NOUS COMBATTONS
1® Contre les teintes bitumineuses par leS'quelles on s'efforce d’obtenir la patine du temps sur des tableaux modernes ;
2® Contre V archaïsme superficiel et élémentaire fondé sur les teintes plates, et qui en imitant la facture linéaire des Égypliens réduit la peinture à une impuissante synthèse puérile et grotesque ;
3® Contre le faux avenirisme des sécessionistes et des indépendants, qui ont instauré de nouvelles académies aussi poncives et routinières que les précédentes ;
4® Contre le Nu en peinture, aussi nauséeux et assommant que l’adultère en littérature.
Expliquons ce dernier point. Il n’y a rien à.' immoral à nos yeux ; c’est la monotonie du Nu que nous combattons. On nous déclare que le sujet n’est rien et que tout est dans la façon de le traiter. D’accord. Nous l’admettons aussi. Mais cette vérité inattaquable et absolue il y a cinquante ans, ne Pest plus aujourd’hui, quant au nu, du moment que les peintres, obsédés par le besoin d’exhiber le corps de leurs maîtresses, ont transformé les Salons en autant de foires aux jambons pourris !
Nous exigeons^ pour dix ans^ la suppression totale du Nu en peinture !
Umberto Bocciom^ peintre (Milan).
Carlo D. Carra, peintre — Luigi Russolo, peintre —
Gino Severini, peintre (Paris).
Giacomo Dalla, peintre (Rome).
Manifeste des Musiciens futuristes.
Il y a un an, une commission de professeurs, de critiques et de maëstri, dont quelques-uns illustres, comme Pietro Mascagni, décernaient à runanimité le premier prix de 10.000 francs du Concours. Baruzzi à mon opéra futuriste La Sina d’Vargoan^ dont j’ai écrit la musique et les vers libres, et qui a remporté un succès enthousiaste au grand théâtre Comunale de Bologne.
Cette première victoire nous permet de condamner l’état de déchéance, de vulgarité et de mercantilisme où pourrit la musique italienne et de hausser d’autant plus la voix, que nous n’avons pas de rancunes à assouvir ni de batailles personnelles à livrer.
Il est incontestable que l’Italie ne peut guère opposer un seul nom de musicien no-
valeur à ceux de Debussy, Dukas, Charpentier, Richard Strauss, Edward Elgar, Mussorgsky, Rimskj Korsakov, Glazounov et Sibelius, qui tous, avec plus ou moins de génie, s’efforcent de surpasser le grand génie révolutionnaire de Richard V/agner.
Nous croyons néanmoins, plus que jamais, en l’intarissable inspiration musicale de notre race. Nous déclarons aussi que l’infériorité actuelle de la musique italienne est le produit logique : i'’ des Conservatoires de musique, empestés par le traditionnalisme ignorant des professeurs ; 2° des grands éditeurs, marchands de notes et de voix, ladres et peureux.
En effet, les jeunes musiciens italiens qui sortent de l’atmosphère méphitique des Conservatoires sont immédiatement apprivoisés par les éditeurs, qui après leur avoir imposé une horreur profonde pour l’originalité créatrice, un mépris ironique pour l’art et une adoration absolue pour les différents crétinismes du public, les enchaînent à jamais par des contrats étrangleurs aux pieds de ces
deux grands modèles en carton-pâte : Puccini et Giordano.
Jeunes compositeurs d’Italie, désertez donc les Conservatoires et les Académies, pour n’étudier et ne composer que dans la plus absolue des libertés î
Révoltez-vous contre la tyrannie des éditeurs, l’outrecuidance stupide du public et le bavardage insipide des critiques plus ou moins vendus !
Attaquons ensemble le préjugé de la musique bien faite — bon devoir de rhétorique — et conspuons cette phrase courante, lâche autant que stupide : Il faut revenir à V ancienne musique.
Détruisons le règne du chanteur. Il faut que son importance corresponde exactement à celle d’un instrument de l’orchestre.
Transformons la conception, la valeur et le titre du livret d’opéra dans la conception, la valeur et le titre de poème dramatique pour la musique. Il faut que chaque compositeur soit l’auteur de son propre poème.
