PREMIERE LETTRE
«Tu m'enveux, Alphonse, n'est-il pas vrai? tu m'en veux de mon long silence, et pourtant tu ne sais pas jusqu'à quel point je suis coupable envers toi. Tu m'as envoyé le bonheur, et je ne t'ai pas même remercié. Pardonne, ami ; depuis six mois je n'ai pensé qu'à elle, je n'ai parlé que d'elle, je n'ai écrit qu'à elle. Mais elle ! je te la dois, toute ma vie ne pourrait acquitter cette dette. Tu ne sais rien de ma position. Tu vas croire que je suis fou, et il y a des moments où je le crois aussi. Écoute-moi donc : je tâcherai de mettre un peu d'ordre dans mon récit. Toi, dont le cœur est si tendre, tu devineras ce que je ne dirai point; tu comprendras que mon âme est trop pleine de joie pour l'exprimer tout entière. '
«Nous nous sommes séparés bien jeunes, à peine connaissions-nous le monde alors ; déjà tu te montrais ce que tu es devenu depuis, un homme noble et généreux. Déjà mon malheureux caractère s'était développé. Tu m'as plaint bien souvent ; félicite-moi, j'ai trouvé mon ange, il m'a conduit au ciel !
« J'ai encore présent à l'imagination le jour de ton départ, tes dernières paroles sont gravées dans ma mémoire en traits ineffaçables.
« — Ernest, me dis-tu, notre existence va commencer, nous quittons les écoles pour entrer dans la carrière ; si tu ne sais pas mettre un frein à tes impétueuses passions, si tu n'as pas le courage de souffrir pour monter à ta place, tu resteras dans les rangs secondaires et tu souffriras mille fois plus encore.
« C'était une prédiction ! Nous avions vingt ans, nous en avons trente ; depuis ce moment, je n'ai pas connu deux jours de calme. Tu sais que je suis riche, orphelin, libre de mon temps et de mes démarches. Je croyais le monde si beau que je le cherchais comme un refuge contre les chagrins. Ils m'y accablèrent tous. Je m'attachai passionnément à une jeune fille ; nous devions nous marier : un riche étranger me l'enleva. Quelque temps après, une veuve, plus belle peut-être, reçut mon hommage. Je m'imaginais qu'enfin rien ne s'opposerait à mon bonheur. Elle m'aimait, ou du moins elle le croyait, et moi aussi. Nous ne nous quittions pas. Un jour, nous galopions ensemble. Ivre d'amour, je ne m'occupais que d'elle. Mon cheval rencontra une pierre ; je fus jeté à vingt pas de là, avec une cuisse cassée. Mon amazone partit le lendemain ; elle ne voulait pas d'un mari estropié. Je faillis perdre la tête de désespoir. Dès lors je pris les femmes en haine, ou, pour parler plus juste, je les jugeai d'après mes deux infidèles ; je les adorais sans les estimer. C'étaient de charmants joyaux que je brisais quand j'en étais las. Je ne leur demandais qu'une seule chose, la beauté. Pourvu qu'une femme fut belle, je ne songeais ni à son esprit ni à son caractère ; pourvu que tout Paris connût mon triomphe, qu'il me
fût envié par mes rivaux, je ne m'occupais pas de ce qui pouvait en résulter» Je n'avouais jamais rien, mais je voulais qu'on devinât. Tout cela n'était que jouissance d'amour-propre ; aussi en fus-je bientôt fatigué. Je ne me donnais plus la peine de faire des frais ; j'étais à la mode, cela me suffisait ; et je crois que mon impertinence et ma fatuité me valurent plus de conquêtes que que si j'avais possédé un mérite réel.
« Au commencement de l'hiver dernier ma sœur se maria; elle épousa le frère de ta cousine, cher Alphonse, et ce fut cette cousine qui m'apporta la seule lettre de toi que j'eusse reçue depuis bien longtemps. La manière dont nous fîmes connaissance est bizarre. C'était à un grand bal chez ma tante : je m'y ennuyais à périr ; j'avais fait trois fois le tour des salons sans parvenir à me distraire, et j'allais rentrer chez moi, lorsque ma tante me pria de faire danser une femme qu'elle me désigna et qui n'avait pas encore quitté sa chaise. Cette femme, c'était madame de Nerval, c'était ta cousine : je me mis à la regarder. Cet examen ne lui fut pas favorable. Un visage horriblement marqué de petite vérole, des yeux fort petits, mais lançant des flammes ; une belle taille, de la distinction, un joli pied : puis une toilette simple, la poitrine et les épaules très-couvertes; rien d'éclatant; enfin, ce choix d'ajustement qui prouve qu'on sait ce qui convient. Cette femme est bien laide, me dis-je ; pourtant elle a de la physionomie, et je suis sûr qu'elle a de l'esprit. Elle est mise de manière à ce qu'on ne la remarque pas ; c'est ce qu'elle a de mieux à faire. J'hésitais pourtant à l'engager ; il me semblait que j'allais compromettre mon goût ; une nouvelle demande de ma tante me décida.
a Madame de Nerval me remercia avec le plus agréable
sourire, qui me laissa voir d'admirables dents ; elle m'adressa la parole, et je restai sous le charme. Tu connais cet organe enchanteur. Elle me raconta tout ce dont tu l'avais chargée pour ton ami d'enfance, me donna mille détails sur ta fortune, ta position, ton aimable compagne, et je ne sais comment cela se fit, quand la contredanse fut finie, je me plaçai auprès d'elle ; j'y restai tant que dura le bal, et je ne m'ennuyai plus. On me plaisanta sur ma longue conversation ; il n'était pas dans mes habitudes de m'occuper ainsi d'une femme laide; aussi attribua-t-on à mon désœuvrement la faveur que j'avais daigné accorder à madame de Nerval Personne n'imagina que je pusse songer à elle ; moi-même je ne le croyais pas possible alors.
((J'avais obtenu la permission d'aller le lendemain chercher ta lettre ; je m'empressai d'en profiter. Ta cousine me reçut dans un charmant appartement ; notre conversation de la veille servit de thème à celle du jour, nous parlâmes moins de^ toi et davantage de nous ; la noce de ma sœur nous fournit des occasions fréquentes de nous réunhv Presque chaque soir nous nous rencontrions ; mais bientôt ces rencontres dans le monde me parurent insuffisantes : j'essayai une nouvelle visite ; elle me reçut bien : je m'y oubliai trois heures. Cette femme est si aimable quand elle n'est plus intimidée par la conscience de sa laideur ! Après un mois de connaissance, nous étions presque des amis. J'avais raconté ma vie à cette chère Blanche ; elle connaissait mes erreurs, mes déceptions ; de son côté, elle m'avait accordé quelques moments de confiance.
a Un soir, je ne l'oublierai jamais ! nous avions été ensemble aux Bouffes, je la ramenai chez elle ; ma sœur et son mari nous quittèrent, nous restâmes seuls.
