C ELISABETH D'AURAY
— Patience, pauvre Léonie ! continua Arthur après avoir lu cette lettre. Oh ! sois tranquille, tu seras vengée !
— Mon fils, interrompit la comtesse, déshonorerez-vous la mémoire de votre cousine en proclamant sa faute ? Nous forcerez-vous à rougir devant le monde entier? Que ce secret reste enseveli entre nous, qu'il ne sorte pas de cette chambre. Nous rendrez-vous notre fille, et ne sommes-nous pas assez malheureux, sans que vous nous donniez un chagrin de plus?
— Vous comprenez bien, ma mère, que cet homme et moi nous ne pouvons demeurer tous les deux sur la terre, il faut qu'un de nous deux meure. Et ce sera lui, car le ciel est juste.
— Arthur, retenez ce que vous allez entendre. Ici, sur le corps de cette pauvre victime, en présence de Dieu, en présence de mon mari, je jure que je ne survivrai pas une heure à cet horrible duel. Et vous ne voulez pas me tuer, mon Arthur, n'est-ce pas que vous ne le voulez point ?
— Ma mère, je ne puis, je ne puis vous promettre de me déshonorer même pour sauver votre vie. Quoi ! cet homme qui a causé la mort de ma fiancée vivrait heureux et tranquille quand il m'a tout enlevé ! Quoi ! il pourrait se vanter d'avoir ravi l'honneur et la vie à Léonie de Champville sans qu'Arthur de Champville l'eût puni? Mais ce n'est pas possible ; mais il faudrait que je fusse un lâche, un infâme, si j'y consentais. Et vous-même, ma mère, vous oubliez qui vous êtes, vous oubliez votre noble caractère quand vous me défendez la vengeance.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi, s'écriait la pauvre mère.
— : Je suis meilleur juge que vous dans tout ceci, Ar-
thur ; vous connaissez ma sévérité dans ce qui regarda l'honneur de ma famille. Je suis votre père, et vous devez m'obéir. Je vous ordonne donc de vous retirer chez vous, d'y rester jusqu'à demain matin. Je vais peser les circonstances de cette malheureuse affaire, et je vous donne ma parole d'officier et de gentilhomme que s'il est nécessaire de la poursuivre, je ne m'opposerai pas à ce que vous le fassiez. Si l'autorité des parents est saciée* c'est surtout dans une occasion comme celle-ci. Rappelez votre raison, votre courage, et regardez votre mère, ses larmes vous prêteront de la force.
Arthur se jeta dans les bras de la comtesse et promit d'obéir aux ordres qu'il recevait du général. Celui-ci le regarda sortir en secouant la tête, et dit tristement s
— C'est un noble et généreux enfant, Madame; il est dommage de l'exposer au fer d'un malhonnête homme. Mais, hélas ! je crains qu'il ne soit bien difficile de l'éviter. Rentrez aussi chez vous, mon amie, reposez votre tête, et espérez en Dieu. J'ai de grands devoirs à remplir. Je n'y faillirai pas. Mon pauvre frère m'inspirera, et le ciel viendra à notre aide.
Quand la nuit fut arrivée, la comtesse appela sa femme de chambre, et lui ordonna d'aller chercher une voiture de place. S'enveloppant d'un châle et d'un long voile, elle descendit et sortit seule de son hôtel, sans avoir donné aucun renseignement et sans dire à quelle heure elle rentrerait.
Convenez, qu'il y a d'étranges événements dans la vie intime, et que souvent on serait tenté d'accuser
la Providence, lorsqu'on la" voit accabler de tant de maux une pauvre créature innocente et malheureuse. C'est que nous ne savons pas le secret de ses douleurs, c'est que nous nommons souffrance ce qui n'est peut-être qu'un châtiment. Il n'y a pas une de nos fautes qui ne porte en elle-même le germe de sa punition. Celles qui sont le plus sévèrement et le plus sûrement expiées, ce sont les fautes du cœur. Presque toujours elles engendrent l'ingratitude, bien plus certainement encore l'oubli. Dieu se sert de ces tortures pour rappeler à lui les âmes d'élite ; l'amour, c'est le creuset où l'or s'épure. Après ces épreuves, il n'y a plus que le ciel.
Madame de Champville se fit conduire dans la rue de la Chaussée-d'Antin, et demanda au concierge d'une maison d'assez belle apparence si le colonel d'Auray était chez lui. On lui répondit qu'il était sorti depuis plusieurs heures, mais que si elle voulait monter, elle trouverait son valet de chambre. Elle monta, pouvant à peine se soutenir. On la conduisit dans le cabinet de M. d'Auray et on la laissa seule.
Elle resta d'abord sans rien voir, sans rien chercher; peu à peu elle releva la tête, et se mit à examiner la demeure de cet homme qui tenait peut-être la vie de son fils entre ses mains. En face d'elle, sur un bureau surmonté de trophées d'armes, elle aperçut une petite boîte, de forme bizarre, et aussitôt son attention s'y concentra tout entière. Elle prit le coffre, le retourna dans tous les sens, chercha un ressort caché et l'ouvrit. Un portrait se présenta à sa vue.
— C'est cela, s'écria-t-elle ; il n'a pas tout oublié. Oh! il m'entendra, j'ai bon espoir.
Et son regard mélancolique se porta de nouveau au-
tour d'elle ; elle découvrit dans toutes les parties de cet appartement d'autres souvenirs, d'autres gages d'amour. Des portraits, des ouvrages de femmes, des lettres à moitié ouvertes, enfin tout cet intérieur d'homme à bonnes fortunes que quelques-uns affectent de dissimuler, et que nul d'entre eux ne sait cacher tout à fait.
— Voilà sa vie, et voilà la mienne, se dit la con> tesse ; des succès, du bonheur, de l'oubli pour lui; des larmes, des souffrances et l'isolement pour moi. Hélas ! d'aujourd'hui seulement la douleur l'atteindra peut-être !
La boîte au portrait restait ouverte, elle la considéra de nouveau.
— J'étais ainsi ! Qu'il y a loin de ce visage flétri à cette fraîche et jeune physionomie ! Oh ! le regret, le regret ! c'est l'enfer de cette vie ; c'est peut-être aussi l'enfer de l'autre !
On sonna à la porte de l'appartement, un bruit de pas retentit dans l'antichambre : c'était le colonel.
— Je n'y suis pour personne, disait-il d'un ton brusque à son valet de chambre.
— Excepté pour moi, colonel d'Auray, interrompit la comtesse en ouvrant la porte.
Le colonel fit trois pas en arrière.
— Vous, Madame, vous ici !
— Oui, moi, moi qui ne sortirai pas que je ne vous aie parlé, que je n'aie obtenu de vous ce que je désire. Je viens ici en mère, colonel d'Auray, et Dieu lui-même écoute la prière d'une mère !
— Eh bien, Madame, entrez donc, puisque vous le voulez. Qui a pu vous inspirer une semblable démarche? je vous écoute, que me voulez-vous ?
— Ce que je veux ! Mais vous ne savez donc pas que
Léonie est morte ? vous ne savez donc pas qu'elle était la fiancée de mon fils, que mon fils a tout appris, qu'il veut votre vie, que je suis au désespoir, que je viens vous supplier de fuir ce duel abominable? car vous êtes déjà meurtrier une fois, vous avez déjà les mains sanglantes, et Dieu vous punira, Monsieur, si vous n'achetez pas votre pardon par un sacrifice.
— Je ne chercherai pas votre fils, Madame, mais je ne puis le fuir. Vous ne sauriez exiger de moi que je me déshonore.
— Et ne m'avez-vous pas déshonorée, Monsieur? n'avez-vouspas exigé de moi que je foulasse aux pieds les devoirs les plus sacrés de mon sexe et de ma position ? Tous avez donc tout oublié, Gustave ? ma voix, la voix d'une femme que vous avez aimée, n'a donc plus de pouvoir sur vous ? Rappelez le passé, rappelez les souvenirs que j'invoque comme un bouclier pour mon enfant. Vous m'avez tant de fois juré un amour éternel ! je vous ai vu à mes genoux épiant un de mes désirs pour le satisfaire, et maintenant que je vous demande la vie de mon fils, vous me repousseriez ! Non, non, Gustave, la chose est impossible.
Le colonel fit un geste pour l'éloigner de lui, elle reprit:
— J'ai tout entendu de la bouche même de Léonie ; j'ai reconnu dans l'habileté avec laquelle elle fut séduite les mêmes ruses employées jadis contre moi, et dans les mêmes lieux, dans les mêmes circonstances. Oh ! quand cette pauvre petite racontait ses émotions, lorsqu'elle me dépeignait votre première entrevue, vos supplications> vos larmes, ses craintes, ses combats, sa chute enfin, il me semblait écouter ma propre histoire ; cet escalier que ~^v> aviez appris à connaître pour moi et que vous re-
montiez pour elle, ce billet, ces menaces ! mon Dieu ! mon Dieu! Gustave, tout cela fut semblable. Et deux mois après cette faute, Fexpiation commença, vous me quittâtes, mon mari revint, je préludai à cette vie d'isolement et de remords que j'ai menée depuis vingt ans : car depuis vingt ans, vous le savez bien, je n'ai pas quitté les lieux où je fus coupable ; depuis vingt ans, j'ai cessé de vous voir, et vous, Gustave, vous avez cessé de m'aimer. Je me suis consacrée en entier a mon fils, j'ai veillé sur sa jeunesse, j'ai demandé le pardon de ma faute, pour que les suites n'en retombassent jamais sur lui. Et vous, Monsieur, vous qui ne m'aviez rien laissé en me fuyant si vite, vous qui ne m'avez pas même cherchée après une aussi longue séparation, vous qui avez été mon premier, mon unique amour, vous m'avez enlevé ma seule consolation, le bonheur de mon fils. Sans respect pour nos liens brisés, vous avez séduit ma nièce, la fiancée d'Arthur ; vous avez causé sa mort; et quand je vous supplie, pour prix de tant de maux, de tant d'offenses, de fuir, de m'éviter un dernier coup, de me conserver mon enfant, vous me répondez que vous ne pouvez pas vous déshonorer pour moi ! C'est là qu'est le déshonneur, Monsieur, et non pas dans la réparation que je vous demande.
— Merci , Madame, encore une fois, je ne reculerai pas devant une provocation. Les choses peuvent être poussées si loin que ma volonté même ne les arrêterait point. Je tremble de vous voir ici : si monsieur de Champville, si monsieur votre fils s'apercevaient de votre absence, s'ils vous savaient chez moi, ce que vous voulez éviter arriverait bien plus sûrement.
— Vous cherchez à vous débarrasser de moi, Monsieur; car ma présence est un reproche pour vous, je vous rap-j
pelle deux victimes; mais, je ne m'en irai point que je n'aie votre promesse, votre promesse irrévocable d'empêcher à tout prix ce combat. Ce ne sont pas des mots en l'air que je veux, c'est un serment. Je l'exige et j'en ai le droit.
— Non, non, Madame, cela ne se peut pas. Vous n'ignorez pas ce que c'est que l'honneur d'un homme, d'un militaire? Il y a des insultes qui veulent du sang.
— Quoi! vous appelez cela de la bravoure! Vous, connu par votre habitude des armes, aller vous mesurer contre un enfant sortant à peine des bancs de l'école ! Ce serait un assassinat et non pas une victoire. Tout le monde vous accuserait, vous seriez plus déshonoré de la sorte, croyez-moi.
Le colonel s'éloigna encore et ne répondit pas.
— Je l'ai prié aussi, ce malheureux jeune homme ; comme vous il a été sourd à ma prière. Lui, au moins, il avait un prétexte : il est offensé, il a perdu par vous tout ce qu'il aimait. Vous! que vous a-t-il fait? Que lui reprochez-vous? N'est-il pas aussi votre victime?
— Il m'a insulté, Madame, insulté grièvement et devant témoins.
— Déjà! Oh! Gustave, me voilà à vos genoux, me voilà à vos pieds; ne donnez pas de suite à cette querelle, vous ne le pouvez pas, vous ne le devez pas.
— Madame, vous me navrez, mais... c'est impossible, encore une fois.
— Eh bien ! sachez donc un secret terrible, un secret que je n'ai pu dire à mon fils, que je voulais vous cacher, que je voudrais cacher au monde entier; vous me l'arrachez malgré moi, Dieu me pardonnera de vous le révéler. Vous ne vous battrez pas contre Arthur, parce que... Arthur est votre fils.
— 0 mon Dieu! s'écria le colonel. Madame, que dites-vous? Cela est horrible! cela n'est pas!
— Plût à Dieu! je ne me serais pas condamnée à vingt ans de larmes! Oui, Arthur est votre fils; quand vous m'avez quittée si brusquement, je le portais dans mon sein; je ne vous l'avais pas avoué encore; je n'osais point. Mon mari revint; alors je sentis toute l'étendue de ma faute, le courage me manqua aussi pour la lui apprendre ; il ne s'en douta jamais, et, lâche que je suis, je supportai la honte de lui voir adopter l'enfant de l'adultère plutôt que celle de rougir devant lui. Je fus très-malade tout le temps de ma grossesse ; nul ne fut surpris de mon accouchement prématuré. Vous étiez à l'armée, notre liaison avait été si courte; elle s'était formée à la campagne, dans un très-petit cercle ; on n'eut pas de soupçons. Je m'imposai la loi de garder pour moi ce secret : je jurai que vous n'en auriez jamais connaissance, et si vous ne m'y aviez pas forcée, je n'aurais pas manqué à mon serment.
Pendant que la comtesse parlait, le colonel était resté anéanti sur un fauteuil, la tête cachée dans ses mains. Il ne répondit pas d'abord. Enfin, il s'approcha d'elle, et lui dit d'une voix entrecoupée de sanglots:
— Amélie, vous êtes une noble femme, une sainte martyre. Vous méritiez une autre destinée. Je suis maudit, car j'ai causé tous les chagrins de votre vie, et il me reste à vous frapper d'un coup plus douloureux encore. Pardonnez-moi, pauvre mère, pardonnez-moi, j'expie en ce seul instant toutes mes fautes ; mon cœur est déchiré.
— Eh bien ! eh bien !
— Eh bien ! ce combat que vous vouliez éviter, cette horrible rencontre, cet assassinat dont vous me menaciez tout à l'heure, tout cela a eu lieu...
— Mon Dieu ! et Arthur !
— Oh ! prenez pitié de moi, ne me maudissez pas. Il vit, il vit, interrompit-il, voyant qu'elle était prête à défaillir; il vit... mais je l'ai blessé.
— Ah!
— Courez près de lui, allez le soigner, le couvrir de votre égide maternelle, sauvez-le, sauvez notre enfant, vous nous sauverez tous les deux.
— Arthur ! mon fils, blessé par son père, c'est affreux ! mon Dieu ! donnez-moi du courage !
— Allez, allez, Amélie; pourtant, avant de me quitter, accordez-moi un regard de miséricorde. Songez que vous me laissez seul, sans consolation, avec le fantôme de mon crime devant les yeux.
— Oh! laissez-moi, vous êtes un bourreau; laissezmoi courir près de mon enfant.
En ce moment la porte d'un appartement voisin s'ouvrit; un homme pâle comme un spectre, le visage bouleversé, la contenance morne, entra lentement. Il regarda sans parler les deux acteurs de cette scène, tremblants tous les deux et interdits. C'était M. de Champville. La comtesse, par un mouvement machinal, s'était jetée à ses genoux.
— Madame, dit-il enfin, votre fils est mort, et je venais le venger!
La pauvre mère tomba par terre sans pousser un seul cri, comme frappée de la foudre. Le colonel resta cloué à sa place.