Combattons ensemble catégoriquement
toutes les reconstructions historiques, la mise en scène traditionnelle et le mépris du costume moderne dans l’opéra.
Luttons ensemble contre le succès énervant et délétère des romances du genre Tosti et Costa et des chansonnettes napoli-. taines.
Proscrivons ensemble la musique sacrée, qui, étant donnée la banqueroute des religions, est devenue le monopole exclusif de tous les directeurs de conservatoires, affamés de gloriole et dénués de talent.
Arrachons de l’esprit du public le goût des vieux opéras, dont l’exhumation encombre la marche des musiciens novateurs.
Obligeons ensemble le public, par une propagande assidue, à défendre tout ce qui éclate d’original et de révolutionnaire en musique.
Glorifions-nous enfin d’être injuriés et sifflés parla horde des moribonds et des opportunistes.
On crie de part et d’autre que nous sommes des fous. Cela ne nous étonne pas, car Pa-
lestrina aurait probablement considéré Bach comme un fou, Bach aurait considéré Beethoven comme un fou, Beethoven aurait considéré Wagner comme un fou.
Bossini déclarait en plaisantant qu’il avait enfin compris une page de musique wagnérienne en la lisant de bas en haut. Après une audition de l’ouverture de Tannhàiiser^ Verdi écrivait à un ami que Wagner n’était qu’un pauvre aliéné.
C’est donc à la fenêtre d’une glorieuse maison de fous que nous proclamons comme un principe essentiel de notre révolution futuriste que le contrepoint et la fugue, sottement considérés comme une des branches les plus importantes de l’enseignement musical, ne sont plus guère à nos yeux que les ruines de cette vieille science de la polyphonie, qui s’étend des Flamands à Bach.
Nous les remplaçons par la polyphonie harmonique, fusion logique du contrepoint et de l’harmonie, qui évitera aux musiciens la peine inutile de dédoubler leurs efforts en deux cultures opposées : l’une trépassée,
l’autre contemporaine, et partant inconciliables parce qu’elles sont les fruits différents de deux sensibilités différentes.
La logique du progrès et de l’évolution a fait de l’harmonie une sorte de résultante lointaine et de synthèse inattendue de tous les éléments du contrepoint.
L’harmonie qui n’était autrefois qu’une partie sous-entendue delà mélodie (suite de sons disposés suivant les modes différents de la gamme) est née le jour où l’on commença à considérer chaque son de la mélodie suivant ses combinaisons avec tous les autres sons de la gamme à laquelle il appartenait.
L’on parvint ainsi à comprendre que la mélodie est la synthèse expressive d’une succession harmonique.
Vous vous plaignez aujourd’hui de ce que les jeunes musiciens n’inventent plus des mélodies dans le genre de celles de Bellini, de Rossini ou de Verdi.
Eh bien ! vous n’avez qu’à concevoir la mélodie harmoniquement, en cherchant l’harmonie à travers des combinaisons et des suites
de sons différentes et plus compliquées, et vous trouverez facilement de nouvelles sour^ ces de mélodie.
Nous proclamons que les différents modes de gammes anciennes, les différentes sensations de majeur^ mineur ^ augmenté^ diminué^ ainsi que les tous récents modes de gamme par tons entiers ne sont autre chose que de simples détails d’un unique mode harmonique et atonal de gamme chromatique.
Nous déclarons en outre absolument inconsistantes les valeurs de consonnance et de dissonance.
Des innombrables combinaisons et des relations diverses qui en résultent jaillira la grande mélodie futuriste. Cette mélodie futuriste sera simplement la synthèse de l’harmonie et [ressemblera en quelque sorte à la ligne idéale formée par le continuel épanouissement de mille vagues marines aux crêtes inégales.
Nous considérons comme un progrès et une victoire personnelle la recherche et la réalisation de l’enharmonisme. Tandis que le
chromatisme met à notre disposition les sons contenus dans une gamme divisée par demitons mineurs et majeurs, Penharmonisme, en utilisant toutes les plus petites subdivisions de tons, prête à notre sensibilité rénovée le maximum possible de sons déterminables et combinables, et nous permet des relations bien plus neuves et plus variées d’accords et de timbres.
