Le fruit défendu
J'étais assis chez une vieille dame qui était belle entre toutes les belles au coin* mencement de l'Empire.
Depuis longtemps elle s'est résignée à n'être plus qu'une excellente personne de
beaucoup d'esprit et de tact, et elle vous parle de sa jeunesse comme d'une chose dont elle se souvient à peine. De toute sa beauté d'autrefois , cette aimable personne n'a rien gardé qu'un portrait d'Isabey,qui est un chef-d'œuvre.
Il est impossible de réunir sur un plus petit espace un plus bel ensemble de tout ce qui compose la grâce, l'esprit et la beauté. L'autre soir donc, je regardais avec une admiration toujours nouvelle ce printemps féminin fixé là, lorsque la dame, avec un gros soupir, me dit : <r Si vous saviez l'histoire de ce portrait ! »
Or, cette histoire, la voilà. C'était au commencement de l'Empire; parmi les plus belles personnes de la nouvelle cour, se distinguait madamede V. . . , nouvellement mariée à un jeune magistrat que sa famille avait forcé de renoncer au métier des armes.
En ce temps-là, l'insolence des capitaines du nouvel Empereur était égale à leur cou-
rage.
Revenaient-ils d'une bataille, il fallait que la ville leur fût soumise; tous les regards leur appartenaient de droit, tous les sourires, et malheur à celui qui voulait défendre sa maîtresse ou sa femme contre ces rapides conquérants ! Cependant le jeune magistrat eut cette audace. A un bal que donnait l'Impératrice, sa femme fut remarquée par un capitaine nouvellement arrivé d'Allemagne. Le lendemain les deux rivaux se battirent; le magistrat fut blessé à mort; le capitaine essuya sonépée, et tout fut dit.
Chacun trouva que la chose était la plus naturelle du monde; et comme c'était là un brave soldat, et qu'il avait plus besoin de soldats que de magistrats, l'Empereur luimême ferma les yeux.
Voila donc madame de V..f. restée veuve et seule au monde. En vain sa voix demande justice, sa voix se perd dans ces bruits de victoire.
Elle aimait son mari, elle voulait le venger; mais comment faire, hélas ! Ce fut alors que, pour obéir à un désir de sa grand' mère, madame de V.... fit faire son portrait par Isabey, le peintre a la mode. Son mari était mort depuis trois ans, et cependant elle portait encore le deuil ! C'est qu'aussi ces dentelles noires encadraient a merveille sa tête blanche et fière, et, encore une fois, elle aimait et pleurait sincèrement son mari.
En ce temps-là , vous le savez , chaque mois de l'année amenait une victoire , et à chaque bataille nouvelle , quand le jour du repos était venu , les officiers de l'Empereur accouraient à Paris pour s'y voir passer en grand uniforme.
Là, ils avaient une douzaine de jours lout remplis de désirs et de joie : c'était un sauve-qui-peut général. Notre capitaine était revenu colonel; il avait tout oublié, même la femme qu'il avait insultée, même le mari qu'il avait tué. Il avait vu tant d'autres femmes et tant d'autres morts ! En ce temps-là aussi, l'Empereur, qui s'inquiétait de toutes choses, ouvrait le Louvre aux artistes modernes ; il avait été le premier à s'occuper de cette fête qu'il donnait aux beaux-arts, et naturellement chacun avait imité le maître.
Dans cette exposition, ce qu'on remarquait surtout , c'étaient les batailles que Gros livrait à la suite de l'Empereur. C'étaient les jolies têtes que copiait Isabey à la cour de l'Empereur. L'armée s'inquiétait fort peu des batailles de Gros , car en ce temps-là, la vie n'était qu'une longue ba-
taille; niais, en revanche, les jeunes officiers se préoccupaient jusqu'au déliredes portraits d'Isabey ; ils se disaient entre eux le nom de toutes ces femmes ; ils en savaient tous les amours; ils auraient pu dire a l'avance a quels heureux mortels ces portrails étaient réservés. C'était, parmi eux, à qui proclamerait le plus haut son admiration et ses éloges. On a vu de ces garnements se battre pour soutenir la prééminence, non pas de la femme, qu'ils ne connaissaient pas, mais seulement du portrait qu'ils avaient sous les yeux. Surtout cette année-là, on. s'arrêtait devant le portrait de cette femme en deuil, et chacun de s'écrier sur la beauté de cette étrange personne, dont nul ne pouvait dire le nom.
Seulement notre colonel avait une vague idée de l'avoir vue quelque part, il la contemplait avec une émotion indéfinissable;
puis enfin, après un long silence, regardant tous ses camarades ébahis : — Messieurs, dit-il, si celle femme veut me donner une heure de sa vie, je prends rengagement d'honneur de me faire tuer à la tète démon régiment dans un mois.
Il dit cela assez haut pour qu'une femme l'entendît dans 3a foule ; elle frappa sur l'épaule du colonel, et, se plaçant devant le portrait de façon à ne tromper personne : — Messieurs, dit-elle, vous êtes tous témoins de son serment. J'accepte votre condition, Monsieur. Et ils sortirent lentement du Louvre, elle et lui, chaque officier portant la main à son chapeau , comme s'il voyait passer un mort.
— Àh ! mon Dieu ! m'écriai-je épouvanté de la façon dont madame de V.... me racontait cette histoire.
Alors, de sa main amaigrie par l'âge et le
chagrin , elle détacha le portrait d'Isabey. Derrière ce portrait il y avait écrit avec du sang : Tant tenu, tant payé. Le colonel s'était fait tuer à la tête de son régiment, jour pour jour, un mois après la scène du Louvre.
Ainsi la mort de M. de V — avait été vengée.
— Mais depuis ce temps-là, ce n'est plus lui que je pleure! s'écria madame de V... en baisant les traces sanglantes du portrait d'Isabey.
Jules Janin.
€onte fantastique.
J'ai vu sous de sombres voiles
Onze étoiles, La lune, aussi le soleil , Me faisant la révérence,
En silence, Tout le long de mon sommeil.
(La Vision de Jacob.)
L'année dernière, je fus invilé ainsi que deux de mes camarades d'atelier, Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli, à passer quelques jours dans une terre au fond de la Normandie.
4 4 LA CAFETIERE.
Le temps, qui à notre départ promettait d'être superbe , s'avisa de changer tout à coup, et il tomba tant de pluie que les chemins creux où nous marchions étaient comme le lit d'un torrent ; nous enfoncions dans la bourbe jusqu'aux genoux ; une couche épaisse de terre grasse s'était attachée aux semelles de nos bottes, et par sa pesanteur ralentissait tellement nos pas que nous n'arrivâmes au lieu de notre destination qu'une heure après le coucher du soleil.
Nous étions harassés ; aussi notre hôte, voyant les efforts que nous faisions pour comprimer nos bâillements et tenir les yeux ouverts , aussitôt que nous eûmes soupe, nous fit conduire chacun dans notre chambre.
La mienne était vaste ; je sentis en y entrant comme un frisson de fièvre, car il nw
LA CAFETIÈRE. \o
sembla que j'entrais dans un monde nouveau. En effet, Ton aurait pu se croire au temps de la régence, à voir les dessus de porte de Boucher représentant les quatre saisons, les meublessurchargés d'ornements de rocaille du plus mauvais goût, et les trumeaux des glaces sculptés lourdement. Rien n'était dérangé. La toilette couverte de boîtes à peignes, de houppes à poudrer, paraissait avoir servi hier. Deux ou trois robes de couleurs changeantes, un éventail semé de paillettes d'argent, jonchaient le parquet bien ciré, et, à mon grand étonnement, une tabatière d'écaillé ouverte sur la cheminée était pleine de tabac encore frais. Je ne remarquai ces choses qu'après que le domestique, déposant son bougeoir sur la table de nuit, m'eut souhaité un bon somme, et je l'avoue, je commençai à trembler comme la feuille. Je me déshabillai promp-
'I'f> LA CVFËTIERE.
lement, je me couchai, et pour en finir avec ces soltcs frayeurs , je fermai bientôt les yeux en me tournant du côté de la muraille. Mais il me fut impossible de rester dans cette position ; le Ht s'agitait sous moi comme une vague, mes paupières se retiraient violemment en arrière. Force me fut de me retourner et de voir.
Le feu qui flambait jetait des reflets rougeâtres dans l'appartement, de sorte qu'on pouvait sans peine distinguer les personnages de la tapisserie et les figures des portraits enfumés pendus à la muraille. C'étaient les aïeuxde notre hôte, des chevaliers bardés de fer, des conseillers en perruques et de belles dames aux visages fardés et aux cheveux poudrés a blanc, tenant une rose à la main.
Tout à coup le feu prit un degré étrange d'activité ; une lueur blafarde illumina la
chambre, et je vis clairement que ce que j'avais pris pour de vaines peintures était la réalité, car les prunelles de ces êtres encadrés remuaient, scintillaient d'une façon singulière ; leurs lèvres s'ouvraient et se fermaient comme des lèvres de gens qui parlent, mais je n'entendais rien que le tictac de la pendule et le sifflement de la bise d'automne.
Une terreur insurmontable s'empara de moi, mes cheveux se hérissèrent sur mon front, mes dents s'entrechoquèrent à se briser , une sueur froide inonda tout mon corps.
La pendule sonna onze heures. Le vibrement du dernier coup retentit longtemps, et lorsqu'il fut éteint tout à fait ... oh ! non ! je n'ose pas dire ce qui arriva, personne ne me croirait, et l'on me prendrait pour un fou. Les bougies s'allumèrent toutes seules;
le soufflet , sans qu'aucun être visible lui imprimât le mouvement , se prit à souffler le feu, en râlant comme un vieillard asthmatique, pendant que les pincettes fourgonnaient dans les tisons et que la pelle relevait les cendres.
Ensuite une cafetière se jeta en bas d'une table où elle était posée, et se dirigea clopin dopant vers le foyer où elle se plaça entre les tisons. Quelques instants après, les fauteuils commencèrent à s'ébranler, et agitant leurs pieds tortillés d'une manière surprenante, vinrent se ranger autour de la cheminée.
Je ne savais que penser de ce que je voyais, mais ce qui me restait à voir était encore bien plus extraordinaire.
Un des portraits, le plus ancien de tous, celui d'un gros joufflu à barbe grise, ressemblant à s'y méprendre a l'idée que je me
suis faite du vieux sir John Falstaff, sortit en grimaçant la tête de son cadre, et, après de grands efforts, ayant fait passer ses épaules et son ventre rebondi entre les ais étroits de la bordure, sauta lourdement parterre. Il n'eut pas plus tôt pris haleine qu'il tira de la poche de son pourpoint une clef d'une petitesse remarquable ; il souffla dedans pour s'assurer si la ferrure était bien nette, et il l'appliqua à tous les cadres les uns après les autres.
Et tous les cadres s'élargirent de façon à laisser passer aisément les figures qu'ils renfermaient :
Petits abbés poupins, douairières sèches et jaunes, magistrats à l'air grave ensevelis dans de grandes robes noires, petits-maîtres en bas de soie , en culotte de prunelle , la pointe de l'épée en haut, si bizarres que, malgré ma frayeur, je ne pus m'empêcher de
rire. Ces dignes personnages s'assirent, la cafetière sauta légèrement sur la table. Ils prirent le café dans des tasses du Japon blanches et bleues, qui accoururent spontanément de dessus un secrétaire, chacune d'elles munie d'un morceau de sucre et d'une petite cuiller d'argent.
Quand le café fut pris, tasses, cafetière et cuillers disparurent à la fois, et la conversation commença, certes la plus curieuse que j'aie jamais ouïe , car aucun de ces étranges causeurs ne regardait l'autre en pariant : ils avaient tous les yeux fixés sur la pendule. Je ne pouvais moi-même en détourner mes regards et m'empêcher de suivre l'aiguille qui marchait vers minuit à pas imperceptibles.
Enfin minuit sonna : une voix dont le timbre était exactement celui de la pendule se fit entendre et dit : — Voici l'heure , il
faut danser. — Toute l'assemblée se leva. Les fauteuils se reculèrent de leur propre mouvement , alors chaque cavalier prit la main d'une dame ; et la même voix dit : — Allons, Messieurs de l'orchestre, commencez.