— Quant à vous, Monsieur, continua le général, j'apprends le même jour tout ce que je vous dois. Vous avez été fourma famille un fléau mortel; Dieu voue pardonnera peut-être, mais je vous laisse à vos remords. Il ne me reste que l'honneur; je ne ferai point un éclat qui
me rendrait la fable du public. Vous m'avez enlevé jusqu'à la consolation de pleurer avec elle celui que je croyais mon enfant; à présent vous pouvez prendre ma vie, j'en ferai bon marché.
— Je suis à vos ordres, Monsieur; moi aussi, j'ai assez de la vie.
La fin de cette triste histoire fit quelque bruit, néanmoins personne n'en connut le secret. On soupçonna une rivalité d'amour entre le colonel et Arthur ; mais le passé resta impénétrable. Le colonel rompit son mariage et s'expatria; on assure qu'il a pris du service chez le pacha d'Egypte. Le comte retourna à Champville avec le corps de Léonie et celui d'Arthur. La comtesse se retira au couvent, où elle vit encore dans les exercices de la plus haute piété.
M. de Champville est un de mes vieux amis, c'est de lui que je tiens cette histoire et quelques détails que je ne vous ai pas donnés encore.
Arthur s'était échappé par la fenêtre de sa chambre, qu'il avait fermée en dedans. Sautant dans le jardin, pendant qu'on le croyait chez lui, il s'était rendu aux Tuileries où M. d'Auray se promenait chaque jour, et sous un prétexte frivole il l'avait provoqué d'une façon si éclatante, que, dans leur fureur de vengeance, les deux rivaux avaient couru sur le terrain avec les premiers témoins venus. Arthur fut blessé grièvement; cependant on conservait quelque espérance; on essaya de le transporter près de sa mère comme il le demandait ; il mourut peu d'instants après son arrivée à l'hôtel, d'où la comtesse était absente. M. de Champville assista à ses derniers moments; apprenant que sa femme était sortie, il se douta que ses craintes l'avaient conduite auprès du colonel. On lui refusa la porte de M. d'Auray, en lui
disant qu'il était avec une femme; ses soupçons augmentèrent, il s'installa malgré le domestique dans le salon à côté du cabinet, et entendit la fin de leur conversation. Ce fut ainsi qu'il apprit la faute de la comtesse et le terrible châtiment qu'elle venait de subir. Nous en avons parlé bien souvent ensemble, il lui conservait une tendresse et une pitié inconcevables.
— Elle est si malheureuse, me disait-il, elle a tant expié !
En effet, mon cher enfant, il y a un double malheur dans la vie d'une femme qui commet une faute et qui la commet pour un homme indigne d'elle, car, outre le malheur, il y a la honte. On se repent de ses erreurs, on se reproche un mauvais choix. Il semble qu'alors il ne reste plus d'excuse. Les femmes d'à présent sont doublement coupables en oubliant leurs devoirs, car, en toute vérité, il n'y a guère d'hommes qui le méritent.
Vous m'écrivez de Baden, mon cher Gustave, vous me tourmentez de loin comme de près, avec votre jalousie, et vraiment je ne m'attendais guère à tant d'honneur. A quatre-vingt-huit ans sonnés, la gloire en est peu commune. Il est vrai que c'est une jalousie étrange, ceJle des vieux récits et des histoires ! Parce que j'ai rassemblé pour le comte de Mans quelques-uns des souvenirs de ma jeunesse, il faut que vous ayez les vôtres. Parce que je lui ai conté mon siècle, parce que je lui conterai bientôt celui-ci, il faut que je trouve quelque chose a vous dire, ou vous me menacez d'une insurrection. Vous vous appuyez pour cela sur l'amour de monsieur votre grand-père, amour qui date de plus de soixante ans, et que je n'eus jamais l'esprit de récompenser. C'est reprendre les choses d'un peu loin, convenez-en, Monsieur.
Comme il m'aimait ce pauvre comte de Sartiges! Comme il désirait faire de moi votre grand'mère ! et je n'ai pas voulu. J'adorais alors le chevalier de Lancri, que la bizarrerie de votre aïeul vous a choisi pour par-
rain. Je le vois d'ici, me disant, au moment de votre naissance (il y a de cela vingt-huit ans) :
« Il s'appellera Gustave; ce nom que vous avez aimé lui portera bonheur ! »
Je crois que M. de Sartiges avait encore un peu d'amour pour moi, malgré ses deux mariages et ses nombreuses infidélités. Alors on aimait longtemps et tard. Vous n'imaginez pas comme il était charmant, monsieur votre grand-père ! Son visage pâle avait une distinction exquise, la poudre le blanchissait encore ; et puis c'étaient des façons si nobles, il était si bien grand seigneur ! Il avait tant d'esprit, tant de finesse et de malice ! Je ne me pardonnerai jamais d'avoir repoussé tout cela, et pour qui !
J'en reviens à vous, car je m'aperçois que je rabâche. Vous voulez une histoire. Eh bien ! vous en aurez une : une histoire qui s'est passée dans le pays où vous êtes, et que vous ne savez certainement pas. Mais je dois d'abord vous apprendre comment je la sais,, moi; cela a besoin d'excuse et d'explication.
En 94 j'étais à Baden, et je me promenais souvent dans le parc de la Favorite. J'aimais à réfléchir au milieu de ces bosquets qui me rappelaient un peu notre Trianon. Presque tous les jours j'y rencontrais une très-vieille femme, ayant fort bon air, de grandes manières, enfin tout ce qui annonce la grande dame, et j'ai toujours eu un penchant pour mon ancien métier. Nous nous parlions quelquefois. La comtesse de Hauenzern (tel était son nom) savait toute l'Allemagne sur le bout de son doigt, on l'eût prise pour l'Almanach de Gotha. Nous passions en revue les familles princières et les maisons souveraines ; nous déplorions les malheurs de la révolution, et je me rappelle que la comtesse ne se consolait
pas de ce que je brûlais de la chandelle. Cela lui semblait le nec plus ultra du malheur. Elle m'envoya au jour de Tan cent livres de bougie.
Un matin que nous étions assises entre le palais et l'ermitage, les regardant tous les deux, elle me dit :
a Je parie que vous ne savez pas qui a créé ce jardin, ni pourquoi vous voyez cette chapelle dans une résidence de plaisir ? »
Je lui avouai que je Fignorais.
« Eh bien ! je vais vous l'apprendre,répondit-elle. Aucune personne vivante peut-être n'a connaissance de tout ceci. C'est dans ma famille que j'ai appris ces détails oubliés de tous. Vous qui aimez à garder des souvenirs, conservez celui-là. »
Et alors elle me conta la fondation de ce joli château, telle que je vais vous la répéter. Seulement elle y joignit des faits historiques que j'ai perdus, ayant négligé de les écrire sur-le-champ. Pour y suppléer, il me faudrait faire des recherches, il me faudrait feuilleter de gros livres, ce que j'ai en horreur, et peut-être ne serais-je pas plus avancée après qu'avant. Prenez donc mon récit commejevousle donne, comme \& physiologie (mon Dieu ! quel mot !) du cœur d'une femme dont le nom est historique, mais dont je ne sais que le nom et le cœur. De bonne foi, qu'est-ce que cela vous fait, pourvu que je vous amuse?
Il s'agit donc de la margrave Sibylle, douairière et régente de Baden, qui vivait dans le commencement du dix-huitième siècle. De qui était-elle fille? Je l'ai oublié, aussi bien que le nom de son mari et celui de ses enfants. Elle en avait plusieurs ; j'en ignore le nombre, et je suis trop paresseuse pour m'en informer. Elle était veuve, c'est tout ce qu'il nous faut, et quant à cela, j'en suis sûre
C'était une princesse très-extraordinaire quela margrn ve Sibylle. On vantait dans toute FEurope ses grâces, sa beauté et son esprit. Elle protégeait les arts et le? cultivait elle-même plus qu'aucune femme de son ten ;;s. On lui reprochait toutefois un grand penchant à la galanterie, une soif inextinguible de plaisirs, un besoin immodéré d'hommages et un caractère porté à la vengeance, à la dureté, à l'orgueil, absolument comme le Satan du Paradis perdu. Tous ces avantages, joints à une coquetterie savante, la rendaient un vrai fléau pour les cœurs de ses sujets. C'était bien au-dessus de la reine Victoria, vraiment! Ils en tombaient amoureux par centaines. Quelques-uns en moururent, il y en eut aussi qui n'en moururent pas.
Au milieu de ses triomphes, la margrave s'ennuyait. L'ennui se fourre partout. Elle savait par cœur ce qui devait lui arriver; les incidents romanesques se pressaient sur ses pas d'une telle sorte qu'elle n'y faisait pas même attention. Le lendemain ressemblait à la veille. Elle courait dans ses châteaux, les retournait de la cave au grenier, espérant y trouver du nouveau, et ne pouvant jamais y réussir. Quand elle vit cela, elle prit une grande résolution, et se décida à en bâtir un autre.
L'emplacement choisi, on se mit à l'œuvre. Ce qu'elle voulait, elle le voulait bien, la margrave Sibylle, et le château s'éleva comme sous la baguette d'une fée. Les jardins se dessinèrent; les pièces d'eau se creusèrent, la rivière coula, les arbres grandirent, en naissant les oiseaux chantèrent; la nature fit de la courtisanerie, la souveraine l'ordonnait. Elle présida elle-même aux travaux, cela changea sa vie : au lieu de marcher sur les tapis, elle se promena dans le mortier: elle salit ses souliers de satin et ses robes à queue, et prit plaisir à hâler
ses belles mains au soleil; il l'ennuyait de mettre des gants.
Lorsqu'on eut posé la dernière pierre de ce joli château, Son Altesse, ayant fini avec les maçons, s'empara dès tapissiers. Elle entreprit des ouvrages de Pénélope, pour meubler de nouveaux appartements. Elle broda des tentures , les couvrit de fleurs de sa composition, fleurs singulières s'il en fut, toutes composées de chiffons en relief, ce qui donne la plus grande opinion de la patience et de l'adresse de madame Sibylle. On les a religieusement conservées, et on a bien fait. Après les tentures, elle songea aux sièges, et puis aux tapis, et puis aux lustres. Elle orna tant qu'elle put ce séjour de prédilection; mais cela eut une fin comme le reste. Alors l'ennui reparut.
Un courtisan, inspiré de la fortune, lui apporta un jour une pensée merveilleuse. Il lui parla de ce que vous appelez aujourd'hui les bals costumés. Elle adopta bien vite cette idée et ordonna les travestissements les plus magnifiques. Cela dura un hiver, pendant lequel la cour se ruina à suivre ces capricieuses fantaisies. Hélas! après l'hiver l'ennui revint encore !
Que faire? mon Dieu! On se promena dans les allées, à pied, à cheval, en carrosse, à âne, de toutes les façons possibles, mais il fallait toujours recommencer ! Un soir la margrave soupait en s'entretenant d'affaires avec son premier ministre ; par distraction elle étendit le sel sur la table. La lumière des bougies le faisait scintiller de mille feux.
— Regardez, baron, dit-elle, on croirait que c'est de la glace. A propos de glace, quand irons-nous en traîneau?
— Cet hiver, si Son Altesse le désire.
— Cet hiver ! allons donc! un beau mérite! Tout le monde y peut aller, le dernier savetier de Baden tout comme moi. Je veux que ce soit maintenant.
— Mais, Madame, au mois d'août...
— Mais, Monsieur, je le veux et j'irai, et j'irai d'ici à Carlsruhe, il n'y a que sept lieues, c'est peu de chose, et j'irai dans huit jours. Cela m'amusera peut-être.
Vous me croirez si vous voulez, mon cher Gustave, pourtant je dis la vérité. Cette belle margrave fit couvrir de sel la route de la Favorite à Carlsruhe et se fit conduire en traîneau, au grand ébahissement des bons Allemands, accoutumés cependant à ses folies. Cela fut charmant trois fois, et l'on s'ennuya de nouveau.
Un peintre français, assez mauvais barbouilleur, se fit présenter à la princesse. Elle le reçut comme une nouveauté, c'est-à-dire à merveille ; elle se mit à faire faire son portrait, en manière de distraction, et on la représenta dans ses plus jolis costumes de caractère. Elle, ses enfants, les dames de la cour, les seigneurs, les valets, tout le monde y passa. L'artiste fit sa fortune. Pour que toutes leurs figures pussent se trouver réunies, elle démeubla une pièce de son appartement et en couvrit les murs depuis le haut jusqu'en bas. Je vous engage à aller visiter cette curieuse collection, il n'en existe pas une semblable en Europe.
Malgré ses efforts, lorsqu'il n'y eut plus de place, il fallut renoncer aux portraits, et pour le coup l'ennui s'attacha à la margrave, s'incrusta dans sa tête et s'établit de manière à ne pas se laisser déloger pour peu de chose. Il résista même au changement de favori, renouvelé à plusieurs reprises, et ne daigna pas s'occuper de la passion subite que prit Son Altesse pour les souris blanches. A l'imitation de madame de Montespan, elle
s'entoura de ces vilaines bêtes, ce qui ne l'empêchait pas de bâiller à se décrocher la mâchoire.
Un soir, il y avait grand jeu à la cour, la margrave perdait cinq ou six cents louis et ne prenait pas la peine d'en être fâchée. Elle avisa dans le coin du salon un jeune comte, joli comme un ange, petit, mignon, fait à peindre, avec de grands yeux bleus, une belle main, un sourire d'enfant ; il la regardait d'un air si respectueux, si tendre, il y avait tant d'adoration dans cette physionomie naïve et fière tout à la fois, qu'elle ne put s'empêcher de le remarquer.
De l'autre côté de l'appartement, une fille d'honneur, belle, fraîche, gracieuse, regardait le jeune comte, comme le jeune comte regardait la margrave ; celle-ci comprit sur-le-champ tout le parti qu'elle pouvait tirer de cette position.
a Oh ! oh ! se dit-elle, cela sera peut-être amusant ! d
Et, appelant un de ses chambellans, elle ordonna au comte de Hauenzern de se rendre auprès d'elle.
Or, vous saurez que depuis six mois qu'il était à la cour, ce pauvre comte soupirait pour Sibylle, qu'elle n'y avait jamais fait attention, et qu'il s'en mourait de chagrin. Il était fiancé à mademoiselle de Freyberg, la fille d'honneur ; leurs familles désiraient cette union, elle allait se conclure, lorsqu'on eut la malheureuse idée d'envoyer le comte à la résidence pour voir la jeune fille. Dès qu'il eut aperçu la margrave, il ne songea plus qu'à elle, il oublia tout. Grâce à cette belle passion, ils souffrirent chacun de son côté jusqu'à ce que le désœuvrement de madame Sibylle changeât de nouveau leur existence.
Le comte s'approcha en tremblant de la souveraine ; il aurait fléchi le genou s'il en eût eu la force, il ne put
que rester interdit sans trouver une parole. Mademoiselle de Freyberg pâlit d'une manière effrayante. Toute la cour devint attentive.
— Monsieur le comte, dit-elle assez haut pour que chacun l'entendît, j'ai nommé ce matin le baron de Fulkenstein sous-gouverneur du margrave Louis ; il laisse vacante une place de chambellan près de ma personne ; je vous la donne. Vous pouvez l'écrire à votre père, il verra que je n'oublie pas les anciens services.
Le jeune homme, ébloui, salua jusqu'à terre et se retira ; la princesse lui fit signe de rester.
— Vous ne jouez jamais ?
— Jusqu'à présent, Madame, je n'ai pas songé
— La première fois on gagne toujours ; jouez pour moi, j'ai été très-malheureuse ce soir. Asseyez-vous là.
Les courtisans se regardèrent ; c'était décidément une faveur marquée. On entendit une petite rumeur au bout de la galerie. Mademoiselle de Freyberg se trouvait mal.