On avait donné la Gazza. J'étais sous le charme de cette ravissante musique et de la voix de madame Malibran. Blanche me parlait, je répondais par monosyllabes. — Mon Dieu ! me dit-elle, vous aimez donc bien la musique ? Voulez-vous en entendre ? — J'acceptai. — Songez que vous allez être initié dans mon secret le plus intime. Mon mari, ma famille et deux ou trois amis Font seuls connu. Depuis mon arrivée dans ce Paris, où tout fait événement, j'ai prié mon frère de cacher avec soin mon cher trésor. Une femme comme moi doit éviter, autant que possible, d'attirer l'attention. Obscurité, c'est ma devise. — Comment, m'écriai-je, vous chantez ? — Un peu, répondit-elle en souriant avec malice ; voulezvous m'écouter ? Ouvrant son piano, elle préluda quelques minutes, puis elle commença la cavatine que nous avions entendue au théâtre, et jamais elle ne fut chantée avec cette perfection.
« Je n'avais pas l'idée d'un talent semblable (fans une femme du monde ; il y avait tant d'âme dans cette magnifique voix que je ne fus plus maître de moi. Je sentis que je l'adorais et je lui en fis l'aveu. Avec quel étonnement elle reçut cette déclaration ! Elle me regarda longtemps sans me répondre. Elle pâlit et rougit alternativement, enfin elle laissa tomber sa main dans la mienne ; ce mouvement me révéla mon bonheur.
« Depuis ce jour, ma vie devint un enchantement. Je découvrais en elle toutes les vertus, tous les charmes. Son cœur s'ouvrit devant moi : elle me fit connaître cette existence si pure et si troublée. J'appris les circonstances de son fatal mariage, l'indigne conduite de M. de Nerval à laquelle elle trouva des excuses ; leur séparation forcée ; puis ces déchirements, quand la funeste maladie, dont elle portait des traces si cruelles, se déclara —
J'étais belle avant, disait-elle avec une admirable candeur, et j'ai eu bien de la peine à me consoler de ne Fêtre plus. J'en serais devenue méchante si j'avais été thoins malheureuse !
« Blanche dissimulait ses talents avec le même soin qu'une autre eût mis à les laisser deviner. Je sus peu à peu qu'elle était aussi grand peintre que musicienne, (qu'elle faisait des vers et écrivait avec une admirable perfection, tomme la grenade cache ses beaux grains de pourpre sous une écorce commune, elle cachait aussi les trésors de son âme et ceux de son esprit.
« L'hiver revint, et avec lui les fêtes et les réunions. Dh ! que j'étais heureux lorsque j'arrivais au bal, lorsque nies regards parcouraient le cercle pour y chercher rïibn amie ! Je l'apercevais assise tristement à l'écart, attendant ma venue, et ne comptant que de ce moment le plaisir de la soirée. C'était une jouissance inconnue à mon cœur, c'était l'orgueilleuse fierté d'un être qui possède en secret un bijou unique, qui en jouit seul, et qui sait que lorsqu'il l'exposera à l'admiration il sera envié de tous. J'étais jaloux à bn noint extrême, je tremblais* quand un homme s& ûingeait vers elle, je Craignais qu'il ne lui parlât : ce privilège n'appartenait qu'à moi, moi seul je devais la distraire et l'amuser: j'étais avare de ma maîtresse. Comprends- tu ce bonheur? Alphonse, tel il existe depuis un an. Personne ne soupçonne notre liaison. Qui imaginerait que je m'occupe d'une femme laide, que j'ai une affection mystérieuse, moi? Oh! ma réputation est trop bien établie. A l'abri de mon papillonnage d'autrefois, je jouis de mon bonheur présent. Nous passons des journées délicieuses, toutes les portes fermées. Je crois que si l'on devinait Blanche, je me tuerais. L'idée qu'elle ne serait plus à
moi seul fait bouillir mon sang. Je la regarderais comme profanée si elle était connue de tous. Comme cette femme m'a changé! Adieu, mon ami ; elle est là, elle lit ma lettre par-dessus mon épaule ; je te quitte ; j'aime encore mieux parler à elle que parler d'elle. Excuse-moi, et reçois encore l'assurance de ma vieille affection. Jamais je ne te rendrai tout ce que je te dois.
Ernest de Change. »
c Cher Alphonse, courez à Beauvoir, faites préparer tout pour mon arrivée; je quitte Paris; je serai près de tous avant trois jours. Oh ! mon ami, si vous saviez ce que je souffre, combien il me faut de raison pour m'arracher à cette ville dangereuse, où j'ai connu le bonheur que je paie si cher aujourd'hui ! Vous avez reçu une lettre de lui; cette lettre, je l'ai lue ; il l'a écrite près de moi ; elle était pleine de sa joie, de son amour. Eh bien ! joie, amour, tout a fui ; je suis seule, et je retourne cacher mes larmes dans ces lieux que je n'aurais jamais dû quitter.
Il vous a dit comment nous nous sommes connus : il vous a dépeint mon étonnement, mon délire en découvrant qu'on pouvait m'aimer, moi, pauvre créature, déshéritée de ma beauté. Mais ce qu'il ne vous a pas raconté, parce qu'il n'y f que moi seule qui le sache, c'est ce délire même, quand je l'ai vu à mes pieds, lui que toutes les femmes adorent. Cet Ernest si beau, si séduisant, dont les goûts volages ont étonné tout Paris, Alphonse, il était près de moi comme un enfant soumis;
il épiait mes regards, il attendait mon sourire pour sourire aussi ;et songez que je suis laide ! Mon cœur se remplit d'un inexprimable amour, d'un orgueil aussi grand peut-être : cet orgueil m'a perdue. Notre liaison, inconnue à toutle monde, avait, par ce mystère même, un charme inconcevable pour M. de Change. Insensée ! je ne voyais pas que cette nouveauté seule l'attachaità moi ! Je savais que jusqu'alors il avait placé son amour-propre dans sa maîtresse, et je rougissais de l'idée qu'il ne dissimulait ainsi que pour ne pas avoir honte de moi ! Où vous conduit une passion profonde ! Vous m'avez connue longtemps ; aucun des détails de ma vie ne vous est caché, o Séparée de mon mari par l'ordre de mes parents, j'ai voulu que ma conduite fût irréprochable; j'ai évité jusqu'à l'ombre de la calomnie; eh bien ! pour lui plaire, je me suis compromise malgré lui. Comprenez-vous cet égarement, mon cousin? non, car vous ne savez pas combien je l'aime, vous ne savez pas que ma réputation flétrie est pour moi le moindre des regrets. C'est lui que je regrette, lui seul ! et si on me le rendait, je ne croirais pas l'avoir payé trop cher. Un soir, il venaitde me quitter, j'avais chanté, j'avais lu des vers, il semblait en extase. Les pieds sur mon garde-feu, je rêvais. Un mot d'Ernest s'était gravé dansmon imagination et l'avait bouleversée. Ah ! si Ton vous connaissait ! m'avait-il dit. Si l'on me connaissait ! il désirait donc qu'on me connût? Au fait, je ne pouvais me dissimuler que ma voix et mon talent étaient remarquables; si je chantais dans un salon, il en serait fier. Et pourquoi ne le ferais-je pas? — Je me levai, je courus au piano, ma tête s'exalta ; je crus être devant deux cents personnes, devant lui; je commençai l'admirable scène à.' Othello; mon organe était si sonore, mon expression si touchante, que je m'arrêtai surprise et en-
chantée. Je décidai que je vaincrais niu répugnance, que je chanterais en public.
