‹ Le fruit défendu (volume 5)Chapitre 4 sur 5 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LA FEMME DU NOTAIRE

A votre aise.

LE NOTAIRE, atterré, voyant comme par magie la tète animée de sa femme.

Comment diable est-elle là?

CÉCILE, s'éloignant de deux pas.

Je vous l'avais bien dit , monsieur. Du

reste, madame, il n'y a pas grand mal à cela, j'imagine.

LA. FEiMME DU NOTAIRE.

Allez vous défendre avec vos pareilles , mademoiselle. Je ne veux pas m'abaisser à vous entendre. Pour vous, monsieur, qu'avez-vous h dire ?

LE NOTAIRE

J'ai à dire, madame, que vous prenez mal à propos les choses à cœur.

LA FEMME DU NOTAIRE

Comment voulez- vous que je prenne cela, s'il vous plaît ?

LE NOTAIRE

Ce n'est qu'un jeu.

LA FEMME DU NOTAIRE

En vérité ! assez , assez , monsieur : brisons-là ; je sais à quoi m'en tenir ; les murs ont des oreilles.

Là dessus , madame Deligny , se drapant

dans son indignation , prit son panier de groseilles et retourna dans sa chambre.

Cécile , enchantée de ce contre -temps, feignit une douleur profonde; elle se tourna vers le notaire, et lui dit d'une voix tremblante : — Adieu donc, monsieur , ne vous inquiétez pas de moi ; à force de pleurer je me consolerai.

Ces derniers mots achevèrent de troubler le cœur de M. Deligny. — Adieu , Cécile , mais nous nous reverrons.

Le notaire franchit le mur d'un air résolu ; Cécile s'avança vers le cabaret. Près de disparaître sous les sureaux qui ombrageaient la porte du jardin , elle se retourna d'un air désolé. Le notaire fut touché plus que jamais. — Comment bien sortir de là? ditil en hochant la tête.

Dès qu'elle fut dans sa chambre, madame Deligny versa des larmes amères. D'abord ,

dans son dépit , elle avait eu recours à l'indignation ; mais comme toutes les nobles natures, elle ne savait que pleurer. Le notaire, en rentrant à son étude, trouva fort à propos un contrat de vente à faire. Pour Cécile, elle murmurait entre ses dents : — Avec mes pareilles ! avec mes pareilles /Elle me paiera cher ce mot-là !

Cette sentence s'accomplit d'une façon terrible ; mais suivons l'histoire pas à pas.

Tout en disant ces paroles prophétiques, Cécile traversa la salle 'et alla s'asseoir de-

vant une fenêtre ouverte sur la rue. Ses deux sœurs étaient parties pour la fontaine; il faisait presque nuit : on entendait résonner la trompe du pâtre sur les rumeurs du soir. C'était une belle et calme soirée , capable d'apaiser tous les cœurs en révolte. Cécile ne vit ni la sérénité du ciel ni les douces joies de la terre ; la vengeance agi-

jÙQ \A. loi. ou. i DE molli m

luit son cœur, su vanilc- attisait Je ï < - u ; elle se laissait aller avec un sombre plaisii -a < deux sentiments.

Un hasard vint la pousser dans cette mauvais».' roule : comme (.'lie n gardait dans la rue, elle vit passer la marchande de modes de la ville voisine , a\anl en main un chapeau bleu orné de Heurs , destiné à la femme du notaire. Kn voyant cette petite merveille , Cécile soupir? et se dit avec amertume :

— Ah! si j'avais un chapeau, moi !

J)ès cet instant, <*Jle fut jalouse de madame Dcligny à cause de son mari , mais surtout à cause de ses chapeaux.

— Nous verrons un jour, reprit-elle, qui est-ce qui aura les chapeaux t

Le notaire était sans doute sous-entendu.

M. Delignj , de son côté, cherchait dans

son étude à faire une transaction entre son

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cœur el son devoir : le devoir parlait très haut ; son rang dans le monde, son office, sa famille , sa femme ; mais le souvenir de Cécile , Cécile qui avait de si beaux yeux, une si jolie bouche, et puis je ne sais quoi de si charmant dans le sourire ! — Ceux qui se sont laissé surprendre , à leur insu , par un minois agaçant, savent seuls tout ce qu'il faut de force pour lutter et pour vaincre. Le pauvre notaire, qui avait l'imagination ardente et le cœur sur la main , selon le mot du pays, n'était pas de force à celte lutte; d'autant plus qu'il se laissait fasciner par l'espérance de revoir Cécile le plus mystérieusement du monde. Voilà à peu près la lettre de la transaction : J'apaiserai ma femme par un renouvellement de tendresse, je la laisserai gémir, se plaindre et aller au bal tant qu'elle voudra; en revanche, je reverrai

Cécile, mais non plus au grand jour; puis-

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qu'elle m'aime, elle ira où je voudrai qu'elle aille; àceteilet,je découvrirai bien près d'ici quelque retraite cachée où le diable lui-même n'y verra goutte. Avec le temps, l'amour passera; avec un peu d'argent, je consolerai Cécile ; elle a une tante à Nancy, elle ira se marier par là avec ma dot, el moi je reviendrai le meilleur mari du monde. Telles sont les conventions des parties, c'est-à-dire du devoir et de l'amour , dont acte fait et passé à Aubigny, en l'étude, sans témoins, le notaire pouvant s'en passer, etc. , etc.

Pendant quatre jours le notaire fut fidèle

à son étude , sinon a l'amour conjugal ; il

donna tout son temps aux affaires , il fit

une procuration , deux mains-levées, trois

contrats de vente , et par-dessus tout cela* il mit son répertoire au courant. Sa femme commençait à lui pardonner du fond du cœur, mais sans en avoir l'air. Pour lui , il avait bien un peu oublié Cécile ; quatre jours encore, et les affaires reprenaient le dessus sur sa folle passion. Mais un matin on vint le demander pour un testament au hameau de Massy; il alla faire ie testament: à son retour, comme il traversait le petit bois delà Fontaine-Rouge, il rencontra Cécile gracieusement juchée sur un petit âne presque fougueux. Cette apparition charmante sous les branches vertes du sentier , dans la fraîcheur embaumée du matin , fut un coup fatal dont le notaire ne put se défendre.

— Cécile! s'écria-t-il, c'est vous! Dieu soit loué ! — Mais où allez-vous donc?

— Je vais à la ferme de Massy , chez ma cousine Duniont.

Cécile avait rougi de la rencontre ; elle était plus belle encore ; le notaire la regardait avec une naïve admiration. Comme il s'était mis au beau milieu du chemin , le petit âne s'arrêta en secouant ses oreilles.

— Vous ne savez pas , Cécile, avec quelle joie je vous rencontre ici.

— Il y a bien long-temps que je ne vous ai vu, Monsieur, dit-elle, avec un sourire demimoqueur, demi-amer.

— Je le sais mieux que vous, Cécile, mais contre mauvaise fortune bon cœur.

— Ainsi tout est dit , murmura-t-elle tristement.

— Oh non ! tout n'est pas dit, Cécile ; est-ce que nous n'avons pas railla choses à nous dire?

Cécile garda le silence, car le silence était éloquent.

— Écoulez , Cécile ; au bout de mon jardin , j'ai acheté une petite chenevière en belle vue où je vais faire bâtir un pavillon en votre honneur, dont j'aurai seul la clef; le soir vous y viendrez, n'est-ce pas ? vous n'aurez qu'une haie de sureaux à traverser, et personne n'en saura rien , pas même votre confesseur.

Cécile était toujours silencieuse.

— Comme vous êtes jolie avec ce petit bonnet et ce petit fichu !

— Je pense, dit Cécile en souriant, qu'un chapeau et un châle ne gâteraient rien à l'affaire.

— Vous êtes belle ainsi et vous seriez belle sous toutes les formes , avec ou sans châle. Mais si vous y tenez , qui donc vous empêche? Ah ! si j'étais avec vous â Paris, quelle

joie j'aurais a vous parer de toutes les façons ! Comme vous enjôleriez bien votre monde avec un petit brodequin, un léger chapeau et une écharpe flottante ! Ah ! coquette !

La rencontre n'alla pas plus loin ; le petit âne trépignait d'impatience , alléché qu'il était par l'odeur lointaine du foin de la ferme de Massy.