— La grande-maîtresse devrait bien apprendre aux filles d'honneur à se guérir de leurs évanouissements ; cette mode insupportable des vapeurs nous vient de France. Je ne connais rien de plus ennuyeux, ajouta la princesse ; et puis c'est une habitude très-fatigante.
Pendant ce temps le comte jouait et gagnait comme un novice. Son Altesse le félicita de son triomphe, et ce fut sa main qu'elle prit pour rentrer dans ses cabinets.
Le lendemain, madame Sibylle donna ses ordres pour une grande promenade ; la fantaisie lui était venue d'aller visiter les ruines du vieux château. On parlait beaucoup d'un ermite dont la sainteté se répandait à dix lieues à la ronde; il passait pour un prophète, pour une sorte de saint Antoine ; c'était le cas d'essayer
les séductions. Pendant toute la route qu'elle fit à cheval, elle retint le comte de Hauenzern à côté d'elle, dans les sentiers étroits il n'y avait place que pour deux ; bientôt ils devancèrent le reste de la suite qui, accoutumée à ces sortes de privilèges, se tint en arrière jusqu'à ce qu'on la rappelât. La princesse avait juré que, dans ce tête-à-tête, i'amoureux timide parlerait malgré lui. Elle mit donc en usage tout l'arsenal de sa coquetterie, et jamais général d'armée ne déploya une tactique plus savante; elle l'entoura de mille réseaux, elle se représenta comme une bonne femme, puis comme une femme malheureuse, fatiguée du poids de la grandeur, puis comme une femme incomprise (vous voyez que ce n'est pas votre siècle qui les a inventées, quoiqu'il en ait la prétention). Il lui manquait un ami, elle n'avait que des courtisans qui la jugeaient mal, qui la croyaient légère et coupable peutêtre, parce qu'elle était triste et qu'elle voulait se distraire, parce qu'elle cherchait, elle, pauvre princesse, un bras pour s'appuyer, un cœur noble pour la comprendre, une âme franche pour la deviner.
Le jeune homme devint rouge comme une cerise. Il essaya de parler, il rougit encore; enfin une larme tomba de ses yeux, et il murmura si bas qu'on l'entendait à peine :
— Oh ! Madame, vous êtes admirable; acceptez mon sang et ma vie !
Enfin, il avait parlé !
Bien entendu que mademoiselle de Freyberg était là par ordre. Elle comprit de loin ce qui se passait, mais elle ne se trouva pas mal, parce qu'on ne se trouve pas mal toutes les fois qu'on souffre. Elle renferma sa douleur; on l'observait, et malgré son innocence, son instinct de femme lui donna la force de ne pas
augmenter le succès de sa rivale en y joignant ses pleurs. Arrivée au pied des ruines, la princesse descendit de cheval.
— Quelqu'un peut-il nous conduire au révérend ermite, Mesdames? Habite-t-il la salle des chevaliers, ou s'est-il construit une cabane dans la cour ?
— Mademoiselle de Freyberg est sa favorite, répondit le grand -maréchal, elle pourra guider Son Altesse.
— Est-il vrai, Mademoiselle, que vous connaissez le bon père ?
— Il me reçoit avec bienveillance, Madame.
— Pourrez-vous lui annoncer mon arrivée?
— Si Son Altesse l'ordonne, je vais...
— Je serai charmée d'être présentée par vous, mademoiselle de Freyberg, vous êtes un joli introducteur.
— Oh ! Madame, présentée !
— Oui, certainement. Il y a des instants dans la vie où nous ne sommes toutes que des femmes.
La jeune fille salua interdite et pénétra dans les ruines. Madame Sibylle s'assit sur un pan de mur et permit à tout le monde d'en faire autant. Le comte de Hauenzern, perdu dans son bonheur, se tenait debout auprès d'elle. A peine faisait-il attention aux spectateurs intéressés qui l'entouraient.
« Elle m'aime, se disait-il, elle m'aime ! » Et il serrait sur sa poitrine le gant brodé et à frange d'orque la coquette lui avait laissé prendre. Il oubliait alors qu'elle était princesse et ne se rappelait que sa passion. Après un quart d'heure d'attente, la fille d'honneur reparut.
— Eh bien ! nous commencions à désespérer de votre retour, et nous allions envoyer savoir si quelque géant ou quelque monstre ne s'était pas présenté à vos regards
da is la grotte du puissant enchanteur. Quelles nouvelles apportez-vous?
— En vérité, Madame, je n'ose les répéter.
— Ah ! ah ! votre message est donc peu courtois. N'importe, je puis tout entendre, je n'ai pas coutume de m'effrayer, même des oracles. Parlez.
— Eh bien ! Madame, voici les propres expressions du solitaire.
« Dites à Sibylle que je ne veux pas la recevoir aujour- « d'hui. Je ne pourrais pas répondre à ses questions. « Mais dans un mois, jour pour jour, heure pour heure, « qu'elle revienne ; je lui apprendrai ce qu'elle désire a savoir. D'ici là, je prierai pour elle. »
La princesse se troubla un peu à cette réponse ; elle réfléchit un instant; ses yeux se tournèrent comme involontairement vers le comte de Hauenzern. Chacun l'examinait en silence, jamais elle n'avait semblé si empressée de plaire.
— Dans un mois ! reprit-elle enfin à voix basse et lentement, dans un mois! Oh! je reviendrai!
Un mois ! c'est quelque chose dans la vie, c'est souvent notre destinée. Nous appelons de tous nos vœux la fuite du temps, et lorsqu'il est passé, nous le regrettons. Rien ne prouve mieux notre nature imparfaite, rien ne nous apprend mieux à nous défier de nous-mêmes. Notre raison ne nous sert qu'à déranger notre existence. Quand je dis notre raison, j'entends ce quelque chose de plus que l'instinct auquel nous obéissons presque tou-
jours, et qui, presque toujours aussi, nous conduit à d'étranges sottises. Je n'ai jamais vu personne qui fût parfaitement content de son passée personne qui ne dît : Oh! si j'avais su! et cependant personne ne profite de là science acquise à ses dépens. Tout ceci est pour vous amener à comprendre pourquoi, un mois après la visite delamargrave au vieux château, nous retrouvons le comte de Hauenzern à côté d'elle, dans la même allée, dans le même tête-à-tête ; pourquoi nous le retrouvons triste, au lieu de le retrouver heureux ; pourquoi il n'est plus timide ; pourquoi il est d'une froideur glaciale, lui que nous avons laissé si passionné. C'est qu'il avait vu se réaliser ses espérances, et qu'il sentait combien ses espérances étaient des chimères.
Quant à la margrave, elle redoublait d'agaceries ; elle déployait ses séductions, et ses coquetteries offraient tant de charmes, que la contrainte du jeune homme finit par céder. Il oublia encore une fois ce qu'il avait oublié si souvent, combien le caractère de Sibylle offrait peu de sûreté et d'indulgence. 11 se laissa reprendre à des pièges si bien ourdis que , tout en les voyant, il ne pouvait les éviter ; et quand il donna la main à la margrave pour descendre de cheval, il se retrouva son esclave, lui qui avait tant juré d'être son maître.
— Mademoiselle de Freyberg, puisque c'est vous qui devez nous servir d'intermédiaire, sachez, je vous prie, si c'est le bon plaisir du pieux anachorète de nous accorder une audience. Je suis fidèle au rendez-vous ; il ne l'aura pas oublié, je l'espère.
La fille d'honneur ne fit qu'entrer dans les ruines ; elle rencontra l'ermite qui venait au-devant d'elle. Il se montra à la porte, et invita par un geste la princesse à
le suivre. Elle obéit presque machinalement. Tout à coup elle se retourna.
— Je ne puis me décider à pénétrer seule dans cet antre, dit-elle en souriant. Comte de Hauenzern, accompagnez-moi ; on me permettra bien cette petite distinction.
Le comte ne se le fit pas répéter. Le bon père marchait devant eux et les guidait à travers les décombres, qu'il paraissait connaître parfaitement. Ils entrèrent dans une chambre un peu mieux conservée que les autres. tJne natte étendue par terre, un escabeau de bois, un crucifix, en formaient tout le mobilier. C'est ordinairement l'usage des cénobites; mais une singularité frappa la princesse : en face de la fenêtre se trouvait un grand tableau couvert ; on n'en apercevait que le cadre, d'une richesse peu commune.
L'ermite offrit en silence l'escabeau à la margrave : elle s'assit, légèrement émue, et pour la première fois de sa vie peut-être elle éprouva une vive curiosité.
— Vous avez désiré me parler, Madame ; que me voulez-vous ?
— Je pense que vous devez le savoir, mon père, puisque vous savez tout.
— Comment se pourrait-il ? vous ne le savez pas vousmême.
La princesse sourit.
— Malgré cela, je vais vous le dire.
— Je ne serai pas fâchée de l'apprendre.
— Je connais votre vie, Madame ; je la connais aussi bien que vous, et si je voulais parler vous seriez forcée d'en convenir. Mais ce serait long, et d'ailleurs je ne vous apprendrais rien. Vous êtes venue à moi pour connaître l'avenir ; je vais essayer de vous satisfaire. La
vie que vous menez n'a que deux issues, la pénitence ou le désespoir. Vous pouvez encore choisir. Si vous revenez à Dieu, Dieu est grand, il est bon, il est miséricordieux; il oublie et il fait oublier. Si vous vous retirez de lui, il vous abandonnera à votre conscience. Et alors, Madame, ce sont des jours sans repos, des nuits sans sommeil. Des spectres moqueurs vous présentent sans cesse l'image des plaisirs enfuis ; des bouches grimaçantes vous répètent aux oreilles les paroles d'amour que vous ne devez plus entendre ; vous êtes entourée de voix qui vous accusent, vous voyez écrits autour de vous les noms de ceux qui vous ont aimée, de ceux que vous avez fait souffrir, de ceux que vous avez perdus. Ce qui vous semblait une faute légère est maintenant un crime; chacun de vos souvenirs devient un regret; chacun de vos regreC devient un remords. Vous ne trouvez plus de larmes, vous poussez des cris de rage. Il faut vous avouer à vous-même cette épouvantable vérité, qui certainement sera l'enfer des coquettes : vous êtes une vieille femme. Je ne vous parle pas de l'envie qui vous dévore, des craintes qui vous assiègent. Celle d'entre vous qui était méchante devient atroce. Je vous le répète, Madame, il n'y a que Dieu qui puisse combler le vide que laisse dans votre cœur la fuite des belles années : songez à lui.
La margrave se mit à rire.
— Je n'en suis pas encore là, mon père.
— Je le sais, Madame, vous n'avez pas trente ans ; mais vos années doivent compter double, elles ont été si remplies !
— Je n'ai rien fait que tout le monde ne sache, reprit-elle avec inquiétude, en regardant le comte.
— Peut-être, Madame. N'avez- vous donc plus souve-
nance de ce qui s'est passé il y a aujourd'hui sept ans?
— Non.
— Votre mémoire est courte, Madame.
Et la prenant par la main, il Fentraîna vers la fenêtre,
— Ne voyez-vous pas là-bas le château de Rastadt ? ne vous souvient-il plus d'y être venue le soir du 10 août?
— Ce jour-là, pas plus qu'un autre ; j'y allais souvent alors.
— Avez-vous oublié une jeune femme...?
— Oh ! taisez-vous ! taisez-vous !
— C'est une horrible chose qu'un tel souvenir pour des yeux qui ne se reposent que sur des fleurs. Eh bien! penserez-vous à cette jeune femme quand les fleurs seront fanées ?
— Comment savez-vous cela ? Vous êtes donc véritablement sorcier ?
Le capuchon de Termite cachait le haut de son visage, sa longue barbe grise dissimulait sa bouche ; néanmoins un sourire amer passa sur ses lèvres lorsqu'il répondit :
— Je sais bien autre chose, Madame : je sais votre orgueil et votre barbarie ; je sais que vous vous jouez du repos des autres ; je sais que vous prenez un atroce plaisir à briser des existences tranquilles ; vous devriez pourtant songer au château de Rastadt et au 10 août !
— N'est-il pas vrai, comte, interrompit Sibylle, en frissonnant malgré elle, que le révérend père a de tristes choses à nous annoncer ? Je ne vous engage pas à lui demander votre bonne fortune : il vous prédira, sans doute, que vous serez pendu.
— Non pas ; il est aveugle et ses yeux s'ouvriront.
— C'est assez, mon père ! n'abusez pas de votre saint habit et n'entrez pas dans les affaires des autres.
L'ermite s'inclina.
— Vous reviendrez, Madame ; avant qu'il soit peu, js suis sûr de vous revoir. Il y a un terme à tout. ,
Pendant cette scène, le comte n'avait pas prononcé un mot ; il écoutait avidement les paroles du solitaire, et, malgré lui, elles pénétraient jusqu'à son cœur. Ses soupçons, sa défiance revenaient. Il regarda Sibylle, et ce beau visage lui parut défiguré par une expression haineuse, qui le glaça de nouveau. Tout ce qu'il avait de noble dans son âme se révoltait devant cet amour, qui ressemblait à un caprice, tant il s'était lassé promptement. Il s'approcha aussi de la fenêtre pour voir ce château de Rastadt, dont le souvenir frappait la margrave d'une façon si cruelle, et ses regards tombèrent sur une jeune fille qui se promenait seule au pied des murailles. Cette jeune fille, c'était mademoiselle de Freyberg. Jamais il ne l'avait trouvée si jolie ; jamais le caractère angélique de sa beauté n'avait autant séduit son imagination. La pauvre enfant ne l'aperçut pas, elle ne se doutait pas de sa présence, depuis si longtemps il ne la cherchait plus !
La margrave l'appela, il ne l'entendit point.
— Vous êtes bien distrait, M. de Hauenzern, dit-elle avec un sourire contraint. A quoi pensez-vous ? Ne voulez-vous pas me suivre ? Il ne faut pas abuser des moments de ce saint homme.
— Ils sont tous à vos ordres, Madame; vous reviendrez, vous dis-je, et vous me trouverez prêt à vous recevoir.
— Quel est ce tableau, mon père ? ne peut-on pas le voir ?
— A votre première visite, Madame.
— C'est un souvenir mondain ! Dans cette retraite !
— C'est un remords, Madame, c'est un cilice ! chacun le sien.
La princesse se tut. Elle sortit de la chambre et se dirigea vers la porte qui ouvrait sur la cour ; arrivée là, elle se retourna.
— Adieu, mon père; malgré votre science, je crois que vous vous trompez. Nous ne nous reverrons pas de longtemps.
Elle remonta à cheval, et reprit avec sa suite la route de Baden. Le comte marchait silencieux à côté d'elle. Il retournait souvent la tête, et ses regards cherchaient malgré lui mademoiselle de Freyberg. La princesse était trr'ji habile pour ne pas s'en apercevoir, mais elle n'en fit rien paraître.
— Ce fou nous a rendus tristes, mon cher comte ; nous allons danser ce soir à la Favorite, je veux improviser un bal. Cela vous plaît-il ?
— Pouvez-vous deviner ce qu'il y a derrière ce rideau chez l'ermite, Madame ?
— Que sais-je ! quelque maîtresse qu'il aura trompée. Elle sera morte de la fièvre, et l'imbécile s'imagine qu'il l'a tuée. Vous êtes tous si présomptueux ! Mais que nous importe ? Parlons du bal : sera-t-il travesti ? Nous n'avons mis qu'une fois nos costumes romains, ils pourraient reparaître encore.
Le comte se taisait toujours.
— Cela ne vous sourit pas ? Que dites-vous d'une fête vénitienne ? des gondoles sur la pièce d'eau, sur la rivière ? Cela ferait bien, aux torches ?
— A votre volonté, Madame.
— Ou bien un carrousel, comme le dernier où vous avez remporté toutes les couronnes? Je suis si heureuse d'en parer votre front, et vous êtes si beau dans *otre modestie !
