faisant un effort sur elle-même, elle reprit d'une voix calme :

— Mademoiselle serait-elle parente du colonel d'Auray?

— Je suis sa sœur, madame , et il m'a servi de père , car nous avons perdu nos parents.

Il y a tV:> noms qui, lorsqu'ils apparaissent dans une conversation indifférente , semblent en changer la nature.

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Celui du colonel d'Auray produisit cet effet sur toutes les personnes présentes. Madame de Champvilie devint pensive, Arthur répliqua d'un ton de bonne humeur qu'il avait vu la veille le colonel au bal, qu'il l'emportait sur tous les hommes par son élégance ; Elisabeth rougit de plaisir en entendant ainsi louer son frère , pour lequel elle avait une tendresse et une admiration profondes.

L'heure du départ avait sonné ; Léonie embrassa encore une fois son amie , et ce fut en pleurant qu'elle monta dans la voilure qui devait la conduire loin de cet asile où elle venait de passer six années tranquilles et douces.

Quant à son cousin , il ne se possédait pas de joie. Ses yeux ne quittaient point sa fiancée ; il épiait ses pensées pour ainsi dire, et ses larmes retombaient toutes sur

son cœur. En arrivant à l'hôtel , il s'empressa de conduire Léonie dans Tappartement qu'il avait fait décorer pour elle. Là, elle retrouva les soins , les prévisions de l'amour le plus délicat ; les fleurs qu'elle aimait , ses livres favoris , son piano , son chevalet, ces mille riens dont se composent la recherche intérieure des femmes ; à tout cela Léonie ne répondit que par un sourire triste, et son remercîment fut une larme.

Plusieurs jours se passèrent sans amener de changement dans leur position. Mademoiselle de Champville ne se consolait point d'avoir quitté son couvent. Arthur devenait triste de sa tristesse , et la comtesse les observait tous les deux. Un matin , elle proposa à sa nièce une promenade en voiture , bien résolue à provoquer la confiance de la jeune fille et à savoir enfin à quoi

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s'en tenir sur ces regrets si peu naturels.

— Vous trouvez-vous bien près de nous , Léonie? dit-elle après quelques instants de silence.

— Oïl! oui, ma tante, vous êtes si bonne, pourrait-il en être autrement?

— D'où vient donc alors votre mélancolie ? Etes-vous malade? Désirez-vous quelque chose ? Il faut me parler comme à votre mère, j'en ai les droits et la tendresse, bientôt je la serai réellement d'ailleurs. Voyons , Léonie , franchement , qu'avezvous ?

La jeune fille répondit en hésitant :

— Rien... du tout, ma tante, je regrette mon amie d'enfance , mes habitudes de pension , je ne suis point faite encore à celles du monde. Je m'intimide facilement, je comprends à peine les conversations que j'écoute ; enfin , ma bonne tante , je ne suis

encore qu'une petite fille , bien gauche et bien sotte , cela se formera avec le temps et vous serez plus contente de moi.

— Vous me trompez , Léonie , ou peutêtre vous vous trompez. Toutes ces raisons excusent votre embarras , mais non vos distractions, mais non vos larmes. Peutêtre l'union qui vous est proposée vous effraie-t-elle, peut-être aviez-vous d'autres espérances, je n'ose dire d'autres affections; dans ce cas il faudrait vous expliquer sans crainte. Mon fils vous aime et serait bien malheureux de vous perdre , mais il le serait davantage de ne vous devoir qu'à l'obéissance. Je me charge de le faire consentir à votre refus, si vous le refusez ; il acceptera bien un chagrin à la place d'un malheur.

Certes, mon cher Edouard, la comtesse était une femme d'esprit et de tact , elle le

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prouva en cette circonstance. Lorsqu'on veut arracher la vérité d'un cœur novice , il ne faut aucune préparation. Il n'est personne qui ne soit en garde contre des attaques annoncées, personne qui ne se dispose à défendre son secret vis à vis d'un ennemi qui s'avance lentement; mais il est difficile de ne pas s'étonner d'une question brusque et inattendue , de ne pas setroubler lorsque cette question frappe juste à l'endroit sensible. Les âmes jeunes et craintives se laissent ainsi pénétrer, avant de songer à s'en défendre; c'est l'expérience qui amène l'hypocrisie.

Léonie rougit jusqu'au front aux suppositions de sa tante. Un combat intérieur se passa en elle, et son embarras redoubla en se voyant devinée.

— Mon Dieu ! dit-elle enfin , je n'ai pas encore songé à cela. Le mariage ne m'oc-

cupe point. Ce n'est pas cet hiver que nous devons le conclure , j'ai le temps de m'y accoutumer, et je ne sais pas pourquoi vous soupçonnez que je pourrais rompre vos projets de famille. Ne serai-je pas bien heureuse de vous nommer ma mère?

— Léonie, l'automne dernier, pendant que j'étais aux eaux avec Arthur, votre oncle vous a-t-il fait sortir souvent?

— Oui , ma tante. ' — 11 vous a emmenée à Ghampville ?

— Oui , ma tante.

— Vous y êtes restée un mois ?

— Oui, ma tante.

— Etes-vous allée chez la marquise de Brignols ?

— Oui, ma tante.

— Et m ademoiselled'Auray n'y avait-elle pas accompagné monsieur son frère?

— Oui , ma tante.

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Pourquoi me répondez-vous si brièvement, et pourquoi ne m'avez-vous jamais parlé de cela ?

—Je réponds à vos questions, —et quant à ne vous en avoir rien dit encore , c'est que, — c'est que vous ne me l'avez point demandé.

La comtesse devint extrêmement pâle.

— Et... vous avez vu... le colonel d'Auray chez madame de Brignols ?

— Oui, matante.

Pendant tout le reste de la promenade, il n'y eut plus un seul mot de prononcé entre les deux femmes. Au dîner, Léonie avait les yeux rouges. Quant à madame de Ghampville, elle resta bien plus longtemps dans son oratoire , et le lendemain , quand sa nièce lui demanda la permission de faire ime visite à son couvent , elle lui répondit qu'elle l'y conduirait elle-même.

La comtesse de Cliampville était une de ces femmes qui jouissent à juste titre de l'estime générale. Son existence, toute d'intérieur, s'était écoulée à l'abri des mauvais jugements et des calomnies. Mariée à seize ans au comte de Champville , général de l'empire, elle se retira, sans même paraître une seule fois à la cour, dans le château de son mari , pendant que celui-ci suivait les armées. La seconde année de son mariage, elle donna le jour à un fils, et depuis lors ce fds devint la seule occupation de sa vie. Elle se consacra en entier à son éducation et à son avenir. Le général, beaucoup plus âgé qu'elle , ne chercha point à la contrarier. Il trouva le repos et le bonheur dans ces habitudes de retraite. Hors deux ou trois mois qu'il venait passer à Paris, pour se montrer à la cour, car l'ambition ne meurt jamais chez les hommes , il habitait le reste

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du temps sa terre , d'où madame de Champville n'était sortie que bien rarement depuis la naissance d'Arthur. On lui donna un gouverneur, on fit venir des maîtres de toute espèce, rien ne coûta pour cette éducation et pour satisfaire le désir ou la fantaisie de la comtesse ; elle s'acheva sans que cet enfant si cher eût quitté le giron maternel, et néanmoins jamais des soins plus tendres ne furent mieux récompensés ; Arthur devint un jeune homme accompli. Le frère cadet du général le suivit dans sa dernière campagne; frappé d'un boulet auprès de lui , il mourut en lui léguant sa fille orpheline , sa fille dont la naissance avait coûté la vie à sa mère. Le général lui jura qu'il ne la quitterait pas, qu'elle serait sa fille et que jamais Arthur n'aurait d'autre femme.

Madame de Champville avait trop d'esprit

pour ne pas savoir que l'amour ne peut naître de l'habitude, si l'habitude naît de l'amour. Elle ne voulut donc pas souffrir que sa nièce fût élevée près de son fils, et dès qu'elle eut l'âge de raison , on la plaça dans un des meilleurs couvents de Paris. Il ne fut pas permis au jeune vicomte de la voir souvent, mais sa mère lui en parla sans cesse, elle l'accoutuma à l'aimer et à désirer sa présence, elle lui vanta sa beauté, son esprit, ses grâces, elle lui inculqua, pour ainsi dire , l'amour avec son attachement pour elle ; il résulta de cette savante tactique qu'elle réussit complètement dans son projet, que les fiancés ne furent point fatigués l'un de l'autre avant de s'appartenir, et que leur avenir se fonda sur un passé à l'abri de tous souvenirs pénibles.