a Ce projet arrêté, il fallait le lui cacher ; je voulais jouir de sa surprise. J'invitai donc tout ce que je connaissais à un grand con cert ; les artistes les plus célèbres devaient être entendus. Je fis d'avance, en secret, une répétition avec l'accompagnateur, et au moment où Ton s'y attendait le moins, je le priai de commencer. Je n'osais pas regarder Ernest ; il m'a dit depuis qu'il m'avait prise pour folle en me voyant approcher du piano. Mon cœur battait si vite que je craignis de me trouver mal ; j'avais si peur de ne pas réussir ! Il s'agissait de la vie ou de la mort, il s'agissait de lui plaire. J'obtins un succès fou, un succès d'enthousiasme, d'autant plus que personne ne soupçonnait mon talent.
« Vous connaissez Paris, vous savez ce que c'est que l'engouement; on ne parla plus que de moi, on se disputa le plaisir de me recevoir, l'honneur d'être reçu chez moi. Je l'avoue, Alphonse, je fus enivrée. Quand tout le monde fut parti, après mon concert, Ernest me parut si glorieux, que je ne doutai pas qu'il ne me sût gré de mon courage. — Vous avez été sublime, me dit© il; je n'ai jamais rien entendu d'aussi complètement pa^v fait ; je suis fier de vous.
« Oh ! comme je me sentis payée de mon sacrifice ! Comme j'étais au-dessus de toutes les créatures ! Mon amour s'en augmenta. Nous autres femmes, nous mettons de l'amour partout. C'est une pensée incessante, c'est le but de toutes nos actions, voilà pourquoi nous sommes seules au monde quand nous n'avons plus d'amour. ^
a On parla de moi dans tout Paris. Ernest, après quelques jours de triomphe, devint triste et rêveur. Je le
questionnai sans pouvoir obtenir de réponse. — Il n'avait rien ! rien ! Ce mot est désespérant pour ceux qui aiment réellement. Il dit : J'ai un chagrin affreux et vous ne l'apprendrez pas. C'est une masse de plomb qui tombe sur le cœur. Dans mon aveuglement, j'imaginai que je n'étais point encore assez célèbre. Je venais de finir un tableau; je l'envoyai au Salon, on voulutbien le recevoir. On voulut bien, dans le public, lui accorder quelque mérite ; la foule s'y porta, il devint à la mode. Ernest m'en témoigna sa satisfaction, il parut au comble de la joie. Il publia, pour ainsi dire, son affection pour moi, je le secondai dans ses imprudences; chacun sut qu'il était mon amant. Il en sembla flatté, son ancien caractère reparut. Et moi! moi! Oh! j'étais folle. Vous n'êtes pas femme, Alphonse, vous ne comprendrez pas cela. Lui qui ne prisait que la beauté, il m'avait proclamée comme l'objet de son choix à la face de tous, il ne rougissait plus de moi, il fallait donc qu'il m'aimât. J'ouvris ma maison, je reçus beaucoup, je m'attachai à montrer ce que vous appelez obligeamment mon excessive amabilité, je compris que je réussissais.
« M. de Change ne se plaignit pas des importuns; au contraire, il me remercia des frais que je faisais. H m'écoutait avec une satisfaction marquée , et j'étais ivre, vous dis-je. Je travaillais depuis longtemps en secret à un roman de mœurs. J'écrivais avec mon cœur; j'avais donc toujours des idées : le cœur est inépuisable. Je peignais un sentiment passionné; celui que j'éprouvais conduisait^ ma plume: je fus vraie. J'envoyai ce livre à l'impression, et mon nom demeura un secret entre mon éditeur et moi. J'étais en veine de bonheur ; l'ouvrage eut un succès de vogue , la première édition s'enleva en quinze jours. J'avais peint
quelques caractères; on crut reconnaître les masques; on voulut lire soi-même.
«Ernest s'engoua beauoupde ce roman et de son auteur anonyme. Les conjectures les plus extravagantes furent formées ; j'eus le courage de me taire, même vis-à-vis de lui. Hélas J pourquoi ne l'ai-je pas eu toujours ce funeste courage ? il me tromperait encore, au mpins. M. de Change était devenu distrait près de moi ; ma conversation ne lui suffisait plus , il semblait moins tendre. Ce changement me fit froid au coeur; il me découragea presque; je résolus de tenter un dernier effort. Jja deuxième édition de mon livre allait paraître ; j'y plaçai mon nom. Ce fut une rumeur dans Paris.
« Ce jour-là, c'était avant-hier, Ernest ne vint pas, il m'écrivit deux mots d'excuses; j'en fus blessée. Le soir, aux Bouffes, il me parla à peine : chacun me complimentait ; il demeura froid : ce silence m'épouvanta. Il ane reconduisit, et dès que nous fûmes seuls, je m'approckai de lui. Il me fixa très-atten.tivement: $m Quelle toilette, Madame ! me dit-il avec ironie ; vous n'avez pas voulu qu'un seul de vos mérites fût caché. — Ernest, interrompis-je, d'où vient cette dureté? pourquoi ce langage? ne m'aimez-vous plus? Il sourit dédaigneusement, — Moi, Madame 1 je hais les femmes auteurs, je hais les femmes artistes, je hais les femmes qui se donnent en spectacle ; comment vouiez-vous que je vous aime? Je me laissai tomber sur mon fauteuil.
« — Oui, continua-t-ii, vous avez brisé la chaîne la plus douce qui fut jamais; vous avez détruit mes illusions; vous vous êtes donnée à tous, je ne veux plus de vous. Je vous ai adorée quand, modeste et craintive, vous vou$ cachiez aux yeux mdifférejuts pour vous révéler à moj,
Vous avez voulu des hommages publics,, comme vos belles rivales; comme elles, vous m'avez lassé vite. Je rougis de vous l'avouer, car je suis sûr que vous en souffrirez beaucoup pendant... trois jours; la gloire vous consolera de ma perte ; deux puissances ne peuvent régner ensemble. C'est assez d'une, je me retire. En vérité, Blanche, vous avez tort de mettre du bleu, cela ne vous sied pas du tout. Vrai, c'est un conseil d'ami. Je l'interrompis par un sanglot si déchirant, si profondément arraché du cœur, qu'il tressaillit. — Des larmes ! Est-ce que les Muses pleurent? Ces chastes Sœurs ne connaissent pas ces faiblesses. Allons! allons! du courage. Eh, mon Dieu ! vous retrouverez vingt amants avec votre célébrité. Adieu, sans rancune, n'est-ce pas? que voulez-vous? l'amour est aussi capricieux que la beauté !