— Allons plutôt au château de Rastadt.
— Vous avez donc pris au sérieux les extravagances de cet homme ? Je l'ai laissé jouer son rôle comme il a voulu le faire ; mais il n'a pas dit un mot de vérité.
— Vous étiez bien pâle cependant, Madame.
— J'avais froid dans ces vieux murs. Mais, mon beau rêveur, il faut laisser de côté ces chimères, et chercher un divertissement pour ce soir. La cour devient monotone, nous faisons toujours la même chose.
En dépit des efforts de Sibylle, le comte demeura pensif. Il se retira dans son appartement en arrivant à la Favorite, et s'excusa de paraître au cercle, sous prétexte qu'il était malade.
Le lendemain, de grand matin, il demanda ses chevaux, espérant que la promenade et l'air lui feraient du bien. Il n'avait pas dormi de la nuit. Les difficultés de sa situation se présentaient à son esprit ; il était forcé de s'avouer qu'il n'aimait plus la princesse, ou, pour mieux dire, qu'il ne l'avait jamais aimée. Il reconnaissait que de puissantes séductions l'avaient entraîné, mais que son cœur n'avait jamais cessé d'appartenir à la compagne de son enfance. Et cependant il ne pouvait revenir à elle sans s'exposer à la vengeance d'une femme trop orgueilleuse pour pardonner à une rivale. Jusque-là l'inconstance de la margrave ne lui avait pas laissé le temps d'être quittée. Une seule passion, disait-on, avait eu de la durée dans son cœur, et l'objet de ce sentiment ne paraissait plus depuis un funeste événement. On ne parlait de cette histoire que tout bas, et le comte en ignorait les détails. Ce qu'il connaissait du caractère de Sibylle lui faisait tout supposer.
— Si elle était jalouse, se disait-il, de quoi ne seraitelle pas capable? et que deviendrait mon pauvre agneau sous les griffes de cette tigresse !
Il se dirigeait au hasard, laissant son cheval libre de choisir son chemin, et tout entier à ses réflexions. En relevant la tête, il s'aperçut qu'il était près d'Eberstein ; il descendit et se mit à tourner autour des ruines, qui n'étaient point alors ce qu'elles sont aujourd'hui. Je les ai vues inhabitables en 94, ce n'est que vers 1802 que le margrave Frédéric les fit réparer.
Le comte entra sous la voûte et se trouva dans la cour : mais il devint tout tremblant en apercevant devant lui mademoiselle de Freyberg qui cueillait un bouquet de fleurs sauvages ; elle ne le voyait point, il hésita s'il s? retirerait, il n'en eut pas le courage.
— Vous êtes sortie de bien bonne heure, baronne. La jeune fille tressaillit et laissa tomber son bouquet.
— Et vous aussi, il me semble, Monsieur ; n'étiezvous pas malade hier ?
— Je ne m'en souviens plus. Les maux du jour effacent ceux de la veille. Mais pour qui ces fleurs ?
— Pour la Vierge, Monsieur, pour la chapelle du Klingen. J'y vais chaque matin faire ma prière; c'est la protectrice des affligés.
— Et puis-je vous y accompagner aujourd'hui, Wiihelmine ?
— Si vous le voulez, Monsieur; la Vierge accueille tout le monde.
Ils sortirent du château ; le comte passa la bride de son cheval dans son bras gauche et offrit l'autre à la jeune fille, qui le prit en tremblant.
— Vous aimez cette chapelle? dit M. de Hauenzern, après un instant de silence, et tandis qu'ils descendaient la route qui mène à la Mourg.
— Oui ! je l'aime, à cause de sa légende, et parce que la Vierge a l'air si compatissant 1
— Et quelle est cette légende ?
— Un ermite habitait cette forêt. Une nuit, il entendit un concert mélodieux et vit une grande lumière qui illumina toute sa cellule. Il pria et loua Dieu, qui lui faisait cette grâce, et se rendormit. Une seconde fois il fut éveillé par le même prodige ; il se leva alors, et alla à l'endroit d'où partait la grande lumière. Il y trouva la statue de la Vierge, avec l'enfant Jésus, qui lui sourit et lui tendit ses petites mains. Il bâtit une chapelle à l'image miraculeuse, et c'est là que nous allons.
— Merci, Mademoiselle, de votre légende. Je conçois votre dévotion.
— Oh ! oui ! quand je pleure, il me semble voir aussi cet enfant Jésus me tendre les bras et me sourire, et je reviens toujours un peu consolée.
— Pourquoi pleurez-vous, Wilhelmine ?
La jeune fille se tut et baissa les yeux.
— N'avez-vous plus confiance en moi ? avez-vous oublié notre enfance ?
— Je n'ai rien oublié, moi, c'est pour cela que je pleure.
— Ni moi non plus, Wilhelmine ; et si vous le voulez, nous prierons ensemble la Vierge. Peut-être l'enfant Jésus nous touchera-t-il de ses petites mains, et vous serez tout à fait consolée.
La baronne rougit de joie ; ils approchaient de la chapelle : le comte attacha son cheval à une branche, il avait laissé son piqueur à Eberstein, et, prenant le bouquet des mains de sa fiancée, il entra le premier dans l'oratoire. Il ne s'y trouvait personne. Un rayon de soleil donnait sur l'autel et illuminait la statue comme une auréole. Le cœur du jeune homme battit avec vio-
lence. Il sentit qu'il redevenait maître de lui-même et qu'il allait retrouver le bonheur.
— Wilhelmine, dit-il d'une voix tremblante, voulezvous me pardonner, et recevoir ici mon serment de vous consacrer ma vie ?
— Si je le veux ! la Vierge m'est témoin que depuis six mois je ne lui ai pas demandé autre chose.
En ce moment le vent fit remuer le feuillage à travers la croisée de verres bleus et rouges, le rayon de soleil fut dérangé, et l'enfant Jésus sembla réellement agiter son bras.
— Voyez, voyez, s'écria la fille d'honneur, il nous a bénis !
Comme elle disait ces paroles, la porte s'ouvrit, et la margrave parut sur le seuil.
[Il
Je ne sais pas, mon ami, si vous êtes aussi enthousiaste que moi de la beauté du pays que vous habitez. A cet égard, monsieur votre grand-père disait plaisamment que j'aimerais mieux mourir à Baden que de vivre ailleurs. Ce n'est pas tout à fait exact : la preuve, c'est que je vis encore, c'est que je n'y suis retournée qu'une fois depuis quarante ans. Néanmoins je ne puis trouver d'expressions pour rendre ce que m'inspirent les magnifiques paysages de ces montagnes. C'est une végétation si riche et si sauvage en même temps ! la verdure est si belle ! le soleil est si brillant ! les solitudes sont si profondes ! Il faut prier ou aimer dans cette nature privilégiée. Et ce-
pendant tout le monde y rit. C'est que peu de personnes l'apprécient.
Nous avons laissé M. de Hauenzern et mademoiselle de Freyberg dans une situation bien critique. Ils venaient d'être surpris par la margrave ; rien n'égalait la timidité craintive de la jeune fille, si ce n'est la hautaine ironie de la princesse.
— Voilà réellement un charmant tableau, et je suis fâchée d'interrompre vos amusements champêtres et innocents, monsieur le comte. Mais il m'a pris, comme à vous, comme à mademoiselle, la fantaisie de courir les champs en aventurière ; le hasard m'a moins bien servie, je me suis perdue.
Le comte reprenait un peu de sang-froid.
— Si Madame veut, dit-il, je vais envoyer à la Favorite ou à Baden chercher un carrosse et j'aurai l'honneur de la suivre.
— Je vous remercie, monsieur le comte ; c'est prendre trop de soins; mes gens, comme les vôtres, sont restés en haut, je venais aussi faire ma prière.
La baronne n'avait pas encore osé lever les yeux. Voyant que madame Sibylle témoignait le désir de rester quelques instants encore, elle fit la révérence et se retira.
— Un moment, mademoiselle de Freyberg ; croyezvous que la grande-maîtresse doive ignorer vos promenades du matin et les rencontres que le hasard vous procure ? La dignité de ma maison exige que je la prévienne, afin de lui apprendre à veiller sur mes filles d'honneur.
Le comte prit la parole avec le sang-froid d'un homme dont la résolution est inébranlable.
— Pardonnez-moi, Madame, mais la grande-maîtresse n'a rien avoir dans tout ceci. Je vous jure sur mon honneur que la baronne de Freyberg est aussi pure que la
Vierge. Comme vous venez de le dire, le hasard seul nous a réunis.
— Je connais ces hasards, monsieur le comte, et je les apprécie.
— Si Son Altesse révoque en doute la parole d'un homme d'honneur, la parole du fiancé de la baronne, je n'ai plus qu'à me retirer et à la prier d'agréer ma démission.
— Vous êtes bien prompt à vous faire des querelles, monsieur le comte. Heureusement vos amis le sont moins à les accepter. Nous reparlerons de cela ; en attendant, donnez-moi la main pour remonter à Eberstein ; vous me raconterez ce bel hyménée, que j'ignorais, et auquel il ne manque, à ce qu'il paraît, que ma signature.
Et, sans daigner jeter un regard sur Wilhelmine, la princesse sortit de la chapelle, appuyée sur le bras de son chambellan. Quand ils eurent fait quelques pas, la margrave parut imposer une grande violence à son émotion et demanda à M. de Hauenzern si c'était bien sérieusement qu'il parlait de son mariage.
— Très-sérieusement, Madame, et je comptais aujourd'hui même en demander la permission à Son Altesse.
— Et si Son Altesse refuse? reprit-elle impérieusement.
— Alors je prierai de nouveau la margrave de vouloir bien accepter ma démission de chambellan, et je me retirerai de la cour. »
— Et la margrave alors publiera d la face de tous que la baronne Wilhelmine de Freyberg passe sa vie à courir sur les grands chemins ; et la margrave chassera la baronne Wilhelmine de Freyberg du nombre de ses filles d'honneur.
— La margrave le ferait peut-être mais Sibylle ne l'oserait pas.
— Vous me faites pitié ! interrompit-elle en levant les épaules ; Sibylle ose tout.
— Et moi, je vous dis que non ! Sibylle sait que son amant peut être son maître ; elle sait qu'en face de l'amour il n'y a plus ni princesse ni sujet, et elle céderait à la crainte de la vengeance.
— Je n'ai jamais cédé à aucune crainte. Mais tout ceci sont des folies, comte; vous voulez m'éprouver; vous vous réjouissez de voir la lionne emprisonnée mordre les barreaux de sa cage. Cessons ce jeu cruel, oublions ces alarmes et parlons d'autre chose.
— Non, Madame, car il faut que vous m'entendiez, et cette occasion est plus favorable qu'aucune autre. Je vais vous parler franchement ; vous n'êtes point accoutumée à ce langage; et je vous demande pardon d'avance pour ma brusquerie.
— Parlez, Monsieur, mais rappelez-vous que si une femme peut tout écouter, une princesse ne peut pas tout souffrir.
— Je me suis trompé six mois, j'ai cru six mois que je vous aimais. Après cet aveu rien ne me coûtera plus. J'ai pris pour de l'amour une admiration sans bornes, un enivrement de tête, de sens, que sais-je? J'ai foulé aux pieds le plus saint des devoirs; j'ai brisé un cœur qui m'appartenait sans réserve; mon amour-propre a fait de moi un homme sans foi et sans honneur; j'ai trahi mes serments, je me suis' parjuré.
— C'est un grand mérite que celui-là ; je dois vous en savoir un gré infini.
— Je ne puis dire pourquoi et comment cette passion s'est fondue comme de la neige au soleil. Elle s'est tuée elle-même. J'ai senti mon cœur se retirer vers sa source, pour ainsi dire ; la belle et pure image
de mon premier amour ne sortit pas de devant mes yeux.
— Cela est bien touchant à me révéler, et je vous remercie de votre confiance.
— C'est en effet de la confiance, Madame, c'est un sentiment qui me porte à vous avouer mes torts, quelque grands qu'ils soient. J'aime mieux passer à vos yeux pour un fou que pour un inconstant; j'aime mieux que vous m'accusiez d'être aveuglé que si vous m'accusiez d'être infidèle. Vous avez l'âme assez élevée pour me pardonner mon erreur, peut-être seriez-vous moins indulgente en face de l'abandon.
— Vous ne me connaissez point, monsieur le comte, vous ne savez pas quelles passions sont les miennes. Vous avez cru peut-être que je ne vous aimais pas, Ernest? Mon Dieu! comment pouvez-vous vous y tromper?
M. de Hauenzern, embarrassé de cet aveu, se tut. La margrave le regarda fixement, et, arrachant son bras du sien, elle le repoussa.
— Ah ! c'est trop m'humilier ! s'écria-t-elle. Rendezvous au palais, Monsieur, attendez-y mes ordres.
Il se retira en silence. La princesse le suivit des yeux aussi longtemps qu'elle put l'apercevoir. Quand elle ne le vit plus, elle se remit à marcher vers les ruines, mais elle se sentait si émue, qu'elle avait à peine la force de gravir la montagne.
Dans la journée, des ordres furent donnés pour un bal. La cour se réunit avec une promptitude peu ordinaire. Jamais la margrave ne s'était montrée aussi empressée de s'amuser. Elle ne demanda pas une seule fois le comte ; elle lui fit dire de se trouver le soir à son cercle, et recommanda également à la grande-maîtresse d'y conduire mademoiselle de Freyberg.
Ils n'osèrent pas se rejoindre, dans la crainte d'êtie observés; mais quand ils se rencontrèrent dans les salons, avant l'arrivée de la margrave, ni l'un ni l'autre n'étant de service ce jour-là, ils ne purent s'empêcher d'échanger quelques mots sur leurs inquiétudes et les embarras de leur position.
La margrave arriva tard. Elle avait fait une toilette éblouissante, elle parut plus belle et plus majestueuse encore que d'habitude. Cependant un nuage de tristesse couvrait ses traits ordinairement si enjoués. Elle chercha des yeux M. de Hauenzern et ne put s'empêcher de rougir en l'apercevant.
Le maître des cérémonies vint lui demander ses 01 Jres pour ouvrir le bal; elle hésita un instant, puis elle désigna le comte comme son chevalier. Il prit respectueusement sa main, et tous deux se mirent en place et commencèrent la danse. Au lieu de retourner à sa place lorsqu'elle eut fini, elle entraîna M. de Hauenzern vers un balcon ouvert ; personne ne se permit de les suivre ; elle appuya son bras sur celui du jeune homme et lui dit d'une voix si basse qu'à peine on l'entendait :
— J'ai réuni toute la cour ce soir pour exécuter ce que je vous ai annoncé ce matin, Ernest, pour chasser et flétrir celle que vous me préférez, pour me venger enfin. Je n'en ai pas eu le courage; il m'est trop cruel de vous affliger. Son sort est encore entre vos mains. Jurez de renoncer à elle, et je la comble de mes bienfaits.
— Je ne promets rien que je ne puisse tenir, Madame.
— Mais cela est affreux ! cela est horrible î vous ne m'aimez plus ! Vous aimez cette fille, et moi, je vous aime, je vous le répète, Monsieur. Prenez-y garde, je n'ai eu
qu'un amour avant celui-là, et la fin en a été terrible. Prenez garde ! prenez garde !
En disant cela la princesse brisait Tune après l'autre les liges d'un rosier qui garnissait la terrasse; sans s'en apercevoir elle ensanglantait ses doigts avec les épines. Sa poitrine semblait près de se rompre sous une émotion si violente et si contenue, qu'il eût fallu être sans pitié pour assister de sang-froid à cette lutte.
Le comte prit sa main et la baisa. Elle leva les yeux sur lui sans pouvoir parler.
— Calmez-vous, Sibylle, je vous en conjure, et ne doutez pas de mon affection, de mon dévouement, de mon respect. Vous me déchirez le cœur de vous voir ainsi.
