LA VERITABLE HISTOIRE
DS
ASAftOlU
On dit à Nazarilîe qu'il ferait mieux ses affaires à la ville prochaine, dont les habitants aimaient beaucoup la comédie, et làdessus il se mit en route, par une belle ma
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tinée , avec son camarade Pelloquin qui portait les bagages , c'est-à-dire quelques guenilles pailletées et deux vieilles rapières tout énioussées, épointées, ébréchées, qui servaient dans les rôles tragiques. Ce pauvre Pelloquin en était presque toujours chargé; il était bien entendu qu'ils se relaieraient d'heure en heure; mais quand venait le tour de Nazarille, il ouvrait son sac aux histoires, et il en contait de si longues et de si pressées, il les enchaînait avec tant de zèle et de fécondité, que son camarade marchait vaillamment trois ou quatre heures, le paquet sur l'épaule , sans y songer, en sorte que c'était encore tout profit pour l'un et pour l'autre.
Quand par malheur Pelloquin se ravisait, il s'arrêtait outré, frappait du pied et lâchait un juron effroyable.
— Eh bien! qu'est-ce? disait Nazarille. —
DE NAZARILLE. 261
Et le paquet ? — Ne l'as-tu point ?• — Si fait, je l'ai, reprenait Pelloquin rongeant son frein; mais depuis quand? — Tu ne dis mot. — Je ne dis mot, je le crois, tu parles toujours. — Franchement, l'as-tu beaucoup senti? — Parbleu! tu m'empêches d'y songer. • — De quoi te plains-tu donc? c'est comme si tu ne l'avais pas.
D'autres fois Kazarille, au bout de très longtemps, feignait de se raviser le premier, interrompait son récit, reprenait les bardes de lui-même par raffinement d'artifice , et Pelloquin était encore obligé de lui savoir gré de cette petite générosité.
ils arrivèrent à travers bois le long d'un mur, qui semblait enfermer un domaine considérable. Il y avait des grilles percées d'espace en espace, et l'on apercevait par là les plus jolis points de vue d'un parc anglais : de vertes pelouses bien grasses où
202 UN CHAPITRE DE L'illSTOiRE
serpentaient des allées bien sablées et bien
ratissées; et de grands massifs d'arbres rares
ingénieusement groupés et tout semés de
berceaux, de kiosques» de cascades et de
statues. En outre, sauf le mur qui bornait
la vue d'un côté, l'endroit où ils marchaient
était d'une fraîcheur délicieuse; le petit
chemin, à peine frayé entre les arbres et la
muraille, était plein d'herbes et de fleurs
sauvages encore baignées de rosée; à gauche
s'étendait , sur un terrain agréablement
inégal, une prairie plantée d'arbres beaux
et grands, mais point trop fourrés, et qui
laissaient tomber par places, au milieu des
ombrages, des flots de soleil sur le gazon
dont les brins drus et étincelants semblaient
pénétrés de lumière. On n'entendait avec
le pas des voyageurs dans les herbes que le
babillage étouffé des oiseaux cachés sous
les branches, et ce bourdonnement d'in-
DE iNAZARILLE. 265
sectes des chaudes après-midi dans les solitudes de la campagne.
Nazarille, tout en pestant contre le mur qui était d'une longueur extrême, s'arrêtait à chaque grille, contemplait en soupirant la magnifique propriété, et amusait son camarade des lieux communs qui se débitent en pareille rencontre. Il lui demandait ce qu'il ferait s'il était le maître de cette terre, s'il la vendrait, s'il l'habiterait, et que, pour lui, il ne serait content que lorsqu'il en aurait une dans ce goût, pour y donner le vivre et le couvert à son bon et vieil ami Pelloquin, et qu'il ne désespérait pas de la gagner. A quoi l'autre répondait que ce ne serait pas apparemment en jouant la comédie comme dans le bourg qu'ils venaient de quitter, où ils n'avaient gagné que cinquante sous de dettes en bouts de chandelles, quelques coups de poings de l'aubergiste et une bonne in-
2G4 UN CHAPITRE DE L'iIISTOIRE
vitation de vider le pays sur-le-champ, sous peine de la geôle.
— À propos, dit Nazarille, qu'avons-nous à déjeuner?
Il fouilla dans sa poche et en retira deux croûtes de pain et un morceau de fromage , le tout saupoudré de miettes et de poussière.
— En attendant le château, dit Pelloquin avec un geste plein de componction, voici donc notre déjeûner?
Il y avait en cet endroit un joli pavillon rustique et un ruisseau fort clair qui s'échappait par-dessous la grille, parmi l'herbe humide et verte, après avoir fait mille tours dans le parc, et nourri, chemin faisant, bassins, fontaines et cascatelles.
— Tiens, mon ami, dit Nazarille, asseyons-nous ici. Figure-toi que ce parc t'appartient, que ce fromage est une purée de
DE NAZARILLE. 205
bisques, que ce ruisseau roule du vin d'Espagne, et le voilà plus heureux que le maître du logis.
Pelloquin jeta son paquet, et Nazarille s'assit en soufflant comme s'il l'eût porté. Ils mangèrent leurs croûtes, ce qui fut fait en quelques bouchées: après quoi ils allèrent boire de cette eau claire qui gazouillait si joliment à leurs pieds. Comme ils s'y rafraîchissaient les mains et le visage pour se remettre en route . plus gaillards et plus frais , ils entendirent de l'autre côté du mur des éclats de voix et des femmes qui riaient entre elles.
— • Qu'est cela? dit Nazarille.
Ils s'approchent, et ils voient à travers les arbres une charmante compagnie de dames en négligé de campagne, qui couraient, jasaient, folâtraient sur la pelouse, et qui s'approchaient, tout en jouant, du pavillon.
Nazarille, d'un coup de main, secoua les bribes qui étaient tombées sur sa veste, et rajusta ses cheveux, car il était naturellement chatouilleux avec le beau sexe.
— Ce sont les dames de la maison, dit Felloquin.
— Voilà où les traits de la fortune me trouvent sans armes , dit Nazarille, et me pénètrent, comme au défaut de la cuirasse, par tous les trous de mon habit. Je ne puis soutenir la vue d'une femme quand je suis mal vêtu.
; — Il s agit bien de fadaises ! dit Pelloquin; c'est bien plutôt l'occasion d'attendrir ces dames; et si nous avions autant d'esprit que nous croyons , nous imaginerions un moyen de les divertir par quelque tour de notre métier, et d'en tirer del'argent, ou tout au moins de nous faire régaler à la cuisine.
— J'y pensais , dit Nazarille ; mais que
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faire en cet endroit ?*.. Tu as été jongleur , Pelloquin? — Un peu. — Que sais-tu faire? — Je sais la danse des œufs...., les équilibres..., la voltige..., la pantomime du sauvage..., mais où trou ver les accessoires? Je sais la ronde de Galimafré , la complainte des Grimaciers,
— 0 l'heureux homme à ressources ! s'écria Nazarille. Je vais me cacher là-dessous, et tu chanteras la complainte des Grimaciers, qui fera pleuvoir la monnaie.
— Il faut un accompagnement, dit Pelloquin; crois-tu donc que je m'en vais chanter là tout seul comme un grand benêt ? Tu travailleras avec moi.
— Tu as raison , dit Nazarille, nous aurions l'air fort sot...
Il s'approchait de temps en temps de la grille et lorgnait les dames à la dérobée ; il reprit :
— Nous ne trouverons donc rien dans notre répertoire ; si l'on pouvait du moins jouer quelque bonne scène de comédie...,
Pelloquin faisait sauter de petits cailloux dans sa main; Nazarille regardait en rêvant le paquet de bardes et les deux épées qui étaient auprès.
— Oh ! s'écria-t-il comme frappé d'une belle idée, notre fortune est faite, qui sait?..
Tu vois ce château , Pelloquin? Avant
une heure je veux y être installé , logé , nourri , défrayé , servi comme un prince , choyé des maîtres , respecté des valets , cajolé de ces dames , faisant la pluie et le beau temps, et occupant uniquement Fattention universelle; salue ton ami !
— Et moi ? dit Pelloquin. —Toi, lu vas t'en aller à toutes jambes.
— Où ? — Là-bas où nous allions.
— Doucement: ne disais-tu pas que notre
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fortune est faite? c'est la tienne dont (u parles. Qu'irais-je faire là-bas tout seul?
— Imbécile ! Je ne te laisserai pas un jour à l'auberge , je te mande aussitôt... Tu doutes ?... Prends le bagage, le passe-port , tout ce que je possède.
— Explique-toi donc.
— Je n'ai pas le temps... Tu vas faire comme moi... Je te dirai à mesure... Ecartons-non s , ces dames s'approchent et peuvent nous voir.
Il prit Peîioquin au collet , l'entraîna à quelques pas au pied du mur, et tout en lui expliquant son projetai jette à bas sa veste, relape son chapeau d'un coup de poing et le campe fièrement sur l'oreille ; il tire un canif de sa poche , écarte sa chemise , se fait délicatement près de l'aisselle , dans le gras de la chair , une légère mais longue
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incision qui déchire à peine la peau et fait couler le sang ; il recouvre le tout, tire un petit pot , saisit Pelîoquin par la nuque , le barbouille d'une moustache , le défigure d'un sourcil postiche, — C'est, dit il , de peur qu'on ne te reconnaisse.