« Il sortit sans me jeter un regard.
a Alphonse, je reconnus l'homme que'vous m'aviez dépeint, avec sa légèreté cruelle. Je n'avais pas eu la force de dire un mot; j'étais sans idées, sans courage. Je compris cependant bien vite que mon sot orgueil l'avait rendu à sa nature, d'où il était sorti un instant pour moi. Je compris surtout que son amour-propre, au lieu d'être flatté, était écrasé de ma supériorité, qu'il voulait que son hommage fût une célébrité pour sa maîtresse, sans que sa maîtresse eût droit à cette célébrité que par cette beauté qui passe si vite.
« Comment n'avais-je pas deviné cela? Oh ! je l'aimais trop pour calculer. Je me suis perdue par ma faute, perdue de toute manière. Maintenant, désespérée, seule, sans consolation, je retourne vers vous. Ayez pitié demoi ; ne m'abandonnez pas. Oh ! je vais reprendre ma vie cachée, je vais redevenir la simple Blanche d'autrefois. Pourquoi ai-je été la célèbre madame de Nerval ! Lui ! il m'ou-
bliera bien vite ! Mon cousin, je tâcherai de ne plus l'aimer ; je ne le reverrai pas. Priez pour moi ; Dieu me punit déjà, puisque je ne le reverrai pas ! Savez-vous que c'est plus que la mort? A bientôt ! je serai à Beauvoir presque aussitôt que ma lettre. Je ne vous dis pas que je vous aime ; je crois que je n'aime plus rien, i* pleure, je prie et je regrette.
Athénaïs de Nerval, »
ir.
On venait de meubler mon appartement; j'étais toute fière de mes jolies tentures, de mes fraîches draperies; et pendant les huit premiers jours, pas une des personnes qui me rendirent visite n'échappa à mon enthousiasme de propriétaire. îl fallait admirer jusqu'au dernier fauteuil ; je voulais que cnacun partageât ma joie de me trouver si commodément logée. Un de mes amis, Edmond de Beaulieu, venait de parcourir toutes les pièces, et il me répétait pour la trentième fois la phrase que j'avais tant de plaisir à entendre : C'est charmant, tout est du meilleur goût ; lorsqu'il s'arrêta subitement devant la fenêtre de mon boudoir, et y resta pensif, les yeux attachés sur le store. Et bien ! lui dis-je, est-ce que vous n'aimez pas ce palmier? Est-ce que ces oiseam n'ont pas de belles couleurs? — Pardonnez-moi, Madame, rien ne saurait être mieux; mais je ne vois jamais un store sans me rappeler une aventure de jeunesse, une iventure que jien des fois vous m'avez demandée et que j'ai promis de vous raconter : l'histoire de mon vieux Irilby. — Comment ! votre chien, si laid, si pelé? Il n'y a pas de plus vilaine bête au monde. — Oh ! Madame, me répondit-il tristement, vous avez trop bon cœur pour ne pas concevoir combien il doit m'être précieux, quand
vous saurez de qui je le tiens. Depuis longtemps je désire vous confier mes souvenirs; ils sont douloureux, mais ils me sont chers. Ils me reportent vers une époque de ma vie que je regrette sans cesse. Il se tut.
J'éprouvais une vive curiosité de connaître les premières années d'Edmond. Depuis mon enfance, j'en avais entendu parler. Nos familles étaient liées. Mon mari le distinguait aussi parmi les jeunes gens de son âge, et c'était de tous ses camarades d'étude celui qui lui restait le plus attaché. Riche et élégant au dernier degré, nous étions surpris de voir autour de lui un vieux chien galeux, qui avait le privilège de se coucher sur ses tapis, sur ses divans, et même celui de salir impunément nos robes blanches. Lorsque son maître venait à la campagne, Trilby le suivait; il ne s'en séparait point. Plus d'une femme s'en plaignit ; moi qui ai un faible pour les animaux, je le supportais; mais je désirais extrêmement percer le mystère de cette liaison canine, et souvent je tourmentais Edmond à ce sujet. Nous avions tous remarqué un changement notable dans son caractère depuis le moment où il était entré en jouissance de cet éternel compagnon. Jugez donc combien je fus heureuse lorsqu'il m'offrit lui-même de me mettre dans sa confidence. Je fermai ma porte avec importance et je me plaçai dans ma ganache, tout émotionnée d'avance de ce que j'allais entendre.
Edmond passa la main dans ses cheveux et se recueillit pendant quelques secondes; puis il me regarda, et je vous assure que ce regard me fit mal. Il était empreint d'une mélancolie si profonde, il avait une expression si déchirante que je fus prête à pleurer avant de savoir pourquoi. — Vous vous rappelez mon oncle, n'est-ce
pas ? vous vous souvenez que lorsqu'il vivait, j'étais un pauvre étudiant, ayant à peine le nécessaire, et obligé de mettre la plus stricte économie dans mes dépenses pour atteindre le bout de Tannée ? — Oh ! oui, et je n'ai pas oublié aussi combien vous étiez raisonnable. Vous vous contentiez de votre modique pension, vous travailliez sans cesse, et bien des fois yous refusâtes des parties avec mon frère, qui ne travaillait pas, lui ! Et pourtant alors, Edmond, vous étiez gai, vous aviez de belles couleurs, vous étiez vraiment fort joli garçon; tandis que maintenant...
— Tandis que maintenant ma santé est perdue,mes joues sont creuses, mes lèvres ont oublié le sourire ; c'est que j'ai souffert et que je suis devenu riche, voilà tout le secret de ma position... Il y a douze ans donc; douze ans! il est effrayant de songer à cela. Je logeais dans la rue de l'Odéon; j'avais au quatrième un appartement composé de deux pièces donnant sur la cour et faisant l'angle du bâtiment. C'était pendant les vacances ; je n'avais absolument rien à faire, et comme je ne Savais où aller, je restais à Paris dans ma solitude, m'amusant d'un papillon ou de la moindre bagatelle. Une de mes grandes distractions était de m'occuper de mes voisins. De ma fenêtre je dominais les étages inférieurs, et je promenais ma lorgnette depuis le salon du premier où demeurait une vieille marquise, jusqu'à la mansarde de la femme de chambre. A côté de moi, dans le retour de la maison, j'avais eu longtemps un employé du théâtre ; il était parti , et je désirais qu'il fût remplacé. Cela ne tarda pas. Un jour que j'étais en manière d'Asmodée à examiner le cocher de la marquise qui lavait sa voiture dans la cour, j'entendis une petite charrette de commissionnaire s'arrêter à la porte de mon escalier. Je me balançais douce-
LE STORE. m
ment, ayant les pieds posés sur le balcon, ma chaise à moitié renversée,et sur mes genoux un gros Digeste, dont je n'avais pas encore lu une ligne, quoique j'eusse tourné plusieurs pages. Au bruit des roues sur le pavé, je jetai mon livre parterre; je me plaçai sur l'appui de ma croisée; je cherchai à deviner par la nature de leurs meubles le caractère et la profession des nouyeaux arrivants. On déballa d'abord une armoire de noyer, une table d'acajou et deux tabourets de crin assez usés; puis un chevalet, une couchette de bois peint, un lit de sangle, de mauvais rideaux de toile imprimés en bleu et représentant, je crois, l'histoire de Joseph ; ensuite quelques petites caisses, une espèce de bergère, de grossiers ustensiles de cuisine : c'était là tout.