J'ai oublié de dire que le sujet de la tapisserie était un concerto italien d'un côté, et de l'autre une chasse au cerf où plusieurs valets donnaient du cor. Les piqueurs et les musiciens, qui jusque là n'avaient fait aucun geste, inclinèrent la tête en signe d'adhésion.
Le maestro leva sa baguette, et une harmonie vive et dansante s'élança des deux bouts de la salle. On dansa d'abord le menuet. Mais les notes rapides de la partition exéculée par les musiciens s'accordaient mal avec ces graves révérences : aussi chaque couple de danseurs au bout de quel-
qnes minutes, se mit à pirouetter comme une toupie d'Allemagne. Les robes de soie des femmes, froissées dans ce tourbillon dansant , rendaient des sons d'une nature particulière ; on aurait dit le bruit d'ailes d'un vol de pigeons. Les vents qui s'engouffraient par dessous, les gonflaient prodigieusement, de sorte qu'elles avaient l'air de cloches en branle.
L'archet des virtuoses passait si rapidement sur les cordes qu'il en jaillissait des étincelles électriques. Les doigts des Auteurs se haussaient et se baissaient comme s'ils eussent été de vif-argent ; les joues des piqueurs étaient enflées comme des ballons, et tout cela formait un déluge de notes et de trilles si pressées et de gammes ascendantes et descendantes si entortillées , si inconcevables , que les démons eux-mêmes n'auraient pu deux minutes suivre une pa-
reille mesure. Aussi c'était pitié de voir tous les efforts de ces danseurs pour rattraper la cadence. Ils sautaient, cabriolaient, faisaient des ronds de jambe, des jetés-battus et des entrechats de trois pieds de haut, tant que la sueur, leur coulant du front sur les yeux, leur emportait les mouches et le fard. Mais ils avaient beau faire, l'orchestre les devançait toujours de trois ou quatre notes.
La pendule sonna une heure ; ils s'arrêtèrent. Je vis quelque chose qui m'était échappé, une femme qui ne dansait pas.
Elle était assise dans une bergère au coin de la cheminée, et ne paraissait pas le moins du monde prendre part à ce qui ce passa it autour d'elle.
Jamais, même en rêve, rien d'aussi parfait ne s'était présenté à mes yeux ; une peau d'une blancheur éblouissante , des cheveux
24 LA CÀ1ÊÏÎERE.
d'un blond cendré, de longs cils et des prunelles bleues, si claires et si transparentes que je voyais son âme a travers aussi distinctement qu'un caillou au fond d'un ruisseau. Et je sentis que si jamais il m'arrivait d'aimer quelqu'un, ce serait elle. Je me précipitai hors du lit d'où jusque-là je n'avais pu bouger, et je me dirigeai vers elle, conduit par quelque chose qui agissait en moi sans que je pusse m'en rendre compte; et je me trouvai à ses genoux, une de ses mains dans les miennes, causant avec elle comme si je l'eusse connue depuis vingt ans. Mais, par un prodige bien étrange, tout en lui parlant , je marquais d'une oscillation de tête la musique qui n'avait pas cessé de jouer ; et , quoique je fusse au comble du bonheur d'entretenir une aussi belle personne , les pieds me brûlaient de danser. Cependant je n'osais lui en faire la
LA CAFETIERE. 25
proposition. Il paraît qu'elle comprit ce que je voulais, car levant vers le cadran de l'horloge la main que je ne tenais pas : — Quand l'aiguille sera là , nous verrons , mon cher Théodore. — Je ne sais comment cela se fit, et je ne fus nullement surpris de m'enlendre ainsi appeler par mon nom , et nous continuâmes à causer.
Enfin l'heure indiquée sonna, la voix au timbre d'argent vibra encore dans la chambre et dit : — Angéla , vous pouvez danser avec monsieur, si cela vous fait plaisir; mais vous savez ce qui en résultera.
— N'importe , répondit Angéla d'un ton boudeur.
Et elle passa son bras d'ivoire autour de mon cou.
— Prestissimo , cria la voix ; et nous commençâmes à valser. Le sein de la jeune fille touchait ma poitrine , sa joue veloutée
effleurait la mienne , et son haleine suave flottait sur ma bouche. Jamais de la vie je n'avais éprouvé une pareille émotion ; mes nerfs tressaillaient comme des ressorts d'acier, mon sang coulait dans mes artères en torrents de lave , et j'entendais battre mon cœur comme une montre accrochée à mes oreilles. Pourtant cet état n'avait rien de pénible. J'étais inondé d'une joie ineffable et j'aurais toujours voulu demeurer ainsi, et, chose remarquable ! quoique l'orchestre eût triplé de vitesse, nous n'avions besoin de faire aucun effort pour le suivre. Les assistants , émerveillés de notre agilité, criaient bravo, et frappaient de toutes leurs forces dans leurs mains qui ne rendaient aucun son. Angéla , qui jusqu'alors avait valsé avec une énergie et une justesse surprenante , parut tout à coup se fatiguer ; elle pesait sur mon épaule comme $i les
jambeslui eussent manqué ; ses petits pieds, qui une minute avant effleuraient le plancher, ne s'en détachaient que lentement, comme s'ils eussent été chargés d'une masse de plomb.
— Angéla, vous êtes lasse , lui dis-je, reposons-nous.
— Je le veux bien, répondit-elle en s'essuyant le front avec son mouchoir. Mais pendant que nous valsions, ils se sont tous assis, il n'y a plus qu'un fauteuil et nous sommes deux.
— Qu'est-ce que cela fait, mon bel ange? je vous prendrai sur mes genoux.
Sans faire la moindre objection, Angéla s'assit, m'entourant de ses bras comme d'une écharpe blanche, cachant sa tête blanche dans mon sein pour se réchauffer un peu, car elle était devenue froide comme un marbre.
Je ne sais pas combien de temps nous restâmes dans cette position, car tous mes sens étaient absorbés dans la contemplation de cette mystérieuse et fantastique créature. Je n'avais plus aucune idée de l'heure ni du lieu ; le monde réel n'existait plus pour moi, et tous les liens qui m'y attachent sont rompus; mon âme, dégagée de sa prison de boue, nageait dans le vague et l'infini ; je comprenais ce que nul homme ne peut comprendre, les pensées d'Angéla se révélant à moi sans qu'elle eût besoin de parler; car son âme brillait dans son corps comme une lampe d'albâtre, et les rayons partis de sa poitrine perçaient la mienne de part en part.
L'alouette chanta, une lueur pâle se joua sur les rideaux. Aussitôt qu'Angéla l'aperçut, elle se leva précipitamment, me fit un geste d'adieu, et après quelques pas poussa
un cri et tomba de sa hauteur. Saisi d'effroi, je m'élançai pour la relever. Mon sang se fige rien que d'y penser : je ne trouvai rien que la cafetière brisée en mille morceaux. À cette vue, persuadé que j'avais été le jouet de quelque illusion diabolique, une telle frayeur s'empara de moi que je m'évanouis.
Lorsque je repris connaissance, j'étais dans mon lit ; Arrigo Cohic, Pédrino Borgnioli se tenaient debout à mon chevet. Aussitôt que j'eus ouvert les yeux, Arrigo s'écria : — Ah ! c'est dommage ! voilà bien tôt une heure que je te frotte les tempes d'eau de Cologne. Que diable as-tu fait cette nuit? Ce matin, voyant que tu ne descendais pas, je suis entré dans ta chambre, et je t'ai trouvé tout du long étendu par terre, en habit à la française, serrant dans tes bras un morceau de porcelaine brisée,
comme si c'eût été une jeune et jolie fille.
— Pardieu c'est l'habit de noce de mon grand- père, dit l'hôte en soulevant une de ses basques de soie fond rose à ramages verts. Voilà les boutons de strass et de filigrane qu'il nous vantait tant. Théodore l'aura trouvé dans quelque coin et l'aura mis pour s'amuser.
— Mais à propos de quoi t'es-tu trouvé mal ? ajouta Borgnioli : cela est bon pour une petite-maîtresse qui a des épaules blanches ; on la délace, on lui ôte ses colliers, son écharpe, et c'est une belle occasion de faire des minauderies.
— -Ce n'est qu'une faiblesse qui m'a pris; je suis sujet à cela, répondis-je sèchement.
Je me levai, je me dépouillai de mon ridicule accoutrement.
Et puis l'on déjeuna. Mes trois camarades mangèrent beaucoup et burent encore plus;
moi, je ne mangeai presque pas, le souvenir de ce qui s'était passé me causait d'étranges distractions,
Le déjeuner fini, comme il pleuvait à verse, il n'y eut pas moyen de sortir, chacun s'occupa comme il put. Borgnioli tambourina des marches guerrières sur les vitres, Arrigo et l'hôte firent une partie de dames, moi je tirai de mon album un carré de vélin et je me mis à dessiner. Les linéaments presque imperceptibles tracés par mon crayon, sans que j'y eusse songé le moins du monde, se trouvèrent représenter avec la plus merveilleuse exactitude la cafetière qui avait joué un rôle si important dans les scènes de la nuit.
— C'est étonnant commecette tête ressemble à ma sœur Angéla, dit l'hôte qui, ayant terminé sa partie, me regardait travailler par-dessus mon épaule.
En effet, ce qui m'avait tout à l'heure paru uno cafetière, était bien réellement le profil doux et mélancolique d'Angéla.
— De par tous les saints du paradis ! estelle morte ou vivante ? m'écriai-je d'un ton de voix tremblant , comme si ma vie eût dépendu de sa réponse.
— Elle est morte il y a deux ans d'une fluxion de poitrine à la suite d'un bal.
— Hélas ! répondis-je douloureusement, en retenant une larme qui était prête à tomber et en replaçant le papier dans l'album, car je venais de comprendre qu'il n'y avait plus pour moi de bonheur sur la terre.
Théophile Gautier.
LA l/CARCRAVE.
Au vicomte Gustave de Sartiges,
Vous m'écrivez de Baden , mon cher Gustave , vous me tourmentez de loin comme de près , avec votre jalousie , et vraiment je ne m'attendais guère à tant
d'honneur. A quatre-vingt-huit ans sonnés, la gloire en est peu commune. Il est vrai que c'est une jalousie étrange , celle des vieux récits et des histoires! Parce que j'ai rassemblé pour le comte de Mans quelques-uns des souvenirs de ma jeunesse, il faut que vous ayez les vôtres. Parce que je lui ai conté mon siècle, parce que je lui conterai bientôt celui-ci , il faut que je trouve quelque chose à vous dire , ou vous me menacez d'une insurrection. Vous vous appuyez pour cela sur l'amour de M. votre grand-père, amour qui date de plus de soixante ans, et que je n'eus jamais l'esprit de récompenser. C'est reprendre les choses d'un peu loin , convenez-en , monsieur.
Comme il m'aimait, ce pauvre comte de Sartiges! Comme il désirait faire de moi votre grand'mère! et je n'ai pas voulu.
J'adorais alors le chevalier de Lancri, que la bizarrerie de votre aïeul vous a choisi pour parrain. Je le vois d'ici, me disant, au moment de votre naissance ( il y a de cela vingt-huit ans) :
« Il s'appellera Gustave ; ce nom que vous avez aimé lui portera bonheur ! »
Je crois que M. de Sartiges avait encore un peu d'amour pour moi, malgré ses deux mariages et ses nombreuses infidélités. Alors on aimait Jonglemps et tard. Vous n'imaginez pas comme il était charmant M. votre grand-père ! Son visage pâle avait une distinction exquise, la poudre le blanchissait encore, et puis c'étaient des façons si nobles, il était si bien grand seigneur ! Il avait tant d'esprit, tant de finesse et de malice ! Je ne me pardonnerai jamais d'àvoir repoussé tout cela, et pour qui !
J'en reviens à vous, car je m'aperçois que
je rabâche. Vous voulez une histoire. Eh bien ! vous en aurez une : une histoire, qui s'est passée dans le pays où vous êtes, et que vous ne savez certainement pas. Mais je dois d'abord vous apprendre comment je la sais, moi, cela a besoin d'excuse et d'explication.