— Adieu, Cécile, je vous attends au pavillon.

— A revoir, Monsieur.

Jl se suivirent tendrement du regard; ils ne pouvaient plus se voir qu'ils se regardaient encore. Cet apparition de Cécile fut une image que le notaire eut longtemps sous les yeux, Dans ses moments de rêverie, il s'écriait :

— Qu'elle était adorable ce matin-là, sur

son petit àne indompté, avec sa robe rose et son gracieux bonnet !

Jl fit bâtir le pavillon dans la chêne vière au bout du jardin. ïîéias ! en posant la première pierre de ce lieu profane, il donna une violente secousse a sa maison.

Que se passa-l-il dans le pavillon? Le notaire disait à tout le monde qu'il écrivait là ses actes sérieux. Mais on disait a Àubigny que souvent, le soir, à la nuit close, on voyait une femme passer dans l'enclos voisin , franchir la haie des sureaux et disparaître tout d'un coup.

Et madame Deligny versait des larmes de plus en plus a mères. La pauvre femme , dans sa douleur, ne savait que pleurer, Le notaire essuyait quelquefois ces larmes , mais il était loin d'en tarir la source. Cependant, auprès de sa femme il était de bonne

foi dans sa sollicitude ; il se jurait a luimême et a l'ombre de son bonheur évanoui de ne plus mettre le pied dans ce fatal chemin de mauvaises passions ; mais dès qu'il revoyait Cécile, il retombait dans le charme fatal. Cécile était comme le serpent de la Genèse : du premier regard elle fascinait; Dieu a commencé la femme , le serpent Fa finie.

Le notaire n'eut pas une heure devrai bonheur dans son pavillon. Cécile peut-être y était charma nie ; mais le souvenir de sa femme qui pleurait était là plus près de son cœur encore que Cécile. Bientôt , tout en flottant entre ces deux amours , l'amour béni du ciel et de la terre , l'amour calme, tendre , dévoué jusqu'à la mort , l'amour dont on peut s'enorgueillir partout, dont on n'a à rougir nulle part , et cette folle ardeur, cet amour insensé, plein de tourments

et d'angoisses , cet amour qui, selon l'Ecriture , sème du sel sur le champ de la vie ; bientôt donc , tout en flottant ainsi entre deux femmes si diverses, il sentit enfin que le bonheur n'était pas là; il tomba accablé sous le raisonnement de sa folie ; mais il était trop tard pour raisonner, déjà il marchait à grands pas vers sa ruine. Il eut beau lutter, Cécile l'entraînait. Le danger lui-même est attrayant : le danger est au bas d'une montagne escarpée , quand le voyageur descend.

Cécile eut pourtant des remords ; la vanité n'avait pas encore tout a fait dévasté son cœur ; le ciel , qui prend toujours pitié de ses mauvais enfants, lui envoyait çà et là quelque généreuse pensée , une pure rosée qui coulait sur ses fautes ; il lui arriva même de pleurer sincèrement , avec une vraie douleur ; de s'avouer coupable , de

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prier Dieu, de faire le vœu de se venger d'elle-même, Mais peu a peu le mauvais souffle du monde passait sur ces pensées du ciel , sur cette douleur, sur ces prières, sur ce repentir; elle se laissait nonchalamment aller aux tentations; elle se consolait avec son miroir; elle s'étourdissait dans les joies factices. — Et puis , à quoi bon la vertu? disait-elle, tout bas pourtant, mais avec une grimace. La vertu me servira à être la femme de quelque rustre endimanché , qui me fera bêcher la terre ou balayer sa maison , qui ne me donnera pas le temps d'arranger mes cheveux et de chanter ; cela est bon pour Adèle ou pour Sophie; moi, je suis faite pour être belle , voilà tout ; quand je serai lasse d'être belle ici , j'irai l'être ailleurs , à Paris. — C'est au point que Cécile eût commis un petit péché mortel dans le seul dessein d'aller a Paris. Paris ! c'était le rêve de

ses jours ci de ses nuits. Le notaire ne tenait pas grand' place clans son esprit, pas du tout dans son cœur.— Il m'atompromise, il ne peut me laisser là; quand je serai assez vengée de sa femme , s'il s'ennuie de moi, j'irai a Paris avec son argent.

Cependant la fortune, qui jusque-là s'était assise a la porte du notaire, prenait sa volée pour ne plus revenir ; comme dit le proverbe , le seuil de la porte n'est jamais

désert : quand ce n'est plus la fortune, c'est déjà la misère qui vient. L'étude d'Àubigny est une de ces études assez désertes, auxqucl* les il faut une bonne enseigne, du moins un bon notaire ; il y a des notaires à chaque pas dans le pays , aux quatre points cardinaux , si bien que les affaires ne savent où aller ; c'est alors qu'il faut être sur le qui vive pour les faire venir chez soi. Le notaire d'Aubigny depuis quelque temps laissait aller les affaires où elles voulaient aller , son étude ne gagnait pas à cette insouciance. Les clients aiment les notaires qui ont l'air de penser sérieusement pendant deux jours à une main-levée ou à un certificat de vie; les notaires distraits ne sont pas les bienvenus: le notaire d'Aubigny fut bientôt de ceux-là. Sa fortune n'était pas des plus brillantes: il avait recueilli vingt-cinq mille francs de la succession de son père; sa femme lui avait

apporté, outre sa vertu et sa beauté, une dot de cinquante mille francs ; il avait amassé, en l'espace de douze ans cinquante mille francs encore , mais voilà tout ; et , d'ailleurs , l'étude était à peine payée par tout cela. Sa femme devait hériter, mais le jour en étaitloin peut-être. Or, M. Deligny n'avait pas de temps à perdre comme il le faisait ; en quelques années de négligence il pouvait éprouver des pertes irréparables. Il pressentitcela avec effroi. — Oui, dit-il tristement un soir, la fuite du bonheur entraînera la fortune. Quand la fortune veut fuir , on a beau faire pour la ressaisir : chaque pas qu'on fait dans ce dessein vous éloigne de deux. Ainsi M. Deligny, imitant l'exemple de plusieurs richards du pays, se mita acheter un petit château et ses dépendances pour les revendre en détail; il gagna deux actes,

mais il perdit vingt mille francs dans celte

affaire. Dans le même temps il se trouva par déléga' ion , à £es risques et périls, le créancier d'un négociant de Rouen , qui fut presque aussitôt déclaré en faillite. Que vous dirai-je ? au bout d'un an il se vit au bord de sa ruine. Jamais homme n'avait subi si soudainement les atteintes de la mauvaise fortune.

Un matin qu'il était seul dans son cabinet, la tête penchée sur des chiffres, ruminant sa vie , évoquant les souvenirs , déjà voilés, du bonheur facile , sans éclat, mais sans tempêtes, qu'il avait goûté avant son fatal amour , les chiffres lui -révélèrent plus que jamais tout son malheur. Le désespoir le saisit tout d'un coup avec toute sa violence, et il se mit à pleurer comme un enfant.

Sa femme, qui suivait toujours avec sollicitude toutes ses actions , hormis les inau-

vaises actions du cœur, avait alors l'oreille à la porte du cabinet ; elle aimait, dans sa douleur, à saisir une parole échappée dans un moment de sincérité. Cette fois, au lieu d'une parole, elle entendit un sanglot. La porte s'ouvrit brusquement ; à peine le notaire eut-il tourné la tête , qu'il sentit sa pauvre femme se jeter dans ses bras avec un grand cri de douleur et d'espérance,

— Ah! tu pleures! s'écria- t-elle enfin. Dieu soit loué ; tu pleures , mon pauvre Edouard, tu es sauvé ! Et tout en parlant ainsi, madame Deligny recueillait sur ses lèvres ces larmes précieuses.

La scène fut des plus touchantes. Le notaire appuya son front déchiré sur le sein palpitant de sa femme et il respira plus à son aise.

— N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'il te faut peu de chose pour te remettre le cœur ?

mais, hélas ! méchant, ton cœur n'est pas encore remis ; tant que le pavillon sera debout tu n'oseras marcher le front haut.

Voyons, mon cher ange, il faut abattre ce mauvais lieu et planter un saule pleureur sur les ruines.