L’enbarmonisme en outre rend possible l’intonation et la modulation instinctives des intervalles enharmoniques qui ont été jusqu’ici irréalisables étant donnée l’imperfection de notre gamme à système réduit que nous voulons surpasser.
Nous aimons depuis longtemps les intervalles enharmoniques que produit un orchestre qui détonne en jouant sur des tonalités diverses et qui s’entendent dans les chansons populaires entonnées sans aucune préoccupation d’art.
Le rythme de danse, rythme monotone, limité, décrépit et barbare devra céder le domaine de la polyphonie à une libre manière
polyrythmique dont il ne sera désormais qu’un accessoire.
On devra en conséquence considérer les temps : pait\ impair et composé dans leurs rapports et leurs influences réciproques, comme l’on considère depuis longtemps les rythmes: binaire^ ternaire^ ternaire-binaire ^ et binaireternaire.
Une ou plusieurs mesures en temps impair, au milieu ou à la fin d’une période de mesure en temps pair ou composé, et inversement, ne pourront plus être condamnées suivant les lois ridicules et fausses de ce qu’on appelle la méprisable parapluie sous lequel s’abritent les cerveaux vidés et pontifiants des professeurs.
L’intuition géniale et esthétique de l’artiste créateur suffira à équilibrer la succession et l’alternative de toutes les mesures et de tous les rythmes possibles.
C’est par l’expérience que f on doit acquérir la connaissance technique de l’instrumentation. Il faut concevoir instrumentalement la composition instrumentale en imaginant un
orchestre spécial pour chaque état musical de l’esprit.
Tout cela deviendra possible alors que les conservatoires, les lycées et les académies de musique seront enfin désertés et fermés, et que l’étude de la musique aura pris un caractère que de liberté absolue. Ceux qui créent aujourd’hui pourront devenir demain les conseillers et les guides utiles des nouveaux compositeurs en se gardant bien de les corrompre par un enseignement dogmatique et de leur imposer leur personnalité, leurs erreurs et leurs manies chroniques.!
Le ciel changeant, les eaux mouvantes, les forêts, les montagnes, la mer, l’enchevêtrement fumeux des ports marchands, les grandes capitales houleuses et leurs innombrables cheminées d’usines, se transforment en voix puissantes et prodigieuses à travers l’âme du musicien.
Ces voix chantent les passions, les volontés, les joies et les douleurs de l’homme que la magie de l’art rattache et mêle à la nature.
Les formes musicales ne sont ainsi que les
apparences et les fragments d’un seul Tout.
Chaque forme correspond au motif générateur, à sa force potentielle d’expression et de développement, ainsi qu’à la sensibilité et à l’intuition de l’artiste créateur.
En musique, comme dans tous les arts, l’emphase et la mauvaise rhétorique sont le résultat d’une disproportion entre le motif générateur et son expression, dénaturée et faussée par le culte obsédant de la tradition, le poids de la culture ou les conseils du goût courant.
Le musicien ne doit écouter que son âme chantante dans l’explication synthétique de ses idées musicales.
Le contraste de plusieurs états d’âme musicaux, les rapports entre leurs différentes expressions, leur puissance d’épanouissement constituent la symphonie.
Les deux formes les plus importantes de la symphonie futuriste sont le poème symphonique orchestral et vocal et V opéra.
Le symphoniste pur tire de ses motifs des développements, des contrastes de lignes et
de formes, au gré de sa fantaisie, négligeant tout principe et toute loi, pour n’obéir qu’à l’équilibre futuriste.
Cetéquilibre consiste danslaréalisationcontinuelle du maximum d’intensité expressive.
L’auteur d’opéra doit au contraire forcément attirer dans l’orbite de l’inspiration et de l’esthétique musicale tous les reflets des autres arts, éléments secondaires et conséquents qui multiplieront la force expressive et communicative de son œuvre.
La voix humaine, tout en étant le principal moyen d’expression, parce qu’il sort directement de nous, doit se fondre dans l’orchestre, atmosphère sonore formée par toutes les voix de la nature.
La vision du poème musical dramatisé, ou opéra, doit flamboyer dans l’imagination du créateur comme une conséquence fatale du besoin violent qu’il a d’exprimer les mouvements de son âme.
