‹ Le fruit défenduChapitre 2 sur 11 · LE PANIER DE CERISES · texte numérisé non relu

LE PANIER DE CERISES

J'étais sorti pour me promener ; je laissais flotter les rênes sur le cou de mon cheval, et je m'abandonnais à la rêverie que m'inspiraient les sites dont j'étais environné. Je reportais mes regards vers ma patrie, je songeais à ma mère, dont les vœux sans doute m'avaient suivi au milieu des périls ; je songeais à elle, que j'avais quittée pour cette guerre lointaine, et mes yeux se remplissaient de larmes. Rien n'était plus sauvage que les lieux où je me trouvais, rien ne parlait davantage à la mélancolie. De hautes montagnes, un ravin coupé par des rochers, un torrent invisible, dont le bruit se faisait entendre, c'était un paysage pour Salvator ; il y eût placé des brigands, et sans doute plus d'un crime y avait été commis.

Dans un détour de la route, j'aperçus une croix, et auprès d'elle deux gracieuses figures d'enfant. Ils étaient assis, un panier de cerises entre eux deux, et ils semblaient se quereller doucement. Je m'arrêtai.

J'ai toujours aimé l'enfance, j'ai toujours envié cet âge ; je considérais ces visages calmes et innocents avec le même sentiment qu'inspire le portrait d'une personne qu'on a beaucoup aimée et qui n'est plus. Ils part laient de leurs fruits.

30 LE FRDIT DÉ U.

— Je veux les belles, disait le plus grand, c'est moi qui les ai cueillies, elles sont à moi.

— Oui, mais tu m'as promis de partager, c'est pour cela que j'ai apporté la corbeille jusqu'ici.

Ils m'entendirent, et ma présence les mit d'accord. Ils accoururent vers moi ; les boutons de mon uniforme qui brillaient au soleil attirèrent leurs regards ; ils les admiraient avec curiosité, et, par un mouvement spontané, ils m'offrirent leurs cerises. Je tirai une pièce de monnaie de ma poche; j'allais îa leur présenter lorsqu'en levant les yeux je distinguai une inscription sur la croix :

« Passants, priez pour l'âme d'une pauvre fille, victime .« de l'amour et de la jalousie. »

Je supposai qu'il y avait une légende sur ce vallon solitaire, et je m'adressai aux jeunes garçons pour la connaître.

— Je te donnerai cet argent, dis-je à l'un d'eux, si tu veux me raconter l'histoire de ce meurtre. La sais-tu ?

— Oh ! oui, Monsieur, je la sais, et je vous la dirai tout de suite. »

En effet, il me récita, ce qu'il comprenait à peine luimême, une aventure d'amour. La voilà, sinon telle que je l'entendis de sa bouche, du moins telle que je pus la saisir au milieu des digressions dont il i'a défigurée; elle n'est point longue, elle ne paraîtra pas intéressante peut-être, cependant elle me toucha vivement.

Il y avait quelques années qu'une fille du village voisin, belle comme la madone, disait le naïf historien, ftit aimée par un jeune homme des montagnes, nommé Antonio; elle ne tarda pas à l'aimer aussi, il la demanda en mariage. Les deux familles s'y opposèrent, et bientôt il ne resta plus d'espoir aux amants. Leur passion s'en accrut, de fréquents rendez-vous eurent lieu. Il en ar-

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