— Oui , dit M. Deligny en s'accusant, oui, j'abattrai moi-même cet édifice de mon malheur, je le démolirai pierre à pierre pour dernière punition. Ma pauvre Lucile, pardonne-moi , je suis ingrat , mais je ne suis pas méchant ; un mauvais ange m'entraînait malgré moi, mais c'est fini, je veux me retenir à toi de toutes mes forces et de toute mon âme, je te jure...

— Voyons , tout est dit , n'en parlons plus, interrompit madame Deligny en embrassant le notaire repentant. Je me fie et je me confie à toi.

Et après u n silence : — Écou te, je sais tout ;

c'est en vain que lu veux me cacher tes affaires d'étude — qu'il ne soit plus question des autres. — Je sais que le malheur te poursuit et qu'il nous reste à peine de quoi vivre pauvrement. Ne t'effraie pas, tout n'est pas perdu, si tu m'aimes encore; mon père aura pitié de tes égarements : d'ailleurs si je suis là (elle indiquait le cœur de son mari) — et je venx y être, monsieur; j'y étais dans le plus beau temps , c'est bien le moins que j'y revienne dans le mauvais — si je suis là , tu n'auras pas le temps de songer...

— Au pain noir que je t'ai fait , n'est-ce pas, ma pauvre amie? Va, je ne serai point assez lâche pour souffrir ta misère ; tu as tout sacrifié pour moi quand j'en étais indigne, tu as signé avec joie la perte de ta dot, tu aurais signé ta mort si je l'eusse demandée; je veux me venger à ma façon de tout ce dévouement qui m'accable. Mainte-

nant que nous voilà réunis, le ciel s'apaisera. Grâce à toi, grâce à ton amour qui sera mon seul appui, je veux me relever de toutes mes chutes. Laisse-moi t'embrasser de mes lèvres profanes encore , mais déjà purifiées.

Ils s'embrassèrent avec effusion ; ils se pressèrent la main et semblèrent se dire du regard : — Compte sur moi.

Le pauvre notaire était de si bonne foi , qu'il alla prendre dans sa bibliothèque un bouquet fané dont il aimait à respirer, dans ses mauvais jours , le parfum vieilli , mais pourtant doux encore. — Garde ce bouquet, ma pauvre Lucile , ce bouquet profane qui est le plus coupable. C'est tout ce que j'ai de Cécile.

M. Deligny raconta ce que j'ai déjà raconté : comment les trois filles du cabaretier s'étaient poursuivies pour un bouquet

de violettes, comment il avait défendu Cécile sans songera se défendre de ses attraits et de ses séductions.

Madame Deligny prit en soupirant le bouquet , ce bouquet fatal qui devenait un gage précieux de réconciliation.

Hélas ! le soir même le notaire se dégageait déjà de ce contrat solennel que les anges avaient dû enregistrer.

Le soir, M. Deligny alla au pavillon dans le dessein de briser à jamais avec Cécile. Elle se fit longtemps attendre. Le croirait-on ? M. Dciigny était si bien accoutumé àla voir se

giisser comme une ombre dans l'enclos voisin , à la voir s'élancer comme un oiseau dans l'escalier en spirale du pavillon, enfin à la voir s'appuyer indolemment sur son épaule, qu'il sentit un vide en ne la voyant pas. Il aimait sa femme , mais , hélas ! il aimait Cécile.

Elle vint enfin ; mais ce soir-là elle marchait lentement, comme une amante qui s'éloigne pour la dernière fois du lieu du rendez-vous. Elle arriva au pavillon toute désolée , avec un éclair de colère dans les yeux. Elle s'assit en silence sur un petit canapé, et sembla attendre les consolations du notaire.

— Qu'y a-t'il donc ? demanda M. Deligny.

— Il y a que votre femme, monsieur, est allée dire à mon père que je suis votre maîtresse , et cela au moment où mon pauvre

père, qui ne voit pas clair à ses affaires , va être poursuivi sans pitié pour une misérable somme de trois mille francs. Nous n'avions qu'une maison , la justice va la vendre et nous en chasser.

M. Deligny ne savait que dire.

— Mais, reprit-elle, à quoi bon vous confier mes chagrins ?

— Cécile, j'en suis douloureusement atteint ; mais que puis-je y faire ?

— Ah ! monsieur, vous dites cela comme s'il s'agissait d'une étrangère. Allez ! vous êtes un notaire, rien de plus.

Un silence suivit ces paroles; M. Deligny se laissait attendrir, en dépit de lui-même, par les larmes de Cécile ; il jugeait qu'en homme d'honneur il ne pouvait l'abandonner à l'heure où sa famille était dans la peine, à l'heure où elle était plus que jamais poursuivie par la satire du pays. Loin de

se voir la victime de Cécile , il la croyait victime de lui-même ; il maudissait son fatal amour ; mais comment la maudire , elle qui avait tous les dehors d'une bonne fille se laissant dominer , elle qui était belle à ravir ? Il avait bien eu çà et là quelques doutes sur cette candeur qui n'était qu'un masque ; mais , en songeant qu'après tout elle ne gagnait rien à ce jeu , — et ne pas gagner , c'est perdre, dans la vie , — il revenait à toute sa confiance.

Ce soir-là, après avoir employé la douleur, les soupirs et les larmes, cette petite fille égarée , qui voulait aller plus loin dans son égarement, mit en campagne toutes les séductions. Le notaire eut beau fermer les yeux et évoquer sa femme, il retomba sous le charme, et il remit au lendemain , au surlendemain , sa rupture avec Cécile.

Or, le lendemain, le cabaretier vint trou-

ver le notaire, non pas pour parler de sa fille, mais de sa maison, qui lui lenait plus à cœur. Ce cabaretier était un ivrogne gâté par le vin. 11 arriva dans l'étude du notaire sans avoir oublié son broc matinal; il arriva en chancelant et en divaguant. M. Deligny subit sans se plaindre toutes ses sottises. — Je suis entré de bon cœur dans le mauvais chemin, disait-il; jedois m'attendre aux mauvaises rencontres. — Il prêta de l'argent au cabaretier, plutôt dans la crainte du bruit que pour être agréable à Cécile, Le cabaretier lui signa une simple reconnaissance; après quoi il lui dit avec un affreux sourire :

— Vous ne perdrez rien au moins , M. Deligny; vous êtes garanti : n'avezvous pas pris hypothèque sur Cécile?

C'était une horrible parole, qui frappa le

pauvre notaire au cœur. Pour le cabaretier, il s'en alla content de son bon mot et de son argent.

On commençait, dans Aubigny, à profiter du désordre de l'étude. Un jeune clerc fut le premier ; il disparut sans trop donner lien à le poursuivre, mais en accroissant le

trouble des affaires. Un bourgeois d'Aubigny, anrichi, on ne savait comment ni pourquoi, tenta surtout, et ce n'était pas la première fois, de faire un bon coup aux dépens du notaire. Ils avaient acheté ensemble, pour revendre en détail, une petite ferme d'assez bon rapport. En attendant une seconde vente, la ferme était mal administrée, le fermier étant à fin de bail. Notre bourgeois supposa que le notaire, tiraillé de toute part, et ne sachant où donner de la tête ni de la bourse, lui céderait à bon marché son droit sur la petite ferme. Il alla à lui ; mais le notaire tint bon. Gomme il était d'une noble fierté, il s'offensa des suppositions de son co-acquéreur, et, afin de n'avoir plus rien à débattre avec lui, il lui offrit un bénéfice de cinq mille francs , moyennant la cession de sa moitié. Après bien des rêves et des calculs, le bourgeois se

laissa tenter. Il avait donné cinquante mille francs pour sa part ; mais le notaire n'avait pas l'air si mal dans ses affaires qu'il ne pût répondre de cette somme. D'ailleurs , la terre était toujours là pour garantie. Enfin, suivant notre bourgeois, il était dangereux de payer, mais non pas de vendre. Il vendit donc. Cinq mille francs de gain, c'était peu, mais dans cette affaire c'était beaucoup.

Cependant notre pauvre notaire allait de mal en pis ; à force de compter sans illusions, il trouva que sa fortune se réduisait à zéro. — Il faut que je sorte de là à tout prix, s'écria-t-il avec rage et douleur; il faut que je relève mon front tout rouge de honte: il faut que je punisse par ma nouvelle fortune ces gens qui sourient déjà , et qui demain me montreraient du doigt jusque sur le pas de ma porte. Tout n'est pas perdu encore.