11 saisit une épée , donne l'autre à Pelîoquin , puis regardant le pavillon du coin de l'œil, il vit en effet que deux ou trois de ces dames venaient d'y paraître. Prenant alors Pelîoquin par le bras , il l'entraîna à grands pas vers une clairière , justement vis-à-vis le pavillon. — Et réponds-moi comme il faut, lui dit-il à voix basse ; puis il s'écrie d'un ion pénétré , mais point trop haut et sans fanfaronnade , en entremêlant ses phrases de paroles inintelligibles et comme étouffées par la colère : — Je ne sais , monsieur , pourquoi nous irions plus loin.... Si vous êtes aussi impatient que moi , égorgeons
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nous ici... l\épondras-tu , misérable ? — Allez vous m'assassiner? — Défends-loi donc! — Sans témoins? — Que l'importe ! — Ah! tu m'exaspères ! — C'est fort heureux.
— C'est ce que tu verras. — Soit ! — Vous ne voulez pas attendre..? — Non ! encore une fois !... — Non !
Ce bruit de paroles , dans le silence du bois, retentit à merveille jusqu'au pavillon. Les dames s'étaient retournées dès les premiers mots. Elle virent ces deux hommes s'arrêter justementau milieu d'une éclaircie.
— Voici ce qu'il nous faut ! — Tout m'est bon. — Sans quartier ? — Jusqu'à ta mort! —Ou la tienne. — Vous tremblez, monsieur?
— C'est mon affaire ! — C'est toi qui l'as voulu? — Oui ! — Sommes-nous seuls? — Personne !..
Us jettent un coup d'œil autour d'eux, en glissant à dessein sur le pavillon. Les dames
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regardaient de tous leurs yeux; elles poussèrent quelques ah! mon Dieu! étouffés , mais la frayeur les clouait à cette place; Nazarilîe leur décoche un dernier clin d'œil, jette sa veste et brandit son épée.
— Y êtes-vous? — En garde ! dit Pelloquin,
Ils s'alignent , se campent et s'attaquent avec furie a grands coups de leurs vieilles rapières qui n'auraient point percé une motte de beurre ; mais ils étaient dans le meilleur de leur rôle , ils savaient parfaitement la manœuvre des combats de théâtre qu'ils exécutaient tous les soirs ; les coups pouvaient comme grêle , poussés et parés en mesure , il n'y manquait que la musique. Ils se portaient en apparence des bottes effroyables, des revers désespérés; ils faisaient des bonds , des écarts , des voiles ; ils se poussaient , s'esquivaient , s'élançaient ,
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s'évitaient, se pressaient , se détournaient, se retrouvaient sur leurs pieds avec une précision admirable , et déployaient à leur aise des attitudes théâtrales, des poses fières et menaçantes , une agilité , une grâce héroïque qui achevaient de donner au combat un air tout à fait romanesque»
— Roulons-nous par terre , dit Nazarille à demi-voix ; c'est le moment d'achever de salir et de déchirer mes hardes qui ont besoin d'un prétexte.
Pelloquin se fend sur un coup de pointe, Nazarille s'efface ; l'élan les pousse corps à corps ; ils se prennent , s'embrassent , se serrent , se renversent et roulent l'un sur l'autre ; les dames jettent un cri. Nazarille , en se débattant , se vautrait a loisir dans l'herbe et la poussière et donnait la dernière main à son étrange toilette.
— Animal , dit-il à Pelloquin, tu as failli
me crever l'estomac avec ton genou , en voilà assez.
Us se relèvent lestement , et le combat recommence de plus belle. Certes , à celte péripétie nouvelle, ils purent se vanter que jamais le cœur de ces pauvres femmes n'avait palpité de la sorte ; et qui sait même les transes, les terreurs, les vœux secrets qui déjà s'attachaient à l'un ou l'autre des combattants.
— Je m'en vais tomber, dit Nazarille , glisse-moi un coup près de l'épaule et prends garde de me toucher ou je t'assomme.
Pelloquin pare une botte en rompant , ramasse ses forces, fond sur son adversaire, et lui passe lestement sa lame sous le bras. Nazarille se laissa tomber tout plat, le plus noblement qu'il put.
— Bon, dit-il, prends les habits et sauvetoi.
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Pelloquin fait mine de l'achever. Les dames jettent les hauts cris; il feint d'en être épouvanté, pousse l'épée de Nazarille d'un coup de pied, ramasse les hardes d'un tour de main, et s'enfuit à travers le hois. Nazarille, en tombant, porta la main à sa poitrine et mit tout doucement sa chemise ensanglantée en évidence, sans bouger non plus qu'un fagot.
Aussitôt grand vacarme dans le parc. Les dames gémissent, pleurent, appellent les domestiques. Nazarille entendait de petites voix bien douces s'écrier a la fois :
— Ah ! grand Dieu ! — Quelle scène ! — Quel spectacle ! — Est-il mort ? — Je ne puis regarder. — Il ne bouge pi us. — Aglaé, demeurez près de moi. — Je ne puis faire un pas. — Je suis toute tremblante. — Il respire peut-être. — Ne peut-on ouvrir? — Va-ton le laisser mourir? — Pauvre jeune
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homme ! — Du courage, mesdames. — Secourons-le.
Le retard était causé parce qu'elles n'avaient pas la clef de la grille. Il fallut que la plus brave d'entre elles allât l'arracher à un imbécile de vieux jardinier qui ne sut de quoi il s'agissait. La grille ouverte, elles s'échappèrent comme une volée de colombes, et vinrent s'abattreau tour du blessé. Quelquesunes n'osaient approcher, peu à peu toutes arrivèrent et se penchèrent sur Nazarille qui se tenait coi. — Où est-il ? — Je ne puis regarder. — Il est tout jeune. — Quel malheur. — Est-ce qu'il est mort? — Peut-être évanoui. — Où est l'autre? — Il s'est échappé. — Par où a-t-il pris ? — Et qu'importe. — Occupons-nous de ce malheureux.
— Ne faites point tant de bruit. — Il a très bonne mine. — Où est-il blessé? — Voyez
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Se sang. — Ah ! que c'est horrible . — Pauvre enfant.
L'une lui prend la main, l'autre soulève la tête, l'autre écarte les linges, une autre enfin approche son visage de la bouche.
— Il respire, il n'est pas mort, je l'entends souffler.
Nazarille, en effet, haletait de son mieux. — Il étouffe, le pauvre jeune homme ; il est oppressé; que lui donner?... Des sels!... Sylvie, votre flacon! - — Voici le mien! voici le mien! Toutes ces blanches mains s'avançaient à la fois. En un instant Nazarille eut le visage et la gorge inondés d'essences. L'une frottait les tempes, celle-ci les lèvres, celles-là le front, cette autre la paume de la main; et comme il reniflait par bienséance ; — Il étouffe, vous dis-je ; écartez-vous donc, mesdames ; donnez-lui de l'air; ce linge le gêne.
On se mit à le dépouiller sans façon, on dénoua sa cravate, on ôta le gilet, on reploya la chemise.
— Ah Dieu ! que de sang! — Le cœur me manque. — Comme il doit souffrir.
— Je ne puis voir cela.
Nazarille avait si bien barbouillé son estafilade qu'on n'y voyait goutte.
— Mesdames, il perd du sang, il faudrait le panser ; — allez chercher du secours ;
— un peu de courage, mes bonnes, par charité, il y va de sa vie. — Vos mouchoirs?
On mit en pièces des mouchoirs, des fichus, des linges de cou ; on fit des compresses, des bandes, et l'on acheva de découvrir la poitrine de Nazarille qui l'avait très blanche. A cette vue, l'attendrissement redoubla , les mots les plus doux s'échappaient de ces jolies bouches. — C'est un enfant!... cher ange! — Pauvre garçon ! —
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Jésus, qu'il est blanc ! — C'est comme une femme. — Il a peut-être une mère.,, une sœur... Voyez l'affliction. — Un duel! — Pour une bagatelle, un rien... quelque intrigue peut - être. — Quel dommage , si jeune ! . . . si joli garçon ... — Car il est charmant. — Il a je ne sais quoi de doux et de distingué. — Pour Dieu, ma mie, à quoi allez-vous penser?...
La plaie fut étoupée, bandée, serrée.
Pendant l'opération, l'une soutenait mollement la tête de Nazarille contre son sein , l'autre lui réchauffait une main dans les siennes, une troisième lui passait les doigts dans les cheveux pour les remettre en ordre; on le cajolait, on le câlinait, on le caressait; peu s'en fallut, plus d'une fois, qu'on ne l'embrassât. De grandes boucles de cheveux lui passaient et lui repassaient sur le visage, ces haleines parfumées le ré-
chauflaient doucement, ces belles mains le chatouillaient par tout le corps; il crevait dans sa peau d'aise et de béatitude; en un certain moment même, la rougeur trahit son émotion. — Voyez , je crois qu'il revient... son cœur bat plus vite. — C'est la fièvre qui se déclare. — Ou le sang qui lui monte à la tête. — Ou qui s'épanche en dedans.— Sans doute l'air lui est mauvais.
— Ii est bien étonnant qu'on n'y songe point. — Il ne restera certainement pas là.
— Où le mettre? — Retirer chez soi un inconnu! — \\ s'agit bien d'inconnu quand c'est un malheureux. — Vous pourriez le faire porter chez le jardinier. — Comment, chez le jardinier! je le ferai mettre chez moi ; ce jeune homme a l'air fort décent, et quand même...