Après sa sortie du couvent, Léonie demeura triste et rêveuse, ainsi que je vous

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l'ai dit. Ces dispositions n'échappèrent pas à l'œil d'une mère, et bientôt elle se convainquit qu'un secret pesait sur la vie de mademoiselle de Champ ville. Ses observations, ses recherches ne purent l'amener à découvrir ce qui était si soigneusement caché. Ce fut alors qu'elle se décida à accompagner la jeune fille dans sa première visite au couvent.

Lorsqu'elles entrèrent au parloir, lorsqu'elles eurent demandé mademoiselle d'Auray , Léonie , silencieuse et calme jusqu'à ce moment, se montra tout à coup impatiente ; elle se leva et se rassit dix fois pendant les quelques minutes qu'elles restèrent seules. Madame de Ghampville ne la perdait pas de vue. Les deux amies se jetèrent dans les bras l'une de l'autre avec une effusion qui parlait plus haut que mille discours; elles serraient leurs mains, elles

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se regardaient et semblaient gênées de ne pas être seules.

— Tu n'as pas été dans le monde encore, Léonie?dit enfin mademoiselle d'Auray.

— Pas encore, ma bonne amie, j'ai seulement fait des visites.

— On me l'avait dit. Mais tu vas oc soir à l'ambassade d'Autriche ?

— Ma tante m'a promis de m'y conduire, et je m'en fais une fête.

— Tu y verras madame de Brignols, et... beaucoup de gens de ma connaissance.

— Ah l ah !

— Et quand te maries-tu ?

Léonie regarda sa tante.

— Je ne sais quand ma tante voudra.

— Nous avons le temps, répliqua la comtesse, et Léonie sait ce que je lui ai dit à cet égard .

DUNE FEMME DU MONDE. 27î>

— Tu vas bien t'amiiser au bal. Tu me le raconteras, n'est-il pas vrai?

— Oh ! oui, je viendrai te voir ; je te raconterai tout. J'aurai une belle toilette, des camélias naturels et des bruyères. On me les a déjà envoyés.

La comtesse devint toute tremblante à ces mots ; la manière dont Léonie les prononça lui en montra toute la portée. Elle comprit que dans son hôtel même il se trouvait des espions, et qu'elle ne pourrait compter sur personne dans la tâche qu'elle avait entreprise.

— Non , ma nièce , répliqua-t-elle, vous ne porterez point de fleurs ce soir. Vous êtes assez jeune pour être parée de vos cheveux seulement. D'ailleurs , Arthur le préfère ainsi , et vous ne le désobligerez pas pour si peu de chose. Mais voici l'heure de votre toilette; dites adie.i à votre bonne

amie ; dans quelques jours vous reviendrez, nous reviendrons lui raconter vos plaisirs, puisqu'elle tient tant à les connaître.

Le soir, au bal, Léonie remporta tous les suffrages. On la voyait pour la première fois, et chacun l'admira. Le monde d'alors était bien différent de celui d'aujourd'hui. Vos seigneurs et vos grandes dames ne quittaient pas encore leurs comptoirs et leurs mansardes pour occuper des salons dorés. Il fallait une aristocratie réelle pour y être admis. On ne se contentait pas de celle de l'argent. Les hommes surtout avaient une bien autre tournure que celle de vos lions. C'étaient presque tous des officiers de la garde royale , des jeunes gens attachés à la diplomatie, quelques privilégiés n'ayant rien à faire que de porter un nom illustre et de dépenser noblement leurs fortunes de prince. La province nous envoyait ce

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qu'elle possédait de mieux , et en six mois nous formions ces nobles cœurs à l'élégance: nous leur apprenions par notre exemple à être tout à la fois distingués et affables. Ils savaient bien vite se présenter dans un cercle, ils adoptaient avec une merveilleuse facilité les manières dont le roi offrait un si parfait modèle. Ils aimaient la bonne compagnie, et s'ils s'égaraient quelquefois dans la mauvaise, c'était si secrètement que personne ne pouvait en être sûr. Les salons de madame la comtesse d'Appony, si épurés encore malgré sa position, n'offraient à cette époque aucun mélange. C'était peu après la querelle avec les maréchaux de France, au sujet de leurs titres, lorsque l'empereur d'Autriche refusa à ces vieux guerriers des duchés in partibus conquis avec leur sang, et qu'ils ont conservés malgré lui. Cette affaire amena une petite dissension avec l'am-

bassade, et ne fit pas néanmoins grand tort aux bals. Tout s'arrange avec le temps, parce que le temps arrange tout, excepté la beauté et l'amour qu'il efface.

En parcourant les salons , madame de Champville recueillit le tribut d'admiration dû aux grâces de Léonie. De toutes parts on entendit vanter cette nouvelle beauté, et le cœur d'Arthur jouit délicieusement de ces éloges. Il ne quittait pas sa cousine, son amour éclatait d'une façon incontestable. Dans le passage d'une porte, la comtesse sentit le bras de sa nièce frissonner sur le sien ; ses yeux se portèrent aussitôt vers un homme qui venait de la saluer.

— Mon Dieu! se dit-elle dans son cœur, terrifiée de cette rencontre ; si c'est lui ! il est toujours le même ! le bonheur de mon fils est perdu .

Depuis le bal de Tambassade d'Autriche, la comtesse avait conduit chaque soir Léonie dans le monde. Son mari exigeait d'elle cette déférence à sa volonté, elle s'y soumettait avec résignation, parce que son fils en paraissait joyeux, et que rien ne pouvait lui

coûter pour le bonheur de son fils. L'amour d'Arthur augmentait de plus en plus. Il plaçait toute son espérance dans cette belle jeune fille, qui devait lui appartenir bientôt. Fier de son choix, orgueilleux de sa noble passion, il ne la cachait à personne, il semblait heureux de cette passion même.

Léonie, au contraire, changeait à vue d'œil. Elle attribuait à la fatigue son état de langueur et l'amaigrissement de son visage. Le monde la tuait, disait-elle, et cependant elle iy courait chaque soir. C'est ainsi que sont toutes les jeunes femmes ; il semble qu'elles soient lasses de l'être et que la rage de vieillir les possède. 11 en est de nos belles années comme des amours dévoués , nous n'en sentons réellement le prix que quand nous ne les avons plus. Je vous l'ai dit très souvent ! J'ai entendu conter à madame de Villebelle qu'elle ne regrettait dans tous ses

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soupirants éconduits qu'un pauvre diable auquel elle avait imposé trois ans le supplice de lui prouver sa flamme par tous les sacrifices possibles, et à qui il était expressément défendu d'en dire un mot.

Il m'ennuyait à mourir, ajoutait-elle, et quand fatigué du sot métier que je lui faisais faire, il m'abandonna, je le pleurai presque ; je sentais son absence bien plus que je n'avais senti sa constante occupation de moi. Et puis, un amant qui se décourage nous fait craindre le départ des autres ; on a peur d'être moins jolie, puisqu'on peut être quittée : ce chien d'amour-propre se montre partout. *»

C'était déjà ainsi du temps de ma tante, sous monsieur le régent ! J'ai grand' peur , mon ami, qu'il n'y ait jamais de révolution dans ces choses-là.

' Voir le Jeu de la Reine, du même auteur.

Arlhur s'enivrait seul de son amour. Il admirait en silence la femme qu'il avait choisie, car il s'était fait une loi de ne pas la persécuter d'un sentiment qu'elle ne comprenait point, pensait-il. Et cependant ce sentiment la suivait partout, elle en retrouvait les soins dans les plus petits détails de sa vie. Sa contenance avec son fiancé en devenait plus embarrassée encore, elle prit le parti de ne s'apercevoir de rien, pour ne pas être obligée de le remercier. Son étal de langueur inquiétait toute sa famille, les yeux d'Arthur interrogeaient les siens avec angoisse , il cherchait à deviner un désir qu'il pût satisfaire. Hélas ! le pauvre jeune homme, il ignorait que d'un amour qui ne plaît pas, rien ne plaît. On en veut à ceux qui vous chérissent de ce qu'on ne le leur rend pas. Plus ils le méritent, et moins on leur pardonne. Tenez, voulez-vous un bon

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conseil, c'est-à-dire im conseil d'égoïste. Laissez -vous adorer, et n'adorez point, il n'y a que ce moyen d'être heureux ici-bas. Je suis désolée qu'à mon âge on ne fasse plus de passions. Oh ! comme je vous donnerais le bon exemple ! comme je me vengerais du passé !

