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PROTESTATION DES ÉTUDIANTS CONTRE L’ARTICLE DU MATIN

Monsieur le Directeur^

« Permettez-moi d’apporter quelques rectifications au compte rendu que vous avez donné de la conférence du poète Marinetti

sur le futurisme à la Maison des Etudiants.

« L’humour de votre rédacteur pourrait faire croire que les étudiants de Paris ont manqué aux règles les plus élémentaires du savoir vivre.

« Le poète Marinetti étant notre invité, il nous était donc impossible, en tout état de cause, de l’accueillir par des rires et des sifflets. Il est exact que plusieurs fois, notamment au discours futuriste aux Vénitiens^

des protestations se sont fait entendre. Mais à aucun moment, mes camarades n’ont sifflé le poète Marinetti.

« A la fin de sa conférence, qui a été très vivement applaudie, j’ai donné — selon notre usage — la parole à de nombreux contradicteurs qui ont contesté les théories du poète Marinetti en lui demandant quelles étaient les œuvres dont pouvait se réclamer le Futurisme. Le poète Marinetti a répondu en citant des œuvres telles que Les Affaires sont les Affaires de 0. Mirbeau, Les Ventres Dorés de Fabre, Le Trust de Paul Adam et La Vague Rouge de Rosny aîné, œuvres admirables qui, sans recourir au triangle monotone de l’adultère, à l’érotomanie et au sentimentalisme romantique, enchaînent d’un bout à l’autre l’intelligence du lecteur et du spectateur par des problèmes modernes jusqu’ici exclus de la littérature.

« Il a parlé en outre de ce grand poète futuriste de génie, Émile Verliaeren.

« A la suite de ces réponses très applaudies, mes camarades ont demandé à M. Marinetti

de déclamer son ode futuriste à V Aiilomohile de course, qui a soulevé un grand enthousiasme.

« Je tiens, en terminant, à relever des citations absolument erronées de votre rédacteur, telles que les immondes Raphaël, les inavouables Michel- Ange, phrases qu’un esprit aussi cultivé que M. Marinetti n’aurait jamais pu prononcer. »

Raphaël Barquissau,

Président de la conférence des

Lettres à V Association des »

Etudiants,

En guise de conclusion, nous sommes heu-

reux d’annoncer que l’Association des Etudiants de Paris décerna à l’unanimité le titre de Membre d'honneur de la Conférence au poète Marinetti.

Les Rédacteurs de « Poêsia ».

MARINETTI

interviewé par le “ Temps

« Viennent donc les bons incendiaires aux doigts carbonisés! Les voici! Les voici! Et boutez donc le feu aux rayons des bibliothèques! Détournez le cours des canaux pour inonder les caveaux des musées ! Oh! qu’elles nagent à la dérive, les toiles glorieuses ! A vous les pioches et les marteaux ! Sapez les fondements des villes vénérables ! »

Il y a déjà deux ans qu’ainsi s’exclama M. Marinetti en un verset de l’évangile futuriste, et c’est avec des formules analogues qu’il alla, l’un de ces derniers soirs, porter la bonne parole aux étudiants, à l’ombre de la . vieille Sorbonne. Il n’y recueillit pas que des applaudissements, mais le hourvari n’est ni pour l’intimider ni pour lui déplaire ; il dé-

chaîna d’autres tumultes, dont il n’est pas médiocrement fier, à Venise, à Padoue, à Milan et autres lieux. L’aventure, ou la mésaventure, comme on voudra. Ta laissé tout guilleret. J’ai voulu le constater de mes yeux. Il n’avait aucune torche à la main et il m’assura qu’il n’avait aucune expédition en tête. Érostrate devait avoir l’air plus farouche, Érostrate, il est vrai, n’était pas chef d’école. Les chefs d’école prophétisent l’incendie des bibliothèques qui recèlent les œuvres de leurs anciens. Mais ils ne les brûlent pas. Ils les lisent. Même quelquefois ils se les assimilent. Je crois qu’on aurait peu de peine à le faire avouer par M. Marinetti lui-même, quelque haine qu’il professe pour le passé.

M. Marinetti, comme chef du futurisme, a déclaré en effet la guerre au passé, à l’idéal de beauté que le passé nous a légué, à l’art qui s’inspire du passé et des maîtres disparus. Tout cela, pour lui et pour les futuristes, est chose morte qu’il est stupide de prendre pour modèle. Il se dresse comme l’initiateur d’une beauté nouvelle qui a sa source dans

rénergie, dans l’audace et dans la lutte, qui trouve des formes diverses et éclatantes dans tout ce que la vie moderne offre de riche et de passionnant au regard de l’homme. Vous vous rappelez son énumération grandiloquente : « Les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques; les gares, gloutonnes avaleuses de serpents qui fument; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées ; les ponts aux bonds de gymnaste lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés ; les paquebots aventureux flairant l’horizon ; les locomotives, au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier, bridés de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste. »

— J’admets, ai-je interrogé, M. Marinetti,

que vous chantiez toutes ces choses dont vous voyez la beauté ; mais ne pouvez-vous pas et les chanter et les glorifier sans blasphémer tout ce qui ne procède pas d’elles, sans flétrir comme pourriture le legs des siècles ?

M. Marinetti a bondi. Le bond est toujours le premier geste de M. Marinetti, dont la nature exubérante ne se plie pas encore aux disciplines. Son existence est toute de mouvement, d’agitation et de fièvre, son éloquence aussi. Les mots, sur ses lèvres, passent, vifs et pressés, comme dans un tourbillon, ou roulent en cascade les uns sur les autres, avec un bruit de moteur d’automobile. Et le visage, extraordinairement expressif, se joue à les réfléter presque tous, tour à tour, comme un cinématographe.