Nazarille n'osa point ouvrir les yeux pour voir la bonne créature qui parlait
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ainsi. Cependant une de ces dames était allée enfin donner l'éveil dans la maison. Elle revint avec des domestiques, des femmes de chambre. On coucha le blessé sur un banc du jardin avec mille précautions, les domestiques remportèrent par les deux bouts, les dames marchaient des deux côtés, soutenant les bras, la tête, les pieds; le cortège fit ainsi son entrée triomphale dans le parc. — Allez préparer le lit, disait-on , allez prévenir M. le baron.... Quelqu'un ajouta que le baron faisait sa partie d'échecs.
If.
Le château, a niant qu'en put juger Nazarille, appartenait à M. le baron de Klarentz, lequel , comme il le sut plus tard , était un banquier enrichi et retiré depuis peu des
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affaires. On conduisit Nazarille, à travers une enfilade de pièces , dans une chambre élégante qu'on venait de disposer pour le recevoir. Il se sentit tout doucement déchausser , déshabiller et changer de linge ; il ne savait par qui, mais il lui sembla que les mains étaient bien légères, bien délicates, et que les dames ne s'étaient pas trop écartées. Après quoi on le coucha dans le lit le plus moelleux qui lui eût jamais caressé l'échiné. Les draps seulement flairaient une odeur qui lui tournait la tête. Il n'osa point ouvrir les yeux de peur de faire évanouir ce beau rêve. On l'établit bien mollement sur l'oreiller , on etaya sa tête , on le couvrit jusqu'au menton , et il entendit une voix tremblante lui dire à l'oreille : — Gomment vous trouvez-vous ? Mais il ne jugea pas à propos de répondre.
M. le baron jouait encore aux échecs
DE INAZAKILLE. 285
quand on était allé l'avertir. On revint dire qu'il n'avait pas fini sa partie. Nazarille pensa que c'était son occupation la plus importante. Le domestique ajouta que M. le baron avait vivement recommandé de courir chez le médecin. On y avait déjà songé, mais dans le premier embarras on n'avait point donné d'ordre ; le mot du baron y fit penser , et toutes les dames s'écrièrent en s'agitant autour du lit: — C'est là l'essentiel! Qu'on fasse venir le médecin... Qu'on y coure. . . Un bon médecin . . . Notre médecin. . . Qu'il vienne aussitôt... Qu'on sache ce qu'il faut faire !
A ce coup, Nazarille vit qu'il était prudent de se réveiller ; il ne comptait pas sur un médecin dans une terre si éloignée de la ville. 11 ouvre des yeux mourants; il feint de regarder où il est ; on s'empresse , on l'en-
loure , et comme on répétait : Le médecin ! le médecin !
— Non , dit-il avec effort, point de médecin... point de... de.. . mé... mé... decin.
— Mais, monsieur, dit tendrement la voix qui lui avait déjà parlé, cela est nécessaire... il faut vous sauver.
— Jene... ne... ne veux pas qu'on sache... murmurait Nazarille.
— Voyez-vous, dit la dame en se retournant, il y a quelque mystère ; il veut que cela demeure secret... Pauvre garçon !
— Mes papiers !... dit Nazarille , comme ranimé par une pensée importante ; qu'a-ton fait de mes papiers ?...
— Vos papiers ? On n'en a point vu.
— Qu'on les brûle , reprit Nazarille ,
feignant dans son égarement de ne pas entendre ; il faut les brûler . . .
DE INAZAR1LLE. 287
— Il semble craindre un scandale, reprit la dame ; c'est une affaire très grave.
— Où sont mes habits? continua Nazarille...
— Us ont disparu.
— Disparu!.. M. de Groisy les a-t-il pris?., mon Dieu !
— Non , reprit la dame , effrayée de son désespoir , nous les avons ; ils sont ici.
— Ah ! dit Nazarille , il faut les brûler aussi.
— On les brûlera , dit la dame pour le consoler.
— Vous me l'assurez?
— Cela est déjà fait-
— Il y va de tout ce que j'ai de plus cher au monde.
— Soyez tranquille.
Nazarille parut satisfait , et en effet cela
ne laissait pas de le tranquilliser; il voyait bien que Pelloquin avait emporté les habits et parfaitement joué son rôle, il n'avait plus qu'à jouer le sien.
Il intéressait également toutes les clames de la compagnie , et il n'avait pour ainsi dire qu'à choisir; mais il délibéra quele plus sûr était de s'adresser à la maîtresse du logis dont il pouvait apprécier déjà le rang et la fortune. Le difficile était de la reconnaître. Il avait bien entendu les domestiques lui parler, mais il n'avait pu la voir et il n'était pas sûr de la distinguer à sa voix. Il commença donc à se trémousser dans son lit en articulant à demi quelques paroles confuses; on se rapprocha , on lui demanda ce qu'il désirait ; il fit un signe de la tête , puis , comme confus de tant d'attention , il murmura tandis qu'on l'écoutait en silence :
DE ISAZAUILLE. 289
— Oùsuis-je? A qui dois-je tant de
hontes ?
Les dames firent approcher madame la haronne , qui lui dit , avec une timidité toute gracieuse : — Vous êtes chez moi... — Elle ajouta le nom de son mari. Il souleva sa main défaillante vers Tune des siennes , qu'elle lui abandonna. — Hélas ! madame , dit-i!, prenez compassion... Je ne sais comment vous remercier et vous faire mes excuses... Dans quel étau . — Et comme si c'était la seule marque de gratitude qu'il pût lui donner, il lui serra la main assez fort, quoiqu'il se retînt de ne la pas serrer davantage.
En ce moment on entendit les pas d'un homme sur le parquet dans la chambre voisine. Les dames allèrent au-devant de lui pour l'avertir de ne pas faire de bruit, elles rentrèrent avec lui en parlant à voix
basse. C'était un homme mûr, chauve , long, sec et vêtu de noir.
— C'est le médecin , pensa Nazai ille. Il se crut perdu... il se releva par degrés sur son oreiller. Ce mouvement effraya les assistants.
— Remettez-vous, lui dit-on en le prenant par les épaules.
— Non , mesdames , dit Nazarille d'une voix à peu près ordinaire , ce n'est rien , je parie que je n'ai qu'une égratignure.
— Comme il parle ! Qu'est-ce qui le prend ?
— C'est plutôt la chute , continua-t-il , qui m'a étourdi, et qui est la cause de mon évanouissement...
Il se souleva tout à fait sur son séant.
— Il extravague , dit la baronne... Recouchez-vous , monsieur , vous n'êtes pas bien.
DE NAZARILLE. 294
— Laissez, madame, dit Nazarille, je vois bien que je suis à peine touché... Puis portant la main à son appareil , et s'adressant au nouveau personnage qui était près du lit : — Je suis sûr que M. le docteur ne va trouver qu'une bagatelle
— Mais, monsieur, dit le baron, excusezmoi , je ne suis pas médecin.
— Vous n'êtes pas médecin , reprit Nazarille en se laissant retomber sur l'oreiller; aye ! aye ! ah ! qu'est-ce que cela?... la douleur , tout à coup... oh !... le flanc !... Dieu ! . . . ah ! . . .
On pousse des cris : — l'accès lui revient! on recourut à lui.
— Hélas, dit le maître de la maison, il demande le médecin. Je voudrais bien qu'il fût ici. Pensez qu'il demeure à trois lieues. Je lui ai dépêché un laquais, mais il ne pourra venir au plus tôt que demain.
292 UN CHAPITRE DE I.'niSTOIRE
— Aye ! aye î criait Nazarille de plus belle... aye! je n'en puis plus... — Il feignit de tomber dans le délire. — Plutôt la mort. . . Oscar... j'étouffe... misérable!... le cœur nous manque... aye ! aye!
— Voyez-vous, disaientlesfemmes, c'était le transport de la fièvre.... Ce jeune homme est plein de courage. ... 11 s'est cru guéri .... Il se serait levé.... Il était justement au plus mal....
— Je n'ensuis pas surpris, disaitle baron, c'est l'effet commun des blessures ; le mal est si violent qu'on ne le sent plus, et l'excès de la fièvre donne une apparence de force. Mon beau-frère m'a dit mille fois qu'étant blessé sur un champ de bataille...
— Pour Dieu! dit la baronne, ne parlez
pas si haut à l'oreille de ce malheureux garçon.
— Mon beau-frère, dit plus bas le baron, m'a dit mille fois...
— Aye! aye!... ouf! faisait Nazarille.
La baronne s'approcha. Nazarille, par un
geste égaré, lui prit la main et la porta sur son cœur. Elle céda tendrement à ce mouvement, en disant avec effusion: — Oui..,, oui..., vous souffrez... C'est là que vous souffrez?... 11 étouffe; voyez, on ne lui laisse pas d'air... Allons, mesdames, il faut le laisser reposer; je crois qu'il est a propos de redescendre au salon... Je m'en vais veillera ce que rien ne manque... — Les dames furent de cet avis. Le baron leur offrit la main et les accompagna hors de la chambre, en poursuivant son discours.