— Renoncerez-vous à elle ? murmura-t-elle, comme à moitié morte.
— Nous parlerons de cela quand vous serez tranquille, quand vous ne souffrirez plus. D'ici là, appuyez-vous sur moi, ayez confiance; ne savez-vous pas que je vous aime?
— Vous m'aimez ! vous m'aimez, Ernest ! et vous me faites ce mal épouvantable ! et vous voulez me quitter pour une autre ? C'est là de l'amitié peut-être, mais ce n'est point de l'amour. Et moi ! mais si vous le vouliez, non-seulement je vous donnerais ma vie, je vous donnerais mes états, je jetterais à vos pieds les têtes de tous ces courtisans, qui nous regardent et ne comprennent pas qu'une princesse puisse souffrir. Je ferais plus encore, je quitterais tout pour vous suivre ; je renoncerais à mon luxe, à mes fêtes, à ma puissance, à mes enfants. J'irais m'ensevelir avec voul dans vos montagnes de la Forêt-Noire; je deviendrais une ménagère, je m'astreindrais aux obligations mesquines d'une châtelaine sans fortune, et je serais heureuse, heureuse plus que sur le trône ! C'est en échange de cette passion que vous m'of-
frez de Y attachement, une affection dévouée! comment voulez-vous que j'accepte cela? Mon Dieu ! ne me tentez pas ! ne me forcez pas à quelque vengeance dont je me repentirais. Mentez, si vous ne pouvez faire autrement; trompez-moi., mais ne me dit^s pas que vous ne m'aimez plus, ne me dites pas que vous voulez rompre nos liens. Ayez pitié de vous et d'elle, si ce n'est pas de moi. Que je suis malheureuse! ajouta-t-elle, en frappant sa tête contre les barreaux; je deviendrai folle, car je sens que je m'abaisse en vain.
Cet état d'exaspération paraissait si violent qu'il semblait impossible de le cacher. La grande-maîtresse, avertie par quelques chuchotements, prit sur elle d'approcher de la terrasse, en faisant un signe au comte. Elle le pria de demander à la margrave s'il ne fallait pas congédier la cour. Sibylle entendit cette question, et, essuyant son visage baigné de larmes, elle s'avança jusqu'au bord de la porte, dans l'ombre, et à moitié cachée par les draperies.
— Comtesse, dit-elle d'une voix haute et assez follement accentuée, je me sens très-indisposée, je rentre dans mon appartement. Toutefois le bal peut continuer, je reviendrai si je me trouve mieux.
Et sans ajouter un mot, sans jeter un coup d'oeil sur le comte, elle se dirigea vers sa chambre à coucher. M. de Hauenzern resta longtemps à la même place, indécis, ne sachant à quel parti s'arrêter. Malgré la permission de la margrave, le bal finit sur-le-champ. Les courtisans savaient trop 3eur monde pour se réjouir quand leur maîtresse souffrait. Le comte passa la nuit dans le salon d'attente, ainsi que la grande-maitresse, mais elle s'écoula tout entière sans qu'aucun ordre de Son Altesse leur fût adressé.
Dès que le jour parut, une femme de chambre vint leur annoncer que la margrave avait demandé un carrosse de ville, des laquais sans livrée, et qu'elle voulait sortir seule, sans être accompagnée même par sa dame d'honneur. La grande-maîtresse leva les yeux au ciel en apprenant cette fantaisie si contraire à l'étiquette : et le comte, inquiet de ce nouveau mystère, se décida à monter à cheval et à suivre les traces de Sibylle, si cela lui était possible. Le bruit des roues sur le pavé le guida bientôt. A cette heure, et à cette époque, les voitures étaient rares à Baden ; il rejoignit celle de la princesse, et s'en tint à une distance assez grande pour ne pas être remarqué, et pour ne pas la perdre de vue. Elle prit la route du vieux château. Le chemin ne permettait pas d'arriver aux ruines autrement qu'à pied ou à cheval. Le carrosse s'arrêta et la margrave descendit. Elle gravit seule et sans aide cette côte escarpée, elle se soutenait à peine et chancelait à chaque pas. Le comte hésita s'il lui offrirait la main : dans la crainte de lui déplaire et d'exciter davantage sa fureur, il resta en arrière.
Le soleil dorait les pointes des montagnes, quand Sibylle frappa à la porte de l'ermite. En l'apercevant, il tressaillit :
— Je savais bien, Madame, dit-il, que je vous reverrais. Entrez et ayez confiance : Dieu est bon !
La princesse se laissa tomber sur l'escabelle, brisée d'âme et de corps.
— Vous avez raison, mon père; me voici. Je viens à vous, car j'ai peur de moi-même. Secourez-moi, soutenez-moi. Vous qui savez si bien le passé, ajouta-t-elle en étendant le bras vers le château de Rastadt, préservezmoi d'un malheur semblable, car la tentation est trop forte ; je succomberais.
— Mon Dieu ! s'écria Termite, en êtes- vous donc là ! Aimez-vous un autre homme comme vous aimiez le baron de Spilz ? Avez-vous encore une rivale à rendre folle? Votre âme est-elle accessible deux fois à une semblable passion ?
— Oui, mon père, oui ; j'aime un homme comme j'ai aimé le baron de Spilz ; je l'aime mille fois davantage, car mes passions sont plus violentes. Je l'aime de ce second amour qui vient dans la force de l'âge ; et qui est au premier ce que le fruit est à la fleur ; je l'aime en sachant goûter tout ce qu'il y a de charmes dans mon sentiment, non pas comme une jeune inconsidérée qui apprend à la fois le bonheur et la vie. Oh! non, c'est une affection complète, c'est la joie de retrouver des sensations qu'on croyait perdues ; c'est la reconnaissance pour celui qui vous les rend, c'est tout, c'est le ciel ! Eh bien ! cet homme, comme le baron de Spilz, il me donne une rivale. Et vous voyez, mon père, si j'aime cet Hauenzern plus que le baron de Spilz : hier, j'ai assemblé ma cour pour déshonorer cette femme aux yeux de tous, pour la chasser; je n'en ai pas eu le courage; j'ai craint de l'affliger, lui I J'ai reculé devant sa haine.
L'ermite la regardait en silence.
— Voilà donc ce que c'est que l'amour, murmura-t-il; oublié !
— Ce que je n'ai pas fait hier, mon père , je dois vous le dire, emnortée oar la jalousie, je le ferai plus tard. Je ne puis être toujours maîtresse de moi-même. Je viens vous demander un conseil, une sauvegarde.
— Il n'y en a qu'une : Dieu et le repentir. Écoutez, Sibylle, ou, pour mieux dire, regardez-moi : Me reconconnaissez-vous ?
Il baissa son capuchon et montra à la princesse un
visage flétri et les restes d'une grande beauté. Ses cheveux entièrement blancs, son front chauve, semblaient plutôt le fruit de la douleur que la suite des années.
— Mon Dieu! s'écria-t-elle, Henri Spilz !
— Oui, Henri Spilz ! que vous avez oublié aussi complètement que s'il n'eût jamais vécu ; Henri dont vous aviez l'amour ; Henri que vous avez amené à la pénitence par le crime, c'est moi.
— Oh! quelle providence! c'est à vous que j'ai tout avoué, à vous que je viens demander secours et protection !
— Et Dieu Ta voulu ainsi, afin de nous punir tous les deux. C'est une mission difficile qu'il m'envoie, je la remplirai. Que mon exemple vous éclaire, Madame; vous vous rappelez cette nuit du 10 août, où vous vîntes me trouver au château de Rastadt, ûG^t vous m'aviez fait gouverneur; vous vous rappelez comment ma femme, ma pauvre Wilhelmine ! apprit le mystère que je lui cachais avec tant de soin. Vous vous rappelez que son désespoir la conduisit au suicide, et vous voyez encore, comme moi sans doute, ce beau et blond cadavre étendu devant la porte, lorsque vous approchâtes pour remonter dans votre litière ; ce sont des souvenirs qui ne s'effacent pas. Je m'enfuis alors épouvanté de ce crim e et bourrelé de remords. Je vous quittai ; pourtant je vous adorais et j'étais bien aimé de vous! Je me dérobai à vos recherches, je me jetai dans la première armée venue ; je voulus me faire tuer, la mort me repoussa ; je parcourus toute l'Europe ; le spectre me poursuivait partout, Enfin, un jour, épuisé de fatigue et de désespoir, je tombai au pied d'une croix, dans un grand chemin; je crus que j'y mourrais ; je priai et la consolation m'arriva d'en haut. Depuis ce jour, j'ai trouvé des forces
•254 LE FRUIT DEFEXBU.
même en face de cette sainte victime devant laquelle je m'agenouille. En prononçant ces mots, il ouvrit le rideau du portrait. Voilà ce qu'il faut faire, Madame, si vous ne consentez pas à devenir insensée ou criminelle. Je vous le répète, la miséricorde de Dieu est infinie.
La margrave ne semblait pas l'entendre ; elle regardait le tableau et disait tout bas : •
— C'est vrai, elle s'appelait aussi Wilhelmine !
En ce moment ses yeux se portèrent du côté de la forêt : elle aperçut le comte, qui se cachait derrière les arbres.
— 0 mon Dieu ! il m'a suivi ; m'aimerait-il encore ? Et elle se précipita vers la porte. L'ermite l'arrêta
d'une main ferme.
■— Vous ne sortirez pas, Sibylle, que vous ne m'ayez entendu jusqu'à la fin !
La margrave ploya sous cette étreinte et sous cette volonté de fer, elle se remit sur l'escabelle, tremblante et résignée, la superbe ! Le baron de Spilz ferma la fe^ nêtre, afin que nul ne pût ni les voir ni les écouter.
Il y eut, ce jour-là, grande rumeur à la cour, car personne ne put expliquer le mystère répandu sur la conduite de Son Altesse. Elle était sortie seule avec le jour, ses gens l'avaient attendue au bas de la montagne du vieux château et elle n'avait quitté les ruines que vers cinq heures après midi. On ajoutait qw* le comte de Hauenzern était resté à errer dans le bois, sans que la
princesse eût daigné y faire attention. Rien n'annonçait plus clairement une disgrâce. Mais les conjectures les plus habiles ne pouvaient ni en deviner le motif, ni dire qui le remplacerait. La margrave, depuis son retour, s'était enfermé dans son appartement, se plaignant d'être malade, et ne voulant recevoir absolument personne. Des ordres sévères avaient été donnés pour que les gens de service ne pussent pas même approcher d'elle, hors sa femme de chambre favorite. Le lendemain matin, elle fit venir l'intendant du bâtiment, et lui expliqua le plan d'un monument singulier, dont elle lui cacha la destination, qui. devait être construit en face du château, au bout de la prairie et d'une longue avenue d'arbres.
Ce fut vraiment bien autre chose alors ! La perplexité des courtisans ne connut plus de bornes. Vous ne pouvez vous imaginer aujourd'hui, en France surtout où vous ne savez plus ce que c'est qu'un roi, vous ne pouvez vous imaginer ce que c'était qu'une cour ayant perdu la trace des volontés du souverain. En Allemagne surtout, dans ce pays composé d'une foule de petits États, qui tous ont la prétention d'être un royaume, qui se jalousent et se disputent à qui mieux mieux une formalité d'étiquette, il y avait de quoi rendre fous les plus vieux seigneurs. Elle envoya un blanc seing au premier ministre, homme consciencieux et probe, et l'accompagna d'une lettre où elle disait que, trop malade pour s'occuper désormais des affaires de la régence, elle les lui confiait jusqu'à la majorité de son fils, qui ne devait tarder que de quelques mois. Il ne fut question ni de fêtes, ni d'amants, ni de parures. Elle n'appela point de prêtre, ce ne pouvait donc être la dévotion. Le comte de Hauenzern conservait sa place, ce n'était pas de la vengeance par conséquent. L'impossibilité de percer ce
mystère le rendit plus piquant encore. Son Altesse sortit trois fois de très-grand matin, et alla examiner les travaux des ouvriers, mais elle ne prononça pas une parole. On remarqua qu'elle était pâle et qu'elle paraissait se soutenir à peine.
Le comte avait essayé de parvenir jusqu'à elle ; il lui écrivit tout aussi inutilement. Il s'imposa la loi, néanmoins, de ne point revoir mademoiselle de Freybergtant que durerait la réclusion delà princesse. Moitié par délicatesse de cœur, moitié par crainte des suites, il resta fidèle à cet engagement. Sa position devenait de jour en jour plus fausse. On ne savait quelle conduite tenir visà-vis de lui. Était-il en disgrâce complète, ou n'était-ce qu'un caprice ? La margrave le conserverait-elle pour amant ! Nul ne pouvait le dire ; et il semblait impossible de tracer un plan de conduite. Les plus fins courtisans se firent celer et se donnèrent pour malades. Dans tous les cas, la précaution était excellente ; pouvait-on se bien porter quand la souveraine ne quittait pas sa chambre !
Cet état de choses dura deux grands mois. On n'avait pas vu, de mémoire d'homme, un événement pareil dans toute l'Allemagne. Ce qui surprenait le plus, c'était la persistance de la margrave à se cacher aux yeux de tous. L'ermite du vieux château vint à deux reprises demander audience ; il fut refusé comme les autres.
Mademoiselle de Freyberg retourna chez ses parents. Quant au comte, il n'osa demander la permission de s'absenter, et encore moins le faire sans les ordres de la princesse. Sa charge devenait illusoire, puisqu'il n'existait plus de cour. Il prit le parti de rester aussi dans son appartement, et ne se montra bientôt pas plus que Sibylle. Les oisifs jugèrent qu'il était piqué au jeu, et ils s'ap-
prêtèrent à un spectacle de plus sur ce théâtre, dont tous les acteurs restaient dans la coulisse.
La majorité du jeune prince approchait. Le bâtiment mystérieux venait de s'achever, les portes en restaient fermées, on n'y transportait aucun meuble, et rien ne se découvrait de ce côté. Tout à coup, au moment où Ton s'y attendait le moins, au moment où Ton commençait à désespérer de voir renaître la cour de Baden, des ordres furent donnés pour une fête.
— La lionne se réveille enfin, s'écria la grande-maîtresse, elle va reprendre son trône et son sceptre. Madame la margrave veut que cette fête dépasse toutes les autres; elle ordonne que les costumes de caractère soient plus brillants mille fois que de coutume. Elle m'a fait écrire d'organiser les quadrilles, de rappeler les filles d'honneur absentes ; et j'ai appris qu'elle avait commandé au tailleur un habit de sultane, sur lequel on doit coudre tous ses diamants. Ce sera magnifique.
— Et avez-vous vu la princesse ? demanda le comte deHauenzern, présent à la déclamation de ce programme.
— Hélas! non. Elle m'a envoyé ses ordres par écrit, je n'ai pas eu l'honneur d'être admise auprès d'elle. Mais enfin cela va finir. Du reste le bal est ordonné pour le jour de la naissance de monseigneur le margrave. Nous fêterons sa majorité.
De ce moment, il n'y eut plus une tête en repos dans tout le margraviat. Les préparatifs de cette fête solennelle, les raisons qui la faisaient donner, le pavillon du parc, la retraite de Sibylle, la disgrâce du comte, on déraisonna sur tout cela depuis la source du Rhin jusqu'à son embouchure ; les principautés braquèrent leurs lorgnettes vers Baden, les margraves et les palatins sollicitèrent des invitations, on en parla même à Versailles.