— Vous ne pouvez pas, répond M. Marinetti, prêt à la bataille, comprendre notre état d’esprit à nous, jeunes artistes italiens. En France, tous les éléments se fondent. Vous ne vous figez pas dans le passé comme dans un cimetière. L’art ancien peu à peu se

laisse pénétrer par les notions nouvelles. Les plus petites minorités, les plus petits cénacles exercent une influence réelle, même lorsqu’ils ont à lutter contre Thostilité du grand nombre et contre la force des habitudes. Une lente absorption se' fait des éléments nouveaux aux dépens d’éléments anciens qui s’éliminent. Vous avez une liberté d’esprit qui la prépare et qui la permet.

« En Italie, il n’en est pas de même. Nous nous heurtons à une véritable muraille de Chine. On veut nous enfermer à jamais dans le culte du vieux, avec toute liberté de le plagier, en nous offrant comme seul idéal de le répéter toujours. Dante est beau ! Mais nous avons autre chose à faire que de commenter sans cesse Dante, qui n’en a nul besoin. Nous en avons assez d’être le mari de la chanteuse et le fils du grand homme ! Nous voulons chanter notre chanson, non imitée de l’autre. Et si nous avons du génie, nous voulons qu’il éclate, nous ne voulons pas qu’on l’étouffe sous une pierre tombale. Il y a toute une jeunesse qui a du talent, qui ne

demande qu’à le produire. On ne lui enseigne qu’à copier, toujours copier. C’est l’idolâtrie pour nos villes mortes qui a créé cette abominable atmosphère. Eh bien, nous protestons contre cette idolâtrie ! En fait, nous ne renions pas le passé, nous le reléguons à sa place, qui ne doit être qu’épisodique dans notre vie.

« L’imitation a tué l’art. Nous avons à le ressusciter. Nous voulons le ressusciter. Nous ne pouvons y parvenir qu’en nous dégageant tout à fait des formules surannées, en détournant nos regards du déjà vu et du déjà fait, pour les porter sur les spectacles de la vie moderne. Et pourquoi non? Regardez ce boulevard où grouillent devant vous piétons affairés, automobiles sveltes et rapides, voitures et omnibus enchevêtrés ! Et ce café, en face, tout éclatant de lumières multicolores qui baignent les visages divers, joyeux, angoissés, tourmentés ou avides ? Est-ce que ce n’est pas digne de tenter le pinceau du peintre et la plume du poète aussi bien que les pèlerinages ressassés autour des

sempiternelles cathédrales? Nous voulons aussi délivrer notre pays et notre art de la hantise de la femme. Le leitmotiv érotique a trop duré. Assez de l’éternel adultère qui domine toute notre littérature, et du donjuanisme,^! de l’amour tarabiscoté qui lasse et qui déprime! La femme est un bibelot tragique qui tient trop de place dans notre vie et dans Part.

— Vous ne pouvez cependant pas supprimer ce qui est de tous les temps. On s’accorde à dire que l’amour est encore la cause la plus fréquente des plus nobles joies et des douleurs les plus émouvantes.

— Joies et douleurs qui affadissent, qui ruinent et qui vieillissent. Si nous ne pouvons les empêcher, du moins nous ne les exalterons pas. Nous posons en principe que tous les excès dans le sens de la force, de la brutalité, du courage, de l’héroïsme sont louables, car ils grandissent l’homme. Et nous méprisons tous les excès qui le diminuent.

— Soit, concédai-je, mais vous avez une façon un peu déconcertante de prêcher votre

évangile. Vous n’y allez pas de main morte. Pourquoi criez- vous si fort?

— Oui! vous nous trouvez un peu fous !

— Oh!

— Ne protestez pas! Je sais. On le dit. Mais la réponse est facile. Si nous avions employé le langage diplomatique, si nous avions été bien sages, bien doux, nous n’aurions pas rencontré d’écho. Il y a des natures veules qu’il faut éveiller à coups de poing. C’est parce que nous voulons réussir que nous allons droit au but avec crânerie, que nous nous plaçons violemment à rebours du goût et de la mesure ordinaires. En fait, nous n’avons rien inventé, et nous ne faisons que synthétiser sous une forme agressive des sentiments, des idées qui cherchaient à s’exprimer. Le futurisme n’est que l’éloge, ou si vous préférez, l’exaltation de l’originalité et de la personnalité.

— Le reste n’est qu’arguments ?...

— Arguments, et clairon, et coups de poing !

— Vous ne brûlerez aucune bibliothèque?

— Aucune !

— Vous n’inonderez aucun musée?

— Aucun !

J’en rendis grâces à M. Marinetti. Il nous réservera peut-être des surprises plus grandes. Il n’est pas interdit de supposer qu’il disciplinera quelque jour son élan. La chose advint à d’autres novateurs qui rejetèrent peu à peu tout ce qui de leurs théories était virulence, truculence, agression, injustice, obscurité et désordre. Ce qu’elles comportaient de vie et de vérité s’est mêlé à l’art de tous les temps, et ils se sont accommodés le mieux du monde, pour notre agrément, de cette fusion. Eux aussi, ils avaient enfourché la monture épique pour courir sus aux vieilles barbes, et pour ravager les temples, et pour jeter bas les vieilles idoles. C’est, paraît-il, une excellente manière de conquérir la célébrité. Gela fait, on peut redevenir raisonnable en toute tranquillité et sans dommage. Je le dis sans détour à M. Marinetti, qui s’en indigna sobrement. Qui vivra verra.

Joseph Bois. [Le Temps, i4 mars 1911.)

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