LE BOUQUET
DE
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A Aubigny, j'ai assisté scène à scène, mot à mot , à une comédie qui a bien vite tourné au drame , comme presque toutes les comédies qui se jouent en ce monde. Gela se passait il y a sept ans pour les beaux yeux de la plus jolie 011e du pays. Hier, l'ayant rencontrée à l'Opéra , toute l'histoire m'est revenue en l'esprit , mieux illuminée que jamais. Je ne puis m'empêcher de la raconter, mais tout simplement, plutôt en spectateur qu'en romancier , la vérité n'y perdra pas. On me pardonnera les accessoires du tableau, le paysage, les petites scènes du début , les échappées de hasard ; je veux tout reproduire ; peut-être n'aurai-je pas l'harmonie qui est le plus grand charme du tableau , mais au moins je serai fidèle.
Par cette histoire, il semble que la destinée se soit amusée à l'accomplissement de celte maxime d'apparence gaie et légère, mais pourtant sévère, profonde et triste : — Ne jouez pas avec le feu.
Aubigny est un joli village au voisinage de Nancy , bâti en pierres au fond d'une vallée bocagère , à l'abri d'une montagne verdoyante qui lui verse l'eau des plus pu-
res fontaines. L'église est rustique , le clocher s'élance avec grâce au-dessus des marronniers d'alentour; le cimetière est nu comme la mort, les trépassés n'ont point de gîte en marbre, un jardinier profane ne laboure point leurs cendres pour y semer des dahlias ; il y a de l'herbe et des fleurs sauvages. A deux pas du cimetière , les vieux frênes et les jeunes tilleuls ombragent un jardin de verdure où s'ébattent les danseurs et les joueurs de paume ; là , dans la grande rue , les passants admirent une ruine magnifique , le portail d'une léproserie du douzième siècle ; plus loin, une fenêtre bizarrement sculptée où Abeilard a rêvé de science et d'amour ; enfin au bout du village une grande poterne surmontée de tourelles aiguës, d'architecture gothique, où combattirent les religionnaires. De beaux vergers séparent toutes les maisons , des
haies d'épines et de sureaux encadrent tous les vergers ; çà et là devant les maisons un banc de pierre , sur quelques façades un cep de vigne , à quelques fenêtres un nid d'hirondelle. Les cabarets n'ont d'autre enseigne qu'un bouquet de gui et un ivrogne qui fume sur le pas de la porte. Il se trouve à peine deux horloges dans tout ce bienheureux village ; aussi on ne demande l'heure qu'au soleil ; il n'y a pas une seule gazette , on s'y contente de l'almanach, le meilleur des journaux , qui a sur tous les autres l'avantage de ne paraître qu'une fois Tan. A Aubigny , le maître d'école ne secoue pas trop l'arbre de la science , le garde-champêtre ferme les yeux à propos, et M. le curé aussi.
J'ai connu à Aubigny un notaire qui avait un étude, une belle maison et une belle femme. L'étude rapportait bon an mal an
trois milliers de petits écus ; la femme , un joli enfant et je ne sais combien de charmants sourires ; enfin , la maison , grâce au jardin, répandait sur tout cela les fleurs les mieux épanouies. Le bonheur était à la porte , si jamais le bonheur a été quelque part.
Mais , par malheur , tout à côté de cette maison il y avait un cabaret aux dehors des plus gais : je n'entends point parler de la gaîté des ivrognes , mais des filles du cabaretier. Le bonhomme avait trois filles, comme dans les contes de fées, mais trois belles filles, comme cela se rencontre peu, même dans les contes de fées. C'était un charmant tableau de les voir toutes le dimanche, à demi parées, versant à boire aux ivrognes d'une main blanche et mignonne, accordant par dessus le marché un sourire ou une grimace , selon les propos. En vé-
rite, on fût devenu ivrogne pour elles '■ que de gens le deviennent à moins ! Elles enjôlaient et elles enivraient leur monde à merveille ; aussi , le cabaret était, suivant un bon mot du curéd'Âubigny, peuplé comme l'enfer. Il faut bien dire que le curé avait moins de fidèles que le cabaretier.