Tout était perdu hormis l'honneur, mais,

hélas ! l'honneur ne tenait plus à rien. Un mauvais esprit poursuivait le notaire à toute heure ; il n'avait plus la liberté de penser, tant il était la proie d'inspirations étrangères. 11 devait payer , le lendemain de la cession, à son co-acquéreur, les cinq mille francs de bénéfice. Ce jour-là venu , en attendant cet homme, il prépara une quittance sous seing privé.

« Je soussigné , Etienne Leroux , re- <r connais avoir reçu , à l'instant , de « M. Edouard Deligny, notaire, résidant à « Aubigny , la somme de cinq mille francs <r en espèces sonnantes ayant cours , à « valoir sur le prix en principal de la ces- « sion que je lui ai faite hier dans la fer- « me de M..., ainsi qu'il appert d'un acte « reçu par M. L..., notaire à... Dont quit- « tance d'autant,..

<r Aubigny, ce 12 juillet 1853. ».

Pendant qu'il écrivait cette quittance le notaire était tourmenté , étourdi , aveuglé par son mauvais esprit. — Ali ! dit-il tout a coup , si c'était une quittance définitive de la cession , aujourd'hui même je pourrais vendre toute la ferme à M. T..., demain j'aurais de l'argent pour apaiser ceux qui

commencent à se plaindre et à menacer

Il regarda autour de lui et rougit comme la pourpre. Il fut effrayé de lui-même, il se leva avec égarement et courut vers sa femme.

Sa femme venait de sortir ; il était seul; aussi le mauvais esprit eut-il beau jeu. — Après tout, reprit-il, h trompeur trompeur à demi. Il réfléchit longtemps et s'enfonça de plus en plus dans les coupables pensées. I! finit par s'imaginer qu'en trompant l'autre avec le serment solennel de ne lui faire aucun tort, c'esl-à dire de lerembour-

•'1)4 I.E BOIQIJET HE VIOLETTES.

ser au temps in Jiqué par le contrat, il ne serait répréhensible qu'envers lui-même.

Au moins , par cette quittance définitive , il empêchait bien des malheurs; il vendait la ferme au comptant, mais en secret, M.de T... étant un homme d'honneur, incapable de trahir ce secret ; avec l'argent de la vente il faisait face à toutes ses affaires pour un certain temps , au bout duquel il serait en meilleure voie.

Il reprit sa plume et écrivit l'autre quittance , mais sans s'avouer qu'il s'en servirait. C'était par distraction , rien de plus.

« Je, soussigné, Etienne Leroux, re- « connais avoir reçu , à l'instant , de « M. Edouard Deligny, notaire, résidant t a Âubigny , la somme de cinquante « cinq mille francs, en espèces sonnantes c ayant cours, pour le prix et principal

c de la cession que je lui ai faite hier de « la ferme de M..., ainsi qu'il appert d'un <r acte reçu par Me L.... , notaire à.... , <r dont quittance.

« Aubigny, le 22 juillet 1833. »

A peine avait il écrit ces derniers mots que la porte s'ouvrit, et il vit apparaître la figure sèche et diabolique de Mu Etienne Leroux.

— Eh bien ! maître Deligny, et la quittance ?

Le notaire pâlit et chancela.

— Vous voulez dire l'argent? dit-il en essayant de sourire.

— L'un et l'autre , bien entendu.

Tout en parlant , le notaire avait détourné la seconde quittance, bien décidé à ne s'en point servir. Comme M. Leroux paraissait affairé , il lui compta les cinq mille francs assez silencieusement ; après

quoi il lui lut la première q uittance. M. Leroux écouta de toutes ses oreilles et fit quelques pas dans l'étude pour réfléchir s'il ne courait pas de risques , comme il le craignait chaque fois qu'il donnait sa signature,

— C'est bien, c'est bien, dit-il, suivant sa coutume , je puis signer cela. Il enfourcha ses lunettes , prit une plume et se pencha sur le bureau. Le notaire en se levant dérangea un livre de droit qui cachait la seconde quittance , et par un de ces hasards qui font croire que la destinée s'amuse de nous, M. Leroux prit cette quittance pour celle à signer, sans crainte et sans danger ; il y jeta un regard rapide en homme méfiant qui craint de le paraître , il entrevit le mot cinq au début d'une ligne. — C'est bien , c'est bien , dit-il , et il signa tout en lisant la date. Le notaire

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vit bien la méprise; il pouvait se sauver encore, il voulut réfléchir; réfléchir, c'était perdre du temps, et perdre du temps c'était se perdre.

Il saisit l'autre quittance d'une main affaissée; tout en faisant semblant de chercher une lettre, il rougit , il pâlit; il était dans le feu , il était dans l'enfer.

M. Leroux partit avec l'argent ; M. Deligny respira un peu. S'étant approché de la cheminée , il eut peur de sa figure contractée et de son regard troublé ; il alla dans son jardin pour se calmer au grand air. Il était si loin du monde qu'il ne vit pas venir sa femme. Quand elle fut devant lui, il recula comme un démon à l'approche d'un ange. Cette fois il n'osa plus pleurer, il n'avait plus de larmes , il n'avait plus que des sanglots.

Le soir même le notaire eut une entrevue avec M. le comte de T..., à propos de la petite ferme. Le débat ne fut pas long; M. Deligny vendit sans perte , comme

sans gain. Il fut convenu que M. de T.. . verserait quinze mille francs le surlen demain, et soixante à la fin du mois; enlin , il devait garder entre ses mains vingtcinq mille francs pour se garantir d'une hypothèque pour pareille somme , que , d'ailleurs, le notaire se chargerait de faire radier dans les six semaines. Parmi les titres , il remit la fatale quittance , espérant qu'elle ne serait jamais produite, sûr qu'il était de rembourser, au temps indiqué, M. Etienne Leroux. Avant de signer , M. Deligny confia au comte tout ce qu'il pouvait confier de ses affaires ; le comte ne vit là qu'un homme un peu léger, qui n'avait su se défendre contre la mauvaise fortune ; il n'ignorait pas ses petits méfaits imoureux; mais, sur ce chapitre, on n'ose pas trop jeter la première pierre. M. de T... plaignait donc M. Deligny ; mais , toul

en l'encourageant , et comme une preuve d'amitié, au lieu d'une vente définitive il ne voulut faire qu'une vente à réméré.

Avant la signature du sous seing privé (les notaires prêchent pour les actes authentiques , du moins notariés ; mais cela ne les empêche pas de faire , à leur usage , passablement d'actes sous seing privé ) ; donc, avant de signer, notre notaire pria M. de T... de lui garder un secret absolu sur cette affaire poiir ne pas troubler ses clients. — De grâce, lui dit-il, M. le comte, que pendant quelque temps cette vente ne soit qu'entre vous et moi. Si le bruit s'en répand, je suis un ho initie' perdu. Le comte donna sur ce sujet sa parole d'honneur.

A son retour en son cabinet , le pauvre notaire tomba agenouillé et pria Dieu avec ardeur , mais sans oser lever les yeux au ciel.

Un peu calmé par la prière , mais pourtant toujours déchiré par ces remords terribles qui ont, selon le poëte , des griffes enflammées , il courut à son pavillon , et là, comme un homme en démence, il brisa tout ce qu'il put briser du pied ou de la main.

Il brisa d'abord un joli miroir à cadre incrusté , où mille fois il avait admiré l'image de Cécile ; il jeta par la fenêtre tout l'ameublement coquet de ce lieu profane.

— Le pavillon restera debout, s'écria-til avec une voix sombre et sauvage, mais ce ne sera plus qu'un gîte désert ouvert à tous les vents , où j'irai pleurer en compagnie de la chouette et de la chauve-souris.

— Hélas ! reprit-il quand la colère lut passée , si Cécile revenait, je n'aurais que la force de tomber à ses genoux. Oh ! Ce-

cile , ne venez plus , car ce serait fini de vous ! pour dernière lâcheté je vous assassinerais ; ce pavillon ne serait plus qu'un lit funèbre pour tous les deux. Ne venez pas , Cécile , ne venez pas !