En 94 j'étais à Baden, et je me promenais souvent dans le parc de la Favorite. J'aimais a réfléchir au milieu de ces bosquets qui me rappelaient un peu notre Trianon. Presque tous les jours j'y rencontrais une très vieille femme, ayant fort bon air, de grandes manières, enfin tout ce qui annonce la grande dame, et j'ai toujours eu un penchant pour mon ancien métier. Nous nous parlions quelquefois. La comtesse de Hauenzern (tel était son nom) savait toute l'Allemagne sur le bout de son doigt, on l'eût prise pour TAlmanach de Gotha. Nous passions en re-
LA MAltGKAVE. 59
vue les familles princières et les maisons souveraines ; nous déplorions les malheurs de la révolution, et je me rappelle que la comtesse ne se consolait pas de ce que je brûlais de la chandelle. Cela lui semblait le nec plus idtra du malheur. Elle m'envoya au jour de l'An cent livres de bougie.
Un malin que nous étions assises entre le palais et l'ermitage, les regardant tous les deux , elle me dit :
« Je parie que vous ne savez pas qui a créé ce jardin, ni pourquoi vous voyez celle chapelle dans une résidence de plaisir ?»
Je lui avouai que je l'ignorais.
« Eh bien ! je vais vous rapprendre, répondit -elle. Aucune personne vivante peut-être n'a connaissance de toul ceci. C'est dans ma famille que j'ai appris ces détails oubliés de tous. Vous qui aimez à garder des souvenirs , conservez celui-là. »
Et alors elle me conta la fondation de ce joli châieau, telle que je vais vous la répéter. Seulement elle y joignit des faits historiques que j'ai perdus, ayant négligé de les écrire sur-le-champ. Pour y suppléer, il me faudrait faire des recherches, il me faudrait feuilleter de gros livres, ce que j'ai en horreur, et peut-être ne serais-je pas plus avancée après qu'avant. Prenez donc mon récit comme je vous le donne, comme la physiologie (mon Dieu ! quel mot ! ) du cœur d'une femme dont le nom est historique, mais dont je ne sais que le nom et le cœur. De bonne foi, qu'est-ce que cela vous fait, pourvu que je vous amuse?
Il s'agit donc de la margrave Sibylle, douairière et régente de Baden, qui vivait dans le commencement du dix-huitième siècle. De qui était-elle fille ? Je l'ai oublié, tout aussi bien que le nom de son mari et
celui de ses enfants. Elle en avait plusieurs; j'en ignore le nombre, et je suis trop paresseuse pour m'en informer. Elle était veuve , c'est tout ce qu'il nous faut , et, quant à cela, j'en suis sûre.
C'était une princesse très extraordinaire que la margrave Sibylle. On vantait dans toule l'Europe ses grâces, sa beauté et son esprit. Elle protégeait les arts el les cultivait elle-même plus qu'aucune femme de son temps. On lui reprochait toutefois un grand penchant à la galanterie, une soif inextinguible de plaisirs, un besoin immodéré d'hommages et un caractère porté à la vengeance, à la dureté, à l'orgueil, absolument comme le Satan du Paradis perdu. Tous ces avantages, joints a une coquetterie savante, la rendaient un vrai fléau pour les cœurs de ses sujets. C'était bien au-dessus de la reine Victoria, vraiment! Us en tombaient amou-
reux par centaines. Quelques-uns en moururent, il y en eut aussi qui n'en moururent pas.
Au milieu de ses triomphes, la margrave s'ennuyait. L'ennui se fourre partout. Elle savait par cœur ce qui devait lui arriver ; les incidents romanesques se pressaient sur ses pas d'une telle sorte qu'elle n'y faisait pas même attention. Le lendemain ressemblait à la veille. Elle courait dans ses châteaux, les retournait de la cave au grenier, espérant y trouver du nouveau , et ne pouvant jamais y réussir. Quand elle vit cela, elle prit une grande résolution , et se décida à en bâtir un autre.
L'emplacement choisi , on se mit à l'œuvre. Ce qu'elle voulait, elle le voulait bien, la margrave Sibylle, et le château s'éleva comme sous la baguette d'une fée. Les jardins se dessinèrent; les pièces d'eau se
creusèrent, la rivière coula, les arbres grandirent en naissant, les oiseaux chantèrent; la nature fit de la courtisanerie , la souveraine l'ordonnait . Elle présida elle-même aux travaux , cela changea sa vie : au lieu de marcher sur les tapis , elle se promena dans le mortier; elle salit ses souliers de satin et ses robes à queue , et prit plaisir à hâler ses belles mains au soleil ; il l'ennuyait de mettre des gants.
Lorsqu'on eut posé la dernière pierre de ce joli château, son altesse, ayant fini avec les maçons, s'empara des tapissierSo Elle entreprit des ouvrages de Pénélope, pour meubler les nouveaux appartements.
Elle broda des tentures, les couvrit de fleurs de sa composition, fleurs singulières s'il en fut, toutes composées de chiffons en relief, ce qui donne la plus grande opinion de la patience et de l'adresse de madame Sibylle.
On les a religieusement conservées, et on a bien Tait. Après les tentures, elle songea aux sièges, et puis aux tapis, et puis aux lustres. Elle orna tant qu'elle put ce séjour de prédilection; mais cela eut une fin comme le reste. Alors l'ennui reparut.
Un courtisan, inspiré de la fortune, lui apporta un jour une pensée merveilleuse. Il lui parla de ce que vous appelez aujourd'hui les bals costumés. Elle adopta bien vite cette idée et ordonna les travestissements les plus magnifiques. Gela dura un hiver, pendant lequel la cour se ruina à suivre ces capricieuses fantaisies. Hélas! après l'hiver l'ennui revint encore !
Que faire? mon Dieu ! On se promena dans les allées, à pied, à cheval, en carrosse, à âne, de toutes les façons possibles, mais il fallait toujours recommencer ! Un soir la margrave soupait, s'entretenant d'af-
faires avec son premier ministre; par distraction elle étendit le sel sur la table. La lumière des bougies le faisait scintiller de mille feux.
— Regardez, baron, dit-elle, on croirait que c'est de la glace. A propos de glace, quand irons-nous en traîneau?
— Cet hiver, si son altesse le désire.
— Gethiver! allons donc! un beau mérite. Tout le monde y peut aller, le dernier savetier de Baden tout comme moi. Je veux que ce soit maintenant.
— Mais, madame, au mois d'août...
— Mais, monsieur, je le veux et j'irai, et j'irai d'ici à Carlsruhe, il n'y a que sept lieues , c'est peu de chose , et j'irai dans huit jours. Cela m'amusera peut-être.
Vous me croirez si vous voulez, mon cher Gustave , pourtant je dis la vérité. Cette belle margrave fit couvrir de sel la route de
la Favorite à Carlsruhe et se fit conduire en traîneau, au grand ébahissement des bons Allemands , accoutumés cependant à ses folies. Cela fut charmant trois fois, et Ton s'ennuya de nouveau.
Un peintre français, assez mauvais barbouilleur, se fit présenter à la princesse. Elle le reçut comme une nouveauté, c'està-dire à merveille ; elle se mit à faire faire son portrait, en manière de distraction , et on la représenta dans ses plus jolis costumes de caractère. Elle , ses enfants, les dames de la cour, les seigneurs, les valets, tout le monde y passa. L'artiste fit sa fortune. Pour que toutes leurs figures pussent se trouver réunies, elle démeubla une pièce de son appartement et en couvrit les murs depuis le haut jusqu'en bas. Je vous engage à aller visiter cette curieuse collection, il n'en existe pas une semblable en Europe.
Malgré tous ses efforts, lorsqu'il n'y eut plus de place, il fallut renoncer aux portraits , et pour le coup l'ennui s'attacha à la margrave, s'incrusta dans sa tête et s'établit de manière à ne pas se laisser déloger pour peu de chose. Il résista même au changement de favori , renouvelé à plusieurs reprises , et ne daigna pas s'occuper de la passion subite que prît son altesse pour les souris blanches. A l'imitation de madame deMontespan, elle s'entoura de ces vilaine s bêtes, ce qui ne l'empêchait pas de bâiller à se décrocher la mâchoire.
Un soir, il y avait grand jeu à la cour, la margrave perdait cinq ou six cents louis et ne prenait pas la peine d'en être fâchée. Elle avisa dans le coin du salon un jeune comte, joli comme un ange, petit , mignon , fait à peindre, avec de grands yeux bleus, une belle main, un sourire d'enfant ; il la regar-
dait d'un air si respectueux, si tendre, il y avait tant d'adoration dans cette physionomie naïve et fière tout à la fois, qu'elle ne put s'empêcher de le remarquer.
De l'autre côté de l'appartement , une fille d'honneur, belle, fraîche, gracieuse, regardait le jeune comte , comme le jeune comte regardait la margrave ; celle-ci comprit sur-le-champ tout le parti qu'elle pouvait tirer de cette position.
<r Oh ! oh ! se dit-elle , cela sera peutêtre amusant ! »
En appelant un de ses chambellans elle ordonna au comte de Hauenzern de se rendre auprès d'elle.
Or, vous saurez que depuis six mois qu'il était à la cour, ce pauvre comte soupirait pour Sybille, qu'elle n'y avait jamais fait attention, et qu'il s'en mourait de chagrin. Il était fiancé à mademoiselle de
Freyberg, la fille d'honneur ; leurs familles désiraient cette union, elle allait se conclure, lorsqu'on eut la malheureuse idée d'envoyer le comte à la résidence pour voir la jeune fille. Dès qu'il eut aperçu la margrave, il ne songea plus qu'à elle, il oublia tout. Grâce a celte belle passion, ils souffrirent chacun de leur côté jusqu'à ce quele désœuvrement de madame Sibylle changeât de nouveau leur existence.
Le CGmte s'approcha en tremblant de la souveraine ; il aurait fléchi le genou s'il en eût eu la force, il ne put que rester interdit sans trouver une parole. Mademoiselle de Freyberg pâlit d'une manière effrayante.
Toute la cour devint attentive.
— Monsieur le comte, dit-elle assez haut pour que chacun l'entendît, j'ai nommé ce matin le baron de Falkenstein sous-gouverneur du margrave Louis ; il laisse vacante
une place de chambellan près de ma personne; je vous la donne. Vous pouvez récrire à votre père, il verra que je n'oublie pas les anciens services.
Le jeune homme, ébloui , salua jusqu'à terre et se retira; la princesse lui fit signe de rester.
— Vous ne jouez jamais ?
— Jusqu'à présent , madame , je n'ai pas songé
— La première fois on gagne toujours ; jouez pour moi, j'ai été très malheureuse ce soir. Asseyez- vous là.
Les courtisans se regardèrent ; c'était décidément une faveur marquée. On entendit une petite rumeur au bout de la galerie. Mademoiselle de Freyberg se trouvait mal.
— La grande-maîtresse devrait bien apprendre aux filles d'honneur à se guérir de leurs évanouissements ; cette mode insup-
LA BtARGRAVE. 54
portable des vapeurs nous vient de France. Je ne connais rien de plus ennuyeux, ajouta la princesse ; et puis c'est une habitude très fatigante.
Pendant ce temps le comte jouait et gagnait comme un novice. Son altesse le félicita de son triomphe, et ce fut sa main qu'elle prit pour rentrer dans ses cabinets.
Le lendemain, madame Sibylle donna ses ordres pour une grande promenade ; la fantaisie lui était- venue d'aller visiter les ruines du vieux château. On parlait beaucoup d'un ermite dont la sainteté se répandait à dix lieues à la ronde ; il passait pour un prophète, pour une sorte de saint Antoine ; c'était le cas d'essayer les séductions. Pendant toute la roule qu'elle fit à cheval, elle retint le comte de Hauenzern a côté d'elle , dans les sentiers étroits il n'y avait place que pour deux ; bientôt ils devancè-
rent le reste de la suite qui, accoutumée à ces sortes de privilèges, se tint en arrière jusqu'à ce qu'on la rappelât. La princesse avait juré que, dans ce tête-à-tête, l'amoureux timide parlerait malgré lui. Elle mit donc en usage tout l'arsenal de sa coquetterie, et jamais général d'armée ne déploya une tactique plus savante; elle l'entoura de mille réseaux, elle se représenta comme une bonne femme , puis comme une femme malheureuse, fatiguée du poids de la grandeur, puis comme une femme incomprise (vous voyez que ce n'est pas votre siècle qui les a inventées, quoiqu'il en ait la prétention). Il lui manquait un ami, elle n'avait que des courtisans qui la jugeaient mal, qui la croyaient légère et coupable peutêtre, parce qu'elle était triste et qu'elle voulait se distraire, parce qu'elle cherchait, elle, pauvre princesse, un bras pour s'ap-
puyer, un cœur noble pour la comprendre, une âme franche pour la deviner.