La comtesse souffrait pour son fils de l'indifférence de Léonie. Son active surveillance entoura la jeune fdle de mille réseaux, elle la suivait partout , elle ne la laissait seule avec personne, elle ne lui permettait de recevoir aucune lettre qu'elle ne l'ait lue d'abord. Dans ses visites au couvent elle ne la quittait pas, et néanmoins elle ne put jamais acquérir la certitude que ses soupçons étaient fondés. Au bal, la beauté de Léonie lui attirait bien des hommages, qu'elle recevait avec dédain. Elle dansait tristement, enfin la tristesse était si empreinte sur sa

physionomie qu'elle faisait peine à voir. En vain sa tante l'interrogeait , en vain son oncle employait toute sa tendresse à provoquer sa confiance, on ne pouvait rien obtenir d'elle.

Un jour madame de Ghampville avait réuni quelques personnes à dîner. C'était un cercle intime, et dans lequel il ne se glissait pas d'intrus . On y parla donc à cœur ouvert, et ce fut une conversation assez curieuse. J'y étais et je me la rappelle parfaitement. Je vais vous la dire, mon enfant 5 vous y retrouverez le prochain de cette année-là un peu moins laid qu'il n'est aujourd'hui , mais avec les mêmes défauts, à bien peu de chose près.

— En vérité, madame, dit un jeune pair de France, vous ne savez pas les nouvelles ? Quoi ! vous ignorez les deux présentations qui ont eu lieu ces jours-ci, deux présenta-

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tions qui ont mis toute la cour en rumeur. D'abord la comtesse Alfred de Serval.

— Quoi ! la fille aînée de ce riche M. Chavert qui était si extraordinaire, dont on a tant parlé, et qui faisait tort à ses sœurs par ses mauvaises manières. On disait toujours: Mesdemoiselles Cliavert sont ridicules. Et à cause de cela, les pauvres cadettes, qui n'en pouvaient mais , dont l'une est charmante, se trouvaient maltraitées.

— C'est justement elle . Avant de vous conter cette fameuse réception aux Tuileries, il faut que vous sachiez ce qui l'a précédée. La comtesse Alfred était le mois dernier dans un château où on a beaucoup connu mademoiselle Ghavert, et il se trouvait là une jeune fille de la province, fort belle et fort spirituelle , qui se croit, et qui a raison, tout aussi grande dame que la

comtesse Alfred. Or, cette pauvre comtesse II. 19

était cousue d'armoiries : elle en avait aux bras, à la taille, aux doigts ; elle en avait de brodées, elle en avait de peintes : c'était un blason vivant. Comme les gens qui ont des habits neufs et qui n'ont point l'habitude de les porter, elle se mirait dans chaque glace ; on en riait tout haut. 11 y avait surtout une certaine explication qu'elle recommençait vingt fois par jour et qui faisait notre joie. Enfin mademoiselle de Torchère, impatientée de ces airs majestueux, s'amusa à lui faire répéter sa leçon, bien résolue à lui en donner une.

— D'où vient, madame, que ces armes sont surmontées d'une couronne ducale; monsieur votre mari n'est cependant que comte?

— Cette couronne a été donnée en récompense par Louis XV, ou LouisXVI, à mon père ou à mon grand-père, je ne sais plus lequel.

d'une femme du monde. 294

— A monsieur Gliavert, madame?

Je ne saurais vous rendre la malice de ces mots-là, car personne n'ignore que M. Chavert a débuté par être porte-balle.

— La belle comtesse dut être bien humiliée ?

— Nullement. Elle ne le sentit pas. Mais on le sentit pour elle. Eh bien ! elle a été présentée hier, si décolletée, que madame la dauphine s'en est scandalisée au dernier degré; encore prétendait-elle, mesdames , vous apprendre à vous habiller. Gomment la trouvez-vous, madame la marquise?

— Fort belle ; seulement elle a l'air d'un fiacre qui a ôté son numéro. Quelle est l'autre présentée?

— Oh ! celle-là, c'est autre chose, cellelà a fait crier tout le faubourg Saint-Germain au scandale. Il a fallu la protection, l'insistance d'une duchesse fort haut placée et

fort irréprochable, pour la faire admettre. Jamais on ne vit femme d'agent de change au château , mais la famille de cette duchesse s'est alliée à celle de madame Pillct (quelques-uns disent madame c/e Pillel), et cette alliance a causé Yliérésie dont nous nous plaignons tous.

— Quelle femme est madame de Pillet ?

— Vous avez vu son nom et son portrait dans toutes les chroniques intitulées fashionables. C'est la reine de la mode; elle joue le drame comme Léontine Fay, et s'habille comme une fée. Elle est charmante, elle est élégante et gracieuse ; cependant elle n'est pas jolie, elle n'a pas la taille droite, elle n'a pas l'air distingué. Son piedestla plus petite, la plus mince, la plus ravissante chose possible. C'est une personne qui ne manque ni d'esprit, ni d'instruction , ni de bonté ; à force de gaucherie, elle passe pour sotte.

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pour ignorante et pour méchante à l'excès. Cela vient de ce qu'elle est absolument privée de tact. Elle fait juste ce qu'il ne faut pas et oublie ce qui se doit. En visant à l'originalité, elle arrive au ridicule. Je lui ai connu, entre autres prétentions, celle de garder ses lettres dans une boîte sans les décacheter avant la fin du mois , ce qui est bien l'idée la plus bizarre et la moins spirituelle qui soit entrée dans une tête de femme. Elle le racontait à tout le monde.

— Ce portrait est fort ressemblant, répliqua madame de Champville. Pendant que vous y êtes, monsieur d'Erlin, et puisque vous jugez si impartialement, racontez-nous ce qu'est la nouvelle comtesse de Lireux, vous savez, cette belle étrangère qui vient d'épouser ce riche financier dont on a fait un comte.

— Puisque vous l'ordonnez, madame,

voilà ce que j'en sais. Elle est très célèbre et très célébrée. Quelle Odyssée il a fallu pour lui trouver un mari ! Enfin elle en a un qui lui fait mener grand train ; aussi est-elle grande dame, des cheveux, un talon comme si elle avait épousé un Montmorency. A propos de son talon, je ne puis résister au désir de vous conter une petite anecdote arrivée dans ce même château dont je vous parlais tout à l'heure, à cette même personne, h l'époque où elle ajoutait chapitres sur chapitres à son odyssée, sans pouvoir arriver au dénouement. Le prince de Kinsky fit annoncer sa visite par un de ses amis, la missive diplomatique finissait ainsi :

<r On dit que vous avez au château mademoiselle de Golmann , cette délicieuse personne. Je me prosterne devant tous ses charmes et particulièrement devant son talon. Je gage que vous

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n'appréciez pas tant qu'il le mérite ce talon plein de physionomie, A mon avis c'est une grande beauté qu'un talon, et celui de mademoiselle de Golmann passe tous ceux que je connaisse. »

Le prince était garçon alors ; et il est si beau d'être princesse ! Le lendemain , la jeune fille descendit avec un de ses souliers en pantoufle; elle avait mal mi pied ! Lorsque le courrier qui précédait la voiture du prince fit claquer son fouet dans la cour, je remarquai un léger changement dans la position de la belle sur le canapé où elle était étendue. La robe se releva tout naturellement, et le talon parut à travers un bas de fil très clair, aussi couleur de rose et aussi arrondi que s'il eût été possible à la malade de s'appuyer sur ce pied-lh. Le prince le vit, l'admira sans doute, mais il s'en tint à l'admiration ; et plusieurs années après, made-

moiselle de Colmann dut se contenter d'être à peu près comtesse. Depuis que cette couronne a surmonté son écusson, elle est devenue l'exemple des femmes ; elle a acquis l'estime et la considération de tout ce qui sait apprécier une bonne maison et cent mille livres de rente. Aussi, assure-t-on qu'elle a oublié le passé aussi complètement que s'il n'y en avait jamais eu. C'est une grâce d'état.