Toute cette race de principicules me rappelle un fait assez plaisant, arrivé en Allemagne pendant l'émigration. Un de ces roitelets, je ne sais lequel, ou, pour parler plus juste, je Fai oublié; un de ces roitelets, disje, possède, dans ses États de vingt lieues carrées, un port de mer! Vous jugez quelle gloire ! il est susceptible d'avoir une marine et de se défendre, par exemple, contre le prince de Monaco. C'était à l'époque où les puissances européennes, voulant punir les Français révoltés et arrêter leur commerce, convinrent de fermer leurs côtes aux républicains. Ce petit seigneur s'avisa de penser que sa rade allait devenir quelque chose, et calculant sur sa pénurie, il songea à se poser en Neptune.
On réunit le conseil, la cour tout entière, les amiraux et les généraux de terre, et, après une mûre délibération, on convint d'envoyer à Paris un ambassadeur, pour traiter avec les sans-culottes. Les vieilles gens se voilèrent le visage à l'idée d'une semblable bassesse; mais ceux dont les opinions s'avançaient un peu davantage parlèrent de l'intérêt de l'État, de celui du prince, de ses trois mille sujets; enfin le grand maréchal, revêtu des pouvoirs officiels, muni d'un uniforme, de billets de caisse et d'une pancarte de sûreté, se rendit à Paris comme plénipotentiaire.
Le traité ne fut pas difficile à conclure puisque les deux parties y avaient un intérêt certain ; mais la formule de ce traité est certainement ce qu'on peut voir de plus inouï en diplomatie. Il commençait ainsi:
« Le comte de*** s'engage envers la République française à telle, telle et telle chose (les articles relatifs au petit port). » Puis venait de la part des Français:
or La République française est charmée de faire connaissance avec le comte de***, etc.. »
Je crois que si les révolutionnaires pouvaient rire au milieu du sang, ce fut dans cette occasion-là.
Mais revenons à la margrave, car me voilà radotant, mon cher vicomte, et oubliant toutes les règles de Fart qui m'imposent une grande sobriété d'épisodes aussi près du dénoûment de mon histoire.
Je vous dirai donc qu'on ne dormait plus, qu'on ne mangeait plus dans les États de Baden ; et ce fut bien pis encore lorsque, la veille du bal, presque toutes les personnes de la cour reçurent un costume de la part de la princesse. Ils étaient tous admirablement choisis et surtout appropriés au caractère, au visage, aux habitudes de chacun. Mademoiselle de Freybergeut en partage les longs voiles et la robe traînante d'une châtelaine allemande du quinzième siècle, et le comte un habit de chevalier Teutonique se rendant à la croisade. A peine les salons étaient-ils ouverts qu'ils se trouvèrent remplis. On se regardait, on se complimentait, on s'interrogeait surtout. Il y avait près de trois mois que la dernière fête, si brusquement interrompue, sépara cette petite cour. Depuis lors ils s'étaient à peine rencontrés; ils avaient beaucoup à apprendre et beaucoup à deviner.
La beauté de M. de Hauenzern se trouva singulièrement rehaussée par son costume. Les courtisans tirent des conséquences de tout.
— Voilà le comte de Hauenzern en croisé, dirent-ils ? S. A. la margrave s'est travestie en sultane ; ils ne sont certainement plus du même parti. Autrefois, elle en aurait fait Soliman, puisqu'elle se déguise en Roxelane.
Le jeune homme, fort inquiet des suites de tout ceci, préoccupé des desseins de Sibylle, ne salua que de loin mademoiselle de Freyberg, et attendit impatiemment l'arrivée de la souveraine. Elle parut, enfin, belle è
éblouir, entourée d'une suite nombreuse, et si étincelante de pierreries, qu'on pouvait à peine la regarder. A l'aspect du comte, elle se troubla visiblement ; néanmoins, elle lui rendit un signe de tête bienveillant en échange du profond salut qu'il lui adressa.
— Mesdames, dit-elle, à partir de ce soir, je ne danse plus ; c'est au margrave, souverain sans tutelle depuis quelques heures, à ouvrir le bal, Il fera choix de la danseuse qui lui plaira le plus. Cette fête est une sorte de terrain neutre entre les deux âges de sa vie ; il peut se dispenser de l'étiquette, ou du moins lui commander ; demain il lui obéira.
Le jeune prince quitta son siège et fit gracieusement le tour du cercle des dames assises, et le nombre en était restreint. Rien n'est sévère comme la noblesse allemande sur la préséance. Les dames assises, donc se levèrent et attendirent, comme les autres, le bon plaisir de cet enfant couronné. Il rougit beaucoup, sembla embarrassé de son rôle. Enfin, tendant la main à madedemoiselle de Freyberg, il la conduisit au milieu du salon, et le bal commença.
Le comte n'en pouvait croire ses yeux. Non que Wilhelmine ne lui semblât pas assez jolie pour mériter l'honneur qu'elle venait de recevoir, mais la haine de la margrave pour elle lui faisait craindre un piège sous cette distinction.
— Peut-être ne m'aime-t-elle plus! se dit-il pour se rassurer ; alors que lui importe ma fiancée?
Le cœur humain est fait de telle sorte et Famour-propre des hommes a une telle portée que M. de Hauenzern trouva presque autant d'amertume à cette pensée que M. le baron de Spilz, malgré la sainteté de son caractère et de sa profession, en avait trouvé avant lui. Si
Ton cherchait bien au fond de sa conscience, on y sentirait un regret à chaque affection qui nous échappe, lors même que cette affection n'est plus partagée, lors même qu'elle devient incommode, bien plus, quand elle déplaît. Vous voudriez tous être aimés et l'être à votre manière. Il faudrait que Ton vous adorât comme des dieux, sans le dire, en se contentant de le prouver aux instants où vous daignez le permettre, et que, sans oser faire entendre un murmure, on se soumît à vos volontés. Autrefois on rêvait des maîtresses tendres, aujourd'hui on rêve des maîtresses commodes. Jamais siècle n'a eu plus de prétention à la passion que le vôtre, et jamais siècle ne l'a moins comprise, n'en a été plus éloigné ; je dirai mieux, elle est impossible par la jeunesse qui court. La passion suppose toujours une certaine exaltation, une générosité d'âme, un dévouement dont vous êtes incapables. Je ne cesserai de le répéter aux jeunes femmes : Restez honnêtes, car il n'y a pas un homme au monde qui puisse compenser la perte de votre vertu, de votre propre estime et de celle des autres que vous lui sacrifieriez. Mais si enfin vous ne le pouvez pas absolument, si les circonstances vous entraînent, si malgré vous vous suivez la pente dangereuse du vice, n'allez pas vous raccrochera votrecœur, n'allez pas chercher l'excuse d'un sentiment vrai : on ne vous excusera pas et vous serez malheureuse . Ne les aimez pas, tyrannisez- les; forcez-les à ployer, soyez reines, soyez implacables, tenez-les à vos genoux et gardez-vous de les laisser rel ever, car ils vous domineraient alors, et vous auriez la honte de la faute sans en avoir la joie. Pourquoi adorent-ils les courtisanes? Parce qu'elles ne donnent rien, elles font tout payer, jusqu'au moindre sourire, aux dupes avec de l'argent, aux autres
avec des soins, avec de l'amour, avec leur temps : or, c'est ce que ces messieurs estiment le plus cher. Avouez, mon cher Gustave, que je connais bien votre espèce : c'est pour cela que je l'apprécie peu, dans ce temps-ci, bien entendu ; quant aux gentilshommes d'autrefois, je ne pense pas de même. Une époque sans croyance est toujours sans poésie, et c'est là votre position. Je vous attaque sur votre terrain avec vos mots, car Dieu sait que jadis nous ne pensions guère à être poétiques! nous l'étions pourtant, et nous avons fait nos preuves en 93. Ce drame-là vaut tous ceux que vous inventerez, et vous n'aurez jamais de héros aussi héroïques que nous.
On ne se corrige pas à mon âge, et la preuve, c'est que je suis encore sortie de mon histoire. Je vous en demande bien pardon, c'est pour la dernière fois.
La margrave se montra ce soir-là plus aimable, plus affectueuse qu'elle ne l'avait été de sa vie. Elle ne voulut point danser, elle encouragea les autres à le faire, elle donna des éloges à tout le monde, elle distribua de tous côtés des mots charmants; elle se montra la femme la plus séduisante et la princesse la plus adorable. Ses yeux se tournaient fréquemment vers la pendule ; quand onze heures et demie sonnèrent, elle se leva, appela le comte de Hauenzern qui causait avec la dame d'honneur à quelques pas d'elle, et, posant son bras sur le sien, elle l'entraîna vers le balcon, témoin de leur dernière entrevue.
— Comte de Hauenzern, lui dit-elle, il va arriver ce soir des choses auxquelles vous êtes loin de vous attendre. J'ai désiré vous parler une dernière fois. Soyez tranquille, ajouta-t-elle, avec un sourire amer, soy( tranquille, c'est bien la dernière fois. Vous êtes le sei homme de ce monde auquel je voudrais laisser un sou-
LA MARGftAVE. 2GE
venir : vous êtes le seul qui m'ait réellement connue, vous êtes le seul que j'aie véritablement aimé. C'est pour cet amour que toute ma vie est brisée, que mon avenir est détruit. Si vous n'aviez pas changé, c'est-à-dire si* vous ne vous étiez pas trompé, cet amour était assez fort pour me décider à tous les sacrifices , même à celui de mon rang. D'aujourd'hui je l'abdique, d'aujourd'hui je remets entre les mains de mon fils l'héritage de son père, je le dirai cette nuit en face de toute la cour. Quand minuit sonnera, vous serez conduit au bâtiment que j'ai fait construire; là votre sort et le mien seront fixés d'une manière irrévocable. Quelque chose qui arrive, n'oubliez pas, Gustave, que je vous ai bien aimé» Conservez-moi une pensée ; allez, j'ai beaucoup souffert et je me suis lait une grande violence ! Dieu et mon cœur le savent. Rentrez, nous ne nous reverrons plus que devant notre juge. Il y aura là une fiancée et un jeune époux, nous prierons tous ! Ne me répondez pas> suivez les ordres qu'on vous donnera de ma part, et ayez confiance en moi.
Elle prit vivement la tête du comte entre ses mains, l'abaissa jusqu'à ses lèvres, et y posa un baiser ; quand elle fut partie, le jeune homme sentit une larme qui venait d'y tomber et qui glissa sur sa joue. C'était la première quel'altière Sibylle eût laissé voir.
A minuit le maître des cérémonies s'approcha du jeune margrave et lui dit à haute voix :
— Monseigneur, Son Altesse la margrave Sibylle, votre auguste mère, m'a commandé de venir chercher monseigneur et de le conduire, ainsi que toute le cour, dans un lieu qu'elle m'a désigné. Si Monseigneur veut, je suis prêt à exécuter les ordres que j'ai reçus.
Et, s'inclinant profondément, il attendit la réponse é»
prince. Celui-ci, persuadé qu'il s'agissait d'un divertissement nouveau, consentit gaiement à ce que demandait sa mère. On descendit les degrés; on se trouva bientôt dans le parc. La lune brillait, comme si on l'avait conviée à la fête. Les rires, à peine comprimés par le respect, se faisaient entendre de toutes parts. Cette foule bigarrée, éclairée d'une façon étrange par les torches que portaient des laquais, et les lanternes suspendues aux branches, présentaient le spectacle le plus bizarre et le plus inattendu. On se dirigeait vers le pavillon : la curiosité allait enfin être satisfaite. Les personnes qui suivaient de plus près le prince furent tout étonnées de voir le maître des cérémonies frapper à la porte et s'arrêter, après avoir dit quelques mots à Son Altesse.
Cette porte s'ouvrit : un torrent de lumière inonda les jardins. Ce monument, c'était une chapelle. Des chants pieux se faisaient entendre; des prêtres étaient à l'autel. Aux pieds du crucifix une femme, vêtue en pénitente, ses longs cheveux épars sur ses épaules, priait et pleurait; on reconnut la margrave. Quand le jeune prince entra dans le sanctuaire, elle alla vers lui; les chants cessèrent. Toute la cour, entassée dans ce petit espace, se rangea en silence. Sibylle, prenantson fils par la main, s'approcha de la balustrade qui la séparait des assistants.
— Sachez tous, dit-elle d'une voix assurée et sans la plus légère émotion, sachez tous que lamargrave Sibylle de Baden remet entre les mains de son fils le pouvoir qu'elle a exercé en son nom, comme mère et régente. Sachez que voici désormais votre maître et que moi je ne suis plus rien en ce monde. Je viens faire devant vous amende honorable pour mes péchés, je viens vous de-
LA MAÏÏGRAVE. 2G5
mander pardon du scandale que je vous ai donné pendant tant d'années, et vous rendre témoins de l'expiation que j'ai choisie. A dater d'aujourd'hui, voilà mon asile ; à dater d'aujourd'hui je ne sortirai plus de cette retraite. D'ici je puis voir ce palais, que j'ai bâti dans mes jours de folie, et je n'y rentrerai jamais. Je ne suis pas digne d'être admise dans aucun ordre religieux, je n'oserais me mêler parmi les épouses du Christ; je vivrai seule. Lesportes de cet oratoire demeureront toujours ouvertes, les habitants de ce pays pourront être témoins cfe la pénitence imposée à celle dont le faste et les débordements les étonnèrent si longtemps. Mais avant de quitter tout à fait le monde, je veux accomplir un acte de justice. Je vous prie, Monseigneur, d'ordonner au comte de Hauenzern et à la baronne de Freyberg d'approcher de l'autel. Trouvez bon, je vous en conjure, qu'ils reçoivent en notre présence labénédiction nuptiale. C'est moi qui ai retardé leur bonheur, c'est à moi de le conclure.
En disant ces mots, l'étrange créature s'agenouilla de nouveau. Après le mariage des deux amants, elle se fit couper les cheveux, elle prononça une formule de vœux qui n'était pas celle des religieuses, et, se relevant aussi majestueusement que sur les marches de son fauteuil ducal, elle congédia la cour d'un geste. Seulement elle retint le comte en arrière et lui dit à voix basse :
— J'ai tenu ma promesse, vous allez être heureux. Je n'ai plus qu'une chose à vous demander. Envoyez ici chaque jour votre femme, je veux la voir. Quant à vous, Gustave, recevez ici mes derniers adieux : tout est fini entre nous sur la terre, nous ne nous retrouverons plus que dans le ciel. Mais vous savez maintenant jusqu'où je vous ai aimé.
Elle tint parole. Elle se renferma dans cette espèce de tombeau que vous connaissez. On y montre encore la discipline et le cilice dont elle fit usage ! Tune et l'autre sont teints de sang. Son lit était une planche; elle ne avait que de racines; elle n'avait d'autre siège qu'une escabelle de bois. Cependant le plus affreux de ses supplices, à mon avis, ce fut de voir tous les jours sa rivale, de lui faire raconter les détails de son bonheur, de retourner ainsi le fer dans la plaie saignante de son âme ; ce fut de ne plus apercevoir, même de loin, l'homme qu'elle avait chéri jusqu'à lui sacrifier sa jalousie; ce fut d'avoir sans cesse devant les yeux les lieux où elle fut heureuse, et de se retrouver seule si près et si loin de tout ce qu'elle avait aimé. Les tortures morales sont bien plus vives que les tortures physiques ; le chagrin est un chevalet plus cruel que celui du bourreau. Elle vécut ainsi plusieurs années et mourut. Le baron de Spilz la visitait souvent, afin qu'il ne manquât rien à l'expiation : Wilhelmine, c'é tait le regret; le baron, c'était le remords 1
fc
— Madame la duchesse de Lostanges! annonça un domestique à la porte d'un tout petit salon : la femme qui Foccupaitse leva vivement. Il y avait une grande dissemblance entre la visitante et la visitée. L'une était vieille, contrefaite, flétrie; Tau tre était jeune, brillante de grâces et de santé : pourtant toutes deux semblaient émues, et il y eut un long moment de silence après les compliments d'usage. Enfin la duchesse parla la première.