Le jeune homme devint rouge comme une cerise. Il essaya de parler, il rougit encore; enfin une larme tomba de ses yeux, et il murmura si bas qu'on l'entendait a peine :
— Oh! madame, vous êtes admirable; acceptez mon sang et ma vie !
Enfin, il avait parlé !
Bien entendu que mademoiselle de Freyberg était là par ordre. Elle comprit de loin ce qui se passait, mais elle ne se trouva pas mal, parce qu'on ne se trouve pas mal toutes les fois qu'on souffre. Elle renferma sa douleur; on l'observait, et malgré son innocence, son instinct de femme lui donna la force de ne pas augmenter le succès de sa rivale en y joignant ses pleurs.
Arrivée au pied des ruines , la princesse descendit de cheval.
— Quelqu'un peut-il nous conduire au révérend ermite, mesdames? Habite-t-il la salle des chevaliers, ou s'est-il construit une cabane dans la cour ?
— Mademoiselle de Freyberg est sa favorite, répondit le grand-maréchal, elle pourra guider son altesse.
— Est-il vrai, mademoiselle, que vous connaissiez le bon père?
— Il me reçoit avec bienveillance, madame.
— Pourrez-vous lui annoncer mon arrivée?
— Si son altesse l'ordonne, je vais...
— Je serai charmée d'être présentée par vous, mademoiselle de Freyberg, vous êtes un joli introducteur.
— Oh ! madame, présentée!
— Oui, certainement. Il y a des instants
dans la vie où nous ne sommes toutes que des femmes.
La jeune fille salua interdite et pénétra dans les ruines. Madame Sibylle s'assit sur un pan de mur et permit à tout le monde d'en faire autant. Le comte de Hauenzern, perdu dans son bonheur , se tenait debout auprès d'elle. A peine faisait-il attention aux spectateurs intéressés qui l'entouraient.
<r Elle m'aime, se disait-il, elle m'aime!»
Et il serrait sur- sa poitrine le gant brodé et à frange d'or que la coquette lui avait laissé prendre. 11 oubliait alors qu'elle était princesse et ne se rappelait que sa passion. Après un quart d'heure d'attente, la tille d'honneur reparut.
— Eh bien ! mademoiselle , nous commencions à désespérer de votre retour, et nous allions envoyer savoir si quelque géant ou quelque monstre ne s'était pas présenté
à vos regards dans la grotte du puissant enchanteur. Quelles nouvelles apportezvous?
— En vérité, madame, je n'ose les répéter.
— Ah ! ah ! votre message est donc peu courtois. N'importe, je puis tout entendre , je n'ai pas coutume de m 'effrayer, même des oracles. Parlez.
— Eh bien ! madame , voici les propres expressions du solitaire.
« Dites à Sibylle que je ne veux pas la <r recevoir aujourd'hui. Je ne pourrais pas (r répondre à ses questions. Mais dans un <r mois , jour pour jour , heure pour heure, € qu'elle revienne ; je lui apprendrai ce « qu'elle désire savoir. D'ici là, je prierai « pour elle. »
La princesse se troubla un peu à cette réponse; elle réfléchit un instant ; ses yeux
se tournèrent comme involontairement vers le comte deHauenzern. Chacun l'examinait en silence, jamais elle n'avait semblé si empressée de plaire.
— Dans un mois ! reprit-elle enfin à voix basse et lentement, dans un mois! Oh ! je reviendrai !
Un mois ! c'est quelque chose dans la vie, c'est souvent notre destinée. Nous appelons de tous nos vœux la fuite du temps, et lorsqu'il est passé, nous le regrettons.
Rien ne prouve mieux notre nature imparfaite, rien ne nous apprend mieux à nous défier de nous-mêmes. Notre raison ne nous sert qu'à déranger notre existence. Quand je dis notre raison , j'entends ce quelque chose de plus que l'instinct auquel nous obéissons presque toujours, et qui, presque toujours aussi, nous conduit à d'étranges sottises. Je n'ai jamais vu personne qui soit parfaitement content de son passé, personne qui ne dise : Oh ! si j'avais su ! et cependant personne ne profite de la science acquise à ses dépens. Tout ceci est pour vous amener à comprendre pourquoi, un mois après la visite de la margrave au vieux château, nous retrouvons le comte de Hauenzern à côté d'elle, dans la même allée, dans le même tête-à-tête ; pourquoi nous le retrouvons triste , au lieu de le retrouver heureux; pourquoi il n'est plus timide;
pourquoi il est d'une froideur glaciale, lui que nous avons laissé si passionné. C'est qu'il avait vu se réaliser ses espérances, et qu'il sentait combien ses espérances étaient des chimères.
Quant à la margrave, elle redoublait d'agaceries ; elle déployait ses séductions, et ses coquetteries offraient tant de charmes, que la contrainte du jeune homme finit par céder. 11 oublia encore une fois ce qu'il avait oublié si souvent9 combien le caractère de Sibylle offrait peu de sûreté et d'indulgence. 11 se laissa reprendre à des pièges si bien ourdis que, tout en les voyant, il ne pouvait les éviter; et quand il donna la main à la margrave pour descendre de cheval, il se retrouva son esclave, lui qui avait tant juré d'être son maître.
— Mademoiselle de Freyberg, puisque c'est vous qui devez nous servir d'intermé-
diaire, sachez, je vous prie, si c'est le bon plaisir du pieux anachorète de nous accorder une audience. Je suis fidèle au rendezvous ; il ne l'aura pas oublié, je l'espère.
La fille d'honneur ne fit qu'entrer dans les ruines ; elle rencontra l'ermite qui venait au-devant d'elle. Il se montra à la porte, et invita par un geste la princesse à le suivre. Elle obéit presque machinalement. Tout à coup elle se retourna.
— Je ne puis me décider à pénétrer seule dans cet antre, dit-elle en souriant. Comte de Hauenzern , accompagnez-moi ; on me permettra bien cette petite distinction.
Le comte ne se le fit pas répéter. Le bon père marchait devant eux et les guidait à travers les décombres, qu'il paraissait connaître parfaitement. Ils entrèrent dans une chambre un peu mieux conservée que les autres. Une natte étendue par terre, un
escabeau de bois, un crucifix, eh formaient tout le mobilier. C'est ordinairement Tusage des cénobites; mais une singularité frappa la princesse : en face de la fenêtre se trouvait un grand tableau couvert; on n'en apercevait que le cadre, d'une richesse peu commune.
L'ermite offrit en silence l'escabeau à la margrave : elle s'assit, légèrement émue, et pour la première fois de sa vie peut-être elle éprouva une vive curiosité.
*«■ Vous avez désiré me parler, madame; que me voulez-vous ?
—Je pense que vous devez le savoir, mon père, puisque vous savez tout.
— Comment se pourrait-il? vous ne le savez pas vous-même.
La princesse sourit.
— Malgré cela je vais vous le dire.
— Je ne serai pas fâchée de l'apprendre.
— Je connais toute votre vie, madame ; je la connais aussi bien que vous, et si je voulais parler vous seriez forcée d'en convenir. Mais ce serait long, et d'ailleurs je ne vous apprendrais rien. Vous êtes venue à moi pour connaître l'avenir ; je vais essayer de vous satisfaire. La vie que vous menez n'a que deux issues , la pénitence ou le désespoir. Vous pouvez encore choisir. Si vous revenez à Dieu, Dieu est grand, il est bon, il est miséricordieux ; il oublie et il fait oublier. Si vous vous retirez de lui, il vous abandonnera à votre conscience. Et alors, madame, ce sont des jours sans repos, des nuits sans sommeil. Des spectres moqueurs vous présentent sans cesse l'image des plaisirs enfuis; des bouches grimaçantes vous répètent aux oreilles les paroles d'amour que vous ne devez plus entendre ; vous êtes entourée de voix qui vous accusent, vous
voyez écrits autour de vous les noms de tous ceux qui vous ont aimée, de tous ceux que vous avez fait souffrir, de tous ceux que vous avez perdus. Ce qui vous semblait une faute légère est maintenant un crime; chacun de vos souvenirs devient un regret; chacun de vos regrets devient un remords.
Vous ne trouvez plus de larmes , vous poussez des cris de rage. Il faut vous avouer à vous-même cette épouvantable vérité, qui certainement sera l'enfer des coquettes : vous êtes une vieille femme. Je ne vous parle pas de -l'envie qui vous dévore, des craintes qui vous assiègent. Celle d'entre vous qui était méchante devient atroce. Je vous le répète , madame, il n'y a que Dieu qui puisse combler le vide que laisse dans votre cœur la fuite des belles années : songez a lui.
La margrave se mit à rire.
— Je n'en suis pas encore là , mon père.
— Je le sais, madame, vous n'avez pas trente ans ; mais vos années doivent compter double, elles ont été si remplies !
— Je n'ai rien fait que tout le monde ne sache, reprit-elle avec inquiétude , en regardant le comte.
— Peut-être, madame. N'avez-vous donc plus souvenance de ce qui s'est passé il y a aujourd'hui sept ans?
— Non.
— Votre mémoire est courte, madame.
Et la prenant par la main, il l'entraîna
vers la fenêtre.
— Ne voyez-vous pas là-bas le château de Rastadt? ne vous souvient-il plus d'y être venue le soir du 10 août ?
— Ce jour-là, pas plus qu'un autre; j'y allais souvent alors.
— Avez-vous oublié une jeune femme. . . ?
— Oh ! laisez-vous ! taisez- vous !
— C'est une horrible chose qu'un tel souvenir pour des yeux qui ne se reposent que sur des fleurs. Eh bien ! croyez-vous que vous ne penserez pas à cette jeune femme quand les fleurs seront fanées ?
— Comment savez-vous cela ? Vous êtes donc véritablement sorcier?
Le capuchon de Termite cachait le haut de son visage, sa longue barbe grise dissimulait sa bouche ; néanmoins un sourire amer passa sur ses lèvres lorsqu'il répondit :
— Je sais bien autre chose, madame : je sais votre orgueil et votre barbarie; je sais que vous vous jouez du repos des autres; je sais que vous prenez un atroce plaisir a briser des existences tranquilles ; vous devriez pourtant songer au château de Rastadt et au 10 août !
— N'est-il pas vrai, comte, interrompît Sibylle, en frissonnant malgré elle, que le révérend père a de tristes choses à nous annoncer ? Je ne vous engage pas h lui demander votre bonne fortune: il vous prédira, sans doute, que vous serez pendu.
— Non pas ; il est aveugle et ses yeux s'ouvriront.
— C'est assez, mon père! n'abusez pas de votre saint habit et n'entrez pas dans les affaires des autres.
L'ermite s'inclina.
— Vous reviendrez, madame; avant qu'il soit peu, je suis sûr de vous revoir. Il y a un terme a tout.
Pendant cette scène, le comte n'avait pas prononcé un mot ; il écoutait avidement les paroles du solitaire, et, malgré lui, elles pénétraient jusqu'à soncœur. Ses soupçons, sa défiance revenaient. Il regarda Sibylle,
et ce beau visage lui parut défiguré par une expression haineuse, qui le glaça de nouveau. Tout ce qu'il avait de noble dans son âme se révoltait devant cet amour, qui ressemblait à un caprice, tant il s'était lassé promplement. Il s'approcha aussi de la fenêtre pour voir ce château de llastadt, dont le souvenir frappait la margrave d'une façon si cruelle, et ses regards tombèrent sur une jeune fille qui se promenait seule au pied des murailles. Cette jeune fille, c'était mademoiselle de Freyberg. Jamais il ne l'avait trouvée si jolie; jamais le caractère angélique de sa beauté n'avait autant séduit son imagination. La pauvre enfant ne l'aperçut pas , elle ne se doutait pas de sa présence, depuis si longtemps il ne la cherchait plus !
La margrave l'appela, il ne l'entendit point.
70 LA MARGRAVF.
— Vous êtes bien disirait, M. de Hauenzern, dit elle avec un sourire contraint, A quoi pensez-vous? Ne voulez-vous pas rne suivre? Il ne faut pas abuser des moments de ce saint homme.