L’auteur d’opéra, en créant des rythmes pour enchaîner les mots, crée déjà musicalement.
LE FUTUPJSME
Il doit être par conséquent Tauteur unique de son opéra. S’il mettait en musique le poème d’un autre, il renoncerait stupidement à la source de son inspiration originale, à sa propre esthétique musicale, pour emprunter à d’autres la partie rythmique de ses mélodies.
Son poème dramatique doit être écrit en vers libres, la poésie futuriste ne pouvant guère se laisser emprisonner dans les canaux monotones des formes prosodiques traditionnelles.
Nous aurons ainsi l’océan polyphonique, avec tous les rythmes, tous les accents lyriques et oratoires, exprimant l’âme humaine finalement déchaînée.
Dans l’opéra futuriste l’individu et la foule ne doivent plus imiter phoniquement notre façon courante de parler, mais ils doivent chanter comme nous chantons tous, lorsque, oubliant les minutieuses tyrannies de l’espace et du temps, grisés par une volonté puissante d’expansion dominatrice, nous entonnons instinctivement l’essentiel et fascinant langage humain.
Chant naturel, multiforme , spontané et changeant sans r^^thme fixe et sans intervalles mesurables, sans aucune limitation artificielle d’expression, chant exaltateur qui nous fait très souvent mépriser l’efficacité minutieuse de la parole.
Conclusions :
1® Il faut concevoir la mélodie comme une synthèse de Vharmonie^ en considérant les définitions harmoniques de majeur^ mineur^ augmenté ei diminué comme de simples détails d’un unique mode chromatique atonal.
2° Considérer l’enharmonie comme une conquête magnifique du futurisme.
3*^ Se délivrer de l’obsession du rythme de danse, en considérant ce rythme comme un détail du rythme libre, de même que le rythme du vers traditionnel peut être une modalité de la strophe en vers libres.
4® Par la fusion de l’harmonie et du contrepoint, créer la polyphonie absolue, ce qui n’a pas encore été essayé jusqu’ici.
5® S’emparer de toutes les valeurs expressives, techniques et dynamiques de l’orchestre et considérer Tinstrumentation comme un univers sonore d’une incessante mobilité et constituant un tout unique grâce à la fusion réelle de toutes ses parties.
6° Considérer les formes musicales comme des conséquences directes des motifs passionnels générateurs.
7° Il faut en outre se garder de considérer comme des formes symphoniques absolue»
les schémas traditionnels de la symphonie, aujourd’hui usés, déchus et surpassés.
8° Concevoir l’opéra comme une forme symphonique.
9° Proclamer comme une nécessité absolue que le musicien soit l’auteur du poème dramatique ou tragique quhl doit mettre en musique. L’action symbolique du poème doit jaillir du génie du musicien, sous l’impulsion musicale de son âme. Un poème écrit par un autre mettrait le musicien dans la déplorable nécessité de recevoir d’un autre le rythme de sa propre musique.
10® Reconnaître dans le vers libre le seul moyen de parvenir à la liberté polyrythmique.
Il® Transporter dans la musique toutes les nouvelles métamorphoses de la nature incessamment et toujours différemment domptée par l’homme dans ses multiples découvertes scientifiques. Exprimer l’âme musicale des foules, des grands chantiers industriels, des trains, des transatlantiques, des cuirassés, des automobiles et des aéroplanes. Ajouter enfin aux grands motifs dominants du poème musical la glorification de la Machine et le règne victorieux de l’électricité.
Voilà les principes violents et absolus que j’ai défendus éloquemment à la rampe des Théâtres italiens, debout sous le beau claquement incendiaire de notre grand drapeau futuriste.
Balilla Pratella.
Premier Manifeste futuriste aux Vénitiens.
Nous répudions l’antique Venise exténuée par de morbides voluptés séculaires, bien que nous l’ayons longtemps aimée et possédée dans l’angoisse d’un grand rêve nostalgique.
Nous répudions la Venise des Étrangers, marché d’antiquaires et de brocanteurs frauduleux, pôle aimanté du snobisme et de l’imbécillité universels, lit défoncé par d’innombrables caravanes d’amants, précieuse baignoire à courtisanes cosmopolites.