— Madame, dit-elle, vous devez être étonnée de me voir; mon billet de ce matin, tout en vous annonçant ma visite, ne vous en aura pas révélé le but. Daignez me prêter un instant d'attention, et surtout pardonnez-moi le mal que je vais vous faire. Je ne vous ai jamais rencontrée, néanmoins je vous connais beaucoup; je sais combien votre âme est noble et grande, je sais qu'au milieu des séductions vous avez résisté à toutes, excepté à une seule. Ne rougissez pas, la mère d'Edmond peut-elle vous en vouloir d'avoir distingué son fils ? C'est une faute aux yeux des autres ; aux miens, c'est un charme de plus. Je l'aime tant, mon fils, que je comprends combien vous l'aimez. Pauvre jeune femme, vous l'aimez! N'est-ce pas que je suis bien cruelle de venir vous demander le sacrifice de cet amour? Oh ! pourquoi n'êtes-vous pas libre î
Avec quel bonheur je vous nommerais ma fille, vous qui lui avez donné tant de joies, vous qu'il a choisie, chère madame de Change, chère Isabelle ! Levez-vous, ne me regardez point ainsi, vous «l'effrayez.
La duchesse passa son bras autour de la taille de madame de Change, elle Fappuya sur son fauteuil ; Isabelle ne fit aucun mouvement, elle essaya de parler.
— Mon Dieu, Madame, que me voulez-vous ? Ne me faites point attendre, ou je n'aurai plus la force de vous écouter.
— Et moi, je n'aurai plus celle de vous torturer; à présent que je vous ai vue si malheureuse, il me faut mon cœur de mère pour m'en donner le courage. Encore une fois, pardon ! Pardon surtout de mon brusque début ! Je vous ai parue bien dure, je ne suis que franche; j'ai toute confiance en votre générosité : allons ! remettez-vous, écoutez-moi. La position d'Edmond, la mienne, vous sont connues. Son père suivit le torrent de la révolution ; il expia cette erreur par dix années d'exil, et mourut presque dans la misère sur le sol étranger. Mais la cour se souvient du hardi gentilhomme qui lui résista à l'Assemblée des notables. Ni mon fils ni moi n'obtenons rien d'elle, à peine avons-nous de quoi vivre ; le duc de Lostanges ne soutient à peu près son rang qu'à l'aide de la plus stricte économie. Il se présente un moyen de sortir de cette position pénible : ce moyen, c'est un riche mariage, c'est un mariage de faveur : s'il se fait, Edmond peut prétendre à tout ; une vaste carrière s'ouvre devant lui : ses talents enfouis dans la disgrâce se révèlent aux yeux de tous...
— Eh ! Madame, que m'importe ce mariage ? Pourquoi venir me l'annoncer ainsi 1 Le duc vous en a-t-il chargée? a-t-il craint mes larmes, qu'il ait trahi le secret
de ma vie ? ou bien tient-il si peu à moi, qu'il ne me juge pas digne d'une dernière marque d'égards ?
— Lui, Edmond ! il ignore ma démarche ; et si je suis venue à vous, c'est comme à ma seule espérance. Il refuse, il ne veut pas d'une fortune qui l'éloignerait de vous; il a respecté votre nom, jamais il n'est sorti de sa bouche.
Madame de Change n'écoutait plus. Ivre de joie et de reconnaissance, elle baisa la main de la duchesse :
— Il a refusé, mon Edmond, il a refusé pour moi ! Oh ! répétez-le ! Oh ! que je vous remercie ! J'en étais bien sûre qu'il ne m'abandonnerait pas, mon noble ami ! Mon Dieu, et comment payer ce moment ?
Madame de Lostanges n'arrêta pas cette joie; elle la laissa s'épancher, et ne la partagea pas. Son coup d'œil triste et froid pénétra Isabelle jusqu'au fond de l'âme ; elle n'osa le supporter.
— Hé bien reprit-elle, Madame la duchesse, que puisje faire ? Edmond ne veut pas se marier, il est son maître, il est libre...
— Je croyais que vous l'aimiez davantage, interrompit la mère ; je croyais que votre passion d'amante pouvait se placer à côté de mon dévouement maternel. Puisque vous ne me comprenez pas, je vous avais mal jugée ; je n'ai plus rien à faire ici : vous n'êtes qu'une femme ordinaire, l'avenir de mon fils est perdu ! Adieu !
— Oh ! Madame, Madame, par pitié, un mot encore ! Vous veniez me demander de renoncer à lui, vous dites que c'est pour son avenir: quand j'y consentirais, le voudrait-il? Croyez-vous qu'il me quitte au premier mot, et qu'il me suffise de lui dire: Va-t'en !
— Non, il ne vous quittera pas. Mais vous, ne pouvezvous pas le quitter ?
— Moi, oh! jamais.
— Quoi ! pas même pour son bonheur ?
— Pour son bonheur ! le quitter, non ; mais je puis mourir.
— Mourir ï oh ! vous avez une terrible imagination ! Mourir à votre âge , quand l'avenir vous reste ! Croyezmoi, ne désespérez de l'avenir que lorsque vous serez vieille : jusque-là, c'est le dieu des femmes; il leur rend tout ce que le passé leur a pris. Youlez-vous devenir ma fille chérie, la sœur d'Edmond? le voulezvous?
— Madame, vous êtes femme, vous êtes mère; si l'on venait vous dire que votre fils, qui vous est si cher, il faut le donner à une autre; qu'il ne sera plus votre enfant, mais celui d'une autre ; qu'il ne vous aimera plus; qu'il en aimera une autre, vous prendriez votre Edmond dans vos brasj et vous défieriez l'univers de venir l'en arracher. Pourtant, après il vous resterait une fille que vous adorez ; vous seriez toujours la duchesse de Lostanges considérée, respectée de tous, entourée d'amis et de flatteurs. Cet Edmond, c'est Dieu qui vous l'a envoyé; vous l'avez accepté, vous ne l'avez pas choisi... Moi, savez-vous ce que je lui ai sacrifié ? Pour lui, j'ai consenti à m'entendre nommer infâme; pour lui, j'ai laissé salir le nom de mon mari qu'il m'avait remis sans tache, et que je lui rendrai souillé; pour lui, j'ai rougi devant ma famille : bien plus, devant ma conscience ! Le jour où je l'ai vu pour la première fois, j'ai dit : Il sera mon maître ; il l'est devenu. J'ai oublié tout ce que j'avais connu avant lui, j'ai versé plus de larmes qu'il ne m'a donné de baisers; lorsque cet amour, qui est ma plus belle parure, cet amour qui me couvre à mes yeux, à ceux du monde, me sera enlevé, je paraîtrai t Me que je suis réellement, une pauvre femme déshono ?ée, avi-
lie, sans force, sans vertus, sans soutien. Enfin, Madame, j'ai trompé pour mon Edmond; j'ai trompé! c'est un crime, n'est-ce pas? ce crime nous attache l'un à l'autre, nous ne serons pas séparés ; je ne donnerais pa^ un de ses cheveux pour toutes les fortunes du globe. Allez, Iaicsez-moi; vous n'obtiendrez rien, je ne veux pas...
— Mon Dieu, que cette femme est aveugle ! s'écria la duchesse en joignant ses mains : vous aimez mon fils comme une folle, il vous aime de même aujourd'hui; il refuse la plus belle position, c'est tout simple : dans quelques années, dans quelques mois peut-être, il s'en repentira, il se détachera de vous, il vous rejettera, il viendra tous accabler de reproches; et que répondrez-vous à ces mots: Vous avez brisé mon existence! Sans vous, je serais riche, je serais à ma place ?
— Oh ! jamais il ne dira cela ; jamais, Madame.
— Il le dira, il le pensera du moins. Alors plus de repos ni pour vous ni pour lui ; vous vous séparerez emportant le remords et la haine. Cet amant, à qui vous vouliez donner toute votre vie, deviendra votre ennemi : avez-vous vu beaucoup de liaisons comme la vôtre finir autrement ?
La comtesse ne répondit pas : elle écoutait les yeux fixes, les mains en avant, comme pour repousser une horrible vision ; madame de Lostanges se rapprocha d'elle, et continua en lui caressant le front.
— Au lieu de cela, vous serez pour lui une affection unique... comme moi. Si l'homme n'a qu'une mère, il ne trouve aussi, je crois, qu'une fois en sa vie un amour comme le vôtre.
— 0 mon Dieu, s'écria la jeune femme en se levant tout à coup, mon Dieu, donnez-moi de la force !...
Ses regards se portèrent vers le ciel, puis ils se repo-
sèrent sur tous les meubles de l'appartement, ils parcoururent jusqu'aux moindres détails; une larme coula sur sa joue, ses lèvres s'ouvrirent et se fermèrent plusieurs fois; enfin, elle parla si lentement et si bas qu'on l'entendait à peine.
— Je consens à tout, Madame , son bonheur a toujours été mon unique bien; je briserai son cœur, je le détacherai de moi, je le conduirai à l'autel, après je serai libre, n'est-ce pas? Mais si vous tenez à l'attachement de votre fils, tâchez qu'il n'apprenne jamais ce qui vient de se passer, car il ne vous pardonnerait pas. Maintenant laissezmoi, je veux être seule; faites en sorte qu'Edmond ne vienne pas aujourd'hui, j'ai besoin de retraite : adieu, madame la duchesse.— Oh! si vous n'étiez pas sa mère !...
Madame de Change resta enfermée, comme elle l'avait annoncé, jusqu'au lendemain. Que fit-elle pendant ces longues heures ? personne ne le sut ; et Dieu me préserve de soulever le voile qui cacha tant de douleur! Quand elle demanda ses chevaux en se levant, sa femme de chambre resta stupéfaite : une maladie ne l'eût pas changée davantage. Mais depuis ce moment elle ne démentit pas une seconde sa courageuse résolution. Elle fit des emplettes jusqu'au dîner : M. de Lostanges vint à son heure accoutumée, il ne la trouva pas ; c'était la première fois depuis quatre ans. Le soir, elle arriva au bal se soutenant à peine; néanmoins sa parure était éblouissante, son sourire doux et gai comme celui d'une femme heureuse. Edmond s'approcha d'elle, il chercha en vain à son côté le bouquet qu'il lui avait envoyé, et pour la première fois aussi elle ne le portait point.
— Vous avez donc bien couru ce matin, Madame? lui dit-il tout haut. — Isabelle, où est notre bouquet ? ajoutat-il à voix basse.
— Je l'ai oublié sur ma toilette.
Et lui jetant cette réponse, elle se précipita vers la contredanse.
Le duc n'en pouvait croire ses oreilles; il était si accoutumé à une tendresse de tous les instants, à une délicatesse de sentiment qui ne négligeait rien, pour qui rien n'était perdu, qu'il s'était endormi au milieu du bonheur sans songer qu'il n'était point éternel. Une idée de jalousie traversa son imagination ; il la chercha : elle dansait et riait, elle s'efforçait de plaire aux hommes qui l'entouraient; son sacrifice était entier, elle avait résolu de l'accomplir : je ne crois pas qu'on puisse souffrir davantage; il n'y a que les femmes passionnées pour avoir ce courage-là... Plusieurs jours se passèrent de la sorte. Ce furent d'abord les petites choses, comme le bouquet. Souvent renouvelées, elles portèrent coup; il se plaignit, elle plaisanta. Les querelles se multiplièrent, les raccommodements devinrent moins tendres ; jamais coquette fatiguée de son jouet ne le repoussa avec plus d'art.
Un soir, assise sur un canapé, elle recevait nonchalamment les hommages de quelques jeunes gens ; Edmond jouait avec son éventail; elle le lui demanda, il se baissa vers elle :
— Vous êtes bien belle! aujourd'hui, Isabelle, et vous ne me regardez pas ! Est-ce que ce n'est plus pour moi que vous êtes belle?
Cette voix aimée la fit tressaillir ; cet éloge que dans ses jours de bonheur elle recueillait au fond de son âme, elle le repoussa.
— Je suis belle, répliqua-t-elle comme étourdiment ; mon cher duc, vous dites toujours la même chose.
— Isabelle, Isabelle, vous ne m'aimez plus!
Elle se leva, car aucune puissance ne l'eût em-
pêchée de se trahir si elle fût demeurée davantage^ Pendant ce temps la duchesse ne perdait pas son piaf de vue. La tristesse d'Edmond lui apprit que madame d( Change avait tenu sa promesse ; elle ne l'interrogea pasj mais elle montra qu'elle le devinait : ses manières étaient plus insinuantes, ses soins plus touchants. Elle lui adressait de ces mots que le soupçon accueille, puis elle lui montrait le sein de sa mère comme un refuge ; ensuite les joies domestiques, l'amour d'une jeune fille que le monde n'a pas corrompue : pas un mot de richesses et d'honneurs; elle connaissait assez son fils pour savoir qu'il fallait pour lui entourer de fleurs les hochets de l'ambition, et non pas les dorer. Peu à peu le duc sortit moins seul ; il consentit même à l'accompagner chez mademoiselle de Sery, dont il avait refusé la main. C'était beaucoup, sans doute ; mais un mot, un regard de la comtesse eussent renversé cet échafaudage de projets.
Dans une grande fête, madame de Change se trouva près de sa jeune rivale; elles rougirent en se regardant. Bientôt le duc s'approcha : piqué de l'indifférence d'Isabelle, il essaya de ranimer sa passion par l'indifférence ; après un froid salut, il ne s'occupa plus que de mademoiselle de Sery : toutes ses galanteries, toute son amabilité lui furent adressées ; se tournant vers madame de Change, il lui dit :
— Quelle délicieuse personne ! ne trouvez- vous pas, Madame ?
— Oui, répondit l'infortunée en prenant son lorgnon et fixant d'un air distrait la robe d'une femme ; oui, elle fera une belle duchesse.
Quoi ! pensa Edmond, pas un regret, pas la moindre émotion ; oh ! c'est fini, je l'ai perdue !
— Demain, ajouta-t-il, demain je veux vous parler ;
soyez seule à trois heures, je le veux, vous dis-je, j'en ai le droit. Si vous avez oublié, je m'en souviens encore ; et tout ceci doit finir bientôt, je l'espère, ou j'y succomnerai. Le lendemain, à trois heures, il arriva, lui, pâle et défait, les yeux caves, lesWvres décolorées; elle, froide et belle, le visage animé et le maintien ferme. Depuis bien des jours elle prévoyait cette crise, et s'y était préparée. M. de Lostanges avait passé la nuit à arranger ce qu'il devait dire, à composer ses phrases ; il se croyait sûr de lui : en l'apercevant, il ne se rappela qu'elle ; se jetant sur sa main, il la couvrit de pleurs :
— C'en est donc fait, Isabelle, je ne suis donc plus votre amant, vous m'avez rejeté comme un importun, vous ne ne m'aimez plus ! Oh ! mon Dieu, j'en mourrai ! Rendezmoi .non bonheur, rendez-moi ma vie ! Vous savez bien ce que je souffre; mais vous n'avez plus de cœur, vous n'avez plus de pitié. Qui vous a changée ainsi, dites? Que vous ai-je fait? que voulez-vous de moi ? Mais répondez un mot. Oh ! que ce soit vous qui parliez, vous, et non cette femme qui me torture depuis deux mois. Vous !...,
Edmond releva la tête.
— Quoi ! rien, s'écria-t-il. C'est vrai, vous ne m'aimez plus. Oh ! je ne le croyais pas, vous ne m'aimez plus... vous ne m'aimez plus!...
Elle sentit que le moment était décisif, et recueillant toutes ses forces, elle dit d'une voix émue :
— Non, je ne vous aime çlus; reprenez votre liberté et soyez heureux, je vous rends vos serments.
Il répéta seulement après elle : Je vous rends vos se»ments, je ne vous aime plus ! Oh ! mon Dieu !