Le soir, Cécile vint, mais lui n'y était pas. À la vue des débris du miroir , ce miroir qui était la chose qu'elle aimait le plus dans le pavillon , même quand M. Deligny s'y trouvait , elle devina a peu près ce qui s'était passé.

— Le lâche ! dit-elle , voilà ce qu'il veut faire de moi ; mais , patience , il n'est pas au bout de ses peines.

M. deT... tint sa parole d'honneur; mais il avait a son service un paysan d'Alibigny qui faisait le majordome avec quelque succès. M, Etienne Leroux lui payait à

206 LE BOrQUfT DE VIOLETTES.

boire de temps en temps dans le seul but de savoir à peu près ce qui se passait dans la maison du comte. Il est toujours bon de savoir les affaires des autres , surtout quand on a intérêt à cacher les siennes. Ce domestique , rencontrant le lendemain M. Etienne Leroux dans la montagne du château , l'aborda en ces termes :

— Eh bien ! M. Leroux , vous vendez donc votre petite ferme à M. le comte?

M. Leroux réfléchit un peu.

— Voyez-vous cela ! dit-il , ce diable de notaire... c'est un coup de Jarnac... Il me le paiera...

— Mais dit le majordome , je suppose que c'est M. le comte qui vous paiera. Prenez garde , M. Leroux, il y a quelque chose là-dessous ; le notaire, tout en faisant les affaires des autres , a oublié de faire les siennes; cependant hier il avait

mine de faire un bon coup : c'ost au point qu'il a demandé le secret à M. le comte. J'ai saisi cela au passage sans faire semblant de rien.

— Qui , oui , pardieu oui , il y a quelque chose la-dessous , dit M. Leroux. Et il entraîna le domestique au prochain cabaret.

Deux jours après, M. de T... reçut, à sa grande surprise, une opposition de paiement, à la requête de M. Leroux, suivant laquelle opposition mondit sieur Leroux avait hypothèque légale sur la moitié de la petite ferme. Le comte, ne sachant déchiffrer ce grimoire . fit appeler tout de suite le notaire.

— Ce vieux fou perd la tête , dit M. de

T en tendant la main a M. De-

ligny ; j'ai reçu , à sa requête , une petite œuvre d'huissier, qui m'avertit que

je paierai deux fois si je paie entre vos mains. Cela, loin de m'inquiéter, bien entendu, m'a fait préparer l'argent en question ; j'ai là vingt-cinq mille francs , les voulez-vous ?

Le notaire, touché par cette confiance et atterré par la révélation de sa faute , garda un silence pénible. Il n'avait qu'une chose à faire, c'était de s'avouer coupable; mais il craignait de perdre jusqu'à la pitié du comte ; entraîné par la première faute, il se laissa aller à une seconde plus grande encore , espérant toujours arrêter le mal à sa naissance. Il dit à M. deT... qu'en effet M. Leroux perdait la tête , à moins qu'il ne voulût, avec sa mauvaise foi habituelle, chercher une raison pour faire casser la cession de sa moitié dans un but quelconque. M. de T... se contenta de ce raisonnement.

En quittant le château, M. Deligny courut en toute hâte chez M. Leroux.

— M. Leroux , je vous croyais un homme d'honneur.

— Et moi aussi, je vous croyais un homme d'honneur, M. Deligny.

— Qu'est-ce à dire, M. Leroux ?

— Rien encore, M. Deligny , mais cela viendra peut-être.

Le pauvre notaire rougit en lui-même.

— Pourquoi cette opposition qui me ruine dans mon crédit ?

— C'est afin que M. de T... n'en ignore. - — Ecoutez , M. Leroux, vous n'avez pas

beaucoup de bonnes actions sur la conscience; voulez-vous faire une bonne action ?

— C'est selon ; quel est le prix d'une bonne action?

— Dieu vous le dira, M. Leroux.

— J'aime bien ce qui se paie sur la terre, en attendant mieux.

— Je vous attends , ce soir , dans mon étude.

Et afin de décider M. Leroux , le notaire ajouta : — Il y aura de l'argent.

Le vieillard jeta un regard fauve et répondit aussitôt comme par habitude : — Eh bien ! j'irai.

Il y alla. C'était à la nuit tombante. Dès qu'il fut entré, le notaire , qui était seul, ferma la porte , et dit , en montrant une paire de pistolets : — Ne craignez rien , M. Leroux, nous avons des témoins.

— Nous nous passerions bien de ces témoins-là, dit M. Leroux en souriant pour cacher sa frayeur.

— N<>n pas , reprit le notaire , nous avons à faire un contrat , au bout duquel

ils nous serviront peut-être : un pour chacun ce n'est pas trop. Asseyez-vous, s'il vous plaît , et , sans préface ni sommaire , je vais vous dire de quoi il est question. Comme vous n'avez rien à craindre pour les cinquante mille francs que je vous dois, soit que je vous les paie, ainsi que je le veux faire bientôt, soit que vous ayez recours au nouvel acquéreur à cause de votre hypothèque légale , vous allez , sans plus tarder, lever l'opposition au paiement entre mes mains. J'ai donné à M. de T.... ma parole que je vous avais payé; si vous maintenez votre opposition , je suis perdu à jamais, même dans mon honneur. Mais vous lèverez l'opposition. En récompense de ce service, et en même temps pour vous couvrir des débours causés à ce sujet, je vais à l'instant même vous compter un millier d'écus.

M. Leroux commença à se récrier. — M. Deligny , pour qui me prenez-vous?

— Pour ce que vous êtes, Monsieur, ni plus ni moins. Voyons , hâtez-vous , c'est à prendre ou à laisser ; les témoins sont là , prenez garde.

— Cela ne m'intimide pas ; je suis un honnête homme , et je n'irai pas pour mille écus.%.

— Mais si c'étaient deux mille? dit le notaire avec dégoût.

Le vieil avare respira , comme s'il eût senti l'odeur de l'argent.

— Si c'étaient deux mille, nous verrions; j'ai des dangers à courir; qui sait ce qui peut arriver? Ecoulez, M. Deligny, songez où vous êtes ; songez que , grâce à moi , vous allez être sauvé ! Votre pauvre femme, quel douleur ! si jamais...

— M. Leroux , de grâce ! il s'agit d'argent entre nous.

f — Tenez , M. Deligny, sans vous marchander, je me décide pour dix mille francs; c'est un plus beau compte. C'est un petit accroc à la conscience , mais c'est une bonne action : sauver un ami !

Le notaire était monté à la colère la plus violente , au point qu'il perdit la tête , et que le mauvais esprit revint le saisir pour accomplir son œuvre.

— Mais mon cher Monsieur, dit M. Delignv avec un sourire moqueur , vous êtes devenu fou ; je ne vous dois plus rien , vous le savez : je vous ai payé , lundi , les cinquante-cinq mille francs dont j'ai quittance.

— Quittance ! s'écria M. Leroux , en bondissant. Ah ! oui , j'ai signé comme un

enfant; c'est la première fois que j'ai signé si vite.

— J'étais curieux de voir jusqu'où vous conduirait votre mauvaise foi. Allez, allez, Monsieur , faites des oppositions ; nous sommes en mesure d'y répondre.

— Ah ça, dit M. Leroux avec inquiétude, mais sans trop s'alarmer encore , vous voulez rire , M. Deligny ? vous savez très bien que vous ne m'avez donné que cinq mille francs.

Le notaire eut une inspiration diabolique qui pouvait le servir dans son mensonge. — Je ne vous ai même pas donné cinq mille francs en argent , ce n'étaient que quatre mille quatre cents ; mais souvenez -vous donc que j'avais fait pour vous des avances sans nombre : n'ai-je pas payé pour vous vingt-cinq mille francs aux héritiers D...,

douze cents francs à la veuve R — qui menaçait de vous poursuivre? n'ai-je point placé en votre nom dix mille francs d'une part à Charles FI... et cinq d'autre part au sieur B... ? Ajoutez à cela mes honoraires, les droits d'enregistrement pour l'adjudication du mois dernier, et vous trouverez tout juste cinquante mille francs.

— Mais est-ce pour tout de bon? dit M. Leroux en s'agitant.