Elles avaient une petite lingerie dans la salle du cabaret. Le lundi , une fois l'ivrognerie balayée sur le pas de la porte , les tables se couvraient de robes , de corsages , de guimpes , de bonnets , de toutes les fanfreluches du village. Le spectacle était mille fois plus attrayant que la veille : l'une racontait avec malice une petite aventure quasi scandaleuse , l'autre faisait un nœud de rubans en songeant a quelque galant du pays; celle-ci réparait un accroc à quelque joli bonnet, celle-là arrosait les jacinthes ouïes myosotis de la fenêtre avec
plus de grâce encore qu'elle n'en avait en versant à boire aux ivrognes. C'était un doux éclat de voix argentines a faire bondir le cœur, un concert d'innocentes chansons , un groupe charmant de belles filles folâtres qui semblaient un souvenir des trois Grâces , comme dirait Demoustier.
La ville de Troie, d'homérique mémoire, ne fut jamais si bien assiégée par la colère d'Achille que ne le furent les fenêtres du cabaret par l'amour d'Aubigny. Si on parlait d'aller se promener, c'était pour passer par là. Que d'amoureux propos dits de travers ! que de lettres galantes mises à la petite poste des fenêtres , c'est-à-dire confiées aux branches des rosiers ! que d'œillades idolâtres mille fois plus éloquentes que les lettres ! Le cabaret menaçait de finir, comme la ville de Troie, par l'invasion et par l'incendie.
Le notaire aimait sa femme et ses enfants , son étude et son jardin ; mais quel est celui qui, à certains moments d'orage, ne se lasse de cueillir les mêmes amours et les mêmes roses , surtout quand il y a au voisinage d'autres roses et d'autres amours, surtout quand on est un notaire d'imagination , quand les inventaires font défaut , quand la belle saison répand tous ses feux et tous ses parfums? Notre notaire était un esprit ardent, ne laissant guère chômer son cœur , bâtissant des châteaux en Espagne de toutes les façons , babillant a tort et à travers , lisant les contes de Voltaire et écrivant des testaments avec délices , se levant tôt et se couchant tard, en homme qui s'entend bien avec la vie; aimable avec les hommes , à cause de son métier ; galant avec les femmes , a cause de sa nature. Il était le bienvenu dans tout le pays ; la
meilleure avoine attendait son cheval ; ses chiens étaient admis dans le saîon du château , au coin du feu de la chaumière. Il avait h son service une phraséologie délicate pour consoler la veuve pendantTinventaire, et pour apprivoiser la future pendant le contrat de mariage. Il n'oubliait jamais son droit d'aubaine ; pourtant , quand la future était laide , il laissait cette faveur à son clerc ; mais cela n'arrivait guère, les filles qui se marient dans ce pays-là étant presque toujours pauvres , c'est à-dire belles. Jusqu'en 1832 il n'avait pas poussé plus loin l'infidélité envers sa femme; mais, un beau samedi du mois d'avril , comme il se promenait dans sa cour , il prit un mauvais chemin , c'est-à-dire qu'il alla sur le seuil de la porte, comme pour voir s'il lui venait des gens d'affaires. Savez-vous ce qu'il vit ? — 11 vit pour la première fois avec les yeux du cœur
les trois filles du cabaretier se poursuivant dans la rue à propos d'un bouquet de violettes.
Celle qui avait alors à la main le bouquet de violettes tant envié, vint tout à coup se jeter du côté du notaire en demandant asile du regard. Sans trop y songer, le notaire se mit de la partie. Il se fit le champion de la belle effarouchée ; les autres eurent beau voltiger autour d'elle , il la défendit, je ne dirai pas jusqu'à la mort , mais jusqu'à l'amour. Quand la guerre fut finie, il prit doucement la petite main et demanda quel serait le prix du vainqueur; la petite main lui répondit par l'offrande du bouquet.