La baronne demeura seule avec deux ou trois valets rangeant ça et là des flacons et des porcelaines dont on pouvait avoir besoin; Nazarille profita de l'instant pour
l'examiner. C'était une femmede vingt-huit à trente ans, grande, brune, assez d'embonpoint, le teint d'une blancheur éblouissante, des yeux noirs, point très grands, mais pleins de douceur et de vivacité, et ombragés de grands cils qui adoucissaient encore le regard: des sourcils bien marqués, le visage d'un ovale plein et parfait, des mains admirables, un port plein de distinction et de grâce nonchalante, et avec cela an ajustement simple d'un goût exquis: un déshabillé de mousseline tombant h lones plis, un petit bonnet de gaze galamment jeté sur le derrière de la tête, et dont les barbes tombaient négligemment le long des joues jusque sur le sein, laissant voir un amas de cheveux noués dans le réseau et séparés sur le front en bandeaux noirs et lustrés; enfin, un ensemble d'un attrait et d'une volupté qui eussent ravivé Naza-
DE NAZARILLE. 29Ï?
rille quand il eût été aussi malade qu'il en avait l'air: il grillait d'amour sous ses draps.
En ce moment madame la baronne s'approcha du lit sur la pointe du pied, considéra quelque temps son visage; il n'avait garde de bouger ni d'ouvrir les yeux; elle lui posa sa belle main sur le front pour juger de l'état de la fièvre, puis se retournant vers les domestiques qui faisaient quelque bruit: — Eh bien, qu'attendez-vous là, nigauds? descendez à l'office, on vous appellera si l'on a besoin de vous.
Les domestiques s'en allèrent, La baronne ferma la porte bien doucement et revint au lit. Elle remarqua que les rayons de la fenêtre donnaient en plein sur les yeux du malade, elle lui dit à voix basse: — Le grand jour vous incommode, n'est - il pas
vrai?
296 UN CHAPITRE DE l'hISTOIRE
Elle s'en alla légèrement à la fenêtre, et rabattit les rideaux qui étaient d'une soie bleue assez épaisse, en sorte que la chambre demeura éclairée d'une faible clarté azurée, d'autant mieux que le jour commençait à baisser.
Elle revint encore vers Nazarille, il ne bougeaitpasdavantage, elle lui mit la main sur la bouche pour s'assurer de son souffle, mais il retenait son vent de toutes ses forces ; peu à peu elle écarta la couverture et laissa glisser sa main jusqu'à la place du cœur. Il battait plus fort qu'il n'eût fallu pour toutes les fièvres quarlaines. — Comment vous trouvez-vous? dit-elle enfin. — Eh ah!... ah î fit Nazarille. Qui est-ce là? — C'est moi, dit la baronne d'une voix charmante.
Il ouvrit les yeux. — Hélas, madame, vous me couvrez de confusion... vos bontés... — Mon Dieu, monsieur, qu'y a-t-il là
DE NAZARILLE. 297
que de simple? — Fallait-il vous embarrasser d'un accident... — De grâce, laissons cela. — Ah! je ne me pardonnerai jamais... — Bon, bon, songez plutôt à vous guérir. — Ce dernier contre-temps m'accable, dit Nazarille en jetant son bras hors du lit avec impatience, n'étais-je pas assez malheureux?... — Allons, pas de folie, enfant que vous êtes, dit la baronne. Elle reprit le bras de Nazarille, le replaça sous la couverture, remonta la couverture jusqu'au menton, en pesant d'un petit air impérieux sur chacun de ces mouvements, — Laissez-nous vous soigner a notre guise et taisez-vous, monsieur, il ne faut pas que vous parliez tant. Nazarille referma les yeux et se laissa faire sans avoir l'air d'y prendre garde. Il murmurait entre ses dents. — Mon domestique Pelloquin.,. — Eh bien, où est-il
votre domestique? — Il m'attend sans doute
à la ville prochaine... — Voulez-vous qu'on Tenvoie chercher? — Je n'osais point, madame... vous en prier. — Quel enfantillage 1 Je vais donner des ordres. — 11 s'appelle Pelloquin, ajouta Nazarille... On le trouvera... dans quelque auberge. — Mettez-vous la tête en repos, je vais envoyer dès ce soir, il sera ici demain matin.
A chacune de ses paroles , la baronne, penchée sur le lit , tantôt tamponnait l'oreiller à petits coups, rajustait un coin de la courte-pointe, poussait le drap sur l'épaule du malade , et tantôt écartait de ses jolis doigts une mèche de cheveux qui lui glissait sur le front. Elle reprit : — Est-ce là tout ce qui vous chagrine? — Ah ! madame , dit Nazarille en se retournant dans son lit, une dernière grâce... Si j'osais... — Mais vous n'avez qu'à parler, dit la baronne. — Le plus grand secret...
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s'il est possible... sur cet événement... — Soyez donc tranquille. — Si ma mère venait à savoir... Elle apprendra toujours assez tôt... — Vous avez une mère?...
pauvre enfant! — La baronne se rapprocha involontairement. Elle était posée à ravir, à demi couchée sur le lit , une main sur la poitrine de Nazarille , l'autre bras passé derrière sa tête et le tenant à peu près embrassé.— Oui, madame, reprit Nazarille... Une mère que j'aime... de tout mon cœur... Ah ! ... et qui n'a que moi. . . — Chère dame ! dit la baronne en pressant insensiblement l'oreiller.
Nazarille avait une de ces figures particulières qui trompent à tout âge, et qui, paraissant déjà mûres dès l'adolescence , gardent longtemps en vieillissant l'apparence de la jeunesse ; a seize ans on lui en eût donné vingt-quatre, à présent qu'il
avait en réalité vingt-huit ans, on ne lui en eût guère donné que dix-huit. Le négligé où il était, sans cravate, sans barbe, et ses cheveux déroulés, contribuait à l'illusion ; en sorte que la supériorité d'âge et l'intérêt extrême de la situation inspiraient à la baronne, sans qu'elle y fit attention, une tendresse familièrement maternelle.
— Pauvre femme ! dit-elle encore ; mais si vous aimez votre mère, pourquoi lui donner ce chagrin?... Vous aller battre, je vous demande un peu... Oh! les jeunes gens!...
que les mères sont à plaindre ! se battre! et pour qui, souvent 9 pour quel sujet! — Vous savez, madame.. „ il y a de tels cas, des circonstances imprévues... Ton est obligé...
épargnez-moi...
Voyant bien que le malade n'avait guère envie de lui confier ses motifs, comme en effet il n'avait garde, la baronne reprit :
DE NAZARILLE. 504
— Quoi qu'il en soit, nous vous soignerons bien, nous vous guérirons et nous vous rendrons à madame votre mère ; ce sera l'affaire de quelques jours de repos et de docilité.
Nazarille hocha la tête. — Quoi ! quelles chimères vous faites-vous? — Ah ! madame, je sens bien que tout est fini pour moi... Je suis bien touché de votre charité... Je n'en réchapperai pas... je l'espère, du moins...
— Qu'est-ce que vous dites? Je pense que vous devenez fou. — Ah! c'est que je vois... que je n'ai rien de mieux à faire qu'à mourir. — Si jeune ! . . . dégoûté de la vie !.. . Je vois ce que c'est, quelque amourette... Et l'on croit tout perdu, dit la baronne, toujours poussée par la curiosité. — L'amour ! dit Nazarille, non, madame, je ne sais ce que c'est... Je n'ai pas eu tant de bonheur...
— Vous n'avez jamais aimé?... cher en-
fant !.,. — Elle le serra encore légèrement.
— Personne ne m'aime, personne ne s'intéresse à moi dans le monde. — Vous êtes un ingrat, et si vous ne dédaigniez pas trop des amis de fraîche date. . . vous en avez trouvé. . . Tout le monde ici s'intéresse à vous...
Nazarille tourna sur elle des yeux noyés de langueur — Que vous êtes bonne , madame, il me semble que je vous vois dans un rêve, et que vous êtes un bon ange venu pour m'assister à mes derniers moments.
— Il lui prit la main et la lui serra faiblement. — Eh bien , votre bon ange, dit la baronne, veut renvoyer vos vilaines pensées, comme c'est son devoir. —
Il attira la main de la baronne sur son cœur, elle se tut et son sein palpitait doucement. — Comment vous appelez-vous , madame? reprit-il en jouant la naïveté et le désordre de la fièvre ? — Vous savez le
DE NAZARILLE. 505
nom de mon mari... Si vous l'aimez mieux, je m'appelle Élise, dit-elle en se reprenant. — Élise... Élise..., murmurait Nazarille ; que ce nom reste à jamais dans mon cœur... II jeta tout à coup ses deux bras autour du cou de la baronne, et l'attira vers lui en prenant des airs enfantins. — Surtout, dit-il, le plus grand secret...
La baronne oppressée ne répondait point. Il la pressa tendrement comme pour l'interroger. — Le plus grand secret... par pitié!— Je vous le promets.- — Vous me le promettez...
La baronne n'osait se dégager ; leurs visages se touchaient presque. Il reprit : — Je ne connais personne ians ce pays... je suis étranger... Vous me ferez enterrer dans quelque coin... comme un inconnu.
La baronne poussa un grand soupir. — Ah! que vous êtes cruel.. — Cet élan de
sensibilité la livra tout à fait aux bras de Nazaiille , elle demeura affaissée sur son cœur, le visage à côté du sien.