— Mon Dieu ! pensai-je, voilà un ménage bien mal monté ! Je suis un seigneur en comparaison. 11 paraît que c'est un amateur des arts, peut-être même un artiste. Oh! oh ! qu'est-ce que j'aperçois? une femme qui préside au déchargement ! Impossible de voir son visage ! Quel chapeau! on en ferait deux. C'est égal, à sa lournure, elle doit être jeune. Un joli pied! La robe est bien usée. Décidément, c'est un artiste qui meurt de faim.
Pendant que je devisais ainsi avec moi-même, on montait les effets de ma voisine; elle donnait ses ordres à voix basse. Un jeune chien griffon, à poil blanc, courait devant elle et témoignait par ses aboiements combien il était content de jouir de sa liberté. J'entendis ouvrir les portes : on déposa les meubles, le chevalet. La jeune dame paya les commissionnaires, les renvoya et se mit à ranger dans son modeste royaume. Elle quitta alors son chapeau, et je vis une ravissante figure de vingt ans. Le malheur avait placé sa marque ineffaçable sur ce front si pur et si uni. Ses yeux étaient presque éteints ;
on ne regardait pas sans éprouver une sorte de regret ses traits, parfaitement réguliers, couverts d'une pâleur effrayante. Et pourtant elle était belle ! belle ! à n'en pouvoir donner une idée. Elle me vit, une légère nuance rose colora ses joues ; elle ferma ses rideaux, qu'elle venait de poser. Nous étions bien près l'un de l'autre : je ne " quittai point mon poste , et de temps en temps la tête ébouriffée du chien relevait la mousseline et fixait sur moi ses prunelles brillantes , en grognant tout bas. Je lui jetai un morceau de pain, il le dévora. Hélas! me dis-je, sa maîtresse en a peut-être plus besoin que lui !
Au bout d'une heure ou deux, on referma la porte, Trilby aboya et la jolie enfant traversa la cour. Je me remis à mon Digeste et, pour accompagner cette douce occupation, je sifflai à tue-tête tous les airs de mon répertoire. L'heure de mon dîner arriva, je descendis gaiement mes cent trente marches, et j'allais mettre ma clef chez le portier, lorsqu'un fiacre se rangea devant moi. Le cocher ouvrit ; la jeune fille, le chien s'élancèrent de la voiture, puis elle soutint un homme qui paraissait avoir toutes les peines du monde à marcher. Cet homme était à peu près de mon âge ; mais quel squelette ! Il avait dû avoir une belle taille, un noble visage; il n'était plus que l'ombre de lui-même ! Si vous eussiez vu, Madame, avec quel soin elle passa son bras dans le sien ; si vous eussiez vu le sourire dont il la remercia ! j'en fus pénétré. Ils montèrent et moi j'allai dîner. Je rencontrai quelques amis, nous nous promenâmes; j'oubliai mes voisins.
Le lendemain, il faisait un temps superbe, une de ces journées d'automne où l'on trouve l'air de Paiàs si lourd, où l'on soupire après les champs. Je me mis à penser où
je pourrais aller respirer, et je partis pour le bois de Boulogne. Je m'y promenais depuis quelques instants lorsque les jappements d'un chien attirèrent mon attentiez et bientôt Trilby passa près de moi comme un trait. Cet incident me ramena à m'occuper de ses maîtres. Je les aperçus bientôt, la jeune femme toujours enveloppée d'un grand châle, cacfc^e sous son immense chapeau; son compagnon soutenu par elle, plus blême, plus cadavéreux encore que la veille; ils ne me virent pas. Quand ils se furent éloignés, je les suivis des yeux aussi longtemps que je pus. Ils m'intéressaient malgré moi. — Il est trop jeune pour que ce soit son mari, c'est peutêtre son frère... ou son amant. Cette pensée me fit mal. Je ne me rendis pas compte de cette impression.
Le matin suivant, ma portière, madame Canu, entra dans ma chambre et m'apporta mon déjeuner. Pendant qu'elle plaçait mes œufs frais dans la cafetière, qu'elle mettait mon modeste couvert, je me surpris un grand désir de l'interroger; trois fois une question erra sur mes lèvres, trois fois une espèce de honte me ferma la bouche ; enfin je n'y tins plus.
— Eh bien ! madame Canu, vous voilà de l'ouvrage de plus ; ces jeunes gens d'ici à côté n'ont pas de domestique, je crois? — Hélas! non, les pauvres enfants ! Cependant je ne fais rien pour eux : la demoiselle se charge du ménage, à ce qu'il paraît; quant à son frère, il est si malade que je ne lui donne pas longtemps à vivre.
Ce mot de frère me fit un bien ! Et, ensuite, sans attendre des nouvelle demandes, la bonne femme me raconta tout ce qu'elle savait et même ce qu'elle devinait. Ils étaient très-pauvres, disait-elle, orphelins sans doute, et ils s'aimaient que cela faisait plaisir à voir. Mademoiselle Clotilde, ainsi j'appris le nom de ma voisine, travaillait dès
qu'elle était seule, afin qu'on n'en sût rien; c'était un ange. J'avais l'air de ne pas écouter ces détails, je mettais ma cravate devant mon miroir. Aussitôt que je fus seul, je repassai tout cela dans ma mémoire, et j'arrêtai que je ferais la connaissance de cet ange. Par quel moyen? je n'en savais rien ; mais doute-t-on de quelque chose à vingt ans? La journée fut étouffante ; le soir je m'établis à mon observatoire ; les fenêtres près des miennes étaient hermétiquement fermées ; lorsqu' arriva la nuit, elles s'ouvrirent. Clotilde s'y plaça ou plutôt y soutint son frère, en l'encourageant par de douces paroles ; je ne les entendais pas, tant elles étaient prononcées à voix basse, je les devinais. Nous étions si rapprochés que je craignis de les gêner ; je me plaçai de manière à ne pas être vu, et je voyais tout. Dans ce moment l'appartement du premier brillait de mille feux; d'élégants stores baissés laissaient pénétrer l'air et empêchaient les regards curieux; il en était ainsi également dans la journée. La conversation des jeunes gens s'anima : ils causaient presque tout haut. — Tu trouves cette lumière douce, mon Léon, tu voudrais avoir un store semblable. Il me seoible que je puis t'en peindre un. C'est, je crois, sur de la mousseline ? je m'en informerai. Ceux-ci me serviront de modèle ; je veux qu'il soit plus joli qu'aucun d'eux, celui que je te destine. Il y avait un enjouement BftCantin dans son organe, dans sa manière. Léon répondit après un instant :
— Oui, situ crois pouvoir m'en faire un comme cela, l'en serai heureux. Pardon, pauTre amie, tu te donneras de la peine... c'est une fantaisie de malade, cela coûtera peut-être bien cher.
— Non, non, interrompit-elle vivement ; n'y songe peint; nous pouvons faire cetfct èfoense.