Et ses larmes tombèrent à torrent; sa poitrine sembla se briser, il jeta des cris de désespoir à attendrir un marbre * Isabelle n'y résista pas.
— Tu le savais bien que je ne t'aimais plus, s'écriat-elle, tu Favais dit toi-même.
— Oh ! oui, mais tu ne l'avais pas dit encore, toi !
Il n'y eut point de promesse, point d'avenir qui pût l'empêcher de se précipiter dans ses bras ; ils délirèrent ensemble : ils ne parlaient pas, ils s'entendaient de nouveau rien que par cette étreinte passionnée.
Edmond n'avait plus de soupçons, Isabelle n'avait plus de courage.
Ces heures passèrent vite, et bientôt l'image de la duchesse apparut à sa victime ; elle comprit qu'elle avait en un instant perdu des siècles de douleurs. Edmond voudrait une explication : quelles raisons lui donner? Et d'ailleurs n'avait-elle pas promis de se sacrifier ! et cette promesse faite à la fortune de son amant n'était-elle pas sacrée ? Après mille combats, convaincue qu'une seconde entrevue devenait impossible, elle écrivit ; sa lettre courte et glaciale brisait ces liens renoués à peine : elle ne donnait point de motifs, elle ne faisait pas de reproches; quelques regrets, quelques expressions d'amitié, voilà tout.
Y a-t-il rien d'affreux comme de perdre ce qu'on aime ? La chaîne est rompue, mais les anneaux restent : ces souvenirs qu'on endort en chantant se réveillent à nos cris : un mot vous retrace le passé si beau, si plein d'espérances et de charmes, et ce même mot couvre l'avenir d'un voile de deuil ! On ne croit plus à rien, on n'a plus d'illusions, ou du moins on ne s'en crée plus que d'amères. C'est une vie désenchantée, c'est une âme flétrie, c'est un ange à qui l'on a coupé les ailes et qu'on attache à la terre. Edmond ressentit tout cela ; il relut vingt fois la fatale missive. Il chercha vainement un rayon d'espoir, tout était fini ! La duchesse, dont
Tœil ne le quittait pas , devina qu'elle avait triomphé.
— Mon fils, lui dit-elle, vous êtes cruellement triste ; est-ce que vous ne songez pas à votre mère ? N'y a-t-il que cette femme au monde pour vous ?
Elle n'avait point encore abordé ainsi la question sans détour. Le duc ne la repoussa pas, il avait besoin d'épancbement : .
— Vous ne savez pas ce que je perds, ma mère; vous ne comprenez pas ce que c'est qu'une liaison de quatre ans qu'on a crue éternelle ,et qui vous échappe quand on voudrait la retenir au prix de son sang !
— Tout change ici-bas, mon Edmond.
— Oui, tout, mais elle ! elle ne devait pas changer, ma mère ; je l'avais choisie. J'avais placé en elle toutes mes espérances, j'oubliais près d'elle les chagrins de ma position. C'était plus que ma maîtresse, c'était mon amie, c'était moi, je ne vivais qu'en elle. Vous m'êtes bien chère, ma mère, vous ne me consolerez pas d'elle. Je ne puis rendre ce que j'éprouve, ce n'est point une douleur connue ; me voilà jeté seul au milieu des hommes, indifférent à tout, sans passion, sans volonté, sans cœur: elle a tout gardé ; je n'ai pas le moindre désir d'apprendre pourquoi elle m'abandonne. Elle m'abandonne, et cela me suffit ; le reste ne m'importe pas. Il y a des instants où je crois que je ne serais pas jaloux !... Ma mère, oh ! ma mère, il est donc vrai que je l'ai perdue ?
— Hélas ! se dit la duchesse, l'aurais-je rendu si malheureux sans le vouloir?... fi
Cette conversation se renouvela souvent, chaque fois madame de Lostanges se rapprochait de son but ; enfin, elle osa risquer la proposition : à sa grande surprise, elle ne fut point repoussée.
— Tout ce que vous voudree, ma mère, lui répondit
son fils, arrangez tout, qu'est-ce que cela me fait?
La duchesse ne se le fit pas répéter; huit jours après, Paris retentissait de ce brillant mariage.
Au milieu de ces oisifs, il y avait un être dont les souffrances étaient atroces, une faible créature courbée sous le poids de ses maux. On ne l'ignorait pas, et chacun vint jouir de son supplice : cette barbarie réleva audessus d'elle-même. Mademoiselle de Sery reçut sa visite au nombre des premières ; pas un muscle de sa physionomie n^ changea quand elle félicita la future duchesse. Elle se contint même devant la douairière; un regard seulement lui dévoila toutes les plaies de son âme. « Cette femme est sublime, » murmura l'ambitieuse. Le jour fixé pour la cérémonie arrm : Saint-Thomas d'Aquin se remplit d'une foule élégante, chacun voulut voir ; il y avait double attrait, une noce d'abord et puis cette pauvre ^hère comtesse y serait-elle? aurait-elle la /orce de se contenir? On tremblait qu'elle ne fit une scène ; mais il fallait assister à cela ; quand elle parut, tous les yeux se fixèrent sur elle. Elle ne s'en intimida pas ; sa toilette, du meilleur goût, ne laissait point de prise à la critique. Pas une épingle qui ne fut à sa place, rien de ce qui indique le désordre des passions. Il y avait de quoi désespérer les curieux. Les mariés s'approchèrent de l'autel ; à ce moment madame de Change quitta sa place, et prit une chaise aux côtés mêmes de madame de Lostanges.
— C'est mon droit, Madame, lui dit-elle à l'oreille ; sans moi, il ne serait pas là. Écoutez, je pars ce soir, je réclame de vous quelques minutes d'entretien.
— Après la messe, répondit la duchesse.
— Ce n'est pas tout, la femme d'Edmond doit y assister. Soyez tranquille, ajouta-t-elle vivement, je ne gâte-
rai pas mon ouvrage. Me promettez-vous qu'elle y sera ?
— Je vous le promets.
Le prêtre interrogeait alors Edmond :
— Prenez-vous cette femme pour épouse ? Il hésita, on répéta :
— Oui, répondit-il.
Isabelle priait avec ferveur, ses yeux ne quittaient point le tabernacle. Un condamné à mort presse ainsi le crucifix sur sa poitrine. Ce furent ensuite des compliments, des propos interrompus, des éloges, des questions, enfin tout ce bruit si fatigant pour l'être qui souffre et qui doitsouifrir seul. Avant d'arriver à cette conversation si demandée, il fallut essuyer tout cela. Quand le dernier témoin fut retiré, quand on n'entendit plus les voitures qui venaient de quitter l'hôtel, la duchesse entraîna sa belle-fille vers sa chambre, où les attendait Isabelle. En les voyant entrer elle se leva ; mais, trop faible pour se soutenir, elle se laissa retomber. La jeune duchesse la salua froidement, et fit un pas vers la porte ; visiblement elle savait tout.
— Attendez, Madame, attendez ! s'écria madame de Change, ne me fuyez pas, je ne vous retiendrai pas longtemps. Vous voyez dans quel état je suis, je pars ce soir; c'est un adieu que je vous adresse et quelques conseils, si vous voulez bien les recevoir. J'aurais désiré qu'on vous cachât le passé, on ne l'a pas fait; il faut que vous ayez votre part de chagrins. Pourtant soyez tranquille, votre mari vous appartient sans retour; j'ai abandonné mes droits, ils doivent, se taire devant ceux que Dieu vient de vous donner. Mais au nom de ce que vous avez de plus sacré, rendez-le heureux; ne lui parlez pas de moi, c'est un souvenir pénible. Qu'il m'oublie, entendez-vous, enfant; et pour cela vous avez bien à faire, car
je l'ai bien aimé ! Suivez-le dans sa pénible et gloreiuse route. Vous venez de lui ouvrir la porte des honneurs, franchissez-la avec lui et ne le quittez jamais. Dans ses douleurs, vous le consolerez ; que votre sein soit prêt à recevoir sa tête fatiguée, que votre main essuie la sueur de son front. Soignez-le comme une mère soigne son premier-né; veillez sur cette âme ardente; gardez-le, couvrez-le de votre œil pour le garantir des traits de Fenvie. Ensuite vous pourrez dire : Je suis la plus heureuse des femmes ! Vous pourrez vous humilier devant lui, si grand et si noble, sans être moins grande et moins noble que lui. Quelle mission que la vôtre ! J'ai essayé de la remplir, je la comprenais tout entière : je me suis brisée contre les obstacles. Dieu l'a voulu ainsi. Puisse-t-il vous bénir, vous donner de longs jours! Je n'ai pas votre bonheur à lui demander, il a tout fait pour cela : vous êtes la femme d'Edmond !... Et vous, ma dame la duchesse, gardez bien votre secret, vous en comprenez l'importance. Me voilà libre, n'est-ce pas? Adieu, ne vous attristez pas, c'est un .beau jour pour vous! Adieu!
Le soir on dansait à l'hôtel de Lostanges; à la même heure, madame de Change quittait Paris. Huit jours après, on apprit qu'attaquée d'une maladie aiguë, dans une de ses terres, elle avait succombé en peu d'heures.
Edmond ne la pleura pas, il n'avait plus de larmes. Plus isolé que jamais, il chercha une distraction dans les affaires politiques, et il la trouva. Un homme trouve toujours les consolations qu'il cherche.
Vingt ans après, la duchesse de Lostanges venait de mourir ; au moment de fermer les yeux, elle avait remis une clef à son fils devenu ministre des relations extérieures en lui disant :
— Il faut que justice soit faite. Quand je ne serai plus, vous ouvrirez ma cassette ; vous seul, entendez-vous t Vous prendrez connaissance des papiers qu'elle renferme. J'espère que ce secret ne vous fera pas maudire ma mémoire, l'expérience a prouvé que j'avais raison.
Ces paroles retentissaient aux oreilles d'Edmond ; il était debout au pied du lit de sa mère, contemplant sa froide dépouille, y cherchant encore un reste de vie. L'heure sonna et le rappela à lui-même ; avant de quitter la chambre il chercha le coffret désigné, et, l'appuyant sur une table, il l'ouvrit. La première chose qui frappa ses regards, ce fut sa propre écriture ; une multitude de lettres de lui, portant un nom oublié depuis long- temps; son portrait, et puis un paquet volumineux de la main d'une femme, adressé à la duchesse de Lostanges : il trembla de tous ses membres en en touchant l'enveloppe.
— Isabelle ! dit-il ; oh ! que vais-je apprendre !... Il lut ce qui suit :
« Vous voilà bien heureuse, madame la duchesse ;
parvenue au comble de vos vœux, il ne vous en reste plus à former. Pardonnez-moi de troubler votre joie ; dans un testament on peut tout dire, et ceci est un testament, car bientôt je n'existerai plus. J'ai voulu une dernière fois ouvrir mon âme, une dernière fois parler de lui ; il n'y a que vous qui puissiez m'entendre. Aussi bien c'est vous qui me tuez, et la victime a peut-être le droit de se plaindre à son bourreau. Oui, lorsque je vous promis de vivre pour être son amie, pour voir ma place usurpée par une autre, je présumai trop de mes forces. Elles sont épuisées, je n'en puis plus; il me faut du repos, je vais le demander à la tombe. Oh ! Madame, que le ciel ne vous punisse pas; mais vous avez été bien
cruelle. Je l'aimais tant, je Faime tant encore ! Et lui m'aimait aussi; si j'avais fait un signe, à l'autel même il abandonnait sa fiancée, il me revenait, et nous ne nous serions plus quittés. J'ai résisté à cette tentation, mon sacrifice était accompli : seulement je résolus de mourir; j'étais libre alors, Madame, vous n'aviez plus rien à exiger, le marché était conclu. Mon mari, mon vieux et respectable mari, que je vénère comme le père le plus tendre, m'a laissée partir sans défiance ; j'ai témoigné le désir de venir ici, il ne s'y est pas opposé. M'a-t-il jamais contrariée ? Je me prosterne devant son souvenir, je lui demande pardon de ma vie et de ma mort ; il ne saura pas que je me suis tuée, il croira, comme tous que j'ai succombé à une maladie : tous, même Edmond! Madame, il vous rejetterait loin de lui; son avenir, poui lequel je meurs, serait décoloré. Oh ! qu'il ne l'apprenne ni à présent, ni plus tard. Qu'il flétrisse ma mémoire du nom d'infidèle, qu'il ne songe point à moi, plutôt que de lui coûter une larme; je lui en ai déjà assez fait répandre. Je ne conçois pas mon courage; je l'ai vu à mes pieds me redemandant son Isabelle, je lui ai dit que je ne l'aimais plus, et j'ai résisté à ces épreuves. Oh ! c'est que mon amour était immense ! Une fois, une seule fois, je me suis trouvée faible, alors j'ai cessé de le voir. — S'il était là ! Oh ! mon Dieu ! que je l'aperçoive seulement, que j'entende sa voix, une minute encore de joie avant l'éternel oubli ! Madame, je vous le confie, vous me répondez de son bonheur, vous m'en répondrez au tribunal où je vais vous attendre ; si vous m'avez trompée, n'espérez pas de pitié : l'être souverainement juste me chargera de votre châtiment. Je vous renvoie tout ce que je tenais de lui. Vous apprendrez en lisant ses lettres l'histoire d'une liaison que vous avez rompue ; vous verrez comme il me
chérissait, vous verrez quelle confiance sans bornes nous avions l'un en l'autre. Adieu : s'il parle de moi, ne le détrompez pas ; Dieu et moi nous lui apprendrons tout quand il nous rejoindra : veillez sur lui, sur sa jeune femme. Oh! pour prix de tant de maux, j'obtiendrai de la miséricorde céleste d'être leur ange gardien ; elle ne me punira pas de m'ôter une vie que je ne puis supporter : d'ailleurs, je souffrirais bien l'enfer pour lui ! Adieu. »
A près avoir terminé sa lecture, Edmond restalongtemps plongé dans la réflexion ; ses regards se portaient du cadavre à la boîte ; il semblait peser les droits de ces deux femmes. Enfin, une larme tomba sur le papier, une larme unique que la pauvre Isabelle eût recueillie comme un bienfait ; c'était l'expression la plus vraie du désespoir.
— Admirable créature, s'écria-t-il, personne ne m'a aimé comme toi !
En ce moment un valet de chambre frappa à la porte :
— Le roi demande monseigneur, dit-il.
Cet ordre, répété deux fois, ne voulait point de réplique. M. de Lostanges se leva, jeta les papiers dans la cassette, baisa la main de celle qui fut sa mère, et se rendit aux Tuileries. Il s'agissait d'une négociation diplomatie de la plus haute importance. On ne laissa pas au ministre le temps de se reconnaître et l'impression reçue s'effaça peu à peu au milieu de ces graves intérêts ; il ne donna que des regrets bien rares à celle qui lui avait donné sa vie.
L'homme passionné avait fait place à l'ambitieux ; il n'y avait plus rien dans cette âme qu'une sorte de philanthropie d'amour-propre, qui consiste à essayer le bonheur du peuple et à laisser mourir de chagrin ceux qui nous sont dévoués. C'est avec cela qu'on fait des légis-
lateurs et les apôtres de doctrine. Tout dans la tête, et dans le cœur un abîme immense où Ton ne jette que des trophées et des couronnes.
Tel était Emond à cinquante ans. Plus tard, quand il fut appelé à répondre de sa vie, il lui sembla voir une forme légère voltiger au-dessus de sa couche. Ses frais souvenirs d'amour se réveillèrent, il prononça le nom dTsabelle, et mourut le sourire sur les lèvres, en pensant qu'il allait la rejoindre. C'est que, près du dernier passage, les impressions du monde se taisent, Dieu nous parle, et quel est le langage de Dieu si ce n'est l'amour!