On entendit du bruit dans la pièce voisine. La baronne se redressa précipitamment. Heureusement il faisait nuit. Son trouble ne parut point à la clarté de la bougie que portait la femme de chambre qui entrait, — Archange, dit la baronne, allumez une veilleuse. Je vous ai sonnée trois fois, mais il n'y a pas moyen de se faire entendre.— Je venais savoir si madame veut descendre à souper. — Que la peste l'étouffé, pensa Nazarille. — Il le faut bien, dit la baronne, puisque j'ai du monde; mais je ne veux pas que ce jeune homme demeure seul, vous resterez près de lui. — M. le baron demandait de ses nouvelles. — Il est très agité... très mal, très mal, ajoula-t-elle tout bas en se rapprochant de cette fille,
DE NAZARILLE. 305
et elle porta la main vivement à son front pour indiquer qu'il n'avait plus sa tête. Elle revint au lit et dit à Nazarille d'une voix indifférente : — N'avez-vous plus besoin de rien? Il répondit confusément : — Mon domestique... — On y va, il sera ici dès demain.— Qu'on lui indique... la maison... le chevalier de Champignelle ; il saura... — Il s'appelle M. de Champignelle, dit la baronne à la femme de chambre... Pauvre jeune homme ! Elle sortit en lui jetant un dernier regard.
La femme de chambre alluma la veilleuse et vint s'asseoir près du lit. C'était une vieille fille de quarante-cinq ans, barbouillée de tabac, toute marquée de petite-vérole et laide à faire frayeur. Ils ne furent pas plus tôt seuls et Nazarille l'eut à peine entrevue, qu'il ouvrit la bouche d'un demi-pied et se
mit a souffler effroyablement comme un asthmatique qui va rendre l'âme. Cette fille, qui était fort peureuse, crut qu'il allait expirer, et elle regardait çà et là, frémissant de se trouver seule dans cette chambre, avec un mort ou un moribond qui n'en valait guère mieux ; mais elle n'osait bouger de sa place. Nazarille l'entendait étouffer des soupirs, et de temps en temps il s'amusait à lui faire d'extrêmes frayeurs en poussant un râle horrible comme s'il venait de trépasser. La pauvre fille, à tout hasard, se mit à dire son chapelet.
Quand madame la baronne parut dans la salle à manger, chacun lui demanda des nouvelles. Elle répondit à peu près comme elle avait fait à la femme de chambre. Son mari lui dit en ricanant: — Ah! ah! eh bien, madame, comment va votre malade?
DE NAZ/UULLE. 507
Elle prit un air piqué en lui répondant que celte gaîlé si hors de propos ne faisait pas Téloge de son cœur. Le baron se défendit d'être insensible, et dit qu'au contraire il plaignait grandement ce jeune homme, mais qu'il ne pouvait se mêler comme une femme des soins qu'il exigeait, et qu'au surplus il fallait en faire son deuil, parce qu'il n'en pouvait réchapper ; à quoi la baronne répliqua sèchement qu'il était un oiseau de mauvais augure. — Mais vous-même, ajouta le baron en riant, il va falloir le veiller cette nuit, et vous n'êtes pas si dévouée que vous n'y envoyiez quelqu'un de vos gens au lieu de le veiller vous-même, ce qui serait plus charitable et de la vraie hospitalité. La baronne répondit qu'elle le ferait tout aussi bien, s'il était convenable qu'une femme passai la nuit dans la chambre d'un jeune homme. — Ah! par exemple, dit le baron
en riant de plus belle, si c'est par égard pour moi, ne vous en gênez pas ; je ne veux pas m 'opposer à une si belle action, je suis parfaitement tranquille sur le sort de ce rival, et je n'y mets point de jalousie... Le pauvre diable, reprit-il, sera trop heureux d'en réchapper; mais je le tiens pour mort, j'ai vu cela dans ses yeux. Mon beau-frère m'a souvent dit... La baronne interrompit : — En vérité, si vous n'avez point de meilleurs présages, vous pourriez aussi bien nous les cacher. — Eh bien donc, dit le baron , je vous engage, en bonne chrétienne, à passer la nuit à son chevet, ce sera fort méritoire. — Je ferai ce que je jugerai à propos, dit la baronne, car en vérité, au ton dont vous en parlez devant vos gens, ils n'y peuvent mettre le zèle et la charité qu'il faut.
Là-dessus, le baron, heureux de son idée,
DE NAZARILLE. 509
ne tarit pas en plaisanteries sur le Iriste état du malade et la grande sécurité qu'il devait inspirer à un mari.
Après le repas, la baronne s'informa si l'homme qu'elle avait dépêche après le laquais de M. de Champignelle était en route; on lui répondit qu'il était parti a cheval et
qu'il ramènerait le laquais le lendemain de grand matin.
Cet événement avait arrêté les divertissements de la compagnie ; les dames se retirèrent de bonne heure dans leurs chambre, ces messieurs se mirent à leurs interminables parties d'échecs dans un coin du salon. La baronne donna quelques ordres, fit dresser les tables de jeu, accompagna ces dames dans leur appartement. Comme elle traversait un corridor , Archange, qui la cherchait partout, vint se jeter au-devant d'elle toute troublée et lui dit : — Ah ! madame, ce jeune homme se meurt; il pousse des hélas terribles ; il s'est trémoussé plusieurs fois, puis il a jeté un grand cri, après quoi il n'a plus soufflé. — Et vous l'avez laissé seul? dit la baronne. — C'était pour vous avertir; et puis, dame! à vous dire le vrai, il me fait mourir de peur. — Ah ! mon
DE NAZARILLE. 545
Dieu ! dit la baronne en prenantes devants, venez avec moi ; que vous êtes sotte ! A quelques pas de la porte, Archange laissa échapper un gémissement; la baronne lui dit: — Retirez-vous dans votre chambre; je vous appellerai, vous ou Marie, si j'ai besoin de vous. La vieille chambrière s'en alla toute consolée.
La baronne tourna doucement la clef dans la serrure, souleva la portière, et regarda Nazarille qui se tenait sur ses gardes, ne sachant qui lui venait. Elle ferma la porte et s'avança sans bruit, effleurant à peine le tapis de ses jolis pieds, comme une mère qui s'approche du berceau de son fils. Nazarille ouvrit des yeux égarés. Il bégaya : — Madame... Élise... Qu'elle vienne..,! La baronne lui mit la main sur la bouche. — Imprudent, avez-vous dit cela devant cette fille? Nazarille ne voulut pas sortir de son
o\4 UN CHAPITRE DE L'HISTOIRE
délire et continua cTextravaguer. La baronne fut obligée de lui répéter à plusieurs reprises: — C'est moi, c'est moi, me voici.
Elle se tenait près de lui, le considérant en silence, retenant son souffle et fort émue. Nazarille de son côté gémissait par intervalles ; et comme il était embarrassé de renouer l'entretien qui l'avait mis en goût, il battit l'air d'un de ses bras, comme s'il souffrait d'une grande douleur en quelque endroit. La baronne, pour le soulager, prit cette main dans l'une des siennes et la frotta doucement avec la paume de l'autre. Nazarille se plaignit moins haut. La baronne glissa de la main au poignet. La manche de la chemise la gênait ; elle fit sauter l'agrafe, retroussa la manche jusqu'au coude et se mit à frotter le bras. Nazarille fit un geste d'impatience. Elle re-
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monta jusqu'à l'épaule, mais le linge reployé en cet endroit empêchait ses mouvements. Nazarille recommença a geindre en montrant sa gorge d'un geste défaillant: la baronne glissa doucement de l'épaule au col, détacha l'agrafe du col en murmurant quelques mots pour excuser ces soins, comme par exemple : — Pauvre jeune homme! — ou bien: — Comme il doit souffrir! — et mit sa main blanche sur la poitrine du malade, qui poussa un grand soupir de soulagement. Il prit la main de la baronne et la posa luimême sur son cœur; elle fit un mouvement imperceptible pour la retirer et l'y laissa. Nazarille, dans une espèce de convulsion, la serra de toutes ses forces.
La baronne, comme pour se débarrasser de l'étreinte, se mit à frotter l'épaule comme elle avait fait le bras ; mais elle était fort troublée, fort agitée : Nazarille sentait son
cœur battre violemment contre son bras gauche ; elle était sans comparaison bien plus malade que lui, mais il feignait d'être bien autrement occupé. — Vous souffrez?
disait-elle en tremblant. Nazarille r'ouvrit les yeux. — Où suis-je?.. — Près de moi... Élise, Élise... Vous me quittez? — Me voici. — Vous me laissez aussi? vous m'abandonnez?— Non, mon ami, je ne vous quitte pas. Elle se rapprocha tendrement. — Ah ! j'ai cru mourir saus vous voir. — Mourir! Toujours ces horribles idées. — Ah ! c'est que je n'ai plus que bien peu de temps à vivre. — Votre esprit s'e>st frappé, revenez à vous. — Ne cherchez poin '% a m'abuser... je suis blessé a mort... je le *sens bien... je m'en vais... — Allons, du cou1" rage, vous n'êtes pas raisonnable.
Elle posa une main sur l'oreiller, l'autre sur la poitrine de Nazarille, et l'y appuya
DE NAZARILLE. 517
légèrement. — Non, dit Nazarille, cette pensée m'accable... Mourir!... si jeune!... loin de mon pays... Si vous saviez... les visions qui me tourmentent... je repassais ma vie. .. je regrettais ma jeunesse. . . Mourir dans cet abandon, sans un ami près de moi... — Ne voulez-vous pas que nous soyons les vôtres? — Sans une main pour serrer la mienne... La baronne prit doucement la main de Nazarille, — Sans une pauvre femme, ajouta-t-il en sanglottant, qui puisse pleurer sur moi! — Et nous, ne sommes-nous rien pour vous? s'écria la baronne, ne pouvant plus se contenir et se serrant contre lui. — Hélas! dit Nazarille, qui suis-je pour vous?... un passant, un inconnu. — Vous l'a-t-on fait voir? — C'est tout simple... Comment pourriez-vous?... vous ne me connaissez pas. — Comment ne pas s'intéresser à un malheureux jeune homme dans l'état où vous étiez?