Ils se reprirent à causer bas ; puis la fraîcheur se faisant sentir, ils rentrèrent. Je vis Clotilde conduire Léon dans sa chambre, lui souhaiter le bonsoir ; ensuite elle ferma la porte, et alors tout ce que sa physionomie offrait de gaieté disparut. Elle revint prendre l'air et regarda autour d'elle comme pour chercher un coup d'œil indiscret. J'étais retranché derrière mon rideau ; elle ne m'aperçut point. Après un instant de réflexion, elle s'approcha de la commode, en tira un petit coffre, l'ouvrit et sortit l'un après l'autre plusieurs petits bijoux ; elle les examinait, les pesait comme pour en connaître la valeur, en choisissait un, le remettait dans la boîte, et finit par les ôter tous. De grosses larmes tombaient sur ses mains. Le jeune chien assis devant elle suivait ses mouvements, remuait la queue et faisait entendre quelques gémissements plaintifs. Elle ne s'apercevait de rien: on voyait que son imagination la reportait dans le passé, et qu'elle y puisait des regrets amers. Faisant un paquet de ses joyaux, elle les plaça sur la cheminée. Après tout cela, elle se jeta à genoux ; sa prière fut longue et fervente, quoiqu'elle l'interrompît souvent pour aller écouter à la chambre du malade ; une vive anxiété se peignait sur son visage. Bientôt ses sanglots devinrent impossibles à étouffer ; elle se laissa tomber sur ses talons en s'écriant : Mon Dieu, ayez pitié de moi ! 11 y avait dans ces simples paroles une douleur si profonde que je ne doutai point qu'elle ne fût la plus malheureuse des créatures. Mon cœur se serra à l'aspect d'un désespoir semblable dans un être si faible. Clotilde craignit sans doute d'avoir parlé trop haut, car elle se releva vivement etessuyases pleurs. Rien ne remua autour d'elle. Faisant alors un effort, elle chercha sa broderie et travailla sans lever la tête jusqu'à deux heures du matin.
A son réveil, Léon la trouva déjà occupée à dessiner le store. Je ne saurais vous dire combien ces jeunes gens m'intéressaient. Dans ma vie monotone, c'était un événement. Je suivais les progrès de son ouvrage; elle avançait avec rapidité, mais aussi la santé de Léon dépérissait à vue d'œil. Lorsqu'ils étaient à leur fenêtre, ce qui leur arrivait souvent le soir, j'essayais de les saluer, de leur adresser la parole. Quelques mots froidement polis m'étaient répondus, et ils se retiraient. Voyant qu'ils étaient décidés à ne pas profiter du voisinage, je ne fis plus de tentatives. Trilby seul m'honorait d'un accueil favorable; Il assistait à mon déjeuner, et en connaissait parfaitement l'heure. J'aimais ce chien, à cause de son intelligence et de sa gentillesse; et puis quelquefois, lorsqu'il était chez mol, sa maîtresse venait l'appeler sur le carré; cela me procurait l'occasion de l'apercevoir.
Enfin, la grande entreprise fut terminée. La jeune fille y avait travaillé le jour et elle employait la nuit à un ouvrage plus lucratif. Je voyais sa lampe presque jusqu'au matin ; à peine prenait-elle quelques heures de repos : aussi était-elle horriblement changée. On inaugura le store dans la chambre du malade. Ce fut une fête pour eux et presque pour moi.
Plusieurs semaines se passèrent. La rentrée des vacances approchait. J'en étais bien aise ; je sentais la nécessité de m'arracher à cette vie d'habitude : je ne sortais plus que pour dîner. Le reste de mon temps, caché derrière mon rideau, j'examinais Clotilde; je l'aimais de toute mon âme, et je le^ savais à peine ; je sentais seulement que hors de là il n'y avait plus de plaisir, et j'y retournais. Une nuit, je ne dormais pas ; il me sembla entendre des cris : je me redressai promptement, j'écoutai, et je distinguai très-véritablement qu'on appelait au se-
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cours. Je sautai h bas de mon lit, mettant ma robe de chambre, j'ouvris ma porte, et je m'approchai de celle de ma voisine ; j'y collai mon oreille : je ne me trompais pas. Effrayé, je réfléchis un instant; enfin je sonnai. Une exclamation de joie me répondit, C(otilde accourut, m'ouvrit, et s'écria en retournant vers son frère : Oh! Monsieur, c'est le ciel qui vous envoie !
J'allais balbutier des excuses, je n'en, eus pas le temps; elle m'interrompit. — Voyez, gisait-elle, mon Léqn, \\ se meurt, je n'osais le quitter pour appeler à mon aide. Au nom. du ciel, Monsieur, un médecin, un médecin l
— Soyez tranquille, Mademoiselle, dans quelques minutes j'en amènerai un.
Je descendis les cinq étages cpmme un fou, au risque de me tuer; je frappai chez le portier, je pénétrai dans la chambre conjugale, je fis habiller madame Canu et je l'envoyai près de la malheureuse fille. Puis volant comme un trait chez le docteur Nasse, l'ami, le sauveur de mou oncle, je fis un carillon effroyable ; je le {irai de son lit et je l'entraînai avant qu'il eût le loisir de se reconnaître.
Je ne le laissai reposer qu'auprès de la couchette de Léon. Il le regarda attentivement. Le jeune homme était toujours sans cpnnaissance. Après un long examen silencieux, pendant lequel on entendait battre le cœur de Clotilde, il écrivit une ordonnance. Il fit quelques questions, elle répondit clairement; on voyait que cette maladie n'avait pas un symptôme qu'elle ne connût pas, un accès qu'elle n'eût observé. Quand nous sortîmes, elle nous fit promettre de revenir.
— Quelles sont ces personnes? me dit le docteur en se retournant avant de descendre l'escalier.
— Le frère et la sœur, bien pauvres et bien intéressante.
— Le frère n'a pas longtemps à vivre, il est poitri naire au dernier degré, et de plus tellement usé par ses souffrances qu'il n'aura pas la force de les supporter davantage.
Cet arrêt me glaça le sang. Il était facile de reconnaître que Clotildene s'y attendait pas, elle conservait l'espérance de le sauver et il me paraissait impossible de la lui arracher. Dans la soirée j'allai chez elle lui offrir mes services pour la nuit ; elle me regarda un instant, et, me tendant la main, elle me répondit : J'accepte.
Que ce mot me rendit heureux, et avec quelle franche candeur il était prononcé ! Je m'établis près de Léon. Je lui prodiguai les soins les plus tendres. Clotilde, assise à son chevet, ne me laissait faire que ce qu'il lui était impossible d'entreprendre seule. Ses yeux ne quittaient pas son frère. Je lui parlais; à peine me répondait-elle. Souvent elle m'interrompait pour me demander si je voyais du mieux, si jene croyais pas qu'il souffrît moins.