— On lui attribuait un mot que je ne crois pas lui appartenir, d'après tout ceci. Elle causait , prétend l'histoire, avec une vieille femme qui regrettait sa jeunesse et les mœurs d'autrefois.

— Hélas! répondit madame de Lireux , aujourd'hui nous sommesvertueuses à manger du foin.

— Le mot n'est pas d'elle , madame , je vous l'atteste, elle a trop d'esprit pour cela.

d'une femme du monde. 297

— A propos de mariage, s'écria étourdinient un ami d'Arthur, savez-vous que nous perdons l'élégant , le beau par excellence , notre prodige de quarante ans , le colonel d'Auray; il épouse une héritière anglaise dont le fils sera duc et pair : c'est magnifique.

Je n'oubHerai jamais la scène muette qui se passa alors. Léonie , indifférente jusquelà à la conversation , releva la tête au nom du colonel d'Auray. Elle écouta avec une étrange fixité dans le regard. Lorsque le jeune homme eut fini de parler, sa tête retomba , ses yeux se fermèrent et elle ne remua plus. La comtesse , qui ne la perdait pas de vue , alla vers elle et lui glissa quelques mots dans l'oreille. L'enfant joignit les mains, et j'entendis qu'elle répondait à sa tante par une question.

— Oh! dites-moi, dites-moi si je suis riche?

Madame de Champville la contempla un instant avec une inexprimable expression de pitié, elle était très pâle et semblait avoir oublié le reste du monde. Heureusement les causeries étaient fort animées, et personne ne s'aperçut de cet incident.

— Hélas! non, répliqua-t-elle enfin, vous n'avez rien , ma pauvre petite , rien que ce que votre oncle vous donne.

Léonie s'évanouit. Nous sortîmes tous.

J'avais la mort dans le cœur, je venais de découvrir un de ces drames cachés , un de ces drames de famille, dans lesquels nous sommes tous acteurs et qui effaceraient ceux du théâtre , si on pouvait les connaître. Mais le livre le plus vrai , le plus touchant est celui qu'on n'écrit pas.

Le lendemain j'envoyai savoir des nouvelles de Léonie , on me répondit qu'elle avait pris le lit , qu'elle était fort malade ,

et que les médecms craignaient pour sa vie . Le soir du second jour elle demanda à sa tante la permission d'envoyer une lettre à mademoiselle d'Auray et la supplia de ne point la lire.

— Je vous promets de vous montrer la réponse , ma bonne tante , et de tout vous confier après , mais il faut que ma lettre lui arrive intacte , de là dépend tout mon avenir.

Madame de Cliampville y consentit , la lettre fut envoyée. En attendant la réponse, Léonie resta le visage caché dans son lit et sans prononcer une parole. La comtesse avait éloigné son fils , elle se réservait la connaissance exclusive de ce secret , afin de conserver la liberté d'agir selon les circonstances. Après plus d'une heure d'absence, le messager revint. Léonie , en recevant cette lettre , pâlit extrêmement.

— Ma bonne tante, dit-elle, encore un acte d'indulgence. Laissez-moi lire seule cet arrêt décisif , car c'est mon arrêt, voyezvous, c'est celui de votre fds, je ne vous cacherai plus rien après. Il faut que mon supplice ait une fin. Mais dites-moi que vous consolerez Arthur, quoi qu'il arrive. Ne me laissez pas l'horrible remords d'avoir flétri son existence et la vôtre, à vous qui ne vivez que pour lui.

— Mon enfant, j'ignore ce que vous allez me dire, je crains de le savoir, et je frémis d'avance des suites que cet aveu peut amener. Soyez tranquille néanmoins, je veillerai à tout, je déchirerai mon propre cœur en morceaux pour épargner celui d'Arthur, et pour cacher à M. de Champville une vérité dont la connaissance le tuerait peutêtre. Calmez-vous, il ne faut jamais désespérer de Dieu ni de la Providence. Je vous

d'une femme du monde. 50^

laisse; priez, ma fille, si vous êtes frappée, la prière est le bouclier de la douleur.

En disant ces mots, la comtesse embrassa sa nièce et se retira dans son oratoire, où elle pria avec les larmes d'une mère, le plus saint des holocaustes.

— Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle , n'êtesvous pas apaisé encore et voulez-vous que l'expiation retombe sur l'innocent comme sur le coupable.

Lorsqu'elle rentra dans la chambre de Léonie, la jeune fille était assise sur son lit, dans un calme apparent. Le médecin de la famille, qu'on avait fait appeler, se présenta en même temps que la comtesse.

— Docteur, lui dit Léonie, il ne faut pas me traiter ici en enfant. Les affaires que j'ai à régler sont importantes. Croyez-vous que je puisse me rétablir, et combien de temps me reste- t-il encore à vivre?

— Mademoiselle, vous êtes bien jeune et je ne saurais prononcer dans une question aussi grave. Ne pensez pas à cela. A votre âge, la nature a des ressources immenses. Je sais que nous avons été appelé bien tard; je sais que vous avez imprudemment caché une affection interne, qui, prise à temps, eût été promptement guérie. Mais rien n'est encore désespéré. Je vous conjure de chasser ces craintes et de songer uniquement à votre santé.

— Des craintes ! reprit Léonie souriant amèrement. N'importe, je vous crois ; j'attendrai ; cela viendra.

La pauvre petite îi'aifent/i^ pas longtemps. Le soir même, la fièvre reprit avec une telle violence, que le médecin en fut tout à fait effrayé.

— Une heure de calme! criait la jeune fille; une heure de calme! quand je devrais

d'une femme du monde. 505

la payer de deux jours de vie ; donnez-la moi, il me la faut ; j'en ai besoin pour une grande œuvre.

Le calme vint de lui-même , après une violente crise.

' — Hatons-nous, ma tante, le temps vole; appelez mon oncle, appelez Arthur. Il faut que je parle, la mort me presse.

Quand la famille fut réunie autour d'elle, Léonie parla ainsi :

— «Je suis bien malheureuse de ce que

je vais vous dire, bien malheureuse de ce

que je vais mourir, non pour moi, mais

pour vous ; pour vous, Arthur , qui méritez

tant de bonheur ; pour vous, mon oncle et 11. 20

ma chère tante, car je sais tout ce que je vous dois et je sais que je suis ingrate. C'est pour me justifier que je m'inflige cette terrible confession ; vous apprendrez comment je lus entraînée, à quelle séduction puissante j'ai cédé , et peut-être alors me pardonnerez-vous et ma mort et ma faute. Si vous daignez écouter ma dernière prière, si vous voulez que j'emporte au tombeau un doux souvenir, parmi ceux qui m'accablent, vous serez miséricordieux pour tout le monde , vous ne chercherez pas à punir, vous oublierez !

1 Je vous affligerai cruellement , mon cousin ; pourtant après cet aveu nul autre ne me coûtera. Je ne vous ai jamais aimé d'amour. En vain la prévoyance éclairée de votre mère a tout mis en œuvre pour faire naître chez moi ce sentiment, en vain elle m'a caché les projets de notre famille pour

d'une femme du monde. 507,

ne pas me laisser croire à la nécessité irrévocable de m'y soumettre. Je n'ai pu avoir à votre égard qu'une affection de sœur , et c'est bien peu de chose , en échange de ce que vous m'avez donné.

« Depuis mon entrée au couvent jusqu'à l'automne dernier, je n'ai songé qu'à mes études et à mes plaisirs déjeune fdle. Ma vie s'écoulaitdouce et calme, je voyais sans peine le moment de quitter la pension et d'unir mon sort au vôtre , Arthur. Quoiqu'on ne m'eût jamais avoué cet arrangement , je le pressentais , et si je ne le désirais pas , au moins étais-je bien loin de le redouter. Au mois de septembre, ma tante étant aux Pyrénées, mon oncle m'emmena à Champville et j'y passai un mois seule près de lui. Hélas ! c'est là que se décida le malheur de ma

vie.

« Muiede Bagnols demanda à mon oncle

de me laisser aller pendant quelques jours dans la compagnie de sa nièce , Mlle d'Auray. Mon oncle, qui craignait que je ne m'ennuyasse et qui avait la plus grande confiance dans la marquise, son amie depuis trente ans , y consentit sans difficultés et je partis bien heureuse. Le château était plein de monde. On annonçait plusieurs fêtes dans les environs, nous faisions trois toilettes par jour , c'était un salon de Paris ouvert depuis le matin jusqu'au soir. Je fus enivrée des hommages que l'on m'offrit ; ravie des plaisirs que j'ignorais encore, la tête me tourna de joie. Si ma tante eût été près de moi, sans doute ses sages conseils m'eussent arrêtée à temps, mais j'étais seule !