— Gomme vous voyez ! dit sérieusement le notaire. J'ai voulu tout simplement vous avertir que si vous avisiez, grâce au trouble de mes affaires , de faire des réclamations illicites, mais qui pourraient fournir matière à procès , je saurais bien invoquer le témoignage de mes pistolets : voila tout. Soyez sur vos gardes. Si vous persistez à réclamer les cinquante mille francs dont

vous m'avez donné quittance ( laquelle quittance on opposerait à votre opposition en temps utile) , je ne formerai pas une opposition , moi ; je ferai une dénonciation, et , grâce à votre renommée , on commencera par vous envoyer les gendarmes. Regardez-y à deux fois. D'ailleurs, je ne vous dénoncerai pas seulement pour cela, mais pour une autre affaire dont j'ai les pièces ici. Allez , dormez tranquille; du reste, vous ne perdrez rien avec moi; mais avant la fin du compte , je veux un silence absolu. Ainsi, c'est bien entendu , il me faut demain la levée de l'opposition , ou bien je vous dénonce. Dans tout ceci , il n'y a pas de temps à perdre. J'entends hennir mon cheval ; c'est ma femme qui revient de S... Je vais à sa rencontre.

M. Leroux prit son chapeau et sortit en

silence , comme un homme prudent qui veut garder sa vie et sa bourse.

M . Leroux ne perdit pas de temps , il courut, à perdre haleine, jusqu'au château de T.,., par le plus beau clair de lune de la saison ; il rencontra M. le comte à la porte du petit parc.

— M. le comte , je viens vous supplier de me montrer ma quittance à M. Deligny.

— Je n'ai point affaire à vous , grâce à Dieu...

— Quoi, M. le comte, vous n'avez point égard à l'opposition tout officieuse que j'ai formée, afin de vous mettre en garde?..

— Allez , allez , Monsieur , je ne veux être en garde que contre vous.

— Mais enfin , Monsieur , vous n'ayez quittance que de cinq mille francs.

— Vous savez bien que la quittance est définitive ; vous espériez donc qu'elle serait perdue ? mais nous ne sommes pas des enfants.

Et tout en disant ces mots , M. de T... s'enfonça dans le parc du côté du château; M. Leroux redescendit la montagne , en proie à la plus violente émotion.

— C'est moi qui étais un enfant, dit-il en essuyant son front , car il n'est que trop vrai que j'ai signé ce qu'il a voulu, sans y regarder à deux fois. C'est égal , entre nous deux , paiera bien qui paiera le dernier.

M. Leroux s'appuya contre un arbre et réfléchit mûrement : si le notaire faisait la dénonciation , il le perdait aussitôt ; en homme habile, il résolut de faire lui-même en toute hâte la dénonciation contre le notaire; et sans plus tarder il retourna chez lui , sella son vieux cheval borgne et partit pour S... Le lendemain, à huit heures, il racontait au procureur du roi , avec une merveilleuse apparence de bonne foi , comment le notaire , en qui il mettait sa confiance , l'avait trompé en fripon.

Avant midi deux gendarmes de S... s'arrêtèrent au cabaret en question ; ils deman-

dèrent d'abord un broc de vin clairet , ensuite des nouvelles d'un certain M. Deligny, notaire audit lieu, qui allait probablement, suivant leur expression, faire un pas de clerc en leur compagnie.

Cécile , qui était seule dans le cabaret, devint pâle comme une morte. Ella appela sa sœur Sophie qui lavait dans l'arrièresalle , elle lui ordonna de servir les gendarmes, et elle sortit aussitôt par le jardin. Dès qu'elle fut devant le mur mitoyen , elle monta sur un escabeau , elle se leva sur la pointe des pieds , elle regarda vers l'étude du notaire. Madame Deligny se trouvait sur le seuil , le front baissé et l'air pensif. Cécile lui fit signe de venir à elle. Madame Deligny lui jeta un regard de mépris et s'éloigna.

— De grâce ! madame , de grâce ! venez

jusqu'ici , que je vous dise le danger qui vous menace.

A ces mots, une tête tout effarée apparut à la fenêtre de l'étude ; c'était M. Deligny.

— Ah ! si vous saviez , Monsieur... Je n'en puis plus... accourez vite...

Le notaire s'élança par la fenêtre et courut au mur mitoyen.

— Vous ne savez donc pas , les gendarmes qui sont là, au cabaret ; ils viennent pour vous !

Le notaire n'eut pas un mot à dire. Madame Deligny , tout en s'éloignant, avait entendu les paroles de Cécile ; elle revint sur ses pas avec terreur ; elle se traîna jusqu'au mur.

— Quoi ! dit-elle avec un accent déchirant.

Un silence funèbre suivit cette exclamation. .

— Des gendarmes , dites-vous ? des gendarmes pour lui !

Elle se jeta dans les bras de son mari et le pressa vivement sur son sein pour étouffer un sanglot. Au même instant , comme elle sentait bien que ce n'était pas le temps de gémir et de se plaindre , elle s'enfuit sans dire pourquoi. Elle alla trouver le clerc qui déjeunait, elle lui ordonna de prendre le cheval et de partir tout de suite pour S..., mais de s'arrêter à la sortie d'Aubigny devant le Calvaire. En quelques minutes le clerc de M. Deligny remplit cette mission. Madame Deligny était retournée vers son mari ; elle lui avait pris le bras , elle l'avait entraîné en silence à la petite porte du jardin qui s'ouvrait sur la campagne. Comme elle se retournait pour re-

fermer celte porte , elle vit les gendarmes qui entraient du côté opposé. — Adieu , mon ami , dit-elle au notaire , adieu ! il y a là bas , au Calvaire , ton cheval qui t'attend ; moi , je vais aller prier les gendarmes de l'attendre un peu ici. Voilà tout ce que je puis faire pour toi. — Avec ces derniers mots madame Deligny laissa tomber une larme sur le cœur de son mari. Elle ne rouvrit plus la bouche , elle leva la main pour indiquer le chemin à suivre. — Hélas ! dit le notaire en s'en allant, le chemin à suivre n'est pas celui-là. — A moins , reprit-il , qu'en levant la main elle m'ait indiqué le ciel , c'est-à-dire la mort ! — Son clerc vint à sa rencontre, et il lui remit son portefeuille qui renfermait des valeurs négociables à Francfort et les diamants de sa femme. — Henri, dites que

je vais revenir. — M. Deligny s'élança sur son cheval et fit siffler sa cravache.

Jl faudrait bien des volumes pour raconter celte histoire mot à mot ; à cette heure encore , elle tient beaucoup de place dans les esprits. En toute chose il faut consi-

dérer la fin ; je vais donc finir bientôt , après ivoir suivi à vol d'oiseau quelques scènes dont le sommaire suffit à mon récit. M. Deligny ne revint pas. A peine parti, tout le monde se déchaîna contre lui. C'était à qui lui ferait son petit procès et opérerait sa petite saisie. Les notaires eux-mêmes commencèrent à le juger sans l'entendre; il fut de prime-abord suspendu de ses fonctions, les scellés furent apposés sur l'étude , comme ils l'avaient été sur les meubles.

La cour d'assises vint après la chambre des notaires ; les débats furent graves et pénibles. Le notaire présent, peut-être Teuton absous pour la fatale quittance ; mais absent on le condamna, malgré M. deT..., qui fut son seul témoin à décharge. On le condamna par défaut à dix ans de prison , à la restitution des cinquante-cinq mille

francs , à des dommages et intérêts. Par la cession de l'étude et ce que redevait M. de T... à M. Deligny , M. Leroux fut payé sans retard ainsi que la justice , qui fut en cette affaire plus vorace encore que de coutume.