— Il sont tous à vos ordres, madame; vous reviendrez, vous dis-je, et vous me trouverez prêt à vous recevoir.
— Quel est ce tableau, mon père? ne peuton pas le voir?
— A votre première visite, madame.
— C'^st un souvenir mondain ! Dans cette retraite !
— C'est un remords, madame, c'est un cilice ! chacun le sien.
La princesse se tut. Elle sortit de la chambre et se dirigea vers la porte qui ouvre sur la cour ; arrivée la , elle se retourna :
— Adieu, mon père ; malgré votre science,
je crois que vous vous trompez. Nous ne nous reverrons pas de longtemps.
Elle remonta à cheval, et reprit avec sa suite la route de Baden. Le comte marchait silencieux à côté d'elle. Il retournait souvent la tète, et ses regards cherchaient malgré lui mademoiselle de Freyberg. La princesse était trop habile pour ne pas s'en apercevoir, mais elle n'en fit rien paraître.
— Ce fou nous a rendus tristes, mon cher comte ; nous allons danser ce soir a la Favorite, je veux improviser un bal. Cela vous plaît-il?
— Pouvez-vous deviner ce qu'il y a derrière ce rideau chez l'ermite, madame?
— Que sais-je! quelque maîtresse qu'il aura trompée. Elle sera morte de la fièvre, et l'imbécile s'imagine qu'il l'a tuée. Vous êtes tous si présomptueux ! Mais que nous importe? Parlons du bal ; sera-t-il travesti?
Nous n'avons mis qu'une fois nos costumes romains, ils pourraient reparaître encore.
Le comte se taisait toujours.
— Cela ne vous sourit pas? Que dites-vous d'une fête vénitienne? des gondoles sur la pièce d'eau, sur la rivière? Gela ferait bien, aux torches?
— A votre volonté, madame.
— Ou bien un carrousel , comme le dernier où vous avez remporté toutes les couronnes? Je suis si heureuse d'en parer votre front, et vous êtes si beau dans votre modestie !
— Allons plutôt au château de Piastadt.
— Vous avez donc pris au sérieux les extravagances de cet homme? Je l'ai laissé jouer son rôle comme il a voulu le faire ; mais il n'a pas dit un mot de vérité.
— Vous étiez bien pâle cependant, madame.
— J'avais froid dans ces vieux murs. Mais,
mon beau rêveur, il faut laisser de côté ces chimères, et chercher un divertissement pour ce soir. La cour devient monotone, nous faisons toujours la même chose.
En dépit des efforts de Sibylle, le comte demeura pensif. 11 se retira dans son appartement en arrivant à la Favorite, et s'excusa de paraître au cercle, sous prétexte qu'il était malade.
Le lendemain, de grand matin, il demanda ses chevaux, espérant que la promenade et l'air lui feraient du bien. Il n'avait pas dormi de la nuit. Les difficultés de sa situation se présentaient à son esprit; il était forcé de s'avouer qu'il n'aimait plus la princesse, ou, pour mieux dire, qu'il ne l'avait jamais aimée. Il reconnaissait que de puissantes séductions l'avaient entraîné, mais queson cœur n'avait jamais cessé d'appartenir à la compagne de son enfance. El
cependant il ne pouvait revenir à elle sans s'exposer à la vengeance d'une femme trop orgueilleuse pour pardonner à une rivale. Jusque-là l'inconstance de la margrave ne lui avait pas laissé le temps d'être quittée. Une seule passion , disait-on, avait eu de la durée dans son cœur, et l'objet de ce sentiment ne paraissait plus depuis un funeste événement. On ne parlait de celte histoire que tout bas, et le comte en ignorait les détails. Ce qu'il connaissait du caractère de Sibylle lui faisait supposer les malheurs les plus inouïs.
— Si elle était jalouse, se disait-il, elle serait capable de tout ; et que deviendrait mon pauvre agneau sous les gritfes de cette ligresse !
Il se dirigeait au hasard , laissant son cheval libre de choisir son chemin, et tout entier à ses réflexions. En relevant la tête,
il s'aperçut qu'il était près cTEbersteiii ; il descendit de cheval et se mit à tourner autour des ruines, qui n'élaient point alors ce qu'elles sont aujourd'hui. Je les ai vues inhabitables en 94 , ce n'est que vers 1802 que le margrave Frédéric les fit réparer.
Le comte entra sous la voûte et se trouva dans la cour : mais il devint tout tremblant en apercevant devant lui mademoiselle de Ereyberg qui cueillait un bouquet de fleurs sauvages ; elle ne le voyait point ; il hésita s'il se retirerait ; il n'en eut pas le courage.
— Vous êtes sortie de bien bonne heure, baronne.
La jeune tille tressaillit et laissa tomber son bouquet.
— Et vous aussi, il me semble, monsieur; n'étiez vous pas malade hier?
— Je ne m'en souviens plus. Les maux du
jour effacent ceux de la veille. Mais pour qui ces Ceurs?
— Pour la Vierge, monsieur, pour la chapelle du Klingen. J'y vais chaque matin faire ma prière, c'est la protectrice des affligés.
— Etpuis-je vous y accompagner aujourd'hui, Wilhelmine?
—Si vous le voulez, monsieur, la Vierge accueille tout le monde.
Ils sortirent du château ; le comte passa la bride de son cheval dans son bras gauche et offrit l'autre a la jeune fille, qui le prit en tremblant.
— Vous aimez cette chapelle? dit M. de Hauenzern, après un instant de silence, et tandis qu'ils descendaient la route qui mène à la Mourg.
— - Oui ! je l'aime , à cause de sa légende, et parce que la Vierge a l'air si compatissant!
— Et quelle est cette légende?
— Un ermite habitait cette forêt. Une nuit , il entendit un concert mélodieux et vit une grande lumière qui illumina toute sa cellule. Il pria et loua Dieu, qui lui faisait cette grâce, et se rendormit. Une seconde fois il fut éveillé par le même prodige ; il se leva alors, et alla à l'endroit d'où partait la grande lumière. Il y trouva la statue de la Vierge, avec l'enfant Jésus, qui lui sourit et lui tendit ses petites mains. Il bâtit une chapelle à l'image miraculeuse, et c'est là que nous allons.
— Merci , mademoiselle , de votre légende. Je conçois votre dévotion.
— Oh ! oui ! quand je pleure, il me semble voir aussi cet enfant Jésus me tendre les bras et me sourire, et je reviens toujours un peu consolée.
— Pourquoi pleurez-vous, Wilhelmine?
/8 LA MARGRAVF.
La jeune fille se lut et baissa les yeux,
— N'nvez-vous plus confiance en moi?
avez-vous oublié notre enfance ?
— Je n'ai rien oublié, moi, c'est pour cela que je pleure.
— Ni moi non plus, Wilhelmine ; et si vous le voulez, nous prierons ensemble la Vierge. Peut-être l'enfant Jésus nous touchera-t-il de ses petites mains, et vous serez tout à fait consolée.
La baronne rougit de joie ; ils approchaient de la chapelle : le comte attacha son cheval à une branche, il avait laissé son piqueur à Eberstein, et prenant le bouquet des mains de sa fiancée, il entra le premier dans l'oratoire. 11 ne s'y trouvait personne. Un rayon de soleil donnait sur l'autel et illuminait la statue comme une auréole. Le cœur du jeune homme battit avec violence. Il sentit qu'il redevenait maître de lui-mô-
rnc et qu'il allait retrouver le bonheur.
— Wilhelmine, dit-il d'une voix tremblante , voulez-vous me pardonner, et recevoir ici mon serment de vous consacrer ma vie?
— Si je le veux ! la Vierge m'est témoin que depuis six mois je ne lui ai pas demandé autre chose.
En ce moment le vent fit remuer le feuillage à travers la croisée de verres bleus et rouges, le rayon de soleil fut dérangé, et l'enfant Jésus sembla réellement agiter son bras.
— Voyez, voyez, s'écria la fille d'honneur, il nous a bénis !
Comme elle disait ces paroles, la porte s'ouvrit, et la margrave parut sur le seuil.
Je ne sais pas, mon ami, si vous êtes aussi enthousiaste que moi de la beauté du pays que vous habitez. A cet égard, monsieur votre grand-père disait plaisamment que
j'aimerais mieux mourir à Baden que de vivre ailleurs. Ce n'est pas tout à fait exact : la preuve c'est que je vis encore, c'est que je n'y suis retournée qu'une fois depuis quarante ans. Néanmoins je ne puis trouver d'expressions pour rendre ce que m'inspirent les magnifiques paysages e ces montagnes. C'est une végétation si riche et si sauvage en même temps ! la verdure est si belle ! le soleil est si brillant ! les solitudes sont si profondes ! Il faut prier ou aimer dans cette nature privilégiée. Et cependant tout le monde y rit. C'est que peu de personnes l'apprécient.
Nous avons laissé M. de Hauenzern et mademoiselle de Freyberg dans une situation bien critique. Ils venaient d'être surpris par la margrave ; rien n'égalait la timidité craintive de la jeune fille, si ce n'est la hautaine ironie de la princesse.
— Voilà réellement un charmant tableau, et je suis fâchée d'interrompre vos amusements champêtres et innocents, monsieur le comte. Mais il m'a pris, comme à vous, comme à mademoiselle/la fantaisie de courir les champs en aventurière ; le hasard m'a moins bien servie , je me suis perdue .
Le comte reprenait un peu de sangfroid.
— Si madame veut, dit-il, je vais envoyer à la Favorite ou à Baden chercher un carrosse et j'aurai l'honneur de la suivre.
— Je vous remercie, monsieur le comte; c'est prendre trop de soins; mes gens comme les vôtres sont restés en haut, je venais aussi faire ma prière.
La baronne n'avait pas encore osé lever les yeux. Voyant que madame Sibylle témoignait le désir de rester quelques instants encore, elle fit la révérence et se retira,
-—Un moment, mademoiselle de Freyberg ; croyez-vous que la grande-maîtresse doive ignorer vos promenades du matin et les rencontres que le hasard vous procure ? La dignité de ma maison exige que je la prévienne, afin de lui apprendre à veiller sur mes filles d'honneur.
Le comte prit la parole avec le sang-froid d'un homme dont la résolution est inébranlable.
— Pardonnez-moi, madame , mais la grande-maîtresse n'a rien à voir dans tout ceci. Je vous jure sur mon honneur que la baronne de Freyberg est aussi pure que la Vierge. Comme vous venez de le dire, le hasard seul nous a réunis.
— Je connais ces hasards, monsieur le comte, et je les apprécie.
— Si son altesse révoque en doute la parole d'un homme d'honneur, la parole du
fiancé de la baronne , je n'ai plus qu'à me retirer et à la prier d'agréer ma démission.
— Vous êtes bien prompt à vous faire des querelles, monsieur le comte. Heureusement vos amis le sont moins à les accepter. Nous reparlerons de cela ; en attendant, donnezmoi la main pour remonter à Eberstein; vous me raconterez ce bel hy menée, que j'ignorais, et auquel il ne manque, à ce qu'il paraît, que ma signature.
Et, sans daigner jeter un regard sur Wilhelmine , la princesse sortit de la chapelle, appuyée sur le bras de son chambellan. Quand ils eurent fait quelques pas, la margrave parut imposer une grande violence à son émotion et demanda à M. de Hauenzern si c'était bien sérieusement qu'il parlait de son mariage.
—Trèssérieusement, madame, etjecomp-
tais aujourd'hui même en demander la permission à son altesse.
— Et si son altesse refuse? reprit-elle impérieusement.
— Alors jeprierai de nouveau la margrave de vouloir bien accepter ma démission de chambellan, et je me retirerai de la cour. »
— Et la margrave alors publiera à la face de tous que la baronne Wilhelmine deFreyberg passe sa vie à courir sur les grands chemins; et la margrave chassera la baronne Wilhelmine de Freyberg du nombre de ses filles d'honneur.
— La margrave le ferait peut-être, mais Sibylle ne l'oserait pas.
— Vous me faites pitié ! interrompit-elle en levant les épaules ; Sibylle ose tout.
— Et moi je vous dis que non ! Sibylle sait que son amant peut être son maître; elle sait qu'en face de l'amour il n'y a plus ni
princesse ni sujet, et elle céderait à la crainte de la vengeance.