« Parmi les hommes que je rencontrai, il en était un dont la beauté et l'esprit se remarquaient entre tous , quoiqu'il ne fût pas

d'une femme du monde. 309

de la première jeunesse. Il ne fit d'abord aucune attention à moi , et, je ne sais pourquoi, cette singularité m'occupa. Je le craignais horriblement, il m'intimidait au point de me rendre stupide en sa présence. Je disais quelquefois à Elisabeth :

« — Je ne m'étonne point que ce monsieur ne me regarde pas ; dès qu'il paraît , je suis idiote.

« Un jour, il y avait grand bal chez madame de Bagnols ; tout le pays devait s'y rendre. Nous avions projeté , avec mon amie, de nous parer de fleurs naturelles. Je descendis au jardin, et je me mis à parcourir les bosquets pour chercher les plus jolies. J'avais cueilli un gros bouquet et je m'étais assise sur le gazon , je tressais ma couronne, lorsque je vis venir à moi celui dont la présence m'embarrassait toujours. Mon premier mouvement fut de m'enfuir ; mais

il fallait passer près de lui, je n'osai pas. Je restai donc h ma place , convaincue qn'il ne ferait pas plus attention à moi que d'ordinaire. Il s'approcha, je tremblai au point de laisser tomber mes fleurs.

« — Mademoiselle , me dit-il , avez-vous besoin d'être aidée dans ce joli travail?

« Oh ! mon Dieu ! je me rappelle toutes ses paroles! — Il s'assit près de moi.

<r — Vous ne me répondez pas. Il est donc vrai que vous me haïssez? Chacun vante votre esprit; et je n'ai pu le connaître encore. Vraiment c'est avoir du malheur.

« Je ne doutai pas qu'il ne se moquât de moi ; je devins plus timide encore , et je baissai la tête en continuant ma guirlande.

«: — Toujours le même silence ! Vous voir si jolie et vous rendre muette ! C'est peu flatteur moi, et il faut que je vous sois bien odieux.

DUNE lEMiME DU MONDE. 511

« — Oli , non! monsieur , m'écriai-je, mais vous me faites peur.

(T — Peur, mademoiselle ! c'est beaucoup d'honneur pour moi. Et d'où vient cela?

« — Je ne sais... mais j'ai peur.

e — Vous avez cependant bien des motifs de vous rassurer; n'êtes-vous pas entourée d'hommages et de flatteries? n'entendezvous pas répéter vingt fois par jour que vous êtes belle et charmante'^

e — Oui ! mais a^ous ne me l'avez jamais

dit, vous.

« — Je suis trop fier, mademoiselle, pour adresser des compliments à une personne qui ne m'honore pas même d'un coup d'œil, et je vous croyais , je vous l'avoue, bien audessus de ces fadeurs banales.

« En ce moment, le fil dont je me servais cassa sous mes doigts , et toutes les fleurs se répandirent autour de moi ; j'en fus cou-

verte ; quelques-unes s'efi'euillèrent. Il en ramassa une des plus épanouies et se mit à l'efFeuiller aussi.

« — Vous êtes bien jeune, mademoiselle, reprit-il d'un air mélancolique ; vous ignorez la vie et ses déceptions. Vous ne savez pas qu'un homme de mon âge a perdu toutes les illusions du vôtre , et combien c'est peu de chose qu'une existence ainsi décolorée. Vous vous plaignez de mon indifférence. Eh ! mon Dieu ! je suis indifférent à tout, je n'ai plus dans l'imagination un seul désir, plus dans le cœur un seul sentiment qui n'ait été brisé comme cette rose que je brise. Je vis , parce que je vis , sans but et sans espérance. De quel droit seraisje venu flétrir vos pensées enfantines de mon souffle glacé ? Je fuis tout ce que je vois de susceptible d'éveiller mes regrets. Semblable à un ange déchu, j'envie les ailes des

d'une femme du monde. 345

séraphins , moi qui ne peux plus quitter la terre. Je ne suis pas méchant, je me sens trop découragé pour cela, je ne suis rien. Vous voyez qu'il n'y a pas de quoi vous effrayer ; vous voyez qu'il faut me plaindre et non pas me narguer comme vous l'avez fait jusqu'ici ; je suis bien peu redoutable.

« Pardonnez-moi, Arthur, mais ce langage ignoré de moi, mais cette beauté si noble, si bien d'accord avec ses paroles, mais surtout l'expression de tristesse si profondément empreinte dans tous ses traits, firent sur moi une impression inattendue. J'osai le regarder, et toute ma frayeur s'évanouit. Il ne me regardait point, lui, il continuait à effeuiller des roses.

<r — Oh ! mon Dieu , monsieur, murmurai-je tout émue, vous êtes donc bien malheureux ?

< Il sourit de nouveau de ce même sou»

Ol4 MEMOIRES

rire qui me perçait l'âme comme une flèche.

« — Cela vous étonne, mademoiselle, qu'on soit malheureux d'être seul au monde, et de ne rien sentir; je le conçois, vous avez seize ans. Tressez vos couronnes, ajouta-t-il en se levant, et veuillez m'excuser d'avoir mêlé mes sombres discours h vos préparatifs de fête. Voilà mon emblème à moi.

« Et il ramassa une scabieuse qu'il emporta en s'éloignant.

<r Je revins toute rêveuse auprès de mon amie ; le soir au bal je portais une garniture de scabieuses et de boutons de roses. Quand il me vit ainsi parée, il s'approcha et me jeta en passant seulement ce mot : Merci ! Puis il alla se placer près d'une porte, et il ne bougea plus de la soirée.

<r Je ne puis rendre compte de ce que j'éprouvai . Je ne le regardais pas et je le voyais en quelque lieu que je fusse, je sentais ses

D'UNE FEMME lîU MONDE. 515

yeux sur les miens , je frissonnais malgré moi. Je m'éloignais de lui et j'y revenais involontairement. Cette soirée me pèse encore sur le cœur par le souvenir : depuis lors je n'ai pas eu une minute de repos.

<r On parlait beaucoup de l'amour violent inspiré par cet homme à une jeune et charmante veuve ; je n'avais pas même écouté ces propos; de ce moment je les dévorai tous, et je remarquai avec surprise qu'il se montrait très indifférent à cette passion, si flatteuse pour lui. La pauvre femme s'en mourait de chagrin. Je crus, simple et folle enfant, qu'il ne s'en était pas aperçu, et je me résolus à l'éclairer là-dessus dès que je pourrais lui parler. L'occasion ne tarda pas à se présenter. On se promenait dans le parc , Elisabeth me donnait le bras; il vint à nous. Nous nous mîmes à causer intimement, et je lui demandai si la certitude d'être aimé

d'une femme digne de lui ne le consolerait pas et ne rendrait pas un peu de jeunesse à son âme.

« Il tressaillit et me regarda.

« — Dites-moi cela, repris-je; j'ai besoin de le savoir.

« — Oui... sans doute... balbutia-t-il, en me regardant toujours.

c — Eh bien ! soyez donc heureux , car madame de*** vous aime ainsi.

« — Eh ! mon Dieu! je le sais de reste , me répondit-il.

ff Je ne revins pas de mon étonnement.

« — Ce n'est pas cela qu'il me faut ! ajouta-t-il.

« Trois jours après, on annonça qu'un courrier venait d'arriver, porteur de sa nomination à un grade important.

« — Votre ambition est satisfaite , lui dis-je; l'ambition, c'est un intérêt dans la

vie. Ne serez-vous donc pas moins triste ?

« — Ce n'est pas cela qu'il me faut , me répondit-il encore, le bonheur n'est pas là.

<r Et depuis ce temps il devint mille fois plus mélancolique; il se mit à fuir le monde, à me fuir surtout. J'en fus blessée, je retournai près de mon oncle.