— Oui... par charité... de la pitié... — Le mal vous rend injuste, et vous m'affligez, dit la baronne en baissant la tête d'un air de profonde et douce tristesse. — Pardon , dit Nazarille en ouvrant ses bras et en serrant la baronne contre sa poitrine, pardon, je vous offense, vous si bonne, vous si belle, et qui seule m'avez secouru dans mon malheur... Eh bien ! oui, vous faites la consolation et la joie de mes derniers moments. Oui, je suis trop heureux de vous avoir connue avant de mourir ; oui , vous êtes un ange, et ces derniers moments valent mieux que toute ma vie. Faut-il donc vous le dire?. . . Prenez pitié d'un pauvre malade... d'une imagination en délire... J'éprouve quelque chose d'extraordinaire... Je n'ai plus de forces que pour un seul sentiment... J'entrevois le bonheur... Avant de le perdre à jamais... il semble qu'une vision... Oui, je
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vous connais depuis longtemps... j'avais rêvé ce visage adorable. . . cette douce voix. . . — Chut! chut! ne parlez pas tant, dit la baronne embarrassée pour déguiser son trouble, vous vous fatiguerez... — Il est vrai... vous allez penser que j'extravague... que je suis fou... que la fièvre... En effet, je sens un transport... Mais, mon Dieu! qu'est-ce donc qui m'agite, qui me trouble, et pourquoi votre main seulement m'embrase-t-elle ainsi?...
Comme il gesticulait, la baronne lui prit les mains pour le faire tenir en repos. — Hélas ! oui , ce que je dis vous blesse encore... Vous allez vous fâcher... — Je me fâcherai quand vous serez bien portant. — Mon Dieu ! reprit Nazarille, jouant toujours l'égarement , mon Dieu ! pourquoi me la montrer... et me la ravir pour toujours ?... Ah ! du moins recevez mon dernier soupir. . .
520 UN CHAPITRE DE l'uISTOIRE
laissez épancher ce cœur , qui n'eût battu que pour vous... Ma tête se trouble... Vous seule... Elise... Adieu... — Je vous en prie, remettez-vous , vous me navrez l'âme. — Vous reviendrez à moi... là-haut... n'est-ce pas ? nous nous reverrons.*.
Elle se pencha sur lui. Ils demeurèrent quelque temps embrassés. Nazarille reprit au bout d'un moment : — Si du moins vous pouviez d'un mot... m'ouvrir le ciel... Si je pouvais emporter cette parole... dites , madame , dites-moi que vous avez quelque compassion pour ce jeune homme qui va mourir. . . que vous garderez son souvenir. . . que vous ne fussiez pas demeurée insensible... Vous vous taisez ? — Epargnez-moi , de grâce. — Dites-le-moi, je vous en prie... La baronne murmura quelques mots d'une voix étouffée et retomba , cédant à son émotion. Nazarille la prit sur son cœur
DE NAZARILLE. 321
et l'embrassa passionnément, en s'écriant : Ah ! puissances du ciel, prenez mon âme... je puis mourir , mourir content , ou plutôt je renais à la vie. — Où me réduisez-vous? vous-même , prenez garde , vous êtes si faible ! — Je ne sais, mon cœur s'échauffe, ma tête s'exalte , je ne me connais plus , je me sens fort et résolu , j'irais au bout du inonde. — Vous étiez si mal ! Au nom du ciel , voulez -vous donc vous tuer? — La mort près de toi, pour toi, que m'importe? — Du moins..,, monsieur.... ayez pitié de moi... — Que craignez-vous ?... Un secret enseveli dans une tombe... Elise! ce moment est suprême... La baronne , après un moment , poussa un soupir d'effroi et dit sans oser lever la tête : — Grand Dieu ! que nous sommes coupables , et que va-t-il arriver ? Nazarille, comme s'il retombait dans l'accablement , fit semblant de s'endormir.
11 était quatre heures du malin quand madame la baronne quitta la chambre , Nazarille s'était réellement et profondément endormi. Elle descendit par un escalier dérobé, alla faire lever Archange , et lui dit que le malade reposait et qu'il fallait se garder de le réveiller.
La veille au soir , comme on a dit , le valet de chambre avait dépêché un laquais à la ville pour y chercher le domestique de M. le chevalier. Cet exprès y arriva le matin avec des indications très vagues, c'est-à-dire qu'il ne savait pas , et Nazarille pour de bonnes raisons n'avait pu le dire , où se trouverait Pelloquin. Le valet de chambre s'était borné à nommer la première auberge; ni madame la baronne ni lui ne se doutaient que le laquais d'un homme commeM. le chevalier pût aller ailleurs.
DE NAZAIUl.LE. 525
Le messager en effet se présenta dans l'hôlellerie la mieux achalandée et que pouvait choisir un domestique de bonne maison ; mais, sur la peinture qu'il fît de l'homme qu'il cherchait , on lui répondit qu'on ne savait ce qu'il voulait dire. L'idée lui vint de s'informer dans de moindres auberges : ce fut sans plus de succès ; il allait s'en retourner fort désappointé , quand on lui indiqua pour dernière ressource, au bout d'un faubourg , des cabarets qui servaient de refuge a toutes sortes de vagabonds ; il refusa d'abord de les visiter ; cependant , comme ils étaient à peu près sur son chemin, il s'y aventura. Il trouva dans un de ces bouges suspects deux dragons qui buvaient quoique plus qu'à demi ivres, et qui sans doute avaient passé îa nuit dans cet endroit ; il y avait aussi une vieille qui allait et venait, et
qu'il questionna. Sur le nom et la qualité de domestique que donnait l'homme , elle hocha la tête , puis elle ajouta : — Attendez , à moins que ce ne soit cet original qui voulait payer sa couchée ce matin en monnaie de singe , par des chansons et des fariboles dont nous n'avons que faire ici. Il s'est recouché , mais je le surveille. Je m'en vais vous le chercher.
En effet, Pelloquin était arrivé la veille , harassé , mourant de faim , sans un sou et sans ressources , car il n'était capable de rien quand il était séparé de Nazarille. Il avait attendu jusqu'au soir , et se croyant joué , abandonné par son camarade , il n'avait point osé demander à souper ; il avait seulement accepté la couchée , comptant la payer corn me il plairait h Dieu. Il s'était réveillé l'estomac creux , la tête pesante, l'es
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prit chagrin , et comme on avait refusé de Je laisser sortir, il s'était recouché de dépit, s'en remettant du tout à la Providence. Quand la vieille alla l'avertir, il crut revoir Nazarille, et accourut plein de rancune et de mauvaise humeur, comptant lui laver la tête ; mais quand il vit cet homme qu'il ne connaissait pas , son visage s'allongea de moitié. — N'êtes-vous pas monsieur Pelloquin ? dit le laquais. — Cela est vrai ; qui vous a dit mon nom? — Je viens de la part de madamela baronne de Klarentz.
— Je ne connais personne ici , vous vous trompez.
Il fit un mouvement pour s'en aller , car il avait les yeux encore chargés de sommeil.
— Je viens de la part de votre maître. — Je n'ai pas de maître , dit Pelloquin , et vous auriez pu me laisser dormir. — Quoi ! dit le laquais, M. le chevalier de Champignelle?...
520 UN CHAPITRE DE l'hISTOÏRE
— Je ne connais ni votre baronne ni votre chevalier , laissez-moi tranquille. — Mais, dit le laquais en courant après lui , vous vous appelez Pelloquin? — Oui, bien. — N'est-ce pas votre maître qui a été blessé près du château de Bellièvre et recueilli par madame la baronne?...
Ces mots achevèrent de réveiller Pelloquin qui réfléchit un instant. Il se douta du tour que Nazarille lui avait annoncé. — Ah ! fit-il, le château de?... — Bellièvre. — Le chevalier de?... — Champignelle. — Bien , bien , faites excuse , j'étais à demi endormi, — il y parait , dit le laquais. — Près d'un petit bois ? — C'est cela. — Je vois cela d'ici. — Votre maître, dit le laquais... — Mon maître ! dit Pelloquin. — Oui, M. le chevalier m'envoie vous chercher .
— Fort bien , je n'y comptais plus. — Il vous attend. — C'est que cela est loin ,
DE NAZAKILLL. 527
il m'en souvient. — J'ai un cheval pour vous. — En ee cas, partons; à propos, vous a-t-il donne de l'argent pour moi? — Non. — Si vous voulez donc que je parle , payez ici ma dépense ; M. le chevalier se fera un plaisir de vous rembourser làbas.
Le laquais, heureusement nanti, tira sa propre bourse de cuir et régla le compte avec l'hôtesse qui ne les quittait point d'un pas. — Et si vous m'en croyez, reprit Pelloquin, nous mangerons un morceau avant de partir. — C'est qu'on nous a donné peu de temps, et cela nous retarderait. — Un rien, que je mangerai sur la selle, dit Pelloquin ; je ne vaux rien qui vaille à jeun, c'est pourquoi je déjeune de grand matin.