Pour les petites créances , le notaire fut déclaré en faillite. Nul ne voulut attendre , nul n'eut pitié de madame Deligny qui avait les yeux pleins de larmes et la bouche pleine de prières*. Son père mourut alors, comme pour ne plus la voir pleurer; elle fit de tout son cœur le sacrifice de son héritage ; mais , hélas ! les créanciers sortaient de dessous terre comme les dragons d'Armide ; l'héritage ne put apaiser tout le monde. Il fallut vendre la maison ; il fallut vendre les meubles à l'encan. Vous ne savez pas tout ce que ces ventes à l'encan ont d'horrible et de déchirant; on vend

tout , même ces petits meubles d'agrément qui ont gardé je ne sais quel bon et honnête parfum de la vie conjugale, je ne sais quel souvenir plein de charme du temps bien passé. On vend tout : la pendule qui avertissait du retour de l'époux et des enfants , la bibliothèque où l'on retrouvait dans ses jours d'ennui le livrebien-aimé, l'armoire que l'on rouvrait de temps en temps pour revoir la robe et le bonuet qui ont aidé aux séductions des heureux jours , les candélabres qui ont éclairé des -fêtes de famille , le berceau des petits enfants, le verre où l'on buvait à deux ; on vend tout , hormis le lit. — Vendez mon lit ! s'écria madame Deligny; est-ce que vous pensez que je n'ai plus qu'à dormir ?

Cette vente se fit un dimanche , à la sortie de la messe. On y vint de tous les villages d'alentour comme à une fête. N'é-

tait-ce point un spectacle curieux que la vue de tout ce petit luxe de notaire étalé au grand jour et soumis au premier enchérisseur venu? Dès longtemps à l'avance on avait crié partout : <r On fait savoir à tous qu'il appartiendra que le dimanche 12 août il sera procédé, par autorité de justice, à la vente à l'encan, par le ministère de Me H..., notaire à N..., de tous les meubles et objets mobiliers du sieur Deligny, notaire démissionnaire», et absent, avait ajouté le crieur par malice. Toutes les femmes à deux lieues à la ronde s'étaient promis, ou plutôt avaient promis à leur curiosité d'assister à cette vente , afin de voir la garde -robe et accessoires de madame Deligny, sans parler de ses larmes. C'est en vérité un spectacle attrayant que celui d'une pareille vente, ou plutôt d'une pareille infortune- Cette femme, qui avait

été la grande dame du pays , qui s'était promenée en amazone sur un beau cheval, qui avait magnifiquement fait certaines aumônes , on allait la voir sans ressources et sans espérances , pauvre et seule , n'ayant d'autres parures que ses larmes. Mais avec cette parure précieuse, une femme n'est ni pauvre ni seule, car Dieu est avec elle.

Ce jour-là , madame Deligny ne sachant où aller, et voulant d'ailleurs boire le fond de la coupe en sacrifice pour son mari, demeura avec obstination dans la maison.

Elle vit enlever les meubles l'un après Tau- Ire; elie entendit tous les coups de sonnette qui les adjugeaient. — Vendez tout, vendez tout , disait-elle sans cesse au notaire qui venait pour la consoler et pour offrir de racheter sous un autre nom. Que rien ne me reste de tout cela. Je ne donne pas aux créanciers de mon mari le droit de me faire l'aumône. Quand il ne restera plus que les cendres du feu , je m'en couvrirai le front et j'irai où me conduira le bon Dieu

Elle ne voulut garder que les humbles habillements qui la couvraient alors.

La vente eut lieu devant la maison , dans la grande rued'Âubigny, a côté du cabaret. Comme l'heure des ivrognes n'était pas encore venue, le cabaret était presque désert. D'ailleurs, depuis que le cabaretier n'avait plus ses filles , son vin n'était plus à la mode. Une de ses filles s'était mariée à

Nancy, une autre à Pont-à-Mousson, enfin Cécile (car celle-là n'était pas mariée) avait quitté Aubigny peu de jours après la fuite du notaire. — Elle est à Nancy avec sa sœur , disait-on dans sa famille. — Ou ailleurs , ajoutaient les commères. M. Deligny s'était retiré dans la vallée du Rhin, au delà des atteintes de la justice française. Cécile était donc dans la vallée du Rhin.

Le pauvre notaire n'était pas au-delà des atteintes du remords.; il n'osait se plaindre devant Cécile ; mais la nuit quand elle dormait , que de larmes il versait ! que de sanglots jetés au ciel ! Pour Cécile , elle avait un chapeau et un grand châle ; elle avait le temps de tresser ses cheveux , de se voir dans le miroir, ou de se faire voir à la fenêtre : c'était la plus heureuse fille du monde.

— Ah ! dit-elle un jour , si on me voyait

ainsi à Aubigny ! — Et dès cet instant elle n'eut plus que le désir d'aller s'épanouir dans son village, tout un dimanche, quand tout le monde a l'œil aux aguets. En dépit du notaire qui pressentait que ce retour de sa maîtresse couronnerait encore sa mauvaise œuvre, Cécile, qui ne s'arrêtait pas pour si peu de chose dans ses désirs, reprit un samedi le chemin de son pays , et y parut le lendemain dans la matinée. A son passage elle fut assez mal accueillie ; on se moqua d'elle pour son chapeau; mais comme on la croyait une victime du notaire , et qu'après tout elle était belle plus que jamais , elle trouva encore bien des portes ouvertes et des cœurs aussi.

Or , le jour de son arrivée , c'était le jour de la vente à l'encan des meubles du notaire. — J'arrive à merveille , dit-elle ; nous allons voir quelle mine fait maintenant

celle qui ne voulait pas s'abaisser à m'entend re.

Pendant la vente elle se mit souvent à la fenêtre du cabaret d'un air d'insouciance. Sur le soir, comme on allait crier les meubles d'ornement , elle poussa la hardiesse jusqu'à s'avancer parmi la foule. Le clerc du notaire de Nancy ne put en la voyant arrêter un élan d'admiration : il crut avoir affaire à quelque grande dame du pays ; il la fît asseoir devant la table où il écrivait. Quelques personnes s'indignèrent de la voir ainsi; des épigiammes coururent dans la foule. Cécile fit semblant de ne pas entendre ; le clerc officieux comprit à peu

près , il regretta d'avoir été si galant ; cependant Cécile resta paisiblement auprès de lui.

Pendant qu'elle était là, une petite scène dramatique se passait dans la chambre de

madame Deligny : la pauvre femme , soudainement saisie d'un souvenir amer et doux à la fois, redemandait avec instance une petite chiffonnière qui venait d'être enlevée pour la vente. Le notaire survint, et à cette prière si triste et si noble il s'ernpressa d'aller lui-même reprendre le meuble.

— Gardez-le, madame, je vais leur dire qu'il est à moi.

— Le garder ! hélas ! je vous l'ai dit , monsieur , je ne veux rien garder ; seulement , il y a dans cette chiffonnière...

Et en disant ces mots, madame Deligny, ayant ouvert le tiroir , prit d'une main abattue un bouquet presque effeuillé.

— Voyez , poursuivit-elle , je ne veux garder que ce bouquet fatal qu'il a arrosé de ses larmes , de précieuses larmes de repentir !

— Et que vous avez arrosé des vôtres, plus précieuses encore , dit le notaire en baissant sa tête attristée.

La vente finie , la nuit à peine venue, madame Deligny sortit seule de la maison et prit le chemin de la ferme aux Loups où l'attendaient des amis hospitaliers. Ses vêtements étaient des plus simples, il semblait qu'elle portât déjà la misère. Comme elle passait devant le cabaret , elle vit Cécile à la fenêtre, parée de toutes les fanfreluches de la mode, qui voulut insulter à sa misère; mais elle releva noblement sa tête abattue , et Cécile tout humiliée baissa son regard rouge de honte.

— C'est égal, dit-elle quand madame Deligny fut passée , nous la verrons venir avec ses pareilles.

Cécile repassa le Rhin ; elle retourna auprès de M. Deligny qui était au bout des secours de sa femme.

Quelque temps après, le cabaret était en

vente par suite des mauvaises affaires du cabaretier. Madame Deligny pria ses amis de la ferme aux Loups de l'acquérir en son nom. Ses amis firent ce qu'elle voulut.

A la grande surprise de tout le pays, et malgré ses amis , la pauvre femme alla s'y installer, sans abattre l'enseigne et le bouquet de gui.

Le dimanche vint ? et par curiosité tous les buveurs d'Aubigny se refoulèrent dans le cabaret ; madame Deligny et une petite fille étaient aux ordres du premier venu. Elle souriait à tout le monde ; cependant les plus grossiers virent bien sa douleur à travers son sourire.

Ce dimanche-là on ne s'enivra point , on ne chanta point, on pleura. Ce dimanche-là les ivrognes eux-mêmes ne savaient plus boire. Mais ce devoir rendu à la douleur de

madameDeligny,on se remit à boire comme de coutume.