— Je n'ai jamais cédé à aucune crainte. Mais tout ceci sont des folies , comte ; vous voulez m'éprouver ; vous vous réjouissez de voir la lionne emprisonnée mordre les barreaux de sa cage. Cessons ce jeu cruel, oublions ces alarmes et parlons d'autre chose.
— Non, madame, car il faut que vous m'entendiez , et'cette occasion est plus favorable qu'aucune autre. Je vais vous parler franchement ; vous n'êtes point accoutumée à ce langage , et je vous demande pardon d'avance pour ma brusquerie.
— Parlez, monsieur, mais rappelez-vous que si me femme peut tout écouter, une princesse ne peut pas tout souffrir.
— Je me suis trompé six mois, j'ai cru six
mois que je vous aimais. Après cet aveu rien ne me coûtera plus. J'ai pris pour de l'amour une admiration sans bornes, un enivrement de tête, de sens, que sais-je? J'ai foulé aux pieds le plus saint des devoirs ; j'ai brisé un cœur qui m'appartenait sans réserve ; mon amour-propre a fait de moi un homme sans foi et sans honneur ; j'ai trahi mes serments, je me suis parjuré.
— C'est un grand mérite que celui-là ; je dois vous en savoir un gré infini.
— Je ne puis dire pourquoi et comment cette passion s'est fondue comme de la neige au soleil. Elle s'est tuée elle-même. J'ai senti mon cœur se retirer vers sa source, pour ainsi dire ; la belle et pure image de mon premier amour ne sortit pas de devant mes yeux.
— Gela est bien touchant à me révéler, et je vous remercie de votre confiance.
— C'est en effet delà confiance, madame, c'est un sentiment qui me porte à vous avouer mes torts, quelque grands qu'ils soient. J'aime mieux passer à vos yeux pour un fou que pour un inconstant ; j'aime mieux que vous m'accusiez d'être aveuglé que si vous m'accusiez d'être infidèle. Vous avez l'âme assez élevée pour me pardonner mon erreur, peut-être seriez- vous moins indulgente en face de l'abandon.
— Vousne méconnaissez point, monsieur le comte, vous ne savez pas quelles passions sont les miennes. Vous avez cru peut-être que je ne vous aimais pas , Ernest? Mon Dieu ! comment pouvez-vous vous y tromper?
M. de Hauenzern , embarrassé de cet
aveu, se tut. La margrave le regarda fixement, et, arrachant son bras du sien, elle le repoussa.
— Ah! c'est trop m'humilier ! s'écriat-elle. Rendez-vous au palais, monsieur, attendez-y mes ordres.
Il se retira en silence. La princesse le suivit des yeux aussi longtemps qu'elle put l'apercevoir. Quand elle ne le vit plus, elle se remit à marcher vers les ruines, mais elle se sentait si émue, qu'elle avait à peine la force de gravir la montagne.
Dans la journée, des ordres furent donnés pour un bal. La cour se réunit avec une promptitude peu ordinaire. Jamais la margrave ne s'était montrée aussi empressée de s'amuser. Elle ne demanda pas une seule fois le comte ; elle lui fit dire de se trouver le soir à son cercle, et recommanda également à la grande-maîtresse d'y conduire mademoiselle de Freyberg.
Ils n'osèrent pas se rejoindre , dans la crainte d'être observés ; mais quand ils se
rencontrèrent dans les salons, avant l'arrivée de la margrave, ni l'un ni l'autre n'étant de service ce jour-là, ils ne purent s'empêcher d'échanger quelques mots sur leurs inquiétudes et les embarras de leur position.
La margrave arriva tard. Elle avait fait une toilette éblouissante , elle parut plus belle et plus majestueuse encore que d'habitude. Cependant un nuage de tristesse couvrait ses traits ordinairement si enjoués. Elle chercha des yeux M. de Hauenzern et ne put s'empêcher de rougir en l'apercevant.
Le maître des cérémonies vint lui demander ses ordres pour ouvrir le bal ; elle hésita un instant, puis elle désigna le comte comme son chevalier. 11 prit respectueusement sa main, et tous les deux se mirent en place et commencèrent la danse. Au lieu de
retourner à sa place lorsqu'elle eut fini, elle entraîna M. de Hauenzern vers un balcon ouvert ; personne ne se permit de les suivre ; elle appuya son bras sur celui du jeune homme et lui dit dune voix si basse qu'à peine on l'entendait :
— J'ai réuni toute la cour ce soir pour exécuter ce que je vous ai annoncé ce matin, Ernest, pour chasser et flétrir celle que vous me préférez, pour me venger enfin. Je n'en ai pas eu le courage ; il m'est trop cruel de
vous affliger. Son sort est encore entre vos mains. Jurez de renoncer à elle, et je la comble de mes bienfaits.
— Vous savez bien, madame, que je ne promets rien que je ne puisse tenir.
— Mais cela est affreux ! cela est horrible ! vous ne m'aimez plus ! Vous aimez cette fille, et moi je vous aime, je vous le répète, monsieur. Prenez-y garde, je n'ai eu qu'un
amour avant celui-là, et la fin en a été terrible. Prenez garde ! Prenez garde !
En disant cela la princesse brisait Tune après l'autre les tiges d'un rosier qui garnissait la terrasse ; sans s'en apercevoir elle ensanglantait ses doigts avec les épines. Sa poitrine semblait prête à se rompre sous une émotion si violente et si contenue, qu'il eût fallu être sans pitié pour assister de sang- froid à cette lutte*
Le comte prit sa main et la baisa. Elle leva les yeux sur lui sans pouvoir parler. I — Calmez-vous, Sibylle,, je vous en conjure, et ne doutez pas de mon affection , de mon dévouement, de mon respect. Vous me déchirez le cœur de vous voir ainsi .
— Renoncerez-vous à elle ? murmura-t-elle, comme à moitié morte.
— Nous parlerons de cela quand vous serez tranquille, quand vous ne souffrirez
plus. D'ici là, appuyez-vous sur moi, ayez confiance ; ne savez-vous pas que je vous aime?
— Vous m'aimez ! vous m'aimez, Ernest ! et vous me faites ce mal épouvantable ! et vous voulez me quitter pour une autre ! c'est là de l'amitié peut-être, mais ce n'est point de l'amour. Et moi ! mais si vous le vouliez , non seulement je vous donnerais ma vie, je vous donnerais mes états, je jetterais à vos pieds les têtes de tous ces courtisans, qui nous regardent et ne comprennent pas qu'une princesse puisse souffrir. Je ferais plus encore , je quitterais tout pour vous suivre ; je renoncerais à mon luxe, à mes fêtes, à ma puissance, à mes enfants. J'irais m'ensevelir avec vous dans vos montagnes de la Forêt-Noire ; je deviendrais une ménagère , je m'astreindrais aux obligations mesquines d'une châtelaine sans fortune,
et je serais heureuse, heureuse plus que sur le trône ! C'est en échange de cette passion que vous m'offrez de Y attachement , une affection dévouée ! comment voulez-vous que j'accepte cela? Mon Dieu ! ne me tentez pas ! ne me forcez pas à quelque vengeance dont je me repentirais. Mentez, si vous ne pouvez faire autrement ; trompez-moi, mais ne me dites pas que vous ne m'aimez plus, ne me dites pas que vous voulez rompre nos liens. Ayez pitié de vous et d'elle, si ce n'est pas de moi. Que je suis malheureuse ! ajouta-t-elle, en frappant sa tête contre les barreaux ; je deviendrai folle , car je sens que je m'abaisse en vain.
Cet état d'exaspération paraissait si violent qu'il semblait impossible de le cacher. La grande-maîtresse , avertie par quelques chuchotements , prit sur elle d'approcher de la terrasse, en faisant un signe au comte.
Elle le pria de demander à la margrave s'il ne fallait pas congédier la cour. Sibylle entendit cette question , et, essuyant son visage baignéde larmes, elle s'avança jusqu'au bord de la porte , dans l'ombre, et à moitié cachée par les draperies.
— Comtesse, dit-elle d'une voix haute et assez fortement accentuée , je me sens très indisposée , je rentre dans mon appartement. Toutefois le bal peut continuer, je reviendrai si je me trouve mieux.
Et sans ajouter un mot, sans jeter un coup d'œil sur le comte, elle se dirigea vers sa chambre à coucher. M. de Hauenzern resta longtemps à la même place, indécis , ne sachant à quel parti s'arrêter. Malgré la permission de la margrave, le bal finit surle-champ. Les courtisans savaient trop leur monde pour se réjouir quand leur maîtresse souffrait. Le comte passa la nuit dans le
LA MAUGKAVE. (J7
salon d'attente , ainsi que la grande maîtresse, mais elle s'écoula tout entière sans qu'aucun ordre de son altesse leur fut adressé.
Dès que le jour parut , une femme de chambre vint leur annoncer que la margrave avait demandé un carrosse de ville, des laquais sans livrée, et qu'elle voulait sortir seule, sans être accompagnée même par sa dame d'honneur. La grande maîtresse leva les yeux au ciel en apprenant cette fantaisie si contraire à l'étiquette : et le comte, inquiet de ce nouveau mystère , se décida à monter à cheval et à suivre les traces de Sibylle, si cela lui était possible. Le bruit des roues sur le pavé le guida bientôt. A cette heure, et à cette époque , les voitures étaient rares à Baden ; il rejoignit celle de la princesse , et s'en tint à une distance assez grande
pour ne pas être remarqué , et pour ne pas la perdre de vue. Elle prit la route du vieux château. Le chemin ne permettait pas d'arriver aux ruines autrement qu'a pied ou à cheval. Le carrosse s'arrêta et la margrave descendit. Elle se mit à gravir seule et sans aide cette côte escarpée, elle se soutenait à peine et chancelait à chaque pas. Le comte hésita s'il lui offrirait la main : dans la crainte de lui déplaire et d'exciter davantage sa fureur , il resta en arrière.
Le soleil dorait les pointes de toutes les montagnes, quand Sibylle frappa a la porte de Termite- En l'apercevant, il tressaillit :
— Je savais bien, madame, dit-il, que je vous reverrais. Entrez et ayez confiance : Dieu est bon !
La princesse se laissa tomber sur l'escabelle , brisée d'âme et de corps.
— Vous avez raison , mon père ; me voici. Je viens à vous, car j'ai peur de moi-même. Secourez-moi , soutenez-moi.
Vous qui savez si bien le passé, ajoula-t-elle en étendant le bras vers le château de Ras-
tadt, préservez moi d'un malheur semblable , car la tentation est trop forte ; je succomberais.
— Mon dieu ! s'écria l'ermite , en êtesvous donc là? Aimez-vous donc un autre homme comme vous aimiez le baron de Spilz ? Àvez-vous encore une rivale à rendre folle ? Votre âme est-elle accessible deux fois à une semblable passion ?-
— Oui , mon père , oui ; j'aime un homme comme j'ai aimé le baron de Spilz; je l'aime mille fois davantage , car mes
passions sont plus violentes. Je l'aime de
ce second amour qui vient dans la force de l'âgtt et qui est au premier ce que le fruit est à la fleur ; je l'aime en sachant goûter tout ce qu'il y a de charmes dans mon sentiment, non pas comme une jeune inconsidérée qui apprend a la fois le bonheur et la vie. Oh ! non , c'est une affection complète, c'est la joie de retrouver des sensations qu'on croyait perdues; c'est la reconnaissance pour celui qui vous les rend , c'est tout , c'est le ciel ! Eh bien , cet homme , comme le baron de Spilz 9 il me donne une rivale. Et vous voyez r mon père , si j'aime cet Hauenzern plus que le baron de Spilz : hier , j'ai assemblé ma cour pour déshonorer celte femme aux yeux de tous , pour la chasser ; je n'en ai pas eu le courage ; j'ai craint de l'affliger, lui ! J'ai reculé devant sa haine. L'ermite la regardait en silence.
— Voilà donc ce que c'est que l'amour , murmura-t-il ; oublié !
— Ce que je n'ai pas fait hier, mon père; je dois vous le dire , emportée par la jalousie , je le ferai plus lard. Je ne puis être toujours maîtresse de moi-même. Je viens vous demander un conseil, une sauvegarde.
— Il n'y en a qu'une : Dieu et le repentir. Ecoutez, Sibylle, ou, pour mieux dire, regardez-moi : Me reconnaissez-vous?