Le laquais lira de nouveau son escarcelle et paya un pain de deux livres et trois pieds de porc que Pelloquin arracha du gril où
l'hôtesse les faisait cuire pour son déjeuner et celui de sa fille ; mais elle n'osa murmurer en considération d'un écot sur lequel elle ne comptait plus.
Pelloquin et le laquais sautèrent à cheval et partirent au grand trot.
- — Ah ! il est blessé, dit Pelloquin en déchirant à belles dents son pied de porc. — Très grièvement. On croit même qu'il n'en reviendra pas... — En quelques minutes d'entretien, Pelloquin sut à peu près tout ce qu'il fallait savoir pour ne point traverser les plans de Nazarille. Comme ils avaient de bons chevaux, ils allaient fort vite.
Dès le matin, le valet de chambre s'informa d'Archange comment le malade avait passé la nuit, Archange lui dit qu'il reposait paisiblement, signe qu'il était en meilleur état. — Il repose , dit le valet de chambre
au liiaîlre d'hôtel. — Il repose, dit le maître d'hôtel au cocher. — Il repose, redit le cocher au jardinier, et tous les domestiques se dirent de l'un à l'autre : il repose.
Quand le laquais arriva avec Pelloquin on leur fît grand accueil ; la valetaille s'empresse, Pelloquin est entouré, Pelloquin ne sait rien, mais il répond à tout. Il voulait
532 UN CHAPITRE DE l/lllSTOIRE
aller aussitôt trouver Nazarille, caria matinée s'avançait, mais le valet de chambre s'y opposa de toutes ses forces et lui dit: — Il nous est bien recommandé de ne pas réveiller, il repose.
On mena Pelioquin à l'office, on lui fit prendre patience en lui offrant de se rafraîchir, et son camarade le laquais fut tout effrayé de lui voir expédier une tranche de pâté et la moitié d'un gigot en hachis après le pain de deux livres et les trois pieds de porc ; il ne se doutait pas que le compagnon était à jeun depuis vingt-quatre heures.
Nazarille s'éveilla grassement vers le milieu du jour; dès qu'on s'en aperçut, un domestique entra avec précaution pour l'avertir que son valet était arrivé. — Qu'on me l'amène aussitôt, dit Nazarille, et il se retourna languissamment dans son lit, car il avait oublié, en disant ces mots, combien il
DF, NAZARILLE. 355
était malade. — îl a l'œil bien brillant, dit lo domestique en s'en allant.
Peiloquin entra fort ébloui de la magnificence des appartements où Ton avait logé Nazarille; le valet de chambre le précédait et s'approcha du lit en disant : — Monsieur, voici votre domestique. — Nazarille souleva péniblement la tête, — Ah! fort bien.... Puis se tournant vers le valet de chambre : — Laissez-nous, mon ami, j'ai quelques dispositions a communiquer à ce drôle.
Le valet de chambre sortit avec respect. Nazarille le suivit des yeux jusqu'à la porte; dès qu'il la vit fermée, il fit un bond de trois brasses dans ses draps et retomba sur son séant. — Mon ami! s'écria-t-il, je suis le maître de celte maison, tu peux t'y regarder comme chez toi ; car, reprit-il d'un ton magnanime, que ne partagerais-je point avec mon ami Peiloquin? Mon cher, reprit-il
avec un surcroît d'enthousiasme, les domestiques sont de petits princes en cet endroit: debonnes livrées, bien chaudes pourThiver, bien élégantes pour l'été, un office toujours ouvert, tous les plaisirs des maîtres, rien à faire, tout à gouverner, des suivantes gentilles. Àh! Pelîoquin, mon ami, embrassemoi, remercie-moi. Que ne donnerais-je pour être à ta place; voilà le bonheur qui t'attend. — Et toi, dit Pelîoquin, sur quel pied seras-tu? — Ah! ditNazarille, je prévois ce qui arrivera; il faudra que j'accompagne les maîtres à la promenade ; je serai forcé de m'asseoir à leur table, j'aurai l'ennui de faire la cour à ces dames et d'être toujours en parade. Je vois comme on passe le temps ici ; ce ne sont que chasses, comédies, parties sur l'eau, plaisirs de toute espèce, où je serai obligé de figurer. On me prend ici
pour un seigneur, et je suis contraint d'en jouer le rôle.
— Et moi ? dit Pelloquin.
— Toi ! tu seras cent fois plus libre et plus heureux ; tu feindras d'être mon laquais, mais entre nous, tu penses, noussauronsà quoi nous en tenir; tu me suivras partout avec une apparence de respect ; tu cireras mes bottes pour la forme, tu m'obéiras par plaisanterie en tout ce que je commanderai, tu feras semblant d'être fort empressé, de nettoyer mes hardes, de me servir à table, de me tenir rétrier, de recevoir quelques soufflets, quelques coups de pied que je ferai semblant de te donner quand je ferai semblant d'être en colère, et tu feras semblant de te soumettre.
— Et je ferai semblant, dit Pelloquin, de te rendre cent coups de pieds dans le ventre, de l'envoyer au diable et de planter là mon
35G UN CHAPITRE DE l'hISTOIRE
faquin de maître et de chevalier de Champignelle.
— Es-tu fou, Pelloquin ? dit Nazarille d'un ton concentré.
— Non, je l'avoue, pas encore assez pour jouer de si sols personnages et pour devenir le laquais d'un maraud qui pourrait être le mien.
— Est-il possible ! dit Nazarille , inventez donc des chefs-d'œuvre, combinez des coups admirables, soyez adroit, ingénieux, inventif pour être compris et servi de la
sorte... Mais, misérable, je t'abandonne — Ne sois pas mon laquais, sauve-toi, comment souperas-tu ce soir?... Tu es le maître.... Nous pouvons demeurer ici dans l'abondance, bien logés, bien vêtus, bien nourris.... ou bien partons.... Que feronsnous dehors ?... Recommencer nos courses?.., Veux-tu que je te dise, j'en ai assez
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de cette misérable existence de baladin.., des jeunes, des coups, des pommes cuites... Si nous restons ici, le plan est tiré... nous vivons à merveille... et puis qui sait? notre fortune est faite... Je puis me faire épouser par une femme de qualité... Tu peux entêter une riche héritière... Et puis veux-tu sortir d'ici comme des misérables, des intrigants, des aventuriers? Car enfin, examine-toi, nous en avons tout l'air... De quel droit as-tu déjeuné ce matin ?
Ces paroles ébranlèrent Pelloquin , qui cependant pestait dans ses dents contre Nazarille, lequel savait toujours si bien faire , qu'il le réduisait à des extrémités humiliantes. Nazarille acheva sa victoire par un nouveau morceau d'éloquence dont ceci fut la péroraison triomphante : — Tu es en guenilles , tu ne peux décemment m'approcher non plus que les honnêtes
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gens de cette maison, tu dois rougir de toimême; veux-tu tout à l'heure être parfaitement habillé?
Pelloquin regarda sa veste d'un air piteux et murmura : — Comment feras-tu?
— Ah ! nous y voici ! comment je ferai.,, regarde et tombe à mes pieds !
Il sonna et se replaça sous ses couvertures, le valet de chambre accourut. Nazarille se retourna péniblement et lui dit de sa voix mourante : — Mon ami... mais laissez-moi d'abord... Et se retournant plus vivement vers Pelloquin. — Qu'as-tu fait de ta livrée, drôle?
Pelloquin interdit baissa la tête.
— C'est donc à dire, reprit Nazarille, que vous ne pouvez passer deux jours hors de ma vue sans vendre votre équipage et jusqu'à la chemise qu'on veut bien vous donner! Tu irais donc nu-pieds, faquin, si l'on
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te laissait faire, comme quand je t'ai ramassé sur le pavé? Ètes-vous en état de me servir à cette heure, butor?
Pelloquin lança un coup d'œil furieux à Nazarille. — Que je vous entende? reprit celuici, vous vous plaisez dans lacrapule. Si j'étais debout, corbleu ! .. . Comment faire sans tailleur?...— Monsieur, dit le valet de chambre, nous avons ici des habits. — Ah ! fort bien, mon ami, dit Nazarille, vous avez raison... auriez-vous en attendant quelque vieille livrée?... j'en demanderai pardon à M. le baron.— Justement, dit le valet, le fils du concierge vient de s'enrôler, et son habit, je pense, est de la taille du camarade; je m'en vais le chercher.
Il sortit. 11 était à peine dehors que Pelloquin , poussé à bout, s'approcha du lit et dit à Nazarille : — Morbleu ! sais- tu que tu m'ennuies fort , et veux-tu bien me
parler d'un autre ton! je ne sais qui me tient de te laisser là ; est-ce que je suis ton domestique? qui m'a planté un impudent de cette force? — Allons, dit Nazarille en soupirant, c'est fini, tu es un sot... c'est à prendre ou à laisser, les choses sont ainsi arrangées... c'est une conséquence... partons, si tu veux... Et puis se redressant en sursaut : — Veux-tu , veux-tu que je saute hors de mon lit et que je demande mes pantoufles à mon laquais chapeau bas, animal?
Pelloquin, réduit au silence , murmura seulement : — Il me semble du moins que tu pourrais me parler plus doucement.
Le valet rentra avec un habit de livrée a grandes basques tout bariolé, et une culotte de velours d'Utrecht jaune serin. — Essaiemoi cela, dit Nazarille.