« Une nuit, il faisaitun admirable temps, j'avais ouvert ma fenêtre ; je regardais la lune, le ciel, le feuillage à moitié éclairé et les grandes ombres ; je m'enivrais du parfum des roses, je pleurais sans en connaître la raison. Une pierre tomba auprès de moi; j'eus peur; mais voyant que tout était tranquille, jela ramassai. Elle était entourée d'un papier sur lequel il y avait seulement ces mots :

« Si vous voulez sauver un malheureux, « ouvrez la porte de votre chambre qui donne « sur l'escalier de service et attendez-moi.»

« Suivait son nom de baptême. Effrayée, tremblante plus de sa douleur que de ma crainte, j'ouvris sans avoir seulement pris le temps de réfléchir. J'attendis ainsi quelques minutes, les yeux fermés, sans oser les lever ni sur la porte ni sur la fenêtre; enfin ma conscience se réveilla, je sentis que je faisais mal, je courus à la porte et je la refermai au verrou. J'entendis monter doucement, mon cœur battait à m'étouffer. 11 arriva, et trouvant la porte close, il frappa un coup si léger que je le devinai plutôt que je ne l'entendis. Je ne quittai pas ma place; il frappa de nouveau, je ne répondis pas davantage. Il y eut un quart d'heure de silence pendant lequel je ne respirais pas; ses sanglots étouffés arrivèrent à mon oreille. Il pleurait!... Que vous dirai-je? Je tremblai qu'on ne l'entendît, l'appartement de mon oncle était si près (on m'avait donné

d'une femme du monde. , 54 9 celui de ma tante ) ! Je me sentis surtout brisée de sa souffrance, j'iiésitai longtemps, je combattis... Je finis par ouvrir ! d

En ce moment, la comtesse et Arthur jetèrenttous les deux un cri déchirant. Léonie, qui pendant ce long récit avait été obligée de s'interrompre plusieurs fois, tant sa faiblesse était grande, se trouva presque mal. Arthur ne se connaissait plus de fureur ; sa mère, écrasée sous le poids de ses larmes, semblait avoir perdu la raison.

— Son nom ! criait le malheureux jeune homme , son nom ! Oh ! Léonie , revenez à vous, et apprenez-moi son nom?

Léonie revint h elle, et prononça d'une voix faible :

— <r Je ne vous le révélerai jamais, mon cousin ; car je ne veux pas que vous me vengiez. J'ai seulement désiré vous faire connaître les raisons qui m'avaient éloignée

de vous. J'ai cédé à la plus puissante des séductions, celle de se savoir nécessaire à la vie d'un homme de ce caractère , d'un homme qui semblait jeter loin de lui avec tant de dédain l'amour des autres femmes et les hochets delà fortune. Maintenant j'ai la certitude qu'il m'a trompée , que tout cela n'était qu'un jeu; et je meurs, parce qu'il n'est pas digne de moi, et que je ne suis pas digne de vous. »

Le comte, resté enseveli dans ses pensées pendant toute cette scène, se leva lentement et s'approcha de sa nièce :

— J'ai promis à mon frère mourant de servir de père à cette orpheline qu'il me confiait ; j'ai promis que ma maison serait la sienne, que mon fils serait son protecteur, et, quelque chose qui arrive, je tiendrai mon serment. Arthur doit renoncer à vous, Léonie; mais comme il est homme d'honneur.

il remplira l'engagement que je prends ici (le vous donner la moitié de ma fortune en dot. Maintenant , le nom de cet homme : il vous épousera , sans qu'il soit besoin de l'y contraindre.

La physionomie mourante de Léonie se ranima à cette proposition ; elle essaya de se lever et de joindre les mains en signe d'actions de grâces.

— Il est trop tard, murmura-t-elle.

Quelques heures après elle expira, sans avoir repris connaissance.

La fureur d'Arthur ne connaissait pas plus de bornes que son désespoir. Il se jeta sur ce corps inanimé avec des cris qui déchiraient le cœur de sa mère.

— Je saurai son nom, s'écria-t-il, et je le tuerai, cetinfâmequi a détruit lebonheur de ma vie, qui a tué mon seul amour. Ma mère ! ma mère! Son nom! Oh! par pitié, dites-le-moi'

Et il baisait frénétiquement les mains de sa cousine. Il s'aperçut qu'elle serrait entre ses doigts un papier chiffonné ; plus prompt que la pensée, il s'en empara. La comtesse voulut le lui arracher, il n'était plus temps. Voici ce qu'il contenait :

« Hélas ! il n'est que trop vrai, ma pauvre enfant , mon frère se marie. J'ai été frappée hier comme de la foudre. Il est venu ici, où, après bien des phrases, il m'a avoué ce que je regarde comme une mauvaise action, en me chargeant de t'y préparer. Votre manque de fortune à tous les deux est la raison qu'il m'a alléguée. — Je trouve un grand parti, a-t-il ajouté; elle est fiancée à son cousin : il faut de la raison , et malgré mon amour pour elle, je sens que notre bonheur mutuel exige une rupture. Je lui écrirai, mais elle a dû le pressentir déjà. Elle ne m'a plus rencontré dans le monde, j'ai fui à

d'une femme du monde. 925^

dessein les occasions delà voir. — Je savais combien lu avais été blessée de cette indifférence, je lui en avais tait des reproches, le motif ne m'en est que trop expliqué maintenant ! Pauvre amie , prends courage. Je ne puispardonneràmonfrère sa conduite, je ne puis lui pardonner surtout de ra'avoir prise pour confidente d'une intrigue aussi basse. Je voudrais voler vers toi , je ne le puis , hélas! Crois-moi, avoue tout à ta tante, elle arrangera les choses pour le mieux. Oh ! je n'aimerai jamais un homme, puisqu'ils sont ainsi! Il avait tant juré que tu deviendrais sa femme ! Aie du courage, encorejune fois , Dieu te secourra; mais nous sommes bien nialheureuses toutes deux !

<r Elisabeth d'Auray. »

— Patience, pauvre Léonieî continua Arlliur après avoir lu cette lettre. Oh! sois

tranquille , tu seras vengée !

— Mon fils, interrompit la comtesse, déshonorerez-vous la mémoire de votre cousine, en proclamant sa faute ? Nous forcerezvous à rougir devant le monde entier ? Que ce secret reste enseveli entre nous , qu'il ne sorte pas de cette chambre. Nous rendrez-vous notre fille , et ne sommes-nous pas assez malheureux , sans que vous nous donniez un chagrin de plus ?

— Vous comprenez bien, ma mère, que cet homme et moi nous ne pouvons demeurer tous les deux sur la terre , il faut qu'un de nous deux meure. Et ce sera lui , car le ciel est juste.

— Arthur, retenez bien ce que vous allez entendre. Ici , sur le corps de cette pauvre victime, en présence de Dieu , en présence de mon mari , je jure que je ne survivrai pas une heure à cet horrible duel. Et vous ne voulez pas me tuer, mon Arthur ,

d'une femme du monde. 325

n'est-ce pas que vous ne le voulez point?

— Ma mère, je ne puis, je ne puis vous promettre de me déshonorer même pour sauver votre vie. Quoi! cet homme qui a causé la mort de ma fiancée vivrait heureux et tranquille quand il m'a tout enlevé ! Quoi ! il pourrait se vanter d'avoir ravi l'honneur et la vie à Léonie de Champville sans qu'Arthur de Ghampville l'eût puni ? Mais ce n'est pas possible ; mais il faudrait que je fusse un lâche, un infâme , si j'y consentais. Et vous-même , ma mère , vous oubliez qui vous êtes, vous oubliez votre noble caractère quand vous me défendez la vengeance.

— Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi , s'écriait la pauvre mère.

— Je suis meilleur juge que vous dans tout ceci , Arthur ; vous connaissez ma sévérité dans ce qui regarde l'honneur de ma

famille. Je suis votre père , et vous devez m'obéir. Je vous ordonne donc de vous retirer chez vous, d'y rester jusqu'à demain matin. Je vais peser les circonstances de cette malheureuse affaire, et je vous donne ma parole d'officier et de gentilhomme que s'il est nécessaire de la poursuivre , je ne m'opposerai pas h ce que vous le fassiez. Si l'autorité des parents est sacrée , c'est surtout dans une occasion comme celle-ci. Rappelez votre raison, votre courage, et regardez votre mère , ses larmes vous prêteront de la force.

Arthur se jeta dans les bras de la comtesse et promit d'obéir aux ordres qu'il recevait du général. Celui-ci le regarda sortir en secouant la tète, et dit tristement :

— C'est un noble et généreux enfant , madame ; il est dommage de l'exposer au fer d'un malhonnêlt! homme. Mais , hélas !