Il baissa son capuchon et montra à la princesse un visage flétri et les restes d'une grande beauté. Ses cheveux entièrement blancs, son front chauve, semblaient plutôt le fruit de la douleur que la suite des années.
— Mon Dieu ! s'écria-t-elle, Henri Spilz!
— Oui , Henri Spilz ! que vous avez oublié aussi complètement que s'il n'eut
jamais vécu ; Henri , dont vous aviez l'amour ; Henri que vous avez amené à la pénitence par le crime , c'est moi.
— Oh ! quelle providence ! c'est à vous que j'ai tout avoué , a vous que je viens demander secours et protection î
— Et Dieu Ta voulu ainsi, afin de nous punir tous les deux. C'est une mission difficile qu'il m'envoie , je la remplirai. Que mon exemple vous éclaire , madame; vous vous rappelez cette nuit du dix août, où vous vîntes me trouver au château de Rastadt, dont vous m'aviez fait gouverneur; vous vous rappelez comment ma femme , ma pauvre Wihelmine ! apprit le mystère que je lui cachais avec tant de soin. Vous vous rappelez que son désespoir la conduisit au suicide, et vous voyez encore, comme moi sans doute, ce beau et blond cadavre étendu devant la porte , lorsque vous ap-
LA MARGRAVF.. \ 05
prochâtcs pour remonter dans voire litière; ce sont des souvenirs qui ne s'effacent pas. Je m'enfuis alors épouvanté de ce crime et bourrelé de remords. Je vous quittai; pourtant je vous adorais et j'étais bien aimé de vous ! Je me dérobai à vos recherches , je me jetai dans la première armée venue; je voulus me faire tuer , la mort me repoussa > je parcourus toute l'Europe ; le spectre me poursuivait partout. Enfin , un jour , épuisé de fatigue et de désespoir, je tombai au pied d'une croix, dans un grand chemin; je crus que j'y mourrais; je priai et la consolation m' arriva d'en haut. Depuis ce jour je priai encore et j'ai trouvé des forces même en face de cette sainte victime devant laquelle je m'agenouille. Enprononçant ces mots il ouvrit le rideau du portrait. Voilà ce qu'il faut faire , madame, si vous
ne consentez pas à devenir insensée ou criminelle. Je vous le répète , la miséricorde de Dieu est infinie.
La margrave ne semblait pas l'entendre; elle regardait le tableau et disait tout bas :
— C'est vrai, elle s'appelait aussi Wilhelmine !
En ce moment ses yeux se portèrent du côté de la forêt : elle aperçut le comte , qui se cachait derrière les arbres.
— 0 mon Dieu ! il m'a suivie ; m'aimerait-il encore ?
Et elle se précipita vers la porte. L'ermite l'arrêta d'une main ferme.
— Vous ne sortirez pas , Sibylle , que vous ne m'ayez entendu jusqu'à la fin !
La margrave ploya sous celte étreinte et sous cette volonté de fer , elle se remit
sur l'escabelle , tremblante et résignée, la
superbe ! Le baron de Spilz ferma la fenêtre , afin que nul ne pût ni les voir ni les écouter.
Il y eut , ce jour-là , grande rumeur à la cour , car personne ne put expliquer le mystère répandu sur la conduite de son altesse. Elle était sortie seule avec le jour ,
ses gens l'avaient attendue au bas de la montagne du vieux château et elle n'avait quitté les ruines que vers cinq heures après midi. On ajoutait que le comte de Hauenzern était resté à errer dans le bois, sans que la princesse eût daigné y faire attention. Rien n'annonçait plus clairement une disgrâce. Mais les conjectures les plus habiles ne pouvaient ni en deviner le motif , ni dire qui le remplacerait. La margrave , depuis son retour , s'était enfermée dans
son appartement , se plaignant d'être malade , et ne voulant recevoir absolument personne. Les ordres les plus sévères avaient été donnés pour que les gens de service ne pussent pas même approcher d'elle, hors sa femme de chambre favorite. Le lendemain matin , elle fit venir l'intendant du bâtiment , et lui expliqua le plan d'un monument singulier , dont elle
lui cacha la destination , qui devait être construit en face du château, au bout de la prairie et d'une longue avenue d'arbres. Ce fut vraiment bien autre chose alors ! La perplexité des courtisans ne connut plus de bornes. Vous ne pouvez vous imaginer aujourd'hui , en France surtout où vous ne savez plus ce que c'est qu'un roi, vous ne pouvez vous imaginer ce que c'était qu'une cour ayant perdu la trace des volontés du souverain. En Allemagne surtout, dans ce pays composé d'une foule de petits états, qui tous ont la prétention d'être un royaume, qui se jalousent et se disputent à qui mieux mieux une formalité d'étiquette ; il y avait de quoi rendre fous les plus vieux seigneurs. Elle envoya un blanc-seing au premier ministre , homme consciencieux et probe , et l'accompagna d'une lettre où elle disait que, trop ma-
lade pour s'occuper désormais des affaires de la régence, elle les lui confiait jusqu'à la majorité de son fils , qui ne devait tarder que de quelques mois. Il ne fut question ni de fêtes, ni d'amants, ni de parures. Elle n'appela point de prêtre , ce ne pouvait donc être la dévotion. Le comte de Hauenzern conservait sa place , ce n'était pas de la vengeance par conséquent. L'impossibilité de percer ce mystère le rendit plus piquant encore. Son altesse sortit trois fois de très grand malin, et alla examiner les travaux des ouvriers , mais elle ne prononça pas une parole. On remarqua qu'elle était pâle et qu'elle paraissait se soutenir à peine.
Le comte avait essayé de parvenir jusqu'à elle; il lui écrivit tout aussi inutilement. Il s'imposa la loi , néanmoins, de ne point revoir Mlle de Freyberg tant que
durerait la réclusion de la princesse. Moitié par délicatesse de cœur, moitié par crainte des suites, il resta fidèle à cet engagement. Sa position devenait de jour en jour plus fausse. On ne savait quelle conduite tenir vis-à-vis de lui. Etait-il en disgrâce complète , ou n'était-ce qu'un caprice ? La margrave le conserverait-elle pour amant ! Nul ne pouvait le dire ; et il semblait impossible de se tracer un plan de conduite. Les plus fins courtisans se firent celer et se donnèrent pour malades. Dans tous les cas , la précaution était excellente : pouvait-on se bien porter quand la souveraine ne quittait pas sa chambre !
Cet état de choses dura deux grands mois. On n'avait pas vu, de mémoire d'homme, un événement pareil dans toute l'Allemagne. Ce qui surprenait le plus, c'était la persistance de la margrave à se cacher
aux yeux de tous. L'ermite du vieux château vint à deux reprises demander au* dience ; il fut refusé comme les autres.
Mlle de Freyberg retourna chez ses parents. Quant au comte, il n'osa demander la permission de s'absenter , et encore moins le faire sans les ordres de la princesse. Sa charge devenait illusoire , puisqu'il n'existait plus de cour. Il prit le parti de rester aussi dans son appartement , et ne se montra bientôt pas plus que Sibylle. Les oisifs jugèrent qu'il était piqué au jeu, et ils s'apprêtèrent à un spectacle de plus sur ce théâtre , dont tous les acteurs restaient dans la coulisse.
La majorité du jeune prince approchait.
Le bâtiment mystérieux venait de s'achever , les portes en restaient fermées , on n'y transportait aucun meuble , et rien ne se découvrait de ce côté. Tout à coup, au
moment où on s'y attendait le moins, au moment où on commençait a désespérer de voir renaître la cour de Baden , des ordres furent donnés pour une fête.
— La lionne se réveille enfin , s'écria la grande maîtresse, elle va reprendre son trône et son sceptre. Madame la margrave veut que celte fête dépasse toutes les autres ; elle ordonne que les costumes de caractère soient plus brillants mille fois que de coutume. Elle m'a fait écrire d'organiser les quadrilles , de rappeler les filles d'honneur absentes ; et j'ai appris qu'elle avait commandé au tailleur son habit de sultane , sur lequel on doit coudre tous ses diamants. Ce sera magnifique.
— Et avez-vous vu la princesse ? demanda le comte de Hauenzern , présent à la déclamation de ce programme.
— Hélas ! non. Elle m'a envoyé ses or-
dres par écrit , je n'ai pas eu l'honneur d'être admise auprès d'elle. Riais enfin cela va finir. Du reste le bal est ordonné pour le jour de la naissance de monseigneur le margrave. Nous fêterons sa majorité.
De ce moment, il n'y eut plus une tête en repos dans tout le margraviat. Les préparatifs de celte fête solennelle, les raisons qui la faisaient donner, le pavillon du parc, la retraite de Sibylle, la disgrâce du comte, on déraisonna sur tout cela depuis la source du Rhin jusqu'à son embouchure ; les principautés braquèrent leurs lorgnettes vers Baden , les margraves et les palatins sollicitèrent des invitations , on en parla même à Versailles.
Toute cette race de principicules me cap-
pelle un fait assez plaisant , arrivé en Allemagne pendant l'émigration. Un de ces roitelets , je ne sais lequel, ou, pour
parler plus juste, je l'ai oublié; un de ces roitelets, dis-je, possède, dans ses états de vingt lieues carrées, un port de mer ! Vous jugez quelle gloire! il est susceptible d'avoir une marine et de se défendre, par exemple, contre le prince de Monaco. C'était à l'époque où les puissances européennes, voulant punir les Français révoltés et arrêter leur commerce , convinrent de fermer leurs côtes aux républicains. Ce petit seigneur s'avisa de penser que sa rade allait devenir quelque chose, et calculant sur sa pénurie , il songea à se poser en Neptune.
On réunit le conseil, la cour tout entière, les amiraux et les généraux de terre , et , après une mûre délibération , on convint d'envoyer à Paris un ambassadeur , pour traiter avec les sans-culottes. Les vieilles gens se voilèrent le visage à l'idée d'une
semblable bassesse; mais ceux dont les opinions s'avançaient un peu davantage parlèrent de l'intérêt de Y état , de celui du prince , de ses trois mille sujets ; enfin le grand-maréchal , revêtu des pouvoirs of* ficiels , muni d'un uniforme , de billets de caisse et d'une pancarte de sûreté , se rendit a Paris comme plénipotentiaire.
Le traité ne fut pas difficile à conclure puisque les deux parties y avaient un intérêt certain ; mais la formule de ce traité est certainement ce qu'on peut voir de plus inouï en diplomatie. Il commençait ainsi :
<r Le comte de*** s'engage envers la république française à telle , telle et telle chose ( les articles relatifs au petit port ).d Puis venait ensuite de la part des Français :
a La république française est charmée de faire connaissance avec le comte de***, etc.. .. d
Je crois que si les révolutionnaires pouvaient rire au milieu du sang, ce fut dans cette occasion-là.
Mais revenons à la margrave , car me voilà radotant, mon cher vicomte , et oubliant toutes les règles de l'art , qui m'imposent une grande sobriété d'épisodes aussi près du dénouement démon histoire.
Je vous dirai donc qu'on ne dormait plus , qu'on ne mangeait plus dans les états de Baden ; et ce fut bien pire encore lorsque, la veille du bal, presque toutes les personnes delà cour reçurent un costume de la part de la princesse. Ils étaient tous admirablement choisis et surtout appropriés au caractère , au visage , aux habitudes de chacun. Mlle de Freyberg eut en partage les longs voiles et la robe traînante d'une châtelaine allemande du quinzième siècle, et le comte un habit de chevalier leulo-
à 18 LA MARGRAVE.
nique se rendant à la croisade. A peine les salons étaient-ils ouverts qu'ils se trouvèrent remplis. On se regardait , on se complimentait , on s'interrogeait surtout. 11 y avait près de trois mois que la dernière fête f si brusquement interrompue , sépara cette petite cour. Depuis lors ils s'étaient à peine rencontrés ; ils avaient beaucoup h apprendre et beaucoup à deviner.
La beauté de M. de Hauenzern se trouva singulièrement rehaussée par son costume. Les courtisans tirent des conséquences de tout.
— Voilà le comte de Hauenzern en croisé, dirent-ils ; S. A. la margrave s'est travestie en sultane ; ils ne sont certainement plus du même parti. Autrefois, elle en aurait fait Soliman , puisqu'elle se déguise en Roxelane.