Pelloquin se revêtit lentement, aidé par
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le valet de chambre, etNazarille eut fort à faire de garder son sérieux en le voyant affuble de la sorte. Pelloquin, dans ce piteux équipage, ressemblait à un suisse de paroisse. — Monsieur, dit le valet de chambre a Nazarille, M. le baron, à qui l'on a dit que vous étiez un peu mieux... - — Hélas! interrompit Nazarille en se laissant retomber sur son traversin, je ne sais pas trop. .. si je vais mieux. — Monsieur le baron , reprit le valet, vous fait demander, la permission de venir tout a l'heure s'informer lui-même en quel état vous vous trouvez.— Monsieur le baron est bien bon, dit Nazarille, je vous prie de l'introduire, je serai trop heureux de le voir et de le remercier.
Le valet ressortit et revint précédant le baron et quelques dames de la société; ils s'avançaient avec précaution.
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— Pelloquin, dit Nazarille, souievez-moi la tête.
Pelloquin dit tout bas : — Vas-tu pas m'humilier aux yeux de la compagnie ? — Veuxtu te taire, imbécile?... Je crois, reprit-il tout haut, que le sang m'embarrasse la gorge... Pelloquin, donnez-moi le pot à cracher. — Si tu m'exaspères , murmura Pelloquin, je vais te cracher tout haut tes vérités. — Ah ! misérable ! s'écria Nazarille, feignant de tousser, veux-tu te dépêcher!... H fit si bien que M. le baronet toute la compagnie purent le voir tousser et cracher pitoyablement , tandis que Pelloquin lui tenait le vase. — Monsieur le baron, repritil avec effort, je vous demande pardon de vous présenter sous votre livrée ce drôle de laquais, ce fainéant, ce vaurien qui a vendu la sienne. Pelloquin fit un mouvement d'impatience. — Ah ! malheureux, dit Nazarille,
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tu abuses de mon état, mais je t'étrillerai si j'en reviens... — Tout cela n'est rien, dit le baron; mais comment avez-vous passé la nuit? — Hélas! monsieur le baron, dit Nazarille en retombant sur le lit, je me sens encore bien faible.
Le baron, croyant se rendre fort agréable à Nazarille, lui assura que le médecin ne pouvait tarder à venir.
— Mais quel médecin est-ce là? dit Nazarille, montrant quelque inquiétude sur le savoir d'un médecin de campagne.
— Soyez tranquille, dit le baron, c'est un habile homme, il s'est tenu au niveau des progrès de la science ; il est tout jeune d'ailleurs, j'entends un homme d'une quarantaine d'années, cela s'appelle jeune pour un médecin. Il ne renie point les bienfaits des découvertes modernes. Il vous parlera magnétisme, phrénologie et homœopalhie
lant qu'il vous plaira. Ce n'est pas un fana" tique, mais il se tient sur la limite raisonnable ; c'est un homme qui s'est enterré ici par goût pour la campagne, mais qui en revendrait aux meilleurs docteurs de la capitale; il a son système a lui; enfin, c'est notre médecin à tous, et vous concevez que je ne mettrais pas ma maison entre les mains d'un méchant praticien de village.
— Ah ! dit Nazarille. vous faites naître ma confiance.
En effet , il venait de lui passer dans l'esprit un expédient contre cette difficulté qui l'inquiétait depuis la veille.
— C'est que vous ne sauriez croire , reprit-il, combien je souffre par-dessus tout du désir d'abréger l'embarras que je vous cause.
Le baron se récria avec force politesses et force protestations.
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— Ce n'est pas le mal qui m'effraie, mais ces convalescences peuvent être si longues!
— Ne vous inquiétez pas, dit le baron, nous vous désennuierons. Je voudrais bien, sur ma foi, avoir un prétexte de ne plus bouger, je jouerais toute la journée. Aimezvous le jeu ?
— Une chose singulière! dit Nazarille, il y a quinze jours, un de mes amis commençait à m'apprendre le jeu d'échecs. J'y prenais un goûtexrrême. Je ne m'attendais pas qu'il eût pu m'être d'un si grand secours dans mon désœuvrement.
— -Corbleu ! nous voilà bien, dit le baron épanoui. Je me charge de vous l'apprendre en trois séances, ce sera un vrai plaisir pour moi , après quoi nous jouerons tout notre content. C'est mon jeu favori, et c'est aussi le plus noble des jeux.
Nazarille remercia comme il le devait.
Le baron prit congé avec un surcroît d'amabilité et dit à ces dames en se retirant : — Ce jeune homme me revient tout à fait. Je ne sais si vous êtes de mon avis, mais je le trouve plein d'esprit.
Le jeu d'échecs, si bien mis en avant par Nazarille, lui avait tout à fait gagné le cœur du bonhomme.
Nazarille demeura seul avec Pelloquin qui gardait sa mine rechignée, mais que l'assurance et a subtilité de son camarade émerveillaient de plus en plus.
— Que feras-tu de ce médecin? dit-il enfin.
— C'est à quoi je pense , dit Nazarille ; mais ce serait bien le diable si nous n'étions pas plus instruits qu'un médecin de campagne ; nous en viendrons à bout.
— Quand on songe, dit Pelloquin, que voici un médecin à tes trousses quand lu
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étouffes de santé, et qu'on nous eût laissés crever hier sans un verre d'eau si nous avions eu le malheur de tomber malades !
En achevant ces mots, Pelloquin s'aperçut qu'il tenait encore à la main le pot à cracher dans l'attitude, qu'il avait gardée par distraction, de le présenter à Nazarille. — Que le diable t'emporte avec ces meubles dégoûtants dont tu n'as que faire! s'écria-t-il en poussant le vase dans la table de nuit.
— Pelloquin, mon ami, dit Nazarille, pas de pétulances, accommode-toi à ta situation qui vaut mieux que la mienne; tu as bien déjeuné, tu souperasde même, lu en as le droit et les moyens. Sais-tu, mon cher ami, qu'il y a vingt-quatre heures que je n'ai mangé?
— Bah! dit Pelloquin.
— As-tu seulement songé à m'apporter
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en cachette une tranche de ton pâté, une croûte de ton pain, un verre de ta bouteille? Aurais-je aussi sujet de me plaindre, ingrat?
— Oui-dà! dit Pelloquin, on ne t'a rien donné parce que tu es malade.
— C'est-à-dire, reprit Nazarille, que je commence à être malade, parce qu'on ne m'a rien donné.
■ — Quoi, tu n'a rien pris depuis notre déjeuner d'hier?
— Rien, mon ami, si ce n'est le sucre de ce sucrier qui s'est trouvé à ma portée et quelques gorgées de vin d'Àlicante qu'on avait apporté en tout cas.
Cet aveu modeste et ce silence héroïque touchèrent profondément Pelloquin.
— Pauvre diable! Je vais t'apporter ce que je pourrai.
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— Sois prudent, dit Nazarille, ne te hâte pas; la diète m'a maigri et je me sens un peu fatigué. Il est bon que le médecin me trouve en cet état. Ne compromettons rien. Tu dois affecter un silence sévère, soupirer de temps en temps, lâcher un hélas sur les folies de ton maître, sur les chagrins qu'il cause à sa famille, parler de sa fortune compromise et de la ruine d'une maison qui voit s'éteindre en lui son dernier espoir. Cependant laisse-toi guider , descends à l'office, mange bien, amuse-toi, ne te refuse rien, passe le temps gaîment, fais-moi le plaisir de boire un coup à ma santé et dépêche-moi ce grand coquin de valet de chambre.
Pelloquin s'en alla très pénétré de cette onction fraternelle.
Le valet de chambre parut. Nazarille sortit d'un assoupissement apparent. — Mon
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ami, je me sens très mal; quand viendra, s'il vous plaît, le médecin?
— Monsieur, on l'attend d'heure en heure, il devrait être ici. M. le baron s'en inquiète.
— Mais encore quel homme est-ce que ce médecin?
— C'est, dit-on, un homme très expérimenté.
— Je n'en doute pas, mais vous sentez, on aime à voir, dans un cas si grave, entre les mains de qui l'on se met. Quelle mine a-t-il?
— C'est un homme grand, maigre, sérieux, bien bâti, un peu chauve, mais qui n'est pas si vieux qu'il veut bien le paraître ; l'air un peu campagnard, c'est tout simple, il court toujours le pays ; mais on dit qu'il a du mérite.
— Et de caractère?
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— Un bon homme tout à fait, bon vivant, très commode, vous traitant comme on veut, et vous ordonnant ce qu'on aime.
— A-t-il soigné quelquefois monsieur le baron?
— Oui, monsieur, et tout dernièrement, d'un rhumatisme qui l'incommode beaucoup.
— Et que lui a-t-il ordonné?
— S'il m'en souvient, du bon vin, beaucoup de gibier, peu d'exercice.
— Monsieur le baron aime le gibier?
— Extrêmement. Et puis, monsieur le capitaine, le beau-frère de monsieur le baron , lui avait persuadé qu'il n'est tel dans ces occasions que de bien boire et de bien manger, et le docteur l'approuva fort.
— C'est bien , mon ami , je vois à peu près que ce médecin est l'homme qu'il me faut ; je vous remercie.
Il se remit sur l'autre flanc.
— Voilà justement le docteur qui entre dans la cour sur son petit bidet, dit le valet près de la fenêtre ; avec votre permission , je m'en vais l'introduire.