Nous voulons guérir et cicatriser cette ville pourrissante, plaie magnifique du passé. Nous voulons ranimer et ennoblir le peuple vénitien, déchu de sa grandeur première, morphinisé par une lâcheté dégoûtante, et avili par la routine de ses petits commerces louches. Nous voulons préparer la naissance d’une Venise industrielle et militaire, qui puisse braver et affronter sur la mer Adria-
tique notre éternelle ennemie : rAutriche.
Hatons-nous de combler les petits canaux fétides avec les décombres des vieux palais croulants et lépreux.
Brûlons les gondoles, ces balançoires à crétins, et dressons jusqu'au ciel l’imposante géométrie des grands ponts de métal et des usines chevelues de fumée, pour abolir partout la courbe languissante desvieilles architectures î Vienne enfin le règne éclatant de la Divine Électricité, qui délivrera Venise de son vénal clair de lune d’hôtel meublé.
Les Poètes futuristes :
F. T. Marinetti, g. P. Lucini, Paolo Buzzi, A. Palazzesciii, E. Cavacchioli, Corrado Govoni, Libero Altomare, Luciano Fol- GORE, E. Cardile, M. Betuda, Giuseppe Garrieri, e. Manzella Frontini, Auro d’Alba, Armando Mazza, etc. -
Les Peintres futuristes :
U. Boccioni, g. D. Garrà, L. Russolo,
G. Balla, g. Severini, etc.
Les Musiciens futuristes :
Balilla Pratella, etc.
Proclamation futuriste aux Espagnols.
[Publiée et répandue en Espagne par la revue « Promeleo » de Madrid.)
J’ai rêvé d’un grand peuple : — c’est le voire sans doute, Espagnols!
Je l’ai vu clie miner d’âge en âge, en conquérant les montagnes, toujours plus haut, vers la grande lumière qui resplendit par delà les cimes inaccessibles.
Du haut du zénith, en rêve, j’ai contemplé vos innombrables bateaux chargés, qui formaient de longs cortèges de fourmis sur la prairie verte de la mer, en reliant les îles aux îles comme autant de fourmilières, sans se soucier des cyclones, formidables coups de pieds d’un dieu que vous ne craigniez pas.
Quant à vous, bâtisseurs de villes, soldats et laboureurs, vous marchiez d’un pas ferme, qui construisait les routes, et vous traîniez une longue arrière-garde de femmes, d’enfants et de moines perfides.
Ce sont eux qui vous trahirent, en attirant sur votre armée en marche tous les pesants climats d’Afrique, sorciers et proxénètes aériens complotant dans les sombres défilés de la Sierra Nevada.
Mille brises empoisonneuses vous guettaient au passage, mille printemps moelleux aux ailes de vampire vous assoupirent de volupté.
Aussitôt les louves de la luxure hurlèrent au fond des bois. Sous les lentes bouffées roses du crépuscule, les hommes écrasèrent de baisers des femmes nues entre leurs bras. Peut-être espéraient-ils affoler de jalousie les étoiles insaisissables perdues là-bas dans le gouffre des nuits! Ou bien la peur de mourir les poussait-elle à répéter sans fin les jeux de la mort dans les lits de l’amour. Certes les dernières flammes de l’Enfer qui
s’éteignait léchèrent leurs reins de inûles acharnés sur les beaux sexes gourmands. Et cependant le vieux soleil chrétien mourait dans un tumulte de nuées zébrées de sang qui crevèrent tout à coup pour dégorger, rouge et bouillonnante, la Révolution française, formidable orage de justice.
Dans l’immense inondation de liberté, toutes les routes autoritaires enfin effacées, vous avez longtemps crié votre angoisse aux moines sournois qui faisaient la ronde cauteleusement autour de vos richesses entassées.