Le soir du deuxième jour, la connaissance revint au malade ; il appela sa sœur ; je me retirai vers la fenêtres. Ils causèrent bas quelques minutes. Quand je me rapprochai, la jeune fille prononça mon nom, fit l'éloge de ce qu'elle nommait ma bonté, et pour la première fois me donna le titre d'ami. J'en fus plus fier que d'une couronne. — Merci, Monsieur, me dit Léon ; les malheureux comme moi sont si accoutumés à l'isolement qu'ils sentent mieux le prix d'une action généreuse. Maintenant, allez prendre du repos ; c'est assez abuser de vos moments. — Je m'y refusai. Clotilde était bien plus fatiguée que moi. J'offris, au contraire, de la remplacer pendant qu'elle dormirait quelques heures. Après un long débat, la proposition fut acceptée, à condition
que je me retirerais ensuite et que nous veillerions à tour de rôle. Léon s'était assoupi pendant ces pourparlers ; sa sœur en augura bien. Elle allait me quitter un peu plus tranquille, lorsque je l'arrêtai par sa robe. Mademoiselle, lui dis-je, et je ne sais quel démon m'inspirait ; mademoiselle, m'aimerez-vous un peu ? — Monsieur Edmond, près du lit de mon frère, je vous promets amitié, reconnaissance éternelle. — Que cela ? bon Dieu ! — Et que voulez-vous de plus ? Elle s'échappa. Je ne songeai point que rien ne l'avait préparée à une semblable déclaration. Je l'aimais tant que je croyais qu'elle devait le savoir aussi bien que moi, et je restai anéanti en m'apercevant qu'elle ne m'avait pas deviné. Mes heures de veille furent longues et douloureuses. Mon cœur était brisé et de la perte de mes espérances, et de la misère que je venais de voir. Ces pauvres enfants n'avaient plus que quelques meubles chétifs ; ils disparaissaient chaque jour, et la maladie fut longue. Depuis ce moment, je passai presque toutes les nuits chez mes voisins. Clotilde, bonne et affectueuse, m'imposait silence par un regard, dès que je prononçais le mot d'amour. En rentrant chez moi, je jurais de ne plus la revoir, et sitôt que j'étais libre, je courais près d'elle. J'avais presque abandonné mes cours, je ne faisais à mon oncle qu'une visite d'un quart d'heure par semaine, et quant à mes camarades, craignant leurs railleries, je les fuyais tous. Un matin, j'avais pris une grande résolution : il ne s'agissait de rien moins que d'offrir ma main à Clotilde, sans savoir qui elle était, sans avoir à partager avec elle autre chose qu'une mansarde et 1,200 fr. de rente. Il fallait pour cela deux choses: d'abord son consentement, ensuite celui de mon oncle ; celui-ci me paraissait moins nécessaire ; j'étais résolu à
m'en passer, presque sûr d'avance que je ne l'obtiendrais pas. Le docteur Nasse fut choisi pour ambassadeur ; je le guettai, et dès qu'il sortit de chez son malade, je le fis entrer chez moi. — Bon Dieu ! mon cher Edmond, j'ai l'âme navrée : le pauvre jeune homme ne vivra pas deux jours ; il a exigé la vérité, je la lui ai dite, et il va y préparer sa sœur. Mais que fera-t-elle ? car ils n'ont plus rien ! Quel ange que cette petite Clotilde ! — Mon cher docteur, vous êtes mon ami, n'est-ce pas ? Vous ne me refuserez point un grand service ? — Je suis tout à vos ordres. — Eh bien ! vous venez de le dire : Clotilde est un ange ; je l'aime, je veux l'épouser ; il faut qUe vous en demandiez la permission à mon oncle ; vous qui la connaissez, vous lui raconterez ses vertus, sa beauté, sa misère : il ne vous refusera pas.
Le docteur fit un bond sur sa chaise. — Vous êtes fou, Edmond, épouser une fille qui mourra de faim demain peut-être. — C'est justement pour cela. — Et croire que votre oncle y consentira; croire que je le lui demanderai ! — Si vous ne le faites pas, je le ferai moi-même ; et s'il me refuse, je me marierai malgré lui. — Et avec quoi vivrez- vous ? — Je travaillerai. — Et vous n'êtes pas majeur ! — Je le deviendrai. — Mais encore une fois, vous êtes fou ! — Mais encore une fois, docteur, je l'aime, je l'adore; je ne puis vivre sans elle. Sa position affreuse me déchire, je veux l'en retirer ; je veux qu'elle soit ma femme ; je le veux à tout prix. Je sacrifierai tout pour cela : fortune, famille, avenir, tout pour elle ! — Vous aime-t-elle, Edmond ? — Cette seule question renversa mon échafaudage de projets. Je ne sus d'abord rien répondre ; enfin je repris d'une voix tremblante : — Elle m'aimera. Le docteur haussa les épaules, et se promena de long en large dans la chambre. — Quelle ex-
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travagance ! Vous ne savez pas si elle vous aime, et vous voulez risquer de vous perdre avec elle ! Et si elle accepte, ce qui est possible, la jeunesse est si imprévoyante ! C'est ici que vous établirez votre idole ; ici où vous avez à peine de quoi végéter seul ! Voyons, écoutez-moi ; voici ce que la raison me dicte. Laissons de côté votre sot amour> et allons au plus pressé. Léon va mourir ; la jeune fille restera sans ressources ; il faut lui en trouver. D'abord je ne veux pas d'honoraires, et je me charge de payer mes ordonnances. Ensuite j'intéresserai votre oncle en lui confiant cette aventure, sans qu'il soit question de vous, bien entendu. J'en obtiendrai quelques secours; nous tâcherons de placer cette enfant de manière à ce qu'elle gagne son pain, et vous ne la reverrez plus. Oh ! vous ne la reverrez plus ; c'est le prix que je mets à cette action. Vers quel abîme vous marcheriez ensemble ! la misère . Vous ne savez pas ce que c'est que de voir une femme adorée manquer de tout ! D'ailleurs, vous n'êtes pas un égoïste, et puisqu'elle ne vous aime point, vous la laisserez libre.
Des cris perçants interrompirent M. Nasse. Clotilde se précipita dans l'appartement en nous appelant tous les deux. Quel spectacle ! Léon, les traits décomposés, le visage déjà couvert des ombres de la mort; Clotilde cherchant à le ranimer par ses caresses, à le réchauffer par ses baisers, et mêlant à ses sanglots des prières entrecoupées. Le docteur tenait le pouls du malade, écoutait sa faible respiration; il laissa retomber sa main après un silence, secoua ia tête et me fit signe d'emmener ma jeune amie, dont la vie semblait suspendue à une parole. Elle me repoussa. — Est-ce fini? docteur, demanda-t-elle lentement, je veux le savoir ! — Il ne répondit pas. — Docteur, au nom de Fhonneur ! est-ce
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fini ? Son air était solennel, elle ne pleurait plus, elle attendait. — Votre silence m'apprend tout. C'est bien, laissez-moi. Point de consolation, reprit-elle, en nous voyant approcher d'elle, je n'en ai pas besoin. Je demande seulement à rester seule ici, jusqu'à ce qu'on me l'enlève. Il est à moi, personne n'a le droit de m'arracher d'auprès de lui ; allez donc. Son air était effrayant. Je n'avais pas l'idée d'une telle douleur. Elle se jeta à genoux près de la tête de son frère et resta de la sorte quelques minutes. Quand elle releva les yeux et nous retrouva à la même place, elle nous montra la porte d'un geste si impératif, que nous obéîmes malgré nous. Arrivés sur l'escalier nous nous regardâmes. — Je suis bien accoutumé à ces scènes, dit M. Nasse ; mais rien ne m'a ému comme cette enfant. Je vais chez votre oncle, il faut que le malheureux soit enterré décemment. Promettez-moi, Edmond, de ne rien faire sans me consulter, d'attendre qu'elle vous appelle pour la revoir. Je le promis, j'étais hors d'état de savoir ce que je faisais.