Après tout, ce n'était là qu'un jeu des plus innocents : méfiez-vous des jeux innocents!
La belle au bouquet de violettes s'appelait Cécile, un nom fait pour la candeur,
mais ici-bas tout est trompeur, tout, jusi. 10
qu'au nom. Cette Cécile , sous des dehors archangéliques , cachait un petit cœur mal placé , capable de toutes les coquetteries et de toutes les perversités du monde. C'était la plus belle des trois sœurs, mais la beauté est si souvent une coupe d'or pleine de mauvais vin ! Un grand peintre a dit que la beauté est un souvenir du ciel ; oui, mais la beauté ne se souvient guère du ciel : la beauté a trop à faire sur la terre pour cela. Cécile ne levait jamais les yeux plus haut que son miroir ; elle était coquette , coquette à faire peur. C'est dire qu'elle cultivait fort mal son cœur. En revanche, son esprit y gagnait; mais à quoi bon l'esprit qui se fait aux dépens du cœur ?
Cécile avait vingt ans , des yeux noirs et les accessoires , de l'imagination , des agaceries adorables , mais point d'amants , si ce n'étaient trois ou quatre freluquets
(TAubigny , — un clerc d'huissier, — un petit fermier , — un arpenteur , qui perdaient leur temps , — non pas avec elle. A défaut d'amour elle avait eu pourtant une amourette, mais avec un glorieux clerc de notaire qui voulait s'amuser. Il avait amusé la vanité de Cécile deux semaines durant ; après quoi l'ambitieuse voyant bien qu'avec le susdit clerc de notaire il n'était pas du tout question d'épousailles , elle s'était retirée dans sa tente avec armes et bagages.
Depuis ce léger accroc à sa candeur, elle s'était passablement ennuyée. Loin de s'apaiser par cette défaite , sa vanité n'avait fait que s'irriter ; elle attendait avec ardeur l'instant de la mettre en jeu. Grâce au bouquet de violettes, cet instant vint enfin.
Par mégarde, à coup sûr, le notaire emporta le bouquet en question dans son
cabinet; le lendemain , comme il n'avait d'autre distraction qu'une feuille de papier timbré , il respira à diverses reprises le parfum vieilli des violettes ; le surlendemain, comme il reconduisait un client, il aperçut le bouquet parmi des chiffons qu'une servante venait de balayer ; il le ramassa, — par distraction peut-être, — mais pourtant avec une secrète religion : ainsi le bouquet de Cécile alla jusqu'au cœur du notaire ; Cécile suivit son bouquet.
D'abord M. Deligny, — ou maître Edouard Deligny — il faut bien dire son nom, — se laissa prendre sans raisonner. — Ce n'est qu'un jeu , disait-il , un jeu de l'esprit , et il respirait le bouquet avec son âme. Bah! reprenait-il , on peut bien une fois Tan , sans gâter son contrat de mariage , regarder du coin de l'œil une jolie fille et recueillir un joli sourire , rien de plus :
un sourire qui fasse croire au ciel de Mahomet.
Quand il voulut raisonner, il n'était plus iemps ; mais sur ce chapitre n'est-on pas raisonnable quand on déraisonne ?
Sans y penser , M. Deligny se mit outre mesure à fumer sur le pas de sa porte , à l'heure du déjeuner ou du goûter des filles du cabaretier. Il prenait de plus en plus plaisir à les voir et à les entendre : elles folâtraient avec tant de grâce naïve et elles babillaient avec tant de gaîté ! — Edouard, lui dit un jour sa femme qui n'y voyait que du feu, tu fumes trop, cela n'a pas le sens commun. — Je sais bien que cela n'a pas le sens commun , répondit le notaire d'un air mélancolique. Et il fuma de plus belle.