Et les voilà tous penchés sur vous : « O mes enfants, entrez donc avec nous dans la cathédrale du bon Dieu. Elle est bien vieille, mais solide! Entrez, mes ouailles, abritez-
VOUS dans ce bercail. Ecoutez les saintes cloches amoureuses qui balancent leurs sons comme les Andalouses balancent leurs hanches rondes. Nous avons couvert de roses et de violettes les autels de la Madone. La pénombre de ses chapelles a le mystère
des chambres nuptiales. Des cierges y flam-
boieiit comme les œillets rouges entre les dents de vos femmes langoureuses. Vous aurez de l’amour, des parfums, de l’or, de la soie et des chansons aussi, car la Vierge est indulgente ! »
A ces mots vous avez détourné les yeux des constellations indéchiifrables, et la vaste peur des firmaments vous poussa dans les porches affamés de la cathédrale, sous la voix fondante de l’orgue, qui acheva de casser vos genoux.
Et maintenant que vois-je? Dans la nuit impénétrable la cathédrale tremble sous la rage d’une pluie battante. La terreur suffocante soulève péniblement partout suL l’arc de l’horizon des blocs géants de ténèbres massives. L’averse, d’une voix désolée, accom-* pagne les longs gémissements de l’orgue, et d’heure en heure leurs voix mêlées se proî jugent en un fracas d'effondrement. Ce sont les pans du cloître qui tombe en ruines.
Espagnols ! Espagnols ! Qu’attendez-vous, ainsi terrassés d’épouvante, la face contre
terre dans l’odeur empestée de l’encens et des fleurs pourries, dans cette arche immonde de cathédrale, qui ne peut vous sauver du déluge, bétail chrétien, ni vous conduire au ciel?... Levez-vous! Grimpez aux vitraux encore frottés de lune mystique, et contemplez le spectacle des spectacles !
Voici brusquement dressée enmn prodige, plus haut que les sierras d’ébène, la sublime
Electricité, seule et divine mère de l’humanité »
future, l’Electricité au torse frétillant de vif-
argent, l’Electricité aux mille bras fulgurants et violets !...
Voici! Voici! Elle lance de toutes parts ses Foudres de diamant, jeunes, dansantes et nues, qui courent par de zigzaguants escaliers bleus, à l’assaut, à l’assaut de la Cathédralenoire !
Elles sont plus de dix mille, palpitantes, hors d’haleine, qui se ruent à l’assaut sous la pluie, escaladant les murs, se faufilant partout, mordant le fer fumant des gargouilles-, et brisant d’un plongeon fou les madones peintes des vitraux.
Mais VOUS tremblez à genoux, comme des arbres brisés dans un torrent...
Levez-vous ! Que les plus âgés se hâtent de hisser sur leur dos le meilleur de vos richesses. Aux autres, aux plus jeunes, une besogne plus gaie ! C’est vous, les hommes
de vingt ans ? C’est bien. Ecoutez-moi : brandissez chacun un candélabre d’or massif et servez-vous-en, comme d’une massue tournoyante, pour fracasser le crâne des moines et des bedeaux !
Bouillie sanglante, rouge capitonnage dont vous boucherez les trous de la voûte et les vitraux crevés. Un pantelant échafaudage de diacres, de sous-diacres, de cardinaux et d’archevêques, emboîtés l’un dans l’autre, bras et jambes tressés, soutiendra les murs fléchissants de la nef.
Mais hâtez donc vos pas, avant que les Foudres triomphantes ne reviennent à l’assaut, pourvous punirdevotre faute millénaire! Car vous ôtes coupables du crime d’extase et de sommeil... Car vous êtes coupables de n’avoir pas voulu vivre et d’avoir savouré la
mort par petites gorgées... Coupables d’avoir étouffé en vous l’esprit, la volonté et l’orgueil conquérant sous de tristes oreillers d’amour, de nostalgie, de luxure et de lâche prière!...
Et maintenant défoncez les vantaux de la porte qui crissent sur leurs gonds !... La belle terre d’Espagne est couchée devant vous, toute brûlée de soif et meurtrie par un soleil implacable. Elle vous offre son ventre roussi et desséché. Courez donc à son secours. Courez!... Mais pourquoi piétiner ainsi?... Ah! un fossé vous arrête; le grand fossé médiéval qui défendait la Cathédrale. Eh bien, comblez-le, vieillards, en y jetant les richesses qui écrasent vos échines. Pêlemêle, tableaux sacrés, statues immortelles, guitares ruisselantes de clair de lune, outils préférés des ancêtres, métaux et bois précieux!... Le fossé est trop vaste et vous n’avez plus rien pour le remplir?... A votre tour, alors! Sacrifiez-vous, jetez-vous dedans!... Vos vieux corps amoncelés prépareront la route au grand espoir du monde !