DUNE FEMME DU MOiNDE. 527

je crains qu'il ne soit bien difficile de l'éviter. Rentrez aussi chez vous , mon amie, reposez votre tète , et espérez en Dieu. J'ai de grands devoirs à remplir. Je n'y faillirai pas. Mon pauvre frère m'inspirera , et le ciel viendra à notre aide.

Quand la nuit fut arrivée, la comtesse appela sa femme de chambre, et lui ordonna d'aller chercher une voiture de place. S'enveloppant d'un chàle et d'un long voile , elle descendit et sortit seule de son Jiôtel , sans avoir donné aucun renseignement et sans dire à quelle heure elle rentrerait.

Convenez, mon cher Edouard, qu'il y a d'étranges événements dans la vie intime, et que souvent on serait tenté d'accuser la Providence , lorsqu'on la voit accabler de tant de maux une pauvre créature innocente

et malheureuse. C'est que nous ne savons pas le secret de ses douleurs, c'est que nous nommons souffrance ce qui n'est peut-être qu'un châtiment. Il n'y a pas une de nos fautes qui ne porte en elle-même le germe de sa punition. Celles qui sont le plus sévèrement et le plus sûrement expiées, ce sont les fautes du cœur. Presque toujours elles engendrent l'ingratitude, bien plus certainement encore l'oubli. Dieu se sert de ces tortures pour rappeler à lui les âmes d'élite ; l'amour, c'est le creuset où l'or s'épure. Après ces épreuves il n'y a plus que le ciel.

Madame de Champville se fit conduire dans la rue de la Ghaussée-d'Antin, et demanda au concierge d'une maison d'assez belle apparence si le colonel dlAuray était chez lui. On lui répondit qu'il était sorti depuis plusieurs heures, mais que si elle

voulait monter, elle trouverait son valet de chambre. Elle monta, pouvant h peine se soutenir. On la conduisit dans le cabinet de M. d'Auray et on la laissa seule.

Elle resta d'abord sans rien voir, sans rien chercher ; peu à peu elle releva la tête, et se mit à examiner la demeure de ce* homme qui tenait peut-être la vie de -son fils entre ses mains. En face d'elle, sur un bureau surmonté de trophées d'armes, elle aperçut une petite boîte, de forme bizarre, et aussitôt son attention s'y concentra tout entière. Elle prit le coffre, le retourna dans tous les sens, chercha un ressort caché et l'ouvrit. Un portrait se présenta à sa vue.

— C'est bien cela, s'écria-t-elle; il n'ti pas tout oublié. Oh! il m'entendra, j'ai bon espoir.

Et son regard mélancolique se porta de nouveau autour d'elle; elle découvrit dans

toutes les parties de cet appartement d'autres souvenirs, d'autres gages d'amour. Des portraits, des ouvrages de femme, des lettres à moitié ouvertes , enfin tout cet intérieur d'homme à bonnes fortunes que quelquesuns affectent de dissimuler, et que nul d'entre eux ne sait cacher tout à fait.

— Voilà sa vie , et voilà la mienne , se dit la comtesse : des succès , du bonheur, de l'oubli pour lui; des larmes, des souffrances et l'isolement pour moi. Hélas! d'aujourd'hui seulement la douleur l'atteindra peutêtre !

La boîte au portrait restait ouverte , elle la considéra de nouveau.

— J'étais ainsi ! Qu'il y a loin de ce visage flétri à cette fraîche et jeune physionomie ' Oh ! le regret, le regret! c'est l'enfer de cette vie; c'est peut-être aussi l'enfer de l'autre !

d'une femme du monde, 555

On sonna à la porte de l'appartement , un bruit de pas retentit dansTanticharabre : c'était le colonel.

— Je n'y suis pour personne , disait-il d'un ton brusque à son valet de chambre.

— Excepté pour moi , colonel d'Auray , interrompit la comtesse en ouvrant la porte.

Le colonel fit trois pas en arrière.

— Vous , madame , vous ici !

— Oui , moi, moi ici, moi qui ne sortirai pas que je ne vous aie parlé , que je n'aie obtenu de vous ce que je désire. Je viens ici en mère , colonel d'Auray, et Dieu lui-même écoute la prière d'une mère !

— Eh bien , madame, entrez donc, puisque vous le voulez. Mais, mon Dieu ! qui a pu vous inspirer une semblable démarche? je vous écoute, que me voulez -vous?

— Ce que je veux ! Mais vous ne savez donc pas que Léonie est morte? vous ne sa-

vez donc pas qu'elle était la fiancée de mon fils, que mon fils a tout appris, qu'il veut votre vie, que je suis au désespoir, que je viens vous supplier de fuir ce duel abominable? car vous êtes déjà meurtrier une fois , vous avez déjà les mains sanglantes, et Dieu vous punira, monsieur, si vous n'achetez pas votre pardon par un sacrifice.

— Je ne chercherai pas votre fils , madame , mais je ne puis le fuir. Yous ne sauriez exiger de moi que je me déshonore.

— Et ne m'avez-vous pas déshonorée , vous, monsieur? et n'avez-vous pas exigé de moi que je foulasse aux pieds les devoirs les plus sacrés de mon sexe et de ma position? Vous avez donc tout oublié , Gustave? ma voix, la voix d'une femme que vous avez aimée, n'a donc plus de pouvoir sur vous? Rappelez le passé , rappelez les souvenirs que j'invoque comme un bouclier pour mon

d'une femme du monde. 555

enfant. Vous m'avez tant de fois juré un amour éternel ! je vous ai vu à naes genoux épiant un de mes désirs pour le satisfaire, et maintenant que je vous demande la vie de mon fils , vous me repousseriez ! Non , non , Gustave, la chose est impossible.

Le colonel fit un geste pour l'éloigner de lui , elle reprit ;

— J'ai tout entendu de la bouche même deLéonie ; j'ai reconnu dans l'habileté avec laquelle elle fut séduite les mêmes ruses employées jadis contre moi, et dans les mêmes lieux, dans les mêmes circonstances. Oh!

quand cette pauvre petite racontait ses émotions , lorsqu'elle me dépeignait votre première entrevue , vos supplications , vos larmes, ses craintes, ses combats, sa chute enfin, il me semblait écouter ma propre histoire ; cet escalier que vous aviez appris à connaître pour moi et que vous remontiez

pour elle, ce billet, ces menaces ! monDieu ! mon Dieu ! Gustave, tout cela fut semblable. Et deux mois après cette faute, l'expiation commença, vous me quittâtes, mon mari revint, je préludai à cette vie d'isolement et de remords que j'ai menée depuis vingtans : car depuis vingt ans, vous le savez bien, je n'ai pas quitté les lieux où je fus coupable ; depuis vingt ans j'ai cessé de vous voir, et vous, Gustave, vous avez cessé de m'aimer. Je me suis consacrée en entier à mon fils, j'ai veillé sur sa jeunesse , j'ai demandé le pardon de ma faute, pour que les suites n'en retombentjamaissurlui. Et vous, monsieur, vous qui ne m'aviez rien laissé en me fuyant si vite, vous qui ne m'avez pas même cherchée après une aussi longue séparation, vous qui avez été mon premier , mon unique amour, vous m'avez enlevé ma seule consolation, le bonheur de mon fils. Sans res-

d'une femme du monde. 557

pect pour nos liens brisés, vous avez séduit ma nièce, la fiancée d'Arthur ; vous avez causé sa mort ; et quand je vous supplie, pour prix de tant de maux , de tant d'offenses, de fuir, de m'éviterun dernier coup, de me conserver mon enfant, vous me répondez que vous ne pouvez pas vous déshonorer pour moi ! C'est là qu'est le déshonneur, monsieur, et non pas dans la réparalion que je vous demande.

— Merci ; madame, encore une fois, je ne reculerai pas devant une provocation. Les choses peuvent être poussées si loin que ma volonté même ne les arrêterait point. Je tremble de vous voir ici, si monsieur de Ghampville, si votre fils s'apercevaient de votre absence, s'ils vous savaient chez moi, ce que vous voulez éviter arriverait bien plus sûrement.