Le jardin du notaire n'était séparé du jardin du cabaretier que par un mur mitoyen. Comme on entrait dans la saison des
fleurs , les trois sœurs rendaient souvent visite à leur parterre émaillé; comme le notaire était un homme de bonne volonté, il parvenait alors à regarder au-delà de son mur, surtout quand c'était le tour de Cécile à visiter le parterre , si bien que cela devenait presque un rendez-vous; il est vrai que le mur était de la partie. Un jour que Cécile était seule au jardin, M. Deligny lui jeta coup sur coup une belle douzaine de roses épanouies; Cécile riposta de toutes ses forces et de tous ses rosiers : le champ de bataille fut jonché de morts. La femme du notaire survint. — Ah! mon Dieu! s'écriat-elle , comme vous avez gâté ce pêcher et cette salade ! Et puis tous les rosiers qui sont ravagés! Tu as donc perdu la tête ? — Oui , ma femme , j'ai perdu la tête , dit le notaire en retombant dans sa mélancolie. Sans y penser , toujours sans y penser ,
le notaire mit en oubli la beauté , la tendresse , 1? vertu de sa femme. À ses yeux cène fut bientôt plus qu'une statue qui ornait sa maison. Madame Deligny , qui pensait beaucoup à ses enfants , fut la dernière à savoir que M. Deligny se laissait enjôler par sa voisine. Il faut dire que madame Deligny n'était pas tout à fait une femme de ménage ; elle aimait , malgré sa vertu , le petit voyage et la petite fête du pays voisin. On parlait beaucoup de sa grâce à valser et à monter à cheval, c'était d'ailleurs tout le mal qu'on en disait.
Cependant , au temps où fleurissent les accacias, le notaire s'éloignait infiniment de la fidélité conjugale. Il n'était pas encore l'amant de Cécile , mais il avait franchi le mur mitoyen ; et encore cet exploit aventureux s'était passé après le coucher du soleil. Cécile , loin de s'effaroucher ce soir-là ,
l'avait attendu de pied ferme; et comme elle avait lu des romans : — Monsieur, il y a encore un mur entre nous. — Voilà qui est bien parlé , Cécile ! Si vous êtes belle comme un ange, vous avez de l'esprit en diable.
Le notaire avait raison, l'esprit de Cécile était bien de l'esprit du diable. Cette gentillesse du notaire avait un peu apprivoisé Cécile ; elle s'était apprivoisée de plus en plus, au point qu'avant de partir elle avait laissé prendre un baiser, au vol, il est vrai, sur la blancheur veloutée de son cou.
La petite lingère d'Àubigny s'était laissé surprendre par la vanité ; la vanité l'aveuglait à toute heure et sur toute chose. Le notaire était presque un bel homme; il avait beaucoup d'argent et beaucoup d'esprit pour un notaire. Quand il partait en campagne , il faisait à merveille caracoler son cheval devant les fenêtres du cabaret; et puis, par-
dessus tout , c'était le prince du pays , ■ — c'est-à-dire le notaire !
Quand toutes les commères d'Aubigny furent lasses de babiller sur les faiblesses de M. Deligny et de mademoiselle Cécile , madame Deligny souleva un coin du voile , et voici comment : elle cueillait des groseilles au pied du mur mitoyen en songeant que madame T.. . et madame S..., ses anciennes amies , étaient très malheureuses par leur mariage , tandis qu'elle - même savourait toutes les joies conjugales et maternelles. La pauvre femme se laissait aller à ce beau rêve avec une douce nonchalance , en écoutant chanter le pinson sur le cerisier voisin , en respirant le réséda que le vent secouait à ses pieds. Tout à coup elle leva la tête avec surprise, elle écouta avec ardeur, et elle entendit ce petit dialogue venant de l'autre côté du mur :
CECILE, qui passait le long du mur.
Je vous dis, monsieur, que grâce à vous je suis une fille perdue. On en dit de belles sur mon compte dans tout Aubigny !
LE NOTAIRE, qui suivait Cécile.
Sur ma foi, vous voilà une fille perdue à bon marché! N'écoutez donc pas les commérages, n'en croyez que vous-même.