Quant à vous, les jeunes, les vaillants, passez dessus!... Qu’y a-t-il donc? Encore un obstacle?... Ce n’est qu’un cimetière!... Au galop! Au galop!... Traversez-le, en gambadant comme une bande d’écoliers en liesse! Bousculez herbes, croix et tombeaux! Ils riront, vos ancêtres... Ils riront d’une joie futuriste, heureux, follement heureux de se sentir foulés par des pieds plus puissants que les leurs.
Que portez-vous? Des pioches? Jetez-les foin de vous ! Elles n’ont creusé que des fosses mortuaires... Pour bouleverser la terre de la vigne grisante, vous en forgerez d’autres, en fondant l’or et l’argent des ex-voto.
Enfin, enfin vous pouvez déchaîner vos regards délivrés sous le grand claquement révolutionnaire des drapeaux de l’aurore!
Ce sont les fleuves en liberté qui vous indiqueront la route, les fleuves qui dénouent enfin leurs vertes et soyeuses écharpes de fraîcheur sur la terre, dont vous avez balayé les immondices cléricales!
Car, sachez-le bien, Espagnols : le vieux
ciel catholique, en pleurant ses ruines a fécondé malgré lui la sécheresse de votre grand Plateau central !
Pour calmer votre soif, durant voire marche enthousiaste, mordez jusqu'au sang vos lèvres qui voudraient encore prier, pour qu’elles apprennent à commander au Destin esclave !...
Marchez tout droit! Il faut déshabituer de la terre vos genoux meurtris. Car vous ne les fléchirez plus que pour écraser vos anciens confesseurs, drolatiques prie-dieux !
Ils agonisent, entendez-vous ? sous cet écroulement de pierres et ces chocs pesants d’éboulement qui cadencent vos pas... Mais gardez-vous de tourner la tête ! La ' Cathédrale noire peut bien s’effondre par pan, avec ses vitraux mystique^*
^T’ous de voûte dûment bo^^
. ide des moines f't ^
Conclusions futuristes aux Espagnol sj[
Le progrès de TEspagne contemporaine neÿ pourra s’accomplir sans la formation d’une' ^ richesse agricole et d’une richesse industrielle.
Espagnols! Vous parviendrez infaillible-^ ment à ce résultat par l’autonomie municipale ^ et régionale devenue indispensable^ et par l’instruction populaire, à laquelle legouver-^ nement doit consacrer chaque année leS' 6o millions de pesetas absorbés parle culte et
3rgé. .
\ut pour cela extirper, d’une façon totale oartielle, le cléricalisme et détruire '•'^llaborateur et défenseur, ^
défendim
à bout, s’il y a de la part du premier ministre ou de ses successeurs défaillance ou trahison, ce sera le tour de la république, avec Lerroux et Iglesias, qui d’une main révolutionnaire ouvrira une entaille plus profonde et peut-être définitive dans la chair empoisonnée du pays.
En attendant, les hommes politiques, les littérateurs et les artistes doivent travailler énergiquement, par leurs livres, leurs discours, leurs conférences et leurs journaux à transformer complètement l’intellectualité espagnole.
1° Ils doivent pour cela exalter l’orgueil national sous toutes ses formes ;
2® Défendre et développer la dignité et la liberté individuelles;
Glorifier la science victorieuse et son héroïsme quotidien ;
4® Diviser nettement l’idée de militarisme et de guerre, de l’idée de monarchie et de réaction cléricale. Ce qui est d’autant plus logique, que toutes les monarchies agonisantes de l’Europe, contredisant leurs ori-
gines violentes et batailleuses, affaiblies par la médiocrité physiologique des familles royales et impériales, penchent fatalement vers le pacifisme à tout prix, la lâcheté et l’astuce diplomatique, et se préparent ainsi un lit pour mourir ;
5" Les hommes politiques et les littérateurs doivent fondre l’idée d'armée puissante et de guerre possible avec Tidée de prolétariat libre, industriel et commerçant;
6*^ Ils doivent transformer sans les détruire toutes les qualités essentielles de la race, à savoir : le goût du danger et de la lutte, le courage téméraire, l’inspiration artistique, la bravoure arrogante et l’adresse musculaire, qui ont auréolé de gloire vos poètes, vos peintres, vos chanteurs, vos danseurs, vos Don Juans et vos matadores.