LA MARGRAVK. \\ î)
Le jeune homme , fort inquiet des suites de tout ceci , préoccupé des desseins de Sibylle , ne salua que de loin Mlle de Freyberg, et attendit impatiemment l'arrivée de la souveraine. Elle parut, enfin , belle à éblouir , entourée d'une suite nombreuse , et si étincelante de pierreries , qu'on pouvait à peine la regarder. A l'aspect du comte, elle se troubla visiblement; néanmoins , elle lui rendit un signe de tête bienveillant en échange du profond salut qu'il lui adressa.
— Mesdames , dit-elle , à partir de ce soir je ne danse plus; c'est au margrave, souverain sans tutelle depuis quelques heures, à ouvrir le bal. Il fera choix de îa danseuse qui lui plaira le plus. Cette fête est une sorte de terrain neutre entre les deux âges de sa vie; il peut se
dispenser de l'étiquette, ou du moins lui commander ; demain il lui obéira.
Le jeune prince quitta son siège et fit gracieusement le tour du cercle des dames assises , et le nombre en était restreint. Rien n'est sévère comme la noblesse allemande sur la préséance. Les dames assises donc se levèrent et attendirent , comme les autres , le bon plaisir de cet enfant couronné. Il rougit beaucoup , sembla embarrassé de son rôle. Enfin, tendant la main à Mlle de Freyberg , il la conduisit au milieu du salon, et le bal commença.
Le comte n'en pouvait croire ses yeux.
Non que Wilhelmine ne lui semblât pas assez jolie pour mériter l'honneur qu'elle venait de recevoir , mais la haine de la margrave pour elle lui faisait craindre un piège sous cette distinction.
— Peut-être ne m'aime-t-elle plus ! se dit-il pour se rassurer ; alors que lui importe ma fiancée ?
Le cœur humain est fait de telle sorte et l'amour-propre des hommes a une telle portée que M. Hauenzern trouva presque autant d'amertume à cette pensée que M. le baron de Spilz, malgré la sainteté de son caractère et de sa profession , en avait trouvé avant lui. Si on cherchait bien au fond de sa conscience , on y sentirait un regret à chaque affection qui nous échappe, lors même que cette affection n'est plus partagée 9 lors même qu'elle devient incommode , bien plus , quand elle déplaît. Vous voudriez tous être aimés et l'être à votre manière. Il faudrait que l'on vous adorât comme des dieux, sans le dire, en se contentant de le prouver aux instants
où vous daignez le permettre , et que, sans
oser faire entendre un murmure , on se soumît à vos volonte's. Autrefois on rêvait des maîtresses tendres, aujourd'hui on rêve des maîtresses commodes. Jamais siècle n'a eu plus de prétention à la passion que le vôtre , et jamais siècle ne l'a moins comprise , n'en a été plus éloigné; je dirai mieux , elle est impossible pw la jeunesse qui court. La passion suppose toujours une •certaine exaltation, une générosité d'âme, un dévouement dont vous êtes incapables. Je ne cesserai de le répéter aux jeunes femmes : Restez honnêtes, car il n'y a pas un homme au monde qui puisse compenser la perte de votre vertu , de votre propre estime et de celle des autres que vous lui sacrifieriez. Mais si enfin vous ne le pouvez pas absolument, si les circonstances vous entraînent, si malgré vous vous suivez la pente dangereuse du vice, n'allez pas vous
raccrocher à votre cœur, n'allez pas chercher l'excuse d'un sentiment vrai : on ne vous excusera pas, et vous serez malheureuses. Ne les aimez pas, tyrannisez-les ; forcez les à ployer , soyez reines , soyez implacables , tenez -les a vos genoux et gardez-vous de les laisser relever , car ils vous domineraient alors, et vous auriez la honte delà faute sans en savoir la joie, Pourquoi adorent-ils les courtisanes? Parce qu'elles ne donnent rien ? el!es font tout payer , jusqu'au moindre sourire, aux dupes avec de l'argent , aux autres avec des soins , avec de l'amour, avec leur temps; or , c'est ce que ces messieurs estiment le plus cher. Avouez, mon cher Gustave , que je connais bien votre espèce : c'est pour cela que je l'apprécie peu, dans ce temps-ci , bien entendu ; quant aux gentilshommes d'autrefois , je ne pense pas de môme. Une
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époque sans croyance est toujours sans poésie, et c'est là votre position. Je vous attaque sur votre terrain avec vos mots , car Dieu sait que jadis nous ne pensions guère à être poétiques ! nous Tétions pourtant, et nous avons fait nos preuves en 93. Ce drame-là vaut tous ceux que vous inventerez, et vous n'aurez jamais de héros aussi héroïques que nous.
On ne se corrige pas à mon âge , et la preuve c'est que je suis encore sortie de mon histoire. Je vous en demande bien pardon, c'est pour la dernière fois.
La margrave se montra ce soir-là plus aimable , plus affectueuse qu'elle ne l'avait été de sa vie. Elle ne voulut point danser , elle encouragea les autres à le faire , elle donna des éloges à tout le monde , elle distribua de tous côtés des sourires charmants; elle fut, en un mot, la femme la plus sédui-
sanle et la princesse la plus adorable. Ses yeux se tournaient fréquemment vers la pendule; quand onze henres et demie sonnèrent , elle se leva , appela le comte de lïauenzern qui causait avec la dame d'honneur à quelques pas d'elle , et posant son bras sur le sien elle l'entraîna vers le balcon, témoin de leur dernière entrevue.
— Comte de lïauenzern , lui dit-elle, il va arriver ce soir des choses auxquelles vous êtes loin de vous attendre. J'ai désiré vous parler une dernière fois. Soyez tranquille , ajouta-t-elle , avec un sourire amer , soyez tranquille , c'est bien la dernière fois. Vous êtes le seul homme de ce monde auquel je voudrais laisser un souvenir : vous êtes le seul qui m'ait réellement connue , vous êtes le seul que j'aie véritablement aimé. C'est pour cet amour que toute ma vie est brisée, que
mon avenir est détruit. Si vous n'aviez
pas changé , c'est-à dire si vous ne vous étiez
pas trompé , cet amour était assez fort pour me décider à tous les sacrifices , même
celui de mon rang. D'aujourd'hui je l'abdique , d'aujourd'hui je remets entre les mains de mon fils l'héritage de son père, je le dirai cette nuit en face de toute la cour. Quand minuit sonnera, vous serez conduit au bâtiment que j'ai fait construire; là votre sort et le mien seront fixés d'une manière irrévocable. Quelque chose qui arrive, n'or-bliez pas, Gustave , que je vous ai bien aimé. Conservez- moi une pensée : allez, j'ai beaucoup souffert et je me suis fait une grande violence ! Dieu et mon cœur le savent. Rentrez , nous ue nous reverrons plus que devant noire juge. Il y aura là une fiancée et un jeune époux , nous prierons tous ! Ne me répondez pas ,
suivez les ordres qu'on vous donnera de ma part , et ayez confiance en moi.
Elle prit vivement la lête du comte entre ses mains , l'abaissa jusqu'à ses lèvres , et y posa un baiser; quand elle fut partie, le jeune homme sentit une larme qui venait d'y tomber et qui glissa sur sa joue. C'étaitla première que faîtière Sibylle eût laissé voir.
A minuit le maître des cérémonies s'approcha du jeune margrave et lui dit à haute voix :
— Monseigneur , son altesse la margrave Sibylle , votre auguste mère , m'a commandé de venir chercher monseigneur et de le conduire , ainsi que toute la cour,
dans un lieu qu'elle m'a désigné. Si mon" seigneur veut , je suis prêt à exécuter les ordres que j'ai reçus.
En s'inclinant profondément il attendit la réponse du prince. Celui-ci, persuadé qu'il
s'agissait d'un divertissement nouveau , consentit gaiement a ce que demandait sa
mère. On descendit les degrés; on se trouva bientôt dans le parc. La lune brillait, comme si on l'avait conviée à la fête. Les rires, à peine comprimés par le respect, se faisaient entendre de toutes parts. Cette foule bigarée , éclairée d'une façon étrange par les torches que portaient des laquais, et les lanternes suspendues aux branches , présentaient le spectacle le plus bizarre et le plus inattendu. On se dirigeait vers le pavillon : la curiosité allait enfin être satisfaite. Les personnes qui suivaient de plus près le prince furent tout étonnées de voir le maître des cérémonies frapper à la porte et s'arrêter , après avoir dit quelques mots a son altesse.
Cette porte s'ouvrit : un torrent de lumière inonda les jardins. Ce monument,
c'était une chapelle. Des chants pieux se faisaient entendre ; des prêtres étaient à l'autel. Aux pieds du crucifix une femme, vêtue en pénitente, ses longs cheveux épars sur ses épaules , priait et pleurait ; on reconnut la margrave. Quand le jeune prince entra dans le sanctuaire , elle alla vers lui ; les chants cessèrent. Toute la cour , entassée dans ce petit espace, se rangea en silence. Sibylle , prenant son fils par la main , s'approcha de la balustrade qui la séparait des assistants.
— Sachez tous, dit-elle d'une voix assurée et sans la plus légère émotion , sachez tous que la margrave Sibylle de Baden remet entre les mainsdesonfiis le pouvoir qu'elle a exercé en son nom, comme mère et régente. Sachez que voici désormais votre maître et que moi je ne suis plus rien en ce monde, Je viens faire devant vous amende honora
ble pour mes péchés , je viens vous demander pardon du scandale que je vous ai donné pendant tant d'années, et vous rendre témoins de l'expiation que j'ai choisie. A dater d'aujourd'hui , voilà mon asile ; a dater d'aujourd'hui je ne sortirai plus de cette retraite. D'ici je puis voir ce palais , que j'ai bâti dans mes jours de folie, et je n'y rentrerai jamais. Je ne suis pas digne d'être admise dans aucun ordre religieux, je n'oserais me mêler parmi les épouses du Christ; je vivrai seule. Les portes de cet oratoire demeureront toujours ouvertes , les habitants de ce pays pourront être témoins de la pénitence imposée à celle dont le faste et les débordements les étonnèrent si longtemps. Mais avant de quitter tout à fait le monde , je veux accomplir un acte de justice. Je vous prie, monseigneur, d'ordonner au comte de Hauenzern et à la baronne de
Freyberg d'approcher de l'autel. Trouvez , bon , je vous en conjure , qu'ils reçoivent en notre présence la bénédiction nuptiale. C'est moi qui ai retardé leur bonheur, c'est à moi à le conclure.
En disant ces mots , l'étrange créature s'agenouilla de nouveau. Après le mariage des deux amants , elle se fit couper les cheveux, elle prononça une formule de vœux qui n'était pas celle des religieuses, et, se relevant aussi majestueusement que sur les marches de son fauteuil ducal, elle congédia la cour d'un geste. Seulement elle retint le comte en arrière, et lui dit à voix basse :
— J'ai tenu ma promesse , vous allez être heureux. Je n'ai plus qu'une chose à vous demander. Envoyez ici chaque jour votre femme , je veux la voir. Quant à vous , Gustave , recevez ici mes derniers adieux ; tout est fini entre nous sur la
terre, nous ne nous retrouverons plus que dans le ciel. Mais vous savez maintenant jusqu'où je vous ai aimé.
Elle tint parole. Elle se renferma dans cette espèce de tombeau que vous connaissez. On y montre encore la discipline et le cilice dont elle fit usage; l'un et l'autre sont teints de sang. Son lit était une planche ; elle ne vivait que de racines; elle n'avait d'autre siège qu'une escabelle de bois. Cependant le plus affreux de ses supplices, a mon avis, ce fut de voir tous les jours sa rivale , de lui faire raconter les détails de son bonheur , de retourner ainsi le fer dans la plaie saignante de son âme ; ce fut de ne plus apercevoir , même de loin , l'homme qu'elle avait chéri jusqu'à lui sacrifier sa jalousie ; ce fut d'avoir sans cesse devant les yeux les lieux où elle fut heureuse, et de se retrouver seule
si près et si loin de tout ce qu'elle avait aimé. Les tortures morales sont bien plus vives que les tortures physiques ; le chagrin est un chevalet plus cruel que celui du bourreau. Elle vécut ainsi plusieurs années et mourut. Le baron de Spilz la visitait souvent, afin qu'il ne manquât rien à l'expiation : Vilhelmine , c'était le regret ; le baron, c'était le remords !
Comtesse Dasii.