Le lendemain , madame Deligny fit de sa première salle un atelier de lingerie où elle appela quelques jeunes filles du pays. C'était à qui viendrait faire des commandes dans son atelier ; c'était à qui lui apporterait sa consolation.

— O mon Dieu ! dit-elle un jour , vous avez donc déjà oublié ses fautes, à lui, puisque vous les réparez pour moi.

Ce jour-là elle fut presque heureuse ; le soir , cependant , comme elle respirait sur le seuil du cabaret , elle retomba dans son chagrin à la vue d'un mendiant qui se détournait de sa porte et de son aumône.

Comme elle avait appris autrefois le nom de tous les pauvres du pays , elle appela celui-ci ;

— Dites-donc , La Rustaude , pourquoi vous ê'es-vous détourné de moi ? est-ce que vous avez à vous plaindre de vos amis ?

Le, vieillard revint sur ses pas.

— Hélas ! ma chère dame...

— Je sais bien ce que vous allez dire. A la vérité,, deux pauvres n'ont pas grand'chose à se donner , mais enfin le plus jeune doit être le plus charitable. Entrez , La Rustaude.

Madame Deligny coupa un beau morceau de pain blanc et versa un grand verre de vin au vieillard. Il soupira un peu en buvant son vin , mais enfin il vida son verre. En s'en allant il s'inclina avec religion devant madame Deligny , et d'une voix émue :

— Puisque cela vous fait plaisir , madame , je reviendrai.

- — Enfin , disait-elle quelques jours

après , ils reviennent tous , même nos amis , même les pauvres ; mais lui ! lui qui est plus misérable que les mendiants !..

Elle avait déjà péniblement amassé cent cinquante francs ; là-dessus , elle envoya soixante-quinze francs à M. Deligny ; elle garda l'autre moitié pour ses enfants, qui étaient toujours au collège de N...

Deux mois après , l'aîné , qui s'appelait Léon, achevait sa philosophie. 11 avait dixsept ans; il vint chez sa mère , ne sachant que faire. C'était une intelligence précoce, une nature douce et enthousiaste , mais déjà raisonneuse. Il avait souffert en silence les atteintes du coup terrible porté à sa famille. Ce coup avait suspendu chez lui cette rêverie oisive , qui fait si bien éclore les roses de la vie , selon les poètes allemands. Il aimait son père , il ne pouvait le croire coupable ; il espérait toujours qu'un temps viendrait où Dieu , qui est le juge souverain , casserait le jugement des juges d'ici-bas. Il se crut appelé à commencer cette œuvre sainte , et sans rien dire à sa mère il se mit , pendant quelques nuits, à feuilleter les papiers de son père. C'était un dédale où longtemps il s'égara en vain. Son père lui eût été d'un grand se-

LE BOUQUET DE VIOLETTES. 2-4 î)

cours; mais madame Del ig,n y craignait qu'en allant le voir il ne le rencontrât avec Cécile, et elle le priait d'attendre. Las d'attendre et ne croyant pas mal faire , il prétexta un petit voyage chez un ami de collège et partit pour la vallée du Rhin. Après trois jours de voyage assez pénible, il arriva sur le soir à Ober-Sand , devant la haie de la petite maison qu'habitait son père.

C'était un beau soir d'automne, au coucher du soleil. La Vierge Marie accrochait à tous les buissons les franges de son écharpe ; les oiseaux attristés chantaient leur dernière sérénade ; le vent détachait ça et là quelque feuille jaunie. Léon s'était peu à peu laissé aller au charme mélancolique du spectacle de la nature ; un élan de poésie avait transporté son cœur dans les splendeurs du ciel. Comme il cherchait son père du regard, il vit Cécile penchée à la fenêtre,

Cécile plus belle* que jamais, un peu pâlie , mais toujours souriante.Le pauvre collégien rougit jusqu'aux oreilles. — Qu'elle est belle! murmiira-t-il entre les dents. Il s'arrêta tout court et soupira.

Cécile, l'ayant reconnu, l'appela par son nom. — Quoi ! M. Léon, c'est vous ? — Léon reconnut aussi Cécile. — Quoi ! c'est vous, mademoiselle? dit-il d'un air charmé. Que faites-vous donc ici? — Il ne savait rien des amours de son père. A cette naïve question, Cécile rougit un peu , mais elle répondit sans trop bégayer : — J'ai des amis dans le village , j'y viens quelquefois. Vous souvenez-vous du temps où nous jouions au volant ? Quels bonds ! quelle joie ! quels cris ! Tiens ! quelle est donc cette fleur que vous avez là ? — C'est une anémone que j'ai cueillie là-bas au bord du bois de la

montagne; la voulez-vous? — Comment! de tout mon cœur.

Léon, qui s'était approché, mit lui-même Panémône au sein de Cécile. M. Deligny , qui revenait d'une petite promenade sur la frontière , surprit son fils à cette œuvre.

A la voix de son père , Léon se retourna tout palpitant. — Mon père ! murmura-t-il; je l'avais oublié. — Il se jeta dans les bras de M. Deligny, qui l'emmena tout de suite loin de sa maison, loin de Cécile ; — ■ car, disait il en lui-même, elle avait pour lui ce sourire fascinant qu'elle a eu pour moi. Ils ne se reverront jamais.

Le père et le fils passèrent ensemble la nuit à l'auberge d'Ober-Sand, où Léon reçut toutes les instructions utiles pour plaider la cause de M. Deligny.

Le lendemain, M. Deligny conduisit Léon jusqu'à la barrière de France.

— Souviens-toi , lui dit-il , que ton père est venu plus de mille fois pleurera la porte de cette patrie qui Ta rejeté !

Il embrassa son fils en sanglotant. — Adieu , mon pauvre enfant , aime bien ta

mère !

Et , se détournant pour cacher toutes ses angoisses : — Adieu ! car nous ne nous reverrons pas.

Quelque temps après le retour de Léon à Aubigny , on apprit que M. Deligny s'était embarqué avec Cécile à bord d'un navire hollandais.

Léon entra en l'étude d'un avoué célèbre de Nancy , tout simplement pour y mieux étudier les affaires de son père. Il découvrit, sur les indications de M. Deligny,que sur un procès assez bien jugé, plus de dix Tétaient en dépit de la justice. Il adressa une requête au tribunal , appuyée par quelques personnages célèbres de la province qui voulaient encourager ce jeune homme dans cette noble tâche. On parvint , sans trop de peine , à faire casser un jugement rendu par défaut; la justice se remit à l'œuvre. Léon présenta les droits de sa mèreavec tant declarté,debon sens et de vérité , que tout le monde fut de son avis. Par le nouveau jugement l'adversaire fut condamné à la restitution de quinze mille francs et à quinze mille francs de dommages-intérêts.

— Hélas ! dit madame Deligny à cette bonne nouvelle , si nous savions où il est ?

Le surlendemain Cécile passa à Aubigny dans une élégante chaise de poste. Elle allait prendre les bains à Bade , et elle était ravie de se montrera Aubigny dans toute sa splendeur. Elle avait ordonné au cocher d'aller le plus lentement possible et de s'arrêter pour boire du kirsch au cabaret. Le cocher suivit les ordres de Cécile mot à mot : il descendit au cabaret et se lit verser du kirsch par une des jeunes lin gères.

Madame Deligny , surprise de voir devant la fenêtre une si belîe voiture et de si beaux chevaux, ne put vaincre sa curiosité et alla sur le seuil de la porte.

— Cécile ! s'écria-t-elle en pâlissant.

Elle courut à la portière ; elle vit un

homme à côté de Cécile , mais ce n'était pas M. Deligny.

— Et lui, lui, où est-il ? s'écria la pauvre femme tout égarée.

Cécile baissa la tête en silence.

— Ah ! Cécile , de grâce , dites-moi où il est? Je vous en supplie , dites ? Mais ditesmoi donc ?

— Je ne sais pas , murmura Cécile en palissant.

Et s'apercevant que Mme Deligny avait une robe noire ( depuis le départ du notaire, la pauvre femme portait le deuil ) :

— Vous le savez aussi bien que moi , puisque vous êtes de deuil.

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Arsène Houssaye.

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