— Vous cherchez à vous débarrasser de II. 22

558 MÉMOIUKS

moi, monsieur, car ma présence est un reproche pour vous, je vous rappelle deux vielimes; mais je ne m'en irai point que je n'aie votre promesse, votre promesse irrévocable ^'empêcher à tout prix ce combat. Ce ne sont pas des mots en l'air que je veux, c'est un serment. Je l'exige et j'en ai le droit.

— Non, non, madame, cela ne se peut pas. Vous ignorez donc ce que c'est que l'honneur d'un homme, d'un militaire ? 11 y a des insultes qui veulent du sang.

— Quoi ! vous appelez cela de la bravoure ! Vous , connu par votre habitude des armes, aller vous mesurer contre un enfant sortant à peine des bancs de l'école ! Ce serait un assassinat et non pas une victoire. Tout le monde vous accuserait, vous seriez plus déshonoré de la sorte, croyez-moi.

Le colonel s'éloigna encore et ne répondit pas.

— Je l'ai prié aussi, ce malheureux jeune homme ; comme vous il a été sourd h ma prière. Lui, au moins, il avait un prétexte: il est offensé , il a perdu par vous tout ce qu'il aimait. Vous ! que vous a-t-il fait? Que lui reprochez-vous? N'est-il pas aussi votre victime?

— Il m'a insulté, madame, insulté grièvement et devant témoin.

— Déjà ! Oh ! Gustave, me voilà à vos genoux, me voilà à vos pieds ; ne donnez pas de suite à cette querelle, vous ne le pouvez pas, vous ne le devez pas.

— Madame, vous me navrez, mais...

c'est impossible, encore une fois.

—«-Eh bien! sachez donc un secret terrible, un secret que je n'ai pu dire à mou fils, que je voulais vous cacher, que je voudrais ca(^her au monde entier: vous me l'arrachez malgré moi, Dieu mopardounera de vous le révéler.

Vous ne vous battrez pas contre Arthur, parce que.... Arthur est votre fils.

— Oh ! mon Dieu ! s'écria le colonel , madame, que dites-vous? Cela est horrible ! cela n'est pas !

— Plût à Dieu ! je ne me serais pas condamnée à vingt ans de larmes! Oui, Arthur est votre fds ; quand vous m'avez quittée si brusquement, je le portais dans mon sein ; je ne vous l'avais pas avoué encore ; je n'osais point. Mon mari revint ; alors je sentis toute l'étendue de ma faute , le courage me manqua aussi pour la lui apprendre ; il ne s'en douta jamais , et , lâche que je suis, je supportai la honte de lui voir adopter l'entant de l'adultère plutôt que celle de rougir devant lui. Je fus très malade tout le temps de ma grossesse; nul ne fut surpris de mon accouchement prématuré. Vous étiez à l'armée ; notre liaison avait été si courte ; elle

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s'était formée à la campagne, dans un très petit cercle ; on n'eut pas de soupçons. Je m'imposai la loi de garder pour moi ce secret: je jurai que vous n'en auriez jamais connaissance, et si vous ne m'y aviez pas forcée , je n'aurais pas manqué à mon serment.

Pendant que la comtesse parlait, le colonel était resté anéanti sur un fauteuil, la tête cachée dans ses mains. Il ne répondit pas d'abord. Enfin, il s'approcha d'elle, et lui dit d'une voix entrecoupée de sanglots:

— Amélie , vous êtes une noble femme , une sainte martyre. Vous méritiez une autre destinée. Je suis maudit , car j'ai causé tous les chagrins de votre vie , et il me reste à vous frapper d'un coup plus douloureux encore. Pardonnez - moi , pauvre mère, pardonnez-moi, j'expie en ce seul instant toutes mes fautes ; mon cœur est déchiré.

— Eh bien ! eh bien !

— Eh bien ! ce combat que vous vouliez éviter, cette horrible rencontre, cet assassinat dont vous me menaciez tout à l'heure, tout cela a eu lieu...

— Mon Dieu ! et Arthur !

— Oh ! prenez pitié de moi , ne me maudissez j)as. Il vit, il vit, interrompit -il, voyant qu'elle était prête àdétaillii"; il vil... niais je l'ai blessé.

— Ah!

— Courez près de lui , allez le soigner , le couvrir de votre égide maternelle, sauvezle, sauvez notre enfant, vous nous sauverez tous les deux.

— Arthur ! mon fils , blessé par son père, c'est affreux ! mon Dieu ! donnez-moi du courage !

— Allez, allez, Amélie; pourtant, avant de me quitter, accordez-moi un regard de

miséricorde. Songez que vous me laissez seul, sans consolation , avec le fantôme de mon crime devant les yeux.

— Oh! laissez-moi, vous êtes un bourreau ; laissez - moi courir près de mon enfant.

En ce moment la porto d'un appartement voisin s'ouvrit ; un homme pale comme un spectre , le visage bouleversé , la contenance morne, entra lentement. îl regarda sans parler les deux acteurs de cette scène , tremblants tous les deux et interdits. C'était M. de Champville. La comtesse, par un mouvement machinal, s'était jetée à ses genoux.

— Madame, dit-il enfin, votre fils est mort , et je venais le venger !

La pauvre mère tomba par terre sans pousser un seul cri , comme frappée de la foudre. Le colonel resta cloué à sa place.

— Quant à vous, monsieur, continua le général , j'apprends le même jour tout ce que je vous dois. Vous avez été pour ma famille un fléau mortel ; Dieu vous pardonnera peut-être , mais je vous laisse à vos remords. Il ne me reste que l'honneur ; je ne ferai point un éclat qui me rendrait la fable du public. Vous m'avez enlevé jusqu'à la consolation de pleurer avec elle celui que je croyais notre enfant; à présent vous pouvez prendre ma vie , j'en ferais bon marché.

— Je suis à vos ordres, monsieur; moi aussi , j'ai assez de la vie.

La fin de cette triste histoire fit quelque bruit, néanmoins personne n'en connut le secret. On soupçonna bien une rivalité d'amour entre le colonel et Arthur; mais le passé resta impénétrable. Le colonel rompit son mariage et s'expatria ; on assure qu'il a

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pris du service chez le pacha d'Egypte. Le comte retourna h Ghampville avec le corps de Léonie et celui d'Arthur. La comtesse se retira au couvent , où elle vit encore dans les exercices de la plus haute piété.

M. de Ghampville est un de mes vieux amis, c'est de lui que je tiens cette histoire et quelques détails que je ne vous ai pas pas donnés encore.

Arthur s'était échappé par la fenêtre de sa chambre, qu'il avait fermée en dedans. Sautant dans le jardin, pendant qu'on le croyait chez lui, il s'était rendu aux Tuileries où M. d'Auray se promenait chaque jour, et sous un prétexte frivole il l'avait provoqué d'une façon si éclatante, que, dans leur fureur de vengeance, les deux rivaux avaient couru sur le terrain avec les premiers témoins venus. Arthur fut blessé grièvement; cependant on conservait quelque espérance;

on essaya de le transporter près de sa mère comme il le demandait ; il mourut peu d'instants après son arrivée à l'hôtel, d'où la comtesse était absente. M. de Champville assista à ses derniers moments ; apprenant que sa femme était sortie, il se douta que ses craintes l'avaient conduite auprès du colonel. On lui refusa la porte de M. d'Auray , en lui disant qu'il était avec une femme ; ses soupçons augmentèrent , il s'installa malgré le domestique dans le salon, à côté du cabinet, et entendit la fin de leur conversation. Ce fut ainsi qu'il apprit la faute de la comtesse et le terrible châtiment qu'elle venait de subir. Nous en avons parlé bien souvent ensemble, il lui conservait une tendresse et une pitié inconcevables.

— Elle est si malheureuse, me disait-il, elle a tant expié !

En effet, mon cher enfant, il y a un dou-

d'une femme du monde. 547

ble malheur dans la vie d'une femme qui commet une faute et qui la commet pour un homme indigne d'elle, car outre le malheur, il y a la honte. On se repent de ses erreurs, on se reproche un mauvais choix. Il semble qu'alors il ne reste plus d'excuse. Les femmes d'à présent sont doublement coupables en oubliant leurs devoirs, car, en toute vérité, il n'y a guère d'hommes qui le méritent.

COMTESSI DasH.

TABLS.

Pages.

LES NOCES D'EUSTACHE PLUMET, parade bourgeoise ;

par Edouard Ourliac. 1

LA TOISON D'OR , par Théophile Gautier. 127

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