Dans son délire, Clotilde avait prononcé quelques mots qui, pour la première fois, firent naître le soupçon dans mon cœur. L'idée me vint que Léon n'était pas son frère. Il y avait de quoi me rendre fou. Je ne puis exprimer ce que je souffris pendant la nuit que je passai tout entière à ma fenêtre. Je ne vis aucune lumière chez Clotilde; l'inquiétude l'emporta sur la jalousie, sur nia promesse. Je frappai à la porte. Elle ne répondit qu'au troisième coup, et quand je me fus nommé. — Vous aurez demain de mes nouvelles, laissez-moi. Je ne pus rien obtenir de plus. Le jour parut; le docteur revint. Il avait obtenu de l'argent de mon oncle; il avait commandé le service. Clotilde ouvrit à sa voix; mais elle refusa de me voir. Il lui fit part de ses dispositions; elle
approuva tout, assista aux préliminaires funèbres sans verser une larme. Ce ne fut que lorsqu'on emporta le cercueil qu'elle se trouva mal. Je suivis seul le modeste convoi. Le charitable docteur resta près d'elle. En rentrant, l'âme navrée, je trouvai Trilby dans ma chambre. A côté de lui était le store qu'elle avait peint, et sur ma table une lettre à mon adresse. Je tremblais de tous mes membres en la décachetant: je l'ai tant lue que je puis vous la dire ; chaque mot s'est gravé dans ma mémoire : — c< Nous ne nous reverrons plus, Edmond ; en perdant Léon, j'ai tout perdu en ce monde, et je ne veux pas y vivre davantage ; mais je ne puis vous quitter sans vous remercier de votre attachement, sans vous assurer que je vous aime aussi, et sans vous en donner la seule preuve qui soit en mon pouvoir, une entière franchise.
« Je ne suis pas la sœur de Léon. Puisse cet aveu ne pas m'enlever votre estime ! Nous sommes nés tous deux à Rennes; jai perdu ma mère de bonne heure; mon père s'est remarié; il a eu d'autres enfants; ma bellemère m'a éloignée de la maison paternelle dès l'âge de six ans ; on m'a mise au couvent où je n'ai pas vu une seule personne de ma famille, excepté une tante, vieille religieuse. La pauvre femme ne vivait qu'en Dieu; elle ne comprenait pas les choses de la terre. Les jours que j'étais chez elle, pourvu que j'allasse aux offices, on ne me demandait rien de plus. Léon, qui faisait son droit, demeurait avec elle. Nous nous rencontrions sans cesse; j'avais seize ans alors. Ma bonne tante connaissait les parents de Léon, il était fils de l'ancien notaire du village dont mon père était seigneur. Le jeune homme lui fut recommandé; elle lui donna une chambre dans sa petite maison, et veilla à la fois sur sa conduite
et sur cette santé si faible qui vient de me l'enlever. Nous nous aimâmes, cela était tout simple; nous voulûmes nous marier: là 'commencèrent les obstacles: j'en parlai à ma tante qni repoussa cette idée comme un
crime. La fille du marquis de une héritière, épouser
un homme sans nom et sans fortune, c'était impossible. Elle renvoya Léon, me renferma à mon couvent et écrivit à mon père nos extravagantes prétentions. Il lui répondit en approuvant sa conduite et en m'adressant les reproches les plus amers. Je ne devais jamais compter sur son pardon si je revoyais mon amant; en même temps, il enjoignit à celui-ci de ne plus chercher à arriver jusqu'à moi, sous peine de toute sa colère. C'était bien mal connaître l'amour que de croire qu'il céderait à des menaces. Léon trouva moyen de me faire parvenir une lettre dans laquelle il me proposait de le suivre. Je refusai pourtant, je sentais que c'était une faute.
Un mois se passa, au bout duquel j'appris indirectement que Léon, désespéré de mon courage, était tombé malade, et qu'on craignait pour ses jours. Alors je ne calculai plus rien : je m'échappai, je volai près de lui. Il voulut s'éloigner sur-le-champ : on pouvait nous découvrir. Nous nous cachâmes trois mois dans un pauvre village, vivant du produit de quelques diamants qui ve- . naient de ma mère, et que j'avais fait vendre. Ensuite nous vînmes à Paris. Mais Léon ne se remettait pas, et nos ressources diminuaient; je me mis à travailler. Nous attendions ma majorité pour nous unir. Hélas ! la mort est venue plus tôt qu'elle. Le reste, vous le savez, Maintenant, Edmond, je vous lègue tout ce qui me reste : mon chien et ce store que j'avais fait pour lui. Ayez soin du pauvre Trilby : gardez- le en mémoire de Clotilde.
Pour moi, je me retire aux Hospitalières ; je vais demander à Dieu le salut de Léon et le pardon de mes fautes. Je ne verrai plus que des malheureux ; puissé-je les consoler et les secourir! Adieu, mon ami, ne m'oubliez pas; soyez heureux! trouvez avec une compagne digne de vous le bonheur que vous méritez si bien. Je prierai chaque jour pour vous qui m'avez aimée dans ma misère. Ma douleur est éternelle, je ne vous en parle point : c'est un secret entre le tombeau et moi. »
Que vous raconterai-je après cela ! Vous comprenez ce que je soumis. Je fis de vains efforts pour arriver jusqu'à Clotilde, pour l'engager à quitter son cloître. Elle demeura inébranlable. Mon oncle mourut, j'héritai de sa fortune. Il me fallut arracher de mon cœur cette image qui le torturait ; je me jetai dans tous les excès; je risquai vingt fois ma vie, et après mille extravagances je suis devenu ce que vous me voyez, Madame, un vieux jeune homme, dégoûté de tout, n'ayant plus d'illusions, n'aimant rien, pour ainsi dire, et marchant sans but. Voilà ce que m'a fait une passion profonde. Trouvezvous maintenant que j'aie tort de soigner mon vieux chien? m'en voulez-vous encore de ma tristesse? — Non sûrement, cher Edmond, lui dis-je en lui serrant la main ; venez me voir souvent, amenez Trilby, nous parlerons de sa maîtresse. Qu'est-elle devenue? — Vous rappelez-vous cette sœur de Charité si belle, qui a soigné votre frère et qui est maintenant Supérieure à Pau? — Oh ! oui, je n'ai rien vu de plus admirable. — Eh bien ! Madame, c'est là Clotilde !....