Toutes ces énergies débordantes peuvent être canalisées dans les laboratoires et dans les usines, sur terre, sur mer et en plein ciel, pour les innombrables conquêtes de la science ;
7® Ils doivent combattre la tyrannie de l’amour, Tobsession de la femme idéale, les
alcools du sentimeut et les monotones batailles de l’adultère, qui exténuent les hommes de vingt-cinq ans;
8^" Ils doivent enfin défendre l’Espagne du plus grand des dangers et de la plus grande des épidémies intellectuelles : le passéisme^ è’est-à-dire le culte méthodique et stupide du passé, l’immonde commerce des nostalgies historiques, qui fait de Venise, de Florence et de Rome les trois dernières plaies de notre Italie convalescente.
Sachez, Espagnols, que la glorieuse Espagne d’autrefois n’estabsolumentrien auprès de l’Espagne que vos mains futuristes forgeront un jour.
Simple problème de volonté, qu’il faut résoudre, en brisant brutalement le cercle vicieux de prêtres, de toreros et de donneurs de sérénades où vous vivez encore.
On se plaint chez vous de ce que les fiers gamins de vos villes mortes peuvent à loisir lancer des cailloux contre les précieuses dentelles de pierre de vos Alhambras et contre les vieux vitraux de vos Eglises !
Donnez donc des gâteaux à ces gavroches bienfaisants, car ils vous sauvent sans le vouloir de la plus infâme et pernicieuse des industries : l’exploitation des Étrangers.
Quant aux touristes millionnaires, impuissants voyeurs ébahis, qui reniflent les traces des grands hommes d’action, et s’amusent parfois à coiffer leurs crânes fragiles d’un vieux casque de guerre, méprisez-les tous : eux, leur sottise bavarde et l’argent dont ils peuvent vous enrichir!
Empêchez-les de venir visiter l’Espagne comme ils viennent chez nous visiter l’idéal Cimetière !
Je sais bien qu’on s’efforce de vous halluciner par les gains énormes que pourrait vous donner le commerce savant de votre glorieux passé... Crachez dessus, et détournez la tête !...
Vous êtes dignes, Espagnols, d’être des travailleurs héroïques et mal récompensés, mais non pas des cicérones, des proxénètes, des peintres copistes, des restaurateurs de vieux tableaux, des archéologues pédants et
des fabricants de faux chefs-d’œuvre, tels que nos Vénitiens, nos Florentins et nos Romains, contre qui nous menons une campagne tragiquement nécessaire.
Gardez-vous d’attirer sur l’Espagne les grotesques caravanes des richards cosmopolites, qui promènent leur snobisme ignorant, leur bêtise inquiète, leur soif maladive de nostalgie, et leurs sexes rétifs, au lieu d’employer leurs dernières forces et^leurs richesses à la construction du Futur!
Vos hôtels sont mauvais, vos cathédrales tombent en poussière... Tant mieux! Tant mieux! Réjouissez-vous-en !... 11 vous faut de grands ports commerçants, des villes industrielles et des campagnes arrosées par vos grands fleuves encore désœuvrés.
Vous ne voulez pas, que je sache, faire de l’Espagne une autre Italie de Bædecker : station climatérique de premier ordre; mille musées, cent mille panoramas, et ruines à volonté !
F. T. Marinetti.
La Conférence du poète Marinetti à la Maison des Étudiants.
Le poète Marinetti, invité par l’Association des Étudiants de Paris, tint le 9 mars 1911 sa conférence sur le Futurisme à la Maison
des Etudiants, rue de la Bûcherie.
M. Raphaël Barquissau, président de la Conférence des Lettres à l’Association des
Etudiants, présenta à ses camarades le poète Marinetti.
M. BARQUISSAU