‹ Le fruit défenduChapitre 3 sur 11 · LE PANIER DE CERISES · texte numérisé non relu

LE PANIER DE CERISES

riva ce qui devait en arriver. Paquita fut entraînée, et un fils qu'elle mit secrètement au monde devint un lien de plus entre eux.

Un riche laboureur des environs la vit à une fête, fut touché de sa mélancolique beauté, et voulut en faire sa femme. Malgré ses prières et ses larmes, elle reçut Tordre de l'accepter. Tout s'arrangea pour leur union, et on ne causa plus que de cela dans le pays. Antonio Fapprit ; jaloux jusqu'à la fureur, il résolut de rompre ce mariage : pour cela, il s'avisa d'un moyen qui ne peut être imaginé que par un Espagnol.

Paquita et ses parents revenaient avec le futur époux de parcourir leurs propriétés. Il lui donnait le bras, elle écoutait sans y répondre des paroles d'amour qu'une autre voix lui eût rendues si douces. Ses yeux baissés vers la terre, son visage morne et décoloré la faisaient ressembler moins à une fiancée qu'à une victime.

Tout à coup, à l'endroit même où j'étais, Antonio parut devant eux. Il s'approcha de son rival; la malheureuse trembla.

— Vous voulez épouser cette fille, s'écria-t-il, elle y a consenti. Eh bien ! sachez donc qu'elle s'est parjurée ; elle m'appartient. Je l'ai rendue mère; à présent prenezla, je vous la cède, elle est déshonorée. »

En entendant ces mots, la pauvre infortunée se laissa tomber aux genoux de son père, dont les regards prononçaient déjà une malédiction. Ses frères se précipitèrent sur celui qui venait de révéler leur honte. Il tira son poignard, une mêlée générale s'ensuivit, le sang coula ; pourtant le coupable, quoique blessé, trouva le moyen de s'échapper : depuis lors, on ne le revit jamais; Dans le tumulte de cette querelle, Paquita reçut un coup dont elle mourut sur-le-champ. Quile lui porta? fut-ce l'or-

gueil paternel, l'amour offensé ou la jalousie ? on ne put le savoir. Elle fut enterrée sur le bord du chemin, et oubliée bien vite peut-être. Pauvre fleur coupée sur sa racine !

— Et que devinrent ses parents? demandai-je au petit garçon.

— Sa mère succomba au chagrin, son père fut tué à l'armée.

— Et son fils ?

— Son fils? le voilà.

Et il me montrait Penfant assis sur la tombe de celle qui lui avait donné la vie.

C'était un contraste poignant.

Peu curieux d'entendre une histoire qu'il connaissait, il s'était hâté de reprendre le panier, et il profitait de l'absence de son compagnon pour choisir les fruits qui lui plaisaient. Je donnai la récompense que j'avais promise, et je m'éloignai. Lorsque j'eus fait quelques pas,, je m'arrêtai de nouveau. Les deux têtes brunes de mes jeunes amis étaient si rapprochées l'une de l'autre, que je ne pouvais les distinguer. Ils s'occupaient à cacher dans leurs vêtements l'argent que je leur avais remis, afin de dérober à leurs parents ce qu'ils regardaient comme un trésor. Ils avaient déjà oublié Paquita et sa triste histoire.

Heureuse insouciance ! il n'en fut pas ainsi de moi. J'y pensai jusqu'à mon retour dans nos cantonnements. Ensuite le tumulte de la guerre la chassa de ma mémoire. Maintenant que me voilà vieux, je me la suis rappelée, je l'ai écrite : c'était un retour vers le passé. 11 y a si loin de là à aujourd'hui! Entre ce souvenir et moi, il y en a tant d'autres ! Au moins celui-là ne me présente aucuns regrets, et il est bien rare qu'il en soit ainsi quand il n'y a plus d'espérance dans l'avenir î

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